Tragédie · 1659 · 5 actes

Ostorius

de Michel Abbé de Pure

Représentation
≈ 1 h 41
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
375
Écriture
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Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ostorius H 58 ≈ 24 min 7
Sarcide F 77 ≈ 21 min 5
Caractacus H 60 ≈ 15 min 6
Le Prince de Silure H 43 ≈ 11 min 5
Léonice F 49 ≈ 11 min 4
Cartide F 44 ≈ 10 min 7
Didius H 44 ≈ 9 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Ostorius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sarcide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Caractacus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Prince de Silure absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léonice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cartide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Didius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Sarcide

Sarcide

Partage rigoureux, de mon âme enflammée Qui soupire et qui craint d'aimer et d'être aimée ; Cause de mon désordre, effet de mon devoir, Qui fais vivre et mourir ma crainte et mon espoir. Ha laisse en liberté les penchants de mon âme. Abandonne ma gloire, ou protège ma flamme, Ou si ma gloire doit à mes yeux prévaloir Abandonne ma flamme, et soutiens mon devoir. De mes sens agités calme l'inquiétude, Prends parti, range-toi, sors de l'incertitude, C'est trop longtemps tenir mes esprits en suspens Entre des intérêts si chers et si pressants. Je ne demande pas une injuste victoire Qui pour flatter mes sens fasse ombrage à ma gloire, Je ne veux seulement que savoir qui des deux Doit régner dans mon âme, ou ma gloire ou mes feux. Si j'aime Ostorius ma flamme est-elle injuste ? S'il est mon ennemi, c'est un vainqueur auguste, Si je suis dans ses fers, il est dessous ma loi, Et s'il touche mon âme il soupire pour moi : Mais bizarre succès de mon destin contraire ! Je trouve en cet amant l'ennemi de mon Père, Les Bretons subjugués, mon pays que je perds, Le sujet de ma honte et l'horreur de mes fers. Quoi je pourrais chérir l'Auteur de tant de pertes Que toute ma maison de lui seul a souffertes ? Et laissant à mes feux éblouir ma raison J'aimerais l'ennemi de toute ma maison ? Ne me fais pas ce tort Tyran des belles âmes Amour ; aimable enfant et père de mes flammes Non non, n'en souffre point d'indigne de tes feux De l'honneur de tes lois, de l'ordre de mes voeux. Mon coeur s'il t'est permis d'aimer ; aime le Prince Il a voulu sauver ton Père et ta Province, Un si noble dessein t'ôte la liberté, De tourner tes désirs de quelque autre côté. Si la vertu te charme estime sa vaillance ; Si le trône te plaît estime sa naissance, Enfin il t'est égal étant né fils de Roi Il est de plus encor malheureux comme toi ; Ce mot frappe mon âme, et nos communes chaînes Rangent de son parti jusqu'à mes propres peines. Comment être insensible à de si dignes feux ? Pour te faire justice, hé ! Fais grâce à tes voeux ; Il le faut ; tu le dois : mais tu me tyrannises Trop farouche devoir ; Auteur de mes surprises, Arbitre impérieux dont la sévère loi... Mais Léonice vient, cessons.

Scène 2

Sarcide, Léonice

Sarcide

Que fait le Roi ?

Léonice

Je viens de le laisser ; Madame, avec la Reine Et qui paraît troublé d'une nouvelle peine Il est pensif et triste.

Sarcide

En dit-on le sujet ?

Léonice

Si je l'ai bien compris vous en êtes l'objet.

Sarcide

Aurait-on aperçu les troubles de mon âme Malheureuse ! Hé pourquoi ?

Léonice

Le dirai-je ; Madame...

Sarcide

Qui te retient ?

Léonice

La crainte ; et je m'aperçois bien. Que je vais vous déplaire.

Sarcide

Achève et ne crains rien.

Léonice

On craint qu'Ostorius par l'éclat de sa gloire N'ait jusque sur vos sens étendu sa victoire, Et que tant de rayons dont brille ce Vainqueur N'aient ébloui votre âme et surpris votre coeur. Cependant ce serait une visible injure Que recevrait de vous le Prince de Silure. Car outre les Héros qu'il a pour ses Aïeux Et dont le premier rang est écoulé des Dieux Que n'a-t-il fait pour vous, pour le Roi votre Père Dans ce dernier combat que n'a-t-il osé faire, Lorsque voyant ce Roi sans suite et délaissé Dans un gros d'ennemis de toutes parts pressé Pour le vouloir tirer de ce péril extrême Il prodigua sa vie, et s'exposa soi-même Et sans autre second que ses propres efforts Pour lui sauver la vie essuya mille morts. Que si vous vous lassez d'une vertu sublime Descendez à ces soins de respect et d'estime, Dont le coeur de ce Prince en soupirant pour vous A flatté sa constance et secondé ses coups. Pouvez-vous regarder ses soins, sa complaisance Avec si peu d'estime et tant d'indifférence Avoir pour tant d'effets d'une tendre amitié Une âme si sévère, et si peu de pitié. Ha ne vous laissez point noircir du nom d'ingrate Qu'un peu plus de constance en votre amour éclate Croyez-vous un peu moins, et croyez plus le Roi, Manquez plutôt d'amour que de manquer de foi Dieux si votre rigueur pareille à sa disgrâce Préfère Ostorius et le met en sa place N'êtes-vous pas injuste à tant d'affection, À tant de beaux efforts, à tant de passion ?

Sarcide

Non je ne le suis pas : mais je suis malheureuse Ta pensée est injuste, et m'est injurieuse. Quoi ? Tu me crois si faible et d'un coeur assez bas Pour me laisser surprendre à d'indignes appas ? Et qu'un goût égaré de ma raison séduite Puisse aveugler mon âme et troubler ma conduite ? Ha je ferai bien voir qu'un coeur comme le mien Se porte à ce qu'il doit ou ne se porte à rien : Non, n'appréhende pas qu'une faible imposture S'y fasse par les sens de honteuse ouverture. Rien ne saurait entrer que par l'ordre des lois. Par l'aveu de mon Père, et par un juste choix, C'est me faire rougir d'oser croire que j'aime.

Léonice

Un si beau sentiment est digne de vous-même. Mais ce jeune vainqueur qui de vous est épris ?

Sarcide

Hé bien.

Léonice

Ne fait-il point de peine à vos esprits ? Il a fait parmi nous éclater tant de charmes.

Sarcide

Qu'importe ?

Léonice

Qu'il peut bien vous causer des alarmes, Embarrasser vos sens, détourner vos souhaits, Et de votre vertu troubler au moins la paix. Dedans le plus beau calme un orage s'excite, On vous le voit traiter...

Sarcide

En homme de mérite.

Léonice

Mais de l'estimer tant.

Sarcide

Dois-je pas l'estimer.

Léonice

L'estime est un grand pas pour conduire à l'aimer.

Sarcide

Tout beau, sur mes discours règle ta conjecture.

Léonice

Mais quel rang donnez-vous au Prince de Silure.

Sarcide

Comme objets différents, j'ai différents regards.

Léonice

Mais le Prince a pour vous essuyer des hasards. Qui font même entre égaux un peu de différence Et qui méritent bien un peu de bienveillance La Reine vient, il faut me taire et m'en aller.

Sarcide

Arrête encore un peu : car je te veux parler.

Scène 3

Cartide, Sarcide

Cartide

Ma Fille il faut t'armer de force et de courage, Il faut que ta vertu de nos fers nous dégage, Et que tes sentiments sagement ménagés : Nous tirent des périls où nous sommes plongés.

Sarcide

Hélas ?

Cartide

N'interromps point de raisonnables larmes Laisse agir tes sanglots, et tes justes alarmes, Je ne puis improuver des pleurs et des soupirs, Dont seule je suis cause attaquant tes désirs : Mais si l'amour t'abat, que l'honneur te relève.

Sarcide

Que je suis malheureuse, ô Dieux !

Cartide

Achève, achève, Ne fais point violence à de justes regrets, Tu peux bien en flatter de si chers intérêts : Mais parmi ces regrets, fais ce que tu dois faire, Prends pitié de ta mère ; et délivre ton Père, Que si ton amitié ne vient pas jusqu'à moi Va laisse-moi mourir, mais délivre le Roi.

Sarcide

Sans me faire d'injure, hé Madame de grâce, Éprouvez mon respect, que faut-il que je fasse.

Cartide

J'ai peine à te le dire, et ne puis m'exprimer.

Sarcide

Faut-il mourir ?

Cartide

Non, non.

Sarcide

Quoi donc ?

Cartide

Il faut aimer. Ce mot paraît bien doux : mais la suite est amère.

Sarcide

N'importe ; seulement dites ce qu'il faut faire.

Cartide

Il faut trahir tes sens, et dégager ton coeur, En faire Ostorius le maître, et le Vainqueur.

Sarcide

Léonice ?

Cartide

Je sais que le Prince en ton âme, A de longtemps jeté des semences de flamme, Qu'il a frappé tes sens, qu'il soupire pour toi, Cependant l'intérêt de ta gloire et du Roi, Quelque juste douleur qui ton âme possède Demande à ta vertu que ta passion cède, Et contre tes sens ton devoir affermi Au lieu de ton Amant place notre ennemi.

Sarcide

Notre ennemi ?

Cartide

Le Ciel pour nous faire justice, Lassé de ses rigueurs et devenu propice. Pour tes jeunes appas enflamme Ostorius.

Sarcide

Mais...

Cartide

Ne m'oppose point de discours superflus. Il faut l'aimer, ma fille, ou voir dedans nos chaînes, Terminer notre vie, ou prolonger nos peines. Quels soins n'a-t-il pas pris pour adoucir nos fers ? Pour flatter la rigueur de tant de maux soufferts. Soit, quittant la Bretagne, ou dans notre voyage. Quelles bontés pour nous n'a-t-il mis en usage Et maintenant à Rome au lieu d'une prison, Tu vois que ce vainqueur nous loge en sa maison. Nous laisse en liberté goûter ces promenades, La fraîcheur de ces eaux, et de ces palissades, Et semble ne vouloir auprès de l'Empereur, Pour prix de ses exploits, que nous faire faveur. Que pour nous il franchit ces maximes Romaines, Des Fiers ressentiments, et des pompeuses haines. Et que pouvant flatter ses voeux et son espoir, À de profonds respects, il borne son pouvoir. Je sais qu'un premier choix que notre âme a pu faire, Laisse éternellement un profond caractère, Dans les coeurs prévenus si vivement tracé, Qu'à moins d'un grand effort il n'est point effacé.

Sarcide

Vous me voulez donner une aide superflue, C'est assez qu'il le faut pour m'y voir résolue.

Cartide

Ma fille embrasse-moi ; qu'un si beau sentiment Est doux à ma pensée, et flatte mon tourment ! Mais bien que j'applaudisse à ton obéissance, Je sais qu'un tel effort n'est point sans violence. Qu'un si grand changement ne se fait point soudain Que ton coeur est au Prince, et qu'il hait ce Romain.

Sarcide

Quoique l'instinct m'inspire, ou pour l'un, ou pour l'autre. Madame aveuglement mon choix suivra le vôtre. Ordonnez seulement, et mon coeur vous répond, D'être à tous vos désirs obéissant et prompt.

Cartide

Si ta vertu ma fille à toi-même est sévère, Songe qu'elle est utile à ta gloire, à ton Père. Je m'en vais te laisser, et vais voir le vainqueur. Il m'attend.

Scène 4

Sarcide, Léonice

Sarcide

Vois-tu bien jusqu'où pour mon malheur...

