La Famille Extravagante
Scène 1
Lisette
Lisette
Me voici seule enfin, parlons un peu raison. Cléon et son valet sont dans cette maison Cachés depuis hier, et par mon assistance : Si notre maître en a la moindre connaissance, Je suis perdue ; aussi je suis riche à jamais. Si de Cléon je fais réussir les projets. Il ne contente pas par de vaines paroles ; Il nous a consigné déjà cinq cents pistoles : Et s'il enlève Élise à notre procureur, Je puis bien m'assurer qu'il fera mon bonheur. Il faut gagner le clerc, il fera cette affaire : Mille écus bien comptant et l'espoir de me plaire Me répondent de lui. Voici ce dont j'ai peur : Le procureur céans à sa mère, sa soeur, Et sa fille ; elles sont sans cesse à leur fenêtre. Déjà plus d'une fois voyant Cléon paraître, Elles m'ont demandé (mais chacune en secret) Quel était ce monsieur si charmant, si bien fait, Qui passait si souvent. Elles en sont charmées, Et sont folles assez pour croire en être aimées. Les voici toutes trois avec le procureur, Tâchons de pénétrer jusqu'au fond de leur coeur.
Scène 2
Pietremine, Madame Rissolé, Lucrèce, Suzon, Lisette
Pietremine
Ma mère, finissez vos proverbes des halles, Sentences du vieux temps, fades et triviales ; On n'entend que cela dans toute la maison, Et ma fille et ma soeur les mettent en chanson : Jour et nuit l'une et l'autre à composer s'applique De pitoyables vers, de mauvaise musique...
Madame Rissolé
Soit, vous n'entendrez plus proverbes ni chansons, Mais revenons un peu, de grâce, à nos moutons. Ce sont vos actions et non pas mon langage Qu'il vous faut condamner. Ce second mariage...
Pietremine
Eh bien ! J'adore Élise, et prétends l'épouser ; Vos proverbes en vain s'y voudraient opposer. Élise est ma pupille ; étant sous ma tutelle, Ma mère, en ma faveur je veux disposer d'elle.
Lucrèce
Entendez-nous.
Pietremine
Ma soeur, j'en ai trop entendu.
Suzon
Mais, mon père...
Pietremine
Ma fille, autant de temps perdu.
Madame Rissolé
Vous devez avant tout pourvoir votre famille ; Mariez votre soeur, mariez votre fille.
Pietremine
Et notre mère aussi, n'est-ce pas ?
Madame Rissolé
Pourquoi non ? Et, sans tous les caquets et le qu'en dira-t-on... Un jeune homme... suffit.
Pietremine
À votre age, ma mère !
Madame Rissolé
Suis-je si décrépite, et hors d'état de plaire ?
Pietremine
Non pas ; mais...
Madame Rissolé
Rira bien qui rira le dernier. Vous n'avez qu'à toujours demain vous marier, Je vous suivrai de près.
Lucrèce
Je ne tarderai guère À me pourvoir aussi.
Pietremine
Vous, ma soeur ?
Lucrèce
Oui, mon frère.
Pietremine
À l'amour jusqu'ici vous aviez résisté.
Lucrèce
Il ne faut qu'un moment.
Suzon
Pour moi, de mon côté, Je suivrai leur exemple.
Pietremine
Oh ! Ce n'est pas de même.
Suzon
Pardonnez-moi, mon père ; et déjà quelqu'un m'aime, Que j'aime aussi.
Pietremine
Comment ! Chacune a donc le sien ?
Lisette
On veut vous imiter.
Pietremine
Je l'empêcherai bien.
Madame Rissolé
Mariez-vous, vous dis-je, et puis laissez-nous faire.
Pietremine
Oh morbleu ! Ces discours me mettent en colère : Je sens monter ma bile. il vaut mieux m'en aller.
Scène 3
Lisette, Madame Rissolé, Lucrèce, Suzon
Lisette
Il est si transporté qu'il ne saurait parler : Au désespoir, au moins, vous allez le réduire.
Madame Rissolé
La chose est maintenant au point où je désire. J'aurais donné sujet a chacun de crier, D'aller de but en blanc ainsi me marier ; Il m'en fournit enfin un prétexte valable : On dira que voyant mon fils déraisonnable, J'ai voulu le punir. Cependant, c'est l'amour. Mes enfants, qui m'occupe et la nuit et le jour.
Lisette
Et qui donc aimez-vous?
Madame Rissolé
Tu le sais bien, Lisette : Mais n'en dis rien, au moins.
À Lucrèce.
Lisette
Allez, je suis discrète. Et vous ?
Lucrèce
Tu le sais bien aussi.
À Suzon.
Lisette
Je m'en souviens, Et cet amant souvent a fait nos entretiens. Quant a vous, c'est celui qui, l'autre jour...
Suzon
Lui-même ; Celui que je t'ai dit.
Lisette
Vous aimez, on vous aime. Mais cet amour encor n'a parlé que des yeux.
Lucrèce
Ô contrainte cruelle !
Madame Rissolé
Ô langage ennuyeux !
Lucrèce
Très ennuyeux, sans doute ; et c'est le seul langage Que dans cette maison l'on peut mettre en usage : On n'en sort point. Mon frère est brutal ; un amant Ne veut point essuyer un mauvais compliment, Ne parler que des yeux.1
Suzon
Oh ! Je fais davantage. Mon amant a trouvé le plus poli langage... Les soins sous ma fenêtre, il demeure arrêté ; Il tousse, il éternue.
Lisette
Eh bien ?
Suzon
De mon coté, Je tousse et j'éternue aussi.
Lisette
Belle manière De se faire l'amour !
Suzon
Toute la nuit entière... Mais mon père revient.
