Tragi-comédie · 1649 · 5 actes

Le prince fugitif

de Balthazar Baro

Représentation
≈ 1 h 31
Distribution
2 femmes, 6 hommes
Répliques
335
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Philoxandre H 75 ≈ 26 min 6
Archestrate F 88 ≈ 19 min 6
Roi N 66 ≈ 19 min 5
Orphise H 21 ≈ 8 min 6
Alceste H 21 ≈ 7 min 6
Lucinde F 39 ≈ 6 min 4
Clyton H 14 ≈ 2 min 4
Acante H 3 ≈ 1 min 1
Apollonie N 3 ≈ 1 min 1
Arcylas H 4 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Philoxandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Archestrate absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Roi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Orphise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alceste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucinde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clyton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Acante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Philoxandre, Clyton

Philoxandre

Dis-tu que ce barbare investissant la ville A brûlé ta maison, ou plutôt mon asile ?

Clyton

J'en ai vu jusqu'aux Cieux les flammes s'élever. Le torrent de mes pleurs n'a pu la conserver, Et si votre pitié, grand Prince...

Philoxandre

Ah ! Je te prie Tiens mon rang plus secret, il y va de ma vie, Pour peu que ton repos au mien soit attaché, Fais si bien, cher Clyton, que mon nom soit caché.

Clyton

Pourquoi ?

Philoxandre

Le fier Tyran dont j'éprouve la haine, Compte entre ses parents le Prince de Cyrène, Qui, m'ayant eu chez soi, pour s'en justifier Croirait être obligé de me sacrifier : Si tu veux donc me faire une grâce infinie Ne prononce jamais le nom d'Apollonie, Puisqu'enfin je ne puis sans un prompt repentir Faire briller ici la Couronne de Tyr. Hélas...

Clyton

Vous soupirez.

Philoxandre

Oui, Clyton, je soupire. Mais.

Clyton

Quoi, mais, achevez, vous me pouvez tout dire ; Après ce que j'ai su que me doit-on celer ?

Philoxandre

Dis qu'après tes bienfaits, Clyton, je dois parler, Tu m'as sauvé la vie, il faut le reconnaître, Et que de mon destin tu sois deux fois le maître. Apprends donc en deux mots la rigueur de mon sort, J'ai trouvé le naufrage où je cherchais le port, Par un coup de tempête, à mon âme imprévue, Contre un écueil vivant ma raison s'est perdue, Et pour comble des maux que j'ai déjà soufferts Quand j'ai cru d'être libre on m'a donné des fers.

Clyton

Vous êtes prisonnier ?

Philoxandre

Je le suis d'Archestrate, Cette rare beauté qui me tue et me flatte A des traits dans les yeux si doux et si puissants Que je leur ai cédé l'empire de mes sens : Mais hélas tant s'en faut que j'ose en sa présence Donner de mes désirs la moindre connaissance, Qu'à peine, éloigné d'elle, ai-je pu librement Prêter à ma douleur un soupir seulement.

Clyton

Que craignez-vous ?

Philoxandre

Le Roi, mes Rivaux, elle-même, Elle, qui jugeant mal de cette ardeur extrême, Et croyant que je sors des termes du devoir Me défendrait l'honneur et le bien de la voir.

Clyton

Que prétendez-vous donc ?

Philoxandre

Parmi les Gentilshommes Qui composent l'éclat de la Cour où nous sommes, Les devoirs assidus, et les soins que je rends Ont les regards du Roi les moins indifférents ; Deux ou trois actions m'ont donné l'avantage De passer près de lui pour homme de courage, Et j'y veux, si je puis, tant d'honneur acquérir Qu'il ait de quoi me craindre, ou de quoi me chérir. Alors, mais il s'avance.

Scène 2

Roi, Arcylas, Alceste

parlant à Arcilas

Roi

Est-il hors de Cyrène ?

Arcylas

Non, Sire, on l'a trouvé.

Roi

C'est assez, qu'on l'amène. Alceste, pardonnez à ma juste douleur Si je blâme aujourd'hui ces marques de valeur ; De vouloir dans un duel exposer sa personne C'est trahir mon espoir, c'est blesser ma Couronne Que je vois chancelante, et prête à succomber Sous les mêmes efforts qui vous feraient tomber. Assez d'autres sujets pressent le témoignage De votre affection et de votre courage, Cette ville attaquée, et ses murs investis, Offrent de quoi saouler vos sanglants appétits.

Alceste

Et si ce dessein a pu troubler votre âme, Orphise en doit porter et la honte et le blâme : Il a fait la querelle, et j'atteste les Dieux Que j'allais à regret perdre ce furieux : Mais, Sire, vous savez où l'honneur nous convie, Comme il est au-dessus des biens et de la vie Il est si délicat, si facile à périr Et pour peu qu'on le blesse, il fait tout pour guérir.

Roi

Je sais : mais à nos yeux Orphise se présente.

Scène 3

Roi, Orphise

Roi

Enfin ma vigilance a trompé votre attente, Et le Ciel ennemi d'un projet inhumain Vous ôte pour ce coup les armes de la main : Ne dissimulez plus, j'ai su votre querelle, Mais si mon intérêt peut prévaloir sur elle, Ce que vous me devez vous parle de changer L'ardeur de vous détruire au soin de me venger.

Orphise

Sire, si j'ai failli ma flamme a fait mon crime, Flatté comme je suis d'un espoir légitime, Je fais comme un torrent qui se plaît à briser L'obstacle qu'à sa chute on tâche d'opposer : Je ne le cache point, un rival m'importune, Non pour être pareils de sang et de fortune, Mais pour voir un captif sous de mêmes liens Élever ses désirs où je porte les miens.

Roi

Arrêtez ce transport dont votre âme est saisie, Ne vous regardez plus d'un oeil de jalousie, Car enfin, où tendrait ce combat entrepris ? Pensez-vous qu'Archestrate en dût être le prix ? Elle dépend de moi, non du sort de vos armes, Il faut pour l'acquérir moins de sang que de larmes, Ou s'il en faut du sang il ne vous est permis D'en puiser autre part que chez mes ennemis ; C'est là qu'il faut cueillir des lauriers dignes d'elle, À ce noble devoir la gloire vous appelle, Mais que veut ce soldat que ma fille conduit ?

Scène 4

Archestrate, Roi, Soldat, Orphise, Alceste, Philoxandre

Archestrate

Sire, apprenez l'état où le sort nous réduit, Osmond cet orgueilleux qui du sceptre s'empare Prétend vous accabler sous l'effort qu'il prépare, Glorieux comme il est des triomphes passés, Et d'un nombre infini de soldats amassés, Il vient pour couronner ses injustes conquêtes Par le sac de Cyrène, et le prix de nos têtes.

Roi

As-tu vu sa démarche ?

Soldat

Il s'avance à grands pas.

Roi

C'est l'ordre de la guerre, et l'effet des combats Dont le succès sinistre, et fatal à ma gloire, Le presse d'achever ma perte, et sa victoire. Mais le sort peut changer, Cyrène a des guerriers Qui peuvent de son front arracher les lauriers, Et pour peu que le Ciel en veuille à l'injustice Le trône qu'il prétend sera son précipice. Il est bon toutefois qu'en des termes pareils Un Roi se détermine aux plus sages conseils. Orphise, et vous Alceste en qui je me propose De trouver la défense et l'appui de ma cause, J'appelle à mon secours votre fidélité, Parlez, que dois-je faire en cette extrémité ?

Orphise

Ô Dieux ! Sur ce sujet faut-il qu'on délibère, Sire, tout contribue au bonheur que j'espère, Puisque cet insolent qui pense triompher S'approche de la main qui le doit étouffer. Pour cela permettez qu'au front de cette armée Que vos derniers malheurs ont ici renfermée, Mon bras aille écraser ce funeste serpent Dans le propre venin que sa haine répand. Par les justes efforts d'une prompte vengeance Osmond verra sa perte, et votre délivrance, Il verra foudroyer ses bataillons épais, Et naître de leur sang l'abondance et la paix. Grand Prince accordez-moi cet illustre avantage De produire un effet d'amour, et de courage, De délivrer Cyrène, ou pour en parler mieux De venger Archestrate, et d'essuyer ses yeux.

Alceste

Sire, ce sentiment répond à ma pensée, Mais le soin de venger Archestrate offensée, Et de porter la mort au sein des ennemis À nul autre qu'à moi ne doit être remis. C'est de moi que Cyrène attend cette merveille, Tu le peux mon amour, ta force est sans pareille, Et l'on ne peut m'offrir murs, remparts, ni fossés, Qui sous tes étendards ne se trouvent forcés. Animé des beaux yeux qui font toute ma gloire J'irai des bras d'Osmond arracher la victoire, Et de son attentat justement irrité J'irai punir l'orgueil où l'ingrat s'est porté.

Roi

Je lis dans votre coeur ce qu'exprime la bouche, De votre affection cette marque me touche, Elle flatte mes sens, mais cet emploi fameux De tous deux désiré, ne peut être à tous deux. Philoxandre ? On ne peut sans espèce de crime Négliger un conseil dont je dois faire estime, Donne-moi ton avis, que dois-je exécuter ? Tu sais le différend que l'on vient d'agiter.

Philoxandre

Sire, je sais qu'Osmond en veut à votre Empire, Et puisque mon devoir me force de le dire, Je sais que les combats par les vôtres tentés Ont de votre disgrâce enflé ses vanités : Oui, depuis que les flots de l'inconstant Neptune Ont à votre personne attaché ma fortune ; J'ai vu dans quel état vous ont enfin réduit Et l'heur qui l'accompagne, et celui qui vous fuit. Mais, Sire, il faut tenter un dessein légitime, Il faut des souverains pratiquer la maxime, Et chercher de vos maux la prompte guérison, Sans vouloir de vos murs faire votre prison. Quoi ? Souffrir lâchement qu'au milieu de Cyrène Un insolent vainqueur en triomphe vous traîne, Et qu'ayant usurpé le trône de leurs Rois À vos peuples soumis il impose des lois ! Ah ! Sire, détournez ce péril qui m'étonne, Il en faut, s'il se peut, sauver votre Couronne, Ou si d'un ennemi l'indomptable bonheur Veut que vous la perdiez, la perdre avec honneur. C'est donc mon sentiment qu'assisté d'une armée Par l'objet de son Prince à mieux faire animée Votre Majesté cherche un moyen glorieux Ou de chasser Osmond, ou de quitter ces lieux : Vous pouvez autre part rencontrer un asile, Et laissant la Princesse à défendre la ville Revenir plus puissant faire un dernier effort, Et près d'elle trouver la victoire ou la mort. Voilà ce que je pense.

