Acte I
Scène 1
Phedon
Phedon
Heureux qui loin des Cours dans un lieu Solitaire Se prescrit à soi-même un exil volontaire, Et qui par le secours d'un jugement bien sain Préfère son repos à tout autre dessein : Le désir des grandeurs rarement l'importune, Il tient comme en des fers ce monstre de fortune Dont l'instabilité par un effort puissant Pour en élever un, en abaissera cent. Tel depuis fort longtemps je vis dans ce bocage, La guerre eut autrefois le plus beau de mon âge, Mais aujourd'hui mon bras, lassé de tant de maux À peine l'entretient contre les animaux. Je ne recherche ici ni trésor ni couronne, Tout ce dont j'ai besoin la Terre me le donne ; Ce fertile Climat a pour moi des appas Que même pour régner je ne quitterais pas, Et j'aime mieux veiller sur mes champs et mes vignes Que remporter ailleurs des victoires insignes. Or puisque la saison m'appelle à ce travail, Saison où chaque fleur est couverte d'émail, Saison, où le Printemps au lever de l'Aurore Compte tous les baisers de Zéphyr et de Flore ; Je vais voir si mon blé que la neige a couvert Déchargé de ce faix, éclate d'un beau vert ; Aussi bien le Soleil dans les lieux les plus sombres Fait déjà reconnaître et les corps et les ombres.
Scène 2
Phedon, Nicandre
Phedon
Mais quelqu'un vient ici, c'est Nicandre, autrefois Élevé comme moi dans la Cour de nos Rois, Et qui traité du sort avec ingratitude Vint chercher le repos en cette solitude : Quelque profond penser occupe ses esprits, N'y pensez plus, Nicandre ?
Nicandre
Ah vous m'avez surpris.
Phedon
Vous me croyiez plus loin ne mentons point ?
Nicandre
Je meure, Je vous croyais encor dedans votre demeure.
Phedon
Par ainsi loin du corps comme du souvenir.
Nicandre
Non jamais ce malheur ne saurait advenir, Le destin qui retient nos âmes enlacées Peut séparer nos corps et non pas nos pensées ; Que si vous doutez, je n'ai pour le prouver Qu'à dire le sujet qui me faisait rêver.
Phedon
Dites, puisqu'on a mis nos deux âmes en une, La joie, ou la douleur, nous doit être commune.
Nicandre
Vous savez que dès lors qu'un généreux effort Nous sauva du naufrage et nous mit dans ce port Mes désirs éprouvant une autre destinée, Se soumirent aux lois d'un heureux Hyménée ; J'épousai Clorenice, et neuf mois seulement Pouvaient avoir suivi cet aimable moment, Quand Éraste naquit, et que le Ciel prospère Fit céder tous mes maux au plaisir d'être Père. Depuis si j'ai manqué ni d'amour ni de soins Pour élever ce fils, les Dieux m'en sont témoins, Je l'ai tenu toujours en état de les craindre, Et certes, cher Phédon, j'aurais tort de m'en plaindre Son naturel facile à toutes mes humeurs N'a point encor failli contre les bonnes moeurs : Mais je crains l'avenir, cette jeunesse prompte Ne sait pas distinguer l'honneur d'avec la honte, Rien ne peut retenir ses premiers mouvements, Son esprit aveuglé court aux contentements, Et sans considérer l'importance d'un crime, Quelque action qu'il fasse il la croit légitime. Or pour mieux l'obliger à faire son devoir J'ai cru que le plus sûr était de le pourvoir ; Et que pour arrêter les chaleurs de son âge La chaîne la plus douce était le mariage : Pour cela, si vos voeux se conformaient aux miens, Étant égaux déjà de naissance et de biens, Nous pourrions, mariant mon fils à votre fille, Comme nos volontés unir notre famille. Voilà ma rêverie.
Phedon
Agréable vraiment.
Nicandre
Nécessaire.
Phedon
Ajoutez à mon contentement.
Nicandre
Quoi vous y consentez ?
Phedon
Oui de toute mon âme.
Nicandre
Éraste n'aura donc que Clorise pour femme.
Phedon
Et réciproquement je jure comme vous Que Clorise n'aura qu'Éraste pour époux, Trop heureuse, de voir ses volontés captives Sous la foi d'un Berger le plus beau de nos rives, Mais ne différons point, quand le Soleil haussé Marquera que le jour est à moitié passé Je reviendrai chez moi, pensez à vous y rendre.
Nicandre
Je n'y manquerai pas.
Phedon
Jusqu'au revoir, Nicandre.
Nicandre
Me voilà satisfait, Grand Dieu qui dans tes mains Tournes comme il te plaît le destin des humains Que d'extrêmes faveurs ta bonté me témoigne : Mais il faut empêcher qu'Éraste ne s'éloigne. Mon fils ? Éraste ? Un mot.
Scène 3
Éraste, Nicandre
Éraste
Vous voilà de retour.
Nicandre
Comme un Astre qui vient t'annoncer un beau jour Il faut que désormais aux plaisirs tu t'apprêtes.
Éraste
La cause ?
Nicandre
Un bon succès.
Éraste
Et lequel ?
Nicandre
Tu m'arrêtes Va ne m'entretiens point de discours superflus, Environ le Midi tu sauras le surplus Adieu.
Alidor paraît.
Éraste
Je ne saurais dans l'excès de sa joie Lire quel est ce bien que le Ciel nous envoie, J'en demeure confus, et vois que mes esprits Sont de cette nouvelle infiniment surpris. Qu'importe d'y rêver, son amour non commune N'a jamais respiré que ma bonne fortune, Et je dois présumer qu'en ce dernier projet Il n'a rien que sa gloire et mon bien pour objet. Peut-être qu'Alidor saura ce qui se passe Mais de m'en acquérir j'aurais mauvaise grâce : Il est triste, et c'est mal savoir prendre son temps Que de parler de rire avec les mécontents.
Scène 4
Alidor, Philidan
Alidor
Fidèle confident de toutes mes pensées Qui sais mes maux présents et mes peines passées, Toi qui dans mon estime obtiens le premier rang Mieux frère d'amitié que tu ne l'es de sang ; Regarde à quel destin mon âme est asservie, Combien avec regret je respire la vie, Depuis que cet objet, le chef-d'oeuvre des Cieux Par un arrêt fatal m'a banni de ses yeux. Il est vrai j'ai failli lui disant que je l'aime, Je devais mieux cacher ma passion extrême, Mais en cet accident qui me rend malheureux Pouvais-je être bien sage étant bien amoureux : Tu devais, ô Clorise, ô fille inexorable, Pour être moins aimée être un peu moins aimable, Et ne t'offenser pas de ma témérité Puisque si j'ai failli c'est par nécessité ; J'ai failli par devoir, ton mérite en est cause, Je ne puis m'exempter de la loi qu'il m'impose, Et qui saura ma faute et mon mal infini Blâmera ta raison de m'avoir trop puni.
Philidan
À ce compte je vois que pour mieux être frère ; Le Ciel confond en nous le sang et les misères Vous savez qu'Éliante a pour moi des mépris Capables d'ébranler les plus fermes esprits. Je fais ce que je puis pour forcer l'injustice Dont l'ingrate aujourd'hui conspire mon supplice, Mais bien loin de pouvoir soulager ma langueur Chaque moment accroît mon mal et sa rigueur. J'excuse ses dédains, car il est impossible Que pour quelque autre objet elle ne soit sensible, Et si mon jugement ne m'a point abusé Vous faites de la peine à son esprit rusé.
Alidor
Moi ?
Philidan
Vous-même.
Alidor
Et comment ?
Philidan
Je ne le saurais dire Il suffit qu'à tous coups je la vois qui soupire Et que toujours ses yeux sont arrêtés sur vous.
Alidor
On ne peut être Amant sans être un peu jaloux.
Philidan
Jamais cette fureur ne régna dans mon âme, Mais si pour moi Clorise avait autant de flamme, Il faudrait pour nous rendre heureux en même jour Changer elles d'Amants, ou nous autres d'amour.
Il lui montre une petite lettre fermée de soie.
Alidor
Que nous perdons de temps en ces discours frivoles Le vent, avec la poudre emporte nos paroles, Cherchons quelque moyen plus propre à nous guérir Tu peux par ton secours m'empêcher de périr, Ce papier glorieux d'aller voir tant de charmes, Est le même où j'ai peint mes feux avec des larmes : C'est ici qu'en faveur de ce divin objet Deux contraires sont vus en un même sujet. Effet prodigieux, miracle qui dérive De la beauté qui tient ma liberté captive, Charge-toi de le rendre, use de ton pouvoir, Et fais que sa pitié le daigne recevoir : Dis-lui, cher Philidan, qu'au milieu de mes gênes Je plains encore mieux son péché que mes peines, Que les Dieux dont le bras venge les innocents La puniront un jour des douleurs que je sens, Que pour moi ses rigueurs ne sont plus légitimes, Et qu'enfin, quand j'aurais le coeur tout noir de crimes J'en serais trop puni d'avoir pu seulement Vivre loin de ses yeux l'espace d'un moment, Ajoute.
Philidan
C'est assez, épargnez ma mémoire.
Alidor
Que l'honneur d'être sien fera toute ma gloire. Va.
Philidan
J'y vais de ce pas.
Philidan s'en va mais pensant mettre la lettre dans sa panetière, par mégarde il la laisse tomber.
Alidor
Hâte-toi, mais reviens M'annoncer promptement ou mon mal ou mon bien, Ces arbres que l'hiver dépouilla de verdure, Et qui semblent renaître avecque la Nature Me prêteront leur ombre afin de reposer Attendant ton retour. Je me sens disposer À goûter le sommeil, car de trois nuits entières Ce père du repos n'a fermé mes paupières Si Clorise me doit traiter en criminel Dieux faites-moi dormir d'un sommeil éternel.
Scène 5
Éliante, Alidor, Philidan
Elle ouvre la lettre.
LETTRE D'ALIDOR A CLORISE.
Elle voit Alidor.
Éliante
N'y pensons plus mon âme il est temps que je tâche De chercher un remède à ce mal qui me fâche, Et que pour mieux forcer ma première prison Je recoure aux conseils que donne la raison. Ne le revoyons plus, peut-être que l'absence Étouffera ma flamme au point de sa naissance, Et qu'ayant dans mon coeur son Empire établi Au lieu de tant d'amour elle y mettra l'oubli : Aussi bien tous les traits que mon oeil lui décoche, Semblent de petits vents qui baisent une roche, Et jamais il ne prend que pour civilité Les preuves qu'il reçoit de ma fidélité. Mille fois mes pensers ont remis à ma bouche Le soin de lui parler du tourment qui me touche, Mais ce traître respect tyran pernicieux A mille fois remis cet office à mes yeux, De sorte qu'impuissante à lui montrer ma flamme Il me fuit l'insensible, et moi je le réclame. Alidor aveugle, n'aimeras-tu jamais ? Prends exemple à ce coeur qu'en tes mains je remets, Et donne-moi l'honneur de te pouvoir soumettre. Mais le hasard présente à mes yeux une lettre, Quelque Berger sans doute aussi blessé que moi Aura dépeint ici son martyre et sa foi ; Curieuse assouvis le désir qui t'emporte : Mais tout mon sang s'émeut, ma main tremble, il n'importe, Ouvrons-le ; toutefois ce dessein indiscret Offense les respects que l'on doit au secret : C'est tout un achevons de plaire à mon envie, Coupons quand ce serait le filet de ma vie. Clorise il est temps que ton coeur S'apprête à me rendre Justice, Er qu'il accepte mon service, Malgré l'effort de sa rigueur : Considère, belle inhumaine, Que la naissance de ta haine M'a rendu l'horreur de nos bois ; Que mes cris sont toutes mes armes, Et que j'ai noyé mille fois Mon offense dedans mes larmes, Toutefois, aimable beauté, Si ta rigueur n'est assouvie Et si la perte de ma vie Doit contenter ta cruauté ; Je suis prêt, je n'attends que l'heure Dis comme tu veux que je meure Je jure que je le ferai : Ce qui te plaît m'est agréable, Mais souviens-toi que je mourrai En Amant, non pas en coupable. Alidor. C'est lui-même. Ah cruel c'est assez Je connais le sujet de tes mépris passés, À tort je t'ai nommé tant de fois insensible, Ton coeur est allumé d'une flamme visible, Tu brûles pour Clorise, et ses yeux m'ont ôté L'honneur d'assujettir ton courage indompté. Mais d'où vient que ces soins brouillent ma fantaisie ? Faut-il à mon amour joindre la jalousie ? Dieux ! Il n'est que trop vrai, je ne le puis celer ; Je sens cette fureur qui me vient bourreler, Elle échauffe mon sang, son injure me presse : Quoi ! Je suis son esclave une autre est sa maîtresse, Et pour souffrir en l'âme un affront plus mortel Je suis donc sa victime, une autre est son Autel ? Étranges lois du sort, qui voulez que j'expire Dessous le joug pesant d'un si fâcheux Empire, Ai-je offensé le Ciel ? Quel crime ai-je commis Pour avoir Alidor et les Dieux ennemis ? Ah laissez-moi sortir de ce honteux servage, Donnez-m'en le pouvoir, car j'en ai le courage ; Ose donc Éliante et pense pour le moins À faire que ton mal n'ait jamais de témoins Mais n'aperçois-je pas un Berger qui sommeille ? C'est Alidor lui-même, ah Dieux ! Quelle merveille, Cette grande beauté montre bien qu'on a tort De nommer le sommeil l'image de la mort. Courage vengeons-nous, éveillons-le, ah craintive Pourquoi lui laisses-tu le bien dont il te prive ? Berger à mon dommage un peu trop amoureux Puisque tu dors si bien tu n'es pas malheureux, Ton repos à ce coup dément ton écriture. Son silence est commun à toute la Nature, Je n'entends aucun bruit, le Rossignol caché Pense que le Soleil est encore couché, Et dans tout le séjour de cette solitude Mon esprit seulement a de l'inquiétude, Ah Berger ! Il s'éveille.
