Le Château-Yquem
Scène 1
Madame D'aigrefeuille, Joseph
Elle lit.
Elle lit.
Parlé.
Elle lit.
Parlé.
Joseph entre portant des couverts qu'il dépose sur la table.
entrant par la droite et lisant une lettre
Madame D'aigrefeuille
J'ai beau tourner et retourner cette lettre, je n'y comprends absolument rien. Sinon que ma nièce arrive ce matin des eaux de Royat avec un capitaine d artillerie. Est-ce bien cela ? Voyons. « Ma chère tante, ma cure est terminée, je me porte à merveille. Mon mal de gorge a disparu, je chante comme un rossignol. Attendez-moi demain matin, lundi. J'arriverai par le train qui s'arrête à Chasseneuil a onze heures. » C'est aujourd'hui lundi, il est onze heures, la voiture est à la gare. Bon. « Ayez la complaisance, ma chère tante, de faire mettre trois couverts. J'ai invité à déjeuner avec nous un capitaine d artillerie, Monsieur Gaston de Sergy. Il arrivera, lui, par le train de onze heures et demie. » Trente minutes de distance l'un de l'autre, il n'y a rien à dire, les convenances sont observées ! « Je vous expliquerai tout cela sitôt après vous avoir embrassée. Votre nièce affectionnée. Berthe d Estrelles. Post scriptum. Faites préparer une chambre pour Monsieur de Sergy ! » Voilà où je ne comprends plus ! Oh ? Mais là plus du tout... Que ma nièce Berthe, qui est veuve, qui a vingt quatre ans, qui ne veut pas se remarier, j'ignore pourquoi, invite à déjeuner chez sa tante, Madame d Aigrefeuille, un capitaine d artillerie, passe encore ! Elle ne pouvait le recevoir chez elle, c'est évident. Mais qu'elle lui fasse préparer une chambre ?... Je me demande si Berthe n'est pas devenue folle tout à fait... Enfin, je ne tarderai pas à savoir...
Joseph
Madame a sonné ?...
Madame D'aigrefeuille
Joseph, a-t-on préparé l'appartement de Madame d Estrelles ?...
Joseph
Oui, Madame.
Madame D'aigrefeuille
Et la chambre du pavillon, est-elle en ordre ? Nous attendons un hôte !
Joseph
Oui, madame.
Elle va au fond et disparaît.
Madame D'aigrefeuille
Ah ! Voici la voiture. Je vais au-devant de Berthe.
Scène 2
Joseph
Berthe et Madame d'Aigrefeuille reparaissent. Joseph s'incline et sort.
Joseph
Un hôte ! Si ça pouvait être un mari pour la nièce de Madame. C'est pas gai de servir rien que des femmes, non, pas gai du tout. Aucun agrément ! Pas de cigares. Pas de liqueurs. Le vin de l'office. Pouah ! Quant aux vins d'extra... pas seulement de quoi noyer une guêpe !... Et le bon vin... Je trouve qu'il n'y a que ça qui console des déboires de l'existence ! Oh Madame !
Scène 3
Madame D'aigrefeuille, Berthe d'Estrelles
Madame D'aigrefeuille
Comme te voilà fraîche et jolie, ma chère Berthe, et quels yeux brillants !... Peste, ma nièce, m'est avis que vous ne vous êtes pas trop ennuyée pendant vos vingt-et-un jours de traitement ! Vous me rapportez des eaux une petite mine éveillée, un peu bien piquante et provocante pour une veuve inconsolable.
Berthe d'Estrelles
Inconsolable ! Ah j'espère que vous n'avez jamais cru à l'éternité de mes regrets !
Madame D'aigrefeuille
Qu'est-ce à dire ?
Berthe d'Estrelles
Ma tante. À propos, vous avez reçu ma lettre ?
Madame D'aigrefeuille
Comme tu vois puisque voilà trois couverts ; maintenant m'expliqueras-tu ?...
Berthe d'Estrelles
Comment ! C'est ici dans ce petit salon que nous déjeunerons ?
Madame D'aigrefeuille
Dame Tu fais tes invitations sans me consulter 1. Je t'aurais prié d'attendre quelque jours! Le château est en réparations. Je fais changer l'ameublement de la salle a manger. On repeint le plafond. Enfin impossible d'y recevoir personne, pas même un capitaine d'artillerie.
Berthe d'Estrelles
Attendre, dites-vous ?... Ah mais non ! Tant, pis, on s'excusera! Et la chambre?. Est-elle prête au moins ?. Laquelle avez-vous choisie ?
Madame D'aigrefeuille
La chambre du pavillon.
Berthe d'Estrelles
A l'autre bout du château!Non. ce n'est pas ça du tout! Vite, donnez l'ordre qu'on dispose la chambre d'honneur.