Léonice

Vous changez de couleur, qui trouble ainsi votre âme ?

Sarcide

Une ardeur que j'approuve ensemble et que je blâme, Car tu peux bien penser qu'auprès de mon devoir, Mes plus pressants désirs n'auront point de pouvoir. Et que malgré les coups d'un aimable martyre, Ma raison sur mes sens, aura toujours Empire. Mais : je ne puis celer les peines de mon coeur, S'il me faut en bannir mon unique vainqueur, Le Prince seul y règne, et remplit mon idée, Je possède son âme, et j'en suis possédée, Mon coeur s'émeut sans cesse et me parle de lui.

Léonice

Vous venez cependant malgré tout votre ennui, Désigner sa disgrâce.

Sarcide

En faveur de mon Père ? J'ai bien pu me forcer, et paraître contraire. Et par un bel effort sur mes chastes ardeurs Affecter contre lui d'apparentes froideurs : Mais ce déguisement était peu volontaire, Et bien que mon devoir le rendît nécessaire, Je ressentais toujours ces troubles innocents, Dont la première atteinte embarrasse les sens : Et qui sous les appas d'une peine inconnue, Persuade l'amour à la raison émue.

Léonice

Je vous plains : mais je vous approcher Didius, Comme il est tout puissant auprès d'Ostorius, Vous pourriez vous servir de son conseil peut-être.

Sarcide

Ostorius le suit, je ne veux point paraître, Allons, retirons-nous.

Scène 5

Didius, Ostorius

Didius

Quoi toujours en ces lieux ? Ainsi vous exposer aux bruits des envieux ? Au murmure du peuple, au nombre d'incrédules ? Dans les divers esprits, répandre des scrupules. Que ce qu'on dit de vous ne soit de ces faux bruits, Dont on repaît souvent les peuples mal instruits ? En ces âmes de boue, encore que grossières. La malice est subtile, et pleine de lumières, Et quelques beaux succès qu'ait eus votre combat, Si votre amour paraît, il perd tout son éclat. Vous ne me dites rien ?

Ostorius

Hé que puis-je te dire ? Sinon que je suis triste, et que mon coeur soupire : Qu'un désordre si beau s'est glissé dans mon coeur, Que je ne goûte rien des plaisirs d'un vainqueur, Que ce que ma victoire y peut verser de charmes, Se tourne incontinent en matière de larmes, Qu'en mes propres succès, je trouve mes malheurs, Et parmi mes lauriers la source de mes pleurs.

Didius

Il faudrait pour le moins en arrêter la course, Attendant que le temps en fit tarir la source. Et de peur de languir en des maux si pressants, Faire agir la raison et prévenir le temps.

Ostorius

Hé que peut la raison sur un mal qu'elle cause ?

Didius

Détourner le péril où l'amour vous expose.

Ostorius

Que ce péril m'est cher, et qu'il me paraît doux.

Didius

Mais, Seigneur, ce péril est-il digne de vous.

Ostorius

Hélas ? Il faut mourir, ma mort est assurée, Sarcide, mon destin, et les Dieux l'ont jurée, Je gagne une bataille et le nom de vainqueur, Et je perds en échange et ma joie et mon coeur. Je suis victorieux, et je perds ma franchise, Amant d'une ennemie et captif de ma prise. Et mon bizarre sort me fait en même jour, Le vainqueur d'un combat, et l'esclave d'amour. Ma fortune en naissant est bien interrompue ! La victoire m'anime, et Sarcide me tue : Devoir impitoyable, inexorable honneur, Je n'ai que trop de gloire, et trop peu de bonheur. Donne un peu de relâche aux peines de mon âme ; Donne un peu plus d'espace aux ardeurs de ma flamme. Accorde mes désirs et tes sévères lois, L'intérêt de ma gloire et celui de mon choix, Tâche de rallier ces aimables contraires, Réunis si tu peux ses nobles adversaires, Ces partis opposés d'Amant et de vainqueur, Qui partagent mon âme et déchirent mon coeur : Mais hélas que je fais d'inutiles prières, Amour ce dur Tyran ne les écoute guères. Toi que j'éprouve en tout plein de soins obligeants, De grâce, à mes désirs rend les tiens indulgents. Laisse là ma victoire, et travaille à ma peine.

Didius

Malgré ma passion, la vôtre me ramène, Et bien que mon devoir dût me rendre opposé, Aux ardeurs dont je vois votre coeur embrasé. Je veux bien m'employer à soulager votre âme, À guérir votre peine, et servir votre flamme. Vous n'avez que me croire, et j'ose me flatter...

Ostorius

Le cours de mes malheurs n'est pas pour s'arrêter À ces flatteurs efforts de ton zèle inutile.

Didius

Votre amour vous fait voir la chose difficile. Vos plus fiers ennemis ne sont-ils pas vaincus ? Hé, quoi n'avez-vous pas le Roi Caractacus ? N'est-il pas dans vos fers, n'est-il pas dans vos chaînes ? Quoi n'y tenez-vous pas et le Prince et les Reines ? Sachez que l'Empereur vous les ayant soumis, Vous en êtes le maître, et tout vous est permis. Usez de ce pouvoir au gré de votre envie, En faveur de vos feux, n'épargnez point leur vie : Rendez vos passions arbitres de leur sort, Qu'ils flattent vos désirs, ou subissent la mort. L'Empereur, le Sénat vous en ont rendu maître, S'ils veulent l'ignorer, hé faites-leur connaître. Vous êtes trop modeste, ou faites-leur savoir, Jusques où l'Empereur étend votre pouvoir, Soyez moins indulgent : si leur âme est si fière, Faites, faites trembler Sarcide la première. Faites-lui sans bassesse écouter vos désirs, D'un peu plus d'assurance, appuyer vos soupirs. Et vous verrez bientôt sa rigueur abattue,

Ostorius

Hélas que sa vertu ne t'est guères connue, La crainte est inutile et ne l'ébranle pas, Le respect seulement peut toucher ses appas, Les âmes de son ordre, et qui sont bien placées, Au-dessus de la crainte, élèvent leurs pensées, Et sur ces bas efforts haussant leurs sentiments, Se font un lit de gloire au milieu des tourments. Je connais mieux que toi le coeur de la Princesse, Le sexe même en elle est exempt de faiblesse. Et son mâle courage à l'épreuve des coups, Au lieu de s'étonner bravera mon courroux. Ainsi ne promets rien d'un effort téméraire : Songe qu'outre sa force elle dépend d'un Père. Qui me hait, et qui seul peut vaincre sa fierté.

Didius

Hé bien accordez-lui Seigneur la liberté. Contre un si grand bienfait pourra-t-il se défendre Lui-même obligera Sarcide de se rendre.

Ostorius

Ce moyen est plus juste, et m'offre un bien si doux, Que de mes plus grands maux, il adoucit les coups : Mais hélas Didius tu n'as rien fait encore, Sarcide aime le Prince, et le Prince l'adore.

Didius

Que pourrait contre vous ce Prince malheureux.

Ostorius

Être aimé, Didius, comme il est amoureux. Tout mon rival qu'il est je connais son mérite, Sa vertu me ravit, bien que son feu m'irrite. Et mon coeur est troublé de crainte et de pitié. D'estime, et de chagrin, d'amour, et d'amitié. Sans cesse sa valeur revient en ma mémoire, Elle y dispute encor ce semble ma victoire. Et malgré le destin qui m'élève, et l'abat, Mon estime pour lui réveille le combat. Je vois Caractacus tout sanglant de carnage. Donnant la mort partout où peut donner sa rage, Et que le sort jaloux de son trop de vertu, Rend malgré ses efforts à mes pieds abattu. N'étais-je pas heureux d'un succès si propice ? Mais le destin bientôt eut changé de caprice. Le Prince ce Héros par des coups plus qu'humains, Perce jusqu'à ce Roi, l'arrache de nos mains. Et par un coup fatal qui me charme et m'accable, Fait de mon prisonnier un Roi son redevable.

Didius

Il n'est pas moins le vôtre, et vous l'avez repris.

Ostorius

Oui : mais les premiers coups frappent mieux les esprits : Et le Roi trop sensible à des efforts si dignes, Voulant d'un juste prix, payer ces coups insignes Destina la Princesse à ce jeune Héros, Voilà ce qui m'alarme, et trouble mon repos.

Didius

Seigneur défaites-vous du chagrin qui vous presse, Je vous livre aujourd'hui Père, Rival, Maîtresse. Ils seront trop heureux d'avoir la liberté, De voir par vos bontés leur vie en sûreté. Et leurs esprits ravis de leurs peines passées. Iront dans vos désirs de toutes leurs pensées.

Ostorius

Tu me rends trop heureux et tu charmes mon sort.

Didius

Ce facile succès coûtera peu d'effort.

Acte II

Scène 1

Léonice, Le Prince de Silure

Léonice

Je craignais comme vous que l'éclat d'un grand homme, La douceur de l'espoir, ou le séjour de Rome Dissipant peu à peu l'excès de son malheur, N'eût donné quelque atteinte à sa première ardeur : Mais ne soupirez point, votre secret murmure, À sa fidélité, ne peut que faire injure Sachez que du vainqueur les traits sont impuissants, Que vous charmez Sarcide et régnez sur ses sens.

Le Prince de Silure

Pour consoler mon âme aimable Léonice, Ton soin officieux use en vain d'artifice. Je sens trop ma disgrâce, et connais mon destin Et je ne vois que trop de causes de chagrin.

Léonice

Si vous êtes aimé, qu'avez-vous à vous plaindre ?

Le Prince de Silure

Si je suis malheureux, que n'ai-je pas à craindre ?

Léonice

L'inconstance en un coeur si haut, et si bien né.

Le Prince de Silure

C'est aussi sa vertu qui tient le mien gêné : Car plus elle en témoigne, et plus elle est aimable, Plus je dois excuser un rival qui m'accable. Et vois tant de raisons d'adorer ses appas, Que je le haïrais s'il ne l'adorait pas.

Léonice

Je vois bien à peu près où va votre pensée Un peu de jalousie a votre âme blessée. Et de votre rival les éclatants soupirs, Vous semblent dangereux, et troublent vos désirs.

Le Prince de Silure

De grâce juge mieux de l'excès de mes peines, Depuis qu'Ostorius nous retient dans ces chaînes, Je n'ai que trop connu jusqu'où pour mon malheur, L'éclat de ma Princesse a porté sa valeur. La douceur de ses yeux, le pouvoir de leurs charmes ; Ont forcé ce Romain de mettre bas les armes Et du destin d'amour les bizarres hasards, Ont fait de ce vainqueur triompher ses regards. De si doux ennemis ont vaincu toute haine, Ont fléchi tout l'orgueil de la fierté romaine. Et leur douce rigueur tournée en Majesté, A fait vaincre au respect toute animosité : Mais tous ces beaux effets de ses aimables charmes, À mon coeur asservi, n'ont point donné d'alarmes, Bien loin d'être jaloux, j'étais ravi de voir, Ces plus dignes mortels rangés sous son pouvoir. Et ce concours de voeux de nos âmes blessées, Semblait sur ses Autels adorer mes pensées. Assembler des respects pour honorer ses lois, Et faire amas de fleurs pour couronner mon choix. J'aurais vu tous les coeurs gémir sous son Empire, Disputer à mes sens l'honneur de mon martyre. Partager avec moi la gloire de ses coups, Sans en avoir d'alarmes, et sans être jaloux : Et sa vertu flattant mon amoureuse atteinte, Mon espoir était libre, et mes désirs sans crainte. Et de ces bas chagrins mes respects épurés, Ne poussaient de mon coeur, que des voeux assurés.