Madame Rissolé
Allons, montons là-haut, Mes enfants ; nous prendrons les mesures qu'il faut.
Scène 4
Lisette
Lisette
Je ne me trompais point, chacune croit qu'on l'aime ; Et, sans en rien savoir, elles aiment le même. Cet amant prétendu qui leur parle des yeux, C'est Cléon, qui rôdait toujours près de ces lieux, Dans l'espoir seul d'y voir Élise à sa fenêtre. Comme en divers moments elles l'ont vu paraître, Chacune a pris pour soi les signaux amoureux Que Cléon ne faisait qu'à l'objet de ses voeux.
Scène 5
Pietremine, Lisette
Pietremine
Lisette, sais-tu bien que ma famille est folle ?
Lisette
Elle est bien amoureuse, au moins.
Pietremine
Cela désole : Parce que j'aime, il faut que chacun aime ici ! Je me marie, on veut se marier aussi ! Je m'en moque, et je fais ce soir mes fiançailles.
Lisette
Et, sans doute, demain, monsieur, les épousailles ?
Pietremine
Et de très grand matin. Que j'ai bien eu raison De tenir renfermée Élise en ma maison ! Ne voyant que moi d'homme, elle a perdu l'idée De Cléon, dont ailleurs elle était obsédée.
Lisette
Quel est-il ce Cléon ?
Pietremine
Je ne l'ai jamais vu ; Feu son père, pourtant, m'était assez connu Mais cela ne fait rien à sa présente affaire ; Pour la hâter, mon clerc, jadis clerc de notaire, Dresse notre contrat.
Lisette
Il se mêle de tout. Votre clerc.
Pietremine
Il n'est rien dont il ne vienne à bout. C'est le plus habile homme !...
Lisette
Ah ! Pour habile, passe Mais pour homme, il n'en a, tout au plus, que la face ; C'est un nain : cependant il a bien quarante ans.
Pietremine
Quel qu'il soit, je suis fort content de ses talents.
Lisette
Laissons cela : parlons du festin, de la danse.
Pietremine
Oh ! Tout est commandé, même payé d'avance. Cela me coûte un peu ; mais j'ai plusieurs procès, Où je redoublerai le mémoire des frais ; C'est de l'argent qui doit retourner dans ma poche. Et mon clerc... Mais il vient.
Scène 6
Pietremine, Bazoche, Lisette
Pietremine
Bonjour, monsieur Bazoche.
Bazoche
Serviteur.
Pietremine
Laisse-nous, Lisette.
À part.
Elle écoute derrière.
Lisette
J'entends bien. Écoutons quel sera pourtant leur entretien.
Pietremine
Eh bien ! tout est-il prêt ? Avez-vous mis les clauses Comme je souhaitais ?
Bazoche
J'ai bien mis d'autres choses : Au contrat que j'ai fait, vous ne reconnaissez Que le quart des grands biens d'Élise.
Pietremine
C'est assez ; Et ce contrat est-il à l'autre tout semblable ?
Bazoche
On ne peut distinguer le faux du véritable ; Le notaire tantôt n'y reconnaîtra rien.
Pietremine
Vous êtes assuré de l'escamoter bien ?
Bazoche
Si j'en suis assuré ? Laissez, laissez-moi faire : J'ai bien fait d'autres tours étant clerc de notaire.
Pietremine
Vous aurez cent louis, comme je vous ai dit ; Les voilà bien comptés.
Bazoche
Monsieur, cela suffit.
Pietremine
Adieu.
Bazoche
Mais cependant, si pour plus d'assurance, Et pour m'encourager, vous les donniez d'avance ; Des scrupules souvent me prennent.
Pietremine
Les voilà ; Et rejetez bien loin tous ces scrupules-là.
Bazoche
Ils sont passés.
Pietremine
Je vais amener le notaire ; Tenez les contrats prêts, je ne tarderai guère.
Scène 7
Bazoche, Lisette
Bazoche
Voilà ma conscience à présent en repos.
Lisette
Peut-on avoir l'honneur de vous dire deux mots ?
Bazoche
Plutôt quatre : tu sais que ma joie est extrême Lorsque je t'entretiens, et que toujours je t'aime.
Lisette
Si vous m'aimez, voici le temps de l'éprouver. Il faut.... Mais je ne sais si je dois achever.
Bazoche
Parle. Est-ce la pudeur qui te ferme la bouche ? Te repentirais-tu d'avoir été farouche ? Et l'amour m'aurait-il vengé de ta froideur ? Ne t'aurait-il point fait quelque blessure au coeur ? Je suis bon médecin, et je t'offre mon aide.
Lisette
Oui, vous êtes d'amour, je pense, un vrai remède; Et je m'en servirai quand j'en aurai besoin. Maintenant je vous veux charger d'un autre soin. Vous avez cent louis.
Bazoche
Oh ! oh !
Lisette
Seriez-vous homme À les quitter ?
Bazoche
Non pas.
Lisette
Mais pour prendre une somme Un peu plus forte.
Bazoche
Ah ! Bon : à cela je consens.
Lisette
Au lieu de cent louis, toucher trois mille francs, Cela vous plairait-il ?
Bazoche
Très fort ; et pourquoi faire ?
Lisette
Vous le saurez. D'ailleurs vous cherchez à me plaire, Et vous me plairez fort si vous faites cela : Mais il faut me jurer....
Bazoche
J'en jure ; touche là : Il n'est rien que pour toi je ne puisse entreprendre. Faut-il nuire, obliger ? Faut-il pendre, dépendre ; Faire du mal, du bien ; jurer à faux, à vrai ? De mon amour pour toi tu peux faire l'essai.
Lisette
Il ne faut que tromper.
Bazoche
Qui ?
Lisette
Monsieur Pietremine.