Riant.
Madame D'aigrefeuille
La chambre d'honneur. Ah! ça. c'est donc un maréchal de France, ton capitaine d artillerie. Tu es tout a fait folle ! Je m'en doutais ! Mais malheureuse, tu oublies que cette chambre donne directement dans celle que tu habites, quand tu me fais le plaisir de me demander l'hospitalité.
Berthe d'Estrelles
Parfaitement... C'est pour ça !
Madame D'aigrefeuille
Berthe !
Elle rit.
Elle rit.
Sérieuse.
Berthe d'Estrelles
Tiens, c'est vrai, vous ne savez pas. En effet, mon idée a dû vous paraître un peu. Mais quand vous saurez dans quel but ce rapprochement. Écoutez-moi. Je suis sérieuse.. Pour deux minutes! Vous allez voir, ma tante Je suis veuve.
Madame D'aigrefeuille
Crois-tu me l'apprendre ?... Après?.
Berthe d'Estrelles
Après. Il y a trois ans de cela.
Madame D'aigrefeuille
Je le sais aussi. Ensuite !
Berthe d'Estrelles
Eh bien ensuite. Je trouve qu'il y a assez longtemps. trop longtemps que cela dure. Voilà !
Madame D'aigrefeuille
Tu veux te remarier?
Berthe d'Estrelles
J'y suis a peu près résignée
Madame D'aigrefeuille
Comment. Tu es déjà lasse d'avoir recouvré ta liberté ?...
Berthe d'Estrelles
Ma liberté. Oh ma tante, tôt ou tard on s'aperçoit que c'est bien un peu triste,, cette liberté qui vous charmait si fort dans les premiers temps du veuvage. Et vous-même, je ne garantirais pas qu'un jour.
Madame D'aigrefeuille
Moi Me rattacher au pied le boulet du mariage... Merci, par exemple !
Berthe d'Estrelles
Cependant, mon oncle, le baron d Aigrefeuille ?...
Elle se dirige vers un petit meuble, l'ouvre et montre des fioles dans le fond.
Madame D'aigrefeuille
Oh le meilleur des hommes. Mais tiens. viens voir... Approche-toi, regarde.
Berthe d'Estrelles
Qu'est-ce que c'est que ces petites fioles ?
Madame D'aigrefeuille
Lis !
Berthe d'Estrelles
« Baume tranquille. Eau-de-vie camphrée. »
Madame D'aigrefeuille
Pour frictionner tes rhumatismes de Monsieur d Aigrefeuille.
Berthe d'Estrelles
« Laudanum de Sydenham. »
Madame D'aigrefeuille
Pour appeler le sommeil quand ses douleurs l'empêchaient de dormir. Voilà, ma chère nièce les remèdes qui m'ont guérie, moi, de la fantaisie du mariage, s'ils n'ont pu guérir les rhumatismes de ton oncle ! Et j'ai passé dix années de mon existence à le soigner du matin au soir, et le plus souvent du soir au matin ! Si tu crois que-j'ai envie de recommencer !
Berthe d'Estrelles
Mais, ma tante, tous les hommes n'ont pas des rhumatismes.
Elle fait le geste de frictionner.
Madame D'aigrefeuille
Aucun d'eux n'en est à l abri ! Qui te dit que ce jeune et vigoureux danseur qui vient de t'emporter tout a l'heure dans une valse folle, demain ne sera pas perclus?. Que faut-il, pour cela? Une nuit passée sous un ciel humide! Brrr. Non, vois-tu, ne parlons plus de cela. Voila cinq ans que je suis veuve et je n'ai jamais pu entendre parler de me remarier sans qu'immédiatement je ne me sois revue la main fourrée dans un gros gant de laine en train de frictionner ce pauvre baron. Mais tout cela ne me dit pas pourquoi Monsieur Gontran de Sergy, capitaine d artillerie, déjeune ici ce matin, et pourquoi surtout tu veux qu'on lui donne la chambre d'honneur qui communique avec la tienne!
Berthe d'Estrelles
Eh bien. ma tante, voici la chose en deux mots Monsieur de Sergy est un charmant cavalier, distingue, spirituel. Bref, il me plaît. et il m'aime. 11 m'a fait sa cour très régulièrement aux eaux de Royat, où il était venu, lui aussi, pour soigner son pharynx. Le pharynx. ça ne se frictionne pas! il paraît que je lui ai tourné la tête et, de mon côté. je vous l'avoue. je n'ai pas été tout-à-fait insensible à la manière dont il m'a montré qu'il m'aimait. Enfin.
Madame D'aigrefeuille
Enfin! Tu l'aimes. un peu.