Alidor
Hélas qui te retient Cher frère, et quel sujet loin de moi t'entretient. N'es-tu pas de retour ?
Éliante
Oui.
Alidor
Que dit ma Bergère ?
Éliante
Ce coeur est tout à vous.
Alidor
Ta bouche mensongère Me flatte en ce discours allégué faussement, N'importe tu m'auras trompé bien doucement.
Éliante
Il est temps de sortir de cette rêverie.
Alidor
Non sa douceur me plaît, parle encore je te prie Et ne t'offense pas si je n'ouvre mes yeux J'ai peur de te chasser Démon fallacieux : A-t-elle vu ma lettre ?
Éliante
Elle la baise encore Mais elle sent depuis un feu qui la dévore.
Alidor
De colère ?
Éliante
D'Amour.
Alidor
Tu te moques de moi Ah c'est trop me flatter ! Démon retire-toi.
Éliante
Il se rendort, hélas que j'ai peu de courage Qu'une fille sait mal prendre son avantage, Et qu'il est mal aisé d'offenser la vertu : Mais il relève enfin son esprit abattu Fuirai-je ? Nullement attendons qu'il nous voie.
Alidor
Te voilà disparu faux objet de ma joie. Au point de mon réveil tu t'es perdu trompeur ? Comme au Soleil se perd une faible vapeur. Que Philidan est long, mais je vois Éliante Qui s'approche de moi.
Éliante
Berger Pan te contente Je ne demande pas quel est ton entretien, Car je sais qu'un esprit blessé comme le tien N'a d'objet plus présent que celui de ses peines.
Alidor
Mon frère me l'apprend esclave dans vos chaînes Prisonnier misérable à qui votre pitié Devrait avoir montré quelques traits d'amitié.
Éliante
Si j'ai mal reconnu sa longue servitude Tu n'es pas accusé de moindre ingratitude ; Une jeune beauté que j'aime comme moi M'a fait depuis deux jours quelques plaintes de toi.
Alidor
La cause ?
Éliante
Ta froideur.
Alidor
Quelle me la pardonne Mon âme jusqu'ici n'a brûlé pour personne.
Éliante
Dissimulé menteur.
Alidor
Se peut-elle nommer ?
Éliante
Oui si tu me promets.
Alidor
Quoi.
Éliante
De la bien aimer.
Alidor
Puisque de l'avenir je ne suis pas le maître Quand je l'aurais promis j'y manquerais peut-être.
Éliante
Je veux suspendre un peu ton esprit curieux, Tâche de la connaître, à ma mine, à mes yeux.
Alidor
Ce port ne m'apprend rien sinon que sa structure Est un des beaux effets qu'ait produits la nature, Et dans ces yeux, Amour règne comme un vainqueur.
Éliante
Il en devrait sortir pour entrer dans ton coeur.
Alidor
Bergère une autre fois j'en saurai davantage Le soin de mon troupeau me rappelle au village.
Éliante
Alidor je te prie arrête un seul moment, Mon malheur est égal à ton aveuglement Veux-tu savoir son nom ? Hélas ! C'est Éliante Nomme-moi si tu veux criminelle insolente J'ai failli, quoi berger tu sembles tout surpris Ton silence profond parle de ton mépris Mais si ta cruauté se lasse de ma vie Ordonne-moi la mort.
Alidor
Ce n'est pas mon envie Mais je sens un regret qui m'afflige au mourir, C'est de quoi je vous blesse et ne vous puis guérir.
Éliante
Cruel quelle raison peut produire tes glaces Manquai-je de beauté, de mérite ou de grâces ?
Alidor
Non, mais j'ai fait voeu de n'aimer jamais rien.
Éliante
Faible excuse, l'Amour t'en dispenserait bien.
Alidor
Je tiens ma liberté plus chère qu'un Empire.
Éliante
Je sais pourtant l'objet où ton désir aspire.
Alidor
Je vous jure que non.
Éliante
Lis ces vers inhumain Et ne démens jamais ta flamme ni ta main.
Alidor
Dieux qui m'aura trahi voilà mon écriture.
Éliante
Et bien n'ai-je pas droit de te nommer parjure ?
Alidor
Pardonnez mon silence à ma discrétion.
Éliante
Mais toi, Berger, pardonne à mon affection, Et si quelque pitié dans ton coeur trouve place Sous comme la saison incapable de glace, Désiste de poursuivre une ingrate qui fuit Et prends part aux douleurs de celle qui te suit Change change d'amour.
Alidor
Plutôt un coup de foudre Ne fera de ce corps qu'une masse de poudre, Ce que vous proposez n'est pas en mon pouvoir.
Éliante
Tu veux donc comme moi manquer à ton devoir ?
Alidor
La loi de mon devoir veut que ma flamme dure Même au-delà du temps prescrit à la Nature.
Éliante
Et la loi d'un Tyran barbare comme toi, Fait tourner ma fureur, et ce fer contre moi ; Adorable Vertu, reçoit cette Victime Qui va donner du sang à l'excès de son crime Et toi cruel.
Alidor
Tout beau.
Éliante
Laisse-moi contenter La rigueur qui te pousse à me persécuter.
Alidor
Lâchez-moi ce couteau.
Éliante
Désires-tu ma vie ? Mon juste désespoir s'oppose à ton envie, Je veux en ce moment la mort, ou ta pitié.
Alidor
Changeons ce nom d'amour en celui d'amitié Veuillez être ma soeur.
Éliante
Non non laissez-moi faire Ennemi de ma flamme impiteux adversaire, Tu caches le poison dessous cette douceur Qui se remarque aux noms et de frère et de soeur : Je veux je veux mourir.
Alidor
Dieux un peu d'assistance.
Éliante
Ma force et ma fureur vaincront ta résistance.
Alidor
Vous travaillez en vain je ne vous quitte pas Si vous voulez mourir avancez mon trépas.
Il revient chercher la lettre qu'il a perdue.
Philidan
Quelle injure ai-je fait à sa flamme déçue, Voici le même endroit où je l'avais reçue Mais qu'est-ce que je vois. Mon frère se débat Contre.
Alidor
Accours Philidan, viens finir ce combat Arrache ce couteau.
Éliante
Tu veux donc que je vive Loin de ce doux espoir dont ta rigueur me prive ? Va, si je ne croyais en avoir ma raison Je joindrais à ce fer, les feux et le poison.
Alidor
Approche Philidan et que je t'entretienne : Mais ôtons-nous d'ici je crains qu'elle revienne.
Philidan
Cette ingrate devait pour plaire à mon dessein Mettre au lieu de ce fer mon amour dans son sein.
Acte II
Scène 1
Clorise
Clorise
Dure Loi, que l'honneur impose aux belles âmes, Qui te plais d'opposer mon devoir à mes flammes, Pourquoi ne permets-tu pas que sans me démentir Je puisse dire un mal comme le ressentir ? Ton respect seulement fait que je dissimule Aux yeux de l'Univers le beau feu dont je brûle, Et que par le secours d'une fausse rigueur Je me cache à celui qui règne dans mon coeur. Tu dis bien, que la foi des Bergers est muable, Que s'assurer en eux c'est bâtir sur le sable, Et que malgré les Dieux qu'ils invoquent souvent. Nous donnant leur parole ils nous donnent du vent ; Mais sur quelque raison que ton discours se fonde Alidor ne tient rien ni du vent, ni de l'onde, Sinon quand le penser de ses longues douleurs Lui dérobe pour moi des soupirs et des pleurs. Depuis plus de deux ans sa peine m'est connue, J'ai vu dessus son front son âme toute nue Qui parmi les langueurs d'une dure prison Est capable de tout sinon de trahison. Cependant mon humeur envers lui trop ingrate Ne lui permets jamais aucun bien qui le flatte, Et je prends du plaisir à voir sa loyauté Disputer de l'excès avec ma cruauté. Or le même poison qu'à cette heure j'évente Est entré par les yeux dans le coeur d'Éliante, De sorte qu'elle vient d'implorer mon secours Pour immoler ma gloire au repos de ses jours ; Contrainte qui me tue, et dont la violence Me fera désormais accuser mon silence, Et condamner en moi cette injuste pitié Qui fait céder l'amour aux lois de l'amitié.
Scène 2
Clorise, Philidan
Clorise
Mais voici Philidan.
Philidan
Étrange frénésie.
Clorise
Quelque nouveau malheur brouille sa fantaisie.
Philidan
Brûler près d'une glace et geler près d'un feu Certes le Ciel fait voir qu'il nous aime bien peu : Autrement, ennemi de tant de tyrannies, Il rendrait à la fin, nos volontés unies.
Clorise
Il parle d'Éliante.
Il la choque un peu.
Philidan
Hélas que mes soupirs Se mêlent vainement avecque les Zéphyrs Ah Bergère pardon, ainsi les Destinées Comblent de leurs bienfaits le cours de vos années.
Clorise
En échange du bien que vous me souhaitez Le Ciel vous donne aussi ce que vous méritez. Mais berger quel dessein en ce lieu vous amène ?
Philidan
Celui de consulter vos appas, inhumaine, Et de solliciter au secours d'un Amant Ce coeur que vous ouvrez aux rigueurs seulement. Alidor ce cher frère à qui votre puissance Semble vouloir prescrire une éternelle absence Vous conjure par moi de ne permettre pas Qu'il baise plus, sans vous, les marques de vos pas : Cruelle, contentez son amoureuse envie, Achevez aujourd'hui son exil ou sa vie, Et ne consentez plus qu'en son juste courroux Il nomme les Lyons moins farouches que vous.
Clorise
Qu'il ne se plaigne pas, quelque mal qu'il endure Sa faute méritait une peine plus dure.
Philidan
Est-ce un crime qu'avoir beaucoup d'affection ?
Clorise
Le dire pour le moins c'est indiscrétion.
Philidan
Quelle justice veut qu'on défende la plainte ?
Clorise
La Justice permet qu'on punisse une feinte.
Philidan
Hélas depuis le temps que vous l'avez chassé Ce funeste soupçon devrait être effacé ; Les ruisseaux vont mêlant, touchés de ses alarmes, Le courant de leurs eaux à celui de ses larmes ; Morne, défiguré, sans force, sans couleur Il montre clairement l'état de sa douleur, On ne le peut guérir, il n'est point de remède Qu'il voulût appliquer au mal qui le possède ; Enfin durant le cours d'un si fâcheux ennui Proprement c'est mourir que vivre comme lui.