Roi

Ah ! Conseil légitime.

Archestrate

Mais conseil dangereux.

Roi

Mais conseil magnanime.

Archestrate

Vous exposer Seigneur !

Roi

Il le faut, je le veux, Et toi dont la pensée a secondé mes voeux Pour le prix d'un conseil si juste.

Archestrate

Et si funeste.

Roi

Je te laisse en dépôt tout le bien qui me reste, Je te laisse avec elle une ville à garder, Défends-la, s'il le faut, mais sans rien hasarder, Le temps est nécessaire à l'effet où j'aspire, Et ce temps ménagé peut sauver mon Empire.

Philoxandre

Mais, Sire.

Roi

Je l'ai dit, ne me réplique point.

Philoxandre

Vous pouvez tout sur moi.

Roi

Je n'en veux que ce point, Et je t'accuserai d'aimer peu mon service, Si ta fidélité ne me rend cet office. Et vous mon seul refuge, enfin voici le jour Où Mars doit préparer un triomphe à l'Amour. Dans le fameux combat où ce Dieu nous appelle Celui qui produira l'action la plus belle Sera de la Princesse unique possesseur, Et d'un trône affermi le juste successeur. Oui, Princes, nous joindrons son coeur et ma couronne À ces fameux lauriers que la victoire donne, Mais qui succombera sous l'effort d'un vainqueur Qu'il n'espère jamais ni Couronne, ni coeur.

Orphise

Cette loi me ravit.

Alceste

Bien loin qu'elle m'offense, Comme elle est mon désir, elle est mon espérance.

Roi

Allons donc où l'honneur nous presse de courir.

Archestrate

Ah ! Funeste départ qui me fera mourir.

Roi

Allons fouler aux pieds l'orgueil des Adversaires, Et donner pour cela les ordres nécessaires.

Scène 5

Philoxandre, Archestrate

Philoxandre

Vous partez mécontente ?

Archestrate

Ah ! Cruel, laisse-moi ?

Philoxandre

Vous fuyez !

Archestrate

Oui barbare, et tu sais bien pourquoi. Après ce beau conseil, que veux-tu que j'espère ? Je ne dois qu'à toi seul la perte de mon père.

Philoxandre

Avant que me blâmer, voyez ce que j'ai pu, Lui donnant ce conseil j'ai fait ce que j'ai dû, Et j'eusse en le flattant d'un contraire langage Blessé ma conscience et trahi son courage. Je sais que la nature a des droits bien puissants, Je les ai violés, vengez-vous j'y consens. Mais dites pour le moins en voyant mon supplice, C'est le sang qui le perd, et non pas la justice.

Archestrate

Me privant pour jamais et d'un père et d'un Roi, De même que le sang la justice est pour moi, Qui n'en saurait tirer de vengeance si dure Qu'elle ne soit encore au-dessous de l'injure.

Philoxandre

L'honneur et le devoir, ont fait mon attentat, Mais soit qu'il ait blessé vos plaisirs, ou l'État, Je vais vous épargner par un soin légitime La peine d'imposer une peine à mon crime. Ne remettez qu'à moi ce rude châtiment, Il est prêt, Archestrate, en voici le moment, Puisqu'il faut vous quitter, et perdre l'espérance De recouvrer chez vous ma première innocence.

Archestrate

Me quitter !

Philoxandre

Oui, Madame, un dessein glorieux Veut que ce criminel s'éloigne de vos yeux, Il veut que ce coupable exécute en personne Les funestes conseils que son audace donne, Et que dans les périls qu'il vous préparés Il trouve enfin la mort que vous lui désirez.

Archestrate

Moi, désirer ta mort, ah ! Soupçon qui me fâche, Peux-tu me présumer si barbare, ou si lâche ? Cruel fais d'Archestrate un meilleur jugement, Ta vie est au-dessous de mon ressentiment, Et bien qu'à ma colère elle soit exposée Ma colère méprise une vengeance aisée. Non, non, suis le chemin que le Roi t'a prescrit, Seconde son courage, avecque ton esprit ; Tandis que son acier brillera dans la plaine Fais briller ta conduite au milieu de Cyrène, Et si jamais ton coeur montra quelque vertu Relève en t'élevant tout un peuple abattu. Quoi, tu ne réponds rien ? Qui te ferme la bouche ? Voudrais-tu négliger un salut qui me touche ? Parle, suis-je un dépôt indigne de tes soins ?

Philoxandre

J'en prends votre mérite et vos yeux à témoins. Mais, Madame, une loi secrète et souveraine Me force de quitter Archestrate et Cyrène ; Y vivre est un bonheur que le Ciel m'interdit, Et pour m'y retenir le Prince en a trop dit. Allez d'autres que moi donneront dans la ville Un ordre plus puissant, un ordre plus utile, Et quelque grand malheur qui la pût menacer Vous portez dans les yeux des traits pour le chasser. Permettez-donc, Madame, et je vous en conjure, Par tout ce qui peut vaincre une âme la plus dure, Permettez que je cueille un peu de ces lauriers Dont se va couronner le front de vos guerriers. Consentez...

Archestrate

C'est assez, j'aime ta résistance, J'aurais trouvé du crime en ton obéissance, Cyrène est un séjour que l'honneur t'interdit, Et pour t'y retenir le Prince en a trop dit. Je ne résiste plus, ami, va, vois, surmonte, Couvre l'ingrat Osmond d'une éternelle honte, Et punissant l'orgueil qu'il ose témoigner Étouffe dans son coeur le désir de régner. Lance jusqu'à ce traître un éclat de tonnerre, Fais rougir de son crime et son front et la terre, Porte cent coups mortels dans cet indigne flanc, Et songe qu'un Empire est le prix de son sang : Montre dans ce combat où la gloire t'engage Qu'on peut tout espérer quand on a du courage, Et qu'un bras qui n'a point de sceptres à porter En peut bien acquérir, s'il en peut mériter. Va, puisque t'arrêter est un coup impossible, Souviens-toi seulement dans ce moment terrible, Où l'air retentira de tes coups furieux, De ménager des jours qui nous sont précieux, Mêle au soin d'attaquer celui de te défendre, Et ramène vainqueur mon père et Philoxandre.

Philoxandre

J'y ferai mon effort, mais avant que partir Si je vous ai déplu voyez mon repentir, Les pleurs et les soupirs où mon coeur s'abandonne Demandent un pardon.

Archestrate

Adieu je te pardonne.

Acte II

Scène 1

Archestrate, Lucinde

Archestrate

Ah ! Ne me retiens point.

Lucinde

Madame, pardonnez Si j'ose demander pourquoi vous revenez, Vous descendez bientôt.

Archestrate

Lucinde, je me lasse, L'occupe qui voudra, j'abandonne la place. Cet objet, ce spectacle horrible et furieux Offense également mon esprit et mes yeux ; Blâme-moi si tu veux de manquer ce courage, Je te dis mon humeur, j'abhorre le carnage.

Lucinde

Quel plaisir toutefois du haut de cette Tour De voir naître la nuit dans le milieu du jour, Et du Soleil naissant obscurcir la lumière Par un brouillard formé de traits et de poussière : Quel plaisir de revoir cet Astre flamboyant Se faire d'un armet un miroir ondoyant, Et déployant au jour ses couleurs éclatantes, Peindre mille Soleils sur des armes brillantes.

Archestrate

Je ne m'étonne pas si ton âme s'y plaît, Où que tourne le sort elle est sans intérêt ; Mais à deux passions la mienne assujettie Croit faire du combat la meilleure partie, Les cris de tant de morts sous le fer expirants La blessent à la fois de cent coups différents, Elle brûle, elle tremble, et n'est pas moins atteinte Des traits de la pitié, que de ceux de la crainte.

Lucinde

La crainte ?

Archestrate

Pour mon père.

Lucinde

Et la pitié ?

Archestrate

Pour tous.

Lucinde

Vous étendez bien loin un sentiment si doux, Sans choix ? Vous me trompez.

Archestrate

N'en sois pas offensée, Et puisqu'il faut t'ouvrir le fonds de ma pensée, Sache qu'à deux objets mon âme se restreint, C'est pour eux qu'elle espère, et pour eux qu'elle craint.

Lucinde

Si tous deux ont sur vous un pareil avantage, La Nature et l'Amour font ce juste partage, Ces deux Divinités touchent également, C'est-à-dire qu'Alceste et le Roi...

Archestrate

Nullement. Alceste : qu'as-tu dit ?

Lucinde

Si je me suis méprise C'est donc en vous nommant Alceste pour Orphise.

Archestrate

Orphise encore moins.

Lucinde

Qui donc ? Je ne vois pas D'autre objet dans la Cour digne de vos appas, Ces Princes pour vous plaire ont quitté leur patrie, Vous êtes le sujet de leur idolâtrie, Et sans faire les vains ils peuvent espérer Qu'à toute autre personne on les doit préférer.

Archestrate

Ah ! Que tu connais mal ce que peut le mérite, Comme leur passion leur recherche m'irrite, Tandis que leur esprit par l'amour échauffé Disputait la victoire, un tiers a triomphé.

Lucinde

Ce discours est obscur.

Archestrate

Quoi tu ne peux m'entendre ?

Lucinde

Il faut s'expliquer mieux.

Archestrate

Connais-tu Philoxandre ?

Lucinde

Je le vois tous les jours.

Archestrate

Mais le connais-tu bien ?

Lucinde

J'en fais beaucoup de cas, j'aime son entretien, Et crois que pour prétendre de hautes fortunes Il a des qualités qui ne sont pas communes, Mais d'aller jusqu'à vous, il peut tout hors ce point.

Archestrate

Dès là n'en parlons plus, tu ne le connais point, Pour te dire en deux mots ce que j'en imagine, Je crois qu'à sa vertu répond son origine, Et sache, s'il ne porte un visage menteur, Qu'il est grand de naissance aussi bien que de coeur. J'observe dans ses yeux je ne sais quoi d'illustre, Tout autre comparé ne lui sert que de lustre, Ses discours relevés comme ses actions Excitent dans les coeurs de justes passions ; Instruit comme je crois dans l'école des Princes, Il sait l'art de régir les coeurs et les Provinces Il sait ce qu'il faut suivre, et ce qu'il faut blâmer, En un mot il sait tout jusqu'à se faire aimer.