Léonice

Quel est donc le sujet Prince de votre peine ?

Le Prince de Silure

L'ordre qu'elle m'a dit qu'avait donné la Reine. D'aimer Ostorius et craindre son pouvoir.

Léonice

Cet ordre ne doit pas affaiblir votre espoir.

Le Prince de Silure

Hélas !

Léonice

Je vous le jure, et vous me devez croire, Cet Ordre à vos désirs va donner la victoire ; Et loin de vous détruire, il va vous faire aimer, La défense est un art qui peut mieux la charmer. Elle vient, vous verrez si je connais son âme, Si cet ordre retient le progrès de sa flamme.

Scène 2

Sarcide, Le Prince de Silure

Sarcide

Notre disgrâce au moins n'aura pas le pouvoir Prince de me ravir le moyen de vous voir.

Le Prince de Silure

Jugez à ce bonheur si ma joie est petite, Elle accable mes sens et mon peu de mérite. Et mon cruel destin chassait bien loin l'espoir, D'une faveur si grande, et du bien de vous voir. Je ne me flattais pas d'un si doux avantage.

Sarcide

Mais mon coeur vois-tu bien jusqu'où l'amour t'engage.

Le Prince de Silure

L'excès de mon bonheur confond mes propres voeux.

Sarcide

N'importe, oui parlons pourquoi celer des feux, Qu'un glorieux destin alluma dans nos âmes, L'honneur, ni la vertu ne perd rien dans ces flammes Et je puis sans rougir avouer des ardeurs, Qui sans toucher aux sens, ont embrasé nos coeurs Puisque votre vertu leur donna la naissance, Et fit de leurs progrès la douce violence, Mon coeur offenserait cette même vertu, D'en avoir du scrupule, et d'être combattu. Oui sous l'autorité d'un si juste principe, Mon sexe même a droit que mon coeur s'émancipe, Et paye à vos soupirs étouffés, et naissants, Ce tribut amoureux que leur devaient mes sens. Que j'expose à vos yeux les secrets de mon âme.

Le Prince de Silure

Les Dieux seront jaloux de mon bonheur, Madame, Ils porteront envie à ma félicité.

Sarcide

Contre tant de vertus en vain j'ai résisté. Et me laissant aller à cette douce pente, Où le mérite jette une âme indifférente, Ayant de ces penchants, ma vertu pour garant, Je permis que mon coeur fût plus qu'indifférent. Lors bien que de ma voix la liberté captive, N'osa vous en tracer de peinture plus vive. Vous pouviez aisément juger par ma langueur, Le trouble de mes sens, et celui de mon coeur. Hélas ! Vous fallait-il d'image plus expresse, Pour peu que votre coeur se connût en tendresse.

Le Prince de Silure

Pour mon coeur attendri ce reproche est trop dur, Mon respect m'a rendu ce sentiment obscur. Et mon âme n'a pu se rendre intelligente, D'un bonheur qui transit mes voeux et mon attente. Mon espoir s'égarait trop loin des doux excès, D'une grâce si belle, et d'un si cher succès.

Sarcide

Hélas !

Le Prince de Silure

Vous rétracter de là ! Quoi ma Princesse, Vous lassez-vous sitôt d'un bien qui...

Sarcide

Ma faiblesse Fait languir trop longtemps mes glorieux desseins, Et donne trop de force à des feux que j'éteins, Peuvent-ils éclater sans obscurcir ma gloire, Sans blesser ma vertu, sans ternir ma mémoire.

Le Prince de Silure

Dieux que dois-je en attendre ?

Sarcide

Un noble et juste effort, Pour sortir du désordre et changer notre sort. Car enfin quelque droit qu'usurpe la tendresse, Sur mes sens prévenus, sur ma propre faiblesse. Je l'empêcherai bien d'aller jusqu'au pouvoir, De hasarder ma gloire et trahir mon devoir, Ainsi que j'ai senti, je vaincrai mes tendresses, Ma raison et ma gloire en seront les maîtresses ; Mes sens n'ont rien souffert qui les ait déréglés, Ils se sont éblouis : mais non pas aveuglés. Et malgré la rigueur des coups les plus sensibles, Ils ont toujours suivi ces guides infaillibles. Par qui de toute ardeur mes désirs dépouillés, Rendent mon âme libre, et mes yeux décillés, Je ne vois que mon Père, et ne vois autre chose, Son salut est l'objet que seul je me propose. Et de quelque autre ardeur que mon coeur soit atteint, Mon Père se l'attire et mon devoir l'éteint.

Le Prince de Silure

Je vous entends, Madame, et sans me rien plus dire, Ce rigoureux devoir m'ordonne que j'expire.

Sarcide

Non vivez, et sachez que ma propre rigueur, Ne s'arme contre vous qu'en dépit de mon coeur. Que c'est mon seul devoir qui vous fait injustice.

Le Prince de Silure

Ha je suis trop heureux dans un si doux supplice. Pourvu que ce cruel épargne vos désirs, Et laisse un bien si doux à mes mourants soupirs.

Sarcide

Ha vous-même épargnez la douleur qui me presse, Dérobez à mes yeux...

Le Prince de Silure

J'obéis ma Princesse : Mais dût ce dur devoir vous faire me haïr, Ce n'est pas pour longtemps que j'y puis obéir.

Scène 3

Sarcide, Léonice

Sarcide

Quoi Léonice il part ?

Léonice

Hélas, il meurt, Madame, Et vos rigueurs ont mis le désordre en son âme. Il est au désespoir.

Sarcide

Que ne l'arrêtais-tu, Ta pitié devait-elle imiter ta vertu.

Léonice

Vous savez le respect que j'ai pour vos pensées.

Sarcide

Il en faut avoir moins pour les âmes blessées. Regarde ton respect un peu trop scrupuleux, En quel état met-il son âme et mes voeux ?

Léonice

Puisque ma complaisance a trahi ma conduite, Qu'en ce fâcheux état elle vous a réduite. Madame permettez qu'un peu de liberté, Ose en faire raison à ma fidélité.

Sarcide

Veux-tu pas condamner un amant misérable, Insulter au destin qui me tue et l'accable.

Léonice

Non, Madame, mes soins ont un plus digne objet, Un plus juste dessein, un plus hardi projet. Jusqu'ici j'ai flatté les ardeurs de votre âme, J'ai parlé pour le Prince, et j'ai servi sa flamme, J'ai pour vos chastes feux jusqu'ici combattu, Je n'ai plus de regard que pour votre vertu Le destin lui prépare une illustre matière, De glorieux périls, une belle carrière Où vous pouvez servir, sans blesser votre foi, Votre Amant, votre gloire, et la Reine et le Roi.

Sarcide

Ha c'est assez pour moi dans l'ardeur qui me presse, D'avoir banni le Prince, et vaincu ma tendresse. D'avoir su préférer la gloire à mes désirs, Le devoir à l'amour, et la peine aux plaisirs. De si rudes efforts épuisent ma faiblesse, Et je ne puis rien plus que mourir de tristesse. Tous remèdes sont vains contre un si cruel mal. Même de ma vertu le secours est fatal. Elle cède ce semble à ma propre faiblesse : Mais ce n'est qu'un pur art pour vaincre ma tendresse. Pour bannir doucement d'inutiles soupirs, Et ne rien hasarder auprès de mes désirs. Si je cours Léonice, où la vertu m'appelle, Je trouve mon amour encor plus juste qu'elle. Le Prince malgré moi que je viens de bannir, Rentre victorieux dedans mon souvenir, Si d'ailleurs quelque larme à mes yeux échappée Veut courir à l'objet dont mon âme est frappée. Je trouve un dur devoir dont ma vertu se sert ; Et dont l'honneur me flatte et la rigueur me perd. Ainsi : de tout côté le sort cruel m'accable, Il me faut devenir malheureuse, ou coupable : Et je ne puis donner, ni recevoir de loi, Sans blesser, ou mon Père ou mon amour, ou moi. Destin fais-moi raison d'un si cruel caprice, Faut-il que ma vertu devienne mon supplice, Et que le plus haut point d'espoir qui m'est permis, Soit de n'oser aimer que mes seuls ennemis Amant, ennemi, Père, amour, vertu, nature, De mes voeux révoltés insensible murmure. Ne laissez plus flotter parmi tant de malheurs, Mon désespoir injuste, et mes justes douleurs.

Léonice

Traitez mieux le vainqueur, et votre malheur cesse.

Sarcide

Ha laissez-moi plutôt expirer de tristesse.

Léonice

Mais pourquoi ?

Sarcide

Mes penchants vont trop à l'estimer, Si je veux obéir, je ne veux pas aimer. Si pour Ostorius je captive mon âme, Je veux qu'un pur devoir, et non l'amour m'enflamme, Avec ce doux penser, me soumettre à sa loi, Qu'il tient ces mouvements d'un autre que de moi. Que son rival ne peut m'accuser d'inconstance, Ni condamner des feux de pure obéissance.

Léonice

Qui peut donc rendre ainsi votre coeur alarmé.

Sarcide

Ha ! Qu'un objet aimable est aisément aimé. Et qu'une âme attendrie après toutes ses fuites, Se défend faiblement contre tant de mérites.

Léonice

Que résolvez-vous donc ?

Sarcide

D'aller voir le vainqueur, M'immoler à des voeux qui me font de l'horreur. Et plus ferme en amour, que non pas en la haine, Contraindre ma vertu à être moins inhumaine. De flatter ce Romain et par des traits trompeurs, Combattre nos destins, et vaincre nos malheurs. Sauver ainsi mon Père aussi bien que le Prince, Tâcher pour chacun d'eux, d'obtenir leur Province. Puis revenant à moi de ces voeux égarés, Mon âme rétablie et mes sens rassurés Vengez sur moi d'un coup mon amour et ma haine L'injure de ma flamme et l'excès de ma peine : Mais Didius approche éloignons-nous.

Scène 4

Didius, Caractacus

Didius

Enfin, Grâce à votre vainqueur, vos maux sont à leur fin.

Caractacus

Je n'attendais pas moins d'une âme si parfaite : Mais sa bonté surpasse encor ce qu'on souhaite. Pour elle c'est trop peu d'effacer des soupirs, Elle veut par ses soins prévenir les désirs. Son obligeante ardeur court au-devant des choses ; Plutôt que nos souhaits, ses faveurs sont écloses. Et répandent sur nous de si charmants bienfaits, Qu'on n'eût pu sans rougir en former des souhaits.

Didius

L'ardeur de vous servir encor plus loin le porte, Il veut vous obliger d'une plus noble sorte. Et ne voulant pour vous laisser rien d'imparfait, Il veut joindre une grâce à son premier bienfait. D'une grâce si pure, une grâce si belle, Que la reconnaissance en doit être éternelle.

Caractacus

Je ne suis point ingrat si je suis malheureux.

Didius

Ostorius aussi vous traite en généreux. À vos libres désirs soumet son âme altière, Et vous fait par ma bouche une ardente prière : Qui change en vos destins tout ce qu'ils ont d'amer, Qui bannit tous vos maux, et qui vous doit charmer.

Caractacus

Un vainqueur des vaincus que ne doit-il attendre ?

