La Claque ! la Claque !
Scène 1
Julie, Bain-de-Fer
Au lever du rideau, Julie est assise sur le fauteuil et pose ; Bain-de-Fer a la figure cache sous le voile de l'objectif.
Julie
Est-ce bien comme cela, dites ?
Bain-de-Fer
Parfaitement, Mademoiselle !
Julie
J'espère que cette fois vous réussirez.
Il sort la tète de dessous la toile, ses cheveux sont ébouriffés.
Il opère et regarde Julie d'un air tendre ; il compte en soupirant.
Tout à coup il s'élance vers elle.
Bain-de-Fer
La tête un peu plus de trois quarts... Là, voilà !... Maintenant, Mademoiselle, soyez immobile, s'il vous plaît. Regardez là, dans l'instrument... Une... deux... trois... quatre... cinq... six... Ah ! Mademoiselle!
Julie
Qu'est-ce qu'il y a ?
Bain-de-Fer
Rien ! Mademoiselle, rien !
Julie
Ah ! Que c'est bête de me faire peur comme ça !... Voilà encore mon portrait manqué! c'est amusant... C'est au moins la dix-septième fois que je pose depuis ce matin.
Bain-de-Fer
Accablez-moi, Mademoiselle, je ne répondrai pas !
Julie
Mais enfin, qu'est-ce que vous avez à sauter comme ça en l'air ?
Bain-de-Fer
Ce n'est pas moi qui saute, Mademoiselle, c'est mon coeur !... Croyez-vous donc que je puisse comprimer ses élans, à ce coeur, et lui dire de ne pas battre si fort quand je suis en face de vous ?... Croyez-vous qu'il me soit possible de rester ainsi, bêtement, à compter les secondes, comme si je faisais cuire un oeuf à la coque, quand votre regard croise le mien ? Ah ! Julie !... C'est plus fort que moi... mes jambes flagellent, - dit-on gellent ou geolent, - je suis si ému que je ne sais plus...
Julie
Geolent... Monsieur.
Bain-de-Fer
Merci, ange ; mes jambes flageolent, et je ne peux m'empêcher de tomber à vos pieds !
Julie
Monsieur Gustave !
Bain-de-Fer
Ne m'appelez pas Gustave, Mademoiselle ! Vous savez bien que depuis que, pour me rapprocher de vous, j'ai laissé là mes pinceaux et mes couleurs pour devenir opérateur photographe chez monsieur votre père, il a eu l'heureuse idée de changer mon joli nom de Gustave Chimpazard contre le sobriquet de Bain-de-Fer, et il exige que je n'en porte pas d'autre !... Ah ! Julie !
Julie
Calmez-vous, je vous en prie... Pourquoi me parler ainsi ? Vous savez bien que mon père ne consentira pas à notre mariage.
Bain-de-Fer
Et vous me dites cela tranquillement ! Mais voilà pourtant ce qui fait le désespoir de mon horrible existence !... Et bientôt sans doute... Ah ! C'est bien imprudent à lui de laisser ainsi sous ma main une foule de produits dangereux ! Un jour ou l'autre, voyez-vous, je me laisserai aller à préparer une plaque dans mon estomac !
Julie
Y pensez-vous, Monsieur Bain-de-Fer ?... Vous détruire !
Bain-de-Fer
Certainement. Tenez, mademoiselle, si vous m'aimiez autant que je vous aime, loin de chercher à me détourner de mon sinistre projet, vous devriez, au contraire, dans un trépas commun, trouver l'union de nos deux âmes !
Julie
C'est encore une jolie idée que vous avez là !
Bain-de-Fer
Ah ! Vous ne m'aimez pas alors !... Julie... Julie... Songez-y, vous êtes mon premier amour !
Julie
Premier... premier... Il y a bien eu un entresol ?
AIR :
Bain-de-Fer
C'était cet automne, un dimanche, Je vous avais offert mon bras ! Vous portiez une robe blanche, Un joli mantelet lilas. Nous courions dedans la prairie ; Vous en souvient-il pas, Julie ? Ah ! redites-moi, par pitié ! Que vous n'avez rien oublié 1 Vous riez, et je souffre... Triste... triste !... Ingrate, ne vous souvint-il plus de cette promenade que nous fîmes l'an dernier dans les bois de Ville d Avray, de ces doux épanchements, de ce bras serré contre mon coeur, de ces regards brûlants, de vos yeux baissés ?... Ah ! Julie !... Julie !
Julie
Nous étions troublés l'un et l'autre, Et mon père étant loin de nous, Vous prîtes mes mains dans la vôtre, Et vous me dites à genoux : Je vous adore, ô ma Julie, A vous désormais pour la vie 1 Je voudrais en vain le nier, Mon coeur n'a pu rien oublier.
Bain-de-Fer
Ah ! Julie, après cet aveu si doux, je ne puis plus douter... Vous m'aimez, n'est-ce pas ?
Julie
Taisez-vous !... Si mon père vous entendait !...
Bain-de-Fer
Votre père... Et que m'importe !... Je brave sa colère, à présent. Qu'il vienne donc, ce barbare tyran ! Qu'il vienne me disputer à vous... Je lui dirai : Monsieur Collodion, j'aime votre fille, et...
Julie
Et il vous mettra immédiatement à la porte.
Bain-de-Fer
C'est assez probable... Mais que faire alors ?... Vous voyez bien qu'il faut en revenir à... Vous savez, l'union de nos deux âmes ?
Julie
Il faut, au contraire, chercher un moyen de le faire consentir... Tout n'est pas désespéré peut-être... Vous savez que mon père, qui a fait sa fortune dans le caoutchouc durci...
Bain-de-Fer
Une fière Chance qu'il a eu là, par exemple ! Mais que m'importent sa fortune et son caoutchouc durci, c'est vous seule que je veux.
Julie
Laissez-moi donc continuer.
Bain-de-Fer
Je vous écoute comme si vous étiez Mademoiselle Lenormand.
Julie
Mon père, dis-je, s'est pris ces derniers temps d'une passion désordonnée pour la photographie. C'est son côté faible, c'est par là qu'il faut l'attaquer... Si nous pouvions trouver quelque chose qui flattât sa manie !
Bain-de-Fer
En effet, vous avez raison, il faudrait inventer... Mais quoi ?
Elle se rassied dans le fauteuil.
Julie
C'est lui... Je l'entends... Je reprends ma pose. (
Bain-de-Fer
Fixe repos !... Ça va commencer...
Scène 2
Collodion, Bain-de-Fer, Julie
Collodion
Malgré moi, j'y pense sans cesse, et dans le tourment qui m'oppresse...
Bain-de-Fer
Ah ! Mademoiselle, monsieur votre père qui parle comme à l'Odéon.
Collodion
Tiens, vous êtes là !
Julie
Oui, papa... Monsieur Gust... Monsieur Bain-de-Fer me fait mon portrait.
Collodion
Mais il y a deux heures que je vous ai laissé à cette même place, Julie !... Il est impassible que vous ayez mis tout ce temps...
Bain-de-Fer
C'est que... J'ai cherché plusieurs positions, patron, et je n'ai pas encore trouvé...
Collodion
C'est bien... laissez-moi... Je suis rêveur... J'ai besoin de rentrer en moi-même ! Ô humiliation! sentir en soi l'étoffe d'un homme de génie, et ne pouvoir parvenir à percer !
Julie
Mais qu'est-ce qui vous tracasse ainsi, papa !
Collodion
Ne m'interroge pas ; Julie, tu ne saurais me comprendre... ou plutôt si, écoute, Julie !
Julie
Papa ?
Collodion
Lis-tu quelquefois la quatrième page des grands journaux, ma fille.
Bain-de-Fer
Ah ! Monsieur...
Collodion
C'est juste, je te l'ai défendu... Mais enfin la lis-tu quelquefois ?...
Julie
Jamais, papa ; je ne lis que les feuilletons, ceux du vicomte Ponson du Terrail par exemple ! Ah voilà qui est amusant !
Collodion
Naïve enfant ; je reconnais bien là, le fruit de l'éducation distinguée que je lui ai donnée. Cette littérature à la fois simple et auvergnate, suffit aux besoins de ton âme candide ! C'est bien, petite, viens m'embrasser.