Clorise
Je ne croirai jamais que le mal qui le touche Soit si grand en son coeur qu'il l'est en votre bouche.
Philidan
Plus encore beaucoup, on ne peut l'exprimer, Mais ne voulez-vous pas vous résoudre à l'aimer ?
Clorise
À l'aimer ? Ah ce mot me déplaît à l'extrême.
Philidan
Et bien ne l'aimez pas mais souffrez qu'il vous aime.
Clorise
Je ne puis l'empêcher.
Philidan
Quand vous plaît-il de le voir ?
Clorise
Aussitôt qu'il sera rentré dans son devoir.
Philidan
Vous lui pardonnez donc ?
Clorise
Oui pourvu qu'il s'expose À suivre obéissant quelques lois que j'impose.
Philidan
À ce matin chargé d'un petit mot d'écrit.
Clorise
J'en ai déjà bien su le succès.
Philidan
Qui l'a dit.
Clorise
Éliante.
Philidan
Ah l'ingrate ! Adieu c'est injustice De laisser plus longtemps Alidor au supplice, Je m'en vais de ce pas le tirer de souci.
Clorise
Vous le ramènerez s'il est proche d'ici. Lâche et faible Raison, faut-il qu'un peu de honte L'emporte par-dessus un Dieu qui me surmonte ? Tyrannique raison, hé pourquoi me dis-tu Qu'obliger mon amour c'est trahir ma vertu ? Toutefois je n'ai plus de discours qui me serve, Puisque je l'ai promis il faut que je l'observe, L'intérêt d'Éliante est plus fort que le mien, Il faut en sa faveur disposer de mon bien ; Dure nécessité, d'autant moins supportable Qu'un sort injurieux la rend inévitable. Mais elle vient ici.
Scène 3
Éliante, Clorise
Éliante
Faut-il hors de propos Que je vienne toujours troubler votre repos ; Je crois que ma douleur ne se rend violente Que pour vous affliger et me faire insolente.
Clorise
Les amis peuvent tout.
Éliante
Dites la vérité J'use mal envers vous de leur autorité, Pardonnez cette faute à mon âme blessée, Mais changeons de discours, quelle bonne pensée Occupait votre esprit ?
Clorise
Celle de votre mal.
Éliante
Je pense qu'il nous est également fatal Laissons la feinte à part.
Clorise
Je n'en sais pas l'usage.
Éliante
Je vois que (...) peint sur votre visage ;
Clorise
Les maux de nos amis sont tous contagieux Le vôtre est dans mon coeur mieux peint que dans mes yeux.
Éliante
Ma compagne de nom, mais non pas de fortune, C'est trop prendre de part à ma peine importune ; Le Ciel, pour me traiter bien plus cruellement Veut par votre douleur m'affliger doublement : Toutefois s'il est vrai qu'au mal qui me possède Je doive quelque jour attendre du remède, Je ne regrette pas qu'un excès d'amitié, Ait exposé votre âme aux traits de la pitié. Clorise hâtez donc cette faveur promise Obtenez qu'Alidor accepte ma franchise, Et que ce coeur de Tigre enfin devenu doux Ne soit jamais pour moi moins sensible que vous. Ma requête est injuste autant que téméraire, Je sais qu'elle mérite une peine exemplaire Mais vous l'autorisez, car votre volonté A produit, mieux que moi, ce dessein effronté.
Clorise
Toujours chère compagne une louable envie Me fera préférer votre bien à ma vie ; Toute chose s'apprête à vos contentements J'en ai jeté déjà les meilleurs fondements : Bientôt ce beau vainqueur amoureux de vos charmes Pour ses refus passés vous donnera des larmes, Il prouvera par vous, s'il a quelque raison, Que l'on peut rencontrer une belle prison. Cependant il est bon qu'un peu de vigilance Lui cache le secret de notre intelligence, Son frère en peu de temps me le doit amener ; Mais afin qu'il n'ait point sujet de soupçonner, Soudain qu'il paraîtra couvrez-vous du feuillage Où ces petits oiseaux font un si doux ramage. Le voici glissez-vous sous ces arbres épais.
Scène 4
Philidan, Alidor, Éliante, Clorise
Il se met à graver des vers sur un arbre.
Philidan
Voici le lieu prescrit à faire votre paix, Ménagez bien le temps, pour moi je me contente De rencontrer un arbre au défaut d'Éliante, Car au triste discours de mon cruel ennui Je la trouve aussi sourde et plus dure que lui.
Alidor
Saisi d'étonnement, de merveille, et de crainte, Je ne viens pas ici pour vous faire ma plainte, Je saurais mieux mourir que non pas murmurer Des maux que vos rigueurs m'auraient fait endurer ; Ainsi ne craignez pas que je vous importune Du récit ennuyeux de ma triste fortune, Sinon pour vous montrer que dans l'état qu'elle est Je l'aime doublement pour ce qu'elle vous plaît : Toutes mes actions en sont un témoignage, Écho dans ces Rochers a parlé mon langage, Et ces eaux, dont le cours roule continuel, Ont connu votre coeur et l'ont nommé cruel. Cependant je veux bien que l'éclat d'un tonnerre Ouvre pour m'abîmer le centre de la terre, Si j'ai fait seulement un effort du penser Pour arracher les traits qui me surent blesser.
Éliante
Tu me l'as bien montré.
Alidor
J'aime trop ma blessure Et plutôt on verra la fin de la Nature Que la fin de mes feux.
Éliante
Ni celle de mon mal.
Clorise
L'homme à ce qu'on m'a dit est un traître Animal ; Quand il veut triompher d'une fille imprudente Sa bouche ne dit rien que son coeur ne démente, Le vice le plus grand lui tient lieu de vertu.
Alidor
Cette feinte regarde un courage abattu, Mais l'homme généreux dépouillé de malice Chasse bien loin de soi le fard et l'artifice ; Même afin qu'on le voie et le connaisse mieux Il n'a jamais le coeur moins ouvert que les yeux.
Clorise
Êtes-vous de ce nombre ?
Alidor
Ah que cette demande Fait à ma passion une injure bien grande, Vous n'en sauriez douter sans me désespérer.
Clorise
Je n'ai point de sujet de m'en trop assurer.
Alidor
Si durant vos mépris mon amour n'est pas morte En voulez-vous chercher une preuve plus forte ? Et sans que je recoure aux accidents passés Vous avez de mon teint tous les traits effacés. La douleur qui se lit sur mon visage blême Montre combien je souffre, et combien je vous aime ; Que si votre soupçon m'oblige à vous fournir Un exemple tiré des choses à venir, Que ne ferais-je pas, commandez que j'expire, Que j'aille de ce pas écorcher un Satyre, Affronter un Sanglier, ou combattre des Loups, Il n'est rien que mon bras n'entreprenne pour vous.
Éliante
Pourquoi ne me tiens-tu pas cet amoureux langage ?
Clorise
Vous promettez beaucoup.
Alidor
Je ferais davantage.
Philidan
Cet Ormeau pour le moins aura la vanité De parler d'Éliante à la Postérité.
Clorise
Si dessus vos désirs ma puissance est extrême Je veux que, mais qui vient ? Éliante, elle-même.
Alidor
Que je suis malheureux.
Il court prendre Éliante par la main.
Philidan
Vous venez à propos Pour voir combien Amour me laisse de repos, Lisez ce peu de vers.
Il se veut échapper.
Alidor
Adieu belle incrédule Et laissez-vous toucher aux flammes dont je brûle.
Clorise
Quoi nous quitter ainsi ? Mon esprit irrité Ne pardonnerait pas cette incivilité, Demeurez, nous avons quelque chose à vous dire. Mais approchons.
Éliante
Bel Arbre.
Clorise
Elle commence à lire.
Éliante
Bel Arbre permets je te prie Qu'ici par des traits innocents Je fasse admirer aux passants Le sujet de ma rêverie : Et si tu vois cet oeil vainqueur Dont mes sens ont connu la force Dis-lui qu'Amour est dans mon coeur Mieux gravé que sur cette écorce. Mais pour qui sont ces vers ?
Philidan
Pour vous.
Éliante
S'ils sont pour moi Accepte-les berger je les adresse à toi.
Alidor
C'est donc pour m'obliger à leur donner encore L'honneur d'être acceptés de celle que j'adore.
Clorise
Je ne m'enrichis pas des dépouilles d'autrui.
Alidor
Je ne les veux donc point.
Éliante
Ni moi non plus que lui.
Philidan
C'est en quoi ton mépris ingrate se contemple.
Éliante
Je ne saurais faillir après un tel exemple.
Philidan
Quelque jour.
Éliante
Mais berger pourquoi ne veux-tu point Que ton consentement à ma flamme soit joint ?
Alidor
Pourquoi ne voulez-vous que Philidan obtienne Les faveurs dont votre âme importune la mienne ?
Éliante
Pour ce que nos esprits n'ont point de liaison.
Alidor
Je vous pourrais payer de la même raison.
Clorise
De sexe différente elle a de l'avantage.
Alidor
Oui, mais pas assez pour me rendre volage, J'aime tant vos beautés que plutôt que changer Je perdrai le nom d'homme, et celui de Berger.
Clorise
Il faut puisqu'un ingrat est digne de supplice Aimer qui nous chérit.
Alidor
Faites-moi donc Justice.
Clorise
Non, je dis qu'ayant pu ma compagne enflammer, Puisqu'elle vous chérit vous la devez aimer.
Alidor
C'est me vouloir contraindre à faire l'impossible.
Clorise
Certes à sa beauté ne paraître sensible Est un crime en amour punissable de mort !
Alidor
Pourquoi ?
Clorise
Son charme est grand.
Alidor
Mais le vôtre est plus fort.
Philidan
Ingrate, s'il est vrai que mes flammes plus vives Ne puissent surmonter vos froideurs excessives, Redonnez-moi mon coeur.
Elle fait signe à Clorise.
Éliante
Si j'ai perdu le mien Où penses-tu berger que je trouve le tien Clorise.
Clorise
Ah quel Arrêt faut-il que je prononce ? Alidor ? Parle à moi, mais fais que ta réponse Ne m'exprime sinon ton propre sentiment, Comme quoi chéris-tu Clorise ?
Alidor
Infiniment.
Clorise
De sorte qu'elle peut dessus toi toute chose ?
Alidor
Il est vrai, quelques lois que sa beauté m'impose Je les observerai, dussé-je de ce pas M'ouvrir en sa faveur les portes du trépas.
Clorise
Ce discours de ta foi m'oblige et me contente, Mais j'en veux un essai ; vois-tu bien Éliante, Elle brûle pour toi d'un désir le plus saint Dont le coeur d'un mortel pût jamais être atteint : Aime-la, je le veux, et je te le commande.
Alidor
Ah ne m'imposez pas une peine si grande : Bergère.
Clorise
C'en est fait, résous-toi désormais Si tu ne m'obéis à ne me voir jamais.
Philidan
Inhumaine un seul mot ?
Éliante
Adieu.
Alidor
Tu fuis cruelle Après avoir rendu ma douleur éternelle ? Après m'avoir prescrit afin de me haïr Une nécessité de te désobéir. Barbare où penses-tu qu'un désespoir m'emporte ? Oses-tu présumer que mon amour soit forte Jusqu'à ne trouver point de secours assez fort Ni dans le changement, ni même dans la mort ? Ah vaine opinion injustement conçue Je sens déjà dans l'âme un regret qui me tue De quoi ni mes ardeurs, ni la suite des ans N'ont pu rompre le cours de mes ennuis présents.
Philidan
Quelque mal qui nous fasse estimer misérables. On se peut consoler quand on a des semblables.
Alidor
Au contraire, mon sort tire de ton malheur Un étrange moyen d'accroître ma douleur ; Outre que de nos maux la cause est différente, Car tu n'as contre toi que le coeur d'Éliante, Au lieu que je remarque à ma perte conjoint Ce que j'aime, et de plus ce que je n'aime point.
Philidan
Qui voudrait les punir d'une éternelle honte Devrait de leur mépris ne tenir point de compte. Et par le souvenir des outrages soufferts Secouer de leur joug les chaînes et les fers.
Il tombe en pâmoison.
