Comédie · 1709

La famille extravagante

de Marc-Antoine Legrand

Représentation
≈ 41 min
Distribution
5 femmes, 4 hommes
Répliques
393
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Saint-Germain H 77 ≈ 9 min 13
Lisette F 57 ≈ 7 min 16
Madame Rissolé F 63 ≈ 7 min 10
Pietremine H 64 ≈ 6 min 10
Cléon H 50 ≈ 4 min 14
Bazoche H 27 ≈ 3 min 4
Suzon F 25 ≈ 3 min 6
Lucrèce F 18 ≈ 2 min 7
Élise F 12 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Famille Extravagante
Saint-Germain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Rissolé absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pietremine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bazoche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Suzon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucrèce absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

La Famille Extravagante

Scène 1

Lisette

Lisette

Me voici seule enfin, parlons un peu raison. Cléon et son valet sont dans cette maison Cachés depuis hier, et par mon assistance : Si notre maître en a la moindre connaissance, Je suis perdue ; aussi je suis riche à jamais. Si de Cléon je fais réussir les projets. Il ne contente pas par de vaines paroles ; Il nous a consigné déjà cinq cents pistoles : Et s'il enlève Élise à notre procureur, Je puis bien m'assurer qu'il fera mon bonheur. Il faut gagner le clerc, il fera cette affaire : Mille écus bien comptant et l'espoir de me plaire Me répondent de lui. Voici ce dont j'ai peur : Le procureur céans à sa mère, sa soeur, Et sa fille ; elles sont sans cesse à leur fenêtre. Déjà plus d'une fois voyant Cléon paraître, Elles m'ont demandé (mais chacune en secret) Quel était ce monsieur si charmant, si bien fait, Qui passait si souvent. Elles en sont charmées, Et sont folles assez pour croire en être aimées. Les voici toutes trois avec le procureur, Tâchons de pénétrer jusqu'au fond de leur coeur.

Scène 2

Pietremine, Madame Rissolé, Lucrèce, Suzon, Lisette

Pietremine

Ma mère, finissez vos proverbes des halles, Sentences du vieux temps, fades et triviales ; On n'entend que cela dans toute la maison, Et ma fille et ma soeur les mettent en chanson : Jour et nuit l'une et l'autre à composer s'applique De pitoyables vers, de mauvaise musique...

Madame Rissolé

Soit, vous n'entendrez plus proverbes ni chansons, Mais revenons un peu, de grâce, à nos moutons. Ce sont vos actions et non pas mon langage Qu'il vous faut condamner. Ce second mariage...

Pietremine

Eh bien ! J'adore Élise, et prétends l'épouser ; Vos proverbes en vain s'y voudraient opposer. Élise est ma pupille ; étant sous ma tutelle, Ma mère, en ma faveur je veux disposer d'elle.

Lucrèce

Entendez-nous.

Pietremine

Ma soeur, j'en ai trop entendu.

Suzon

Mais, mon père...

Pietremine

Ma fille, autant de temps perdu.

Madame Rissolé

Vous devez avant tout pourvoir votre famille ; Mariez votre soeur, mariez votre fille.

Pietremine

Et notre mère aussi, n'est-ce pas ?

Madame Rissolé

Pourquoi non ? Et, sans tous les caquets et le qu'en dira-t-on... Un jeune homme... suffit.

Pietremine

À votre age, ma mère !

Madame Rissolé

Suis-je si décrépite, et hors d'état de plaire ?

Pietremine

Non pas ; mais...

Madame Rissolé

Rira bien qui rira le dernier. Vous n'avez qu'à toujours demain vous marier, Je vous suivrai de près.

Lucrèce

Je ne tarderai guère À me pourvoir aussi.

Pietremine

Vous, ma soeur ?

Lucrèce

Oui, mon frère.

Pietremine

À l'amour jusqu'ici vous aviez résisté.

Lucrèce

Il ne faut qu'un moment.

Suzon

Pour moi, de mon côté, Je suivrai leur exemple.

Pietremine

Oh ! Ce n'est pas de même.

Suzon

Pardonnez-moi, mon père ; et déjà quelqu'un m'aime, Que j'aime aussi.

Pietremine

Comment ! Chacune a donc le sien ?

Lisette

On veut vous imiter.

Pietremine

Je l'empêcherai bien.

Madame Rissolé

Mariez-vous, vous dis-je, et puis laissez-nous faire.

Pietremine

Oh morbleu ! Ces discours me mettent en colère : Je sens monter ma bile. il vaut mieux m'en aller.

Scène 3

Lisette, Madame Rissolé, Lucrèce, Suzon

Lisette

Il est si transporté qu'il ne saurait parler : Au désespoir, au moins, vous allez le réduire.

Madame Rissolé

La chose est maintenant au point où je désire. J'aurais donné sujet a chacun de crier, D'aller de but en blanc ainsi me marier ; Il m'en fournit enfin un prétexte valable : On dira que voyant mon fils déraisonnable, J'ai voulu le punir. Cependant, c'est l'amour. Mes enfants, qui m'occupe et la nuit et le jour.

Lisette

Et qui donc aimez-vous?

Madame Rissolé

Tu le sais bien, Lisette : Mais n'en dis rien, au moins.

À Lucrèce.

Lisette

Allez, je suis discrète. Et vous ?

Lucrèce

Tu le sais bien aussi.

À Suzon.

Lisette

Je m'en souviens, Et cet amant souvent a fait nos entretiens. Quant a vous, c'est celui qui, l'autre jour...

Suzon

Lui-même ; Celui que je t'ai dit.

Lisette

Vous aimez, on vous aime. Mais cet amour encor n'a parlé que des yeux.

Lucrèce

Ô contrainte cruelle !

Madame Rissolé

Ô langage ennuyeux !

