Acte I
Scène 1
Angélique, Lucinde
Angélique
Je suis libre à présent, et maîtresse de moi, Cousine, et je m'en vais passer huit jours chez toi.
Lucinde
C'est un honneur pour moi qui passe mon attente.
Angélique
Laissons-là ces honneurs ; de parente à parente, Doit-on toujours avoir le compliment en main ? Mon père est ce matin parti pour Saint Germain : Comme il entre en quartier dans deux jours, son absence Me permet de répondre à mon impatience.
Lucinde
Et moi, j'attends mon frère ici de jour en jour.
Angélique
Il faut nous divertir jusques à leur retour : Nous pourrons jusqu'au jour qu'il faut que je te quitte, Ou voir la Comédie, ou bien faire visite, À voir les violons, masquer à petit bruit, Passer le jour au jeu, et courir le bal la nuit ; La saison le permet ; et je veux bien te dire, Que jamais je ne fus tant en humeur de rire. Mais si ton frère arrive ici lors qu'à souhait...
Lucinde
Il n'est pas incommode, il est jeune et bien fait ; Sa préférence bientôt nous en rendra certaines ; Le Régiment du Roi n'a point de Capitaines Qui soient plus estimés, ni plus galants que lui.
Angélique
Pour nous divertir donc, il faudrait qu'aujourd'hui Ce frère si galants, vint par Lettre de Change ; Car enfin les plaisirs demandent du mélange, Et nous n'aurons Damon qu'assez malaisément ; Les dés, et le grand jeu, l'occupent tellement, Qu'il n'est hors ce plaisir, rien qui le divertisse, Et les jours sont trop courts...
Lucinde
C'est lui faire injustice. Non, cet empressement n'est point si violent ; Damon aime le jeu, mais Damon est galant ; Outre que la beauté dont le Ciel t'a pourvu, Le rendra plus sensible au plaisir de ta vue.
Angélique
Ne fais point avec moi la fine à contre-temps, Ce chevalier t'en veut, je me connais en gens ; Sur ce que j'en ai vu, je gagerais qu'il t'aime, Du moins c'est mon avis, et je crois qu'au tien même Pour rendre ton bonheur à son amour égal, Le nom de ton époux ne lui siérait pas mal.
Lucinde
Cousine, j'aurais tort de t'en faire un mystère. Je veux bien t'avouer que Damon m'a su plaire, Que mon frère revient, et qu'avec tant d'amour, Damon, pour m'obtenir, n'attend que son retour : Mais quoi qu'enfin sur tout ton humeur cherche à rire, Je le crois à couvert des traits de ta satire ; Il est jeune, bien fait, galant, riche, et je crois Qu'on ne peut me blâmer d'avoir fait un tel choix.
Angélique
Il est bien malaisé qu'un tel Galant ne plaise : Ce moderne Adonis ne te vient voir qu'en Chaise, Du nom de chevalier soutient sa vanité, Contrefait à ravir l'Homme de Qualité ; Il ne tient presque rien de son peu de naissance, Il aime les plaisirs, et la grande dépense, Dans son ajustement ne veut rien de commun ; Il joue à tous les jeux, et ne gagne à pas-un ; De faire le coquet ne fait aucun mystère, Et c'est pour un époux un fort bon caractère.
Lucinde
C'est sur de tels sujets que ton esprit s'étend ; Sur le premier venu ta bile se répand ; Tu te plais à railler sans épargner personne ; Tu peux continuer sans que je m'en étonne ; Ton temps n'est pas venu, peut-être quelque jour Tu pourras ressentir les effets de l'amour. Plût au Ciel qu'un hymen à tes yeux plein de charmes, Pour me venger de toi, pût te coûter des larmes ! Pour lors la raillerie agirait faiblement.
Angélique
Tu n'auras ce plaisir qu'assez malaisément.
Lucinde
Quoi, tu prétends toujours être railleuse et fière ?
Angélique
Je veux vivre toujours, Cousine, à ma manière ; Et mon coeur ne sera pour l'hymen attendri, Que quand on se pourra défaire d'un mari Comme on fait d'un Habit qui n'est plus à la mode : Des manières d'agir, j'aime la plus commode ; Sous un joug que je crains, mon esprit languirait ; Je me fais des plaisirs que l'Hymen troublerait ; On ne sait ce qu'on fait souvent quand on se donne ; Pour n'aimer qu'un mari, j'aime trop ma personne ; J'aime le jeu, le bal, la danse, l'entretien, J'aime à troubler des coeurs sans engager le mien, À tourner d'un amant l'ardeur en ridicule, À vivre sans attache, et railler sans scrupule, À flatter vingt galants de l'espoir de ma main, Et même quelquefois à dauber le prochain : Si bien qu'à ces plaisirs donnant mon âme en proie, Des sottises d'autrui je me fais une joie, Et ne veux point troquer par de semblables noeuds Tant de plaisirs certains, contre un plaisir douteux.
Lucinde
Ce Portrait est galant ; et si rien ne t'engage...
Angélique
Celui que j'aperçois, te plaira davantage. Voici ton chevalier : et je lis dans ses yeux, Que si ton frère était comme nous dans ces lieux, Au plaisir de te voir il serait plus sensible.
Scène 2
Lucinde, Damon, Angélique
Lucinde
Est-ce ce qui vous trouble ? Et serait-il possible...
Damon
Oui, Madame, il est vrai, ce long retardement Mettrait au désespoir le moins sensible amant. Votre frère qui doit régler notre hyménée, M'en semble pour jamais éloigner la journée : Depuis près de deux mois j'attends de jour en jour Que quelque heureux moment m'annonce son retour ; Mon coeur plein d'un amour combattu par la crainte, N'a pour se soulager, que l'espoir et la plainte, Et me force à conter dans l'ennui que je sens, Le nombre de mes maux, par celui des moments.