Alidor
Dieux qu'il est difficile ! Et qu'en cette pensée Ton âme se fait voir bien lâche ou peu blessée : Jamais un esprit fort aux périls ne se rend, Il recherche la gloire où le combat est grand, Et plus une action semble être dangereuse. Plus elle est agréable à l'âme généreuse. Mais l'état où je suis a deux extrémités Dont je ne puis forcer les contrariétés : Commandement injuste, et dont la tyrannie Établit dans mon âme une peine infinie. Je dois en même temps aimer et n'aimer pas, Ah c'est vouloir unir la vie et le trépas, La nuit et le Soleil, la chaleur et la glace : Clorise quelque effort que ta colère fasse Tu n'y parviendras point, le secours de ma main Assouvira plutôt ton courage inhumain, Mais ingrate reviens, puisqu'il faut que je meure Je mourrai plus content si je meurs de bonne heure ; Reviens pour prononcer en ce fatal séjour Par quel genre de mort je dois perdre le jour. Ah c'est fait, ma douleur prévient ma violence, Voici de mon destin la dernière insolence, Je n'en puis plus, Adieu cher frère et souviens-toi D'aimer malgré ma mort Clorise autant que moi.
Philidan
D'où provient ce transport ? Cher frère je te prie Oppose ton courage à cette rêverie. Je crois qu'il est déjà privé de sentiment, Il a pourtant au coeur un peu de mouvement Quelle prompte faveur nous tirera de peine : J'aperçois un Pasteur qui traverse la plaine, Pasteur ? Approche un peu.
Scène 5
Dorilas, Philidan, Alidor
Dorilas
Que veux-tu ?
Philidan
Ton secours.
Dorilas
Pour qui ?
Philidan
Pour ce berger qui va finir ses jours.
Dorilas
Qui l'a traité si mal ?
Philidan
Amour.
Dorilas
Amour.
Philidan
Lui-même.
Dorilas
Est-ce quelque ennemi ?
Philidan
Ton innocence extrême Me serait agréable en quelque autre saison, Mais va quérir de l'eau Pasteur.
Dorilas
C'est la raison Vous pouvez librement user de mon service.
Philidan
Le creux de ton chapeau suffit à cet office. Alidor réponds-moi ?
Dorilas
Voici ce qu'il nous faut.
Philidan
Laisse-la-moi jeter.
Dorilas
Tout va bien, il tressaut ; Courage beau berger ? Ô l'action perfide Il faut que nous fassions punir cet homicide.
Philidan
C'est un Dieu qui l'a fait, on ne s'en peut venger.
Dorilas
Les Dieux sont-ils méchants ? Tu blasphèmes Berger.
Alidor
Quel étrange destin, quelle main importune Oppose son secours à ma bonne fortune ? D'où vient que je respire ? Et que j'ouvre mon oeil À de moindres horreurs que celles du cercueil ? Ah Philidan c'est toi, dont l'amitié funeste Entretient malgré moi la vigueur qui me reste : Mais tu devais plutôt, afin de me guérir, Aider mon désespoir à me faire périr ; Aussi bien tu verras, puisqu'il faut que je meure, Que tu n'as différé mon trépas que d'une heure : Ma fureur, que mes maux font changer en raison, Me présente le fer, les feux, et le poison ; Et pour mieux terminer ma peine sans seconde, Lignon à leur défaut me prêtera son onde ? Qui ne saurait faillir de noyer mes douleurs Quand elle aura reçu le secours de mes pleurs.
Philidan
Il s'échappe, grands Dieux, détournez cet orage.
Dorilas
À peine pourra-t-on divertir son courage, Mais dans son désespoir je le trouve peu fin J'aimerais mieux noyer mes douleurs dans le vin.
Acte III
Scène 1
Alidor
Alidor
Enfin pour éviter une injuste poursuite Ma fureur a trouvé son salut en ma fuite, Désormais j'obtiendrai, si ce n'est de guérir, Au moins la liberté de plaindre, et de mourir. Favorable Rocher dont les pointes cornues Surpassent en hauteur la région des Nues, Ouvre-moi tes détours, je te viens consulter Sur le dessein que j'ai de me précipiter. Et vous qui méprisant la colère des Ondes Habitez aujourd'hui ces cavernes profondes, Ours, sangliers, et Serpents, témoins de mon trépas, De ce corps divisé ne faites qu'un repas ; Une ingrate, pour plaire à son humeur barbare Vous donne ce festin, et je vous le prépare : Comme elle triomphez de mes malheurs passés, Voyez avec plaisir mes membres fracassés, Et devant qu'engloutir mes os dans vos entrailles Avec des hurlements faites mes funérailles. Ou plutôt animé d'un plus noble dessein Lignon reçois mon corps et mes feux dans ton sein ; Sensible à la pitié tends-moi tes bras humides, Mais afin que les yeux qui sont mes homicides Puissent faire un miracle où je fais mon tombeau, Laisse durer ma flamme au milieu de ton eau. Dieux ! J'aperçois déjà l'horreur des précipices Toute prête à finir celle de mes supplices ; Je suis monté si haut, qu'à mes yeux, ces forêts N'ont pas plus de hauteur que l'herbe des marais Lignon n'a plus qu'un pas qui sépare ses rives, On ne voit plus le cours de ses ondes fuitives, Et les Nymphes des eaux ne me connaissant point Comparent ma grandeur avec celle d'un point. C'est ici que je dois employer le remède Que Clorise a prescrit au mal qui me possède, Ici te dois changer par un dernier effort Les blessures d'amour à celles de la Mort. Mais pourquoi différer ce dessein légitime ? En l'état où je suis ma paresse est un crime ; Cause de mes douleurs belle ingrate viens voir Combien tes cruautés ont sur moi de pouvoir, Afin que ce moment, le dernier de ma vie, M'assure pour le moins de ta haine assouvie. Mais tu ne viendras point, Grands Dieux, pour m'obliger Adressez jusqu'ici quelque simple berger, Qui, fidèle témoin des soupirs que j'évente Lui fasse le discours de ma fin violente, Lui reproche son crime, et la fasse frémir Au récit des horreurs que je vois sans blêmir. Mais ou mon oeil me trompe, ou ma juste requête A trouvé dans le Ciel une assistance prête ; Je ne suis point déçu quelqu'un paraît en bas, Descendons, autrement il ne me verrait pas. C'est Éliante !
Scène 2
Éliante, Alidor
Éliante
Hélas ! À quoi me sert la plainte Si de nulle pitié son âme n'est atteinte, Si je n'ai su le voir durant un seul moment Depuis l'Arrêt donné de ce commandement. Ah que ma passion doit être criminelle Puisque même l'espoir s'est déclaré contre elle.
Alidor
Bergère ?
Éliante
Qu'ai-je ouï ?
Alidor
Hâte-toi d'approcher Pour la dernière fois ce funeste rocher.
Éliante
Est-ce toi beau berger ?
Alidor
Oui c'est moi qui t'appelle.
Éliante
Arbitres des humains que ma fortune est belle, Sans doute il a regret de voir qu'à mon ennui Ces rochers ont paru plus sensibles que lui.
Alidor
Bergère, ainsi le Ciel tes souhaits accomplisse, Arrête et prends bien garde à mon dernier supplice ; Fais que Clorise sache en quel état tu vois Un berger qui se plaint de ses injustes lois, Et qui ne pouvant pas se résoudre à les suivre À bien pu se résoudre à ne pouvoir plus vivre. Reproche à sa beauté que mon feu véhément Méritait auprès d'elle un meilleur traitement, Dis-lui que ce rocher est moins capable qu'elle ; Et toi, qui voulus rompre une amitié si belle Vante-toi si ta gloire en a quelque besoin Que tu fus de ma mort la cause, et le témoin, Adieu.
Elle le voit tomber dans [le] Lignon.
Éliante
Berger arrête. Ah Dieux ! Quelle manie, D'un saut il s'affranchit de notre tyrannie, Il s'est précipité ; ce précieux trésor S'est caché dans Lignon, son onde en rit encor, Glorieuse d'avoir une beauté si rare. Contre son ordinaire elle paraît avare, Autrement quelquefois il reviendrait sur l'eau ; Mais je ne le vois plus, ce liquide tombeau De crainte de rendre une fois son image Après l'avoir reçue, a fermé son passage. Que ferai-je chétive ? En quelle extrémité Ne me doit pas jeter mon courage irrité ? Faut-il que je le suive ? Oui ma fureur m'y pousse ; Mais ne le faisons pas cette mort est trop douce, J'offenserais sa haine, et le Ciel ne veut pas Que je sois jointe à lui-même dans le trépas. Mais vous qui punissez les actions perfides, Qui connaissez mon crime égal aux parricides, Grands Dieux, qu'attendez-vous d'apprêter mes tourments ? Faites jurer ma perte à tous les Éléments, Que la Terre à l'instant par un trait de Justice S'ouvre dessous mes pieds, et qu'elle m'engloutisse ; Que je sois mise au Feu, que l'Air pour me punir Refuse à mes poumons de quoi s'entretenir, Et si l'Eau ne tenait mon berger hors du monde, Je voudrais m'exposer à la fureur de l'onde. Mais que ma plainte est folle, et que mes cris sont vains, Le Destin qui se joue avecque les humains Interdit ce remède à mes maux déplorables : Doncques à son défaut Monstres épouvantables, Ours, Vipères, Démons, je vous invoque tous Qui retient vos fureurs ? Pourquoi m'épargnez-vous ? Venez joindre à mes mains l'effort de votre rage Pour déchirer ce sein, ces cheveux, ce visage.
Scène 3
Clorise, Éliante
Clorise
Sur un soupçon douteux qui me trouble en effet, Triste j'accours aux cris que ma compagne fait ; D'où vient que je la trouve à moitié décoiffée ? Que dans son estomac sa voix est étouffée ? Et que par des sanglots coup sur coup élancés Elle imite la rage où sont les insensés ? Il s'en faut éclaircir, douteuse j'appréhende Éliante d'où vient une fureur si grande ?
Éliante
Ah ne m'approchez pas, qu'avecque le dessein De plonger un couteau dans ce coupable sein.
Clorise
Je tremble à ce discours.
Éliante
J'ai commis une injure Qui me va rendre horrible à toute la Nature.
Clorise
Ne la saurais-je point ?
Éliante
Ah je vous ai ravi Un bien que mon trépas devrait avoir suivi.
Clorise
Ce propos me remet en de nouvelles peines, De frayeur tout mon sang se fige dans mes veines ; Ma compagne éloignons tant de mots superflus, Dites tout hardiment.
Éliante
Dieux ! Alidor n'est plus.
Clorise
Qui l'a tué ?
Éliante
C'est moi, mon injuste prière Est cause que ses yeux ont perdu la lumière, Et que, précipité du haut de ce Rocher, Lignon a triomphé de ce gage si cher.
Clorise
Déplorable accident ! Mais qui l'a vu ?
Éliante
Moi-même, Contrainte de céder à ce malheur extrême, Car j'en étais si loin, qu'à peine jusqu'à lui Pouvais-je faire aller ma voix et mon ennui.
Clorise
Que je plains Philidan que sa douleur me touche.
Éliante
J'ai trouvé le moyen de lui fermer la bouche. Car je le vengerai, mais le voici qui vient.
Scène 4
Philidan, Clorise, Éliante
Philidan
Bergères quel discours vos esprits entretient ?
Clorise
La perte d'Alidor.
Philidan
Depuis quand advenue ?
Clorise
Qu'elle te la raconte, elle seule l'a vue.
Philidan
Ah je n'en doute plus, Destins malicieux ! J'en vois toute l'histoire écrite dans ces yeux : Ô Ciel ! Hé que faut-il que ta faveur m'octroie, Ne m'ayant plus laissé de matière de joie : Malheureux que je suis !
Éliante
Berger console-toi, Ou plutôt dans ton mal ne querelle que moi ; Le trépas d'Alidor joint à ta servitude Me condamne envers toi de double ingratitude, Je reconnais ma faute, et sais bien que je dois Pour ce double péché mourir plus d'une fois. Permets donc, ô berger, que ma fin avancée Tire un double pardon de ton âme offensée, Adieu, j'ai rencontré dedans mon souvenir De quoi te satisfaire et de quoi me punir.