Lucrèce

Très ennuyeux, sans doute ; et c'est le seul langage Que dans cette maison l'on peut mettre en usage : On n'en sort point. Mon frère est brutal ; un amant Ne veut point essuyer un mauvais compliment, Ne parler que des yeux.1

Suzon

Oh ! Je fais davantage. Mon amant a trouvé le plus poli langage... Les soins sous ma fenêtre, il demeure arrêté ; Il tousse, il éternue.

Lisette

Eh bien ?

Suzon

De mon coté, Je tousse et j'éternue aussi.

Lisette

Belle manière De se faire l'amour !

Suzon

Toute la nuit entière... Mais mon père revient.

Madame Rissolé

Allons, montons là-haut, Mes enfants ; nous prendrons les mesures qu'il faut.

Scène 4

Lisette

Lisette

Je ne me trompais point, chacune croit qu'on l'aime ; Et, sans en rien savoir, elles aiment le même. Cet amant prétendu qui leur parle des yeux, C'est Cléon, qui rôdait toujours près de ces lieux, Dans l'espoir seul d'y voir Élise à sa fenêtre. Comme en divers moments elles l'ont vu paraître, Chacune a pris pour soi les signaux amoureux Que Cléon ne faisait qu'à l'objet de ses voeux.

Scène 5

Pietremine, Lisette

Pietremine

Lisette, sais-tu bien que ma famille est folle ?

Lisette

Elle est bien amoureuse, au moins.

Pietremine

Cela désole : Parce que j'aime, il faut que chacun aime ici ! Je me marie, on veut se marier aussi ! Je m'en moque, et je fais ce soir mes fiançailles.

Lisette

Et, sans doute, demain, monsieur, les épousailles ?

Pietremine

Et de très grand matin. Que j'ai bien eu raison De tenir renfermée Élise en ma maison ! Ne voyant que moi d'homme, elle a perdu l'idée De Cléon, dont ailleurs elle était obsédée.

Lisette

Quel est-il ce Cléon ?

Pietremine

Je ne l'ai jamais vu ; Feu son père, pourtant, m'était assez connu Mais cela ne fait rien à sa présente affaire ; Pour la hâter, mon clerc, jadis clerc de notaire, Dresse notre contrat.

Lisette

Il se mêle de tout. Votre clerc.

Pietremine

Il n'est rien dont il ne vienne à bout. C'est le plus habile homme !...

Lisette

Ah ! Pour habile, passe Mais pour homme, il n'en a, tout au plus, que la face ; C'est un nain : cependant il a bien quarante ans.

Pietremine

Quel qu'il soit, je suis fort content de ses talents.

Lisette

Laissons cela : parlons du festin, de la danse.

Pietremine

Oh ! Tout est commandé, même payé d'avance. Cela me coûte un peu ; mais j'ai plusieurs procès, Où je redoublerai le mémoire des frais ; C'est de l'argent qui doit retourner dans ma poche. Et mon clerc... Mais il vient.

Scène 6

Pietremine, Bazoche, Lisette

Pietremine

Bonjour, monsieur Bazoche.

Bazoche

Serviteur.

Pietremine

Laisse-nous, Lisette.

À part.

Elle écoute derrière.

Lisette

J'entends bien. Écoutons quel sera pourtant leur entretien.

Pietremine

Eh bien ! tout est-il prêt ? Avez-vous mis les clauses Comme je souhaitais ?

Bazoche

J'ai bien mis d'autres choses : Au contrat que j'ai fait, vous ne reconnaissez Que le quart des grands biens d'Élise.

Pietremine

C'est assez ; Et ce contrat est-il à l'autre tout semblable ?

Bazoche

On ne peut distinguer le faux du véritable ; Le notaire tantôt n'y reconnaîtra rien.

Pietremine

Vous êtes assuré de l'escamoter bien ?

Bazoche

Si j'en suis assuré ? Laissez, laissez-moi faire : J'ai bien fait d'autres tours étant clerc de notaire.

Pietremine

Vous aurez cent louis, comme je vous ai dit ; Les voilà bien comptés.

Bazoche

Monsieur, cela suffit.

Pietremine

Adieu.

Bazoche

Mais cependant, si pour plus d'assurance, Et pour m'encourager, vous les donniez d'avance ; Des scrupules souvent me prennent.

Pietremine

Les voilà ; Et rejetez bien loin tous ces scrupules-là.

Bazoche

Ils sont passés.

Pietremine

Je vais amener le notaire ; Tenez les contrats prêts, je ne tarderai guère.

Scène 7

Bazoche, Lisette

Bazoche

Voilà ma conscience à présent en repos.

Lisette

Peut-on avoir l'honneur de vous dire deux mots ?

Bazoche

Plutôt quatre : tu sais que ma joie est extrême Lorsque je t'entretiens, et que toujours je t'aime.

Lisette

Si vous m'aimez, voici le temps de l'éprouver. Il faut.... Mais je ne sais si je dois achever.

Bazoche

Parle. Est-ce la pudeur qui te ferme la bouche ? Te repentirais-tu d'avoir été farouche ? Et l'amour m'aurait-il vengé de ta froideur ? Ne t'aurait-il point fait quelque blessure au coeur ? Je suis bon médecin, et je t'offre mon aide.

Lisette

Oui, vous êtes d'amour, je pense, un vrai remède; Et je m'en servirai quand j'en aurai besoin. Maintenant je vous veux charger d'un autre soin. Vous avez cent louis.

Bazoche

Oh ! oh !

Lisette

Seriez-vous homme À les quitter ?

Bazoche

Non pas.

Lisette

Mais pour prendre une somme Un peu plus forte.

Bazoche

Ah ! Bon : à cela je consens.

Lisette

Au lieu de cent louis, toucher trois mille francs, Cela vous plairait-il ?

Bazoche

Très fort ; et pourquoi faire ?