Lucinde
Damon, ainsi que vous, vous m'en voyez surprise, Et sa dernière lettre était assez précise.
Angélique
Quelque accident peut-être altère sa santé.
Lucinde
Ou quelque ordre imprévu l'a sans doute arrêté. Mon frère, si le Sort seconde son envie, Doit à la garnison laisser sa compagnie, Et venir à Paris passer le carnaval, Et du moins en ce temps...
Angélique
Nous aurons donc le Bal !
Damon
Pourvu que le succès mette fin à mes craintes, La joie et les plaisirs succéderont aux plaintes : Mais s'il faut voir enfin mes feux sacrifiés...
Angélique
Eh mon Dieu, vous serez assez tôt mariés : Quand au nom de galant celui d'époux succède, L'hymen pour ces ardeurs devient un grand remède ; Et quelque soit l'amour dont vous brûliez tous deux, Un an de mariage apaise bien des feux.
Damon
Ah, pour diminuer, mes flammes sont trop belles.
Scène 3
Cato, Damon, Lucinde, Angélique
Cato
Ah que pour votre amour j'ai de bonnes nouvelles ! Nous irons à la noce, et l'hymen achevé...
Damon
Madame, votre frère est sans doute arrivé.
Lucinde
Mon frère est-il venu ? Le bonheur où j'aspire...
Cato
Non, ce n'est pas cela que je voulais vous dire.
Damon
Sais-tu quand il revient ? Et peux-tu là-dessus Nous apprendre...
Cato
Moi ? Non, je n'en sais rien non plus.
Angélique
Que viens-tu donc nous dire ? Elle est bonne, ou je meure.
Cato
Que l'Espérance vient d'arriver tout à l heure.
Damon
Qu'est-ce que L'Espérance ? as-tu perdu le sens ?
Lucinde
Un valet que mon frère avait depuis longtemps, Et qu'il a fait sergent dedans sa Compagnie.
Damon
Puisqu'il revient sans lui, je crains bien qu'il n'oublie...
Lucinde
Sachons ce qui l'amène, et puisqu'il est ainsi, Rentrons dans le Logis.
Cato
Madame, le voici.
Scène 4
L'Espérance, Angélique, Lucinde, Damon, Cato
L'Espérance
Madame, Serviteur à votre Compagnie, Fussiez-vous trente.
Angélique
Bon ; j'aime cette saillie.
L'Espérance
Votre frère est gaillard, et ce billet contient...
Angélique
Il se porte bien ?
L'Espérance
Mieux qu'à lui n'appartient. Suivant l'ordre que j'ai d'avoir soin du Bagage, Je suis venu devant avec son équipage. Gernidié, quels chemins ! Allez, notre mulet A dansé sur la route un diable de ballet. Ah le maudit pays en hiver, que la Flandre ! Mon Capitaine vient, qui pourra vous l'apprendre.
Lucinde
J'appréhendais pour lui quelque incommodité.
L'Espérance
Bon ! Il but l'autre jour tant à votre santé, Que douze heures après il était encor ivre.
Damon
Fort bien. Enfin il vient.
Lucinde
Sa Lettre me délivre De la peine où j'étais. L'attendras-tu ?
L'Espérance
Moi ? Non, Il faut que je retourne à notre garnison.
Lucinde
Quoi, si tôt ?
L'Espérance
J'en enrage, ou la peste me tue.
Lucinde
Mais quoi faire ?
L'Espérance
Mordié, mener une recrue : Mais avant que quitter les Faubourgs de Paris, Ma foi, je prétends boire avec mes bons amis. Je veux renouveler certaine connaissance... Bonjour, Cato.
Cato
Bonjour, Monsieur de L Espérance.
Angélique
Ainsi l'hymen dans peu va flatter votre amour.
Lucinde
Il me mande qu'il vient, sans en marquer le jour. Quand pourrons-nous jouir du plaisir de sa vue ?
L'Espérance
Dès que le Commissaire aura fait la revue. On l'attendait. Sitôt qu'il sera délogé, Ils sont vingt officiers qui prendront leur congé. Allez, assurez-vous qu'il ne tardera guère.
Lucinde
J'aurai bien du plaisir à voir ici mon frère : Mais votre oncle a-t-il su de vous que votre amour, Pour se donner à moi, n'attend que ce retour ? Car vous savez combien son aveu nous importe.
Damon
Non ; mais enfin pour moi sa tendresse est trop forte, Pour ne pas approuver l'éclat d'un si beau feu : Cependant comme il faut en ménager l'aveu, Je vais pour l'obtenir, me rendre à sa demeure. Je vous quitte à regret, et reviens dans une heure.
Scène 5
L'Espérance, Cato
L'Espérance
Elles vont toutes deux jaser jusqu'à demain, Et je meurs de soif.
Cato
Viens dans le logis.
Scène 6
Angélique, Lucinde
Angélique
En vain Ton amour s'alarmait, et toute autre en ta place...
Lucinde
Il est vrai ; mais l'aveu de l'Oncle m'embarrasse ; Je crains qu'il ne l'obtienne assez malaisément, Et qu'il ne soit surpris d'un pareil compliment.
Angélique
Parce qu'il a du bien, tu crains qu'il ne s'oppose ?...
Lucinde
Ma crainte cesserait, si ç'en était la cause : Cet Oncle m'est suspect, tu veux savoir pourquoi ?
Angélique
Oui.
Lucinde
C'est que ce parent est amoureux de moi ; Il m'aime, à ce qu'il dit, d'une ardeur peu commune ; Il me suit en tous lieux, partout il m'importune, S'obstine à m'en parler, voyant que sur ce point...
Angélique
Quel est donc ce parent ? Ne le connais-je point ?
Lucinde
Le bon sens avec lui paraît incompatible, Son abord est choquant, et sa mine risible ; Son air, quoi que bourgeois, est fort particulier, Son entretien plaisant, et même familier.