Clorise
Dieux sa raison se perd dans l'excès de sa rage, Suivez-la Philidan j'ai peur qu'elle s'outrage. Seule c'est à ce coup que je puis librement Donner ce que je dois à mon ressentiment, C'est ici mon berger qu'un trépas légitime Nous vengera tous deux de l'excès de mon crime. Donc mes yeux, permettez qu'une source de pleurs Puisse achever ma vie avecque mes malheurs ; Et que pour obliger notre commune flamme Par où j'ai pris son coeur je lui rende mon âme. Toi Lignon dont les eaux triomphent de mon bien Ne crains pas de faillir en recevant le sien.
Scène 5
Alidor, Clorise
Il l'écoute sans être vu.
Alidor
Elle a su l'accident.
Clorise
Présente à mon envie L'endroit où j'ai perdu la moitié de ma vie, Et si quelque pitié te touche de mon deuil Pour un même désir ouvre un même Cercueil : Et toi pauvre Berger, à qui mon injustice À pu faire souffrir ce funeste supplice, Si les lieux où tu vis dépouillé de ton corps Souffrent que les Mortels soient dans l'esprit des morts, Reçois mon repentir, et vois ce que m'inspire Ce Dieu qui nous rangea dessous un même Empire. Jusqu'ici le respect m'a fait celer mes feux, Il m'a fait opposer ma rigueur à tes voeux, Mais je t'aimais pourtant, et dessous cette feinte Je cachais une forte, et véritable atteinte.
Alidor
Douce confession.
Clorise
Mais c'est trop discourir Pensant à mon berger j'oubliais de mourir.
Alidor
Clorise ?
Clorise
Qui m'appelle ?
Alidor
Attends-moi.
Elle le prend pour son ombre.
Clorise
Quel spectacle. Les Dieux en cette mort ont-ils fait un miracle ? Ah ne m'approche point doux fantôme et trompeur, Mon sort veut que je meure autrement que de peur : Arrête encore un coup Clorise t'en conjure Que si tu viens ici pour venger ton injure, Chère Ombre attends un peu mon tombeau n'est pas loin Voudrais-tu refuser d'en être le témoin.
Alidor
Mais je ne suis pas mort.
Clorise
Non pas dedans mon âme, Ton nom s'y voit écrit en des lettres de flamme, Et l'Amour, doux vainqueur, a voulu d'un beau trait Y graver pour jamais ton aimable portrait.
Alidor
Tu donnes des faveurs à mon âme ravie Qui me feront mourir de quoi je suis en vie, Je voudrais en effet avoir quitté le jour Si de ma seule mort doit naître ton amour. Mais Clorise.
Clorise
Pour Dieu ! Demeure, ah chères Mânes Pouvez-vous bien souffrir l'entretien des profanes ? Attendez que je vive aux lieux, où les Amants N'ont plus rien qui s'oppose à leurs contentements ; Où l'âme, loin du corps qui l'avait détenue, Sans crime laisse voir sa beauté toute nue.
Alidor
Clorise je vous jure une seconde fois Que ce corps animé sert d'organe à ma voix. Que mon trépas est feint, et ma foi véritable. Mais on tient qu'un esprit ne peut être palpable Donnez-moi votre main.
Clorise
T'oserais-je toucher Si je meurs seulement de peur de t'approcher ?
Il lui baise la main.
Alidor
Pour peu que vous puissiez dissiper cette crainte, Deux mots vous apprendront le succès de ma feinte ; Je vous en veux guérir.
Clorise
Insolent que fais-tu ?
Alidor
Je rends à votre esprit sa première vertu.
Clorise
Ce remède est fâcheux toutefois excusable Puisqu'il m'est de ta vie une preuve agréable ; Mais n'y retourne plus, et dis-moi cependant L'origine et la fin de ce faux accident.
Alidor
Lorsque votre rigueur un peu trop violente M'a prescrit de mourir ou d'aimer Éliante, Car j'appelle mourir être éloigné de vous, Le trépas m'a semblé plus facile et plus doux : De sorte que j'allais mettre fin à ma vie Si personne n'eût mis d'obstacle à mon envie. Mais Philidan touché de mon affliction Par l'intérêt du sang, et de l'affection, Cher frère, m'a-t-il dit, contre tant d'injustice Nous pouvons sans offense opposer l'artifice : Feignez donc de quitter le soin de vos brebis, Mettons force cailloux dans l'un de vos habits Et puis le remplissant de feuillage ou de chaume, Le mieux qu'il se pourra formons-en un fantôme ; Nous le ferons porter tout contre ces rochers Dont le fâcheux abord fait pâlir les Nochers, Et là quand vous aurez d'une plainte commune Blasphémé contre Amour, et contre la Fortune, De qui la Tyrannie ouvre votre Tombeau, Vous précipiterez ce fantôme dans l'eau, Qui ne paraîtra plus, car les pierres massives Ne permettront jamais qu'il approche des rives. Le bruit de votre mort courra tout le Forez, Peut-être que Clorise en fera des regrets, Et qu'un vif repentir pourra plus sur son âme Que n'a fait jusqu'ici le Temps ni votre flamme Éliante en aura beaucoup de déplaisir, Mais n'ayant plus d'espoir, que fera son désir ? Sans doute qu'il mourra, le temps qui tout efface Lui fermera son coeur et m'ouvrira sa grâce. Voilà tout le discours que mon frère m'a fait Qui de fort peu de temps a prévenu l'effet, Mais lorsque je cherchais un témoin de ma perte De hasard Éliante à mes yeux s'est offerte, Qui par cette action trompée heureusement Me croit enseveli dans l'humide Élément.
Clorise
Elle est de ce trépas encor désespérée.
Il se jette à ses pieds.
Alidor
Mais quoi si de mon sang votre âme est altérée, Si ma feinte vous fâche, et s'il faut que ma voix Murmure encor un coup de vos injustes lois, Un moment différé me rendrait trop coupable, Je suis prêt de chercher une mort véritable Bergère commandez.
Clorise
Alidor lève-toi, Tu n'auras plus sujet de te plaindre de moi : Je t'aime, je l'avoue, et pourvu que ton âme Mette en même degré mon devoir, et ma flamme, Qu'un respect éternel anime tes désirs, Tu conduiras ma vie au gré de tes plaisirs. J'en dis trop Alidor pour le siècle où nous sommes, Où l'Art de conserver la liberté des hommes Consiste en la rigueur, car la facilité Est un puissant obstacle à leur fidélité.
Alidor
Clorise, si les lois que vous m'avez prescrites, Au milieu de mon coeur ne demeurent écrites, Et si jamais mon âme en perd le souvenir Que le Ciel ennemi commence à me punir : Mais rendez s'il se peut Éliante guérie, Tirez-la tout à fait de cette rêverie. De peur qu'elle s'obstine à nous faire du mal. Vous savez qu'à mon bien son désir est fatal, Et qu'autant que croîtra son amoureuse envie Autant elle verra diminuer ma vie. Mais la voici qui vient.
Clorise
Son visage a chassé Tous les traits qui marquaient son déplaisir passé.
Scène 6
Éliante, Philidan, Alidor, Clorise
Éliante
Tout ce que tu m'as dit me plaît et me console Mais berger hâte-toi d'observer ta parole.
Philidan
Si vous ne me teniez la vôtre également Vous me feriez mourir.
Éliante
N'en doute nullement Allons, eh je le vois.
Philidan
Et bien est-ce un mensonge ?
Éliante
Certes ces accidents ne me semblent qu'un songe Arbitre des mortels que mon sort est mutin, Mais qui peut s'opposer aux arrêts du Destin ? Ma Compagne, un remords blesse ma conscience Et m'oblige à venir réparer une offense Aujourd'hui par amour commise contre amour, La raison vient en moi triompher à son tour, Et m'apprend qu'un esprit à la gloire sensible Ne doit jamais tenter une chose impossible. En cela j'ai failli pensant que ce berger Dût sortir de vos fers et devenir léger, Étrange aveuglement, puisqu'auprès de vos charmes Il n'est point de beauté qui ne rende les armes. Mais à ce coup remise en mon premier devoir Je vous cède le bien que je voulais avoir, De ce berger soumis triomphez à votre aise, Et surtout que vos feux entretiennent à braise Je veux que vous l'aimiez.
Alidor
Ah que cette pitié M'attache avecque vous d'une étroite amitié, Je vous dois mon repos.
Éliante
Fassent les destinées Qu'il ne puisse finir qu'avecque tes années.
Clorise
Voilà dans votre humeur un changement bien prompt ?
Éliante
Certes j'en porte encore la honte sur le front.
Clorise
Cela ne provient pas d'une cause commune.
Éliante
Je crois que c'est un jeu d'Amour et de Fortune : Vous savez que croyant Alidor expiré Mon esprit a paru comme désespéré, Et j'eusse assurément attenté sur ma vie Mais par votre conseil Philidan m'a suivie Qui voyant ma fureur a voulu sagement Retirer mon esprit de ce forcènement. Il m'a donc raconté toute la tromperie De sorte qu'arrêtant l'effet de ma furie, Il a su me guérir, mais à condition Que je sois sensible à son affection ; Et que j'emploierais des soins pour me distraire De cette passion que j'avais pour son frère. Depuis vos intérêts aux siens se sont mêlés Pour rendre la lumière à mes sens aveuglés, Si bien qu'un peu d'effort m'a donné la victoire D'un combat que l'amour opposait à ma gloire, C'est de mon changement et la cause et l'effet.
Philidan
Que d'extrêmes faveurs votre bonté me fait.
Clorise
Que le destin est fort.
Alidor
Ses lois inviolables Nous font comme il leur plaît heureux ou misérables.
Éliante
Ma Compagne il est temps de finir nos ennuis, Pour moi j'aime si fort le repos où je suis, Qu'avant que Philidan meure dedans mon âme Nos ruisseaux produiront une source de flamme.
Philidan
Et devant que je sois lassé de t'adorer Le Soleil n'aura plus le pouvoir d'éclairer.
Alidor
Mon amour durera beaucoup plus que le monde Et la vôtre mon coeur ?
Clorise
Crois qu'elle est sans seconde. Mais depuis trop longtemps ceci nous entretient, Voici l'heure à peu près que mon père revient Il faut que je m'en aille.
Alidor
Adieu belle Bergère.
Éliante
Jusqu'à tantôt.
Philidan
Adieu mais ne sois plus légère.
Alidor
Que ton invention nous oblige tous deux.
Philidan
Nous n'en pouvions attendre un succès plus heureux.
Acte IV
Scène 1
Philidan, Éliante
Philidan
Ah que je suis ravi, d'entendre de ta bouche Que de mes maux passés le repentir te touche ; Pour peu que ta rigueur cesse de m'affliger, Tu deviendras savante en l'art de m'obliger.
Éliante
C'est ainsi que l'on voit après un grand orage Le Soleil se montrer avec un beau visage.
Philidan
Tu dis la vérité, je crois qu'avec raison On ne peut démentir cette comparaison ; Comme toi le Soleil échauffe tout le monde, Il porte comme toi la chevelure blonde, Le jour lui doit sa fin et son commencement, Et moi je dois mon jour à tes yeux seulement, Car éloigné de toi, mille soucis funèbres Abandonnent mon âme à l'horreur des ténèbres.
Éliante
Menteur tout ce discours n'a pas un bon objet Exerce ton esprit sur un meilleur sujet.
Philidan
Où veux-tu que j'en trouve un autre qui me plaise ? Si tu n'es mon objet il faut que je me taise, Parlons de ton corsage, ou de ce teint si blanc Qui ressemble à des lys mouillés d'un peu de sang ; Discourons de ton sein qui par un privilège En dépit des chaleurs conserve de la Neige.
Éliante
Tu me flattes toujours d'une même façon, Mais, berger, faisons mieux, disons cette chanson Que Tirsis autrefois composa pour Sylvie.
CHANSON EN DIALOGUE.
Philidan
Elle convient fort bien à l'éclat de ma vie. Éliante et Philidan.
Éliante
Quelle est ton amour, réponds-moi ?
Philidan
Elle est égale à ton mérite.
Éliante
Berger, elle est donc bien petite.
Philidan
Elle est parfaite comme toi.
Éliante
Et si tu mens.
Philidan
Que le Ciel me punisse.
Éliante
Dieux ! Inventez un supplice Pour les parjures Amants.
Éliante
Combien en durera le cours ?