Berthe d'Estrelles
Beaucoup !
Madame D'aigrefeuille
Passionnément ?
Berthe d'Estrelles
Presque H m'a demandé si je voulais être sa femme.
Madame D'aigrefeuille
Et naturellement tu as répondu oui.
Berthe d'Estrelles
Je lui ai répondu que je lui ferais connaître ma décision au château de Fontenay, près de Chasseneuil, le lundi 24 septembre 1884, en présence de ma chère tante, madame la baronne d Aigrefeuille.
Madame D'aigrefeuille
Voilà tout ?
Berthe d'Estrelles
Voilà tout.
Madame D'aigrefeuille
Je te sais un gré infini de cette marque de déférence, mais je ne comprends pas, entre nous, puisque tu aimes Monsieur de Sergy, et que tu es disposée a l'épouser. pourquoi tu ne lui as pas donné a comprendre qu'il était agréé.
Berthe d'Estrelles
C'est ici que commence l'explication délicate de la chambre d'honneur! Avant d'accorder ma main à Monsieur de Sergy, je veux.
Madame D'aigrefeuille
Tu veux.
Berthe d'Estrelles
Je veux le voir dormir.
Madame D'aigrefeuille
Hein! Perds-tu l'esprit ?... Dormir.... alors... tu prétends t'introduire dans sa chambre pendant que.??? Oh ma nièce.
Berthe d'Estrelles
Ma tante... Il en sera comme j'ai dit, avec votre permission, car le bonheur de ma vie en dépend !
Madame D'aigrefeuille
Le bonheur de ta vie ? Vrai. j'ai beau me creuser la tête, je ne devine pas en quoi le bonheur de ta vie peut dépendre. Voyons. ne me fais pas chercher, explique-toi clairement!
Berthe d'Estrelles
Voilà ! Il n'est pas absolument nécessaire que je le vois dormir.. Ce qu'il faut... ce qui est indispensable... c'est que je l'entende... ou plutôt que je ne l'entende pas... dormir !
Madame D'aigrefeuille
J'y suis ! Ton mari ronflait.
Berthe d'Estrelles
Comme un sabot ! Et voyez-vous, ces ronflements sont des rhumatismes à moi !... C'est le cauchemar des deux années que j'ai passées avec Monsieur d Estrelles ! C'est le vice rédhibitoire qui me ferait repousser l'homme que j'aimerais le plus au monde !... Ronfler !... Comprenez-vous bien, ce que cette infirmité a d'odieux? Voyez-vous cela d'ici ? Une jeune femme aimée, adorée, qui s'endort sur l'épaule de son époux, comme doivent s'endormir les anges, ivres de félicité céleste ; elle est bercée par la musique de cette voix amoureuse qui l'a endormie en lui murmurant « Je t'aime.. » Tout à coup !... Brou !... Vous entendez ça !... Comme un roulement de tonnerre, comme la machine d'une locomotive, comme une chaudière a vapeur qui éclate à vos oreilles Brou! On sursaute, effarée, épouvantée. On finit pas réveiller le dormeur Il se retourne et brrou. ça recommence! Et comme cela jusqu'au matin !... Oh ! Je frissonne encore rien qu'a ce souvenir! Et voilà ce qui fait qu'avant de donner ma main à Monsieur de Sergy, je tiens a savoir d'abord comment il se comporte. après qu'il est endormi ! Ayant, j'ai idée que je puis me fier à lui.
Madame D'aigrefeuille
Ah! ça Berthe... tu es d'une légèreté ce matin. Et puis je trouve que tu exagères. Car si l'on épouse un homme qui... Eh ! bien... on en est quitte pour faire chambre a part.
Riant.
Berthe d'Estrelles
Bien obligée. Je ne me marie pas pour dormir seule. J'ai peur la nuit...
Madame D'aigrefeuille
Eh! bien, ma pauvre enfant, fais coucher ta femme de chambre auprès de toi et reste veuve.
Berthe d'Estrelles
Je le resterai, ma tante, si Monsieur de Sergy. Comprenez-vous maintenant qu'il faut absolument que j'entre dans sa chambre cette nuit ?
Madame D'aigrefeuille
Cela, je te le défends, Berthe.
Berthe d'Estrelles
Mais cependant.
Madame D'aigrefeuille
N'insiste pas, hein ? Je ne souffrirai pas sous mon toit une pareille inconvenance. Un hôte est sacre! Je ne souffrira.! pas, te dis-je, que l'on surprenne traîtreusement les secrets de son alcôve...