Angélique
Ne me diras-tu point aussi comme on le nomme ?
Lucinde
Monsieur le Blanc.
Angélique
Ce doit être un fort plaisant homme ; Je ne le connais point, mais dessus ton récit...
Lucinde
Son corps fait cependant honneur à son esprit ; Il m'a par ses discours divertie et surprise ; Il ne dit pas deux mots sans dire une sottise ; Il choque en se montrant, beaucoup moins qu'en parlant, Et je crois...
Angélique
Ah, grands Dieux, le douloureux galant ! Cousin, ordonne-lui quelques grains d'elébore.
Lucinde
Ce n'est pas encore tout.
Angélique
Aurait-il pis encore ?
Lucinde
Oui sans doute, et ce fou devrait être lié.
Angélique
Que peut-il donc avoir ?
Lucinde
C'est qu'il est marié.
Angélique
Ce Magot ?
Lucinde
Il a même une femme bien faite, Il m'en fait un mystère, et me conte fleurette, Comme s'il aspirait à me donner sa foi.
Angélique
Et lors qu'impunément il se moque de toi, Je gage que tu fais la sotte, la honteuse.
Lucinde
Oui, certaines raisons me rendent scrupuleuse.
Angélique
Ah ! Si j'en étais crue, avant qu'il fût demain, Ce Monsieur le galant verrait bien du chemin, Et je le bernerais de la belle manière.
Lucinde
À suivre cet avis je serais la première ; Mais il est de Damon et l'oncle et le tuteur, Et tu vois...
Angélique
Je vois bien ce qui te tient au coeur ; Tu crains apparemment que vengeant cet outrage, Ce parent irrité ne nuise au mariage.
Lucinde
Il doit le ménager : outre qu'il a son bien, Tu sauras que Damon doit hériter du sien : Comme il n'a point d'enfants, tout ce bien le regarde ; Damon assurément le perd, s'il le hasarde, Et je ne prétends pas qu'il se prive pour moi...
Angélique
Sait-il bien que son oncle est amoureux de toi ?
Lucinde
De peur de les brouiller, j'en ai fait un mystère ; Outre que c'est un feu que j'ai crû devoir taire. Le temps...
Angélique
Si ce Parent refuse son aveu, Crois-moi, laisse-moi faire, et nous verrons beau jeu : Je me charge du soin de le rendre traitable ; Je sais, pour le berner, un moyen admirable.
Lucinde
Quel ?
Angélique
Je te le dirai.
Lucinde
S'il n'y veut consentir, Il faudra l'éprouver, et nous en divertir. Voilà Monsieur le Blanc.
Angélique
Ah la bonne figure ! Tu voudrais l'épargner ? Ah c'est malice pure. Que j'aurai de plaisir à rire à ses dépens !
Lucinde
Évitons-le, il pourrait m'aborder.
Angélique
J'y consens.
Scène 7
Madame le Blanc, Monsieur le Blanc
Madame le Blanc
Où voulez-vous aller ? Je ne sais point d'affaire...
Monsieur le Blanc
Ma divine moitié, vous n'en avez que faire : Si vous voulez me plaire, il faut changer de ton.
Madame le Blanc
Il fera bientôt nuit.
Monsieur le Blanc
Et m'enlèvera-t-on ?
Madame le Blanc
Si vous revenez tard ?
Monsieur le Blanc
On m'ouvrira la porte.
Madame le Blanc
On tua l'autre nuit un homme.
Monsieur le Blanc
Que m'importe ?
Madame le Blanc
À vingt pas du Logis, hier on en vola deux Jusques à leurs habits.
Monsieur le Blanc
Hé bien, tant pis pour eux.
Madame le Blanc
Ne vaudrait-il pas mieux...
Monsieur le Blanc
Il vaudrait mieux vous taire.
Madame le Blanc
Quand on aime un mari...
Monsieur le Blanc
L'on fait ce qu'on doit faire.
Madame le Blanc
Si l'on vous attaquait ?
Monsieur le Blanc
Il faudrait financer.
Madame le Blanc
Et si l'on vous blessait ?
Monsieur le Blanc
Je me ferais panser.
Madame le Blanc
Cependant...
Monsieur le Blanc
Cependant, en un mot, comme en mille, De vos si mal placés, la suite est inutile : D'un soin tout différent nous voulons nous piquer ; Vous de me contredire, et moi de m'en moquer.
Madame le Blanc
Les moments, loin de vous, me semblent des années : Faut-il que sans vous voir je passe mes journées ? Et que loin d'un époux chéri comme le mien...
Monsieur le Blanc
Pénélope fut bien dix sans voir le sien.
Madame le Blanc
Quel chagrin croyez-vous que ce mépris me donne, à moi qui ne sors point, et qui ne vois personne, Qui toujours renfermée, et seule, ne consens...
Monsieur le Blanc
Ouvrez votre fenêtre, et voyez les passants, Je ne l'empêche pas.
Madame le Blanc
De l'humeur dont vous êtes, Il vous fallait pour femme une de ces coquettes Qui près d'elle toujours eut quelque favori, Tout prêt à réparer l'absence d'un mari, Qui se fit, vous montrant une tendresse feinte, Un sujet de plaisir, du sujet de ma plainte, Et pour qui votre coeur faiblement convaincu...
Monsieur le Blanc
Je vous entends, j'ai tort de n'être pas cocu ; Je dois m'y préparer, ma chère, et c'est dommage Qu'une moitié semblable ait été mon partage : Votre honneur désormais ne me répond de rien, Et vous vous repentez d'être femme de bien.
Madame le Blanc
Mais enfin ?
Monsieur le Blanc
Mais enfin, voilà votre morale, Voila le but où tend votre mercuriale.
Madame le Blanc
Vous prenez mal la chose, et ce jaloux transport Explique à contre-sens...