Didius

De n'être plus vainqueur, et d'être votre Gendre. De quitter un beau nom pour en prendre un plus doux, Si l'un le séparait, l'autre le joint à vous. Heureusement ainsi le sort change de face, La gloire vous revient, votre malheur s'efface : Mais quoi ; vous balancez, et paraissez surpris ? Lequel de ces deux noms alarme vos esprits ; Ou le non de vainqueur ?

Caractacus

Non c'est celui de Gendre.

Didius

Un vainqueur des vaincus, que ne doit-il attendre ?

Caractacus

Je ne veux rien ôter au pouvoir du vainqueur, Mais aussi son pouvoir n'ôte rien à mon coeur. Seigneur sans perdre temps en de paroles vaines, L'amour ne peut pas naître après de fortes haines. Nul de ses sentiments en soi-même vieillis, N'a l'âme sitôt libre et les sens recueillis, Et de nos passions les attaches mutines, Ne laissent pas ainsi de prendre leurs racines. Depuis plus de dix ans nous sommes ennemis, Dans l'ardeur des excès er reçus, et commis. Et tu crois Didius que sitôt on oublie, Une haine si forte, et si bien établie. Tu crois que d'un bienfait par hasard échappé, Le coeur d'un ennemi soit aussitôt frappé ? Que l'ardeur s'en éteigne, et que l'âme y succombe ? Que du haut de sa haine aussitôt elle tombe ? Encor que les bienfaits se fassent estimer, Dans les coeurs généreux, ils ne font point aimer. Il faut à la tendresse une plus libre cause, La source en est au Ciel dont le destin dispose, Et verse dans les coeurs ces mouvements cachés Que les autres ressorts n'ont au plus qu'ébauchés. L'âme pour l'amitié veut de justes espaces, Elle est trop en contrainte au milieu des disgrâces. Elle épuise en soupirs ses plus doux mouvements, Et s'enveloppe toute en ses ressentiments. À peine suffit-elle à sa douleur extrême, Mais sans plus raisonner consulte-toi toi-même, Tu peux bien sans m'aimer prendre de moi pitié, C'est générosité : mais non pas amitié.

Didius

De plus doux sentiments n'auraient pas moins de force, Vous vous perdez.

Caractacus

La vie est une faible amorce. Pour un Roi généreux.

Didius

Mais pourquoi ce transport.

Caractacus

Pour tenir dans mon coeur le rang d'un autre effort. Que l'ordre de mon sort, et le poids de ma chaîne Refuse à mes désirs, et dérobe à ma haine.

Didius

La prudence défend ces désirs impuissants.

Caractacus

Du moins mon impuissance en console mes sens.

Didius

Modérez, modérez cet excès de courage.

Caractacus

Didius qu'ai-je plus à craindre de l'orage.

Didius

L'horreur d'une prison et la mort.

Caractacus

Tous les deux, Élèveront ma gloire, et me rendront heureux. Adieu Tu verras bien si je crains tes menaces.

Scène 5

Didius

Didius

Ô Dieux vit-on jamais affaire à tant de faces. Tout semble nous flatter, et rire à nos desseins. D'un vainqueur amoureux, respecter les destins, Détourner un rival, surmonter les obstacles, Au progrès de mes soins promettre des miracles, Et le moment après je revois tous mes maux, Mon malheur véritable, et ces beaux semblants faux : Mais allons et tâchons par un peu de conduite, D'en couper mes progrès, et d'en régler la suite. Et faisons que le Prince, et le Roi divisés, Nos voeux soient mieux reçus, ou soient moins méprisés.

Acte III

Scène 1

Cartide, Caractacus

Cartide

Déférez un peu moins à votre grand courage.

Caractacus

Déférez un peu moins à votre faux ombrage.

Cartide

Votre fausse vertu que la raison combat, Fait que vous paraissez moins généreux qu'ingrat. Ostorius vous sert, Ostorius vous aime, Il tâche de vous rendre et Sceptre et Diadème. De vous tirer des fers, épargner un affront, Vous charger des lauriers qu'il dérobe à son front. Il renonce au triomphe, à ces excès de gloire, À ce prix juste et grand d'une illustre victoire. Vous Seigneur, cependant pour le Prince aujourd'hui, Osez-vous déclarer hautement contre lui. Dieux sur tant de faveurs, si belles, si visibles. Pouvez-vous jeter des regards insensibles.

Caractacus

Je sens tous ces bienfaits, comme il faut les sentir.

Cartide

Sentez aussi vos maux, et tâchez d'en sortir.

Caractacus

Si je sens peu les miens, les vôtres me tourmentent, J'ai beau vaincre les uns, les autres les augmentent : Mais hélas vainement des vôtres et des miens, Nous espérons la fin dans ces tristes liens.

Cartide

Oui bien si vous voulez vous obstiner à croire, Les vains égarements de votre fausse gloire.

Caractacus

Madame, vous voudriez me voir manquer de foi ?

Cartide

Non Sire gardez-la : mais la gardez en Roi. La foi des Rois n'est pas rampante, ni servile, Elle est tout élevée, et pour le moins utile. Elle n'engage point alors qu'elle est sans fruit, Et porte sa dispense alors qu'elle leur nuit.

Caractacus

La foi des Rois doit être au-dessus de l'utile, Dans le rang des destins, dans un ciel immobile. Dans un ordre affermi, dont je nomme les lois, Destin parmi les Dieux, et foi parmi les Rois.

Cartide

Hé bien garde-la donc entière, inviolable, Qu'ainsi que les destins, elle soit immuable. Quelle aveugle surprise éblouit ta vertu ? Si tu ne m'aimes plus cruel la gardes-tu.

Caractacus

Pourquoi si rudement attaquer ma tendresse, Hé tu n'as pas besoin de secours, ni d'adresse. Et c'est assez t'armer de me parler de toi, Sans m'appeler coupable et...

Cartide

Vois jusqu'où ta foi Ta téméraire foi t'engage et te hasarde.

Caractacus

Je le vois : mais n'importe il faut que je la garde.

Cartide

Si tu m'aimes si peu, songe à tes intérêts, Prévois de tes destins les rigoureux Arrêts. Qu'un vainqueur irrité de ton injuste obstacle, Va t'exposer au peuple en Triomphe, en spectacle. Il en a le pouvoir, tu le sais, et tu veux, Au hasard de nos jours contrarier ses feux. Juge si l'amitié du Prince est bien solide, De vouloir à ce prix lui disputer Sarcide.

Caractacus

Et si d'Ostorius l'amour remplit le coeur, Qu'aussi bien que Sarcide, il aime mon honneur.

Cartide

Oublions-les tous deux, et faisons-nous justice, Si la peur ne peut rien, que l'amour te fléchisse. Ne le regarde plus de cet oeil de rigueur...

Caractacus

Comment donc regarder Madame, son vainqueur.

Cartide

Comme un vrai généreux dont les bienfaits éclatent.

Caractacus

Comme un ambitieux dont les succès nous flattent. Vous donnez un peu trop de créance à vos sens.

Cartide

Les bienfaits sont pour nous des charmes bien puissants Je m'en sens obligée et m'en trouve confuse.

Caractacus

Ce terme est spécieux, et ce mot vous abuse ; Détrompez-vous, Madame, il est certains bienfaits, Qui n'ont que l'apparence, et n'obligent jamais. Celui qui les reçoit n'en est point redevable, Il peut en être ingrat, et n'être point coupable. Et les plus généreux peuvent les recevoir. D'un esprit insensible, et sans en rien devoir. Ils n'ont rien du bienfait que la seule surface, Qu'une fausse couleur de mérite et de grâce. Qu'un éclat surprenant, que de fausses bontés, Que des dehors trompeurs, et des voeux imités. On voit d'Ostorius l'ambition trop claire, Sa bonté contrefaite, et son coeur mercenaire, Et s'il avait pour nous un peu plus d'amitié, Nous goûterions déjà les fruits de sa pitié. Vous pourriez dire alors tout ce que vous me dites, Porter mes sentiments à flatter ses mérites. Et peut-être l'effort de mon propre intérêt, Me ferait voir le Prince autre qu'il ne paraît Mais il vient à propos.

Scène 2

Cartide, Le Prince de Silure, Caractacus

Cartide

Évitons-le.

Au Roi.

Le Prince de Silure

Madame, Non, non, ne craignez pas que l'ardeur qui m'enflamme Du chagrin qui me tue, accuse vos rigueurs, La faiblesse du sexe en absout vos frayeurs : Mais vous dont les vertus mâles, et peu communes, Semblaient être au-dessus de toutes les fortunes. Et répandre sur vous un si glorieux sort, Qu'il dût braver les temps, et survivre à la mort, Aux premiers mouvements qu'un faible orage excite, L'alarme vous enlève à mon peu de mérite. Et les premiers assauts à peine sont donnés, Que votre bonté fuit, et vous m'abandonnez. Un Ennemi commun, l'auteur de nos misères, Prévaut au souvenir de nos illustres Pères. Et je vois préférer à ce sang précieux, Tout ce que la raison vous doit rendre odieux. Que votre rigueur est pour moi bien inhumaine, Devais-je être haï plus qu'un objet de haine. Et mes profonds respects avaient-ils mérité, Ces rigoureux excès d'une infidélité.

Caractacus

Je garde le silence en paix, et vous écoute Pour punir par vous-même un injurieux doute : Mais sachez...

Le Prince de Silure

Que saurais-je à quel point vous portez, Un rival enrichi du bien que vous m'ôtez.

Caractacus

Écoutez.

Le Prince de Silure

Mon malheur ne m'est que trop visible.

Caractacus

Le transport vous aveugle.

Le Prince de Silure

Et n'est que trop sensible.

Caractacus

Sachez donc, sachez.

Le Prince de Silure

Que vous manquez de foi ? Je le veux ignorer, et pour vous, et pour moi.

Scène 3

Cartide, Caractacus

Cartide

Vous balancez encore après cette insolence. Vous voudriez le servir encor qu'il vous offense. Et vous conserverez vos désirs embrasés, Pour cet audacieux qui les a méprisés.

Caractacus

Madame, je l'avoue, il me laisse une idée, Avec mes premiers voeux assez mal accordée.

Cartide

Astres soyez bénis, et vous Dieux justes Dieux, Qui versez la lumière, et décillez ses yeux, Ouvre-les, cher Époux, à ce rayon qui brille, En faveur de toi-même, en faveur de ta Fille.

Caractacus

Je songe à tous Madame, au Prince, à vous, à moi, À vos fers, à sa flamme, à l'honneur de ma foi. Ces objets sont unis, je veux l'un comme l'autre, Je ne sépare point son intérêt du nôtre. S'il ne faut que mon sang pour votre liberté, Vous serez bientôt libre, et moi tôt acquitté. Mais de quelque façon que le destin m'opprime, Ma foi sera sans tâche, et ma vertu sans crime.

Cartide

Modérez des rigueurs qui me feront mourir.

Caractacus

Modérez des bontés qui me feraient rougir.

Cartide

Désirez-vous ma mort ?

Caractacus

Désirez-vous ma honte ?

Cartide

Puisque de mes périls tu fais si peu de compte Je vais les avancer par un coup si cruel, Qu'il te sera honteux, et plus qu'à moi mortel.

Caractacus

Hélas mon coeur se serre, et la douleur me presse, Au moins qu'à Didius je cache ma faiblesse.

Scène 4

Didius, Caractacus

Didius

Je viens encore à vous pour vous faire savoir.

Caractacus

Hé quoi !