Bazoche
Quoi ! Notre procureur ? Aisément je devine, Faire épouser Élise a quelqu'autre ?
Lisette
À Cléon.
À part.
Bazoche
Cléon, je le connais, c'est un joli garçon, À qui le procureur, à la mort de son père, A volé tant de bien.
Lisette
Ferez-vous cette affaire ?
Bazoche
Oui-dà, je la ferai : mais pour l'amour de toi. Ce sont trois mille francs que l'on me donne à moi.
Lisette
Autant.
Bazoche
Ce n'est pas trop : mais, parce que je t'aime... Et quand les donne-t-on ?
Lisette
Quand ? À cette heure même.
Bazoche
Va donc me les chercher.
Lisette
Ils sont dans la maison.
Bazoche
Je vais tout préparer pour cette trahison ; Faire un contrat, au nom de Cléon et d'Élise, Que notre procureur, sans crainte de surprise. Va signer, en croyant signer le sien.
Lisette
Fort bien. Allez dans votre étude, et ne négligez rien. Mais, si l'on vous offrait une plus forte somme Pour nous trahir ?
Bazoche
Ah ! Non ; je deviens honnête homme : Je quitte le métier après ce grand coup-là. Friponner un fripon est mon nec plus ultra.
Scène 8
Lisette
Lisette
Monsieur Bazoche va travailler avec zèle; Pour Élise et Cléon quelle bonne nouvelle ! Qui croirait, après tout, qu'on trouvât tant d'esprit Dans un corps si mal fait, si laid et si petit ? Sa figure est, ma foi, des plus désagréables. Si tous les procureurs avaient des clercs semblables, On ne verrait pas tant de désordre chez eux, Et les enfants qu'ils ont leur ressembleraient mieux. Ah ! Voici le valet de Cléon.
Scène 9
Saint-Germain, Lisette
Saint-Germain
Pietremine Vient de sortir ; j'étais caché dans la cuisine, Où je mourais de faim. J'ai passé cette nuit Caché dans votre cave à côté d'un gros muid : Je l'ai percé, néant, rien n'est venu. La rage Puisse crever ton maître ! Ah ! Quel maudit ménage ! Je n'ai mangé ni bu depuis hier.
Lisette
Comment ? Il ne t'est rien resté du souper?
Saint-Germain
Non, vraiment ; Les clercs laissent-ils rien jamais sur leurs assiettes ? Chacun sait qu'ils ont soin de les rendre bien nettes.
Lisette
Tu te plains ! Et ton maître est aussi mal que toi Là-haut, dans le grenier.
Saint-Germain
Bon ! Voilà bien de quoi ! Au-dessus de la chambre où couche sa maîtresse, Songe-t-il à manger dans l'ardeur qui le presse ? Il vit d'amour, mon maître.
Lisette
Eh bien ! Fais comme lui ; Pour te nourrir tu n'as qu'a m'aimer.
Saint-Germain
Vraiment oui, T'aimer, pour me nourrir ! Ce serait le contraire ; Cela me sécherait encor plus.
Lisette
Comment faire ? Personne ne saurait sortir de ce logis. Pietremine a les clés dans sa poche.
Saint-Germain
Tant pis.
Scène 9
Saint-Germain, Lisette
Saint-Germain
Il n'y fallait donc pas entrer. Ah ! Je déteste, Et je maudis cent fois l'occasion funeste D'hier au soir.
Lisette
Tantôt ta peine finira. Un splendide festin ici se donnera.
Saint-Germain
Si j'attrape un chapon, aussitôt je l'empoche.
Lisette
Adieu. Je vais chercher de l'argent pour Bazoche.
Saint-Germain
Bazoche ? Garde-toi de te fier à lui ; C'est un fripon.
Lisette
D'accord : mais enfin aujourd'hui Il nous sert.
Saint-Germain
Et comment ?
Lisette
Tu sauras toute chose. Les affaires vont bien. Je te quitte, et pour cause.
Scène 10
Saint-Germain
Saint-Germain
Les affaires vont bien ! Vont mal ; et Saint-Germain, Pendant tout ce temps-là, meurt de soif et de faim, Et de peur : car enfin, si Monsieur Pietremine Me trouve en sa maison ; il a l'humeur mutine....
Scène 11
Madame Rissolé, Saint-Germain
Madame Rissolé
De quel coté peut-il avoir tourne ses pas ?
Saint-Germain
Quelqu'un vient, cachons-nous.
Madame Rissolé
Je ne me trompe pas. C'est mon amant là-haut que j'ai vu ; c'est lui-même... Et voici son ami, de plus. Que! stratagème Vous a donc fait entrer ici tous deux ?
Saint-Germain
Comment Tous deux ?
Madame Rissolé
N'êtes-vous pas l'ami de mon amant ? Avec lui plusieurs fois je vous ai vu paraître , Et même, hier encor, étant à ma fenêtre...
Saint-Germain
Elle veut me parler de Cléon. Mais comment, Et par quelle raison le croire son amant ?
Madame Rissolé
Je viens de l'entrevoir là-haut : à l'instant même Je l'ai perdu de vue. Ah ! Quelle peine extrême ! Où croyez-vous qu'il soit ?
Saint-Germain
Ma foi, je n'en sais rien.
Madame Rissolé
Étant son bon ami, vous le connaissez bien. Mes yeux ont dans les siens pour moi cru voir sa flamme. Ne me trompait-il point ? M'aime-t-il ?
Saint-Germain
Mais, madame...
Madame Rissolé
Parlez sincèrement : vous connaissez son coeur.
Haut.