Monsieur le Blanc
Il est vrai, j'ai grand tort ; Par ce raisonnement vous me faites connaître Que je ne le suis pas, mais que je devrais l'être, Et que votre devoir consiste désormais À me faire porter...
Madame le Blanc
Mais je dis...
Monsieur le Blanc
Point de mais : Pour faire des galants, le prétexte est honnête.
Madame le Blanc
Vous savez...
Monsieur le Blanc
Laissez-moi, vous me rompez la tête, Vous me feriez encor quelque autre sot discours.
Madame le Blanc
Si...
Monsieur le Blanc
Morbleu, laissez-moi, vous raisonnez toujours.
Scène 8
Monsieur le Blanc
Monsieur le Blanc
De pareils animaux, la moitié d'une paire, Si l'on n'y tient la main, donne plus d'une affaire. Où diable a-t-elle pris ce beau raisonnement ? Veut-elle, concluant ainsi directement, Insinuer en moi, par ses raisons obliques, Le tranquille sang froid des maris pacifiques ? Ou si quelque soupçon de mon nouvel amour L'a fait, pour m'imiter, servir de ce détour ? Mais voici mon Neveu, je pense qu'il murmure.
Scène 9
Monsieur le Blanc, Damon
Monsieur le Blanc
Qu'avez-vous, Chevalier de la triste figure ? Quelque sept et le va, vous a-t-il mal traité ? Quelque coup de cornet aurait-il transplanté, Par un nouvel effet d'un malheur sans ressource, Dans un corps étranger, l'âme de votre bourse ?
Damon
Non.
Monsieur le Blanc
D'un pic et capot, le désordre outrageant, Vous aurait-il laissé sans joie et sans argent ?
Damon
Non.
Monsieur le Blanc
Sur un trente et un, quelque indiscret quarante, Ne vous a-t-il point fait visite trop fréquente ? Ou bien si c'est d'ailleurs quelque nouveau malheur Qui fait faire une éclipse à votre belle humeur ?
Damon
D'une autre passion mon âme sent l'atteinte ; Le jeu n'a point de part au sujet de ma plainte ; Et je serais enfin heureux jusqu'à ce jour. Si le jeu dans mon coeur n'eût fait place à l'amour.
Monsieur le Blanc
Voilà du fruit nouveau. Doncques pour quelque belle, Mon doucereux neveu, vous en avez dans l'aile ?
Damon
Oui, je cède, mon oncle, à des charmes puissants, L'hymen est le seul but du beau feu que je sens ; Jamais tant de vertu jointe à tant de mérites, N'a fait voir...
Monsieur le Blanc
J'en crois plus encor que vous n'en dites, Et je crois que l'on doit voir devant ses appas Les roses et les lys mettre pavillon bas. Mais vous trouverez bon, mon cadet, qu'on vous dise, Qu'il est toujours trop tôt pour faire une sottise, Et que quoi que l'amour vous promette de doux, Le nombre des maris n'est que trop grand sans vous ; Qu'il faut quand l'hymen tient notre coeur en balance, Ensevelir l'amour dans un drap de prudence ; Que j'ai pour en juger, suffisamment vécu, Et que dans la famille il suffit d'un cocu.
Damon
Votre femme est trop sage, et fait assez connaître...
Monsieur le Blanc
Si je ne le suis pas, je suis en train de l'être.
Damon
Loin que d'un tel soupçon mon feu soit altéré, Mon oncle, sa vertu m'est un gage assuré : Je veux bien vous ouvrir mon âme avec franchise, Étant votre neveu, c'est par votre entremise Que je dois ménager...
Monsieur le Blanc
Je vois tout le secret : Étant votre tuteur à votre grand regret, Vous voulez que je parle au père de la belle.
Damon
C'est un frère qu'elle a, qui doit disposer d'elle ; Il arrive à Paris dans peu pour voir sa soeur : Dés qu'il sera venu pour faire mon bonheur, Parlez lui, l'intérêt d'une ardeur peu commune, Joint à ceux de l'amour celui de ma fortune : Cette belle a du bien ; ma vie et mon repos Dépendent du succès...
Monsieur le Blanc
C'est à dire, en deux mots, Que ses biens à l'hymen vous feront condescendre, Et que sur votre front vous mettez, place à vendre. Hé bien j'en suis d'accord ; mais saurons-nous son nom ?
Damon
C'est Lucinde.
Monsieur le Blanc
Comment ? Parlez-vous tout de bon ? C'est...
Damon
Lucinde.
Monsieur le Blanc
Morbleu, je meurs d'amour pour elle.
Damon
Vous la pouvez connaître, elle est jeune et belle.
Monsieur le Blanc
Cette belle serait bien lasse de sa peau ; Et vous êtes pour elle un plaisant étourneau.
Damon
Pourquoi ne faut-il pas que ma flamme y prétende ? Si son mérite est grand, la gloire en est plus grande.
Monsieur le Blanc
Il est vrai ; mais enfin ce serait la tromper, Et dans un tel dessein je ne veux point tremper ; Car puis que vous voulez qu'enfin on vous le die, De quel air passez-vous et le temps et la vie ? Quoi que vous ne soyez que le fils d'un banquier, Vous vous faites nommer Monsieur le Chevalier, Et vous êtes de ceux dont la chevalerie N'eut jamais à Paris d'ordre que l'industrie ; De ces gueux fainéants, de qui l'air est coquet, Dont le sort est écrit sur les os d'un cornet, Dont les commandeurs sont les carmes et les sannes, Et qui font chez Fridor toutes leurs caravanes. Il faut que vous ayez toujours dans vos festins Des escrocs qu'on ne voit que chez les libertins, Des gosiers toujours secs, puisqu'il faut qu'on s'explique, Des diseurs de bons mots, des brailleurs en musique, De ces chanteurs oisifs, dont l'ardeur d'entonner Sur les charmes d'un air hypothèque un dîner, Et qui payent chez vous, se trouvant dans leur centre, Aux dépens de leur voix, le tribut à leur ventre. Vous voulez faire en tout l'homme de qualité : Tantôt à la faveur d'un carrosse emprunté, Bigarré du fatras de vingt modes nouvelles, Vous allez au grand trot, du brelan, chez les belles ; Et l'on vous voit au Cours, sur le déclin du jour, Aussi fier qu'un bourgeois qui porte un deuil de Cour.