Elle l'embrasse.
Julie
Oui, papa!
Bain-de-Fer
Il l'embrasse !... Lui ! Ah !... Je voudrais être son père. C'est-à-dire... Non !...
Il lui donne le journal.
Collodion
Eh bien, ma fille, je veux bien, pour aujourd'hui, te permettre cette lecture commerciale : tiens, lis.
Julie
Vitaline Steck.
Collodion
Plus loin, plus loin...
Julie
Corsets à buses magnétiques...
À part.
Haut.
Collodion
Plus bas, plus bas ! Vraiment, ces journaux ! Tiens, là !... En bas... Ces gros caractères !...
Julie
Étrennes 1862... Album Onzéderi... Plus de 12000 portraits des célébrités contemporaines... 1ère liste... Jolanchaux... Ventujol, Rougnol, Chamouton, Rigolinski... Mais je ne connais pas ces noms-là... Papa...
Collodion
Moi non plus, ma fille, ni personne ; mais c'est égal, il parait que ce sont des illustrations contemporaines... Eh bien ! Cette annonce-là !... Julie !... C'est le ver qui me ronge, le fer suspendu sur ma tête... c'est...
Bain-de-Fer
C'est un cheveu sur votre potage, quoi !...
Collodion
Cette expression triviale rend assez bien ma pensée... Viens m'embrasser Bain-de-Fer... Non, plus tard... L'année prochaine... Oui Julie, oui moi aussi je rêve un Album... Vois-tu quel effet ça ferait ?... Album Collodion !... Mais qu'y mettre dans cet album ?... Il faudrait quelque chose de neuf... d'original ; c'est ce que je cherche en vain, depuis huit jours.
Pose.
Bain-de-Fer
S'il vous faut des images gracieuses, patron, je suis prêt à poser dans toute espèce de position.
Collodion
Et laisse-moi donc tranquille, toi ! Non... Ce que je voudrais c'est une actualité quelconque, à mettre au jour... C'est... je ne sais quoi enfin !...
Bain-de-Fer
Ah...
Collodion
Quoi... Qu'y a-t-il ?
Bain-de-Fer
Je tiens la chose, patron...
Collodion
Toi ?...
Bain-de-Fer
Oui, moi.
Collodion
Et c'est ?...
Bain-de-Fer
C'est de... me laisser faire, mais à une condition...
Collodion
Parle, parle vite !
Bain-de-Fer
Si je réussis à faire ce que vous désirez, m'accorderez-vous ?...
Collodion
Quoi ?
Bain-de-Fer
Ce que je vous demanderai, une fois l'album terminé.
Collodion
Tu es charmant, toi ; je ne peux pas m'engager ainsi ! Est-ce dans les prix doux, au moins ?
Bain-de-Fer
C'est un trésor, au contraire, mais un trésor qui ne vous coûtera rien !
Collodion
Explique-toi, voyons.
Bain-de-Fer
Je ne peux vous en dire davantage, c'est à prendre ou à laisser.
Collodion
Je prends, alors, et je t'engage ma parole.
À Julie.
À Collodion.
Il sort.
Bain-de-Fer
Vite à l'ouvrage. Le temps de monter au sixième, chez mes anciens camarades d'atelier et je reviens. Ah ! Mademoiselle, je crois que je puis m'écrier comme Archimède : Eurêka... Allons, bon, je parle grec à présent ! Ça veut dire tout simplement : je crois que... dans six semaines, vous serez ma femme. À tout à l heure, patron.
Scène 3
Collodion, Julie
Collodion
Comprends-tu quelque chose à ce qu'il dit, toi, Julie ?
Julie
Non,papa, rien du tout ; mais j'ai confiance, et puisqu'il vous a promis de satisfaire votre ambition, laissez-le faire.
Collodion
Au fait, je ne risque rien, je lui ai donné ma parole... Ça n'engage pas à grand'chose... Ainsi...
Julie
Comment, papa !... Mais...
Collodion
Va, ma fille, laisse ton père rêvasser à son aise.
En sortant.
Julie
Au revoir, papa. Je vais guetter Monsieur Gustave.
Scène 4
Collodion
Collodion
Dois-je me fier à l'idée de ce Bain-de-Fer. Oh mon rêve ! Oh ! La célébrité ! L'atteindrai-je enfin ? C'est en vain que je l'ai demandée à l'industrie du caoutchouc durci, trois faillites successives, tout en m'enrichissant honorablement, m'ont laissé dans l'obscurité... Être illustre !... N'importe à quel prix... Être un grand homme... Ah ! Ce fut le désir de toute ma vie ! Aussi, en quittant le commerce, j'ai cherché dans quelle branche je pourrais m'illustrer... J'avais bien pensé à me faire nommer ambassadeur, mais les costumes officiels sont si chers ! Alors je me suis jeté à corps perdu dans la photographie...
Scène 5
Collodion, Bain-de-Fer
Collodion
C'est toi, Bain-de-fer ?
Bain-de-Fer
Oui, c'est moi !
Collodion
Eh bien, quoi de neuf ?
À part.
Il passe derrière le rideau.
Bain-de-Fer
Apprêtez-vous, patron, vous allez bientôt voir comment je tiens ma parole ; moi, je rentre là pour exécuter vos ordres. Si Romulus, notre ancien modèle, m'a bien compris, ça va marcher, et enfoncé le père Collodion !
À ce moment on entend au dehors un grand bruit de sifflets et de bravos à la porte.
Entre Romulus.
Collodion
Que veut-il dire ?
Scène 6
Romulus, Collodion, Bain-de-Fer
Il entre à reculons en se bouchant les oreilles.
Se tournant vers Collodion.
Romulus
Assez, assez... Grâce, grâce !... Au nom du ciel, Monsieur, secourez-moi, cachez-moi n'importe où, dans une armoire, dans votre fontaine, dans voire objectif, ou vous voudrez enfin, mais cachez-moi !
Collodion
Pardon, Monsieur, mais je ne comprends pas ; à qui ai-je l'honneur de parler ?
Romulus
Monsieur, vous voyez en moi le descendant d'un illustre Romain ; un de mes aïeux eut l'honneur de claquer autrefois Néron.
Collodion
Ah ! Vous avez claqué Néron... Enchanté, Monsieur,... mais je ne comprends pas toujours ce qui me procure ?...
Romulus
Vous devez être allé quelquefois au théâtre ?
Collodion
Souvent, Monsieur, j'adore le spectacle ; j'ai même ma stalle à l'année... aux Funambules... derrière la clarinette.
Romulus
Eh bien, Monsieur, je suis un de ceux qui sont chargés de manifester aux auteurs et aux artistes la satisfaction du public.
Collodion
Oh ! J'entends maintenant, vous êtes un claqueur !
Romulus
Vous l'avez dit, j'ai cet honneur ; placé sous le lustre, c'est moi qui applaudis tous les acteurs en renom, depuis Mélingue jusqu'à Vavasseur ; du reste, voici ma carte : « Romulus, entrepreneur de succès, attaché aux théâtres des boulevards, claque tout ce qui concerne son état, fait des envois en province... » Tout ce qui s'est joué depuis vingt ans, je l'ai applaudi... quelle besogne !... J'ai vu trois cent vingt-sept fois le Pied de Mouton.
Collodion
Oh ! Pauvre homme.
Romulus
Eh bien, Monsieur, imaginez-vous que dans le courant de l'année dernière, il s'est formé contre mon honorable profession une ligue acharnée ; ces gueux de payants ne se sont-ils pas imaginé de vouloir applaudir eux-mêmes, comme s'ils savaient ; hein ! Si ça ne fait pas pitié ?
Collodion
Mais pardon, Monsieur, il me semble pourtant...
Romulus
Quoi ? Quoi ?... Il vous semble... En seriez-vous un par hasard ?
Collodion
Un quoi ?
Romulus
Un merle.
Collodion
Un merle ?
Romulus
Oui. C'est le nom de ces oiseaux-là ! Ils ont formé un club : le Club des Merles... Aussi je suis traqué, poursuivi, à peine hasardé-je le plus petit bravo qu'on me crie aussitôt : chut, chut ! À la porte ! C'est intolérable ! Mais que veut-on que je devienne ?
