La Voleuse du Bon Marché
Scène 1
Monsieur Champbaudet, Muserolle, La Mère Ribouis, La Mère Carronot, Gargaret, Moche, Pérugin, Un Monsieur Décoré, Euphrasie Tacakel
L'omnibus vient de traverser le boulevard Saint-Germain, et chemine cahin-caha dans la rue de Rennes, se dirigeant vers Vaugirard. Il est onze heures du matin. Il fait beau. L'intérieur de l'omnibus est vide, mais il y a beaucoup de monde sur l'impériale.
Monsieur Champbaudet assomme de ses bavardages le sieur Muserolle, qui, le pince-nez placé sur le bout de long son appendice nasal, voudrait bien lire son journal en paix.
Monsieur Champbaudet
Eh !... Mon Dieu, mon cher Monsieur !... Après vingt-cinq ans passés dans l'épicerie, on est bien content d'être rentier... Mais le chiendent, c'est qu'on ne sait pas quoi faire de ses journées!...
Il répond par politesse, mais on voit que ça lui est absolument égal que Monsieur Champbaudet ne sache pas comment passer ses journées.
Muserolle
Oui-dà !...
Monsieur Champbaudet
J'ai fini par trouver,pour mes matinées, une occupation utile et facile : je vais aux Halles, chercher les provisions pour la journée. Ça rend service à ma femme...
Il se met à lire son journal.
Muserolle
Oui-dà !...
Voyant que Muserolle ne l'écoute pas, et continue à lire son journal, il le tire par sa manche, et reprend un ton plus haut :
Monsieur Champbaudet
Mais il y a encore un chien dent, c'est que ma femme adore le poisson... Or, je ne peux pas en supporter l'odeur... Le pavillon de la poissonnerie m'est interdit à cause de ça... Ma femme m'en veut, oui, Monsieur !... Elle m'accuse d'égoïsme !... Elle prétend que, pour elle, je devrais faire Le sacrifice d'affronter l'odeur de la poissonnerie et de marchander une langouste ou un turbot !... Ah !... Les femmes sont bien injustes !... Croyez-vous, monsieur, qu'il puisse y avoir quelque chose de plus désagréable au monde que l'odeur du poisson ?
Il descend de l'omnibus lentement, son journal à la main. Monsieur Champbaudet demeure pétrifié, stupide, la bouche ouverte, sans pouvoir articuler une parole. L'omnibus s'arrête à la station de la rue des Saints-Pères où montent la mère Carbonot et la mère Ribouis. Elles s'installent de chaque côté de Monsieur Champbaudet et placent leurs paniers à poisson devant elles. Monsieur Champbaudet pâlit affreusement.
énergiquement, en se levant
Muserolle
Oui ! Monsieur !... C'est de se trouver en omnibus à côté d'un raseur qui vous empêche de lire votre journal !
Monsieur Champbaudet
Mon Dieu !... Que ça sent mauvais !...
La Mère Ribouis
Quoi ! Mauvais ?... Ça sent l'poisson, v là tout!... Et il est frais, l'mien, d'poisson.
La Mère Carronot
L'mien aussi, peut-être !... J'n'ai qu'des soles ! C'est frais comme l'oeil...
Monsieur Champbaudet
Je ne vous dis pas, mesdames !...
Elle fait le geste de chercher dans son panier.
La Mère Carronot
Si y a queuque chose qui vous incommode, c'est pas mon poisson... Sentez-en une de mes soles!...
Monsieur Champbaudet
Non ! Non !... Je vous en supplie !... Je sens suffisamment !... Je m'en rapporte à vous !...
La Mère Ribouis
C'est y que t'aurais l'idée de faire croire que c'est l'mien, d'poisson, qu'est pas frais ?... L'est aussi frais que l'tien !...
La Mère Carronot
C'est pas c'que tout le monde dit à Vaugirard !...
Elle fait mine de fouiller dans son panier.
La Mère Ribouis
Qu'est-ce qu'on dit, à Vaugirard ?... Y mangent pas tous les jours des maquereaux aussi frais qu'ça à Vaugirard !...
Les deux marchandes se chamaillent ; il tente de les apaiser, tout en conservant son mouchoir sur son nez. Il regarde ensuite si une place ne serait pas vacante sur l'impériale, pour s'éloigner des deux commères.
Un peu avant d'arriver au square du Bon-Marché, deux messieurs descendent. Monsieur Champbaudet se lève pour changer de place et respirer un peu d'air frais. Le panier de la mère Ribouis constitue un obstacle qu'il essaie d'enjamber, mais vainement.
Monsieur Champbaudet
Je vous en prie, Madame !... Laissez ça !... Je vous crois !... Moi ! Je vous crois !... Hélas, c'est complet ! Ô bonheur !