Philidan
Autant que durera mon âme.
Éliante
Le temps éteindra cette flamme.
Philidan
Plutôt il éteindra mes jours.
Éliante
Et si tu mens.
Philidan
Que le Ciel me punisse.
Éliante
Dieux ! Inventez un supplice Pour les parjures Amants.
Philidan
Veux-tu bien m'obliger ? Confesse à cette fois Que nos coeurs sont d'accord aussi bien que nos voix.
Éliante
Je le veux bien, pourvu que jamais tu ne sortes Des termes du respect qu'il faut que tu me portes.
Philidan
Que tu me fais de tort seulement d'y penser, Crois que ma passion ne saurait t'offenser : Je choisirais plutôt les morts les plus cruelles Que de faire un outrage à la Reine des belles.
Éliante
C'est trop, je ne saurais plus longtemps consentir À t'aimer et te voir capable de mentir.
Il lui ôte son mouchoir de col.
Philidan
Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue Cherche la vérité, La voilà toute nue.
Éliante
Que fais-tu Philidan ?
Philidan
C'est que je veux au moins Vous convaincre d'erreur avec deux beaux témoins.
Elle reprend le mouchoir et se couvre le sein.
Éliante
Causeur, rends ce mouchoir, Où de tant de malices Je saurai châtier l'Auteur et les complices.
Philidan
Pourquoi les caches-tu ?
Éliante
Pour ce que j'ai raison, Puisqu'ils sont faux-témoins, de les mettre en prison.
Philidan
Je meure, ta pensée est aimable et gentille, Il me semble les voir à travers une grille.
Éliante
Tu ne les verras plus.
Philidan
Inhumaine, pourquoi ?
Éliante
Ils t'ont donné sujet de te moquer de moi.
Philidan
Au moins, si tes rigueurs ne sont du tout extrêmes Un baiser dérobé m'apprendra si tu m'aimes.
Éliante
Sois discret, Philidan, ou je te vais punir, Fais tôt voilà Phédon.
Philidan
Oui je le vois venir.
Scène 2
Phedon, Clorise
Phedon
Je te veux marier, Clorise je le jure Autrement j'enfreindrais les lois de la nature.
Clorise
Quelle nécessité de m'éloigner de vous ?
Phedon
Cela ne sera point, Éraste ton époux, Ayant ses biens enclos dans notre voisinage, Nous ne serons jamais séparés de ménage. Mais d'où vient que ton âme oppose à mes plaisirs Un esprit éloigné de semblables désirs ? Ma fille, songe à toi, toutes ces belles marques Ne servent qu'à dresser le triomphe des Parques ? Le temps fait les beautés, mais enfin il détruit Par un ordre fatal tout ce qu'il a produit : Ce front impérieux se couvrira de rides, Et ces yeux, tant de fois appelés homicides, Déchus en peu de temps de leur éclat trompeur Sans doute, au lieu d'amour, feront mourir de peur. Toutes les fleurs mourront qui paraissent écloses, Sur ce teint tout couvert et de lys et de roses, Et rien n'y restera que ce jaune souci Qui paraît sur un corps que la fièvre a transi. Ce beau sang, qui te bout aujourd'hui dans les veines, N'aura plus de vigueur que pour nourrir tes peines. L'or de tes beaux cheveux prendra le teint d'argent, Les grâces s'enfuiront ; et ce pied diligent Qui te fait admirer à la danse, à la chasse, N'aura plus le pouvoir de sortir d'une place. Ton oeil s'étonnera de se voir différent, Et d'être si petit auprès d'un nez si grand ; Enfin cet Embonpoint, et cette peau si nette, Un jour seront pareils à l'horreur d'un squelette. Alors que deviendra l'hommage qu'on te doit ? Tous ceux qui te verront te montreront au doigt, Et diront qu'un défaut d'esprit, ou de mérite, T'aura fait mourir fille en l'âge décrépite.
Clorise
On n'a point de regret quand on se voit priver Des choses qu'aussi bien on ne peut conserver, L'âge prescrit au corps une fin nécessaire, Mais notre âme n'est point de ses lois tributaires ; Libre, dès sa naissance, elle peut en tout temps Défendre ses beautés de l'injure des ans, La Vertu, qui se plaît de résider en elle, N'est pas, comme le corps, d'une essence mortelle, Ses charmes ravissants n'ont rien de limité, Ils ne peuvent finir qu'avec l'éternité. Telle j'ose espérer qu'en cet Âge où vous êtes, Quoi que fille, j'aurai des douceurs très parfaites, Et malgré ce corps qu'un siècle va gâter Mon âme aura de quoi se faire respecter.
Phedon
Espoir de mes vieux ans, cesse de te défendre Par de faibles raisons de me donner un gendre ; Tu dois discrètement user de tes appas, Épargne bien le temps qui ne t'épargne pas : Cette même vertu dont tu fais tant d'estime Te doit faire trouver mon dessein légitime, Outre que je puis tout dessus tes volontés, Et que de mes désirs les tiens sont limités. Pense donc d'obéir à ce que je t'ordonne Éraste vaut beaucoup, et j'aime sa personne Bien plus que tant de biens dont il doit hériter, Veux-tu pas en cela mon humeur contenter.
Clorise
C'est m'engager trop tôt sous les lois d'Hyménée.
Phedon
C'en est fait toutefois ma parole est donnée.
Clorise
Eh ne m'affligez pas d'un mal si violent.
Phedon
À quel propos ? Enfin ce refus insolent Aigrirait mon humeur contre ta résistance, Qu'on ne m'en parle plus.
Clorise
Ah cruelle sentence !
Phedon
Lève-toi les voici fais-leur un bon accueil.
Clorise
Comme à ceux qui sont prêts de m'ouvrir un cercueil.
Scène 3
Nicandre, Phedon, Éraste, Clorise
Nicandre
Vous voyez si je suis exact en ma promesse Phédon voilà de quoi.
Phedon
Ça que je vous caresse, Vous que tous mes désirs regardent aujourd'hui Comme de mes vieux ans l'espérance et l'appui.
Éraste
Si j'ai cru mériter l'honneur qu'on me pourchasse, Que le Ciel conjuré punisse mon audace ; Le bien dont vous allez ma fortune obliger Est plus digne d'un Dieu que non pas d'un berger. Mais puisqu'une bonté pour moi trop favorable Fait paraître qu'elle a mon service agréable, Je veux que ma raison consente à me trahir Si je pense jamais à vous désobéir.
Phedon
Je crois bien, que sachant l'amour que je vous porte, Vous aurez pour me plaire une passion forte, Allez vous acquittez du devoir d'un Amant.
Nicandre
Elle reçoit Éraste un peu bien froidement.
Phedon
Notre dessein l'a mise en d'étranges alarmes.
Éraste
Si je viens ériger un Autel à vos charmes, Beauté qui possédez tant d'aimables appas, Condamnez leur pouvoir ou ne m'en blâmez pas. Les traits dont la Nature arma ce beau visage, Redoutables vainqueurs, ont causé mon servage ; Et je fais bien connaître en cette extrémité Que leur force est fatale à notre liberté : La crainte toutefois que j'ai de vous déplaire Eût éloigné du jour ce dessein téméraire, Si ceux qui comme vous sont absolus sur moi Ne m'eussent prescrit une contraire loi. Donc beauté que j'adore, et pour qui je soupire Augmentez d'un sujet l'état de votre Empire, Et croyez que la mort seule me peut ravir La gloire que mon âme attend de vous servir.
Nicandre
Je vois qu'à ce discours elle n'est guère émue.
Phedon
Il parle d'une chose à son âge inconnue.
Éraste
On dit que le silence est un consentement, À ce compte je suis heureux parfaitement.
Clorise
Je n'ai pour repartir que la bouche d'un père Qu'il seconde mes veux, ou qu'il me désespère, Il n'importe, je cède à la nécessité Qui le rend absolu dessus ma volonté.
Éraste
La vertu dont l'éclat paraît en ce langage, Ajoute à vos beautés un charme qui m'engage. Jusqu'à ne vouloir plus rechercher de plaisirs Sils n'ont quelque rapport avecque vos désirs.
Phedon
Éraste un petit mot, encor qu'en apparence Vous trouviez son esprit dans quelque indifférence, Ne vous rebutez pas pour connaître l'amour Ce sexe n'a besoin que d'une heure ou d'un jour.
Éraste
Content de son accueil, je n'ai de quoi me plaindre.
Nicandre
Berger, il n'est plus temps de rougir ni de feindre, On s'en remet à vous, il ne s'agit sinon De parler franchement, et dire oui ou non Peut-être, jeune d'ans, vous trouvez fort étrange Cette condition où la vôtre se change ; Mais si d'un sens rassis vous y jetez les yeux Vous verrez qu'elle aura changé de bien en mieux Éraste en premier lieu n'aura de la fortune Une seule faveur qui ne vous soit commune, Amour en un moment trouvera des moyens Pour mêler doucement vos âmes et vos biens, Belle confusion, où votre Âge convie Ceux qui veulent juger des plaisirs de la vie D'ailleurs, quand vous aurez uni nos deux maisons, Quelque injure du Ciel qui trouble les saisons, À moins que de les perdre en un second déluge, Contre tous accidents nous aurons un refuge. Qu'en dites-vous ?
Phedon
C'est trop sa froideur consulter Quoi qu'elle eût répondu qu'en peut-il résulter, Suffit que je le veux, et qu'elle est trop bien née Pour fuir le repos où je l'ai destinée. Donnez-moi cette main.
Clorise
Eh mon père !
Phedon
Oses-tu Coupable démentir ta première vertu ? Garde que mon courroux.
Clorise
Dieux prenez ma défense.
Phedon
Tais-toi faible d'esprit ce murmure m'offense. Veuille ce Dieu puissant qui régit les humains Unir vos volontés de même que vos mains ; Que j'assemble aujourd'hui pour être un témoignage Que vous êtes tous deux promis en mariage.
Éraste
Faveur incomparable, et que je dois bénir Comme le plus grand bien qui pouvait m'advenir.
Phedon
Ce soir même il en faut consommer l'hyménée, Tandis allons chez moi passer l'après-dînée, Pour toi, tu peux de nous un peu te séparer Afin d'avoir du temps pour t'y mieux préparer.
Clorise
Qu'ai-je fait, criminelle, et de quelle injustice Permets-je que mon âme aujourd'hui se noircisse ; Alidor est-il vrai que mon consentement Ait détruit ton espoir et mon contentement ? Hélas ! Que nos plaisirs sont de peu de durée, Que d'un espace court leur Âge est mesurée, Et que ce Dieu puissant connu sur nos Autels Fait peu régner la joie en l'esprit des mortels. J'ai donc trahi tes feux, et d'un coup homicide Acquis la qualité d'ingrate et de perfide ! J'ai donc trahi tes feux, et contre mon amour Préparé ton courage à la perte du jour ! Ah devoir tyrannique ! Ah contrainte importune ! Qui nous blesses tous deux d'une douleur commune, D'où vient que désormais ta rigueur ne veut pas Unir en ma faveur ma peine et mon trépas ? Hélas ! Dans le succès de ce malheur extrême, Coupable, je ne dois m'en prendre qu'à moi-même J'ai trop peu résisté, j'ai trop tôt consenti, Mon silence est un trait d'un esprit diverti, Je devais prévenir le tourment qui m'affole Et perdre également la vie, et la parole. Mais je ne l'ai pas fait ! Cet injuste devoir En ce moment funeste a montré son pouvoir, Et j'ai montré (perfide à mon premier servage) Une grande vertu, mais bien peu de courage. Infortuné berger, que ne doit ta raison Désormais attenter contre ma trahison ? Trahison, qu'ai-je dit ? Qui suit les lois d'un maître, Ne fait rien qui convienne aux actions d'un traître ; Vois combien de Tyrans y forcent mon esprit Les Dieux l'ont désiré, Phédon me l'a prescrit. Dieux ! Quel deviendras-tu quand cet arrêt étrange T'apprendra le destin où sa rigueur me range ? J'entends son flageolet, ah qu'il ne pense pas Rencontrer ses plaisirs si proches du trépas.