Berthe d'Estrelles
Des secrets Des secrets Voilà un secret, qu'on ne raconte pas Mu. sourdine toujours! Et s'il s'endormait pourtant ici, ou )a, comme il arrive parfois a un voyageur fatigué. Vous ne m'obligeriez pas, je suppose, de me boucher les oreilles par discrétion Non Et même je te permets d'essayer de le surprendre endormi. dans ce salon. par exemple, après l'avoir laissé seul assez longtemps pour qu'il ait eu le temps de s'ennuyer et de...
À part et joyeux.
Il va pour s'en aller et revient.
Berthe d'Estrelles
Oh ma tante ! Quelle idée. une trouvaille. Je tiens mon moyen. Joseph, allez dans l'armoire de l'office chercher une bouteille de ce vieux Château Yquem. qu'on ne sert que dans les grandes occasions, vous savez ? Si je sais! (Se calmant.) Oui, madame, je sais. Voilà que ça commence. Madame, est-ce qu'une seule bouteille suffira ?
Madame D'aigrefeuille
Dis vite, le temps passe.
Joseph paraît.
Berthe d'Estrelles
Vous allez voir !
Scène 4
Joseph, Berthe d'Estrelles, Madame D'aigrefeuille
Joseph
Madame a sonné.
Berthe d'Estrelles
Joseph, allez dans l'armoire de l'office chercher une bouteille de ce vieux Château Yquem. qu'on ne sert que dans les grandes occasions, vous savez ?
Se calmant.
A part et joyeux.
Il va pour s'en aller et revient.
Joseph
Si je sais ! Oui, Madame, je sais. Voilà que ça commence. Madame, est-ce qu'une seule bouteille suffira ?
Madame D'aigrefeuille
Certes. D'ailleurs il ne m'en reste presque plus.... six bouteilles à peine.
Il sort.
Joseph
Bing ! Elles sont comptées. Pas mèche !
Scène 5
Madame D'aigrefeuille, Berthe d'Estrelles, Joseph
Madame D'aigrefeuille
Voyons voyons que veux-tu faire ?
Berthe d'Estrelles
Vous allez voir, ma tante. Où donc est le laudanum ? Ah ! Je le tiens !
Madame D'aigrefeuille
Mais enfin ? Explique-moi ?.
Berthe d'Estrelles
Chut! Joseph 1
Joseph
Voila le Château Yquem, Madame ! Je l'ai tenu contre moi, comme ça, madame... comme une mère tiendrait son enfant!
Berthe d'Estrelles
Débouchez cette bouteille.
À part.
Madame D'aigrefeuille
Ah J'y suis ! Voilà, madame. Dieu, quel bouquet ! Peut-être qu'on m'en laissera un verre. Un tout petit verre !
Berthe d'Estrelles
Maintenant... Allez guetter l'arrivée de notre hôte, Monsieur de Sergy...
Joseph
Monsieur de Sergy ?... J'en ai connu un Monsieur de Sergy. J'ai servi sous ses ordres, dans le temps, au régiment, quand je faisais mon involontariat ! C'était mon lieutenant.
Berthe d'Estrelles
Il est capitaine, à présent!
Joseph
Un capitaine d'artillerie !... Il boira tout !
Madame D'aigrefeuille
Eh bien, Joseph !
Joseph
J'y vais, Madame...
Scène 6
Berthe d'Estrelles, Madame D'aigrefeuille
Berthe d'Estrelles
Vite... À l'ouvrage ! En faut-il, beaucoup pour endormir un homme ?
Elle verse quelques gouttes du flacon dans la bouteille.
Elle verse un peu plus.
Elle s'arrète.
Madame D'aigrefeuille
Je connais les doses, moi !... Cela suffira... Au fait, un militaire... S'il ne dort pas avec ça... Eh bien, mais, je songe, et nous ? Si nous en buvons ?...
Berthe d'Estrelles
Nous ne boirons que de l'eau.
Madame D'aigrefeuille
Quelle raison donner ?
Berthe d'Estrelles
Nous trouverons un prétexte. Vous ?... Eh bien, vous avez une gastralgie... une épouvantable gastralgie.
Madame D'aigrefeuille
Merci !
Elle sort.
Berthe d'Estrelles
Si vous préférez une autre maladie, cela m'est indifférent, cherchez ! Pour moi, je trouverai autre chose. Je cours m'habiller.... Vous le recevrez gentiment, n'est-ce pas, votre futur neveu ; car j'espère... Oh ! oui, je veux espérer que son sommeil sera calme comme celui d'un enfant de trois jours. Ah ! Ma tante, ma tante pourvu qu'il n'aille pas ronfler !
Scène 7
Madame D'aigrefeuille, Joseph
Madame D'aigrefeuille
Alors, pour faire plaisir a cette petite évaporée, il va faLLoir passer pour une valétudinaire aux yeux de ce capitaine. Si l'on pouvait se dispenser de cette comédie. Au fait, pourquoi ne pas essayer de le faire causer. Qui sait? Il ne se méfiera pas, et adroitement, je pourrais peut-être lui faire avouer.