Saint-Germain
Pour nous tirer d'affaire, appuyons son erreur. Oui, de votre fenêtre, au profond de son âme. Vos yeux ont su lancer une si vive flamme. Qu'il est tout plein de vous. J'ai fait de vains efforts Pour vous en arracher : il a le diable au corps. Je lui dis tous les jours : que prétendez-vous faire ? Cette dame pourrait être votre grand'mère.
Madame Rissolé
Pourquoi dire cela !
Saint-Germain
Mon dieu ! J'ai mes raisons ; Voulez-vous l'envoyer aux Petites Maisons ?
Madame Rissolé
Il est d'autres moyens...
Saint-Germain
J'en dis bien davantage, Et ne m'arrête point seulement sur votre âge : Je m'efforce, à trouver mille défauts en vous : La foi que vous gardez surtout a votre époux.
Madame Rissolé
Mon époux ! Il est mort.
Saint-Germain
Je le sais bien, madame, Et que sa cendre encor fait durer votre flamme.
Madame Rissolé
Non , non, elle est éteinte et j'en su m'en guérir : C'est sa faute, pourquoi s'est-il laissé mourir ? Aimer un mari mort, fi donc ! Quelle folie ! On a bien de la peine a les aimer en vie. Parlons de votre ami : qu'il m'a paru bien fait.
Saint-Germain
Tenez, regardez-moi, vous voyez son portrait.
Madame Rissolé
Oh ! Que sa taille est bien au-dessus de la vôtre !
Saint-Germain
Nous portons cependant les habits l'un de l'autre.
Madame Rissolé
Cela ne se peut pas, vous paraissez rempli.
Saint-Germain
Il les porte d'abord, pour y donner le pli ; Et je les use après.
Madame Rissolé
Pourquoi donc ce ménage ?
Saint-Germain
C'est que nous nous aimons on ne peut davantage ; Nous demeurons ensemble, et c'est une union... Sous nous servons l'un l'autre en toute occasion ; Je le peigne, il m'étrille ; il m'emprunte, il me prête ; Je le tiens toujours propre et souvent le vergette, Il épouste parfois aussi mon justaucorps ; À nous complaire, enfin, nous mettons nos efforts.
Madame Rissolé
Vous êtes son valet ?
Saint-Germain
C'est à peu près de même.
Madame Rissolé
Je comprends bien cela. Mais croyez-vous qu'il m'aime !
Saint-Germain
En pouvez-vous douter ?
Madame Rissolé
Que fait-il à présent ? Si son coeur ressentait ce que le mien ressent...
Saint-Germain
Il est plus amoureux encor que vous, je gage, Mais c'est qu'il est timide on ne peut davantage : C'est un amant transi...
Madame Rissolé
Fi ! Cela me déplaît. J'aime un amant folâtre.
Saint-Germain
Oh ! Jamais il ne l'est.
Madame Rissolé
Un amant enjoué.
Contrefaisant sa voix.
Saint-Germain
Si j'avais été femme, Ma foi, j'aurais été de votre goût, madame. Ah ! Que j'aurais aimé ces jeunes gens badins, Sans cesse à vos genoux à vous baiser les mains, Qui vous donnent cent fois occasion de dire : Mais Arrêtez-vous donc, fi donc ! Est-ce pour rire? Allons, petit fripon, vous perdez le respect.
Madame Rissolé
Ah ! C'en est trop aussi, l'on doit...
Saint-Germain
À votre aspect Mon maître pâlira. De loin ses yeux font rage ; Mais de près il est sot à force d'être sage.
Madame Rissolé
Qu'il soit comme il voudra, c'est un garçon bien fait. Dans le monde on n'a pas toute chose à souhait : On prend ce que l'on trouve, en ce siècle où nous sommes. Et l'on n'a jamais vu telle disette d'hommes. Allons, je veux passer sur les défauts qu'il a. Je m'en vais le chercher là-haut.
Saint-Germain
Demeurez là, Je le ferai descendre.
Madame Rissolé
Il faut que de ma bouche Il apprenne à l'instant que son amour me touche ; Il faut prendre la balle au bond : souvent le temps....
Saint-Germain
Mais, du moins, qu'avec vous...
Madame Rissolé
Non, je vous le défends.
Scène 12
Saint-Germain
Saint-Germain
Elle va tout gâter; que va-t-elle lui dire ? Que lui répondra-t-il ? Le voici, je respire ; Je puis le prévenir.
Scène 13
Cléon, Saint-Germain
Cléon
Saint-Germain, quel malheur ! Je viens de rencontrer la soeur du procureur.
Saint-Germain
Quoi ! Lucrèce ?
Cléon
Oui, Lucrèce.
Saint-Germain
En voilà bien d'une autre ! Nous avons donc ainsi trouvé chacun la nôtre J'ai rencontré la mère.
Cléon
Ah ! Malheureux ! Pourquoi Ne te pas mieux cacher ?
Saint-Germain
Et vous, tout comme moi, Pourquoi vous montrez-vous ? Mais enfin à la belle Qu'avez-vous dit ?
Cléon
J'ai dit que je venais pour elle, Que je l'aimais.
Saint-Germain
Comment ?
Cléon
Trop longtemps interdit, Celte feinte à propos m'est venue en l'esprit. Voyant sortir quelqu'un de la chambre d'Élise, J'ai cru que c'était elle : ô ciel ! Quelle surprise, Quand, m'approchant plus près, j'ai connu mon erreur ! C'était Lucrèce. Un froid m'a glacé tout le coeur ; Mais reprenant mes sens : Adorable Lucrèce, Ai-je dit, pardonnez un excès de tendresse Qui m'a fait hasarder... Au fond je ne sais pas Ce que j'ai pu lui dire en un tel embarras : Mais j'enrage. Elle croit mon amour si sincère, Qu'elle veut en parler tout à l heure à son frère : Elle a même ajouté que, s'il la refusait, À me suivre partout elle se disposait ; Et que, pour s'affranchir d'un trop rude esclavage Elle se laisserait enlever.