Lisette

Vous le saurez. D'ailleurs vous cherchez à me plaire, Et vous me plairez fort si vous faites cela : Mais il faut me jurer....

Bazoche

J'en jure ; touche là : Il n'est rien que pour toi je ne puisse entreprendre. Faut-il nuire, obliger ? Faut-il pendre, dépendre ; Faire du mal, du bien ; jurer à faux, à vrai ? De mon amour pour toi tu peux faire l'essai.

Lisette

Il ne faut que tromper.

Bazoche

Qui ?

Lisette

Monsieur Pietremine.

Bazoche

Quoi ! Notre procureur ? Aisément je devine, Faire épouser Élise a quelqu'autre ?

Lisette

À Cléon.

À part.

Bazoche

Cléon, je le connais, c'est un joli garçon, À qui le procureur, à la mort de son père, A volé tant de bien.

Lisette

Ferez-vous cette affaire ?

Bazoche

Oui-dà, je la ferai : mais pour l'amour de toi. Ce sont trois mille francs que l'on me donne à moi.

Lisette

Autant.

Bazoche

Ce n'est pas trop : mais, parce que je t'aime... Et quand les donne-t-on ?

Lisette

Quand ? À cette heure même.

Bazoche

Va donc me les chercher.

Lisette

Ils sont dans la maison.

Bazoche

Je vais tout préparer pour cette trahison ; Faire un contrat, au nom de Cléon et d'Élise, Que notre procureur, sans crainte de surprise. Va signer, en croyant signer le sien.

Lisette

Fort bien. Allez dans votre étude, et ne négligez rien. Mais, si l'on vous offrait une plus forte somme Pour nous trahir ?

Bazoche

Ah ! Non ; je deviens honnête homme : Je quitte le métier après ce grand coup-là. Friponner un fripon est mon nec plus ultra.

Scène 8

Lisette

Lisette

Monsieur Bazoche va travailler avec zèle; Pour Élise et Cléon quelle bonne nouvelle ! Qui croirait, après tout, qu'on trouvât tant d'esprit Dans un corps si mal fait, si laid et si petit ? Sa figure est, ma foi, des plus désagréables. Si tous les procureurs avaient des clercs semblables, On ne verrait pas tant de désordre chez eux, Et les enfants qu'ils ont leur ressembleraient mieux. Ah ! Voici le valet de Cléon.

Scène 9

Saint-Germain, Lisette

Saint-Germain

Pietremine Vient de sortir ; j'étais caché dans la cuisine, Où je mourais de faim. J'ai passé cette nuit Caché dans votre cave à côté d'un gros muid : Je l'ai percé, néant, rien n'est venu. La rage Puisse crever ton maître ! Ah ! Quel maudit ménage ! Je n'ai mangé ni bu depuis hier.

Lisette

Comment ? Il ne t'est rien resté du souper?

Saint-Germain

Non, vraiment ; Les clercs laissent-ils rien jamais sur leurs assiettes ? Chacun sait qu'ils ont soin de les rendre bien nettes.

Lisette

Tu te plains ! Et ton maître est aussi mal que toi Là-haut, dans le grenier.

Saint-Germain

Bon ! Voilà bien de quoi ! Au-dessus de la chambre où couche sa maîtresse, Songe-t-il à manger dans l'ardeur qui le presse ? Il vit d'amour, mon maître.

Lisette

Eh bien ! Fais comme lui ; Pour te nourrir tu n'as qu'a m'aimer.

Saint-Germain

Vraiment oui, T'aimer, pour me nourrir ! Ce serait le contraire ; Cela me sécherait encor plus.

Lisette

Comment faire ? Personne ne saurait sortir de ce logis. Pietremine a les clés dans sa poche.

Saint-Germain

Tant pis.

Scène 9

Saint-Germain, Lisette

Saint-Germain

Il n'y fallait donc pas entrer. Ah ! Je déteste, Et je maudis cent fois l'occasion funeste D'hier au soir.

Lisette

Tantôt ta peine finira. Un splendide festin ici se donnera.

Saint-Germain

Si j'attrape un chapon, aussitôt je l'empoche.

Lisette

Adieu. Je vais chercher de l'argent pour Bazoche.

Saint-Germain

Bazoche ? Garde-toi de te fier à lui ; C'est un fripon.

Lisette

D'accord : mais enfin aujourd'hui Il nous sert.

Saint-Germain

Et comment ?

Lisette

Tu sauras toute chose. Les affaires vont bien. Je te quitte, et pour cause.

Scène 10

Saint-Germain

Saint-Germain

Les affaires vont bien ! Vont mal ; et Saint-Germain, Pendant tout ce temps-là, meurt de soif et de faim, Et de peur : car enfin, si Monsieur Pietremine Me trouve en sa maison ; il a l'humeur mutine....

Scène 11

Madame Rissolé, Saint-Germain

Madame Rissolé

De quel coté peut-il avoir tourne ses pas ?

Saint-Germain

Quelqu'un vient, cachons-nous.

Madame Rissolé

Je ne me trompe pas. C'est mon amant là-haut que j'ai vu ; c'est lui-même... Et voici son ami, de plus. Que! stratagème Vous a donc fait entrer ici tous deux ?

Saint-Germain

Comment Tous deux ?

Madame Rissolé

N'êtes-vous pas l'ami de mon amant ? Avec lui plusieurs fois je vous ai vu paraître , Et même, hier encor, étant à ma fenêtre...

Saint-Germain

Elle veut me parler de Cléon. Mais comment, Et par quelle raison le croire son amant ?

Madame Rissolé

Je viens de l'entrevoir là-haut : à l'instant même Je l'ai perdu de vue. Ah ! Quelle peine extrême ! Où croyez-vous qu'il soit ?

Saint-Germain

Ma foi, je n'en sais rien.