Lucinde

Je ne m'informe point de ces hautes sciences Où ce fameux esprit porte ses connaissances, Mais voyant aujourd'hui combien vous l'estimez Je dis qu'il en sait trop s'il sait que vous l'aimez.

Archestrate

Il ne le saura point, l'amour que je lui porte Trouve dans mon devoir une chaîne trop forte.

Lucinde

Un soupir le peut dire.

Archestrate

Un soupir ? Je promets Qu'il serait le dernier que je ferais jamais.

Lucinde

Clyton, ce bon vieillard dont le soin favorable Le tira d'un état triste et misérable, Sait-il point sa naissance ?

Archestrate

Il faudrait l'éprouver.

Lucinde

Il est dans le Palais.

Lucinde sort.

Archestrate

Tâche de le trouver, Mais ne sois qu'un moment. Dieux, ô dieux de justice Si mon feu vous déplaît creusez mon précipice, Et s'il est innocent sauvez qui l'a produit, Et retirez son nom des ombres de la nuit. Déjà ?

Scène 2

Lucinde, Archestrate, Clyton

Lucinde

Je l'ai trouvé dans ce premier passage Tout triste et tout tremblant.

Archestrate

Il craint pour son ouvrage. Approche, bon vieillard, par la foi que tu dois À cette majesté dont éclatent les Rois, Ne me déguise rien, connais-tu ?

Clyton

Qui, Madame ?

Archestrate

Celui dont tes bontés ont prolongé la trame, Et qui depuis trois mois dans Cyrène est venu ?

Clyton

Philoxandre ?

Archestrate

Oui, Clyton.

Clyton

S'il vous est inconnu Par quel moyen, Madame, aurais-je pu connaître Dans quel endroit du monde il a tiré son être ?

Archestrate

Lorsqu'à ce malheureux ton secours fut ouvert, Quels étaient les habits dont il était couvert ?

Clyton

Il les avait quittés pour venir à la nage Gagner le même écueil qui causa son naufrage. Par bonheur ma fenêtre ouverte en ce moment Laissait aller mes yeux jusqu'à cet élément, Voyant donc ce dépôt que la mer semblait rendre, Je pris une chaloupe et j'y mis Philoxandre.

Archestrate

Quel parut son esprit dans son adversité ?

Clyton

Tel qu'un ferme rocher contre un flot irrité, Sa bouche ne poussa ni plainte ni menace, Et son coeur fut encor plus grand que sa disgrâce. Dieux que ne dit-il point de l'injure des flots, De l'effroi qui saisit l'âme des matelots, De la fureur des vents, de l'effort du tonnerre, De ses mâts abattus et brisés comme verre, Des nuages crevés, de leurs feux nonpareils, Et d'une obscure nuit qui dura trois Soleils. Il vit cent et cent fois la pointe de ses voiles Du centre de la terre aller jusqu'aux étoiles, Enfin pour achever, il vit tous ses vaisseaux Céder à la tempête et périr sous les eaux.

Archestrate

J'en déplore le sort, mais ma Lucinde écoute Le Soleil nous paraît au milieu de sa route, Et personne ne vient me parler du combat. Ah ! Je le vois lui-même, ô Dieux le coeur me bat. Et bien ?

Scène 3

Philoxandre, Archestrate, Clyton

Philoxandre

Consolez-vous, Princesse toute belle, J'accours vous apporter une grande nouvelle.

Archestrate

Quoi ? Mon père revient ?

Philoxandre

Tout chargé de lauriers. L'insolence d'Osmond funeste à ses guerriers, Fatale à son État, et fatale à lui-même, A fléchi sous le poids d'un châtiment suprême : On voit par son orgueil pour jamais abattu Ce que peut la justice avecque la vertu, Enfin, comme son corps, le corps de son armée N'est plus qu'un peu de cendre, ou qu'un peu de fumée.

Archestrate

Ne me flattes-tu point d'un espoir décevant ? Nos ennemis sont morts, et mon père est vivant, Se peut-il, Philoxandre ?

Philoxandre

Oui, j'ai vu cet infâme Perdre en même temps l'espoir, le sang et l'âme. Mais pour ne mentir point, les efforts qu'il a faits Ont produit aujourd'hui de funestes effets, Et je puis assurer que jamais dix batailles N'ont fourni de matière à tant de funérailles. La frayeur et la mort allaient de tous côtés, Tantôt à pas tardifs, tantôt précipités, Tandis que la victoire en pompe descendue Entre les deux partis demeurait suspendue : Enfin par un bonheur tant de fois désiré, Et par un coup du Ciel justement espéré Osmond ayant versé pour terminer vos peines Tout le fiel et le sang qu'il avait dans les veines, On a vu tout d'un coup ses escadrons plier, Et sans qu'aucun fuyard ait pu se rallier, Pour vous laisser jouir d'une victoire entière Ils ont fait de nos champs un ample cimetière. Le Roi voulant sauver par ses rares bontés Ce qui reste vivant des ennemis domptés Fait cesser le carnage, et vient par sa retraite Rendre comme vos yeux votre âme satisfaite. Mon zèle cependant a prévenu ses pas.

Archestrate

Sage et parfait ami que ne te dois-je pas ? Et quelle récompense assez grande, assez digne Peut jamais égaler cette faveur insigne. Demande.

À part.

Philoxandre

Permettez, Madame, Ah ! Que fais-tu ? Regarde tes malheurs, et qu'elle est sa vertu.

Archestrate

Quoi ? Poursuis.

Philoxandre

Permettez qu'un éternel silence À ce Prince vainqueur cache mon imprudence ; Ne lui témoignez pas que pour aller aux coups Mon honneur m'ait forcé de m'éloigner de vous, Ni que je sois venu du bruit de ses merveilles Charmer également votre âme et vos oreilles. Aussi bien n'ai-je fait que le suivre des yeux, Et bien loin d'imiter ses exploits glorieux, De m'attacher à lui, d'être comme son ombre, À peine en ce combat ai-je servi de nombre, À peine un ennemi de son sang a mouillé L'habit que j'avais pris, et que j'ai dépouillé.

Archestrate

Je le veux, Philoxandre, il faut te satisfaire, Depuis assez longtemps je sais l'art de me taire, Mais j'entends quelque bruit.

Philoxandre

Madame c'est le Roi.

Elle sort.

Archestrate

Courons à sa rencontre.

Philoxandre

Ah ! Clyton, jure-moi De ne me point cacher qu'elle est cette aventure, Ne m'as-tu point trahi, parle ?

Clyton

Non, je le jure.

Philoxandre

J'en veux être éclairci, mais je les vois venir, Cherchons un lieu plus propre à nous entretenir.

Scène 4

Roi, Archestrate, Alceste, Orphise

Roi

Arrête, enfin le cours de ces larmes de joie, Dans les maux et les biens que le Ciel nous envoie Un coeur est peu constant qui se laisse saisir, Ou de trop de douleur, ou de trop de plaisir.

Archestrate

Vouloir que je rejette un penser qui me flatte, C'est chercher trop de force en l'esprit d'Archestrate, Elle veut que ses yeux mêlent en même jour Les larmes du départ aux larmes du retour. Quoi ? Vous voir triomphant et n'être pas atteinte D'un mouvement contraire à ma première crainte, Ce serait exiger de l'état où je suis Et plus que je ne dois, et plus que je ne puis.

Roi

Ce triomphe obtenu n'est rien en apparence, J'ai fait dans le combat beaucoup moins qu'on ne pense, Un démon inconnu parmi nous se coulant A tout seul soutenu cet État chancelant, Par le secours puissant de cette main hardie Osmond a vu punir sa noire perfidie, Déchoir ses vains désirs de leur superbe rang, Et noyer son espoir dans les flots de son sang. Parmi des faits guerriers si dignes de l'Histoire Ces Princes ont de même éternisé leur gloire, Assistés doublement et de Mars et d'Amour Ils ont sauvé l'État, et m'ont rendu le jour. Pensez-y désormais, mon aimable Archestrate, Prends part à ce bienfait, et n'en soit point ingrate, Écoute leurs soupirs, récompense leurs voeux, C'est ce que tu leur dois, et c'est ce que je veux.

Archestrate

Je sais que l'on ne peut, sans faire une injustice, Laisser sans récompense un si rare service ; Mais pour le reconnaître on ne devrait songer Qu'à leur donner un prix qui se pût partager : Si leur ambition aux richesses aspire Vous pouvez épuiser les trésors de l'Empire, Mais, Seigneur, tout le monde est d'accord de ce point Que le sceptre et le coeur ne se divisent point.

Alceste

Sire, cette Princesse en miracles féconde A prononcé l'Arrêt le plus juste du monde, Ses grâces qu'un Amant ne saurait trop priser Ne sont pas un butin qu'on doive diviser, Il faut, et c'est un mal qui n'a point de remède, Que nul ne la mérite, et qu'un seul la possède. C'est trop pour un mortel que de la rechercher, Je ne vois rien en moi qui la puisse toucher. Mais je crois si quelqu'un a droit de la prétendre, Que ce droit est un bien qu'on ne peut me défendre, J'y fonde mon espoir, et fais voeu de périr Si mon affection ne la peut acquérir.

Orphise

Prince victorieux, c'est en vain qu'on agite S'il est dans l'Univers quelqu'un qui la mérite, Ses rares qualités par un charme apparent Ont déjà décidé ce fameux différend : Il ne s'agit donc plus, Sire, que de résoudre Qui dans le champ de Mars dans le sang et la poudre, Dans l'horreur d'un combat de triomphes suivi Ou d'Alceste ou de moi vous a le mieux servi : Cette condition de tous deux acceptée Trouve dans ce moment la chose exécutée, Vous pouvez prononcer quel sera notre sort, C'est de là que j'attends ou la vie ou la mort.

Roi

Tout ce que votre bras a fait dans mon armée Je l'ai su par mes yeux ou par la Renommée, Mais plus je le balance, et plus son juste poids Ôte à mon jugement la liberté du choix : Je sais bien toutefois qu'il faut vous satisfaire, Aussi l'Astre qui luit dessus notre hémisphère N'en retirera point ses rayons éclatants, Qu'un décret solennel ne vous rende contents.