Saint-Germain
Bon ! Courage! Apprenez que la vieille... Elle vient sur vos pas.
Scène 14
Madame Rissolé, Cléon, Saint-Germain
Madame Rissolé
Je cherchais en haut, et vous êtes en bas. De votre passion suffisamment instruite...
Cléon
Que veut dire cela ?
Saint-Germain
Vous verrez dans la suite.
Madame Rissolé
Je viens vous secourir.
Saint-Germain
L'agréable secours !
Madame Rissolé
Vous ne languirez pas longtemps dans vos amours.
Cléon
Comment ?
Madame Rissolé
Votre valet m'a tout dit.
Bas, à Saint-Germain.
Cléon
Lui, Madame ? Quoi ! D'Élise et de moi tu découvres la flamme ? Veux-tu nous perdre ?
Saint-Germain
Eh ! Non : attendez un moment.
Madame Rissolé
Je viens vous assurer de mon consentement. Je veux, malgré mon fils...
Cléon
Avec cette assurance, Madame, j'ose encor former quelque espérance.
Madame Rissolé
Espérez, espérez.
Cléon
Que cet espoir m'est doux ! Souffrez qu'en ce moment j'embrasse vos genoux.
Madame Rissolé
Votre maître, vraiment, n'a point tant d'indolence.
Saint-Germain
Il faut donc que l'objet ait beaucoup de puissance. Vous avez là des yeux perçants, aigus...
Madame Rissolé
Ho, ho !
Saint-Germain
Dans l'éclaircissement gare le Quiproquo.
Madame Rissolé
Eh bien ! Mon cher, à quand cet heureux hyménée ?
Cléon
Pour moi toujours trop tard en viendra la journée ; Mais voTre fils...
Madame Rissolé
Mon fils, vous dis-je, est un benêt ; Je lie regarde point ici son intérêt. Comme il te fait, fais-lui. Son Élise qu'il aime, Par exemple, il l'épouse, et j'en ferai de même.
Cléon
Il l'épouse !
Madame Rissolé
Demain, sans mon consentement. Qu'ai-je besoin du sien ?
Saint-Germain
Voici le dénouement.
Cléon
Quelle surprise !
Madame Rissolé
Allez, je serai votre femme ; Je m'embarrasse peu qu'il l'approuve ou le blâme.
Cléon
D'où vient donc que tu m'as joué d'un pareil tour ?
Saint-Germain
Il l'a fallu pour mieux cacher votre autre amour.
Madame Rissolé
Vous ne dites plus rien, près de m'avoir pour femme ?
Saint-Germain
C'est sa timidité qui lui reprend, madame. Je vous l'avais bien dit.
Madame Rissolé
Il se corrigera.
Saint-Germain
Non, je crois que jamais cela ne changera.
Madame Rissolé
Il n'importe, il me plaît, et l'affaire est conclue : Marchandise qui plaît est à demi vendue.
Cléon
J'enrage.
Madame Rissolé
Ce soupir augmente mon amour. Mais adieu, je pourrais soupirer à mon tour ; Il faut me contenir.
Cléon
Que la peste te crève !
Madame Rissolé
Vous soupirez encore ? Ah ! Je demande trêve ; Je m'en vais revenir ; je veux laisser passer Un torrent de soupirs qui viennent m'oppresser.
Scène 15
Cléon
Cléon
Peut-on encor songer à l'amour a cet âge ? Elle a perdu l'esprit avec son mariage.
Scène 16
Suzon, Saint-Germain, Cléon
Suzon
Mariage ! Ce mot me réjouit ; voyons.
Saint-Germain
Voici quelqu'un encor.
Cléon
Oh ! Pour le coup, fuyons ; C'est, sans doute, la soeur.
Saint-Germain
Non, monsieur, c'est la fille.
Cléon
Je serai rencontré de toute la famille.
Suzon
Ah ! C'est vous à la fin, je vous vois de plus près ; Je n'aimais point du tout nos entretiens muets : Votre geste et vos yeux, d une façon charmante, Avaient beau s'exprimer, je n'étais point contente. Quand viendra le moment de me voir près de lui ? Disais-je : je n'osais l'espérer aujourd'hui : Cela vous ennuyait autant que moi, je gage ? Mais que disiez-vous là, parlant de mariage ? Venez-vous à mon père ici me demander ?
À part.
À Cléon.
Saint-Germain
Autre pièce nouvelle.... Allons donc, sans tarder, Monsieur, répondez-lui.
Cléon
La cruelle aventure ! Oh ! Je crois pour le coup que c'est une gageure
À part.
Haut à Suzon.
Saint-Germain
Il faut la soutenir ; je vais parler pour vous. Oui, monsieur vient ici pour être votre époux.
Cléon
Que vas-tu dire encor ?
Saint-Germain
Mais l'espoir et la crainte... Combattant en son coeur... le tiennent en contrainte, Lui coupent la parole.
Suzon
Et pourquoi donc cela ? Sans mon coeur je ressens aussi ces choses-là ; Et si je parle bien.
Bas à Cléon.
Saint-Germain
C'est que dans une femme La parole jamais ne manque qu'avec l'âme : Si vous ne dites mot, vous allez gâter tout.
Cléon
Je me lasse, à la fin...
Saint-Germain
Allez jusques au bout.
À Suzon.
À Saint-Germain.
Cléon
L'amour que vos beaux yeux... Que veux-tu que je dise ?
Saint-Germain
Achevez, dussiez-vous dire quelque sottise.
Cléon
Craignant que votre père enflammé de courroux. Me rencontrant ici, ne se venge sur vous... Je demeure sans voix dans ce triste silence... Voyez de mon amour toute la violence.