Madame Rissolé

Étant son bon ami, vous le connaissez bien. Mes yeux ont dans les siens pour moi cru voir sa flamme. Ne me trompait-il point ? M'aime-t-il ?

Saint-Germain

Mais, madame...

Madame Rissolé

Parlez sincèrement : vous connaissez son coeur.

Haut.

Saint-Germain

Pour nous tirer d'affaire, appuyons son erreur. Oui, de votre fenêtre, au profond de son âme. Vos yeux ont su lancer une si vive flamme. Qu'il est tout plein de vous. J'ai fait de vains efforts Pour vous en arracher : il a le diable au corps. Je lui dis tous les jours : que prétendez-vous faire ? Cette dame pourrait être votre grand'mère.

Madame Rissolé

Pourquoi dire cela !

Saint-Germain

Mon dieu ! J'ai mes raisons ; Voulez-vous l'envoyer aux Petites Maisons ?

Madame Rissolé

Il est d'autres moyens...

Saint-Germain

J'en dis bien davantage, Et ne m'arrête point seulement sur votre âge : Je m'efforce, à trouver mille défauts en vous : La foi que vous gardez surtout a votre époux.

Madame Rissolé

Mon époux ! Il est mort.

Saint-Germain

Je le sais bien, madame, Et que sa cendre encor fait durer votre flamme.

Madame Rissolé

Non , non, elle est éteinte et j'en su m'en guérir : C'est sa faute, pourquoi s'est-il laissé mourir ? Aimer un mari mort, fi donc ! Quelle folie ! On a bien de la peine a les aimer en vie. Parlons de votre ami : qu'il m'a paru bien fait.

Saint-Germain

Tenez, regardez-moi, vous voyez son portrait.

Madame Rissolé

Oh ! Que sa taille est bien au-dessus de la vôtre !

Saint-Germain

Nous portons cependant les habits l'un de l'autre.

Madame Rissolé

Cela ne se peut pas, vous paraissez rempli.

Saint-Germain

Il les porte d'abord, pour y donner le pli ; Et je les use après.

Madame Rissolé

Pourquoi donc ce ménage ?

Saint-Germain

C'est que nous nous aimons on ne peut davantage ; Nous demeurons ensemble, et c'est une union... Sous nous servons l'un l'autre en toute occasion ; Je le peigne, il m'étrille ; il m'emprunte, il me prête ; Je le tiens toujours propre et souvent le vergette, Il épouste parfois aussi mon justaucorps ; À nous complaire, enfin, nous mettons nos efforts.

Madame Rissolé

Vous êtes son valet ?

Saint-Germain

C'est à peu près de même.

Madame Rissolé

Je comprends bien cela. Mais croyez-vous qu'il m'aime !

Saint-Germain

En pouvez-vous douter ?

Madame Rissolé

Que fait-il à présent ? Si son coeur ressentait ce que le mien ressent...

Saint-Germain

Il est plus amoureux encor que vous, je gage, Mais c'est qu'il est timide on ne peut davantage : C'est un amant transi...

Madame Rissolé

Fi ! Cela me déplaît. J'aime un amant folâtre.

Saint-Germain

Oh ! Jamais il ne l'est.

Madame Rissolé

Un amant enjoué.

Contrefaisant sa voix.

Saint-Germain

Si j'avais été femme, Ma foi, j'aurais été de votre goût, madame. Ah ! Que j'aurais aimé ces jeunes gens badins, Sans cesse à vos genoux à vous baiser les mains, Qui vous donnent cent fois occasion de dire : Mais Arrêtez-vous donc, fi donc ! Est-ce pour rire? Allons, petit fripon, vous perdez le respect.

Madame Rissolé

Ah ! C'en est trop aussi, l'on doit...

Saint-Germain

À votre aspect Mon maître pâlira. De loin ses yeux font rage ; Mais de près il est sot à force d'être sage.

Madame Rissolé

Qu'il soit comme il voudra, c'est un garçon bien fait. Dans le monde on n'a pas toute chose à souhait : On prend ce que l'on trouve, en ce siècle où nous sommes. Et l'on n'a jamais vu telle disette d'hommes. Allons, je veux passer sur les défauts qu'il a. Je m'en vais le chercher là-haut.

Saint-Germain

Demeurez là, Je le ferai descendre.

Madame Rissolé

Il faut que de ma bouche Il apprenne à l'instant que son amour me touche ; Il faut prendre la balle au bond : souvent le temps....

Saint-Germain

Mais, du moins, qu'avec vous...

Madame Rissolé

Non, je vous le défends.

Scène 12

Saint-Germain

Saint-Germain

Elle va tout gâter; que va-t-elle lui dire ? Que lui répondra-t-il ? Le voici, je respire ; Je puis le prévenir.

Scène 13

Cléon, Saint-Germain

Cléon

Saint-Germain, quel malheur ! Je viens de rencontrer la soeur du procureur.

Saint-Germain

Quoi ! Lucrèce ?

Cléon

Oui, Lucrèce.

Saint-Germain

En voilà bien d'une autre ! Nous avons donc ainsi trouvé chacun la nôtre J'ai rencontré la mère.

Cléon

Ah ! Malheureux ! Pourquoi Ne te pas mieux cacher ?

Saint-Germain

Et vous, tout comme moi, Pourquoi vous montrez-vous ? Mais enfin à la belle Qu'avez-vous dit ?

Cléon

J'ai dit que je venais pour elle, Que je l'aimais.

Saint-Germain

Comment ?