Archestrate

Donner si peu de terme à m'y pouvoir résoudre, Ah ! Seigneur, cet arrêt est pis qu'un coup de foudre, M'ayant donné la vie éloignez mon trépas, Et sans vouloir m'ouïr ne me condamnez pas, Goûtez avec plaisir le fruit d'une victoire Qui vous rend le repos, qui vous comble de gloire, Mais qu'un jour si brillant ne devienne pas noir Par votre violence, ou par mon désespoir : Que j'aurai peu de part au bonheur de Cyrène Si de votre salut on voit naître ma peine, Et que vos soins pour moi seront mal témoignés Si je deviens esclave alors que vous régnez. De l'État et de moi le sort est dissemblable, Il veut le plus vaillant, je veux le plus aimable. C'est un peu d'exercice à ces deux combattants, Et pour faire ce choix je demande du temps.

Roi

Du temps ? N'espère pas d'en tirer avantage, Tu connais leur mérite autant que leur courage, Pour juger toutefois du prix de tes amants Je veux bien t'accorder quelque peu de moments, Je me rends, Archestrate, au pouvoir de tes larmes. Cependant chers Amis allons quitter nos armes, Et pousser jusqu'aux Cieux sous l'odeur des encens Mille sacrés témoins du plaisir que je sens.

Acte III

Scène 1

Alceste, Orphise

Alceste

J'y rêve comme vous, mais plus je me consomme À chercher un Héros pareil à ce grand homme, Moins je trouve d'exemple à ses rares exploits, Mars parut moins terrible et moins fier mille fois Lorsque...

Orphise

N'en parlons plus, quittons cette manie, Comme nous les États ont chacun leur Génie Qui veille à leur défense, et sans doute aujourd'hui Le Démon de l'Empire a combattu pour lui.

Alceste

Que le nôtre ou le sien ait produit ce miracle, Si la valeur d'Osmond n'eût trouvé cet obstacle, Nous serions dans ses fers, ou nous ne serions plus.

Orphise

Alceste, ces discours me semblent superflus, Imitons le Pilote échappé du naufrage, Il se moque des flots, il se rit de l'orage, Et s'abandonnant tout au bien dont il jouit, Plus il eut de frayeur, plus il se réjouit. Enfin, puisque le Prince a banni de notre âme La haine qui naissait de notre seule flamme, Et qu'il fait compatir nous ayant bien remis Ces titres opposés de rivaux et d'amis, Ouvrons un peu nos coeurs, mais n'usons plus de feinte, Et pour me confirmer le sujet de ma crainte Confessez qu'Archestrate a d'un oeil plus humain Vu fumer les Encens offerts de votre main ; Vous êtes son désir, vous êtes ses délices, Les faveurs sont pour vous, et pour moi les supplices.

Alceste

Renversez tout cela, dites qu'elle a pour vous Un coeur plus favorable, et des regards plus doux ; Vous êtes de ses voeux la plus chère espérance, Les peines sont pour moi, pour vous la récompense.

Orphise

Jamais cette beauté n'a payé mes respects Que de discours forcés, ou de termes suspects.

Alceste

Jamais je n'ai connu qu'elle eût au fond de l'âme Aucun ressentiment de ma discrète flamme.

Orphise

N'avez-vous rien tenté pour vaincre sa rigueur ?

Alceste

J'ai tout fait, j'ai tout dit pour m'en rendre vainqueur, Mais inutilement.

Orphise

J'ai tout osé de même Pour vaincre ses mépris et sa rigueur extrême, Mais inutilement.

Alceste

Pour la dernière fois Je m'en vais consulter l'oracle de sa voix. Mais tâchons de savoir ce que fait la Princesse. Lucinde vient ici.

Scène 2

Alceste, Lucinde, Orphise

Alceste

Peut-on voir ta Maîtresse ?

Lucinde

Je le crois.

Orphise

Que fait-elle ?

Lucinde

Un dessein merveilleux, Elle trace d'Osmond les projets orgueilleux, Sous la fable de ceux qu'un éclat de tonnerre Fit rentrer tous fumants dans le sein de la terre. Là se verront dépeints ces superbes géants, Bien qu'à peine sortis de leurs gouffres béants, Qui d'un soin empressé portant roches sur roches Feront contre le Ciel leurs fatales approches, Là Jupiter riant de leur vaine fureur Se couvrira le front d'une feinte terreur, Puis lâchant tout d'un coup sa colère et sa foudre Fera de ces Titans une masse de poudre. Là pour avoir fini sa crainte et ses malheurs Elle vous portraira, mais avec des couleurs Qui des temps à venir mépriseront l'injure, Et ne mourront jamais qu'avecque la Nature.

Il sort.

Alceste

Que je suis redevable à ce noble désir ; Si sa bonté pourtant m'eût permis de choisir, J'eusse tenu sans doute à bien plus d'avantage De me voir dans son coeur que dedans son ouvrage ; Et bien que ce bonheur ne se puisse espérer, Puisque j'en ai le temps je vais l'en conjurer.

Orphise

Ah Lucinde !

Lucinde

Seigneur.

Orphise

Ah Lucinde ! Ah ma vie ! Si tu voulais un peu seconder mon envie, Si tu voulais, Lucinde, éloigner mon trépas, Qu'est-ce qu'en ta faveur je n'entreprendrais pas ? Confidente d'un coeur que le mien idolâtre, Tu peux me rendre maître en l'art de la combattre, Et malgré mes malheurs que tu peux étouffer, Tu peux me rendre maître en l'art de triompher. Fais-le donc ma Lucinde, et d'un soin pitoyable Favorise le sort d'un Prince misérable. Trouble de mon Rival les desseins amoureux, Et fût-il plus aimé, fais qu'il soit moins heureux. Si pour une faveur j'en ai mille à te rendre, Juge après ce bienfait ce que tu dois attendre.

Lucinde

Vouloir par des présents me vaincre ou me lier, C'est de votre mérite un peu se défier, Si je pouvais toucher ce courage de glace Je ne regarderais promesse ni menace, Et pour tirer de moi toute sorte d'efforts, Vos vertus pourraient plus que non pas vos trésors : Mais le coeur d'Archestrate est un fort imprenable, Elle a pour le défendre un garde inexorable.

Orphise

Quel ?

Lucinde

Sa propre vertu qui lui donne pour loi D'accommoder son âme aux sentiments du Roi ; Rendez-le favorable à votre amour fidèle, En triomphant de lui vous triompherez d'elle, Voilà tout le conseil que je puis vous donner, Adieu je suis forcée à vous abandonner.

Orphise

Sitôt.

Elle sort.

Lucinde

J'ai trop tardé, je crains qu'on ne m'attende, Une petite affaire autre part me demande.

Orphise

Juste Ciel, mais Alceste est déjà de retour. Et bien vous revenez plein de gloire et d'amour.

Scène 3

Alceste, Orphise

Alceste

Je reviens tout confus.

Orphise

La cause ? On la peut dire.

Alceste

On se rit de nos voeux et de notre martyre, Archestrate nous joue, et feint adroitement De craindre l'esclavage où languit son amant. À peine elle m'a vu qu'elle s'est retirée, Et cédant à l'aigreur dont elle est inspirée, Maintenant qu'elle goûte un repos assuré Elle songe à bannir ceux qui l'ont procuré.

Orphise

Trop de présomption pourrait bien la séduire, Qui sait l'art d'élever, sait bien l'art de détruire : Si son père nous force à venger un affront, Quelque ombre de lauriers qui lui couvre le front, Il faut qu'il craigne un bras sans qui cette Couronne Gémirait aujourd'hui sous le joug qu'elle donne. Mais sans nous amuser à flatter un esprit Qui de nos passions se défend ou s'aigrit, Voyons le Roi.

Alceste

Voyons, ô l'heureuse rencontre ! Ne sortons point d'ici, le voilà qui se montre.

Scène 4

Roi, Philoxandre, Alceste, Orphise

Roi

Après ce nombre affreux d'ennemis surmontés, Crois-tu seul résister contre mes volontés ? Cesse de t'en défendre, il faut que tu demandes Quelque prix qui réponde à des faveurs si grandes ; Tes conseils ont sauvé le sceptre que tu vois, Et ne l'impute point à nos fameux exploits, Assez d'autres que toi, s'il faut croire aux Histoires, Par leur seule prudence ont gagné des victoires. Ne conteste donc plus, exprime tes désirs, De ta félicité je ferai mes plaisirs. Il n'est dans mes États de dignité si belle Que ton mérite encor ne soit au-dessus d'elle.

Philoxandre

Tout ce que je demande, et qu'on doit m'accorder C'est qu'il me soit permis de ne rien demander, Ou s'il faut malgré moi que je sois mercenaire, Je ne veux pour tout bien que le bien de vous plaire, Lui seul peut assouvir toutes mes vanités, Et là tous mes désirs se trouvent limités. Les trésors dont nos mains font des sources de crime, Ne sont pas un objet digne de mon estime, Je fuis les dignités, et sais que je ne puis Être plus malheureux, ni plus grand que je suis, Ces Princes sont tous seuls dignes de ce langage.

Roi

Je ne les voyais pas, et bien quel avantage Avez-vous obtenu ?

Alceste

Sire, cette beauté A fait un sacrifice à la sévérité, Par quel voeu secret qui la tient attachée Sa froideur envers moi ne s'est point relâchée, Au contraire...

Roi

Sans doute une honnête pudeur Dans votre impatience a passé pour froideur. Et vous ?

Orphise

Trop assuré de son humeur farouche Je n'ai voulu tenter ni son coeur ni sa bouche, Sa vertu m'est connue, extrême comme elle est, Il faut qu'elle se règle à tout ce qui vous plaît : Pour cela c'est à vous, Sire, que je m'adresse, Vous seul me tenez lieu de Maître et de Maîtresse.

Roi

Vous n'avez pu connaître où penche son esprit ?

Alceste

Ni soupir, ni regard, jamais ne me l'apprit.

Roi

Peut-être le respect en ce fait qui la touche A contraint son humeur et retenu sa bouche ; Par quelque stratagème apprenons son dessein, Et pour ouvrir son coeur servons-nous de sa main. Il faut que vos deux noms écrits dans mes tablettes Découvrent à nos yeux ses passions secrètes. Porte-les, Philoxandre, et fais qu'absolument Elle y marque celui qu'elle veut pour amant, Sous peine d'attirer une juste colère.