La Mère Ribouis
Attendez !... J'vas r'tirer mon pagnier...
Malheureusement, ce petit incident a pris du temps... Moche et Pérugin sont montés et ont pris les deux places vacantes. Monsieur Champbaudet est obligé de nouveau de faire déranger le panier de la mère Ribouis pour venir se rasseoir entre les deux marchandes.
Monsieur Champbaudet
Madame, vous êtes vraiment aimable !...
La Mère Ribouis
Vous ne savez donc pas ce que vous voulez ?...
Monsieur Champbaudet
Ah !... Si !... Je voulais changer de place, mais je suis arrivé trop tard !...
Au moment où il passe devant les deux agents en tendant la main, celui qui s'appelle Moche pousse un cri, en regardant le conducteur.
Gargaret
Places !... S'il vous plaît !...
Moche
Par exemple !... Gargaret!...
Gargaret
Moche !
Moche
Y a-t-il longtemps qu'on s'est pas vu, tout de même !...
Gargaret
Pas d'puis l'régiment !... Ça fait bientôt huit ans ! Qué qu'tu fais ?...
Il tire une carte d'identité de sa poche et la montre à Gargaret qui ouvre de grands yeux.
La Mère Ribouis
Chut !...
Gargaret
Comment !... T'es d'là police ?
Très bas à l'oreille de Gargaret.
Moche
Chut !... Donc!... Tu cries ça comme les poires à quatr'sous !... Et j'te présente mon camarade Pérugin... Nous faisons une filature...
Gargaret
J'vois c'que c'est... Vous allez expulser des Soeurs !...
Pérugin
Non !... Pas tout l'temps !... Faut ben qu'on r'vienne par-ci par-là aux voleux...
Gargaret
J'voudrais pas débiner la police, mais, entre nous, c'est plus utile... Alors, qu'est-ce que c'est que vous filez?
Moche
La voleuse du Bon-Marché...
Gargaret
Qu'c'est qu'ça ?
Pérugin
Y d'mande qu'c'est qu'ça, et j'suis sûr qu'il l'a transportée plus d'vingt fois dans sa bagnole !...
Moche
C'est une femme qui barbote des coupons l'matin au Bon-Marché, et qui les cache dans son corsage et sous ses jupes. Elle prend l'omnibus de la Porte de Versailles à la station du Bon-Marché, et elle a un complice qui la débarrasse d'une partie de ses vols, en cours de route... Elle maigrit, elle maigrit, et le complice grossit, grossit... il met des coupons sous son gilet... On a fini par connaître leur petit manège...
Gargaret
Pourquoi que vous ne l'avez pas déjà arrêtée ?...
Pérugin
On nous a envoyé en Bretagne, rapport aux poursuites contre les ceusses qui ont lavé la tête de Monsieur Moerdès avec des matières...
Moche
Nous v'là au Bon-Marché... Guette ceux qui vont monter... C'est une petite blonde, toute jeune, mise chiquement... Si tu nous aides à la faire arrêter, elle et son complice, j'te ferai donner une prime !...
L'omnibus s'arrête. Gargaret descend sur la plate-forme en criant à tue-tête :
Gargaret
Chouette ! La rue du Bac !... Le Bon-Marchais!... Voici le Bon-Marchais !
Justement, à l'autre bout de la banquette où le malheureux est pour ainsi dire asphyxié, deux personnes descendent. 11 se lève et veut enjamber de nouveau le malencontreux panier de la mère Ribouis.
Monsieur Champbaudet
Sapristi !... Que je voudrais donc changer de place !...
Monsieur Champbaudet
Cette fois, vous vous en allez pour de bon ?...
La mère Ribouis enlève de nouveau son panier pour le laisser passer. Mais Champbaudet pousse un cri de désespoir. Les deux places viennent d'être occupées par Euphrasie Tacarel et un monsieur distingué d'allures, décoré, qui a l'air d'un ancien officier. Force lui est de réintégrer sa place pestilentielle.
Monsieur Champbaudet
Certes !...
La Mère Ribouis
Enfin ! Vous ne pouvez donc pas descendre, une bonne fois ?...
Monsieur Champbaudet
Mais je ne veux pas descendre !... Je veux changer de place !... Mais vous me bloquez, avec vos paniers !... C'est insensé de laisser monter dans l'omnibus avec des paniers pareils, aussi !...
La Mère Carronot
Mais dites donc !... Allez en fiacre, si vous ne voulez pas être gêné !...
La Mère Ribouis
Vous gênez peut-être les autres plus que vous ne le croyez !... Vous n'êtes pas si mince, dites donc, mon petit père !...
Gargaret
Places !... S'vous plaît!...
À Gargaret
Monsieur Champbaudet
Oh !... Quelle idée !... Conducteur !...