Scène 4
Alidor, Clorise
Alidor
Toujours la Mer grosse d'orages, Ne fait pâlir les Matelots, Et de l'écume de ses flots Elle ne blanchit ses rivages ; Toujours l'air caché d'une nuit, D'éclairs, de foudres, et de bruit Ne s'arme contre la Nature ; Et toujours les faibles vaisseaux Ne rencontrent leur sépulture Au milieu des feux et des eaux. Toujours la rigueur importune D'un hiver, chargé de glaçons, N'arrête le cours des poissons Dessous l'Empire de Neptune : Ainsi toujours un pauvre Amant Ne voit dans l'horreur du tourment Ses espérances étouffées, Amour arrête ses douleurs, Et lui fait cueillir des trophées Où jadis il semait des pleurs. Heureux plus qu'il ne se peut dire, J'ai rendu le Ciel envieux Depuis l'heure que deux beaux yeux Ont pris leur part de mon martyre : Tous mes maux... Ah je vois cette aimable Beauté D'où l'Amour a pour moi banni la cruauté, Me voici de retour.
Clorise
Oui trop tôt pour entendre Le plus fâcheux arrêt que tu pouvais attendre, Mon père me destine un autre époux que toi.
Alidor
Folâtre tu te plais à te moquer de moi ?
Clorise
Hélas ! Je ne mens point, la chose est résolue, Éraste en a reçu la parole absolue, Et pour rendre ma peine égale à ton amour Je ne puis être à toi que le reste du jour.
Alidor
Nouvelle insupportable ! Ô sentence cruelle ! Mais vous chère beauté serez-vous infidèle ? Ma vie et mon trépas sont en votre pouvoir Qu'avez-vous résolu ?
Clorise
De faire mon devoir.
Alidor
Il faut donc s'affranchir de cette loi barbare Qui tend à me ravir une beauté si rare, Vous devez cet effort à mon affection.
Clorise
Au contraire, je dois cacher ma passion, Et d'un esprit, aveugle en son obéissance, Suivre, telle qu'elle est, cette injuste ordonnance.
Alidor
Doncques votre rigueur consent à mes ennuis ?
Clorise
On ne peut m'accuser faisant ce que je puis, Tu sais qu'à mon devoir ma force se mesure.
Alidor
Dieux ! Si votre courroux ne punit cette injure Vous êtes impuissants.
Clorise
Pourquoi blasphèmes-tu ? Ta colère m'afflige, et blesse ma vertu : Sors de ton intérêt et te mets en ma place, Demande à ta raison ce qu'il faut que je fasse, Veux-tu que je me tue afin de te guérir ? Car offenser Phédon c'est autant que mourir.
Il rompt son flageolet en mille pièces.
Alidor
Non non vivez heureuse, et puisque tant de peines N'ont point encor saoulé vos rigueurs inhumaines, Ajoutez aux tourments que mon âme a soufferts Tous ceux que l'on endure en l'horreur des enfers ; Je les souffrirai tous, pour être plus capable D'expier le péché dont vous êtes coupable. Ah ! Si vous aviez fait dessein de me trahir Vous ne deviez jamais cesser de me haïr, Mais s'être assujettie en un même servage Et puis m'abandonner, c'est un sujet de rage, Je forcène, je meurs : ah ! Destin trop cruel D'où provient que tu rends mon mal continuel ? Complice de Clorise assouvis son envie, Et finis ta rigueur en finissant ma vie. Arrière désormais tout espoir de plaisir, Faites place aux transports qui me viennent saisir, Cédez à la fureur que Clorise m'inspire : L'ingrate m'a quitté ! Dieux le puis-je bien dire Et survivre, trahi, ce funeste moment ? Non ne le faisons pas, mourrons, mais promptement Et puisque l'inhumaine a mon amour changée Recherchons pour lui plaire une fin enragée ; Assemblons s'il se peut en une mille morts, Et ne laissons partir mon âme de ce corps Qu'elle n'est pour sortir cent blessures mortelles.
Clorise
Arrête, mon berger, tes fureurs criminelles, Et si ton amitié n'est éteinte pour moi Permets que je t'impose encore cette loi. Hélas ! Tu connais bien que ta douleur me touche, Je t'en parle des yeux, autant que de la bouche, Et le Ciel m'est témoin si je ne voudrais pas Acheter ton repos au prix de mon trépas : Mais puisqu'à ce malheur tu n'as point de remède, Tâche au moins d'alléger le mal qui te possède ; Et surtout ne meurs point, mais cherche doucement Le moyen de guérir par un éloignement : Aussi bien, dans l'excès où se porte ta rage, Je vois que mon honneur recevrait quelque outrage. Ce qui n'adviendra point, si tu veux approuver La loi que je te donne, et la bien observer.
Alidor
Oui, puisqu'elle vous plaît, elle sera suivie Jusqu'au dernier soupir qui marquera ma vie ; Mais devant que je parte au moins trouvons un lieu Où je puisse vous dire un éternel Adieu.
Clorise
Tantôt, que ce flambeau qui fait le tour du monde Sera prêt de cacher sa lumière dans l'onde, Je me déroberai pour venir droit ici.
Alidor
Je prendrai pour m'y rendre un semblable souci, Heureux si ce moment à mon repos funeste Pouvait être nommé le dernier qui me reste.
Acte V
Scène 1
Alidor
Alidor
Vous, qui souliez jadis parler de mes douleurs, Traîtres yeux, qui retient la source de vos pleurs ? Ah ! Souffrez que par vous mon désespoir s'exprime, Vous savez que la cause en est trop légitime, Et que s'en abstenir en cette extrémité Serait vraiment commettre un trait de lâcheté. Il est donc ordonné qu'à jamais je m'absente De l'objet le plus beau dont la Terre se vante, Et que me séparant de cet heureux séjour Je perde mon soleil et je souffre le jour. Beaux arbres élevés, dont les rameaux superbes Éloignent de vos troncs la chaleur et les herbes ; Enfin cette Beauté, trop prompte à me changer Prescrit à ma demeure un Climat étranger, Vous ne me verrez plus, mais quoi, s'il est possible, Que pour moi votre coeur ne soit pas insensible, Encore que mon corps soit séparé du sien Ne séparez jamais son beau nom et le mien. Et toi qui dans l'excès de ma douleur amère As porté mes regrets jusqu'au sein de ta mère, Lignon, s'il advenait que ce couple d'amants Vint profaner tes bords de ses contentements, Venge-moi je te prie, et dans tes bras humides Étouffe en ma faveur leurs flammes homicides. Et vous monts sourcilleux, déserts inhabités, Touchant ma passion tant de fois consultés, Qui trouvant une voix dedans vos roches creuses Avez cent fois redit mes plaintes amoureuses, Vous ne parlerez plus, cet esprit criminel, Comme à moi, vous impose un silence éternel : Mais d'où vient qu'au logis trop longtemps retenue Cette ingrate Beauté n'est point encor venue ; Voudriez-vous bien m'ôter destins pernicieux La dernière faveur que j'attends de ses yeux ? Ah je vois bien qu'à tort je fais cette reproche, À travers ces Ormeaux je la vois qui s'approche.
Scène 2
Clorise, Alidor
Clorise
C'en est fait, ma raison, ne délibérons plus, Tous ces rudes combats enfin superflus, Le sort en est jeté, puisque Phédon l'ordonne Je ne puis m'opposer à la loi qu'il me donne. Respect injurieux, Tyran dont la rigueur Partage avec l'Amour l'Empire de mon coeur, Partage, je dis mal puisqu'on voit à ma honte Que ce traître devoir me force et me surmonte. Vous qui voyez ma peine et ne m'assistez pas, Grands Dieux : mais Alidor a devancé mes pas, Allons souffrir du Ciel la dernière malice.
Alidor
Semblable au malheureux qu'on destine au supplice, Je viens pour recevoir et de vous et du sort L'arrêt de ma disgrâce, et le coup de ma mort.
Clorise
Et moi, que ta raison voit exempte de crime, Je viens pour t'assurer que je sers de victime Aux passions d'un père, et que lui seulement Par ce dernier Arrêt nous perd également : Mais puisque j'ai du temps pour te dire ma peine, Reposons-nous Berger près de cette fontaine.
Scène 3
Éraste, Clorise, Alidor
Il se cache derrière un arbre.
Éraste
Clorise se dérobe, où va-t-elle si tard ? Il faut qu'un grand dessein l'appelle en quelque part ; Un berger la caresse ah Dieux quelle insolence Écoutons leurs discours ; ils gardent le silence.
Clorise
D'où vient qu'en cet état où t'a mis la douleur, Tu manques aussi bien de voix que de couleur.
Alidor
C'est de quoi je remarque, insensible et volage Que vous manquez d'Amour autant que de courage.
Éraste
Secrète intelligence.
Clorise
Ah cruel ! Oses-tu D'un blasphème si grand offenser ma vertu ; Juge que je ne puis en soulageant ta peine Que me rendre coupable, et mériter ta haine : Je le sais, mon berger, ton courage est trop haut Pour aimer une fille après un tel défaut, Vois que c'est mon devoir, et permets que je vive Sujette à quelque sort qu'un père me prescrive.
Alidor
Oui vivez j'y consens, si pour me secourir Votre bouche me donne un pouvoir de mourir.
Clorise
Que je lis peu d'amour en ce que tu proposes, Si l'on nomme la mort la fin de toutes choses, Ne vois-tu pas Berger, qu'en la perte du jour Tu trouverais aussi celle de ton amour.
Alidor
Je ne le pense pas, car je sais que ma flamme N'étend point sa chaleur au-delà de mon âme, Et l'âme ne meurt point.
Clorise
Ah je t'y prends berger, Ton discours me fournit de quoi te soulager, Car s'il est vrai qu'Amour, comme tu viens de dire, Seulement sur ton âme exerce son Empire, Quel sujet auras-tu de te plaindre de moi Si je brûle toujours du même feu que toi ? Ce corps ne fut jamais digne de ta victoire, Qu'un barbare en élève un Autel à sa gloire, Il n'aura pour objet de ses plaisirs divers Que le sale butin de la Terre et des Vers : Ce n'est pas que celui dont l'accès m'importune N'ajoutât quelque chose à ma bonne fortune, Éraste vaut beaucoup, il a des qualités Capables de charmer les plus grandes beautés.
Éraste
Voici mon intérêt.
Clorise
Mais il est impossible. Qu'à nul plaisir sans toi je demeure sensible ; Pars donc, et sois certain que jusqu'à mon trépas, Je serai du penser compagne de tes pas. Et bien que ce Rival te dérobe une femme, Il n'aura que le corps dont tu possèdes l'âme.
Éraste
Ce discours me déplaît.
Alidor
Et bien, il faut partir Notre destin l'ordonne et j'y dois consentir : Je reconnais qu'en vain mon amour le dispute. C'est un commandement qu'il vaut que j'exécute : Adieu ; souvenez-vous que je pars enragé De voir votre désir autre part engagé.
Clorise
Où sera ta retraite ?
Alidor
En quelque solitude Où je veux que la mort soit toute mon étude Là dans quelque Antre obscur, moins noir que mon malheur, L'Enfer même viendra consulter ma douleur, Pour savoir s'il est vrai qu'en l'horreur de son gouffre Il soit quelque tourment comme ceux que je souffre. Là je veux que mes nuits craignent moins le Soleil Que l'approche du Dieu qui verse le sommeil, Et qu'au feu de ma rage et de mes rêveries S'allument les flambeaux que portent les furies.
Clorise
Ah change ce dessein et rentre en ton bon sens, N'accuse mes désirs ils sont trop innocents ; Je jure par les Dieux qui servent nos Druides, Par leur foudre commise à punir les perfides, Et partout ce qui voit ce dernier entretien De ne chérir jamais d'autre nom que le tien : Écris mon ton séjour, Adieu, Pan te console.
Il voit partir Alidor.
Éraste
Il s'en va sans pouvoir former une parole, Ses sanglots redoublés lui dérobent la voix, Feignons de revenir du plus profond du bois.
Clorise
Ah surprise fâcheuse !
Éraste
À quoi s'est divertie La beauté que je sers depuis qu'elle est sortie ?
Clorise
À chercher Éliante.
Éraste
Et d'où viennent ces pleurs Dont vous semblez hâter la naissance des fleurs ?