Didius

D'Ostorius l'amour et le pouvoir. Il estime Sarcide, il adore ses charmes. Ne le contraignez point d'user du droit des armes, Rendez-vous aux bontés dont il veut se servir, Et donnez-lui, Seigneur, ce qu'il peut vous ravir. Répondez à ses voeux d'un peu de complaisance, Ne vous exposez point aux traits de violence. Qui ne sont que trop forts dans les mains d'un vainqueur.

Caractacus

Pour me persuader, tu veux me faire peur. Me prends-tu Didius pour une âme commune, Crois-tu de m'étonner par ma propre infortune. Et qu'une lâche crainte ébranlant ma vertu, Pour me voir menacé, j'en sois plus abattu. Il faut finir sa vie ainsi qu'on l'a reçue, Il faut à sa naissance assortir son issue. Et je rendrai la mienne en dépit de mon sort, Digne de ma naissance, et belle dans ma mort, À la gloire des miens, ma fin sera fidèle, Plus j'aurai de malheurs, plus elle en sera belle. Et la sévérité de tes derniers arrêts, Contre tes cruautés, prendra mes intérêts. Ma foi dans ma disgrâce acquerra de l'estime, Et répandra sur moi la gloire de ton crime.

Didius

Hé que vous sert...

Caractacus

Adieu connais mieux mes pareils.

Didius

Mais encor...

Caractacus

Didius porte ailleurs tes conseils.

Scène 5

Didius, Cartide

Didius

Je vous plains, et le plains d'avoir l'âme si forte, Et de craindre si peu les Ordres que je porte.

Cartide

Ce reste de fureur n'est qu'un effet mourant, D'un courroux qui s'éteint, et d'un coeur qui se rend. Ne t'en étonne point si le Ciel me seconde, Ou pour peu qu'à mes soins Ostorius réponde...

Didius

N'en doutez pas, Madame, et tenez pour certain, Qu'il n'épargnera rien pour un si beau dessein : Mais il faut, mais il faut nous défaire du Prince.

Cartide

Didius pour exil donnez-lui sa Province. Il est assez puni, s'il peut être chassé.

Didius

Il est bien moins puni, qu'il n'est récompensé.

Cartide

Mais Ostorius vient, adieu je me retire, Tu pourras mieux tout seul de mes désirs l'instruire.

Scène 6

Ostorius, Didius

Ostorius

Sarcide est-elle, ici ?

Didius

Non Seigneur : mais je viens D'avoir avec le Prince un fort long entretien.

Ostorius

Hé bien avoue-t-il qu'il aime la Princesse.

Didius

Sans attendre de lui, qu'il le nie, ou confesse. Il vous faut l'immoler, et le faire mourir, Lui seul fait vos destins succéder, ou périr. Ce jeune ambitieux fait croire à la Princesse, Que pour la délivrer il n'a que trop d'adresse. Qu'auprès de l'Empereur un ressort quoique obscur Doit bientôt faire éclore un succès grand et sûr. Aussitôt que le Roi se dispose à vous plaire, Par cet espoir trompeur, il tâche à l'en distraire. Bref il vous faut le perdre, il est trop dangereux,

Ostorius

Je le hais, je ne puis rien de plus rigoureux C'est assez le punir de lui donner ma haine, De lui ravir l'honneur d'une amitié romaine.

Didius

La haine est inutile à moins de se venger. Et sans doute le met moins que vous en danger.

Ostorius

Quoi contre un malheureux ?

Didius

Non mais contre un perfide, Profitez en sa mort des peines de Sarcide. Elle vient je la vois, je m'en vais vous laisser. Un témoin en amour, ne fait qu'embarrasser.

Scène 7

Sarcide, Ostorius

Sarcide

Que vous promettez-vous des peines de Sarcide, Peut-être croyez-vous que la mort l'intimide. Et qu'un désir de vivre, allumant quelque espoir, À l'aide de sa peur trahira mon devoir. Que vous connaissez mal les vertus étrangères, Encor qu'elles n'aient pas ces lueurs mensongères Qui d'un obscur dedans font briller les dehors, Et n'ornent les esprits que des beautés du corps. Elles ne laissent pas d'avoir de justes guides, Des désirs épurés et des règles solides Qui de la raison droite élèvent le pouvoir, Et désarmant la crainte assurent le devoir. Ainsi dans mes malheurs, quelque sort qui préside, Ne vous promettez rien des pensées de Sarcide. Elle est dedans vos fers il est vrai : mais son coeur, Est encore tout libre, et n'a point de vainqueur.

Ostorius

Vous pouvez bien encor porter plus loin sa gloire, Chatouiller son orgueil, et flatter sa victoire. Et l'amour combattant sous vos divins appas, A bien plus fait par eux, que n'a pas fait mon bras. Aussi ne vais-je pas à vous que je sais magnanime, Qu'à pas respectueux, et conduits par l'estime. Sans former nul espoir, sans mêler des désirs, Et frustrant mon ardeur de tout, hors des soupirs. De ces muets efforts, de mon cruel martyre, J'enchante mes douleurs alors que je soupire. Glorieux de ma peine, et ravi de mes maux, S'ils peuvent suppléer à ce peu que je vaux.

Sarcide

Sans parler de vos maux, nos fers et vos conquêtes, Nous font assez savoir, Seigneur, ce que vous êtes. Et sans faire valoir de vaines passions, Tout le monde sait bien vos plus belles actions. Votre vertu partout a semé de l'estime, Elle en a parmi nous bien qu'elle nous opprime Et nous sommes témoins de vos faits signalés...

Ostorius

Vous croyez m'élever, et vous me ravalez, Car enfin quelque éclat dont brille ma vaillance, S'il ne peut rien gagner sur votre indifférence Qu'est-ce qu'un vain rayon, qu'un éclat imposteur, Et d'une gloire indue, une fausse vapeur. C'est en vain que le Ciel a secondé mes armes, Si j'ai pour ennemis vos beaux yeux et vos charmes. Et si le beau succès de mes fameux combats, Arme votre rigueur, et choque vos appas. Non, non quelque faveur que m'ait fait la fortune, La fin m'en est mortelle, et la suite importune. Ah je ne puis porter la gloire de mes coups, Ni l'espoir de guérir ceux qui viennent de vous. Ô téméraire espoir dont mes sens s'éblouissent. Ces coups sont grands et beaux, ils blessent et ravissent : Mais si...

Sarcide

N'achevez pas, tant de mots échappés Ont un peu trop de force, et mes sens sont frappés. Mais enfin sans user d'un plus long artifice, Qui d'une vaine ardeur amuse le caprice. Vous a-t-on dit au vrai le sentiment du Roi.

Ostorius

On me l'a fait penser.

Sarcide

Apprenez-le de moi.

Ostorius

Puisqu'il est rigoureux, souffrez que je l'ignore, Rien ne peut empêcher que je ne vous adore. Qu'un éternel respect ne dure en ma langueur, Mais ne m'exposez point à quelque autre rigueur. Je souffre tout de vous, j'en adore mes peines, Je révère vos lois, encore qu'inhumaines, Mais pour d'autres...

Sarcide

Hé quoi vous semblez menacer, Ceux que pour moi le Ciel pourrait intéresser ?

Ostorius

S'il est quelque autre heureux, qui pour vous s'intéresse Avec plus de succès, avec moins de paresse. Et de qui les efforts plus heureux que les miens, Préviennent ma pensée, et rompent vos liens. Du moins à mes désirs ne faites point d'injure. Croyez qu'il n'en est point dont l'ardeur soit plus pure. Et s'il m'est bienséant d'un peu les estimer, Qu'on puisse plus souffrir, qu'on doive moins blâmer : Si l'excès en allait, jusqu'à dire que j'aime, Jusqu'à vous exprimer ma passion extrême. Jusqu'à vous oser dire en faveur de mes sens, Le désordre où je suis et les maux que je sens. Vous pourriez justement m'appeler téméraire, Condamner mes transports, me forcer à me taire. Je n'appellerais point d'un arrêt si fatal, Et je puis tout souffrir si ce n'est un rival.

Sarcide

Qui parle de rival, est-ce pour me confondre ? Croit-il que ma rougeur n'ait rien à lui répondre. Non, non vous vous trompez, et me connaissez mal Guérissez votre orgueil de la peur d'un rival. Il faut vous croire aimé pour avoir cette crainte. Cette présomption suppose une autre atteinte. Et sur ce faux penser bâtissant votre espoir, Votre orgueil téméraire offense mon devoir.

Ostorius

Il vaut bien mieux souffrir adorable Princesse, Un rival bienheureux, qui pour vous s'intéresse Et passer sous silence une injuste rigueur.

Sarcide

Puisque ce mot vous plaît qui choque mon honneur Au hasard de me nuire, il faut vous satisfaire, Ma langueur me fatigue, et que sert de me taire. Quel qui soit ce rival l'objet de mes souhaits, Il vous le faut aimer, ou ne me voir jamais. Je vous laisse à ce mot, et n'ai plus rien à dire.

Scène 8

Ostorius

Ostorius

Beauté trop rigoureuse ! Ha plutôt que j'expire. Dures extrémités où je me vois réduit, Mon amour sans espoir, ou mon espoir sans fruit. Un rival bienheureux règne dans son âme, Qui jouit de ma peine, et se rit de ma flamme. Trop heureux ennemi que je tiens dans mes fers, Que bien loin de punir, j'établis et je sers. Et qui par le pouvoir d'une rigueur extrême, Doit par delà l'estime obtenir que je l'aime. Tyranniques appas, vous voulez le haïr, De m'imposer ces lois et m'y faire obéir. Ou ne me voir jamais ajoute l'insensible, Ha l'un est bien cruel : mais l'autre est impossible. Sarcide est trop aimable, et je suis trop épris, Il n'est point d'ennemi, que je n'aime à ce prix, Que je n'aime ? Que dis-je ? Une espérance vaine, Détruira dans mon âme une si juste haine. Et par un faux respect, mon courroux endormi, Pourra me rendre aimable ce rival ennemi ? Venez à mon secours, vertu, fierté Romaine, Principes glorieux d'une invincible haine. Instinct impérieux des vifs ressentiments, Pour qui la raison même arme ses mouvements. Contre un rival heureux, irritez vos puissances, Soutenez ma colère, appuyez mes vengeances Oui souffrir un rival, c'est n'aimer qu'à demi, Pour sauver notre amour, perdons notre ennemi.

Acte IV

Scène 1

Léonice, Sarcide

Léonice

Je tremble pour ce Prince, et souffrez que ma crainte, Ose s'émanciper, et vous faire ma plainte.

Sarcide

Qu'ai-je fait ?

Léonice

Vous avez maltraitant le vainqueur, Exposé votre amant à sa mauvaise humeur. Pensiez-vous de servir le Prince de Silure ? L'excès de vos bontés, va tourner en injure. Ostorius sans doute...

Sarcide

Il n'entreprendra rien.

Léonice

Mais il est Amoureux.

Sarcide

Il en usera bien.

Léonice

Il a le coeur trop tendre.

Sarcide

Il a l'âme trop belle.

Léonice

Hélas ! Que vous avez une bonté cruelle. Sachez qu'Ostorius n'est pas pour lui céder, L'honneur de vous servir, ou de vous posséder. Vous vous êtes Madame un peu trop déclarée, La fureur aussitôt en son âme est entrée. Et j'ai peine à penser, connaissant les Romains, Qu'il épargne un rival qu'il tient entre ses mains.

Sarcide

Tu suis les sentiments de ton âme saisie.