Collodion
Certainement, Monsieur, je compatis de tout mon coeur à votre noble infortune, mais je n'y puis rien et je ne m'explique toujours pas davantage ce que...
Romulus
Comment vous ne comprenez pas ? Seriez-vous bouché par hasard ?
Collodion
Non, Monsieur, je suis photographe, le collaborateur du soleil.
AIR : Vive la lithographie !
Romulus
Vive la photographie ! Tel est le cri général ; Chacun veut son effigie : Assis, debout, à cheval. Vieux masques aux frais visages, Le critique ! L'auteur à bout ! Gens d'esprit, sots, fous ou sages, L'objectif reproduit tout! Tout ça se vend et s'achète, Chacun avec fatuité, Voyant exposer sa tète, Se croit une célébrité. Aussi dans chaque étalage, Quel tohu-bohu piquant. C'est un certain assemblage Parfois drôl', parfois choquant. En face d'une danseuse, Le portrait de Talleyrand, Une vertu scrupuleuse Près d'Léotard trapézant. Ici, voyez cette actrice, Déguisée en marmiton, Près d' Jud, dont la cicatrice Effraye un jug' d'instruction, Ce guerrier tient dans sa dextre Un bâton de maréchal ; Au-dessus, un chef d'orchestre Tient un bâton d'carnaval. Voyez là, c'est Rigolboche, Assise sur un balcon, Faisant, la main dans sa poche, La nique à lord Palmerston. Mon pip'let, sans qu'on lui réclame, Au jour de l'an a fait don De l'image de sa femme Orné' de son grand cordon. Bientôt, près de chaq' figure, Faudra mettre un attribut : L' charcutier voudra sa hure, Et chaque auteur l'Institut. Bref, comme les vieux télégraphes, Cette mode passera. Bientôt plus de photographes; Le vrai tographe viendra. Ah ! Oui ! La photographie ! La profession à la mode. Et moi aussi je suis une célébrité, et du train dont ils y vont, il ne restera peut-être plus rien de moi cette année.
Collodion
Et ?...
Romulus
Et je désire laisser mes traits à la postérité... C'est pour cela que vous me voyez chez vous... Je veux avoir mon portrait avec ce costume caractéristique, et ce vers à mes pieds : Du plus gros des Romains, voilà tout ce qu'il reste !
Collodion
Comment, Monsieur, c'est pour cela ? Mais alors donnez vous donc la peine de...
Romulus
Tenez, Monsieur, je veux vous rendre un service, je veux qu'on parle de votre atelier. Si vous y consentez, toutes les célébrités de l'année défunte vont venir poser ici, devant vous !
Collodion
Ciel ! Qu'entends-je ?... Quoi !... Mais alors mon rêve se réaliserait... Mon album... Le voilà... Album Collodion... Revue de 1861. Ah ! Mon cher Néron !
Romulus
Romulus !
Collodion
Oui, Néron... que ne vous devrai-je pas?
Bain-de-Fer
Patron, songez à votre promesse.
Romulus
Quelle est cette voix humaine ?
Collodion
Bain-de-Fer, mon commis principal, mon assesseur... Oui, Bain-de-Fer, oui, je saisis tout maintenant, c'est toi qui me vaux cette aubaine, et je le jure que, mon album terminé, je t'accorderai ce que tu me demanderas.
Bain-de-Fer
J'y compte, patron.
Collodion
Ah ! Monsieur Néron, quelle joie, venez m'embrasser... Non, c'est inutile... Ah ! Mon cher Romulus, votre main... Oh ! La belle main.
Romulus
J'ai la paire... Tenez... Comme ça claque.
Scène 7
Chabannais, Romulus, Collodion
Chabannais
La claque, la claque ! Où est-elle, la claque ?
Romulus
Monsieur Chabannais, que j'ai l'honneur de vous présenter.
Il fait le geste de donner une claque.
Chabannais
Monsieur, pourquoi donc me regardez-vous d'un air étonné ? Ah ! Je la trouve mauvaise, celle-là... Ça va marcher ! Parce qu'avec moi, ça ne traîne pas, voyez-vous ; j'aurai bientôt fait de vous envoyer la...
Collodion
Bigre ! Il n'a pas l'air d'avoir le caractère bien fait.
Chabannais
Bien fait ! Quoi, bien fait ! Ah ne la faites plus celle-là... Hein ?... Elle est mauvaise...
Romulus
Calmez-vous, Chabannais ; monsieur n'a pas voulu vous être désagréable.
Chabannais
À la bonne heure, parce que je n'aime pas qu'on plaisante là-dessus ; ça n'est pas pour moi, c'est pour ma famille.
Romulus
Vous voyez là, monsieur Collodion, une des célébrités des petits théâtres. Monsieur a fait courir tout Paris. Ah ! C'est là qu'on s'amusait ! J'ai vu monsieur plus de cinquante fois, et toujours je riais comme un bossu.
Chabannais
Comment, comment ça... bossu ! C'est encore une de celles qu'il ne faut pas me faire, celle-là... Un jour, à la Marche, un joli gandin m'a demandé si j'avais avalé un tire-bouchon ! Je n'ai pas bien compris d'abord, mais ensuite il m'a appelé bombé ; alors, vous jugez ! Ça n'a pas été long la pluie de claques ! Il a exigé des excuses, j'ai refusé, et le lendemain, à Vincennes, sur un dégagement... Je l'ai tué, moi, Chabannais, parole d'honneur ! C'est alors seulement que j'ai consenti à accepter ses excuses... Aussi ne m'asticotez pas, voyez-vous, parce que j'aurais bien vite fait de vous envoyer la...
Romulus
Ah ! Mais vous m'embêtez à la fin, savez-vous ? Je me moque pas mal de vous et de votre claque ! Envoyez-la donc un peu pour voir !
Il l'embrasse.
Chabannais
Quelle soupe au lait que ce Romain... Il a cru que c'était sérieusement que je voulais lui envoyer la claque... À lui, un professeur de claque !... Est-il susceptible... hein ? La claque à toi, un ami que je ne connais pas du tout ; la claque à tout le monde, mais à toi, jamais !... Étreins-moi.
Collodion
À la bonne heure... Je craignais un malheur... Monsieur, si vous voulez entrer là, on va vous faire poser.
Chabannais
Comment ça, comment ça... me faire poser !... Je la trouve mauvaise, celle-là. Ça ne sera pas long, n'est-ce pas ?... J'ai rendez-vous avec une petite fillette ; j'adore les primeurs, moi !... Si on ne se dépêche pas, j'envoie un coup d'épée... Je suis du Midi, et que voulez-vous, on ne se refait pas.
Collodion
Malheureusement...
Il passe derrière le rideau.
Chabannais
Comment ça... malheureusement ?... Qu'est-ce que tu entends par là, toi ?... Ah ! Mais, ah ! Mais...
Collodion
Il est enragé !
AIR de Roger Bontemps.
Romulus
La claque, la claque, la claque 1 On n'entend plus que ça ; Partout chacun vous traque Avec ce refrain là. Jadis, dans l' demi-monde, On n' parlait qu' javanais ; À présent, à la ronde, On parle le Chabannais, Demi-monde ou grand monde, Partout le Chabannais ! Que voulez-vous, il a eu tant de succès avec son méchant caractère !... De tous côtés on ne voit que gens qui bégayent et qui parlent de vous envoyer la claque.
Scène 8
Le Boulevard du Temple, Collodion, Romulus
Le Boulevard du Temple
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Qui consolera L' pauvre boulevard du Tomple? Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Il n'est pas d'exemple D'un sort pareil à celui-là !
Collodion
Qu'avez-vous, mon brave homme, et pourquoi pleurez-vous ?
Le Boulevard du Temple
Ah ! Monsieur, si vous saviez, c'est navrant.
Romulus
Mais je te reconnais toi, mon vieux : tu t'appelais jadis la Foire Saint Laurent, plus tard on t'a nommé le Boulevard du Crime, hier tu étais le Boulevard du Temple, et demain tu seras le Boulevard du Prince-Eugène !
AIR : Ne raillez pas la garde citoyenne.
REPRISE.