Philoxandre

Que je les porte, Sire.

Roi

Oui, si tu veux me plaire, Ton coeur et ton esprit éprouvés tant de fois M'obligeant à t'aimer, m'obligent à ce choix, Et sache qu'aujourd'hui cet illustre message N'est pas de mon estime un faible témoignage. Mais te trouves-tu mal tu changes de couleur, D'où vient cette triste et soudaine pâleur ?

Philoxandre

D'un fâcheux souvenir dont l'image me blesse.

Roi

Tu dois en ma faveur vaincre cette faiblesse, Mon amitié remet leur sort en ton pouvoir, Ne délibère plus, va, rends-nous ce devoir. Le Roi sort avec les deux Princes.

Philoxandre

Dure Commission, injuste obéissance, Éclate, Apollonie, ah ! C'est trop de silence, Exhale ta douleur, et fais-la retentir Du Palais de Cyrène aux murailles de Tyr. Appelle à ton secours cette illustre Couronne Riche des plus beaux droits que la naissance donne, Appelle à ton secours ces illustres Aïeux Qui confondent leur source à la source des Dieux. Enfin, parle si haut que ta voix entendue Ne laisse plus douter de l'ardeur qui me tue, Et que l'air tout rempli de ses tristes accents Disant ce que je suis, dise ce que je sens. Mais parler qu'ai-je dit ? Étouffons cette envie, Ménageons un peu mieux quelques restes de vie, Et n'abandonnons pas au gré d'un ennemi Un sang que les destins n'ont sauvé qu'à demi. Toutefois consentir qu'on me vole Archestrate Sans que je la dispute, ou sans que je combatte, Et que par la rigueur d'un message fatal Je l'immole moi-même aux désirs d'un rival ! Que je la perde ! Ô Dieux, détournez cet outrage, Exécute plutôt ce qu'inspire la rage, Meurs, Prince misérable, achève tes travaux, Mais trouve dans ta mort la mort de tes rivaux ; Et ta juste vengeance une fois assouvie Nomme quel fut le bras qui leur ôta la vie. Mais quand je parlerai, quels seront mes témoins ? Clyton sera-t-il cru ? Philoxandre ? Bien moins, Et je ne trouverai dans ce dessein funeste Qu'un naufrage assuré de l'espoir qui me reste. À quoi donc se résoudre ou pencher désormais, Si je parle je meurs, je meurs si je me tais, Et dans ce dur combat ; mais voici la Princesse.

Scène 5

Archestrate, Philoxandre, Lucinde

Archestrate

Ainsi mon défenseur au besoin me délaisse ?

Philoxandre

Moi, Madame ?

Archestrate

Toi-même, on t'excuse pourtant, Et bien que ton secours fût assez important, Sans lui j'ai su combattre une âme ambitieuse, Et sortir du combat saine et victorieuse.

Philoxandre

Je ne sais quel combat votre esprit a rendu, Ni de quoi votre coeur s'est si bien défendu.

Archestrate

Deux mots te l'apprendront, Alceste, c'est tout dire.

Philoxandre

Qu'a-t-il fait ?

Archestrate

Un dessein dont je n'ai fait que rire, Il venait me donner, par des traits tous de feu, Des marques d'une amour que j'estime si peu, Que ne tournant vers lui qu'un visage farouche J'ai fait mourir sa joie, et sa voix dans sa bouche ; Enfin je l'ai quitté tout confus et déçu.

Philoxandre

Il s'en est plaint au Roi.

Archestrate

Quoi mon père l'a su ?

Philoxandre

Oui, Madame, et de plus sa passion aigrie Se prépare à vous faire une supercherie.

Archestrate

Comment ?

Philoxandre

Un Ennemi n'a su vous surmonter ?

Archestrate

Non.

Philoxandre

Deux tout à la fois viennent vous affronter, Dont je crois le pouvoir d'autant plus redoutable Qu'ils doivent vous porter un coup inévitable. Ces tablettes que j'ai vous les reconnaissez ?

Archestrate

Oui, qu'insères-tu ?

Philoxandre

Vous y verrez tracés, Mais d'une main sacrée, et qu'on ne peut dédire, Deux noms, parmi lesquels.

Archestrate

Achève.

Philoxandre

Quel martyre, Parmi lesquels un père absolu dessus vous Vous impose la loi de choisir un époux.

Elle lit.

Archestrate

Voyons. La main te tremble, ô Dieux quelle surprise ! Marque lequel tu veux ou d'Alceste ou d'Orphise, L'un d'eux sera ce soir ton Époux et ton Roi. Ô Ciel ! Quelle menace ? Et quelle injuste loi ? Lucinde quel arrêt !

Lucinde

Remettez-vous, Madame, Et tâchez de calmer le trouble de votre âme, Tout ce visage en feu marque votre douleur.

Archestrate

Hélas ! Que dirais-tu si tu voyais mon coeur. Mais cachons ce transport. Quel si grand avantage Penses-tu rencontrer en ce plaisant message ? As-tu bien sans regret accepté cet emploi ?

Philoxandre

Madame, je dois tout aux volontés du Roi.

Archestrate

Cette Commission que le Roi t'a fait prendre A flatté ton esprit, ne mens point Philoxandre, Et peut-être en cela tu penses me servir ?

Philoxandre

J'en ai fait un dessein qu'on ne peut me ravir Sans me ravir aussi le jour que je respire, Vous étendez partout les lois de votre Empire, Et dans tous les climats qu'habitent les mortels Vos yeux ou votre nom se sont fait des autels : Sans doute en ce moment mille Rois tributaires Languissent attachés à des fers volontaires, Et s'ils doivent pour vous souffrir mille trépas Descendez jusqu'à moi, que ne vous dois-je pas ?

Archestrate

J'ai trop vu ton devoir dans ton obéissance, Mais enfin cette douce ou cruelle ordonnance Te déplaît-elle ou non ?

Philoxandre

Vous en devez juger, Selon qu'elle vous plaît, ou vous peut affliger, C'est à votre intérêt que le mien se mesure.

Archestrate

Que me conseilles-tu ?

Philoxandre

D'obéir sans murmure.

Archestrate

Sais-tu bien la raison qui m'en peut empêcher ?

Philoxandre

Lorsqu'un père commande, il n'en faut point chercher.

Archestrate

Mais il peut être injuste en ce qu'il nous ordonne.

Philoxandre

Un père a toujours droit quelques lois qu'il nous donne.

Archestrate

Il n'est rien si douteux que le choix d'un Amant.

Philoxandre

Le Roi pour y faillir a trop de jugement.

Archestrate

Cet exemple le montre.

Philoxandre

On voit par cet exemple De l'amitié d'un père une preuve bien ample, Vous donner aujourd'hui deux Princes à choisir.

Archestrate

Mais en me les donnant restreindre mon désir, Régler mes volontés au gré de sa manie N'est-ce pas me traiter avecque tyrannie ? Sait-il bien si mon coeur n'a point d'autre dessein ? Peut-être que je brûle, et que j'ai dans le sein Un trait empoisonné, dont la vive pointure Me force à violer les lois de la Nature : Peut-être qu'un vainqueur plus digne qu'ils ne sont D'avoir un diadème à lui ceindre le front, Malgré les monuments de leur race ancienne Du débris de leur gloire a composé la sienne, Et plus fort que ne sont les Princes ni les Rois En un même triomphe il nous traîne tous trois.

Philoxandre

Le Roi ne peut juger que selon l'apparence ; Il sait votre froideur et votre indifférence, Et combien vos esprits se trouvent éloignés De l'ombre seulement du mal que vous feignez. Pour cela se bornant au choix de ces deux Princes, Riches de tant de gloire et de tant de Provinces, Puisque nul autre qu'eux ne vous peut mériter Il croit que vos désirs le doivent imiter.

Elle lui jette les tablettes.

À part.

Archestrate

Peut-être qu'il se trompe, et qu'en cette matière Ayant moins d'intérêt, il a moins de lumière. Mais Lucinde, que dis-je, et que fais-je aujourd'hui, J'entretiens un objet plus aveugle que lui ; Et bien puisqu'il le faut tiens Et marque toi-même Celui que je dois prendre et que tu veux que j'aime, Incapable de choix en l'état où je suis Soulage un peu ma main, fais ce que je ne puis, Mon esprit combattu remet à ta prudence Le soin de procéder à cette différence, Nomme duquel des deux je serai le butin, Je vois qu'il t'est fatal de faire mon destin.

Philoxandre

Ne me condamnez pas si ma main vous refuse, Elle est un peu suspecte, et le droit la récuse, Le Roi pour cet arrêt ne consulte que vous.

Elle reprend les tablettes.

Archestrate

Donne, je vais saouler sa haine et mon courroux, Adieu, ne m'attends point, mais reviens dans une heure.

Philoxandre

Pour prévenir ce mal, Dieux faites que je meure !

Acte IV

Scène 1

Archestrate, Lucinde

Archestrate

D'un esprit partagé mouvements incertains, Amour pour qui j'espère, Honneur pour qui je crains, Ne me tourmentez plus, et laissez-moi paisible Attendre la rigueur d'une mort infaillible.

Lucinde

Qu'avez-vous résolu ?

Archestrate

Je ne puis l'assurer, Le trouble que je sens ne se peut mesurer, Et ma faible mémoire en l'abîme où je tombe Ne sait si je triomphe ou bien si je succombe.

Lucinde

Vous avez satisfait aux volontés du Roi ?

Archestrate

Ma main malgré moi-même a disposé de moi.

Lucinde

Et malgré vos discours j'ai bien jugé, Madame, Que vous pourriez guérir de cette injuste flamme.

Archestrate

Injuste ?

Lucinde

Doublement.

Archestrate

Pourquoi ?

Lucinde

Vous le savez, Pourriez-vous sans faillir à ce que vous devez. Aimer un inconnu ?

Archestrate

Je connais sans mérite.

Lucinde

Supposons que d'aimer l'offense fut petite, C'est à mon jugement faillir au dernier point Que d'avoir de l'amour pour un qui n'en a point.

Archestrate

Qu'en sais-tu ?

Lucinde

Je le vois.