Damon
Songez que mon amour...
Monsieur le Blanc
Il n'est amour qui tienne, Votre façon d'agir cadre mal à la sienne ; Vos parolis fréquents, et souvent mal placés, Lui feraient bientôt voir ses louis éclipsés, Et vous pourriez porter, vivant à votre guise, Un bois de cerf pour timbre, et j'en tiens pour devise. C'est un petit malheur dont je veux vous parer.
Damon
Voulez-vous me réduire à ne rien espérer ? À l'amour que je sens devenez moins contraire
Monsieur le Blanc
Mais il n'en fera rien, et je n'en veux rien faire : Taisez-vous.
Damon
Si mon coeur à l'aimer destiné...
Monsieur le Blanc
Taisez-vous, vous dit-on, pupille suranné.
Damon
Je me tais ; et de peur de vous mettre en colère, Je m'éloigne de vous.
Monsieur le Blanc
Vous ne sauriez mieux faire.
Scène 10
Monsieur le Blanc
Monsieur le Blanc
Ceci n'est pas mon compte, et ce jeune coquet A pu charmer Lucinde avecque son caquet ; Puis qu'il l'aime à ce point, on peut l'aimer de même. Cependant je l'adore, et depuis que je l'aime, Je n'ai point de repos, je maigris tous les jours, L'Amour a mis chez moi la raison en décours ; Je la suis en tous lieux ; mais quoi que l'on en die, Je veux absolument rompre cette partie. Le dessein que je fais est un peu dangereux, Mais il faut hasarder, si l'on veut être heureux ; Je l'aime, elle le sait, mes soins l'ont fait connaître : Voyons-la ; que sait-on ? Je lui plairai peut-être.
Acte II
Scène 1
Cato, Lucinde
Cato
Quoi, ce Monsieur le Blanc fait l'amoureux de vous, Comme s'il espérait devenir votre époux ? Et quoi que marié, ce magot vous fait croire, Qu'à se donner à vous il met toute sa gloire ? Qu'il veut vous épouser ? Le fourbe !
Lucinde
Chaque jour Il me suit, il m'aborde, il me parle d'amour, Et même à notre hymen Damon dit qu'il s'oppose. Je m'en étais doutée, et j'en savais la cause.
Cato
Mais enfin ce chagrin n'est pas fort de saison ; Votre Cousine va vous en faire raison ; Le piège qu'on lui tend, flatte votre espérance, Je le trouve plaisant, et j'en ris par avance. Le hasard semble exprès pour cet amant transi Envoyer les habits de votre frère ici ; La cousine en met un, en attendant qu'il vienne : Vous la verrez tantôt faire le Capitaine ; Elle est d'un enjouement qu'on ne peut exprimer, Dans ce nouvel habit elle va vous charmer ; Et si Monsieur le Blanc est homme de parole, Vous m'allez voir jouer un assez plaisant rôle. Sait-il...
Lucinde
Oui, je lui dis à la porte hier au soir, Qu'à quelque heure aujourd'hui je prétendais le voir. Je feignis de l'aimer, je lui fis bonne mine, Et je suivis en tout l'ordre de ma cousine.
Cato
Dieu sait s'il va venir au rendez-vous en feu, De l'humeur dont il est, après un tel aveu. Ce singe vous croyant folle de sa Figure, Voudra venir au fait, avant que de conclure, Et croira que céans dés la première fois Il n'aura qu'à souffler, et remuer les doigts. Que nous pourrons donner, après cette aventure, Aux hommes trop coquets, de bonne tablature ! On leur garde, ma foi, des filles de quinze ans ! C'est bien à des maris à faire les galants ! Encor si ce magot était un homme à plaire...
Lucinde
Hé bien...
Cato
Eh... L'on verrait ce que l'on pourrait faire.
Lucinde
Sa Femme doit servir au stratagème aussi, Et Damon s'est chargé de l'emmener ici ; Et comme dans la chose elle est intéressée, Elle y contribuera, du moins c'est ma pensée.
Cato
Reposez-vous sur nous du succès de vos feux, Nous allons le berner, en vous servant tous deux : Prenez-vous-en à moi, si vous n'êtes contente. Mais Damon vient, je pense, avecque sa parente.
Scène 2
Damon, Lucinde, Madame le Blanc
Damon
Voilà ce qui se passe, et ce que l'on résout ; En nous divertissant, nous en viendrons à bout. J'en fus, en l'apprenant, surpris comme vous l'êtes.
Lucinde
Il faut la recevoir. L'honneur que vous me faites, Me reproche en secret une civilité Dont mon respect pour vous devrait s'être acquitté ; Et les soins du mari n'ont plus rien qui m'irrite, Puis qu'à son amour seul je dois cette visite.
Madame le Blanc
Je ne m'étonne plus de voir dans mon époux, Pour moi tant de froideur, et tant d'amour pour vous : Votre beauté, Madame, à qui tout est possible, Peut forcer à se rendre une âme moins sensible : Vos appas sont si grands, et leur éclat est tel...
Lucinde
Ce qu'on en voit en vous, le rend plus criminel.
Damon
Ces discours obligeants font voir de part et d'autre Des soins que votre sexe usurpe sur le nôtre. Je pourrais, pour l'entendre, être assez complaisant : Mais comme un autre soin nous occupe à présent, Allons voir si tantôt votre aimable cousine Exécutera bien tout ce qu'elle imagine, Et si son enjouement pourra bien soutenir...