Cléon

Trop longtemps interdit, Celte feinte à propos m'est venue en l'esprit. Voyant sortir quelqu'un de la chambre d'Élise, J'ai cru que c'était elle : ô ciel ! Quelle surprise, Quand, m'approchant plus près, j'ai connu mon erreur ! C'était Lucrèce. Un froid m'a glacé tout le coeur ; Mais reprenant mes sens : Adorable Lucrèce, Ai-je dit, pardonnez un excès de tendresse Qui m'a fait hasarder... Au fond je ne sais pas Ce que j'ai pu lui dire en un tel embarras : Mais j'enrage. Elle croit mon amour si sincère, Qu'elle veut en parler tout à l heure à son frère : Elle a même ajouté que, s'il la refusait, À me suivre partout elle se disposait ; Et que, pour s'affranchir d'un trop rude esclavage Elle se laisserait enlever.

Saint-Germain

Bon ! Courage! Apprenez que la vieille... Elle vient sur vos pas.

Scène 14

Madame Rissolé, Cléon, Saint-Germain

Madame Rissolé

Je cherchais en haut, et vous êtes en bas. De votre passion suffisamment instruite...

Cléon

Que veut dire cela ?

Saint-Germain

Vous verrez dans la suite.

Madame Rissolé

Je viens vous secourir.

Saint-Germain

L'agréable secours !

Madame Rissolé

Vous ne languirez pas longtemps dans vos amours.

Cléon

Comment ?

Madame Rissolé

Votre valet m'a tout dit.

Bas, à Saint-Germain.

Cléon

Lui, Madame ? Quoi ! D'Élise et de moi tu découvres la flamme ? Veux-tu nous perdre ?

Saint-Germain

Eh ! Non : attendez un moment.

Madame Rissolé

Je viens vous assurer de mon consentement. Je veux, malgré mon fils...

Cléon

Avec cette assurance, Madame, j'ose encor former quelque espérance.

Madame Rissolé

Espérez, espérez.

Cléon

Que cet espoir m'est doux ! Souffrez qu'en ce moment j'embrasse vos genoux.

Madame Rissolé

Votre maître, vraiment, n'a point tant d'indolence.

Saint-Germain

Il faut donc que l'objet ait beaucoup de puissance. Vous avez là des yeux perçants, aigus...

Madame Rissolé

Ho, ho !

Saint-Germain

Dans l'éclaircissement gare le Quiproquo.

Madame Rissolé

Eh bien ! Mon cher, à quand cet heureux hyménée ?

Cléon

Pour moi toujours trop tard en viendra la journée ; Mais voTre fils...

Madame Rissolé

Mon fils, vous dis-je, est un benêt ; Je lie regarde point ici son intérêt. Comme il te fait, fais-lui. Son Élise qu'il aime, Par exemple, il l'épouse, et j'en ferai de même.

Cléon

Il l'épouse !

Madame Rissolé

Demain, sans mon consentement. Qu'ai-je besoin du sien ?

Saint-Germain

Voici le dénouement.

Cléon

Quelle surprise !

Madame Rissolé

Allez, je serai votre femme ; Je m'embarrasse peu qu'il l'approuve ou le blâme.

Cléon

D'où vient donc que tu m'as joué d'un pareil tour ?

Saint-Germain

Il l'a fallu pour mieux cacher votre autre amour.

Madame Rissolé

Vous ne dites plus rien, près de m'avoir pour femme ?

Saint-Germain

C'est sa timidité qui lui reprend, madame. Je vous l'avais bien dit.

Madame Rissolé

Il se corrigera.

Saint-Germain

Non, je crois que jamais cela ne changera.

Madame Rissolé

Il n'importe, il me plaît, et l'affaire est conclue : Marchandise qui plaît est à demi vendue.

Cléon

J'enrage.

Madame Rissolé

Ce soupir augmente mon amour. Mais adieu, je pourrais soupirer à mon tour ; Il faut me contenir.

Cléon

Que la peste te crève !

Madame Rissolé

Vous soupirez encore ? Ah ! Je demande trêve ; Je m'en vais revenir ; je veux laisser passer Un torrent de soupirs qui viennent m'oppresser.

Scène 15

Cléon

Cléon

Peut-on encor songer à l'amour a cet âge ? Elle a perdu l'esprit avec son mariage.

Scène 16

Suzon, Saint-Germain, Cléon

Suzon

Mariage ! Ce mot me réjouit ; voyons.

Saint-Germain

Voici quelqu'un encor.

Cléon

Oh ! Pour le coup, fuyons ; C'est, sans doute, la soeur.

Saint-Germain

Non, monsieur, c'est la fille.

Cléon

Je serai rencontré de toute la famille.

Suzon

Ah ! C'est vous à la fin, je vous vois de plus près ; Je n'aimais point du tout nos entretiens muets : Votre geste et vos yeux, d une façon charmante, Avaient beau s'exprimer, je n'étais point contente. Quand viendra le moment de me voir près de lui ? Disais-je : je n'osais l'espérer aujourd'hui : Cela vous ennuyait autant que moi, je gage ? Mais que disiez-vous là, parlant de mariage ? Venez-vous à mon père ici me demander ?

À part.

À Cléon.

Saint-Germain

Autre pièce nouvelle.... Allons donc, sans tarder, Monsieur, répondez-lui.

Cléon

La cruelle aventure ! Oh ! Je crois pour le coup que c'est une gageure

À part.

Haut à Suzon.

Saint-Germain

Il faut la soutenir ; je vais parler pour vous. Oui, monsieur vient ici pour être votre époux.

Cléon

Que vas-tu dire encor ?

Saint-Germain

Mais l'espoir et la crainte... Combattant en son coeur... le tiennent en contrainte, Lui coupent la parole.

Suzon

Et pourquoi donc cela ? Sans mon coeur je ressens aussi ces choses-là ; Et si je parle bien.

Bas à Cléon.

Saint-Germain

C'est que dans une femme La parole jamais ne manque qu'avec l'âme : Si vous ne dites mot, vous allez gâter tout.

Cléon

Je me lasse, à la fin...

Saint-Germain

Allez jusques au bout.

À Suzon.

À Saint-Germain.