Le Boulevard du Temple
Vous connaissez le boulevard du Temple Et son aspect vraiment miraculeux ? Depuis longtemps tout Paris y contemple De gais tableaux, des spectacles joyeux. Au temps jadis, c'était alors la foire, On y voyait des tours de gobelets, Des charlatans, un tas de balançoires, D' plus en plus fort ! Comme chez Nicolet ! On admirait des puces très savantes, Qui, sans trembler, vous tiraient le canon ; On y levait des poids de cent cinquante, On y trinquait au café d Apollon. Vous souvient-il encore de Lantimèche, De Curtius et du gai Tabarin ? C'était chez moi que paradait Bobèche ; Le grand Jocrisse est né sur mon terrain. Depuis ce temps, j'ai su grandir encore, Et sans parler de Collé, de Panard ! Les grands talents que le public adore Sont presque tous enfants du boulevard. Quand Frédérick au Lazary commence, Quand Dejazet chez moi vint s'établir, Ne puis-je pas à bon droit, je le pense. Regretter tant de me voir démolir ? Vous connaissez le boulevard du Temple, etc, Oui, Monsieur. Et mes deux pauvres enfants !
Collodion
Il a de la famille ?
Romulus
Il veut parler du Cirque et du Théâtre-Lyrique.
Le Boulevard du Temple
Oui, Monsieur. Je vous demande un peu ce que deviendra le boulevard sans ces deux théâtres-là ! Ah ! Je suis bien inquiet sur leur avenir... deux théâtres au bord de l'eau... Que de plaisanteries ne va-t-on pas faire ? Il n'y aura que de l'eau à boire ; les pièces n'auront pas grand chemin à faire pour tomber à l'eau.
AIR des Carrières de Montmartre.
II
Romulus
Lorsqu'à Paris on cuira La salle sera pleine Puisque le public pourra Pendant l'entracte, oui-da, Ou quand on jouera Un piètre opéra, Aller prendre un bain de Seine. Oui, dans le mois de juillet La recette sera certaine, Si le directeur permet Que lorsqu'on prend un billet Au lieu du livret On loue un filet Pour pêcher dans la Seine. Oui, mais l'été?
Il sort en répétant son air d'entrée.
Le Boulevard du Temple
Ah ! ah ! ah ! etc. Vous voyez, Monsieur, vous-même vous abandonnez vos anciens camarades ! Ah ! Je suis bien à plaindre, allez !... Et quelles raisons me donne-t-on ? Je ne suis pas à l'alignement, on veut m'achever... Ah ! Oui, c'est bien le mot, m'achever.
Scène 9
La Frégate-École, Collodion, Frégate, Romulus
Elle entre.
AIR : Ah ! c'est-il beau !
Ter.
dans la coulisse
La Frégate-École
Ah ! Qu'il fait froid ! Je me sens prise par la glace ! Ah ! Qu'il fait froid ! De grâce, réchauffez-moi ! Mille sabords !... Mille millions de marsouins !...
Collodion
Quel est ce joli petit marin ?
Frégate
Vous ne me reconnaissez pas, Monsieur ? Ça tient peut-être à ce que vous ne m'avez jamais vue !
Romulus
C'est possible.
Frégate
Vous n'y êtes jamais allé ?
Collodion
Où ça ?
Frégate
Au Havre, à Cherbourg ; vous n'avez donc jamais été visiter la mer !
Collodion
Moi ? J'ai été une fois jusqu'à Saint-Cloud en gondole, ça n'est pas la même chose hein ?
Frégate
Aujourd'hui, Monsieur, vous n'avez nul besoin de vous déranger pour prendre un bain de mer, vous montez en omnibus, vous descendez au Pont-Royal... Là, vous me trouvez.
Collodion
Qui vous ?
Frégate
La frégate-école, parbleu !
Collodion
Et vous donnez des bains de mer... vous-même ?
Frégate
Pas de familiarités, mon vieux... Oui. Pour la modique somme d'un franc, vous pouvez vous croire à Dieppe ou à Trouville... de l'eau de mer véritable, venue en droite ligne de l'Océan !
Romulus
Oh ! De l'Océan... Dites donc, entre nous, voyons, soyez franche, avec une pompe et une livre de sel de cuisine, c'est plus économique ?
Frégate
Ah ! C'est affreux ça ! Voilà pourtant ce qu'ils disent tout c'est une indigne calomnie : mais vous n'avez donc pas lu l'autre jour dans le Constitutionnel...
Collodion
Elle va nous conter l'histoire de l'ours de Montmorency.
Frégate
Eh non, Monsieur ; il ne s'agit pas d'ours, mais d'un événement tragique arrivé, chez moi et qui prouve bien que mon eau est de l'eau bien authentique.
Romulus
Ah ! Oui, je crois me souvenir...
Frégate
La preuve que c'est vrai, Monsieur, c'est que ç'a été imprimé.
Collodion
Voyons, qu'est il donc arrivé de si terrible ?
AIR : Amis, voici la riante semaine.
Frégate
Un bon bourgeois, dont c'était la toquade. Venait chaqu' jour visiter mon bateau ; L'autre matin, après sa promenade, Il se décide à se plonger dans l'eau. Mais tout à coup, ce n'est pas une histoire, Un affreux cri retentit dans le bain; Le malheureux, au fond de sa baignoire, Venait-il pas de trouver un requin ! Oui, oui, Monsieur, un énorme requin ! Je vais vous conter ça, ou plutôt vous chanter ça.
Collodion
Est-ce que vous coupez dans le pont de cette frégate ?
À la Frégate.
Romulus
Au premier sabord... Au premier abord ! Cela peut paraître étrange en effet. Mais comment se fait-il que ce requin vagabond, se soit trouvé dans la capitale, l'avez-vous su ?
Frégate
Non, mais on présume qu'il aura dû échapper à la surveillance des employés du chemin de fer !
Romulus
Ce requin est tout bonnement le Jud des poissons... et qu'en avez-vous fait ?
Frégate
Nous l'avons réexpédié à Étretat où il a fait de nouveau des siennes... Mais ça n'arrive pas tous les jours, Monsieur, et vous devriez venir chez moi, ça ne vous ferait pas de mal...
Collodion
Pourquoi me dit-elle cela ?
Frégate
Et vous aussi, Monsieur ; ça vous ferait maigrir.
AIR :
I
II
Romulus
Le mois dernier, ma chère amie, J'eus la malheureuse folie D'entrer deux ou trois fois seul'ment Dans un superbe monument, Qui du dehors parait charmant. C't édifice, situé rue Vivienne, Ressemble beaucoup à la Madeleine. Ça s' nomme la Bourse, ah ! Quel guêpier ! J' n'ai plus besoin de m' faire nettoyer. Chez vous, pour entrer, il importe De donner vingt sous à la porte ; C'était aussi jadis comme ça Aux grill's de ce monument-là. C'est changé maintenant, et voilà Comment il se fait qu'à la Bourse Chacun se rend au pas de course : Plus d'tourniquets, rien à payer ! C'est gratis qu'on s' fait nettoyer ! Mais pas du tout, je me trouve très bien comme cela... Et puis je n'ai plus rien à faire aux bains, hélas !
Frégate
C'est égal, je ne désespère pas de vous voir bientôt à mon bord ; vous ne vous repentirez pas d'être venus visiter mon gréement.
La Frégate sort.
Collodion
En effet... j'aurais un certain agrément à le visiter.
Scène 10
Brule-Pavé, Orélie, Collodion, Romulus, Tous, Orélle
Orélie est en costume d'avoué, c'est-à-dire une longue robe noire et une toque ; il porte des lunettes. Brûle-Pavé a un grand carrick de cocher de fiacre. Brûle-Paré entre en poussant Orélie, et lui donne des coups de poing. Orélie traine une grande malle/
Brule-Pavé
Ah ! Gredin ! Ah ! Filou !
AIR
Orélie
Arrête, arrête, cocher ! Pour trois francs dix sous me traiter d'la sorte ! Arrête, arrête, cocher... Ah ! C'en est trop à la fin.
Brule-Pavé
Et emporte-toi tant que tu voudras... qu'est-ce ça me fait... Je ne te lâcherai que quand tu m'auras donné mon dû !
Orélie
Mais je t'ai déjà expliqué... Comprends donc ma position.
Brule-Pavé
Alors pourquoi que vous prenez un fiacre, si vous êtes un pané ? Les omnibus ne sont pas faites pour les caniches.