Léonice

Je suis ceux du pouvoir joint à la jalousie. Serait-ce le premier qu'on verrait égorgé Par un rival jaloux qui s'en serait vengé. Ne faites point valoir ici votre constance, Elle ne peut passer que pour indifférence. Et si votre devoir s'oppose à l'amitié, Ne vous dispensez pas d'une juste pitié, Pour moi je ne saurais surmonter ma tristesse.

Sarcide

Il est vrai j'en dis trop, j'ai tort, je le confesse : Mais encor que crains-tu ?

Léonice

Je crains tout de son sort, Et s'il faut m'expliquer je le crois déjà mort.

Sarcide

Mort ?

Léonice

Oui Madame, mort.

Sarcide

Faut-il que je le croie.

Léonice

Vous en pleurez ?

Sarcide

J'en meurs.

Léonice

Le Ciel nous le renvoie.

Scène 2

Le Prince de Silure, Sarcide, Léonice

Le Prince de Silure

J'ose en ces lieux Madame encor me présenter, Paraître devant vous qu'il me faut éviter. Non pour y rétablir par des pleurs mercenaires, Un espoir interdit, ou des voeux téméraires : Mais pour y consacrer à vos divins appas, Par un dernier effort ma vie et mon trépas Je vous dois l'un et l'autre, et mon ardeur extrême Ne croit pas vous devoir rien moins que tout-moi-même Je trouve toutefois cet hommage imparfait, Sans l'ordre de vos yeux à qui mon coeur le fait. Sans eux c'est vainement que mon cruel martyre, Tâche de m'arracher des lois de votre empire. Je brave les destins qui vous font me haïr Si l'ordre de vos yeux ne m'y fait obéir : Mais exclu de tous voeux, et de toute espérance, Souffrez que mon respect rompe encore le silence. Et qu'il me soit permis, en me voyant périr, De vous aimer encore, et d'oser le haïr.

Sarcide

Serait-ce bien m'aimer que m'ôter votre estime, De vouloir le haïr, et me pousser au crime. Rappelez vos esprits, pouvez-vous m'estimer, Et vouloir le haïr, ou penser à m'aimer. Quoi vous le haïrez, s'il faut que je l'adore, Vous me verrez l'aimer, et m'aimerez encore. Je souffrirai qu'on m'aime étant dessous sa loi, Ou bien qu'on le haïsse alors qu'il est à moi. Connaissez mieux mon âme, et ce que je suis née, Et si jamais le sort conclut cette Hyménée, Et que d'Ostorius il fasse mon époux, N'attendez pas de moi des sentiments pour vous Quoiqu'en votre faveur amour me sollicite, Qu'il présente à mon coeur votre rare mérite. Mes regards détournés ; et mes désirs soumis, Vous feront moins aimer, qu'un chef des ennemis. Ainsi de nos ardeurs, affaiblissons la force, Faisons avec nous-même un vertueux divorce. Bannissons de nos coeurs ces précieux instincts, Embrassons le devoir, et suivons nos destins, Ils arment contre vous mon bonheur et mon père, Je ne puis rien pour moi, ni pour vous que me taire. Soupirer en secret, me plaindre sourdement, Mais malgré l'un et l'autre obéir hautement.

Le Prince de Silure

Le sort à mes désirs, ou propice, ou contraire, Me donne peu d'alarmes, et ne m'étonne guère : Mais de voir votre père irrité contre moi, Oublier ses serments, et me manquer de foi. Mes sens surpris...

Sarcide

Ô Dieux quelle erreur vous abuse, Ignorez-vous tous deux ce que le Roi refuse. Et que de Didius les trop faibles ressorts, N'ont fait auprès de lui que d'impuissants efforts, Sachez donc que du Roi les bontés singulières, Ont bien loin du vainqueur rejeté les prières.

Le Prince de Silure

Ô Dieux que me dis-tu ?

Léonice

Ce que je sais fort bien.

Sarcide

Hélas !

Le Prince de Silure

S'il est ainsi, quel bonheur est le mien. Mes tourments vont mourir, et mes désirs renaître, Mais qu'un prompt souvenir les fait tôt disparaître. Penses-tu qu'il pardonne à la témérité, Dont mon coeur amoureux tantôt s'est emporté. J'ai perdu le respect et mon âme bouillante, N'a pu se retenir au milieu de sa pente. Que je me suis moi-même innocemment trahi, Et pour trop vous aimer que je me suis haï.

Léonice

Loin que de cette ardeur, ce grand Prince s'afflige, Il l'impute à l'amour, et son coeur s'en oblige. Vous n'avez qu'à le voir, il en sera ravi.

[À Sarcide].

Le Prince de Silure

Que tu fais de plaisir à mon coeur asservi. Mais de vous, que faut-il, Madame, que j'espère.

Sarcide

Mon devoir.

Le Prince de Silure

Il sera conforme aux voeux d'un Père ? Mais quoi votre oeil se trouble, et vos sens interdits, Semblent être offensés de ce que je vous dis. Seriez-vous un obstacle au bonheur qui m'arrive ?

Sarcide

Prince mes fers vous font me traiter de captive. De mon Père pour moi la générosité, Exposera sa vie avec sa liberté ? Et d'un devoir surpris la trompeuse apparence, Pourra par de faux traits de mon obéissance : Ou raccourcir ses jours, ou prolonger ses fers ? Ces pièges sont pour moi trop grossiers et trop clairs, Je dois à sa vertu l'hommage de ma mienne, Ne point dégénérer, et répondre en la sienne, Et plus elle s'expose, ou parle en ma faveur, Et plus je dois contre elle épouser mon malheur. Passer dans le parti d'une flamme étrangère, En fille vertueuse, abandonner mon Père. Hasarder mes amours, et m'en faire haïr, Et forcer ma vertu, de lui désobéir.

Le Prince de Silure

Courons donc au trépas, puisque tout m'est contraire. Je pers incessamment, ou la fille, ou le Père. Mille maux différents me disputent mon bien, Nous hasardons tout, et ne craignons plus rien.

Léonice

Ostorius approche.

Sarcide

Évitez sa colère.

Le Prince de Silure

Je tâche à l'irriter, bien loin de m'y soustraire.

Léonice

Mais je crains que sa haine...

Le Prince de Silure

Et moi que son amour...

Sarcide

Ha c'est trop je m'en vais.

Scène 3

Ostorius, Le Prince de Silure

Ostorius

Vous faisiez votre cour ?

Le Prince de Silure

Tout beau mon coeur dispense un peu ta haine.

Ostorius

Hélas si tu savais l'ordre de l'inhumaine.

Le Prince de Silure

S'il savait son bonheur, pourrait-il soupirer.

Ostorius

Cessons ! Cessons de craindre en cessant d'espérer. Vous étiez m'a-t-on dit avecque la Princesse, Est-ce que ma présence, ou la chasse, ou vous blesse ? Vous rêvez.

Le Prince de Silure

Oui, Seigneur, quand je vois mes liens Je vois que vos destins doivent beaucoup aux miens. Ces obstacles forcés qui gênent mon courage, Dérobent bien des coups à ma haine, à ma rage. Et leur injuste poids, qui rend vain mon courroux, En retient bien en moi qui tomberaient sur vous.

Ostorius

De votre triste état la visible impuissance, À vos emportements ôte tout air d'offense. Vous pouvez contre moi librement murmurer, Ce n'est pas contre vous qu'il me faut mesurer. Vos fers à ma colère ont des bornes prescrites, Pour elle vos malheurs sont de justes limites. Et pour peu que je pense à l'objet que je sers, Je crois au lieu de vous, voir ma colère aux fers. Admirez les efforts de son pouvoir suprême, Il me fit vous haïr, il faut que je vous aime.

Le Prince de Silure

Que vous m'aimiez ? Je tiens cet amour bien suspect, J'adore en vous un bien pour qui j'ai du respect. Mais je haïs encor plus le mal que vous me faites.

Ostorius

J'adore en vous Sarcide, et plains ce que vous êtes. Mais cet aimable objet qui nous a su charmer, Au lieu de vous haïr, me force à vous aimer.

Le Prince de Silure

Loin de vous faire aimer, elle augmente ma haine, Mais quoi vous m'aimeriez.

Ostorius

Elle est ma Souveraine. J'obéis, c'est tout dire, et suis des mouvements, Qui règnent dans mon âme, et sur mes sentiments : Mais n'en abusez pas, mettez tout en balance, J'ai beaucoup de respect.

Le Prince de Silure

Et moi peu d'espérance.

Ostorius

Sa vertu me répond de ses divins appas.

Le Prince de Silure

La mienne vous répond que vous ne l'aurez pas. Seigneur puisque tous deux nous brûlons pour ces charmes, Vengeons nos coeurs troublez pas le sort de nos armes. Dégagez-moi des fers, et brisez mes liens, Pour honorer vos feux ou pour punir les miens. Non que je veuille ainsi me soustraire à mes peines, Au sortir d'un combat je reprendrai mes chaînes, Ou consens si le sort favorise mon bras, Qu'on me fasse périr par la main des soldats.

Ostorius

D'un peu trop de valeur votre fierté se flatte.

Le Prince de Silure

Il est temps, il est temps que l'un ou l'autre éclate, Et qu'un beau désespoir s'émancipe à son tour, Et tire nos respects des gênes de l'amour.

Ostorius

Hé bien... Mais le Roi vient.

Scène 4

Le Prince de Silure, Caractacus

Le Prince de Silure

Ha ! Souffrez que j'embrasse.

Caractacus

Vous m'embrasser perfide ? Éloignez-vous de grâce.

Le Prince de Silure

Dieux ? Justes toutefois puisque j'ai mérité, Ce cruel châtiment de ma témérité, Non ne m'écoutez plus, non, ni vous non plus Sire.

Caractacus

Ton crime le mérite.

Le Prince de Silure

Il ne peut être pire. Mais si mes sentiments ont pu vous outrager, Je cours au désespoir, et vais vous en venger.

Scène 5

Ostorius, Caractacus

Ostorius

Je sens bien le motif de l'effort qui le chasse, Mais pour mieux m'en servir, je demande sa grâce, Ce n'est pas son malheur à qui je veux devoir, Le succès de mes feux, et l'heur de mon espoir.

Caractacus

De quel espoir Seigneur ?

Ostorius

D'obtenir la Princesse, De finir sous ses Lois le tourment qui me presse, D'occuper ce beau rang dont le Prince est déchu, Enfin d'être agréable autant qu'il a déplu.

Caractacus

Votre vertu Seigneur, donne force à la mienne, Il faut lui pardonner ; pourvu qu'il se souvienne, Qu'un coeur comme le mien, au milieu des hasards Ne permet à ses yeux aucuns lâches regards. Je suis Roi dans mes fers comme dans mon Empire, Je ne perds rien du Sceptre encor que je soupire, Mon trône est en moi-même, et me sens toujours Roi Et vois également tout au-dessous de moi, Ce titre glorieux est purgé de faiblesses, Et tire la vertu du péril des bassesses, Sa fortune est fragile, on y fait de faux pas, Mais l'âme se soutient, et l'on ne tombe pas, Mon coeur n'est point frappé, bien que le sort m'accable, Et j'estime le Prince encore que coupable, Mes premiers sentiments à lui sont engagés, Mes derniers déplaisirs ne les ont point changés, Au lieu de tous les biens que le destin me vole, Je lui donne Sarcide, ou du moins ma parole, Il ne me reste plus qu'elle aujourd'hui, Elle n'est plus à moi Seigneur, elle est à lui.

Ostorius

Elle n'est plus à vous ? Quoi Sarcide est au Prince ?

Caractacus

Oui Seigneur.