Cléon

L'amour que vos beaux yeux... Que veux-tu que je dise ?

Saint-Germain

Achevez, dussiez-vous dire quelque sottise.

Cléon

Craignant que votre père enflammé de courroux. Me rencontrant ici, ne se venge sur vous... Je demeure sans voix dans ce triste silence... Voyez de mon amour toute la violence.

Cléon

Eh quoi ! N'auriez-vous pas la force de parler À mon père ?

Saint-Germain

D'abord il faut vous en aller : Il ne faut pas qu'ici l'on vous rencontre ensemble. Montez là-haut.

Suzon

J'y vais ; mais enfin il me semble Que, monsieur ne venant ici que pour me voir, Il faut bien qu'il me voie.

Saint-Germain

Il vous verra ce soir. Laissez-nous seuls, vous dis-je, aborder voue père.

Suzon

Prenez bien votre temps.

Saint-Germain

Allez, laissez-nous faire.

Suzon

Mais, monsieur, si mon père allait vous refuser, Ne vous rebutez pas ; je puis vous épouser Sans son consentement ; ma mère a fait de même, Et ma grand'mère aussi.

Saint-Germain

Vraiment, lorsque l'on s'aime, C'est la règle à présent.

Suzon

Les pères, de tout temps, Ont, dans notre famille, été d'étranges gens ; Et les filles toujours ont eu de l'industrie.

Saint-Germain

Ce que c'est que savoir sa généalogie ! Et qu'il est beau surtout d'imiter ses aïeux !

Cléon

Ne finiras-tu point tes discours ennuyeux ?

Saint-Germain

Ma foi, vous nous perdez a rester davantage.

Suzon

Adieu, puisqu'il le faut.

Saint-Germain

Adieu donc, bon voyage.

Scène 17

Cléon, Saint-Germain

Cléon

Tout extravague ici, grand'mère, fille et soeur.

Saint-Germain

En voilà de tout âge et de toute couleur.

Cléon

Que je suis malheureux !

Saint-Germain

Blondes, blanches et brunes. On vous peut appeler homme à bonnes fortunes.

Cléon

Je n'ai pu d'aujourd'hui parler un seul moment À ma charmante Élise : il faut que justement Je trouve en mon chemin les objets que j'évite. Tout ceci me recule, et j'en crains fort la suite. Que j'aille, que je vienne, ou là-haut, ou là-bas, Ces trois folles sans cesse observeront mes pas. Enfin je vois Élise.

Scène 18

Élise, Cléon

Élise

Ah ! Cléon !

Cléon

Ah ! Madame ! Pouvez-vous concevoir le trouble de mon âme ?

Élise

Je viens le dissiper, je m'en flatte du moins ; Et vous dire qu'après tant de peine et de soins Notre bonheur est proche.

Cléon

Et sur quelle assurance ?...

Élise

Lisette a mis le clerc de notre intelligence ; Et le contrat, dit-elle, est fait en votre nom.

Cléon

Que peut-on espérer d'un fourbe, d'un fripon ?

Élise

Les mille écus que vient de lui porter Lisette...

Cléon

Sachez une autre chose encor qui m'inquiète.

Élise

Je m'en doute.

Cléon

La mère, et la fille et la soeur, D'un fol entêtement....

Élise

Je sais cela par coeur ; Lisette m'a tout dit

Cléon

De plus....

Scène 19

Lisette, Cléon, Élise

Lisette

Mademoiselle, On n'attend plus que vous.

Cléon

Quelle triste nouvelle !

Lisette

Depuis assez longtemps le notaire est là-bas. Et Pietremine ici peut monter sur mes pas; Descendez.

Cléon

Si ce clerc, par un retour indigne....

Élise

Je ne signerai rien sans voir ce que je signe. Demeurez en repos.

Scène 20

Cléon, Lisette, Saint-Germain

Cléon

Ah ! Que d'affreux moments ! Lisette, à revenir sera-t-elle longtemps ?

Lisette

Elle sort.

Cléon

Si ce clerc...

Lisette

J'en réponds sur ma vie ; Allez, de vous servir il montre trop d'envie : J'ai vu les deux contrats ; l'un est en votre nom, Et c'est celui qui doit se rencontrer le bon : Pour les abuser tous il fera lire l'autre, Et, pour faire signer, présentera le vôtre. Pour bien escamoter ses doigts paraissent faits, Quand il aurait été joueur de gobelets. Mais adieu ; je m'en vais songer à mon affaire, Et mettre le couvert.

Saint-Germain

Si j'étais nécessaire...

Lisette

Je t'entends ; viens, suis-moi. Vous, n'appréhendez rien ; Bazoche m'a fait signe, et le tout ira bien.

Scène 21

Cléon

Cléon

Jusqu'au dernier moment je ne suis point tranquille ; Je crains que le projet ne devienne inutile. Comment pouvoir tromper notaire et procureur ? Cela ne se peut pas sans un coup de bonheur. Quoiqu'ait promis ce clerc en recevant la somme...

Scène 22

Pietremine, Cléon

Apercevant Cléon.

Pietremine

J'ai signé. Voyons si Lisette... Mais quel homme...

Cléon

Ô ciel !

Pietremine

Que faites-vous, monsieur, dans ma maison ?

Cléon

Monsieur, je viens... j'étais... Mais j'en rendrai raison Une autre fois.

Pietremine

Comment ?

Cléon

Quelle cruelle peine !

Pietremine

Oh ! Nous saurons pourtant quel dessein vous amène. Au voleur ! Au secours !

Cléon

Ai-je l'air d'un voleur ?

Pietremine

Que sais-je ? Vous avez, celui d'un suborneur : Sous des habits dorés ou voit tant de canailles !

Cléon

Quoi !...

Pietremine

Vous avez passé par-dessus les murailles, Ma maison est fermée. Au voleur ! Au voleur !