À part, ouvrant sa main.
Il sort.
Joseph
Monsieur Gontran de Sergy. Il m'a déjà donné un pourboire ! C'est de bon augure !
Scène 8
Gontran de Sergy, Madame D'aigrefeuille
Gontran de Sergy
Madame la baronne d Aigrefeuille ?
Madame D'aigrefeuille
Oui, monsieur. Et la tante de Madame d Estrelles. Soyez le bienvenu au château de Fontenay, Monsieur de Sergy.
Gontran de Sergy
Je vois, Madame, que vous êtes informée du motif de ma visite.
Madame D'aigrefeuille
Oui. monsieur! Mais je vous avertis que je suis décidée à ne vous point écouter avant d'avoir accompli envers vous les premiers devoirs de l'hospitalité. Après le déjeuner, je vous donnerai audience pour la demande officielle que vous brûlez de m'adresser. j'en suis sûre.
Gontran de Sergy
Oh oui, madame. Madame d Estrelles, m'a annonce que c'était vous qui me diriez si j'ai le bonheur d'être agréé par elle,et je vous avoue que mon impatience n'a d'égale que la passion sincère, profonde, qu'elle m'a inspirée.
Haut.
Madame D'aigrefeuille
Pauvre garçon ! Ce serait fâcheux, s'il allait. Asseyez-vous, monsieur. Alors, monsieur, vous êtes très amoureux de ma nièce ?
Gontran de Sergy
Oh madame Très amoureux. c'est-à-dire que.
À part.
Haut.
Madame D'aigrefeuille
Mais là, pour tout de bon?. Vous savez les hommes. les hommes jeunes, s'entend, et surtout dans votre profession. sont généralement des cerveaux brûlés. des casse-coeurs aimant ici aujourd'hui, demain ]a. Oh ne niez pas. Je tiens mon moyen. Je ne vous demande pas de comptes sur les malheureuses que votre uniforme. et votre air martial. ont pu entraînera. cependant je serais aise de savoir.
Haut.
Gontran de Sergy
Eh bien, mais, elle est un peu curieuse, la tante ! Vous seriez aise, Madame, de savoir...
Madame D'aigrefeuille
Vous allez rire... Mais nous autres provinciales qui vivons enfermées dans un vieux château, entre un livre d heures et les journaux de Paris, il nous vient parfois des curiosités. brûlantes, oui. c'est le mot, pour certains détails de cette vie de plaisir. que nous ne connaissons que par ouï dire.
Gontran de Sergy
Hum! mille pardons, madame, mais je ne comprends pas bien.
Madame D'aigrefeuille
Je voudrais savoir comment il se fait que des hommes du monde, a l'éducation raffinée, puissent s'astreindre parfois à mener une existence commune avec certaines personnes de moeurs faciles. dont. les habitudes vulgaires.
Haut.
Gontran de Sergy
Où diable veut-elle en venir ? Excusez-moi. mais je ne comprends pas bien.
Madame D'aigrefeuille
Tenez, par exemple un mien cousin qui me faisait l'honneur de me prendre pour confidente de ses fredaines, m'a conté qu'un jour il avait renvoyé de chez lui, presque furieusement, une très belle personne qui pendant toute la nuit avait. vous ne devinez pas ?
À part.
Gontran de Sergy
Non, madame. Voilà une conversation bizarre pour une première entrevue.
Madame D'aigrefeuille
Eh bien, Monsieur, elle avait. ronfle !
À part.
Gontran de Sergy
Ah ! ah très drôle. Sapristi je devine, Madame d Estrelles est affligée de ce défaut. et on veut connaître mes idées sur ce genre de récréation nocturne.
Madame D'aigrefeuille
Il hésite.
Haut.
Gontran de Sergy
Tant pis ! Elle est si charmante ! Je tâcherai qu'elle dorme le moins possible. Eh bien, Madame, permettez-moi de vous dire que votre cousin me semble avoir été un peu trop... délicat !
Madame D'aigrefeuille
Vous trouvez.
Gontran de Sergy
Je dirai plus, Madame ! j'affirme, moi, que cette respiration sonore doit être pleine de charmes pour l'oreille d'un amant... ou d'un mari véritablement épris. On ne la voit plus. et on l'entend encore, cette voix qui vous poursuit jusque dans votre sommeil, comme le ronron charmant d'une chatte endormie, vous rappelant t'être adoré qui murmure)a, près de vous.
Haut et froidement.