[Ostorius continue en aparté, en pensant à Sarcide].

Ostorius

Mais le Prince est hors de sa Province, À Rome, en mon pouvoir, mais tout beau ma douleur, Laisse, laisse à ma gloire user de ce malheur. Endurer qu'on me prive ainsi de ce que j'aime ? Qu'on arrache à mes yeux la moitié de moi-même ? Pouvez-vous ignorer d'être dessous ma loi ? D'être dedans mes fers de dépendre de moi ? Sachez que mes désirs relèvent de moi-même, Et que le seul respect peut m'ôter ce que j'aime, Imposer à mon coeur la rigueur de vos lois, Et frustrer mes désirs de l'honneur de mon choix, Qui me peut empêcher d'ordonner qu'il périsse, D'en faire à mon courroux un juste Sacrifice, Et de son sang versé repaissant ma fureur, Satisfaire ma haine ensemble, et mon ardeur ? Vous aimable Sarcide, adorable inhumaine, Qui forcez ma colère, et désarmez ma haine, Et qui par un arrêt et cruel et fatal, M'ordonnez de souffrir et d'aimer mon rival. Hé bien beaux yeux, il faut que je vous obéisse, Plutôt que vous déplaire, il faut que je périsse, Vos injustes désirs ne sont pas moins puissants.

Scène 6

Cartide, Ostorius, Caractacus

Cartide

Seigneur il se faut rendre à des coups si pressants Mais vous encor aux fers ?

Ostorius

Qu'on détache sa chaîne.

Caractacus

Et le Prince ?

Ostorius

Il sera traité comme la Reine, Vous pouvez parmi nous faire choix d'un séjour, Dans Rome, hors de Rome, au milieu de la Cour Mon crédit ne va pas jusqu'à pouvoir vous rendre ; Les pays que le sort m'a forcé de vous prendre, Souffrez des dures lois qui règlent mon devoir, Cette nécessité de mon peu de pouvoir : La plus haute vertu de la plus pure Essence, Est comme moi sujette au crime d'impuissance, Mais ne mesurez point des désirs généreux, À de faibles succès d'un effort malheureux.

Caractacus

Je demeure immobile, et ne puis vous répondre, Plus je suis obligé, plus je me sens confondre, Je vois mes maux passés suivis d'autres ennuis, Je vois ce que je dois sans voir ce que je puis, Vous portez vos bienfaits en un point trop sublime. De mon âme interdite, ils épuisent l'estime, Et de tant de faveurs le surprenant éclat, Éblouit mes désirs, et va me rendre ingrat.

Cartide

Ha pour ne l'être point agréez ses demandes, Donnez donnez Sarcide à des faveurs si grandes, Que craignez-vous ?

Caractacus

Je crains et pour elle et pour vous, L'art de cette surprise est d'un effort si doux. Mais je reviens à moi mon âme est rassurée Que si dans ma surprise elle s'est égarée, Et se laissant frapper à des coups si puissants, M'a fait part du désordre où sont tombés mes sens : Elle est Seigneur, elle est plus calme et plus rassise, Plus digne de soi-même et de votre franchise : Oui par la liberté que de vous je reçois, Je suis plus en état de vous répondre en Roi : Sachez que mes désirs sont du parti des vôtres, Et que ma gratitude y combat tous les autres : Mais un fatal devoir qui me lie à ma foi, Supplante mes désirs et me dérobe à moi.

Ostorius

À ce noble devoir soyez toujours fidèle, Exercez librement une vertu si belle : Non non ne croyez pas que je l'estime moins, De la voir inflexible à mes voeux, à mes soins : Je les aurais rendus à votre propre haine, À la Reine insensible, à Sarcide inhumaine : Et vous verrez toujours mes voeux et mon devoir, Égaux dans le succès ou dans le désespoir : Peut-être pensez-vous que l'espoir qui m'enflamme, La surprise des sens, le penchant de mon âme : Ou ces charmes brillants des beaux yeux que je sers, Aient porté mes désirs à détacher vos fers : Je n'ai considéré que votre seul mérite, Je l'ai dû, je l'ai fait, et je vous en tiens quitte.

Caractacus

Dieux comment repousser des coups si dangereux, On ne peut qu'en fuyant être assez généreux.

Scène 7

Cartide, Ostorius

Cartide

Je suis au désespoir que pour reconnaissance, Il faille que le Roi s'obstine et vous offense : Et qu'à la foi donnée un peu trop délicat, Il protège le Prince, et vous devienne ingrat : Je me jette à vos pieds, et vous demande grâce Au lieu de vous en rendre.

Ostorius

Hélas quoi que je fasse Part d'un juste effort et d'un si cher devoir Que vous le payez trop daignant le recevoir : Mais faites-en une autre à mon âme asservie Dont malgré ma tristesse elle sera ravie : Je ne demande point faveur pour mes soupirs, Mais au moins que Sarcide explique ses désirs.

Cartide

Ses désirs sont pour vous, et bientôt le Roi même, Ses premiers feux éteints voudra qu'elle vous aime : Ne vous alarmez point : ces coups subtils et prompts, Sont toujours plus, Seigneur, éclatants que profonds. Un soudain mouvement n'en laisse aucun vestige, Qu'un brillant de raison aisément ne corrige : Je n'ai point de scrupule à jurer pour le Roi, Et pour le Prince même aussi bien que pour moi : Vos bienfaits, leurs grands coeurs, le salut de Sarcide, La gloire d'aimer bien dont le Prince est avide : Promettent à nos voeux des succès assurés.

Ostorius

Le Ciel daigne accorder ce que vous désirez.

Cartide

Je vais y travailler, er ferai toute chose, Que votre âme Seigneur sur mes soins se repose.

Acte V

Scène 1

Didius, Ostorius

Didius

Le Sénat l'a conclu, l'Empereur le désire, Le peuple le demande et l'honneur vous l'inspire : Vous-même on vous a vu brûler de cette ardeur, Et vous le recevez avec tant de froideur : Quel bizarre chagrin trouble votre courage ; Vos désirs n'étaient-ils que désirs de passage : Dont l'extrême chaleur morte en son propre excès, Dût les faire avorter dès leur premier succès : Voyez dan ce billet de quel air on vous traite, Quels honneurs, quel triomphe à Rome on vous apprête.

Ostorius

Rome pour payer tes miracles, D'un beau bruit que les temps ne puissent étouffer : Désire te voir triompher : Parmi les voeux et les spectacles. Ses ressentiments légitimes, Veulent par ces honneurs te traiter d'immortel, Et t'offrent ton char pour Autel, Et tes captifs pour tes victimes. Caesar.

Didius

Vous soupirez encore, et ne daignez...

Ostorius

Amour, honneur, tyrans qui dans mon coeur régnez : Mouvements égarés d'une âme chancelante. De la raison blessée, et d'une ardeur mourante : Que voulez-vous de moi, parlez, expliquez-vous, Pouvez-vous à mes voeux offrir rien de plus doux : Qu'un triomphe superbe, et que d'Illustres fêtes, Où tout brille pour vous, tout vante les conquêtes : Où même de l'objet qui me fait soupirer J'honore mon spectacle, et me fait honorer : Cessez vaines lueurs de mon âme blessée, Qui flattez mes erreurs d'une telle pensée, Téméraires appas plus dangereux que doux, Avouez qu'un triomphe est plus charmant que vous.

Didius

Grâce aux Dieux, votre coeur a changé de principe.

Ostorius

Oui ma raison revient, mon trouble se dissipe, Mes yeux sont décillés, je vois ce que je dois, À Sarcide, à moi-même, à Rome, à mes exploits : Mais que dis-tu mon coeur, le vois-tu bien perfide, Regarde ? À qui peux-tu devoir plus qu'à Sarcide, Plus qu'à tous ses appas, plus qu'à son doux aspect ; Plus qu'à tous tes serments, plus qu'à tout ton respect ? Va, cherche en ses beaux yeux le prix de ta victoire, Ils ont dans leurs regards des ressources de gloire ? Illustres vanités des mystères d'État, Mensongères clartés, faux brillants, vain éclat : Pompe, vous n'avez point de lumière assez belle, Pour effacer Sarcide, et me rendre infidèle : Pour surprendre mes sens d'une fausse lueur, Pour éblouir mon âme, et détourner mon coeur, Près d'elle vos splendeurs ne paraissent que sombres, Que des Astres éteints, que de brillantes ombres, Et vous disparaissez auprès de mon amour, Pour peu que mon respect mette ma flamme au jour.

Didius

L'amour doit obéir lorsque l'honneur commande.

Ostorius

Quand l'amour est vainqueur, il faut qu'un coeur se rende.

Didius

Tout le monde sera surpris d'un tel refus.

Ostorius

L'amour vaut tout le monde, et Sarcide encore plus, Ne reproche donc point à mon âme asservie, Que mon aveugle amour la couvre d'infamie.

Didius

Mais le Roi vient à vous.

Scène 2

Caractacus, Ostorius, Didius

Caractacus

Un triste souvenir, Qui trouble mes esprits me fait ici venir, Vous m'avez fait, Seigneur, une faveur insigne, Mais en étant ingrat, je n'en puis qu'être indigne.

Ostorius

Prince trop généreux, hé souffrez mes bienfaits, Pourquoi les mépriser ?

Caractacus

Parce que je vous hais.

Ostorius

Vous me...

Didius

Que peut prétendre une vertu si fière.

Caractacus

À ne vous faire plus qu'une seule prière.

Didius

Qu'à son espoir si doux je pressens de revers.

Ostorius

Demandez hardiment.

Caractacus

Je demande mes fers.

Ostorius

Vous demandez vos fers ?

Caractacus

Oui, ma gloire est jalouse, Que contre eux lâchement ma liberté répouse, Que j'use d'un bienfait qui me rendrait confus, Que je l'accepte enfin pour vous faire un refus, Car si j'ai du malheur, je ne suis point perfide, Et pour le Prince enfin j'ai destiné Sarcide, Et veux qu'elle l'épouse au sortir de ces lieux, Ou rentrer dans vos fers, ou mourir à vos yeux.

Ostorius

Vous vous dites ingrat, je commence à le croire, Et dans ces faux semblants d'une apparente gloire, Je vois trop aisément un indigne attentat, D'un coeur capricieux, et d'un esprit ingrat, Mais puisque mes faveurs n'ont rien qui vous oblige, Je sais ce que l'honneur de ma victoire exige.

Caractacus

Tous deux veulent ma mort, hé bien donc dépêchez, Reprenez les bienfaits que vous me reprochez, Rendez-moi mes fers, arrachez-moi la vie, Au gré de vos rigueurs contentez votre envie : Saoulez cette altérée au dépens de mon sang, Commencez par Sarcide à me percer le flanc.

Il donne la lettre.

Ostorius

Ha ! Prince trop cruel que venez-vous de dire, À ce beau nom, je sens renaître mon martyre, Ce souvenir me charme, et mes yeux de retour, Font mourir la colère, et revivre l'amour, Ne vous obstinez point. Regardez cette lettre, D'un autre que de vous pourrais-je pas permettre À mes pressants désirs pour le moins un espoir, Un relâche obligeant de ce trop fier devoir, Mais je vois ces beaux yeux qui font toute ma peine, Souffrez que mon respect...

Scène 3

Cartide, Ostorius, Caractacus, Sarcide

Cartide

Seigneur je vous l'amène, Pour d'un Père insensible ébranler la rigueur, Ou si rien ne l'émeut pour nous percer le coeur : Et pour mourir aux yeux de cet inexorable.