Scène 23

Lisette, Pietremine

Lisette

Ô ciel ! Tout est perdu. Que voulez-vous, monsieur ?

Pietremine

Que l'on m'aille chercher, et vite, un commissaire.

Lisette

Dans un tel embarras, hélas ! Que vais-je faire ?

Pietremine

Voila mes clefs ; va, cours.

Lisette

J'y vais.

Pietremine

Dans mou logis Venir effrontément !

Scène 24

Madame Rissolé, Pietremine

Madame Rissolé

Que faites-vous, mon fils ? Il vous sied bien, vraiment, de vous mettre en colère Contre monsieur, qui doit être votre beau-père.

Pietremine

Mon beau-père ? Quoi ! C'est... allez, vous radotez.

Madame Rissolé

Je radote ? Comment, pendard, vous m'insultez !

Pietremine

Je ne souffrirai point pareille extravagance ; Et...

Madame Rissolé

De votre beau-fils châtiez l'insolence.

Pietremine

Morbleu !

Scèxe Xxv

Lucrèce, Pietremine, Cléon, Madame Rissolé

Lucrèce

Qu'a donc mon frère à se mettre en courroux ? C'est contre mon amant : ah ! Mon frère, tout doux, Vous devez approuver un amour légitime ; Monsieur est honnête-homme, et peut m'aimer sans crime : S'il est caché céans, c'est pour l'amour de moi ; Il m'a donné son coeur, il a reçu ma foi : De notre engagement je venais vous instruire.

Pietremine

Que diable celle-ci vient-elle encor me dire?

Cléon

S'est-on jamais trouvé dans un semblable cas ?

Lucrèce

Mon frère, au nom du ciel, ne le rebutez pas.

Madame Rissolé

Quoi ! Monsieur...

Lucrèce

Oui. Monsieur me veut prendre pour femme : Je l'aime, couronnez une si belle flamme.

Pietremine

Ma mère, vous disiez...

Madame Rissolé

Oh ! Je l'épouserai.

Lucrèce

Vous, ma mère ?

Madame Rissolé

Oui, moi-même, ou je l'étranglerai.

Scène 26

Suzon, Madame Rissolé, Cléon, Pietremine, Lucrèce

Suzon

Vous querellez monsieur, et pourquoi, ma grand-mère ?

Madame Rissolé

Laissez-nous en repos, ce n'est pas votre affaire. Petit perfide !

Suzon

Eh ! Là ! Ne le grondez donc pas ; Il vient pour m'épouser, au moins.

Cléon

Autre embarras.

Pietremine

Il en veut à ma fille aussi ?

Suzon

Vraiment, sans doute.

Pietremine

Pour le coup je m'y perds, et je n'y vois plus goutte.

Suzon

En mariage il vient ici me demander : N'est-il pas vrai, monsieur ?

Pietremine

Il faut vous accorder, Il veut être à la fois mon gendre, mon beau-père, Et mon beau-frère encor.

Suzon

Quel est donc ce mystère?

Cléon

Monsieur, il n'est plus temps de vous rien déguiser...

Pietremine

Parbleu ! Vous n'avez plus qu'à vouloir m'épouser, Et vous serez l'époux de toute la famille.

Suzon

Que veut dire cela, mon père ?

Pietremine

C'est, ma fille, Que ce galant en veut à toute la maison : Mais tout à l'heure, enfin, nous en aurons raison. Voici le commissaire.

Suzon

Affronteur !

Madame Rissolé

Ingrat !

Lucrèce

Traître !

Scène 27

Lisette, Saint-Germain, Pietremine, Cléon, Madame Rissolé, Lucrèce, Suzon

Lisette

De leurs mains au plus tôt il faut tirer ton maître.

Saint-Germain

Laisse faire.

Lisette

En passant, j'ai rencontré monsieur...

Saint-Germain

Qu'est-ce donc que ceci ?

Pietremine

C'est un larron d'honneur, Qui subornait ma mère, et ma mère et ma fille.

Saint-Germain

Il est arrivé pis dans plus d'une famille. Mais, pour tenir la bride à tous ces fripons-là, Qui ne font aujourd'hui métier que de cela , En prison.

Cléon

Quoi ! Monsieur ?

Saint-Germain

En prison, tout à l'heure.

Madame Rissolé

En prison !

Lucrèce

En prison !

Suzon

En prison !

Saint-Germain

Quoi ! Tout pleure ? La pitié ne doit point entrer dans votre coeur : Montrez-vous mère, fille et soeur de procureur. Si le mot de prison rend votre coeur si tendre, Et que sera-ce donc quand je le ferai pendre.

Lucrèce

Le pendre ?

Suzon

Pour cela ?

Madame Rissolé

Mon fils, allons, tout doux.

Pietremine

Quand il sera pendu , que diable en aurons-nous ? Tirons-en de l'argent.

Saint-Germain

Je sais bien mou affaire ; Faisons-lui toujours peur.

Pietremine

Le brave commissaire !

Saint-Germain

Nous aurons intérêts, dommages et dépens.

Scène 28

Élise, Pietremine, Cléon, Lisette, Bazoche, Lucrèce, Madame Rissolé, Saint-Germain

Élise

Je viens pour mettre fin au grand bruit que j'entends.

Pietremine

Ah ! Ma femme !

Élise

Ce nom ne m'est pas dû.

Pietremine

Ma bonne, Quand le contrat est fait, c'est un nom qu'on se donne.

Élise

Quand le contrat est fait, ou se donne ce nom ? J'appelle donc monsieur mon mari.

Pietremine

Quoi ?

Élise

Cléon, Remerciez monsieur d'avoir de bonne grâce Signé notre contrat.

Pietremine

Oh ! Celui-là me passe, Il veut ma femme encor ; quel diable d'épouseur !