Lucinde
Il n'en est pas besoin, car je la vois venir.
Madame le Blanc
On ne peut être mieux, et j'aurais de la peine...
Scène 3
Angélique, L'Espérance, Lucinde, Madame le Blanc
Angélique
L Espérance ? Mes gens ?
L'Espérance
Plaît-il, mon Capitaine ?
Angélique
Bon cela. Souviens-toi...
L'Espérance
Je sais bien.
À Lucinde.
Angélique
Chevalier, Dites-moi, sentons-nous un peu notre officier ? Que dites-vous de nous ? Ce port, cette manière, À votre avis, ma chère, est-elle cavalière ? Avons-nous le bon air ? Croyez-vous que le Roi Ait bien des Officiers qui soient faits comme moi ?
Lucinde
Qu'elle est bien !
L'Espérance
Elle a l'air, dedans cet équipage, De ces petits fripons qu'on fait sortir de page, Pour envoyer à Malte apprendre leur métier.
Angélique
Monsieur le Blanc, de moi, n'aura pas grand quartier. Apparemment, voilà votre belle parente, Je suis son serviteur, et même sa servante : Pour peu que vous vouliez seconder nos desseins, Votre époux va tomber en d'assez bonnes mains ; Et ce tour doit vous faire admirer notre zèle, Puisque c'est un moyen de le rendre fidèle.
Madame le Blanc
J'ai promis à Damon de suivre vos avis.
Scène 4
Lucinde, La Brie, Angélique, Cato, Madame le Blanc
Lucinde
Qu'est-ce ?
La Brie
Monsieur le Blanc est proche du Logis ; On m'avait commandé de voir par la fenêtre, Et sitôt qu'il viendrait, d'en avertir mon maître.
Angélique
Fort bien. Cato, c'est toi qui dois le recevoir.
Cato
Je sais bien ma leçon, je ferai mon devoir.
Madame le Blanc
Mais si par mon mari vous êtes reconnue...
Angélique
Comment me reconnaître ? Il ne m'a jamais vue, Ni mon cousin non plus : que craindrait on de lui ? Tout est bien concerté ; je prétends aujourd'hui Vous donner un plaisir qui n'ait rien qui l'égale. Mais je les vois venir, entrons dans cette salle.
Scène 5
Monsieur le Blanc, Cato
Monsieur le Blanc
Oui, Madame Cato, vous m'en voyez charmé ; Et je viens de plaisir et de joie affamé, Voir si par un bonheur qui passe mon mérite, Je puis faire céans une heureuse visite.
Cato
Vous savez que Lucinde a souhaité vous voir, Et qu'elle vous le dit elle-même hier au soir.
Monsieur le Blanc
Oui, ma chère, dis-moi, penses-tu qu'elle m'aime ?
Cato
Ah Monsieur...
Monsieur le Blanc
Quoi ? poursuis.
Cato
Cent fois plus qu'elle-même!
Monsieur le Blanc
Mon air lui plaît ?
Cato
Hélas ! Il lui semble si doux...
Monsieur le Blanc
Elle m'aime ?
Cato
Elle meurt, Monsieur, d'amour pour vous.
Monsieur le Blanc
La Friponne ! Instruis-moi de toute sa tendresse.
Cato
Elle parle de vous, et soupire sans cesse ; Elle passe les nuits à vous faire pitié ; Moi-même, de ses maux je soufre la moitié : Elle se plaint si fort, que la nuit toute entière Je l'entends, et ne puis en clore la paupière.
Monsieur le Blanc
Va, va, si le succès peut seconder mes voeux, Je vous ferai bientôt mieux dormir toutes deux : Je veux que par mes soins vous soyez soulagées, Et que...
Cato
Nous vous serons, Monsieur, bien obligées.
Monsieur le Blanc
Avec un peu de temps, je veux pourvoir à tout : Mais puis qu'à me souffrir Lucinde se résout, Ne la verrai-je pas...
Cato
Dans la chambre prochaine Je crois qu'elle entretient Monsieur le Capitaine.
Monsieur le Blanc
Un Capitaine ! D'où ?
Cato
Du Régiment du Roi. Son frère ; il est ici pour quelque temps je crois. Il vint, pour nos péchés, hier au soir.
Monsieur le Blanc
Quel homme est-ce ?
Cato
Un petit enragé, qui ferraille sans cesse : Jamais homme ne fut de si méchante humeur, Car il est étourdi, mutin, fier, querelleur, Brave comme un César, mais brutal, et capable...
Monsieur le Blanc
Ces pestes d'officiers sont querelleurs en diable.
Cato
Quand la fougue le prend, Monsieur, pour moins d'un rien Comme on tue un poulet, il tuerait un chrétien : Mais aussi quelque jour il jouera de son reste ; Il en a tué dix depuis dix mois.
Monsieur le Blanc
La peste ! Avec de tels bretteurs il faut filer bien doux. S'il me voyait céans...
Cato
Ce serait fait de vous, Monsieur, il vous tuerait, et toute notre adresse...
Monsieur le Blanc
Je m'en vais faire un tour, et verrai ta maîtresse Quand il n'y sera plus.
Cato
Quoi, sortir sans la voir ! Ah ce serait, Monsieur, la mettre au désespoir. Pourquoi vous éloigner ?
Monsieur le Blanc
Ne t'en mets point en peine.
Cato
Mais si Lucinde sait...
Monsieur le Blanc
Mais si le Capitaine Vient à voir ma figure, et se tient insulté, Je me garantis mort à perpétuité.
Cato
Si ce n'est que cela, vous la pouvez attendre ; Je me garderai bien de vous laisser surprendre : Au pis aller, Monsieur, il faudra vous cacher. Allez, rassurez-vous, je m'en vais la chercher ; Si son frère paraît, cachez-vous, je vous prie.