Ostorius

Ha ! Cessez de traiter votre époux de coupable, C'est moi seul qui le suis Madame d'aspirer, À des biens que les Dieux seuls ont droit d'espérer, Mais bien que sa rigueur contre mes voeux s'obstine, Qu'en faveur d'un rival son coeur se détermine : Mon respect saura bien retenir mon courroux, Et s'il s'émeut pour lui le modérer pour vous.

Cartide

Seigneur n'écoutez plus ses ardeurs insensées, Sarcide a bien conçu pour vous d'autres pensées.

Caractacus

Et moi des sentiments bien contraires aux siens, Oui Seigneur croyez-moi rapportez-vous aux miens : Ou bien n'accusez plus mon âme d'être ingrate, Et de répondre mal au destin qui vous flatte, Je me veux acquitter par ma sincérité, De toutes vos faveurs et de ma liberté. Rejeter un triomphe est affaiblir sa gloire, Étouffer ses vertus et flétrir sa mémoire, Et pour quelque sujet que l'on quitte un tel bien, C'est donner à penser qu'on ne mérite rien, Vous vous rendez suspect, et quiconque le quitte, Prouve moins son amour que son peu de mérite.

Ostorius

Après Seigneur, après vous avoir combattu, Je suis sans triompher content de ma vertu.

Caractacus

La vertu toutefois se pique d'être égale, Elle veut qu'on la flatte, et non qu'on la ravale, Et croit que c'est flétrir le beau nom de vertu, De ne triompher pas quand on a combattu, Elle a de justes droits dont elle se chatouille, Dont elle souffre injure alors qu'on la dépouille, Et bien que satisfaite au fonds et du dedans, Elle aime à se produire aux yeux des regardants, Bien que dans elle-même elle ait sa récompense, Elle veut dans autrui quelque reconnaissance, Bien qu'elle soit solide elle aime le dehors, Et bien qu'elle soit pure, elle chérit le corps. Il faut à son mérite un honneur authentique, Qui devienne immortel par cette foi publique. Par ces cris redoublés par l'éclat des grands voeux, Qui survivent au siècle, et vont jusqu'aux neveux, Donc à votre vertu Seigneur faites justice, Triomphez ou de nous ou de votre caprice, Ne vous laissez point vaincre à d'indignes appas, Qui soupirent de crainte et ne vous aiment pas, Immolez-vous Sarcide, et moi-même et la Reine, Vous en triompherez plutôt que de ma haine.

Ostorius

Pour un ennemi même on a moins de rigueur.

Caractacus

Oui quand notre ennemi n'est pas notre vainqueur, Quand il n'est qu'ennemi, quand il n'a que sa haine, Quand de divers succès l'issue est incertaine, On le sert, on l'estime, on ne hait qu'à demi Mais quiconque est vainqueur est bien plus qu'ennemi De cet orgueilleux nom l'odieux caractère, Au-delà de la haine élevant la colère, Sur les premiers dépits verse un nouveau poison, Qui pénètre les coeurs, infecte la raison, Et de toute tendresse étouffant les semences, Fait mourir les bontés, et vivre les vengeances.

[À Sarcide].

Ostorius

Les bienfaits pour le moins ne doivent point aigrir, Mais puisque rien enfin ne peut vous attendrir, Je me retourne à vous beau sujet de ma peine, Soyez pour être juste un peu moins inhumaine, Comme malgré l'amour j'ai su vous obéir, Daignez malgré la haine un peu moins me haïr, Quoique je visse bien que le Prince en votre âme, Était l'unique obstacle aux progrès de ma flamme, Et que dans sa prison ou dans sa liberté, Il faisait ma disgrâce ou ma félicité, Malgré tous les rayons de ces justes pensées, Vos voeux ont prévalu, ses chaînes sont forcées, Et comme à votre gré vous me savez charmer, Au lieu de le haïr vous m'avez fait l'aimer, Faites le même effort sur votre indifférence, Aimez au moins en moi votre toute puissance, Et si c'est peu pour vous qu'un respect éprouvé, Aimez dans son rival votre amant conservé.

Sarcide

Vous faites une injure à ma reconnaissance, De croire que pour vous j'ai de l'indifférence, Mon âme est plus sensible, et n'oubliera jamais, Ce que je puis devoir à de si grands bienfaits.

Ostorius

Dans les coeurs élevés et les âmes d'élite, Les bienfaits sont sans force et n'ont point de mérite, La raison toute seule en fait les mouvements, Échauffent les esprits, et meut les sentiments, Les belles âmes ont de trop grandes lumières, Pour former leurs désirs sur ces règles grossières, Et pour laisser aller sur la foi des bienfaits, De précieux penchants, et de tendres souhaits.

Sarcide

Ha Seigneur, ha c'est trop et mon âme interdite, Par son trop de bonheur à soi-même est séduite, J'obtiens de mes souhaits plus qu'ils ne m'ont promis, Je recouvre un amant et perds mes ennemis, Je commence à voir l'art d'une vertu Romaine, Vous flattez mon amour pour étouffer ma haine, Le Prince en liberté...

Scène 4

Léonice, Cartide, Caractacus, Sarcide, Didius

Léonice

Vous me voyez en pleurs, Madame.

Cartide

Achève donc.

Léonice

Du plus grands des malheurs, Le Prince au désespoir, se veut arracher l'âme.

Caractacus

Que dis-tu Léonice.

Sarcide

Ô Dieux !

Cartide

Poursuis.

Léonice

Madame, Sitôt que de ses fers il s'est vu dégagé, Il a paru surpris, son visage est changé, Et les esprits du coeur fidèles à sa peine, Poussant de son sang trouble une vapeur de haine, Ont sur son front ému, peint la honte et l'horreur, Et dans ses yeux ardents la rage et la fureur, Mais sa colère en vain l'agite et l'inquiète, La douleur le surmonte, il chancelle, il s'arrête, Il pâme, il perd les sens, et cette pâmoison, À peine du désordre, épargne sa raison, J'arrive, et le voyant avec si peu de vie, J'ai recours à mes pleurs, à ma voix, je m'écrie, Mais en vain : tout son sang de ses poumons pressés, Ne poussent qu'un air froid, et des soupirs glacés, Des mouvements pesants d'une âme languissante, Et des efforts transis d'une mort proche et lente.

Sarcide

Hélas !

Léonice

Mais de mes cris, enfin les sens frappés.

Sarcide

Juste Ciel !

Léonice

Peu à peu se sont développés S'il n'a pas vu les pleurs quoiqu'il les fît répandre, Ma voix moins malheureuse, a su s'en faire entendre, Léonice a-t-il dit en réveillant ses sens, Encor tout étourdis, sombres et languissants, Apprends du peu d'esprits qui soutiennent ma vie, Qui retiennent mon âme au point de sa sortie, Que l'amour de Sarcide élevant mon rival, Est cause de ma perte, et fait ce coup fatal, Lors ses sens revenus et l'âme plus quiète Rétablie en son ordre et dans son assiette, Va voir dit-il l'objet dont je suis enflammé, Va dis-lui que je meurs également charmé, Que jamais mon respect ne voulut de son âme, Ni de désir forcé, ni de coupable flamme, Que craignant de troubler de secondes amours, J'immole à ses appas et mon sang et mes jours, À peine a-t-il fini que la fureur l'emporte, En vain je le retiens, l'adoucis, et l'exhorte, Il saisit une épée, il se dérobe à nous, Il s'enfuit furieux et mesurant ses coups, Ses Gardes vont après, et je viens vous le dire, Mais je crois...

Sarcide

Que crois-tu ? Dis ; que le Prince expire ? Éclatez mes douleurs, taisez-vous ma vertu, Laissez parler l'amour que si longtemps j'ai tu, Bien que toute au parti que l'honneur me fait prendre, Toute à ce dur devoir contre un amour si tendre, Je souffre trop de maux pour les tenir secrets, Pour retenir mes pleurs ou cacher mes regrets. Il n'appartient qu'aux Dieux de jeter dans les âmes, Ces précieux instincts, et ces sources de flammes, D'y pénétrer les coeurs, d'y semer les désirs, Et d'y faire à leur gré moissonner les plaisirs, De ces justes auteurs de ces douces atteintes, J'eus pour lui des douceurs et pour vous des contraintes, Je ne pus vous aimer et ne puis le haïr.

Cartide

Est-ce là m'obéir.

Caractacus

Oui c'est là m'obéir : Et ravit à la fois son amour et ma haine.

Didius

Mais j'aperçois le Prince.

Caractacus

Ô Dieux !

Didius

On vous l'amène.

Sarcide

Ne mourez pas encore infortunés soupirs.

Scène 5

Caractacus, Le Prince de Silure, Ostorius, Didius, Cartide

Caractacus

Viens Prince, viens donner le comble à mes désirs.

Le Prince de Silure

Quoi je voudrais la vie à son désavantage ? Pour m'établir au port l'exposer au naufrage ? Me tirer du péril et l'y précipiter ? Leur exemple est trop beau pour ne pas l'imiter, Sans perdre le respect je puis dire, je l'aime.

Ostorius

Ha c'est trop.

[À Ostorius].

[Au Roi].

[À la Reine].

Le Prince veut se jeter sur une épée.

Le Prince de Silure

Mais je l'aime au-delà de moi-même, Jusqu'à pouvoir franchir ce qui m'a pu charmer, Jusqu'à pour elle-même oser ne pas l'aimer, Je dois à son salut cette juste inconstance, Je dois à vos bontés cette reconnaissance, Je dois ce changement à votre fermeté, Je dois à votre crainte enfin la sûreté. À de si justes droits souffrir que je m'immole.

Caractacus

Lâche ainsi donc je t'ai tenu parole ?

Didius

Enfin qu'avez-vous plus à craindre dans vos feux.

Caractacus

Je vous offre Sarcide.

Cartide

Ô comble de mes voeux.

Caractacus

Non pas pour adoucir votre juste colère, Mais pour mieux la punir dans l'amant dans le père, Nous sommes tous ingrats armez votre courroux, Il m'offense, il vous unit, vengez-moi, vengez-vous.

Au Roi.

Au Prince.

À Sarcide.

Ostorius

Souffrez que ma raison, et non vous me conseille, À ces hautes vertus la mienne se réveille, Il est temps de la voir triompher à son tour, Des combats de la haine, et des excès d'amour, Je vous hais, Je vous hais, je me hais, Je vous aime, Je ne vous cède point, je me cède à moi-même. Du combat de nous trois l'un à l'autre odieux, Si quelque autre que moi sortait victorieux, Jaloux que je serais d'une si belle gloire, Je lui disputerais à jamais la victoire Mais ce n'est pas au Prince, et ce n'est point au Roi, J'ai vaincu l'un et l'autre, et n'ai cédé qu'à moi, Vivez heureux amants en de paisibles chaînes, Puissent mille plaisirs succéder à vos peines, Et plutôt que je rompe un noeud si doux, si beau, Puissent vos bons destins m'enfermer au tombeau.

Caractacus

Ha vainqueur généreux.

Cartide

Gloire des belles âmes ?

Le Prince de Silure

Mon coeur suspend encor le plaisir de mes flammes.

Ostorius

Non, non, ne craignez rien on m'ôtera le jour, Plutôt que de souffrir qu'on trouble votre amour, Mais avouez au moins que la vertu Romaine, Sait vaincre également États, amour et haine. Et qu'ayant résisté contre de si beaux yeux, Elle a de quoi tout vaincre : États, hommes, et Dieux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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