Archestrate

Quelque nuage sombre Te fait quitter le corps pour t'attacher à l'ombre : Hélas ! Si tu pouvais, afin d'en juger mieux, Emprunter pour une heure ou ma flamme ou mes yeux, Tu verrais que la sienne est d'autant plus ardente Et plus rude à souffrir qu'elle est moins évidente. N'as-tu point observé combien en me parlant Il a paru tantôt pâle, triste, et tremblant ?

Lucinde

Que cela soit, Madame, est-ce tant de merveille, 0n n'a pas en tout temps une santé pareille, Il ne faut pour causer toute cette langueur Qu'un simple mal de tête.

Archestrate

Ah ! Son mal est au coeur, Et demeure d'accord, sans flatter ce que j'aime, Qu'au retour du combat il n'était pas de même. Il souffre, mais il n'ose exhaler sa douleur, Et tout vaillant qu'il est il cède à son malheur. Je lis dans ses regards et sa flamme et sa crainte, J'y vois les mouvements dont son âme est atteinte, Et malgré le silence ou juste ou criminel Où j'engage pour moi son respect éternel, Il me semble d'ouïr chaque fois qu'il soupire Je meurs belle Archestrate, et je n'ose le dire. Le voici, prends-y garde, il a l'oeil et le port D'un homme condamné que l'on traîne à la mort.

Scène 2

Archestrate, Philoxandre

Archestrate

Je t'attends Philoxandre avec impatience Pour te montrer l'effet de mon obéissance. Enfin la main craintive et le coeur tout tremblant, J'ai satisfait aux lois d'un père violent, Mon âme à lui complaire enfin déterminée Soit bonne soit mauvaise a fait sa destinée, J'ai choisi.

Philoxandre

C'en est fait, Madame ?

Archestrate

Absolument.

Philoxandre

J'admire le destin de cet heureux Amant, Et nul à mon avis ne respire la vie Qui n'ai quelque sujet de lui porter envie ; Mais admirant le sort d'un que vous couronnez Je plains un malheureux que vous abandonnez. Et certes quand je pense à cet excès de rage Où ce coup dangereux portera son courage, Je me trouve réduit à telle extrémité Qu'il semble que c'est moi que vous avez quitté.

Elle sort.

Archestrate

Si quelque téméraire en mon choix s'intéresse, Qu'il cherche à soulager la douleur qui le presse, Qu'il forme sur moi-même un dessein généreux, Dès lors qu'on peut mourir on n'est plus malheureux. Tiens, va trouver le Roi, rapporte ses tablettes De mon intention fidèles interprètes. Sois discret toutefois rends-les sans les ouvrir, Si d'un blâme éternel tu ne veux te couvrir, S'il y faut ajouter une force plus grande Songe que je le veux et que je le commande.

Philoxandre

Fuite précipitée où je lis mon malheur. Arrêt jadis ma crainte, aujourd'hui ma douleur, Écrit infortuné, choix, tablettes, message, Que vous faites d'une âme un funeste partage. Apprenons notre sort, ouvrons-les, ah ! Mon coeur, Étouffe pour jamais ce désir suborneur, Et chasse loin de toi ce penser infidèle, On n'apprend que trop tôt une triste nouvelle. Mais je suis sans témoins, n'importe mon devoir Quelque part où je sois ne cesse de me voir, Et l'Amour qui se rit des maux qui me travaillent Lui prête pour cela les yeux qui lui défaillent. Obéis, Philoxandre, et ne les ouvre pas, Ouvre-toi seulement le chemin du trépas, Et cédant sans murmure au malheur qui t'accable, Saoule de ton destin la rigueur implacable. Mais si l'on voit mon zèle aux respects que je rends Qu'on voit de lâcheté dans le soin que je prends, Quoi, j'irai d'un Rival proclamer la victoire ? J'irai faire éclater et ma honte et sa gloire ? Et m'imposant moi-même un supplice nouveau, Quand je serai son Dieu je serai mon bourreau. Ah ! Plutôt que tomber dans ce malheur étrange, Cherche qui te punisse ou trouve qui te venge, Et pour courir à l'une ou l'autre extrémité Va-t-en rendre à la mer ce qu'elle t'a prêté, Ou lui redemander avec plus de justice Tout ce que t'a ravi sa dernière malice. Mais pourquoi s'attacher à des projets si vains ? Mais pourquoi se former d'impossibles desseins ? Plutôt foulons aux pieds l'arrêt illégitime Qui de tous nos plaisirs va faire une victime, Donnons un témoignage à l'amant qu'elle a pris, Et de notre colère et de notre mépris, Et pour braver l'orgueil d'un Rival qui nous brave Foulons son nom superbe et traitons-le d'esclave. Toutefois insensé qu'est-ce que j'entreprends ? Ah ! Dieux que mes transports sont injustes et grands : C'est trop nous oublier, vengeons-nous d'autre sorte, Foulons au lieu du nom le Prince qui le porte, Respectons Archestrate, et baisons cet arrêt, Tout injuste, tout rude et funeste qu'il est. Mais le Prince paraît.

Scène 3

Roi, Philoxandre

Roi

Où sera ton excuse ? Quoi ? Pressé d'obéir, Philoxandre s'amuse ? Quel sujet si longtemps a pu te retenir ?

Philoxandre

Sire, on n'a su plutôt sa réponse obtenir.

Roi

Dis pour en parler mieux qu'on ne l'a point pressée.

Philoxandre

Comme elle est dans ce choix la plus intéressée, Elle ne pouvait moins, ce me semble, espérer Que d'avoir un moment pour en délibérer.

Roi

Enfin pour se soumettre aux lois de l'hyménée A quel des deux partis s'est-elle destinée ? Tu le sais, et sans doute en un état pareil, Comme moi la Princesse a suivi ton conseil.

Philoxandre

Sire, puissent les Dieux me traiter en parjure, Si j'ai de son dessein la moindre conjecture, J'en ai reçu l'arrêt sans y porter les yeux.

Roi

On pourrait t'accuser d'être peu curieux, Quelle raison puissante en peut être la cause ?

Philoxandre

Un sensible respect pour tout ce qu'elle impose, Elle me l'a prescrit, et j'observe la loi Qui de son sentiment fait un secret pour moi.

Il lit.

À part.

Roi

Marque lequel tu veux d'Alceste ou d'Orphise, L'un d'eux sera ce soir ton Époux et ton Roi, Qu'ils cessent désormais de soupirer pour moi, Les Dieux ont autre part engagé ma franchise. Ta franchise ! Ah destins à quoi suis-je réduit ? Ô discours impudent ! Mais voyons ce qui suit. Eussent-ils dans leurs mains tous les sceptres du monde, Mon coeur préoccupé les méprise aujourd'hui, Et s'il peut demander il demande celui Que Clyton a sauvé de la fureur de l'onde. Vous vous trompez mes yeux, vous vous êtes mépris ; Nullement, elle-même a peint ce que je lis, Et les traits apparents de sa main effrontée Découvrent le venin dont elle est infectée. Ce perfide abusant de ma facilité En a fait les degrés de sa témérité, S'il est vrai mille morts puniront cette injure, Et pour venger un sang où le sien se mesure, Ma haine appellera contre sa lâcheté Tout ce que les Tyrans ont jamais inventé. Mais tâchons de savoir combien elle contribue À former ou nourrir ce dessein qui me tue, Philoxandre ? Ce choix me comble de plaisir, Elle s'est expliquée, Alceste est son désir.

Philoxandre

Je l'ai cru.

Roi

Que t'en semble ?

Philoxandre

Elle a trop de lumière Pour se pouvoir tromper.

Roi

En semblable matière Par un aveuglement dont notre oeil est frappé Tel pense bien choisir qui se trouve attrapé.

Philoxandre

D'un pareil déplaisir son mérite l'exempte.

Roi

Veux-tu bien de tout point rendre une âme contente, Fais qu'Alceste par toi de sa gloire informé Sache dans ce moment combien il est aimé ; Sois l'heureux messager par lequel il apprenne Le temps de son triomphe et la fin de sa peine, Dis-lui qu'il se dispose à cet heureux accord Dans ce soir au plus tard.

Philoxandre

Ou plutôt à la mort.

À part.

Roi

Ô Dieux ! Il obéit. Arrête, Philoxandre, Ce bien n'est pas si grand qu'il ne puisse attendre, Reviens. Ses yeux ardents témoignent son courroux, Quelque secret mystère est caché là-dessous, Il faut le découvrir. J'ai deux mots à te dire, Approche, Philoxandre, et que l'on se retire. Ai-je sur ton esprit un absolu pouvoir ?

Philoxandre

Sire, je suis tout prêt de vous le faire voir, Et l'on n'en peut douter sans me faire un outrage.

Roi

Dans ta confession j'en cherche un témoignage, N'es-tu point amoureux ?

Philoxandre

Oui, mais j'aime en un lieu Où même n'oserait prétendre un demi-dieu.

À part.

Roi

Il est pris.

Philoxandre

Le tyran qui règne dans mon âme N'a jamais allumé de plus puissante flamme, Puisque jamais le Ciel pour former un beau corps N'obligea la Nature à de si grands efforts.

Roi

Ses qualités ?

Philoxandre

Ah ! Sire, elle est belle, elle est sage, L'éclat de sa vertu brille sur son visage, Et l'honneur a donné le secret à ses yeux D'inspirer le respect aux plus audacieux.

Roi

Elle a su ton amour.

Philoxandre

La douleur qui me touche N'a jamais su voler du coeur jusqu'à la bouche, J'en étouffe l'aigreur, et je veux expirer Avant qu'un seul soupir ose la déclarer.

Roi

Son nom.

Philoxandre

Pardonnez-moi, Sire, si mon silence M'accuse en votre endroit de peu d'obéissance, Je le cache, et jamais ni faveur ni tourment Ne m'en feront donner un signe seulement.

Roi

Brûler comme tu fais, d'une flamme secrète, N'est pas une action d'une âme peu discrète, J'admire ton respect, mais si tu peux cacher Sous ce juste silence un nom qui t'est si cher, Si je dois ignorer cette beauté divine Pour le moins cher Ami dis-moi ton origine : Depuis que sur nos bords Neptune t'a jeté Je n'ai pu contenter ma curiosité, Assouvi maintenant ce désir qui me presse, J'aime le serviteur autant que la maîtresse.

Philoxandre

Si tu la connaissais.

Roi

Veux-tu donc m'obliger Commence.