Madame D'aigrefeuille
Toi, tu ronfles! Pauvre Berthe! C'est une affaire de goût, monsieur. Je connais des gens qui ne partageraient pas le vôtre.
Gontran de Sergy
Tant pis, madame, tant pis, moi, vous voyez j'avoue.
Berthe paraît
Madame D'aigrefeuille
Je ne le vois que trop !
Scène 9
Madame D'aigrefeuille, Gontran de Sergy, Berthe d'Estrelles
Madame D'aigrefeuille
Arrivez, ma nièce ! Monsieur le capitaine Gontran de Sergy brûle de vous présenter ses hommages.
Il lui baise la main.
Gontran de Sergy
Oh ! Madame.
Elle lui retire ses mains et s'en va vers Madame d'Aigrefeuille. Bas.
Berthe d'Estrelles
Monsieur de Sergy ! Vous permettez ? Deux mots ma tante.
Gontran de Sergy
Je vous en prie. Comme vous voilà rêveuse, vous m'effrayez.
Madame D'aigrefeuille
Hélas ! Ma pauvre Berthe, j'ai bien peur.
Berthe d'Estrelles
Il a avoué !
Madame D'aigrefeuille
Pas tout à fait... mais...
À sa tante.
Berthe d'Estrelles
Je veux tenter l'expérience. Pourvu que notre petite préparation n'aille pas lui faire de mal. Si nous en avionS trop mis?2
Madame D'aigrefeuille
Ne crains rien.
Scène 10
Joseph, Gontran de Sergy, Berthe d'Estrelles, Madame D'aigrefeuille
Joseph
Madame la baronne est servie
Gontran de Sergy
Madame !...
Madame d'Aigrefeuille designs la place à Gontran. Ils s'installent à déjeûner.
Berthe d'Estrelles
Vous nous excuserez, Monsieur, de cette réception familière. Le château est en réparation.
Ils mangent.
Gontran de Sergy
Je vous suis au contraire, madame, on ne peut plus reconnaissant de cet accueil tout intime qui me comble de joie.
Madame D'aigrefeuille
Un peu de ce poulet, capitaine ?2
Il lui offre du Château Yquem.
Gontran de Sergy
Mille remerciements, madame. Permettez !
Le capitaine offre à Berthe.
Madame D'aigrefeuille
Merci, capitaine, je ne bois jamais devin, j'ai une gastralgie.
Berthe d'Estrelles
Et moi capitaine. je suis au régime pour ma gorge, vous savez ? Ordre de la faculté, je ne bois que de l'eau !
Gontran de Sergy
Tiens c'est comme moi
Berthe d'Estrelles
Comment !
Madame D'aigrefeuille
Vous ne buvez que de l'eau ?
Joseph
Un capitaine d'artillerie ! Oh ! oh ! oh !
Gontran de Sergy
C'est la fin de la cure, un peu d'inflammation encore.
Berthe d'Estrelles
Ce n'est pas sérieux ! Un homme ne se soumet pas à ces ordonnances-là ! C'est bon pour nous... Allons ! versez-vous, capitaine !
Berthe fait un geste de colère, Madame d'AigrefeuiUe lui fait signe de se taire.
Gontran de Sergy
Non vrai j'ai promis de m'abstenir.
Riant.
Elle prend la bouteille et verse.
Madame D'aigrefeuille
Monsieur de Sergy, vous me permettrez d'insister !... 11 est de tradition que les hôtes qui passent pour la première fois le seuil du château de Fontenay, offrent une libation a la dame châtelaine et vident leur coupe on son honneur. Dussent-ils en mourir... Refuser serait une offense pour moi et nous-mêmes, malgré notre santé. nous approcherons de nos lèvres ce vin avec lequel nous aurons répondu à votre toast. Allons, capitaine, votre verre !...
Gontran de Sergy
Avec joie, Madame, puisque c'est pour vous rendre hommage.
Elle verse un peu de vin dans le verre de Berthe et dans le sien.
Madame D'aigrefeuille
Berthe.
Il boit.
Gontran de Sergy
Je bois avec vous, Madame la baronne d Aigrefeuille, à vous, Madame Berthe d Estrelles, aux deux plus gracieuses châtelaines des temps passés, présents et futurs.
Madame D'aigrefeuille
Au capitaine Gontran de Sergy, notre hôte !...
Elle goûte au vin et remet son verre sur la table.
Berthe d'Estrelles
Enfin !
Joseph
À peine si elle y a trempé ses lèvres ! Un vin pareil !
Gontran de Sergy
Ah ! c'est étrange... ce vin... C'est du Château Yquem... Je crois ?
Berthe d'Estrelles
En effet. Ne le trouvez-vous pas bon.
À part.
Gontran de Sergy
Si... si... excellent ! Il a un drôle de goût.