Cléon
Eh quoi ! N'auriez-vous pas la force de parler À mon père ?
Saint-Germain
D'abord il faut vous en aller : Il ne faut pas qu'ici l'on vous rencontre ensemble. Montez là-haut.
Suzon
J'y vais ; mais enfin il me semble Que, monsieur ne venant ici que pour me voir, Il faut bien qu'il me voie.
Saint-Germain
Il vous verra ce soir. Laissez-nous seuls, vous dis-je, aborder voue père.
Suzon
Prenez bien votre temps.
Saint-Germain
Allez, laissez-nous faire.
Suzon
Mais, monsieur, si mon père allait vous refuser, Ne vous rebutez pas ; je puis vous épouser Sans son consentement ; ma mère a fait de même, Et ma grand'mère aussi.
Saint-Germain
Vraiment, lorsque l'on s'aime, C'est la règle à présent.
Suzon
Les pères, de tout temps, Ont, dans notre famille, été d'étranges gens ; Et les filles toujours ont eu de l'industrie.
Saint-Germain
Ce que c'est que savoir sa généalogie ! Et qu'il est beau surtout d'imiter ses aïeux !
Cléon
Ne finiras-tu point tes discours ennuyeux ?
Saint-Germain
Ma foi, vous nous perdez a rester davantage.
Suzon
Adieu, puisqu'il le faut.
Saint-Germain
Adieu donc, bon voyage.
Scène 17
Cléon, Saint-Germain
Cléon
Tout extravague ici, grand'mère, fille et soeur.
Saint-Germain
En voilà de tout âge et de toute couleur.
Cléon
Que je suis malheureux !
Saint-Germain
Blondes, blanches et brunes. On vous peut appeler homme à bonnes fortunes.
Cléon
Je n'ai pu d'aujourd'hui parler un seul moment À ma charmante Élise : il faut que justement Je trouve en mon chemin les objets que j'évite. Tout ceci me recule, et j'en crains fort la suite. Que j'aille, que je vienne, ou là-haut, ou là-bas, Ces trois folles sans cesse observeront mes pas. Enfin je vois Élise.
Scène 18
Élise, Cléon
Élise
Ah ! Cléon !
Cléon
Ah ! Madame ! Pouvez-vous concevoir le trouble de mon âme ?
Élise
Je viens le dissiper, je m'en flatte du moins ; Et vous dire qu'après tant de peine et de soins Notre bonheur est proche.
Cléon
Et sur quelle assurance ?...
Élise
Lisette a mis le clerc de notre intelligence ; Et le contrat, dit-elle, est fait en votre nom.
Cléon
Que peut-on espérer d'un fourbe, d'un fripon ?
Élise
Les mille écus que vient de lui porter Lisette...
Cléon
Sachez une autre chose encor qui m'inquiète.
Élise
Je m'en doute.
Cléon
La mère, et la fille et la soeur, D'un fol entêtement....
Élise
Je sais cela par coeur ; Lisette m'a tout dit
Cléon
De plus....
Scène 19
Lisette, Cléon, Élise
Lisette
Mademoiselle, On n'attend plus que vous.
Cléon
Quelle triste nouvelle !
Lisette
Depuis assez longtemps le notaire est là-bas. Et Pietremine ici peut monter sur mes pas; Descendez.
Cléon
Si ce clerc, par un retour indigne....
Élise
Je ne signerai rien sans voir ce que je signe. Demeurez en repos.
Scène 20
Cléon, Lisette, Saint-Germain
Cléon
Ah ! Que d'affreux moments ! Lisette, à revenir sera-t-elle longtemps ?
Lisette
Elle sort.
Cléon
Si ce clerc...
Lisette
J'en réponds sur ma vie ; Allez, de vous servir il montre trop d'envie : J'ai vu les deux contrats ; l'un est en votre nom, Et c'est celui qui doit se rencontrer le bon : Pour les abuser tous il fera lire l'autre, Et, pour faire signer, présentera le vôtre. Pour bien escamoter ses doigts paraissent faits, Quand il aurait été joueur de gobelets. Mais adieu ; je m'en vais songer à mon affaire, Et mettre le couvert.
Saint-Germain
Si j'étais nécessaire...
Lisette
Je t'entends ; viens, suis-moi. Vous, n'appréhendez rien ; Bazoche m'a fait signe, et le tout ira bien.
Scène 21
Cléon
Cléon
Jusqu'au dernier moment je ne suis point tranquille ; Je crains que le projet ne devienne inutile. Comment pouvoir tromper notaire et procureur ? Cela ne se peut pas sans un coup de bonheur. Quoiqu'ait promis ce clerc en recevant la somme...
Scène 22
Pietremine, Cléon
Apercevant Cléon.
Pietremine
J'ai signé. Voyons si Lisette... Mais quel homme...
Cléon
Ô ciel !
Pietremine
Que faites-vous, monsieur, dans ma maison ?
Cléon
Monsieur, je viens... j'étais... Mais j'en rendrai raison Une autre fois.
Pietremine
Comment ?
Cléon
Quelle cruelle peine !
Pietremine
Oh ! Nous saurons pourtant quel dessein vous amène. Au voleur ! Au secours !
Cléon
Ai-je l'air d'un voleur ?
Pietremine
Que sais-je ? Vous avez, celui d'un suborneur : Sous des habits dorés ou voit tant de canailles !
Cléon
Quoi !...
Pietremine
Vous avez passé par-dessus les murailles, Ma maison est fermée. Au voleur ! Au voleur !
Scène 23
Lisette, Pietremine
Lisette
Ô ciel ! Tout est perdu. Que voulez-vous, monsieur ?
Pietremine
Que l'on m'aille chercher, et vite, un commissaire.