Scène 6
Monsieur le Blanc
Il cherche à se cacher, et tombe.
Monsieur le Blanc
Hé bien va. Tout ceci passe la raillerie ; Je crains dans mon calcul de m'être méconté. Ah que mal à propos le Diable m'a tenté ! Si je m'y connais bien, ce maudit Capitaine Ne ferait pas façon d'ensanglanter la scène. Ouf, je tremble de peur dés que j'entends du bruit ; Le coeur me bat, je crois que c'est lui qui me suit. Que c'est bien employé ! N'ai-je pas une Femme Honnête, s'il en est ? Qui m'adore dans l'âme ? Belle, et dont la vertu ne se peut contester ? Quelle démangeaison me prend de coqueter ? Et de venir chercher, par une sotte envie, Un moment d'entretien aux dépens de ma vie ? Ah dessus ce sujet que j'ai mal raisonné ! Mais si l'on m'y retient, je veux être berné, Car j'en aurai la fièvre au moins une semaine. Ah morbleu, je suis mort, voici le Capitaine.
Scène 7
Lucinde, Monsieur le Blanc
Lucinde
Ô Dieux ! Monsieur le Blanc, vous êtes-vous blessé ?
Monsieur le Blanc
Je dansais la bourrée, et le pied m'a glissé. Ce n'est rien : mais que fait Monsieur le Capitaine ?
À Cato.
Lucinde
Je pense qu'il écrit. Prends garde qu'il ne vienne.
Scène 8
Lucinde, Monsieur le Blanc
Lucinde
Vous voyez jusqu'où va ma tendresse pour vous, Et combien le plaisir de vous revoir m'est doux : Votre mérite est tel, que quelques réprimandes...
Monsieur le Blanc
Mon mérite est petit, mais vos bontés sont grandes.
Lucinde
Verrai-je tant d'amour secondé par vos soins ? Vous ne répondez rien.
Monsieur le Blanc
Je n'en pense pas moins ; Mais je crains qu'on ne trouble un bonheur dont je doute, Et la peur quelquefois met la joie en déroute.
Lucinde
Douter de mon amour ? lors que le vôtre obtient...
Scène 9
Cato, Monsieur le Blanc, Lucinde
Cato
Ah Monsieur, cachez-vous, le Capitaine vient.
Monsieur le Blanc
Le fâcheux contretemps !
Cato
Sur peine de la vie, Gardez de vous montrer.
Monsieur le Blanc
Je n'en ai pas envie.
Lucinde
Je vous quitte à regret.
Monsieur le Blanc
Trêve de compliment, Où faut-il me cacher ?
Cato
Dans cet appartement.
Monsieur le Blanc
Je me fie à Cato, qui me trahit peut-être. Écoutons-les sans bruit, je pourrai le connaître.
Scène 10
Angélique, Cato, Monsieur le Blanc
Elle l'embrasse.
Angélique
Cato, je te cherchais, et depuis mon retour A peine ai-je eu le temps de te dire bonjour. Il ne me souvient point de t'avoir embrassée. Il n'est pas sorti.
Cato
Non.
Angélique
J'ai l'âme embarrassée, Et je me sens réduit à te dire en deux mots. À propos.
Cato
D'où vient donc, Monsieur, cet à propos ?
Angélique
Avant que de porter plus loin la confidence, Je veux savoir de toi, si pendant mon absence Ma soeur sortait souvent, ou bien si quelque Amant Ne la visitait point un peu trop fréquemment ?
Monsieur le Blanc
Je tremble.
Cato
Non, Monsieur.
Angélique
Une fille à cet âge Est ordinairement plus coquette que sage.
Cato
Elle était toujours seule, et jamais ne sortait, À moins que...
Angélique
Par la mort, si quelqu'un s'y frottait, Je lui ferait passer un fort méchant quart d heure.
Cato
On n'a garde, Monsieur.
Angélique
On fait bien, ou je meure.
Cato
Elle est trop vertueuse, et l'on le sait trop bien.
Angélique
Changeons donc de discours. Dis-moi, par ton moyen, Ne saurais-je revoir cette jeune bourgeoise...
Cato
Je vous entends, Monsieur ; pourquoi non ?
Monsieur le Blanc
La Matoise, Est de plus d'un métier.
Angélique
Cato, depuis deux ans J'ai songé mille fois à tous les doux moments Que j'ai passé près d'elle, et de toutes les belles...
Cato
Elle m'a demandé vingt fois de vos nouvelles.
Angélique
M'aimerait-elle encor ?
Cato
En doutez-vous ?
Angélique
Hélas ! La verrai-je ?
Cato
Pourquoi ne la verriez-vous pas ? Cette belle, ma foi, serait bien dégoûtée, Si vous ne lui plaisiez ; car pour moi...
Monsieur le Blanc
L'effrontée !
Angélique
Mais puis-je en espérer...
Cato
Je vous réponds, Monsieur, Qu'elle vous recevra du meilleur de son coeur.
Angélique
Cato, va, s'il se peut, savoir de cette belle, Si je la pourrai voir ou céans, ou chez elle.
Cato
Pour chez elle, Monsieur, néant.
Angélique
Et pourquoi non ?
Cato
C'est que je ne sais point son logis, ni son nom ; Comme elle est mariée, elle craint le scandale.
Angélique
Comment faisais-tu donc, lorsque par intervalle Tu l'amenais céans ?
Cato
La veuve d'un bourgeois Chez qui j'allais apprendre à coiffer autrefois, Quand je lui veux parler, va chercher cette belle, Tandis que je l'attends, et pour raison, dit-elle, Tait son nom. Vous savez que par honnêteté Il faut garder en tout de la fidélité. Ce que je sais le mieux de cette belle Brune, C'est qu'elle a pour époux un chercheur de fortune, Un pied-plat qui la fuit, et qu'on dit pour la voir, Qu'on va pour la coiffer.