Madame D'aigrefeuille
Il est très vieux, très vieux.
Berthe d'Estrelles
Et vous devez savoir que quand le vin est très vieux. ça en change un peu le goût.
Gontran de Sergy
C'est peut-être cela.
Madame D'aigrefeuille
Monsieur de Sergy, je vous suis fort reconnaissante d'avoir consenti à nous faire raison.
Gontran de Sergy
Oh ! Madame, c'est trop naturel.
Joseph
Madame y a goûté à peine, elle aussi Ça ne sait pas boire, les femmes !
Madame D'aigrefeuille
Qu'avez-vous, monsieur? Seriez-vous indisposé ?
Gontran de Sergy
Non, madame !... Un peu de fatigue, peut-être. Excusez-moi, ce n'est rien.
Berthe d'Estrelles
Vous ne souffrez pas, au moins ?...
Gontran de Sergy
Non, non. Mais je ne sais vraiment ce que j'éprouve. Je vous demande pardon. je me sens la tête d'une lourdeur.
Madame D'aigrefeuille
Je vous en prie, capitaine, venez vous reposer un peu, sur ce canapé.
Il ferme les yeux, en réprimant un bâillement et se dirige vers le canapé sur lequel il tombe.
Gontran de Sergy
Oh madame, je suis confus. Mille pardons, mais c'est plus fort que moi.
Madame D'aigrefeuille
Dormez un instant, si cela doit vous faire du bien.
Gontran de Sergy
En vérité, c'est plus fort que moi.
Berthe d'Estrelles
Il est endormi ?
Madame D'aigrefeuille
Pas encore, nous le gênons. Allons-nous-en, nous reviendrons tout à l'heure.
Gontran de Sergy
Madame ! Madame, pardon, je vous en supplie.
Madame D'aigrefeuille
Allons, viens, Berthe, laissons en repos Monsieur de Sergy.
Elles sortent.
Berthe d'Estrelles
Dans cinq minutes mon sort sera fixé.
Scène 11
Joseph
Il boit les deux verres de Madame d'Aigrefeuille et de Berthe.
Il revient à la table et boit à même la bouteille.
Achevant de boire.
Regardant le capitaine.
Il baîlle.
Il se laisse tomber derrière le canapé où dort Monsieur de Sergy.
Joseph
Il en reste du Château Yquem. Il reste même à peu près tout. Au fait, pas besoin de me gêner, il ne bouge pas, notre hôte ! Onctueux !... Admirable... exquis... je ne veux pas qu'il en reste une goutte. C'est fait. Il ne s'est pas réveillé au moins. Tiens, ça tourne ! Pourquoi donc que ça tourne. Ah ! mais, qu'est-ce que, j'ai! Moi aussi, je tombe de sommeil. Elle est drôle celle-là ! Voila que je ne peux plus supporter le bordeaux, a présent ! Ouff !
Scène 12
Berthe d'Estrelles, Madame D'aigrefeuille
Madame d'Aigrefeuille et Berthe reviennent sur la pointe du pied tendant l'oreille.
Elle lui envoie un baiser du bout des doigts. À ce moment éclate un ronflement formidable.
Berthe d'Estrelles
Eh bien, ma tante, entendez-vous quelque chose ?... Il dort !... Il dort profondément... Et pas le moindre. 0 bonheur! Mon cher Gontran, je serai ta femme. Ah ! L'horreur Miséricorde ! C'est épouvantable, ma tante ! Réveillez-le; qu'il s'en aille. Tout de suite Je ne veux plus le voir. Jamais !
Madame D'aigrefeuille
Berthe, calme-toi.
Elle se sauve désespérée. Les roulements cessent.
Berthe d'Estrelles
Jamais Je veux qu'il parte. ou c'est moi qui abandonnerai le château. Éveillez-le, congédiez le. Qu'il soit parti dans dix minutes. Ah ! Quelle abomination !
Scène 13
Madame D'aigrefeuille, Gontran de Sergy
Elle se rapproche.
Elle le touche.
Madame D'aigrefeuille
Allons, réveillons-le. Monsieur Gontran ! Hé ! Monsieur le capitaine !
Gontran de Sergy
Hein ! Quoi ! Sacrebleu ! C'est bête de me réveiller comme ça. Ah ! C'est vous, Madame mille pardon... Je crois que je m'étais endormi. Je vais mieux. je vous remercie!
Madame D'aigrefeuille
Hélas! oui, vous vous étiez endormi! Et pour votre malheur !
Gontran de Sergy
Pour mon malheur ?
Madame D'aigrefeuille
Voyons, Monsieur de Sergy !.. Un peu de courage ! J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer... Madame d Estrelles.