Philoxandre

À quel récit m'allez-vous engager ? Et ne savez-vous pas, Sire, que l'imposture Traite comme il lui plaît une naissance obscure. Il ne tiendra qu'à moi de feindre de sortir De cent Princes assis sur le Trône de Tyr, Je puis pour éclater d'une gloire infinie Emprunter si je veux le nom d'Apollonie, Feindre que dans la Grèce il n'est point de grandeur Que ne puisse éblouir l'éclat de ma splendeur. Qui voudra tant soit peu faire agir sa mémoire De quoi ne peut-il pas enrichir son histoire, Le monde est un théâtre où chacun comme moi Peut faire en même jour et l'esclave et le Roi, Vous connaissez la flamme et l'amour impudique Dont brûle pour sa fille un Prince Asiatique, Et dessous quel énigme il cache lâchement Ces doubles qualités et de père et d'Amant. Je feindrai si je veux d'avoir avec adresse, Cet Énigme expliquant, découvert sa finesse, Mis son crime en lumière, et d'avoir essayé Ce que mille avant moi de leur sang ont payé. Je dirai que sa haine ou bien sa jalousie M'a banni de chez moi, m'a chassé de l'Asie, M'a poursuivi sur terre et sur les flots amers, Jusqu'à ce que ma flotte ayant couru les mers, Sans savoir où surgir, errante ou vagabonde A saoulé la fureur de Séleuque et de l'onde.

Roi

Quand on veut nous toucher de quelques vérités On ne se jette pas dans ces extrémités, Parle plus nettement, je jure Philoxandre Que ta vertu m'inspire un sentiment bien tendre.

Philoxandre

Si votre Majesté me le veut témoigner Qu'elle ne songe plus qu'au plaisir de régner, Qu'elle perde le soin d'aider un misérable Dont les malheurs divers passent pour une fable, Et de qui la fortune est réduite à ce point Que même en la disant on ne la connaît point. Hâtez puisqu'il le faut le triomphe d'Alceste, Il languit trop longtemps, pressez l'heure funeste Que le jaloux Orphise et bien d'autres que lui, S'ils ne meurent d'amour doivent mourir d'ennui.

Roi

Je suivrai ton conseil, ne te mets pas en peine, Va, je suis satisfait.

Il sort.

Philoxandre

Prépare-toi ma haine Et sans délibérer où je dois recourir Allons, puisqu'il le veut nous venger ou mourir.

Roi

Infidèle Archestrate, âme lâche et rebelle Voilà de tes désirs la source criminelle, Et ce triste rebut d'un perfide élément Fait aujourd'hui ma peine et ton aveuglement. Ah ! Si je ne punis... Mais que veux-je entreprendre, Ce qui peut l'accuser peut aussi la défendre, Le feu qu'elle ressent n'a jamais vu le jour, Et sa discrétion excuse son amour : Ah ! Cachons un malheur où ma part est si grande, La nature le veut, l'honneur me le commande, L'effet de mon courroux sur moi rejaillirait, Et dans son châtiment ma honte éclaterait : Non, non, couvrons ici d'un éternel silence Un trait de ma disgrâce et de son imprudence, Qu'est-ce ?

Scène 4

Arcylas, Roi

Arcylas

Les Princes, Sire, attendent.

Roi

Je t'entends, Un arrêt dont sans doute ils seront peu contents, Qu'ils entrent, achevons, puisqu'on m'en sollicite, Il faut que je la donne à qui mieux la mérite

Scène 5

Roi, Alceste, Orphise

Roi

Archestrate incertaine en tous ses mouvements L'est encor davantage au choix de ses amants.

Alceste

Qu'a-t-elle prononcé, Sire ?

Roi

Rien qui m'arrête, Enfin à m'obéir il faut qu'elle s'apprête, J'ai droit sur ses désirs, et j'en veux ordonner, Puisqu'elle a tant de peine à se déterminer ; Je me lasse de voir dans son incertitude Sa désobéissance ou son ingratitude.

Orphise

Archestrate, grand Roi ne peut trop balancer Un choix qui doit nous perdre ou nous récompenser, Et j'oserais jurer qu'elle serait ravie De ne devoir son bien qu'à l'auteur de sa vie.

Roi

Dans le juste désir de procurer son bien Il ne faut consulter son esprit ni le mien, Mais pesant vos exploits et vos vertus insignes Voir quelles actions en seront les plus dignes : C'est un expédient où j'avais recouru, Avant que vous eussiez mon état secouru, Achevons ce dessein, et mettons en balance Les effets qu'a produits votre rare vaillance : Mon faible jugement tâchera de vider Cet illustre débat qui reste à décider, Et je suis résolu de donner la Couronne À qui le plus de droit voudra que je la donne. Princes, pour un moment il faut nous séparer, L'affaire le mérite, allez vous préparer.

Acte V

Scène 1

Lucinde

Lucinde

Ô Dieux ! Pour soulager cette âme impatiente Où dois-je recourir ? Que faut-il que j'invente ?

Scène 2

Archestrate, Lucinde

Archestrate

Et bien l'as-tu trouvé ?

Lucinde

Je l'ai cherché partout, J'ai couru le Palais de l'un à l'autre bout, Mais sans rien avancer.

Archestrate

N'en soyons plus en peine, Philoxandre a quitté le séjour de Cyrène, Mais ne peut-on savoir le chemin qu'il a pris ? Lucinde dis-le moi, n'en as-tu rien appris ?

Lucinde

Pourquoi ?

Archestrate

Pourquoi cruelle, ah ! Je vais te le dire, Pleine de ce beau feu qui fait que je soupire, J'irais sans redouter les plus âpres dangers M'enquérir de moi-même aux climats étrangers, Chercher avec plaisir jusques dans la Scythie De ce tout divisé la meilleure partie, Et joindre par le noeud d'une chaste amitié La moitié de mon âme à son autre moitié.

Lucinde

Hélas ! Que dites-vous, une âme bien sensée Conçut-elle jamais une telle pensée, Songez un peu Madame, au nom que vous portez, Et ne démentez pas le sang dont vous sortez : Tant d'illustres Aïeux dont la gloire épandue De l'injure des ans s'est si bien défendue, Rougissent aujourd'hui de votre aveuglement Sous les marbres d'un obscur monument, Ce discours vous offense et leur fait une injure.

Archestrate

Amour n'a point d'égard aux droits de la Nature, Il faut que tout lui cède, et son puissant effort Détruit les lois du sang et celles de la mort. Ces Aïeux renommés dont tu fais tant de compte, Ont connu comme moi le Tyran qui me dompte, Voudraient-ils condamner un coeur qu'ils ont formé Et qui n'aimerait pas s'ils n'avaient point aimé ? Mais je formais sans doute un projet inutile, Je crains que Philoxandre en malheurs si fertile Ayant su qu'on me donne en proie à ses rivaux ; N'ait cherché dans la mort la fin de ses travaux, D'un Roi méconnaissant il a craint la menace, Son bras a prévenu le coup de sa disgrâce, Et le même respect qui pour ne faillir pas Me cacha son amour, m'a caché son trépas. S'il est vrai, ma Lucinde, en vain tu me consoles, Ma douleur trahira tes soins et tes paroles, Enfin je le suivrai, pour un si beau dessein, J'ai déjà préparé mon courage et ma main.

Lucinde

Pourquoi sur un soupçon se rendre malheureuse ? Votre âme à s'affliger est trop ingénieuse, Après tout si le Prince en était averti Il lui ferait sans doute un très mauvais parti.

Archestrate

Peut-être l'a-t-il fait, ma coupable imprudence N'a donné de mon feu que trop de connaissance, Mais essuyons nos yeux, le Roi s'en vient à nous.

Lucinde

Je ne vois dans les siens aucun trait de courroux.

Scène 3

Roi, Archestrate

Roi

Archestrate ?

Archestrate

Seigneur.

Roi

Quoi tu baisses la vue Cette noble fierté qu'est-elle devenue ? Laisse dire à tes yeux ton coupable dessein, Et ne les punis pas du crime de ta main.

Archestrate

C'est eux seuls toutefois qu'il faut que l'on punisse, Ils sont auteurs du mal dont ma main est complice, Puisqu'au lieu de s'armer d'une juste rigueur, Ils ont bu le poison qui m'a gagné le coeur. Sire, permettez-donc que dans l'eau de mes larmes J'éteigne ce qu'ils ont de lumière ou de charmes, Et que pour les punir du feu que vous blâmez Ces flambeaux criminels soient à jamais fermés. Seigneur à deux genoux j'implore cette grâce.

Roi

Est-il quelque péché qu'un repentir n'efface ? Lève-toi, quelque grand que semble ton forfait D'une cause forcée on excuse l'effet : Si j'ai su ton amour j'ai su ta retenue, Et puisque de moi seul cette ardeur est connue, Ta conduite me plaît et me fait balancer, Si je dois te punir ou te récompenser. Mais enfin, Archestrate, il est temps que ton âme S'affranchisse du joug de cette indigne flamme, Et que la passion des deux Princes offerts Te retienne captive en de plus nobles fers, Tu seras du conseil. Les voilà qui s'avancent.

Archestrate

Leur triomphe n'est pas si proche qu'ils le pensent De l'arrêt qu'aujourd'hui l'un ou l'autre obtiendra, Je ne crains point l'effet, ma mort le préviendra.

Scène 4

Roi, Orphise, Alceste, Arcylas

Roi

Princes ? Puisqu'un destin favorable ou contraire A suspendu le choix qu'Archestrate a dû faire, C'est à vous d'alléguer par quels fameux exploits Ce coeur irrésolu doit tomber sous vos lois, Parlez.

Orphise

Cette rougeur qui couvre mon visage Devrait me dispenser de tout autre langage, Et m'épargner, grand Roi, la honte d'avouer, Deux ou trois actions dont je dois me louer, Puisqu'il faut toutefois par une loi prescrite De ce peu que j'ai fait exalter le mérite, Je jure par vous, Sire, et par cette beauté De ne rien avancer contre la vérité. Âmes par ma valeur aux Enfers descendues, Malgré tous les efforts qui vous ont défendues, Rentrez dans vos prisons et sur vos corps sanglants Montrez la pesanteur de mes coups violents, Que celles dont Alceste a fait de pâles ombres Sortent en même temps de leurs demeures sombres, S'il est vrai que leur nombre est au-dessous du mien J'abandonne le myrte, et n'espère plus rien Mais, Sire, à des exploits de cette conséquence Promettre la Princesse, est trop de récompense, Le gain d'une bataille est moins qu'elle ne vaut, Et pour la mériter il faut monter plus haut. C'est par là qu'on me doit le prix que je dispute, De l'État ébranlé j'ai détourné la chute, Lorsque vous rencontrant sous un cheval blessé Abattu sans défense, et d'ennemis pressé, Cette fatale main de peu d'autres suivie Pour vous en retirer a prodigué ma vie. Sire, ce souvenir est encore tout récent, J'ai procuré le bien qu'Archestrate ressent, Mêlant votre salut à celui de vos armes, J'ai tari pour jamais la source de ses larmes, Ce service est-il grand ? Vous le savez grand Roi, Je n'ai donc qu'à me taire, il parle assez pour moi.