Gargaret
Monsieur ?...
Monsieur Champbaudet
Vous voyez bien cette dame ?....
Gargaret
Oui, monsieur.
Monsieur Champbaudet
C'est ma femme. Vous seriez bien aimable de demander au monsieur décoré qui est à côté d'elle de me céder sa place... Il a l'air distingué... Il ne me refusera pas ce léger service...
Il va faire la commission ; on le voit parler à l'oreille du monsieur décoré et lui montrer du doigt Champbaudet. Le monsieur décoré salue Champbaudet d'un grand coup de chapeau, et en souriant lui montre qu'il acquiesce. Il se lève. Champbaudet en fait autant.
Gargaret
Je veux bien lui demander.
La Mère Ribouis
Encore ?...
Elle retire son panier. Champbaudet et le monsieur décoré se croisent devant elle en s'écrasant contre la balustrade.
Monsieur Champbaudet
Cette fois, c'est pour de bon, je vous jure que c'est pour de bon.
Un Monsieur Décoré
Trop heureux, monsieur...
Monsieur Champbaudet
Je ne sais comment vous remercier...
Il s'assied.
Un Monsieur Décoré
Vous ne me devez aucun remerciement... Que je sois assis là ou là-bas... Mais je trouve trop légitime que vous vouliez voyager à côté de votre femme !... Nom d'un chien !... Que ça sent fort!...
Il va s'asseoir à côté de la dame qui lui est tout à fait inconnue, vous n'en doutez pas, et il aspire l'air avec délices. Derrière lui sont assis Moche et Pérugin qui causent avec le conducteur.
Monsieur Champbaudet
C'est bien ton tour de respirer cette marée !
Gargaret
Eh ben ?... La voleuse?...
Moche
Chut!..,
Gargaret
Elle est montée ?...
Moche
C'est la blonde qui est derrière moi !... Fais arrêter le cocher aux premiers gardiens de la paix qu'on rencontrera.
Gargaret
Nom d'un chien !...
Moche
Qu'est-ce que t'as ?...
Gargaret
Son complice ?... Ça ne serait-il pas son mari ?...
Moche
Ça n'aurait rien d'étonnant !... Mais pourquoi ça ?
Gargaret
Parce que le gros qu'est à côté d'elle, c'est son mari...
Moche
T'en es sûr?...
Gargaret
Il vient de changer de place pour se mettre à côté d'elle !... V'là deux sergots...
Gargaret souffle dans son sifflet à roulette, l'omnibus s'arrête.
Moche
Fais arrêter !...
Les sergots qui ont compris à demi-mot s'approchent de la voiture.
Gargaret
Psitt ! Psitt !...
Moche
Madame, veuillez descendre... Vous êtes pincée... Pas de scandale...
Euphrasie Tacakel
Mais, Monsieur, je suis une honnête femme, je ne sais pas ce que vous me voulez ; d'abord je ne vous connais pas !...
Euphrasie Tacarel aperçoit Pérugin à côté de Moche, et les deux agents, en bas, qui l'attendent. Elle obtempère sans protester davantage.
Moche
Mais moi, je vous connais... Allez, descendez !... Ne nous obligez pas à vous prendre chacun par un bras... Ne faites donc pas de scandale...
Pérugin
Faut descendre aussi, vous, l'gros !...
Monsieur Champbaudet
Moi !... Et pourquoi ?...
Pérugin
On ne laisse pas aller sa femme toute seule au poste, voyons !...
Monsieur Champbaudet
Mais je ne suis pas le mari de cette dame !... Comment ! On la mène au poste ?... Je vous jure que je ne suis pas son mari !...
Gargaret
C'est pas à moi que faut dire ça !... Y a un autre témoin !...
Il lève la main.
Monsieur Champbaudet
Ça ne prouve rien !... Je jure que je ne suis pas son mari ! Je le jure !... J'ai dit ça à cause de l'odeur du poisson !...
Moche
Si vous ne voulez pas descendre, les agents vont monter vous chercher !...
Monsieur Champbaudet
Mais c'est inimaginable, une affaire pareille !... Voyons !... Laissez-moi vous expliquer : j'ai horreur de l'odeur du poisson... Je l'ai même expliqué à un monsieur qui est descendu dans la rue du Four... Or, deux marchandes au panier...
Pérugin
Vous nous expliquerez ça au poste !... Allons ! Descendez !...
Il se retourne vers Pérugin qui le suit dans l'escalier.
Monsieur Champbaudet
Mais c'est inimaginable ! Inimaginable !... Jamais, pendant vingt-cinq ans que je suis resté dans l'épicerie... Je vous jure que vous commettez une erreur judiciaire !...
La Mère Ribouis
Il est le mari d'une voleuse, et voilà un homme qui faisait le délicat en sentant notre poisson.