Orélie
Mais écoute-moi donc, je te jure que tu ne perdras rien.
Brule-Pavé
En v'là encore une que je connais... Ils disent tous ça... Tenez, dépêchez-vous de me payer, où je vous mène chez le commissaire, car enfin... Je ne veux que mon légitime salaire.
Orélie
Ton salaire, ton salaire... Tu es sûr de ne pas le perdre ton salaire.
Brule-Pavé
Ah ça, mais je crois qu'il m'insulte, à présent... Méchant gratte-papier !
Collodion
Ne trouvez-vous pas qu'il serait temps que nous nous mêlassions de ce débat ?
Romulus
En effet... Peut-on savoir la cause de cette discussion, que l'on peut qualifier d'aigre-douce ?...
Brule-Pavé
Tiens... C' monsieur!... Oh ! Quel drôle de costume, vous ne devez pas avoir chaud avec ça... Voulez-vous mon carrick ?
Romulus
Ne faites pas le saint Martin comme ça, et éclairez-nous.
Brule-Pavé
Voilà ce que c'est. Imaginez-vous que j'étais à la station du chemin de fer, quand c' particulier-là monte dans ma voiture avec sa malle.
Orélie
Une valise de voyage.
Brule-Pavé
Il me dit : Conduisez-moi chez un grand photographe... Je l'amène ici...
Collodion
Ce cocher est vraiment très distingué... Seyez-vous donc !...
Brule-Pavé
Merci !... Bref, je me dépêche le plus qu'il m'est possible, hélas ! Nous arrivons, et voilà-t-il pas que monsieur refuse de m' payer... Il prétend qu'il n'a pas de monnaie... qu'il change, alors.
Orélie
C'est mon voeu le plus cher ; je changerais volontiers, surtout avec Rothschild.
Collodion
Pardon, monsieur, mais les plaintes de cet automédon ne me semblent pas dénuées de tout fondement.
Orélie
Monsieur, qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son.
Romulus
Nous écoutons votre cloche...
Brule-Pavé
Oui, faites un peu sonner votre battant ! Il va nous conter quelque balançoire...
Orélie
Vous saurez, messieurs, qu'arrivé depuis une heure à Paris...
Romulus
Arrivé d'où ?
Orélie
De bien loin, je viens du Chili.
Imitant.
Romulus
Chilly ! Oh ! Je connais... « Patience, patience, ça marche, ça marche. »
Collodion
Oh ! Romulus, c'est mal imité ça, vous n'êtes pas assez Rodin.
Romulus
Si Rodin, vous voulez dire.
Collodion
Malheureux !... Continuez, monsieur.
Orélie
Or, je n'avais emporté exactement que l'argent nécessaire a mon voyage ; en arrivant au débarcadère, preuve que mes calculs étaient bons, je possédais encore deux francs, juste une heure de fiacre ; j'avise ce cocher, je le hèle, après avoir attentivement examiné sa bête.
Brule-Pavé
Cocotte !... Ne l'insultez pas... Je vous prie...
Orélie
Quel fichu caractère, hein ! Nous démarrons et vous ne savez pas ce qu'il prend de temps pour me mettre à votre porte ?... 1 heure 45 minutes... Il n'a fait que marcher au pas... Il est dans son tort.
Brule-Pavé
Dans mon tort... Je voudrais bien vous y voir... Vous ne connaissez pas la nouvelle ordonnance...
Romulus
Sur les fouets, la suppressions des mèches ?
Brule-Pavé
Justement.
Orélie
Mais ce n'est pas une raison pour descendre à chaque instant de votre siège comme vous l'avez fait.
AIR :
Brule-Pavé
Mon fouet est veuf de sa mèche sonore, Et Cocotte qui le sait bien, En profite, je le déplore, Pour aller comme il lui convient. Contre elle, hélas ! Je ne puis rien. Car maintenant, pour presser son allure, Plus d'arguments qui la puisse toucher. J'en suis réduit à descend' de voiture Pour la supplier de marcher. Oui, me jetant à ses pieds, je l'adjure, De m'faire l'amitié de marcher. Aussi ce n'est pas étonnant que j'aie mis ce temps l Vous n'avez pas compris ma pantomime, alors.
Romulus
Il n'a pas tout à fait tort, Monsieur ?...
Orélie
Antoine... de Périgueux.
Romulus
Ciel, Antoine... un avoué de Périgueux ? Mais alors... vous êtes...
Orélie
Je voulais garder l'incognito, mais du moment que vous me reconnaissez.
Romulus
Ô joie ! Quel honneur pour moi, d'être le premier à vous saluer à votre arrivée... Saluez Collodion... Saluez.
Brule-Pavé
Qu'est-ce qu'ils ont donc à se baisser ainsi... Ils ont perdu quelque chose.
À l'orchestre.
Il ouvre sa malle et en tire une petite couronne surmontée d'une grande plume ; il quitte sa robe et reste vêtu en sauvage, il garde ses lunettes.
Orélie
Attendez, laissez-moi me montrer à vous dans toute ma dignité. Un trémolo SVP.
Collodion
Mais enfin, je salue, je salue, quel est ce sauvage à lunettes ?
Romulus
C'est le roi d Araucanie.
À Romulus.
Brule-Pavé
Un roi... Lui !... Oh ! Si j'avais su, Sire... Dites donc Monsieur le Romain mes 3 francs 50 centimes sont moins exposés !
Romulus
Hum, hum.
Collodion
Un roi dans mes ateliers, je ne me sens pas de joie... Ah ! Sire, permettez... mes hommages... mes respects... mais que venez vous faire à Paris ?
AIR : Roi de Béotie.
Orélie
Je suis le roi d'Araucanie, Orélie-Antoine premier, Et je viens sans cérémonie À Paris chercher un banquier. Si j'ai planté là ma peuplade, Mes bambous et mon ciel de feu, C'est que mon budget est malade Et qu'il faut qu'on assiste un peu Le pauvre roi d'Araucanie. Hélas !
II
Tous
Le pauvre roi d'Araucanie ! Oui, je suis roi d'Araucanie, Et ça n'est pas drôle toujours ; Car mes sauvages ont la manie De vouloir dîner tous les jours. Pour eux, je suis un second père ! Mais parmi mes sujets, hélas ! J'ai surtout, c' qui me désespère, Beaucoup de sujets... d'embarras. Plaignez le roi d'Araucanie !
Tous
Plaignons le roi d'Araucanie !
Il tire de sa poche une très longue feuille de papier.
Orélie
Allons, je vois que j'ai rencontré des âmes compatissantes... et je vais vous mettre en tête de la souscription que j'ouvre en ma faveur.
Romulus
Tout le monde s'empressera de souscrire, noble Sire !
Orélie lui passe une plume qu'il trempe dans un petit encrier suspendu à sa ceinture.
Collodion
Oh ! Je crois bien. Comment ne pas s'intéresser à cette haute infortune ? Je veux être le premier sur cette liste... Collodion, rue de la Lune, photographie perfectionnée au charbon de terre, portraits sans retouche, ressemblance garantie. Cinq francs...
Orélie
Cinq francs... Ah... Merci !
Il écrit.
Collodion
Un instant, ne confondons pas... Cinq francs, c'est le prix des portraits... Il est bon, lui... pour vous. 50 centimes.
à part
Orélle
Bigre ! C'est maigre.
Romulus
Moi, je vous offre ma sympathie et mes battoirs.
Orélie
Je crois que j'aurai de la peine à ramasser le petit million qui m'est indispensable.
Romulus
Un million !...
Orélie
Ah ! Monsieur, je suis pourtant bien économe, si vous voyiez la liste de mes frais généraux... C'est incroyable... Il me faudra encore diminuer mon sénateur... Il était à 1,800 francs... Je le mettrai à 1500.
Collodion
Comment, votre sénateur ?
Orélie
Oui, je n'en ai qu'un et un député ; ils se réunissent tous les dimanches parce que dans la semaine ils sont occupés... Mais ça marche tout de même !
Brule-Pavé
Ah ça mais, dites donc, vous autres, Cocotte s'impatiente, et je n'entends pas souvent parler de mes trois francs cinquante.
Collodion
Romulus en répond, et si vous voulez entrer là, quand votre tête sera tirée, on vous en causera.