Cléon

Je ne veux qu'elle seule, elle fait mon bonheur. Mesdames, contre moi n'ayez point de colère ; Pour obtenir Élise il était nécessaire...

Pietremine

Mais sachons donc comment elle peut être à vous.

Lisette

Vous avez cru signer le contrat comme époux, Et vous l'avez signé comme tuteur.

Pietremine

J'enrage. Et comment ai-je donc fait un si bel ouvrage ?

Lisette

Moyennant mille écus Bazoche vous trahit : Demandez-lui plutôt.

Pietremine

Est-il vrai ce qu'on dit ?

Bazoche

Très vrai, monsieur; j'avais besoin de cette somme Pour cesser d'être clerc et me faire honnête homme. Dans le monde il faut vivre avec un peu d honneur ; Et, pour faire une fin, je me fais procureur.

Pietremine

Bazoche me trahit ! Lui qui toute sa vie...

Lucrèce

Je n'en suis point fâchée.

Les violons préludent.

Madame Rissolé

Et moi j'en suis ravie. Vous comptiez sans votre hôte, et c'était battre l'eau. Il faut attendre au soir pour dire le jour beau. J'entends les violons.

Pietremine

Le diable les emporte ! Il est bien temps de rire.

Madame Rissolé

Et pourquoi non ? Qu'importe ! Mes enfants, mal nouveau se guérit aisément ; Pour un amant perdu l'on en retrouve cent. Je sais bien que marchand qui perd ne saurait rire ; Mais, où l'espoir n'est plus, l'amour bientôt expire.

Élise

Mesdames, contre moi n'ayez point de courroux.

Lucrèce

Élise, votre amour vous excuse envers nous.

Pietremine

Et mes cent louis d'or....

Bazoche

Ils me sont dûs de reste.

Pietremine

Comment ?

Bas, à Pietremine.

Bazoche

Je parlerai, si quelqu'un me conteste. Vous savez, entre nous, d'où vient tout votre bien ; Et, si je dis un mot.

Pietremine

Suffit ne dites rien, Quitte à quitte. Et pour vous, Cléon, je vous pardonne. Élise est une fourbe, et je vous l'abandonne : Puisque, fille, elle a pu me jouer un tel trait. Étant femme, jugez ce qu'elle m'aurait fait. J'aurais droit de plaider pourtant : lorsqu'on a robe...

Saint-Germain

Si vous voulez plaider, je vous rends votre robe, Et vous montre dessous le valet de Cléon.

Pietremine

Quoi ! Ma robe servait à couvrir un fripon ?

Saint-Germain

Fort à votre service. Allons, que dans la joie Et dans les flots de vin notre chagrin se noie ; Et puisque nous avons ici des violons, Il en faut profiter : rions, chantons, dansons.

Lisette

Il faudrait préparer quelque petite fête.

Saint-Germain

Pourquoi la préparer ? Nous l'avons toute prête ; Et chacun n'a qu'à mettre un proverbe en chanson : On est dans ce goût-là céans.

Lisette

Il a raison, Cela divertira notre bonne grand-mère ; Proverbes et chansons surent toujours lui plaire.

Saint-Germain

Je sais m'en escrimer aussi, quand je m'y mets ; Je commence la fête, et j'en ai de tout prêt.

Les Proverbes, Divertissement

Saint-Germain, Lucrèce, Madame Rissolé, Suzon, Lisette, Bazoche

Saint-Germain

Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur. Et montrez-vous joyeuse, Famille amoureuse : De la perte d'un amant On se console aisément ; Et dans ce siècle nôtre Un clou chasse l'autre. Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur. Et dans ce siècle nôtre Un clou chasse l'autre. Avoir un amant a trois, C'est aller contre les lois ; Prenez-en trois chacune, La chose est fort commune. Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur.

Lucrèce

Chaque jour à l'amour, dormant dans son berceau, Je jouais quelque tour nouveau ; Je détournais ses traits, j'éteignais son flambeau, Je déchirais son bandeau : Il s'éveilla, je fus surprise. Tant va ta cruche à l'eau Qu'enfin elle se brise.

Madame Rissolé

Quand j'étais jeune et belle, J'étais sotte et cruelle ; Ô ! Que d'heureux moments perdus ! Le temps passé ne revient plus. Quelle douceur charmante ! Que l'on vivrait contente, Si jeunesse savait, Si vieillesse pouvait.

ENTRÉE.

Suzon

Si je trouvais un amant De bonne mine, L'enverrais-je à ma voisine? Non, vraiment. S'il me disait, je t'aime ; Je répondrais de même, Sans tant de façons, Sans tant de raisons, Sans chercher d'excuse, Sans trouver de ruse ; Tu veux de moi, Je veux de toi, Voilà ma foi. Qui refuse, muse.

Lucrèce

Mon amour, est payé d'indifférence Par un ingrat qu'une autre a su charmer : A mes dépens, j'ai de l'expérience ; Il faut connaître avant qu'aimer.

Lisette

J'ai l'air joyeux, je ris et je badine: Qui m'en croirait plus facile aurait tort ; Il ne faut pas s'arrêter à la mine, Il n'est pire eau que l'eau qui dort.

Bazoche

Assez longtemps j'ai ménagé Lisette ; Mais mon amour n'entend plus de raison. Et si jamais je la trouve seulette. L'occasion fait le larron.

Madame Rissolé

À mon époux vivant j'étais fidèle, J'avais juré de l'être après sa mort ; Mais il n'est point de femme tourterelle, Les absents ont toujours tort:

Lisette

Au gré de nos tendres amants J'ai bien conduit cette manoeuvre : Messieurs, si vous êtes contents, Applaudissez, voici le temps. Toujours la fin couronne l'oeuvre.

Saint-Germain

J'invente un proverbe à l'instant, Qui ne tombera pas à terre : D'un juge équitable et savant, On peut dire communément, Il juge comme le parterre.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.