Première Entrée
L'AMOUR, voyant que ses lois, qui avaient toujours été fort respectées de tout le monde, n'étaient plus en si grande considération, et que le pouvoir qu'il avait eu jusques ici sur les coeurs commençait à se diminuer, depuis que les Précieuses s'étaient introduites dans les compagnies, d'où elles avaient résolu de le bannir entièrement, entra dans une colère dont on n'eut jamais cru qu'un enfant eut été capable, et jura de se venger d'elles, à quelque prix que ce fut, et voulut même engager ses fidèles sujets en cette occasion, leur ordonnant de se déclarer ouvertement contre ces ennemies communes ; ce qui leur fit chercher un moyen de contenter leur petit Dieu, et crurent ne le pouvoir pas mieux faire qu'en les discréditant parmi le peuple, dépeignant dans un Almanach leurs figures grotesques et leurs belles occupations, ce qui fut aussi tôt fait.
Entrée Ii
Pour Le Colporteur, Pour Le Colporteur Portant Des Vers Contre Les Précieuses
Les Almanachs ayant été imprimés, deux COLPORTEURS, chargés de plusieurs pièces nouvelles, courent dans les rues avec une précipitation tout à fait grande, et crient à plein gosier : l'Almanach des Précieuses, dont ils font un grand débit.
criant les Almanachs
Pour Le Colporteur
Ma foi, je n'ai point de sujet De déclamer contre les Précieuses : Je veux bien que partout on les trouve orgueilleuses ; Pour moi j'en suis fort satisfait, Car leur figure peu commune Va faire ma bonne fortune.
Pour Le Colporteur Portant Des Vers Contre Les Précieuses
Je cours depuis longtemps et je perds tous mes pas ; À présent un chacun se rit de la GaZette ; Mais je vais mettre en montre une pièce secrète Que tout le monde n'aura pas.
Entrée Iii
Dans cet intervalle de temps, trois PRÉCIEUSES viennent à passer, qui, voyant ces Colporteurs entourés de monde, et s'entendant nommer, veulent savoir ce que ces gens regardent et achètent avec tant d'empressement ; mais, quand elles aperçoivent que c'est une pièce que l'on a faite pour se moquer d'elles, le dépit les saisit, et elles entrent en une telle furie qu'elles prennent leurs buscs pour battre ces Colporteurs, qui sont obligés de s'enfuir.
Entrée Iv
Le Poète
Il se rencontre là, par hasard, un POÈTE qu'elles reconnaissent, et à qui elles font toutes les amitiés possibles pour l'obliger à se déclarer de leur parti, et lui promettent merveille s'il veut s'engager de faire des vers contre cet Almanach ; mais, au lieu de se laisser aller à leurs prières, il se met à chanter la Chanson que l'on a faite contre elles, et à se réjouir du désordre où il les voit.
CHANSON.
Le Poète
Dieux ! Qu'une Précieuse est un sot animal ! Que les auteurs ont eu du mal, Tandis que ces vieilles pucelles Ont régenté dans les ruelles ! Pour moi, je n'osais mettre au jour Ni stance, ni rondeau sur le sujet d'amour, Et je crois que, si ces critiques Eussent eu vogue plus longtemps, Je perdais toutes mes pratiques Et restais sans avoir à mettre sous les dents.
Entrée V
Les Galants
LES GALANS n'ont pas plus tôt appris la consternation où se trouvent les PRÉCIEUSES, qu'ils font paraître le conten[t]ement que leur donne cette heureuse nouvelle, dans l'espérance qu'ils ont de rétablir bientôt leur commerce avec les Coquettes, sans crainte que ces Critiques, qui trouvaient toujours à redire à leur façon d'agir, osent dorénavant les censurer.
Les Galants
Bannissons la mélancolie, Et formons de nouveaux désirs : Ces Critiques et leur folie N'empêcheront plus nos plaisirs; On n'entendra plus que fleurettes, Et chacun criera tour à tour : Vive l'Amour et les Coquettes ! Tous les Galants sont de retour.
Entrée Vi
L'Hymen
Ensuite, L'HYMEN, voyant que l'on avait banni les Prudes, qui, n'étant plus en état de donner dans le mariage, pour mieux dissimuler leur dépit, conseillaient à tout le monde de ne se mettre jamais en cet engagement, ne peut se tenir de sauter de joie, voyant que ses autels vont être en leur première vénération, et que ses sacrifices ne seront plus interrompus par les impertinents censeurs de ces ridicules reformations.
L'Hymen
Ce n'est pas sans sujet que je parais content : Je m'en vais désormais rétablir mon empire. Les belles, qui m'en voulaient tant Et qui prétendaient me détruire, Sont à présent en fuite et ne paraissent plus. Mais, puisque, comme moi, l'Amour a le dessus, Il faut tous deux nous joindre ensemble, Pour unir mille amants avec mille beautés, Qui, par nos doux liens se voyant arrêté Béniront à jamais le noeud qui les assemble, Et chanteront, de tous côtés, Dedans cette heureuse journée : « Vive le Dieu d'Amour et celui d'Hyménée ! »