Gontran de Sergy
Berthe !...
Madame D'aigrefeuille
Madame d Estrelles a changé subitement d'idée. Elle m'a chargée de vous apprendre qu'elle est absolument résolue à ne pas se marier. Tous nos regrets, Monsieur.
Gontran de Sergy
Pardon, Madame ! Vous m'avez dit l'instant que j'avais dormi... pour mon malheur !... Que s'est-il donc passé pendant ces quelques minutes où j'ai cédé, malgré moi.
Madame D'aigrefeuille
Quelque chose de très grave, Monsieur. Nous avons constaté chez vous, pendant votre sommeil, une infirmité qui rend impossible votre mariage avec ma nièce.
Gontran de Sergy
Une infirmité qui rend impossible. Moi, moi !... Gontran de Sergy, capitaine d'artillerie !... Savez-vous bien, madame, que sans le respect que je vous dois, je vous dirais carrément que vous. Mais comme je vous respecte infiniment, je ne vous le dis pas !
Madame D'aigrefeuille
Vous ne me comprenez pas, capitaine, j'ai voulu dire.
Gontran de Sergy
Non pas, Madame, vous m'avez dit que Madame d Estrelles me refusait pour mari à cause d'une infirmité constatée pendant mon sommeil. Or, Madame, je demande, je veux, j'exige que l'on me dise quelle est cette infirmité... que j'ignore...
Madame D'aigrefeuille
Eh ! Mon Dieu, monsieur, puisqu'il faut vous l'avouer... c'est que... c'est qu'en dormant... vous ronflez comme un tuyau d'orgue !
Gontran de Sergy
Je ronfle... moi ! Jamais Amanda.... ni Coralie... ni Clémence ne m'ont dit. Oh sapristi !
Madame D'aigrefeuille
Nous venons de vous entendre là, tout a l'heure !... Ma nièce est désolée, croyez-le bien, sieur, mon- si désolée qu'elle quittera le château, a l'instant, si vous.
Gontran de Sergy
Si je ne prends congé de vous immédiatement, n'est-ce pas, Madame ?... Soit, je me retire ! Mais pas avant d'avoir salué Madame d Estrelles.
Madame D'aigrefeuille
Quoi vous exigez...
Gontran de Sergy
J'exige que Madame d Estrelles ait le courage de me répéter ces paroles, oui, Madame... C'est bien le moins que l'on puisse accorder un galant homme que l'on traite d'une si cruelle façon.
Elle va au fond.
À part.
Haut.
Madame D'aigrefeuille
Soit ! Berthe. Elle refuserait de venir si.;; Berthe ! Il est parti !
Scène 14
Berthe d'Estrelles, Madame D'aigrefeuille, Gontran de Sergy, Joseph
Apercevant Gontran, à Madame d'Aigrefeuille.
Berthe d'Estrelles
Bien vrai ? Quelle trahison !
Madame D'aigrefeuille
Pardonne-la moi... Monsieur de Sergy refuse de s'éloigner avant de t'avoir entendue lui dire.
Gontran de Sergy
Que vous prenez un prétexte, le premier venu, Madame.
À ce moment, un ronflement formidable se fait entendre.
Berthe d'Estrelles
Un prétexte... Non pas, Monsieur, je vous l'affirme... Chaque femme se fait un idéal pour le mari qu'elle choisira. Le mien, c'est d'en avoir un dont le sommeil soit paisible, absolument paisible... Et avec vous, le doute n'est pas permis ! Car, tout a l'heure, là... Je vous ai entendu-là... Ah!
Gontran de Sergy
Moi ?
Le ronflement redouble.
Berthe d'Estrelles
Mais certainement ! Ah !
À ce moment, Joseph se lève et paraît derrière le canapé, l'air ahuri tout ensommeillé.
Madame D'aigrefeuille
Joseph !... Joseph !...
Joseph
Madame a sonné ?
Gontran de Sergy
Ah ! Je comprends ! Le voila, le coupable !
Il retombe sur le canapé, et se met à ronfler.
Joseph
Coupable, moi !... Je n'ai rien pris, Madame...
Il ronfle sans discontinuer. Berthe et Gontran se bouchent les oreilles.
Joseph ronfle plus bruyamment encore. La baronne essaie en vain de le réveiller.
Madame D'aigrefeuille
Le malotru. Joseph ! Joseph !
Elle montre Gontran.
Berthe d'Estrelles
Laissez-le dormir, ma tante ! Je suis si heureuse que ce ne soit pas lui...
Bas à Berthe.
Joseph continue à ronfler.
Rideau.
Gontran de Sergy
Jamais je n'ai eu cette infirmité, je vous le jure !... Et il me tarde de vous le prouver.