La Boucle d'Oreille de Joséphine
A l'Allée
Musardier, Tamponnard, Flanchin, Monsieur Mouquin
Musardier
Alors, vous allez à la manifestation ?
Tamponnard
Mon Dieu, oui, nous allons à la manifestation...
Musardier
Quand je suis passé, tout à l'heure, en revenant de la Porte Maillot, il y avait déjà du monde à ne pas jeter une épingle.
Flanchin
Qu'est-ce qu'on criait ?
Musardier
Y en avait qui criaient : Vivent les Soeurs ! Vivent la liberté ! Et puis les autres : À bas la calotte !... Ceusses-là ont des églantines en papier rouge à leurs boutonnières. Ils ont des têtes de brigands... Ils ont couru après mon omnibus en chantant la Carmagnole, rapport à ce qu'il y avait un curé dedans... Ils lui ont même chipé son chapeau. Une drôle de chose que la politique !...
Tamponnard
Ça, oui, c'est une drôle de chose ! Mais nous autres, ça ne nous regarde pas... On nous donne une consigne, pas vrai... Nous devons empêcher le désordre.
Flanchin
Comme le brigadier dit : on nous donne une consigne...
Il fait claquer son fouet.
À Tamponnard, lui montrant un de ses chevaux.
Après avoir tiré une bouffée de tabac.
Musardier
Hue ! J'vas t'réveiller, attends un peu ! C'lui de gauche, il est d'un feignant, voyez-vous ! C'qu'y a de sûr, c'est qu'il y a sur la place de la Concorde des gens très bien et des sales voyous que j'voudrais pas rencontrer la nuit dans un bois... C'qu'il y a encore de sûr, c'est que c'est les sales voyous qui sont avec le gouvernement contre les Soeurs... feraient pas tant les malins, si on les envoyait se frotter aux gourdins des Bretons... Si vous croyez que ça fait du bien à la République, tout ça !
Tamponnard
J'vous dis pas!... Nous, nous ne faisons pas de politique... On nous donne une consigne, pas vrai...
Flanchin
Comme le brigadier dit : on nous donne une consigne...
À Tamponnard.
Musardier
Va donc apprendre à conduire, hé ! Empoté !... Emplâtre !... Fourneau !... J'vous demande un peu en quoi que ça peut les gêner qu'les Soeurs fassent l'école... Ma petite-fille y va, chez les Soeurs... Mais c'est une inducation extra ! Elle va passer son certificat comme la fille de la fruitière, l'année dernière.
Tamponnard
Ma fille aussi, elle y va, chez les Soeurs.
Tamponnard
Moi, je n'ai pas de fille, mais elle irait, comme celle au brigadier...
Tamponnard
On a des filles polies, douces, Monsieur, qui sortent de ces écoles-là... Le conducteur du 703, la voiture qui suit la mienne, il a sa fille à la laïque ; elle l'a traité de rat, pas plus tard qu'avant-hier, parce qu'il lui a refusé dix sous... Les Soeurs, au moins, apprennent à respecter les parents.
Tamponnard
Ah ! C'est comme ma femme : faut pas lui parler d'envoyer Adrienne aut'part que chez les Soeurs !... Elle est dans un état depuis qu'on a commencé à fermer les écoles ! Elle veut venir manifester à la place de la Concorde !... J'ai voulu l'en empêcher, mais elle est enragée ! J'ai connais, a va s'battre à coups de parapluie !... J'ai essayé de la calmer en lui offrant pour sa fête, hier,une paire de boucles d'oreilles... Quinze francs, s'il vous plaît, que ça m'a coûté... Mais elle est enragée que j'vous dis !... L'omnibus est arrivé sur la place de la Concorde, noire de monde. Çà et là, des masses sombres de sergents de ville, embusqués sous les arbres, des municipaux à cheval, coiffés de leurs casques qui resplendissent au soleil, poussent lentement la foule qui se reforme ensuite derrière eux. Une bande de voyous à églantine rouge et à triques formidables chante la Carmagnole en suivant un escarpe de profession qui porte, au bout d'un manche à balai, le tricorne d'un prêtre. La police s'écarte respectueusement devant ce cortège. Les églantinards interrompent leurs chants par ces cris : À bas la calotte ! Conspuez les Soeurs ! Grand remous dans la foule chargée par les gardes municipaux et cris de : A bas le Défroqué ! Vive la liberté ! Vivent les Soeurs !... Une rixe s'engage près de l'Obélisque. Des cannes et des parapluies se lèvent et s'abaissent.