Clorise
C'est que dans le moment que vous m'avez trouvée J'avais pris un peu d'eau dont je m'étais lavée, Mais je n'ai pas pleuré.
Éraste
Qu'elle sait bien mentir Et taire la douleur qu'on lui voit ressentir : Chère moitié de moi, Beauté toute divine, D'où que vos déplaisirs tirent leur origine Ne me le cachez plus, je suis prêt de périr Si vous jugez ma perte utile à vous guérir. Est-il quelque berger dans nos bois qui vous fâche ? Dites en quelque lieu que sa crainte le cache Contre sa trahison justement irrité, Ce bras l'ira punir de sa témérité.
Clorise
Évitez ce péril.
Éraste
Qu'elle est ingénieuse. Bergère, si je mens que la Terre envieuse Des plaisirs que je goûte, et de ceux que j'attends Pour me perdre plutôt s'ouvre en ce même temps. Mais je vois Philidan qui conduit Éliante.
Clorise
Qu'à ma fortune hélas ! La sienne est différente.
Dès qu'il voit paraître Philidan, il lui va parler à l'oreille.
Éraste
Ils s'en viennent à nous.
Scène 4
Éliante, Clorise, Éraste, Philidan
Éliante
Je vous cherche partout, J'ai couru tout ce bois de l'un à l'autre bout Sans vous pouvoir trouver.
Clorise
C'est fait je suis perdue.
Éliante
Depuis quel temps ?
Clorise
Depuis que je ne vous ai vue.
Éliante
Vous m'étonnez.
Éraste
Allons faire un tour cependant Et je vous apprendrai quel est cet accident.
Philidan
Vous m'avez mis en peine.
Éraste
Adieu ma chère vie, Je m'en vais vous attendre où l'Amour vous convie, Surtout ne soyez point paresseuse à venir Notre heur doit commencer et le jour va finir.
Éliante
L'étrange changement.
Clorise
Vous voyez ma disgrâce, Je ne puis l'éviter quelque effort que je fasse, J'épouse ce Berger, Phédon l'a désiré.
Éliante
Et qu'en dit Alidor ?
Clorise
Il est désespéré, Et pour mieux soupirer notre douleur commune, Il change de Climat en changeant de fortune : Mais le jour s'éloignant avance mon trépas.
Éliante
Retirons-nous.
Clorise
Au moins ne m'abandonnez pas.
Scène 5
Alidor
Il revient sur ses pas.
Il regarde un poignard qu'il tient dans la main.
Alidor
Quoi donc ? Je permettrai qu'on m'impute la honte De vivre et de souffrir qu'un autre la surmonte, Qu'un Tyran, qu'un voleur, envieux de mon bien, Triomphe d'un objet qui devrait être mien ? Non non ne partons point, mon désespoir s'oppose À ce commandement que Clorise m'impose, Il vaut mieux que je meure, et que d'un même sort Nous recevions tous trous une pareille mort. Voici... qui punira l'excès de leur injure, Qui fera dans nos corps une même blessure, Et qui par ma fureur, poussé dans notre flanc, Séparant nos esprits mêlera notre sang. Après mon attentat qu'importe qu'on m'accuse, Il n'est point de péché que ma rage n'excuse, Et de quelque transport que je sois agité Mon amour le rend juste en cette extrémité. Ravisseur impudent, ta fortune est semblable À de beaux fondements, mais jetés sur le sable ; Au destin d'une fleur, mais qui n'a qu'un moment Qui sépare sa fin de son commencement : Voici d'où je prétends tirer mon allégeance, C'est ici le Démon qui fera ma vengeance, Et que les tiens, surpris d'un prodige nouveau, Te pensant voir au lit te verront au tombeau. Mais je ne songe pas en formant cette plainte Au principal sujet d'où procède ma crainte ; Peut-être en ce moment, Éraste, mon rival, Possède autant de bien que je souffre de mal, Il se rit de mes pleurs, il embrasse, il caresse, Celle qu'il tient esclave et qui fut ma maîtresse ; Il tâche d'amollir, agréable dessein, Par d'humides baisers la neige de son sein, Possesseur absolu d'une belle victoire, Il voit mille trésors préparés à sa gloire, Et j'ajoute à mes maux encor ce dernier point Que Clorise le souffre et ne se défend point. Ah c'est fait, hâtons-nous de punir cet outrage Achevons le dessein où se porte ma rage, Vengeons-nous par sa mort de sa témérité, Je dois cette victime à ma fidélité. Et donnant à sa flamme un glorieux obstacle Faire de notre histoire un tragique spectacle. Mais ce dernier soupçon ne me doit pas fâcher, À peine le Soleil commence à se cacher, Et pour joindre l'effet à mes craintes funèbres Il faudra que la nuit leur prête ses ténèbres. S'il est vrai, beau Soleil, arrête ici ton cours, Mais je t'appelle en vain tu t'éloignes toujours, Et sans avoir égard à ma juste prière Tu m'ôtes l'espérance avecque ta lumière. Ah suivons hardiment notre premier objet ; Mais pour mieux réussir en ce triste projet, Dont le succès doit être à trois Amants funeste, Laissons passer encor ce peu de jour qui reste.
Scène 6
Éraste, Philidan, Alidor
Éraste
Depuis si peu de temps il ne peut être loin, Hâtons-nous toutefois sa peine en a besoin.
Philidan
Si les Dieux en ceci leur puissance ne montrent, En vain nous espérons que nos pas le rencontrent ; Je connais son esprit, il est trop violent Pour souffrir en son mal un procédé si lent.
Éraste
Faisant notre devoir, il est bien difficile Que notre soin se perde et ne lui soit utile.
Alidor
Ah nuit où tardes-tu ?
Philidan
Bons Dieux j'entends sa voix.
Alidor
Viens joindre ton horreur à celle où je me vois.
Philidan
C'est lui-même, ô destin que ta faveur m'oblige, Voyez comme accablé du regret qui l'afflige Il gît nonchalamment dessus l'herbe étendu. Mais je vois sur cet arbre un poignard suspendu, Cachez-vous pour un peu je crains qu'il n'entreprenne De se venger sur vous de l'excès de sa peine. Je m'en vais l'aborder.
Alidor
Dieux ! Où vas-tu si tard ?
Philidan
J'ai pour mes conducteurs l'Amour et le Hasard Deux déités sans yeux.
Alidor
D'où viens-tu ?
Philidan
Du village.
Alidor
Qu'y fait-on ?
Philidan
Rien du tout.
Alidor
Et ce beau mariage, De Clorise et d'Éraste est-il point achevé ?
Philidan
Peut-être en quelque songe où vous l'avez rêvé.
Alidor
Quoi tu l'ignores donc ! Hélas Clorise même M'a prononcé l'arrêt de ce malheur extrême.
Philidan
Clorise ! Nullement elle a l'esprit trop fort Pour épouser jamais qu'Alidor ou la mort.
Alidor
Ah que ton jugement, d'ignorance coupable, Connaît mes les défauts dont ce sexe est capable, Mais.
Philidan
N'en murmurez point, votre félicité Se voit au plus haut point qu'elle ait jamais été.
Il regarde le poignard qu'il a repris.
Alidor
Oui Car je n'eus jamais un si proche remède Que je pusse appliquer au mal qui me possède.
Philidan
Prophète, vous parlez mieux que vous ne pensez.
Alidor
Tu retiens mes esprits en doute balancés.
Philidan
En un mot ce rival vos desseins autorise.
Alidor
Oui celui de mourir.
Philidan
Non, d'épouser Clorise.
Alidor
Ah faible invention qui ne peut réussir Tu crois par ce rapport mes travaux adoucir. Mais tu n'avances rien, tes ruses nonpareilles Ne sauraient démentir mes yeux ni mes oreilles.
Philidan
Vous ne me croyez point ?
Alidor
Cela m'est interdit.
Philidan
Voudriez-vous point qu'encor Éraste vous le dit ?
Alidor
Oui vraiment pour guérir du mal que je supporte Il n'en faudrait pas une preuve moins forte, Mais cela ne se peut, il ne démordra pas De ce riche butin qu'en faveur du trépas.
Philidan
Éraste.
Alidor
Dieux ! Amis n'est-ce point quelque songe Où cette vision fantastique me plonge ?
Éraste
C'est une vérité qui te donne cet heur De revoir ta Clorise.
Philidan
Et bien suis-je menteur ?
Alidor
Berger digne vraiment de louange éternelle, Excuse les transports d'une âme criminelle, Excuse un amoureux, qui se trouve en effet Indigne des faveurs que ta grâce lui fait.
Éraste
Toi cher ami pardonne à ma seule ignorance L'injure que j'ai faite à ta persévérance : Je la viens réparer et par mille serments Attacher mon repos à tes contentements Nicandre trouvera s'il me veut satisfaire Assez d'autres beautés capables de lui plaire, Pour moi, j'aimerais mieux être privé du jour Que de t'avoir ravi l'objet de ton amour Ton Adieu m'a touché tantôt de telle sorte Qu'on m'eût pris pour un Tronc dont la racine est morte, En te voyant partir j'ai senti les efforts Que fait l'âme en forçant la prison de son corps Mais sans perdre du temps retournons au Village Que la nuit y commence avec ton Mariage Mon père en est content, Phédon le veut aussi, Tout ce que j'y prétends je te le cède ici : Si bien que tu n'auras en cette entreprise De plus fort ennemi que l'esprit de Clorise Juge par ce discours de ta prospérité.
Alidor
Unique et cher Auteur de ma félicité, Quels périls recherchés, et quelle servitude Ne me laisseront pas noirci d'ingratitude Par quelles actions pourrai-je m'acquitter Des faveurs que la tienne a voulu mériter.
Philidan
Trêve à ces compliments, où l'on nous va surprendre Je vois venir à nous et Phédon et Nicandre, Clorise est avec eux, ma bergère les suit.
Éraste
Je ne demande pas quel désir les conduit Nous sommes le sujet de leur impatience.
Scène 7
Nicandre, Éraste, Phedon, Alidor, Clorise, Philidan, Éliante
Nicandre
Nos maux sont accomplis j'en vois l'expérience.
Éraste
Vénérable Phédon voici le seul berger Qui doit, gendre accepté, votre âge soulager.
Phedon
Approche mon enfant, vraie et vivante image D'un père qui jadis fut l'honneur de notre âge. Et qui sut le premier en cet heureux séjour Faire régner la Paix, la Justice, et l'Amour.
Alidor
Honneur de nos forêts, si contre ce coupable Votre âme désormais de vengeance est capable, Qu'elle en fasse l'arrêt, me voici résolu De suivre aveuglément ce qu'elle aura voulu Disposez de mon sort au gré de votre envie J'y soumets ma franchise et mes biens, et ma vie.
Phedon
Lève-toi, je ne puis blâmer tes actions Que de m'avoir trop tard ouvert tes passions Mais puisque la faveur d'Éraste et de Nicandre Te veut céder un bien qu'ils te pouvaient défendre Confesse que tu tiens ma fille et ta moitié De ton propre mérite et de leur amitié.
Alidor
Ah mon âme se perd dans l'excès de sa joie.
Clorise
Est-il vrai que je vive et que je te revoie Alidor. Mais pardonne au respect que je dois À ceux de qui je tiens l'aise auquel tu me vois Sans cela dans mes bras.
Alidor
N'en dites plus mon âme Vous allez augmentant mon amoureuse flamme Je vais remercier Phédon de ce bienfait.
Philidan
Sans doute nos désirs auront un même effet Les Dieux en soient loués, nous verrons nos courages Unis en même temps par nos deux mariages Y consens-tu mon coeur ?
Éliante
Ton désir est le mien.
Philidan
Que cette nuit m'oblige et me promet de bien.
Nicandre
Remettez ce discours et finissons l'affaire Il s'agit moins ici de parler que de faire.
Éraste
Les corps n'ont déjà plus d'ombres ni de couleur Allons dans le repos perdre notre douleur.
Phedon
Allons que de nos chants tout le Hameau résonne Que d'un Myrte amoureux votre chef se couronne ; Que les jeux, les festins, et les ballets encor De cet Âge de fer fassent un Siècle d'or : Que désormais nos sens loin des traits de l'envie Goûtent parfaitement les douceurs de la vie Et qu'un docte travail tant de fois mérité Consacre votre histoire à l'immortalité.