Brule-Pavé
Quoi, vous allez me faire mon portrait avec Cocotte ?
Collodion
Avec Cocotte.
Orélie
Allons, venez, et si vous êtes gentil, je vous nommerai Chevalier du Bambou d argent.
Brule-Pavé
Ah ! Sire...
Orélie
Ça ne vous coûtera que cinq francs, pour frais de chancellerie ; reste trente sous que vous me devez.
Ils passent derrière le rideau en se donnant le bras.
Brule-Pavé
Ah ! Elle est bonne celle-là.
Scène 11
Romulus, Collodion
Romulus
Vous voyez, Collodion, ça marche, l'album.
Collodion
Ah ! Mon ami... Quelle galerie... Un roi,... Cocotte,... un cocher,...un vaisseau,... je suis ivre de joie.
Scène 12
Ensemble, Un Vigneron, La Comète, Collodion, Romulus, Choeur
AIR : Polka des Buveurs.
Ensemble
Tra, la la la la la la la! Oui, tous les deux nous voilà! Tra la la la la la la 1 De nous longtemps on parlera.
Un Vigneron
Cette année, plus de piquette, Chaque cru sera parfait.
La Comète
C'est grâce à moi, la Comète, Que l'on pourra boire à souhait.
Ensemble
Tra, la la la la la la ! etc.
Collodion
Voilà un joyeux couple.
Romulus
La Comète de 1861 et son favori le Vigneron.
AIR nouveau de M. Émile Albert.
1
II
REPRISE.
Un Vigneron
Du bon Noé, fille immortelle, Gloire à la vigne aux pampres verts ; La vigne, toujours jeune et belle, Seule la reine de l'univers. Sans la vigne, que ferait l'homme En ce monde ? Il s'étiolerait ; Est-ce le houblon ou la pomme Qui jamais te remplacerait ? Lourds buveurs de cidre ou de bière, Au front morne, aux regards sans feux, Courbés sur vos cruchons, arrière ! J'entends des ivrognes joyeux ! Rondes faces et rouges trognes. L'oeil scintillant, un vrai rubis ! Voilà connue ils sont, tes ivrognes ; Aussi, comme tu les chéris 1 L'été, lorsque sous ton feuillage, Ils trinquent, narguant le soleil, Tu fais plus épais ton ombrage, Tu rends ton nectar plus vermeil. Dites son compagnon inséparable ; nous voulons que notre réputation rivalise avec celle de nos grands parents, la Comète et le vin de 1811, de si bachique mémoire... Ah ! Monsieur, c'était plaisir de travailler sous sa bienfaisante influence. Aussi si vous aviez vu notre vigne, comme elle était belle ! Ah dame la vigne :
Collodion
Mais comme elle est donc gentille cette comète !... Ah ! Madame, je suis bien aise de vous voir de près... Vous êtes arrivée un peu brusquement, sans la moindre petite annonce.
AIR :
La Comète
Le soir même de mon arrivée, J'eus beaucoup de désagréments ; Car à peine étais-je levée, Qu'on vient frapper au firmament. J'ouvre; jugez démon étonnement ! C'était l'huissier, que m'envoyait de terre Un certain monsieur Leverrier, Qui, me traitant d'aventurière. M'ordonnait de déménager. Moi, me moquant de sa colère, J'ai tourné ma queue à l'huissier. En effet, cela m'arrive quelquefois, je me permets de ne pas toujours envoyer ma carte, le premier de l'an, à messieurs les astronomes, c'est ce qui fait que l'année dernière à peine installée :
Un Vigneron
Et vous avez bien fait, ma mie !... Dites donc, Monsieur le photographe, il faut nous tirer notre ressemblance à tous les deux ensemble sur la même feuille.
Collodion
Comme les frères Lyonnet.
Un Vigneron
Et je veux que vous mettiez ce cep et mon broc.
Appelant.
Collodion
Oui... Ça meuble ! Bain-de-Fer !
Romulus
Un instant donc... Est-ce que le Vigneron et la Comète peuvent s'en aller comme ça sans qu'on chante quelque chanson à boire ?... C'est indispensable... Mon cher Vigneron, vous devez avoir des verres sur vous.
Il distribue des verres.
Un Vigneron
Certainement.
AIR nouveau de M. Émile Albert.
Romulus
Allons, versez, mignonne... et en avant la chanson du Doigt de vin !
Choeur
Que l'on fête La Comète Et son adorable liqueur ! De l'ivresse, La caresse Réchauffe et ranime le coeur.
CHOEUR.
Un Vigneron
Pour chasser l'ennui qui veille, Le seul remède certain, C'est de prendre une bouteille Et d'y boire un doigt de vin.
CHOEUR.
La Comète
À l'enfant, suivant l'usage, Quand on montre un doigt malin, Qui lui lui dit : Tu n' fus pas sage ! Pour lui, c'est un doigt devin...
CHOEUR.
Collodion
Voulant écrire un volume, Un sot, d'un grand écrivain, Emprunta, dit-on, la plume, Cette plume d'oie devint...
CHOEUR.
Romulus
J'ai l'oeil ouvert toute l'année Chez l' marchand de vin, mon voisin, J'y passe tout' la matinée, Et Dieu sait c' que j' lui dois de vin.
Collodion
Elle est éblouissante cette comète... C'est égal, c'est drôle, voilà que ça tourne ici...
Ils sortent avec la Comète en reprenant le refrain d'entrée.
Un Vigneron
L'effet de la récolte de 1861... mon vieux.
Scène 13
Collodion, Romulus
Ils sont un peu gris.
Collodion
Madame la com... Tiens, elle est partie, c'est dommage, elle me revenait assez cette petite comète-là ! Je la crois bonne fille... Elle n'a pas l'air de faire sa tête... Sa queue c'est-à-dire !
Romulus
Tiens ! Collodion qui fait des mots... Tu fais des mots, Collodion !
Collodion
Il me tutoie... Pourquoi donc me tutoies-tu, vous ?
Romulus
Parce que tu es mon ami... N'est-ce pas, tu es mon ami ?
Collodion
Si je suis ton ami... Tiens... Romulus... Veux-tu que je te prête dix francs ?
Il les met dam sa poche.
À part.
Romulus
Tous les jours si tu veux. Ah ! Il l'est bien, par exemple !...
Collodion
Dis donc, Romulus... Tout ça c'est gentil, la Comète, La frégate, mais sais-tu ce que je voudrais voir à présent ?
Romulus
Quoi donc ?
Collodion
Eh bien, tu sais... Les théâtres... Dans une revue, mon Ami, c'est tout a fait nécessaire, et jusqu'à présent.
Romulus
Rassure-toi... Je n'ai rien oublié !... Je vais appeler à nous, le collaborateur ordinaire de tous les auteurs à la mode... La reine du théâtre moderne... La ficelle dramatique... Ficelle paraissez !
Il est au milieu du théâtre et se recule virement.
Collodion
Attendez... Attendez. Je connais ça... Le théâtre va s'ouvrir et puis une jolie demoiselle sortira par une trappe, là, au milieu de la scène.
Romulus
Ah ! C'est usé... Nous ne faisons pas ça, ici.
Collodion
Vous avez tort, c'est très gentil et d'un bon effet.
Romulus
Mais tais-toi donc... Veux-tu que j'avoue tout haut que le théâtre n'est pas aussi admirablement machiné qu'à Bobino ?... Tu n'as pas pour deux liards d'amour-propre.
Collodion
C'est vrai... mettons que je n'ai rien dit.
Romulus
Je reprends... Ficelle, paraissez !
Scène 14
La Ficelle Dramatique, Collodion, Romulus
AIR: Koukouli, koukoulâ.
La Ficelle Dramatique
Me voici, me voici, me voici ! Oui c'est moi qu'ainsi L'on appelle. Me voici, me voici, me voici, Venez tous saluer la FI Celle ici ?
Collodion
Quoi, vraiment, cette petite personne-là... C'est la Ficelle...
Romulus
Tu vois bien... Elle en est couverte.
Collodion
En effet... Mâtin, c'est une jolie pelote.
Romulus
Collodion !
Collodion
Eh bien quoi ! Ne puis-je pas présenter mes compliments à Mademoiselle la Ficelle !... Mademoiselle... Car je pense que vous n'êtes pas mariée !