Alceste

Dans la nécessité qui me force à répondre, Je sens des mouvements qui me viennent confondre, Mais, Sire, votre loi couvre la vanité Qui me fait publier ce que j'ai mérité. Je ne rappelle pas de ces noires demeures D'où le Ciel a banni les saisons et les heures, Ces coupables esprits que j'ai précipités Et qui tremblent encor des coups que j'ai portés, Séparés comme ils sont du commerce du monde Jamais pour le reprendre ils ne repassent l'onde ; J'appelle pour témoin de mes rares efforts La bouche des vivants, non pas celle des morts ; Mais, Sire, quand j'aurais sous mon bras indomptable Vu tomber d'ennemis une suite innombrable, Cent autres exposés dans le même danger Peuvent avecque moi cet honneur partager ; Au père d'Archestrate avoir sauvé la vie, Est la seule action dont je me glorifie, D'autant mieux qu'il n'est point de motifs plus puissants Pour la rendre sensible aux peines que je sens. Orphise je l'avoue en la même rencontre A fait de sa valeur une superbe montre, Et son bras échauffé par un noble courroux A chassé l'ennemi qui fondait dessus vous, Mais je l'ai secondé dans ce péril extrême, Et devenu pour vous oublieux de moi-même, Voyant votre cheval sans force et sans soutien, J'ai commis votre vie à l'adresse du mien. Veut-on de mon courage une plus belle marque, J'ai sauvé tout un peuple en sauvant son Monarque, Sire, si cet exploit a pu vous obliger Vous l'avez ressenti, c'est à vous d'en juger.

Roi

Si jamais un esprit ; mais que te veut ce page ?

Arcylas

Il dit qu'un Chevalier en superbe équipage Demande d'être ouï.

Roi

Qu'il entre, justes Cieux Que cet objet me touche, et qu'il plaît à mes yeux, Je l'ai vu tout brillant sortir de nos murailles, Et je l'ai pris tantôt pour le Dieu des batailles.

Scène 5

Philoxandre, Archestrate, Roi, Clyton, Alceste, Arcylas

Philoxandre

Sire.

Archestrate

Ah ! Je n'en puis plus, Lucinde soutiens-moi, Voilà mon fugitif.

Roi

Dieux qu'est-ce que je vois ? Philoxandre l'auteur de notre délivrance !

Philoxandre

Sire, je vous demande un moment d'audience.

Roi

Parle quand tu voudras, tu seras écouté.

Il jette aux pieds du Roi l'épée d'Osmond.

Philoxandre

Oui, Sire, je présente à votre majesté Celui de qui la voix dans le Ciel entendue A de votre ennemi l'audace confondue ; Ce lâche usurpateur de cent crimes souillé Enfin a vu son bras de forces dépouillé, Me céder en mourant cette fatale épée Du sang de vos sujets encor toute trempée, Ces Princes n'auraient pas un destin plus heureux Et j'ose protester que l'honneur qu'ils reçoivent De même que la vie est un bien qu'ils me doivent : Ayant du fier Osmond les escadrons ouverts J'ai tiré ces captifs de la honte des fers, Et sans leur reprocher un coup de la fortune Je les ai relevés d'une chute commune. Que mille beaux desseins exécutés depuis Les rendent d'un État les solides appuis, Qu'un Prince conservé leur doive la lumière, Sire, j'en suis l'auteur et la cause première ; Mais de tous ces exploits perdez le souvenir, Armez votre colère afin de me punir, Je viens dans les remords qu'excitent mes offenses, Chercher des châtiments, non pas des récompenses. Secret jusqu'à ce jour dans mon âme caché Vous respects où mon coeur s'est toujours attaché, Mourez je vous suivrez, mais souffrez que j'exprime Dans mon dernier soupir la grandeur de mon crime. Je ne tarderai pas, je ne veux qu'un moment, Et je vais l'expliquer par un mot seulement. J'aime, ah ! Vous le savez ce courroux qui s'enflamme, Montre que vos regards ont pénétré mon âme, Oui, vous savez que j'aime, et ce qu'a mérité Le punissable excès de ma témérité. Qu'à venger cet affront votre main se prépare, Tournez contre mon coeur le fer de ce barbare, Perdez en même jour deux funestes objets, Et couvrez de mon sang celui de vos sujets. De ce juste dessein rien ne vous doit distraire, Faites ce que la mer a refusé de faire, Et punissant ici pour la dernière fois Une âme accoutumée aux disgrâces des Rois, Vengez Séleuque et vous, d'une coupable vie, Et noyez votre haine au sang d'Apollonie, Je suis ce malheureux qui tout grand Roi qu'il est Nourrit pour Archestrate un feu qui vous déplaît.

Roi

Ah ! Ne poursuivez pas un discours qui m'étonne, Séleuque m'est bien cher, j'honore sa personne, Mais après le repos que je goûte aujourd'hui Je ne le cache point, je vous dois plus qu'à lui : Pardonnez seulement à ma crainte première, Si je demande aux Dieux un peu plus de lumière, Et si par ce récit mon jugement flatté Cherche un peu plus de jour dans cette obscurité.

Clyton

Le jour que mon secours détourna son naufrage, J'ouïs la même plainte et le même langage, Et j'en aurais parlé, mais par un ordre exprès Je me suis vu forcé de les tenir secrets.

Alceste

Sire, n'en doutez plus, une moindre naissance Eût montré moins de coeur ou moins d'expérience, Mais quand à ses vertus un sceptre manquerait Du trône qui m'attend je lui cède le droit ; Je dois à sa valeur le jour que je respire, Et bien loin de porter les rênes d'un Empire, Sans lui j'aurais souffert par l'injure du sort, Et la rigueur des fers et celle de la mort.

Archestrate

Ah ! Lucinde, ma joie et ma flamme redoublent.

Roi

Plus j'entends ces discours, plus ces discours me troublent. Et dans l'incertitude où je me vois réduit Ce qu'un penser élève un autre le détruit.

Arcylas

Sire, deux Étrangers arrivés dans Cyrène Qui de quelque accident témoignent d'être en peine Demandent de parler à votre Majesté.

Roi

Qu'est-ce que nos destins ont encor suscité, Qu'ils viennent.

Scène 6

Philoxandre, Acante, Roi, Archestrate, Lucinde, Apollonie, Orphise, Alceste

Philoxandre

Juste Ciel ! C'est mon fidèle Acante.

Acante

Grand Roi toute l'Asie à vos pieds se présente, Et vient par notre bouche offrir à vos vertus Deux sceptres différents que deux Princes ont eus. Quatre mois sont passés depuis l'heure funeste Que Séleuque souillé de l'horreur d'un inceste De nos climats heureux contraignit de sortir Le juste possesseur du Royaume de Tyr, Pour avoir découvert et sa flamme et son crime Ce cruel le chassa d'un trône légitime, Et la force pour lors surmontant la valeur Porta ce jeune Prince à son dernier malheur. Enfin le Ciel touché de cette violence Arrêta du Tyran la coupable insolence, Et sa foudre en deux corps perça de mêmes coups Ainsi n'espérant plus ce Prince légitime, Et prévenus pour vous et d'amour et d'estime, Ils nous ont députés afin de vous offrir Ces deux sceptres fameux d'Antioche et de Tyr.

Roi

Quoi, Séleuque n'est plus, ô suprême justice, Vous avez au forfait égalé le supplice ; Je le plains toutefois cet illustre parent Mais avant que penser aux honneurs qu'on me rend Sages Ambassadeurs pourriez-vous me dépeindre Ce Prince dont la perte aujourd'hui vous fait plaindre ? Quel de mes courtisans de visage ou de port Peut le mieux ressembler à cet illustre mort, Voyez, observez-les.

Archestrate

Pourra-t-il le connaître ?

Lucinde

Il n'en faut point douter.

Acante

Ah ! Mon Prince, ah ! Mon maître.

Roi

C'est lui, n'en doutons plus.

Acante

Dieux ! Qu'est-ce que je vois ? Mon Prince vous vivez !

Apollonie

Acante lève-toi, Je t'apprendrai comment.

Roi

Vaillant Apollonie Je me sens accablé d'une honte infinie, D'avoir si mal connu, d'avoir si mal traité Le glorieux auteur de ma félicité. Illustre fugitif que faut-il que je fasse Pour réparer ce tort.

Apollonie

M'accorder une grâce, Laisser à la Princesse exprimer son désir, Et remettre son âme en pouvoir de choisir. Maintenant qu'elle voit ma passion extrême, Qu'elle sait qui je suis, qu'elle sait que je l'aime, S'il faut qu'elle résiste à l'ardeur de mes feux

Roi

Son teint parle pour elle, et ce rouge éclatant Prononce contre nous cet arrêt important. Qu'elle aille sans obstacle où son bonheur l'invite, C'est un coup du destin, ce Prince la mérite, Ayant eu tout l'honneur du combat entrepris Il la doit emporter, puisqu'elle en fut le prix.

Apollonie

Le bien dont ce discours flatte mon espérance Ne laisse point de place à la reconnaissance, J'ai deux soeurs toutefois qui cet Astre excepté Emportent aujourd'hui le prix de la beauté, J'ose vous les offrir, et ce noble partage Nous tiendrait tous unis de sang et de courage.

Orphise

J'accepte cet honneur.

Alceste

C'est plus que je ne vaux.

Roi

Allons donc, sage Prince, après tant de travaux Rendre grâces au Ciel du repos qu'il nous donne ; Venez à votre Empire ajouter ma Couronne, Et joindre à cet objet à vos voeux immolé Le Trône de Séleuque où j'étais appelé.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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