Lisette
Dans un tel embarras, hélas ! Que vais-je faire ?
Pietremine
Voila mes clefs ; va, cours.
Lisette
J'y vais.
Pietremine
Dans mou logis Venir effrontément !
Scène 24
Madame Rissolé, Pietremine
Madame Rissolé
Que faites-vous, mon fils ? Il vous sied bien, vraiment, de vous mettre en colère Contre monsieur, qui doit être votre beau-père.
Pietremine
Mon beau-père ? Quoi ! C'est... allez, vous radotez.
Madame Rissolé
Je radote ? Comment, pendard, vous m'insultez !
Pietremine
Je ne souffrirai point pareille extravagance ; Et...
Madame Rissolé
De votre beau-fils châtiez l'insolence.
Pietremine
Morbleu !
Scèxe Xxv
Lucrèce, Pietremine, Cléon, Madame Rissolé
Lucrèce
Qu'a donc mon frère à se mettre en courroux ? C'est contre mon amant : ah ! Mon frère, tout doux, Vous devez approuver un amour légitime ; Monsieur est honnête-homme, et peut m'aimer sans crime : S'il est caché céans, c'est pour l'amour de moi ; Il m'a donné son coeur, il a reçu ma foi : De notre engagement je venais vous instruire.
Pietremine
Que diable celle-ci vient-elle encor me dire?
Cléon
S'est-on jamais trouvé dans un semblable cas ?
Lucrèce
Mon frère, au nom du ciel, ne le rebutez pas.
Madame Rissolé
Quoi ! Monsieur...
Lucrèce
Oui. Monsieur me veut prendre pour femme : Je l'aime, couronnez une si belle flamme.
Pietremine
Ma mère, vous disiez...
Madame Rissolé
Oh ! Je l'épouserai.
Lucrèce
Vous, ma mère ?
Madame Rissolé
Oui, moi-même, ou je l'étranglerai.
Scène 26
Suzon, Madame Rissolé, Cléon, Pietremine, Lucrèce
Suzon
Vous querellez monsieur, et pourquoi, ma grand-mère ?
Madame Rissolé
Laissez-nous en repos, ce n'est pas votre affaire. Petit perfide !
Suzon
Eh ! Là ! Ne le grondez donc pas ; Il vient pour m'épouser, au moins.
Cléon
Autre embarras.
Pietremine
Il en veut à ma fille aussi ?
Suzon
Vraiment, sans doute.
Pietremine
Pour le coup je m'y perds, et je n'y vois plus goutte.
Suzon
En mariage il vient ici me demander : N'est-il pas vrai, monsieur ?
Pietremine
Il faut vous accorder, Il veut être à la fois mon gendre, mon beau-père, Et mon beau-frère encor.
Suzon
Quel est donc ce mystère?
Cléon
Monsieur, il n'est plus temps de vous rien déguiser...
Pietremine
Parbleu ! Vous n'avez plus qu'à vouloir m'épouser, Et vous serez l'époux de toute la famille.
Suzon
Que veut dire cela, mon père ?
Pietremine
C'est, ma fille, Que ce galant en veut à toute la maison : Mais tout à l'heure, enfin, nous en aurons raison. Voici le commissaire.
Suzon
Affronteur !
Madame Rissolé
Ingrat !
Lucrèce
Traître !
Scène 27
Lisette, Saint-Germain, Pietremine, Cléon, Madame Rissolé, Lucrèce, Suzon
Lisette
De leurs mains au plus tôt il faut tirer ton maître.
Saint-Germain
Laisse faire.
Lisette
En passant, j'ai rencontré monsieur...
Saint-Germain
Qu'est-ce donc que ceci ?
Pietremine
C'est un larron d'honneur, Qui subornait ma mère, et ma mère et ma fille.
Saint-Germain
Il est arrivé pis dans plus d'une famille. Mais, pour tenir la bride à tous ces fripons-là, Qui ne font aujourd'hui métier que de cela , En prison.
Cléon
Quoi ! Monsieur ?
Saint-Germain
En prison, tout à l'heure.
Madame Rissolé
En prison !
Lucrèce
En prison !
Suzon
En prison !
Saint-Germain
Quoi ! Tout pleure ? La pitié ne doit point entrer dans votre coeur : Montrez-vous mère, fille et soeur de procureur. Si le mot de prison rend votre coeur si tendre, Et que sera-ce donc quand je le ferai pendre.
Lucrèce
Le pendre ?
Suzon
Pour cela ?
Madame Rissolé
Mon fils, allons, tout doux.
Pietremine
Quand il sera pendu , que diable en aurons-nous ? Tirons-en de l'argent.
Saint-Germain
Je sais bien mou affaire ; Faisons-lui toujours peur.
Pietremine
Le brave commissaire !
Saint-Germain
Nous aurons intérêts, dommages et dépens.
Scène 28
Élise, Pietremine, Cléon, Lisette, Bazoche, Lucrèce, Madame Rissolé, Saint-Germain
Élise
Je viens pour mettre fin au grand bruit que j'entends.
Pietremine
Ah ! Ma femme !
Élise
Ce nom ne m'est pas dû.
Pietremine
Ma bonne, Quand le contrat est fait, c'est un nom qu'on se donne.
Élise
Quand le contrat est fait, ou se donne ce nom ? J'appelle donc monsieur mon mari.
Pietremine
Quoi ?
Élise
Cléon, Remerciez monsieur d'avoir de bonne grâce Signé notre contrat.
Pietremine
Oh ! Celui-là me passe, Il veut ma femme encor ; quel diable d'épouseur !
Cléon
Je ne veux qu'elle seule, elle fait mon bonheur. Mesdames, contre moi n'ayez point de colère ; Pour obtenir Élise il était nécessaire...