Il fait un signe significatif.
Romulus
Non... Elle aurait craint de se mettre... Au cou !
Collodion
Mademoiselle, vous êtes charmante et ficelée à ravir... Votre costume ne montre pas la corde...
Romulus
Je te vois venir, malin, tu veux te mettre bien avec elle.
Collodion
C'est vrai... Mais je ne sais trop par quel bout la prendre...
Elle montre sa teinture, à laquelle pendent des ficelles de toutes grosseurs.
La Ficelle Dramatique
Je n'en manque pourtant pas, Monsieur. Tenez, vous n'avez qu'à choisir... Voici la ficelle du retour du mari... La ficelle de la chloroformisation d'une jeune fille, par un flacon imprudemment débouché.
Romulus
Oh ! Celle-là on vous l'a louée il y a quelques semaines pour la Gaîté.
La Ficelle Dramatique
Voici encore La Ficelle de : Perdu, mon Dieu !... Il est retrouvé... Merci, mon Dieu !... La Ficelle de : Qui la sauvera ? Moi !... Celle de : Tu m'appartiens... Pas encore.
Collodion
Et cette grosse-là... Ah ! Comme elle est usée !
La Ficelle Dramatique
Hélas ! Monsieur, elle est hors de service, il va falloir me la faire découdre...
Collodion
Ah ! Bah ! Et comment la nomme-t-on ?
AIR : Turlurette.
La Ficelle Dramatique
Cette ficelle, voyez-vous, Eut beaucoup de succès chez nous. Car c'est la croix de ma mère, Mon compère, Qui naguère Mettait l' public sans d'sus d'sous. Dans c' temps-là pas de dénouement Qui réussît autrement Qu'avec la croix de ma mère. Mon compère. Quell' misère, Elle est trop vieille à présent. Jadis quand on la montrait Le public entier s' mouchait. Maintenant pauvre croix de ma mère, Mon compère, Le parterre S' flanque à rire dès qu'elle parait.
Collodion
Ah ! Sapristi... Ça me fait de la peine. Eh bien, qu'est-ce qu'elle va devenir, c'te pauvre vieille ?
AIR : De vrais fidèles, l'église était toute pleine.
Bis.
Romulus
Son inventeur, un dramaturge habile, S'est fait nommer, pour charmer son été, Maire d'une petite ville Qu'il administre avec paternité. Cette croix qu'à sa boutonnière, Il a le droit de porter fièrement, Oh ! Ne t'inquiète pas, va !
La Ficelle Dramatique
Et je voudrais voir que quelqu'un d'elle rît !
Collodion
Oui ! Ce Romain dans sa bedaine rit.
Romulus
Collodion... Tu vas trop loin.
Collodion
Je fais des excuses... écrites ! Ainsi, mademoiselle, vos rapports avec messieurs les auteurs vous permettent...
AIR : Un jour, à la barrière.
AIR : Sérénade de Gil Blas.
AIR : C'était de mon temps. (Madame Grégoire.)
AIR : Avez-vous vu dans Barcelone.
bis.
AIR : Bouton de rose.
AIR : du Verre.
AIR : Tiens, voilà mon coeur.
AIR : Cinq sous.
AIR : De la Grâce de Dieu (presque parlé).
La Ficelle Dramatique
Sans craindre de disputes, Je vous promets De vous conter les chutes Et les succès. Ainsi qu'une chronique, Je veux, ma foi ! Me montrer véridique; Écoutez-moi ! Pour ne pas s'trouver en reste Avec le boulevard. En fait d'art, Tra la la la la la ! L'Opéra reprend Alceste Avec Madame Viardot Et Michot, Tra la la la la la ! Cette musique sévère, Que jadis on applaudit tant, Fait l'effet d'un vrai somnifère Sur l'infortuné qui l'entend. Depuis l'ouverture on bâille ; Au premier acte on dort partout ! On parle de frapper une médaille Pour ceux qui restent jusqu'au bout. Au lieu de remonter c't ouvrage, L'Opéra certe aurait Bien mieux fait Tra la la la la la ! De r'monter un peu le corsage De son corps de ballet Qui me parait... Tra la la la la la ! Peu de temps avant, Au Théâtre-Lyrique, quel déboire ! On n'a pas longtemps Pu chanter Madame Grégoire. Elle renvoyait les gens Par ses airs assommants. On ne voulait pas, j'imagine, Lui faire crédit sur sa mine! Personne n'entrait Boire à son cabaret. Aimez-vous l'Opéra-Comique, Dont le genre est vraiment français? Le directeur, dit-on, se pique D'y faire de la bonne musique, Seulement... il n'y fait pas ses frais ! Les Recruteurs, de Lefébure, Sans recruter un sou vaillant, Malgré leur belliqueuse allure, Y font une triste figure, Et l'on ne rit qu'en s'en allant ! On va, dit-on, bientôt nous rendre Plus d'un magnifique opéra ; Mais le public dit : J'sors d'en prendre, On peut bien, ma foi ! Les reprendre, Ce n'est pas moi qu'on y reprendra. Un bon jeune homme, Qu'on traite de caméléon, Ne vient pas d'remporter la pomme Au théâtre de l'Odéon. Pauvre jeune homme ! Pauvre jeune homme Mais avant que Gaetana Ne subit un sort déplorable, Au même théâtre, l'on a Fait jouer une oeuvre remarquable ; Oui, les Vacances du Docteur, Je vous le dis en conscience, Ont prouvé que l'talent d'l'auteur. Est d'ceux qui n' prennent jamais d'vacances. Aux Variétés les Danses Nationales, Tra, la la la la la la la! Dont les danseuses étaient fort peu vestales, Ont fait flamber le coeur De plus d'un spectateur. Aussi, le soir, jusque dans le passage, Tra la la la la la la la ! On entendait ce doux marivaudage, Je frai ton bonheur, Tiens, tiens, voilà mon coeur ! Chinq sous ! Chinq sous ! Pour monter notre ménage. Tel est l' refrain Qu'on entend Porte Saint-Martin ? Tu vas quitter notre montagne. Pour aller gagner du quibus. Méfie-toi du vin de Champagne, Et des rencontr' en omnibus. Ne flâne pas d'vant les vitrages Tu n'-t-en va pas pour t'amuser, Travaille bien et reste sage, A moins qu'on n' t'offre de t'épouser. Adieu, ma fille, adieu! À la grâce de Dieu ! De vous renseigner sur tout ce qui s'est passé au théâtre dans le courant de l'année mil huit cent soixante et un... Certainement et avec plaisir :
Collodion
Comme elle a drôlement dit cet air-là.
Romulus
Elle chante, comme chanterait...
Collodion
Ah ! Oui... Comme chante Bey... Une femme qui n'a pas de voix.
AIR : Bonjour, mon ami Vincent.
AIR : de Saltarello.
AIR : Tu vas me l' payer, Aglaé!
La Ficelle Dramatique
Quant à la Prise de Pékin, Je prise assez cette prise, Ce n'est pas un drame mesquin En voulez-vous l'analyse? On voit, c'est exprès, Des Chinois forts laids, Des marchands de thé, Un palais d'été; Pais un grand décor surnommé des glaces, Où tout ce qui se passe Se voit sens d'sus d'sous ! Il est même heureux, je vous en réponds, Que les figurant's aient beaucoup d'jupons ? Parmi les nouvelles recrues De l'année qui vient de finir, Nous avons eu tant de revues, Qu'il faut au hasard choisir ! La pièce des Mille et un Songes N'obtint qu'un succès passager... Tous songes, dit-on, sont mensonges, Les auteurs devaient y songer. Le Plat du Jour que l'on nous offre Au théâtre des Délassement, Ne remplira que peu son coffre, Bien que ce soit un plat de Flan! Quant au théâtre des Folies Qui fait au public ses adieux, Chaq' soir ses loges sont remplies, On ne peut pas se quitter mieux ! Enfin, parmi toutes ces revues, Je ne crois pas qu'il y en ait vraiment Beaucoup qui pourront être revues, Mais il en est une pourtant : À quelques pas de la Bastille, Dans le vieux quartier du Marais, Voyez ce transparent qui brille D'vant le théâtre Beaumarchais ! Bien que le titre en soit... folâtre, Le public sans être effrayé, Chaque soir envahit le théâtre Afin de s'payer Aglaé. Et quel succès dans le quartier ! Tu vas me l' payer 1 Tu vas me l' payer ! On n'entend que ça dans le quartier Tu vas me l'payer Aglaé !