Tamponnard
Saperlipopette ! M'semble avoir reconnu la couleur du riflard de Joséphine !
Tamponnard
De Joséphine ?...
À Musardier.
Tamponnard
De ma femme, quoi !... Pourvu qu'elle attrape pas un sale gnon ! J'vous dis qu'elle est enragée !
Arrive près de l'omnibus, qui n'avance qu'avec peine dans la foule, le gros et vulgaire monsieur Mouquin, un protestant qui n'aime pas qu'on proteste.
Flanchin
V'là monsieur Mouquin, brigadier.
Monsieur Mouquin
Voyons, brigadier, vous êtes en retard !... Descendez vite...
L'églantinard, furieux, grimpe au siège du vieux cocher et lève son poing sur Musardier. Tamponnard lui envoie le sien en pleine figure. L'églantinard pousse un cri de douleur et redescend précipitamment. La foule applaudit. Les églantinards crient : À bas les flics ! Monsieur Mouquin paraît furieux.
Monsieur Mouquin
Tiens ! Attrape ça !... Assassin !...
Tamponnard
Il l'a senti, la fripouille !
Musardier
Merci, brigadier ! À la revoyure !
Musardier
Un peu de moelleux avec ces gens-là, je vous prie, brigadier ! Ce sont nos auxiliaires ! Allez rejoindre vos camarades, au coin de L'avenue... Arrêtez ceux qui crient : « Vivent les Soeurs ! Vive la liberté! » Les autres, laissez-les faire : ils ont leur consigne !...
L'ordre est exécuté avec la dernière sauvagerie. On entend des cris effroyables.
Monsieur Mouquin
Chargez ces femmes !
Tamponnard
Nom d'un chien ! Pourvu que Joséphine soit pas là-dedans !... Moi qui lui ai donné des boucles d'oreilles pour la faire tenir tranquille !...
Au Retour
Tamponnard, Flanchin, Monsieur Mouquin, Polyte, Rouflaquet
Il est cinq heures du soir. Les églantinards, favorisés par la police, ont expulsé de la place de la Concorde les défenseurs des Soeurs, rossé des femmes, beuglé la Carmagnole, acclamé Combes et Pelletan. Quelques-uns ont reçu cependant de formidables atouts sur la mâchoire. Tamponnard et Flanchin regrimpent sur un omnibus de la même ligne se dirigeant vers l'Hôtel de Ville.
Tamponnard
Je n'ai pas vu Joséphine dans toute cette foulé... Pourvu qu'elle n'ait pas écopé, mon Dieu !... Vous ne l'avez pas vue non plus, Flanchin ?...
Flanchin
Non ! Mais il y a une raison : c'est que je ne la connais pas...
Tamponnard
Une petite, boulotte, l'air décidé, qu'a des boucles d'oreilles en or, avec une pierre bleue, une turquoise, fausse... turellement...
Monsieur Mouquin
Non ! J'ai pas remarqué... J'vous dirai, brigadier, qu'j'ai reçu mon coup sur l'oeil presque en descendant de l'omnibus... C'est un poing exercé qui m'a fichu ça ; ce doit être un auxiliaire, un églantinard... Alors, je n'ai rien vu.
Tamponnard
Vous ne trouvez pas ça surprenant ?
Flanchin
Que j'aie reçu un pochon sur l'oeil ?...
Tamponnard
Non... C'qu'on nous a fait faire aujourd'hui... On nous donne comme auxiliaires des gensses que nous arrêtons d'habitude ! Vous y comprenez quelque chose ?...
Flanchin
Brigadier, vous me rendrez cette justice que je ne comprends déjà pas facilement ce qui est facile à comprendre. Mais nous mobiliser pour laisser des voyous assommer des femmes, au cri de : Vive Combes ! Ça me tourneboule l'entendement... Vous croyez qu'ils ne feraient pas aussi bien sans nous?...
Tamponnard
Bon sang ! Que j'en aurais-t-y passé à tabac deux ou trois avec volupeté !...