Pietremine
Mais sachons donc comment elle peut être à vous.
Lisette
Vous avez cru signer le contrat comme époux, Et vous l'avez signé comme tuteur.
Pietremine
J'enrage. Et comment ai-je donc fait un si bel ouvrage ?
Lisette
Moyennant mille écus Bazoche vous trahit : Demandez-lui plutôt.
Pietremine
Est-il vrai ce qu'on dit ?
Bazoche
Très vrai, monsieur; j'avais besoin de cette somme Pour cesser d'être clerc et me faire honnête homme. Dans le monde il faut vivre avec un peu d honneur ; Et, pour faire une fin, je me fais procureur.
Pietremine
Bazoche me trahit ! Lui qui toute sa vie...
Lucrèce
Je n'en suis point fâchée.
Les violons préludent.
Madame Rissolé
Et moi j'en suis ravie. Vous comptiez sans votre hôte, et c'était battre l'eau. Il faut attendre au soir pour dire le jour beau. J'entends les violons.
Pietremine
Le diable les emporte ! Il est bien temps de rire.
Madame Rissolé
Et pourquoi non ? Qu'importe ! Mes enfants, mal nouveau se guérit aisément ; Pour un amant perdu l'on en retrouve cent. Je sais bien que marchand qui perd ne saurait rire ; Mais, où l'espoir n'est plus, l'amour bientôt expire.
Élise
Mesdames, contre moi n'ayez point de courroux.
Lucrèce
Élise, votre amour vous excuse envers nous.
Pietremine
Et mes cent louis d'or....
Bazoche
Ils me sont dûs de reste.
Pietremine
Comment ?
Bas, à Pietremine.
Bazoche
Je parlerai, si quelqu'un me conteste. Vous savez, entre nous, d'où vient tout votre bien ; Et, si je dis un mot.
Pietremine
Suffit ne dites rien, Quitte à quitte. Et pour vous, Cléon, je vous pardonne. Élise est une fourbe, et je vous l'abandonne : Puisque, fille, elle a pu me jouer un tel trait. Étant femme, jugez ce qu'elle m'aurait fait. J'aurais droit de plaider pourtant : lorsqu'on a robe...
Saint-Germain
Si vous voulez plaider, je vous rends votre robe, Et vous montre dessous le valet de Cléon.
Pietremine
Quoi ! Ma robe servait à couvrir un fripon ?
Saint-Germain
Fort à votre service. Allons, que dans la joie Et dans les flots de vin notre chagrin se noie ; Et puisque nous avons ici des violons, Il en faut profiter : rions, chantons, dansons.
Lisette
Il faudrait préparer quelque petite fête.
Saint-Germain
Pourquoi la préparer ? Nous l'avons toute prête ; Et chacun n'a qu'à mettre un proverbe en chanson : On est dans ce goût-là céans.
Lisette
Il a raison, Cela divertira notre bonne grand-mère ; Proverbes et chansons surent toujours lui plaire.
Saint-Germain
Je sais m'en escrimer aussi, quand je m'y mets ; Je commence la fête, et j'en ai de tout prêt.
Les Proverbes, Divertissement
Saint-Germain, Lucrèce, Madame Rissolé, Suzon, Lisette, Bazoche
Saint-Germain
Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur. Et montrez-vous joyeuse, Famille amoureuse : De la perte d'un amant On se console aisément ; Et dans ce siècle nôtre Un clou chasse l'autre. Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur. Et dans ce siècle nôtre Un clou chasse l'autre. Avoir un amant a trois, C'est aller contre les lois ; Prenez-en trois chacune, La chose est fort commune. Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur.
Lucrèce
Chaque jour à l'amour, dormant dans son berceau, Je jouais quelque tour nouveau ; Je détournais ses traits, j'éteignais son flambeau, Je déchirais son bandeau : Il s'éveilla, je fus surprise. Tant va ta cruche à l'eau Qu'enfin elle se brise.
Madame Rissolé
Quand j'étais jeune et belle, J'étais sotte et cruelle ; Ô ! Que d'heureux moments perdus ! Le temps passé ne revient plus. Quelle douceur charmante ! Que l'on vivrait contente, Si jeunesse savait, Si vieillesse pouvait.
ENTRÉE.
Suzon
Si je trouvais un amant De bonne mine, L'enverrais-je à ma voisine? Non, vraiment. S'il me disait, je t'aime ; Je répondrais de même, Sans tant de façons, Sans tant de raisons, Sans chercher d'excuse, Sans trouver de ruse ; Tu veux de moi, Je veux de toi, Voilà ma foi. Qui refuse, muse.
Lucrèce
Mon amour, est payé d'indifférence Par un ingrat qu'une autre a su charmer : A mes dépens, j'ai de l'expérience ; Il faut connaître avant qu'aimer.
Lisette
J'ai l'air joyeux, je ris et je badine: Qui m'en croirait plus facile aurait tort ; Il ne faut pas s'arrêter à la mine, Il n'est pire eau que l'eau qui dort.
Bazoche
Assez longtemps j'ai ménagé Lisette ; Mais mon amour n'entend plus de raison. Et si jamais je la trouve seulette. L'occasion fait le larron.
Madame Rissolé
À mon époux vivant j'étais fidèle, J'avais juré de l'être après sa mort ; Mais il n'est point de femme tourterelle, Les absents ont toujours tort:
Lisette
Au gré de nos tendres amants J'ai bien conduit cette manoeuvre : Messieurs, si vous êtes contents, Applaudissez, voici le temps. Toujours la fin couronne l'oeuvre.
Saint-Germain
J'invente un proverbe à l'instant, Qui ne tombera pas à terre : D'un juge équitable et savant, On peut dire communément, Il juge comme le parterre.