Collodion
Je vous remercie infiniment ma charmante Ficelle... Mais est-ce là tout ce que vous pouvez me montrer ?
La Ficelle Dramatique
Oh ! Non pas... J'ai encore d'autres cordes à mon arc ! Avez-vous entendu parler du théâtre allemand ?
Romulus
J'y suis allé, moi !... Ah ! Voilà quelque chose de gai, par exemple !
Appelant.
La Ficelle Dramatique
En voulez-vous un échantillon ? Vateferfisch !... Ici !
Romulus
Vateferfisch ! Oh ! Mais, je le connais très bien ! Ah ! Voilà un garçon qui a une bonne méthode, et une voix !... Seulement, il a une malheureuse infirmité pour un chanteur.
Collodion
Ah ! Laquelle ?
Romulus
Il est sourd... comme plusieurs pots.
Collodion
Ah, bah ! Alors, dis-moi, Romulus, quand il a fini de chanter comment fait-il pour s'en apercevoir...
Romulus
On lui fait signe... Tu vas voir !
La Ficelle Dramatique
Vateferfisch !... Ici !
Scène 15
Wateferfisch
AIR nouveau de M. Laurent de Rillé.
II
Vateferfisch danse sur l'air de la tyrolienne qu'il continue de chanter, bien que l'orchestre ait fini de l'accompagner. La Ficelle lui frappe sur l'épaule ; il se retourne, s'arrête court et sort brusquement.
Wateferfisch
Pelle Allemagne, Chermanie ! Ô ma batrie ! Mon kieur il bat en prononçant ton nom ! Bays le plis cholie Pur la pierre et pur l'harmonie ! Terre le plis pon Pur la chucrute et le champon ! Ô Deutschland ! Waterland, mein herr Fleming, Den Gross Herzog von Baden, Baden, Baden, Baden, Bad' Ida Bruning ! Tichirs che bense à tes vritires, Aux gonvitires ; Mon bovre kieur, tichirs, tichirs il se qoulent ! De tes filles plontes, Qui paraissent les fées te l'ome, Lorsque le madin On les recarte au pas tu Rhin ! Ô Deutschland, mein Waterland ! Strasbourick, Meyerbeer ! Den Gross Herzog von Baden, Baden, Baden, Baden, Baden, Tannhauser !
Scène 16
Collodion, La Ficelle Dramatique
Collodion
Pardon, j'abuse de votre complaisance ; mais n'auriez-vous pas encore quelque chose à nous faire voir ?...
La Ficelle Dramatique
Dame... non... Je ne vois pas trop !... Ah ! Si fait ! Un nouveau théâtre, bien petit, bien modeste, mais qui fera, je l'espère, son chemin... Permettez moi de vous le présenter.
Scène 17
Julie, Collodion, Romulus, Le Théâtre Bellefond
Air nouveau de M. Albert.
Julie
Bien que je sois très jeune encore, J'ai déjà fait parler de moi; Et sans vanité, je m'honore De mon succès de bon aloi.
Collodion
Mais je ne me trompe pas, ce petit jeune homme, c'est ma fille... C'est Julie... Ah çà ! Comment se fait-il ?...
Romulus
Ah ! Mon ami... Pas d'étonnement inutile... C'est ta fille, si tu veux, ça ne fait rien... Pas de reconnaissance dramatique, hein !... Nous ne sommes pas ici à l'Ambigu...
Collodion
Comme tu voudras, Romulus... Alors, puisque ce n'est pas Julie... C'est...
AIR : La lettre de l'étudiant.
Le Théâtre Bellefond
Je vais vous le dire :
À la Ficelle.
Collodion
Ah ! C'est très bien, ça, jeune homme ! Et je vous souhaite toute sorte de prospérité. Mais ne pourriez-vous pas encore ?...
Ils sortent et laissent Collodion seul. Musique à l'orchestre jusqu'à la ronde.
Romulus
Ah ! Collodion, tu es trop exigeant, mon ami ! Il est un peu tard, et je crois que nous n'avons juste que le temps de nous faire photographier à notre tour... Allons, mes enfants, vite à la pose !...
Scène 18
Collodion, Bain-de-Fer, Choeur, La Comète, Brule-Pavé, Frégate, Le Boulevard du Temple, Romulus, Le Théâtre Bellefond, Orélie, Chabannais, Wateferfisch, La Ficelle Dramatique
Coup de tam-tam à l'orchestre.
Collodion
Ah çà ! Rêvé-je, ou dors-je ? Est ce bien possible tout ce qui m'arrive là !
Bain-de-Fer
Patron... C'est fait ! Voici l'album.
Collodion
C'est donc vrai ?... Ah ! Bain-de-Fer... Cette fois viens m'embrasser... Je te la donne.
Bain-de-Fer
Quoi ?
Collodion
La main de ma fille, parbleu !... Je sais bien que c'est ce que tu vas me demander, et nous sommes pressés... Et puis, ça finit la pièce par un mariage... Ce qui est tout à fait nouveau au théâtre... Seulement, un mot.
Bain-de-Fer
Lequel ?
Collodion
Celui de l'énigme... Comment as-tu fait pour?...
Bain-de-Fer
Ah ! Mon Dieu ! C'est bien simple! J'ai fait part à mes anciens camarades de mon projet... Ils étaient justement en train de répéter une revue qu'ils veulent jouer dans leur atelier... Ils n'ont eu qu'à descendre, et voilà !... Enfin, vous êtes satisfait, n'est-ce pas ?
Collodion
Certainement.
Les rideaux du fond s'ouvrent et laissent voir tous les personnages de la revue ; ils viennent se ranger devant le public.
Bain-de-Fer
Alors... Au rideau...
Air nouveau de M. Émile Albert.
Choeur
Vive la claque, Vive la claque ! Que l'on attaque ! Vive la claque !
La Comète
Depuis qu'les femmes ont ouï parler D' ma queue qui balayait la terre, Pour être bien mise il faut porter Une queue qui... balaie la poussière !
Brule-Pavé
En équipage, comme en coucou, Chaque dimanche, on a beau faire, Ce n'est jamais qu'à pas de loup Qu'on s' rend au concert populaire !
Bain-de-Fer
Chez nous on n' pose qu' par devant, Il en est de même à la guerre. Les Français sans cesse en avant, Ne montrent jamais leur... contraire.
Frégate
Le Parisien s'dérange bêt'ment Pour aller voir, chose étonnante, La mer qui monte et qui descend, Com' si nous n'avions pas la rente.
Le Boulevard du Temple
De l'Amérique, la dés'union Produira d'étranges amalgames, Maintenant qu' nous n'avons plus de coton, Pas moyen d'jouer de pièces et femmes !
Romulus
On macadamise l' boulevard, Disant : c'est très bon pour les bêtes, P't-être qu'les chevaux trouvent ça charmant. Moi, ça m' dégoûte quand j'le traverse.
Le Théâtre Bellefond
Afin de soutenir son droit, Plus d'un peuple aujourd'hui se cogne, Mais c'est chez Markouski qu'on voit L'émancipation d'la Pologne !
Romulus
Les théâtres du bord de l'eau, Pour s'épargner mainte culbute D'vraient remplacer leurs parato..... Nnerre par un bon parachute.
Orélie
Mes ministres ont pris leurs jours Pour recevoir leurs connaissances ; Mais celui qui devrait recevoir toujours. C'est le ministre des finances.
Chabannais
Le Jardin d acclimatation Cultive un' drôle de culture : Cette moderne invention Se nomme la pisciculture.
Wateferfisch
Nos musiciens mal exercés, Ayant eu peur d'une débâcle, Leur chef les a tous remplacés ; De son instrument Cellot racle.
La Ficelle Dramatique
Au p'tit théâtre Bellefond, Si nous déridons les fronts tristes, Nous verrons c' que les belles font Pour encourager les artistes ! Vive le claque ! Vive le claque ! Que l'on attaque ! Vive la claque !