Montent sur l'impériale Polyte et Rouflaquet. L'omnibus est à ce moment dans la rue de Rivoli, à la hauteur du Louvre. Ils s'assoient près des deux agents, et se reconnaissent. Ils ont leurs habits et leurs cheveux en désordre. Ils sont rouges et animés.
Flanchin
Rien que celui qui m'a collé son poing sur l'oeil, t'nez, brigadier !... Mais j't'ai pas vu...
Polyte
Rouflaquet !...
Poignée de main fraternelle. Rouflaquet, qui est franc-maçon, gratte dans la main à Polyte.
Flanchin
Polyte !...
Polyte
Tu me chatouilles la paume ! Finis donc ! Comme ça, t'en reviens ?...
Rouflaquet
Oui !... J't'ai pas vu !... Ça n'a rien d'étonnant ! On était tant de monde... Dis donc !... Les calotins, ils ont pris quelque chose pour leur rhume !...
Polyte
Les hommes, faisait pas bon s'y frotter, mais les femmes !... C'te conduite que j'ai fait à queuques-unes!...
Tamponnard
C'est deux « auxiliaires ». Ils ont l'air de sortir de Poissy... Ils ont l'églantine...
Flanchin
C'est peut-être un des deux qui m'a collé mon pochon !...
Rouflaquet
Y a longtemps que j't'avais vu ?...
Polyte
J'ai été à Fresnes six mois, c'est pas étonnant... Pour vol qualifié, comme ils appellent ça... J'suis sorti qu'hier. À peine dehors, j'apprends qu'on embauche à la préfectance pour la manifestation contre les calotins... Quarante sous et un demi-setier de rhum. C'est le tarif... J'y suis été... mais j'comptais bien m'faire un peu de casuel, en plus des quarante sous...
Rouflaquet
Du casuel ?
Il sort de sa poche deux porte-monnaie, une épingle de cravate, un bracelet en or, une boucle d'oreille, deux bagues.
Polyte
Oui !... Tu t'es pas fait de casuel ?... Tiens !... Moi, j'me suis occupé, tout en manifestant !... La boucle d'oreille, elle est tombée de l'oreille d'une femme que je rossais !... Elle m'avait fichu une raclée de coups de parapluie !...
Rouflaquet
Oh !... Moi !... J'ai un journal anarcho subventionné par l'miniss... Je me suffis à moi-même.
Il se lève.
Tamponnard
Mille millions de tonnerres !...
Flanchin
Qu'est-ce que c'est, brigadier ?
Il attrape Polyte à la gorge.
L'omnibus s'arrête.
Tamponnard
Une boucle d'oreille à Joséphine !... Arrêtez ! Cocher !... Flanchin, je descends !... Vous me lancerez cette fripouille...
Il s'empare de Polyte qui veut se débarrasser des bijoux en les jetant dans la rue. Flanchin les lui prend des mains.
Flanchin
Bien !... Brigadier.
Flanchin
Vous outrepassez votre autorité !... Vous servez les rancunes de la réaction eu brutalisant un républicain.
Flanchin
Vous, fichez-moi la paix, ou je vous emballe avec votre copain !... On va l'avancer sur le poste de police, vot' copain !
Tamponnard
Envoyez le colis !...
Il lâche Polyte que Trapenard reçoit, pose sur ses pieds et secoue comme une guenille.
Flanchin
Recevez, brigadier. D'abord, c'est lui qui m'a fichu un pochon à l'oeil....
Rouflaquet
Mais non, c'est pas lui !...
L'omnibus se remet en marche.
Flanchin
Si c'est pas lui, y paiera pour l'autre !... Ah !... On en tient un tout de même !...
Rouflaquet
À bas les flics !...
Polyte
Vive la République !...
À Polyte.
Il lui met son poing sous le nez.
Tamponnard
Une boucle d'oreille à Joséphine : il avait une boucle d'oreille à Joséphine ! Tu as eu des coups de parapluie de la femme : Tu vas goûter maintenant au tabac du mari.
Flanchin
Et au mien, sale églantinard...
Polyte
Ça m'est égal, le Gouvernement aura bientôt besoin de moi pour un nouveau triomphe de la République.