Angélique
Que j'en conçois d'espoir ! Ne perds donc point de temps ; et si ton soin m'oblige, Sois sûre...
Cato
Vous aurez contentement, vous dis-je ; Cela ne pourra, si je n'en viens à bout. J'y cours, et je vous viens rendre raison de tout.
Monsieur le Blanc
L'obligeante Cato lui va chercher la belle. Morbleu, fut-il déjà dans sa chambre avec elle.
Angélique
L Espérance ?
Scène 11
L'Espérance, Monsieur le Blanc, Angélique
L'Espérance
Monsieur ?
Monsieur le Blanc
Il ne sort point d'ici.
Angélique
Viens ça.
Monsieur le Blanc
Le grand Fripon que paraît celui-ci !
Angélique
As-tu vu mon cousin ? A-t-il fait ma recrue ?
L'Espérance
Oui, je vous en réponds.
Angélique
Mais enfin l'as-tu vue ? M'a-t-il fait vingt Soldats comme il m'avait promis ?
L'Espérance
Il n'en a que dix-neuf, mais ils sont bien choisis ; Il ne faut point, Monsieur, après eux, qu'on en cherche ; Ils sont, mordié, tretous aussi grands qu'une perche, Je les ai fait toiser moi-même dans sa cour, Ils ont six pieds de haut, et trois grands pieds de tour, Et des barbes, morbleu, qui les rendent plus graves...
Angélique
Sont-ils braves, à voir ?
L'Espérance
Morgué, s'ils n'étaient braves, Les voudrais-je emmener ?
Angélique
C'est parler de bon sens : Mais à la Garnison il faut mener ces Gens ; Comme tu ne m'es plus à Paris nécessaire, Tu partiras...
L'Espérance
Demain, et j'en fais mon affaire ; Préparez de l'argent.
Angélique
C'est fort bien raisonné.
L'Espérance
Votre oeil est aujourd'huI bien émerillonné ! Vous avez votre compte.
Angélique
Oui, j'ai l'âme contente ; Cato me fait revoir, pour flatter mon attente, Cette jeune beauté que tu vis une fois...
L'Espérance
Je sais bien, je sais bien, la femme d'un bourgeois, Qui venait quelquefois vous tenir compagnie.
Angélique
Elle-même, et je dois...
L'Espérance
Peste, qu'elle est jolie ! Dieu sait si le mari... plaît-il, Monsieur ?
Angélique
Tais-toi, Quelqu'un vient, laisse-nous, c'est elle que je vois.
Scène 12
Cato, Angélique, Monsieur le Blanc, Madame le Blanc
Cato
À vingt pas du logis, j'ai rencontré Madame.
Angélique
Que mon bonheur est grand !
Monsieur le Blanc
La peste ! C'est ma femme !
Angélique
Depuis que j'eus l'honneur de vous voir en ce lieu, Rien ne m'a tant touché que ce funeste adieu ; L'absence a fait sentir à mon âme amoureuse Tout ce qu'elle a de rude.
Madame le Blanc
Est-il bien vrai ?
Monsieur le Blanc
La gueuse !
Angélique
Mais puisque mon bonheur me fait vous retrouver, C'est en vous embrassant que je le veux prouver : Je veux, puisque pour moi votre ardeur s'intéresse, Que mon empressement seconde ma tendresse.
Cato
Là-donc, comme elle fait la prude auprès de lui ! Quand vous ne nous seriez jamais vus qu'aujourd'hui.
Monsieur le Blanc
La coquine !
Angélique
Je crois en deviner la cause ; L'amour pour votre époux, à mon bonheur s'oppose.
Madame le Blanc
Hélas ! Quelque charmant que peut être un époux, Que ne souffre-t-on point d'un homme comme vous ? Ah ! Si jamais le Sort secondait mon envie...
Angélique
Hé bien ?
Madame le Blanc
Je vous verrais tous les jours de ma vie.
Monsieur le Blanc
Fort bien.
Angélique
Pour un amant qui meurt pour vous d'amour, C'est et trop de bontés et de joie en un jour. J'ai pour vous une ardeur qui n'a rien qui l'égale : Mais comme tout le monde aborde en cette salle, Ce lieu n'est pas fort propre à vous bien recevoir, Et pour y souffrir, je sais trop mon devoir.
Madame le Blanc
Entrons, puis que le sort permet que je vous voie.
Angélique
Cato ?
Cato
Monsieur ?
Scène 13
Monsieur le Blanc
Monsieur le Blanc
Voila la marchande de joie : L'affront que l'on me fait, ne m'est que trop connu, Et l'aveu qu'on en fait, n'est que trop ingénu. Voila de ces serpents, de ces Pestes publiques, Qui trafiquent l'honneur par de sourdes pratiques, Et dont l'art secondant les soins d'un favori, Feint de coiffer la femme, et coiffe le mari. Et vous, notre moitié, qui devenez commune, Vous avez donc des Gens qui vous cherchent fortune ? Pour le premier venu vous vous laisser tenter, Et souffrez sans façon qu'on vous vienne emprunter ? Eh parbleu, vous irez entre quatre murailles De vos folles amours faire les funérailles, Et vous irez apprendre en une autre maison à mettre de niveau l'amour et la raison. Peut-être qu'au moment que je tiens ce langage, Monsieur le capitaine et ma femme... Ah j'enrage. Ne nous contraignons plus, faisons du bruit, je veux Et les chercher et leur chanter pouille à tous deux. Mais s'il allait me tuer ? Non, perdons cette envie, Il est plus d'une Femme, et l'on a qu'une vie ; Il est mutin en diable, et Cato me l'a dit. Taisons-nous, attendons qu'elle... J'entends du bruit.
Scène 14
Cato, Monsieur le Blanc
Cato
Il faut faire sortir notre amoureux.
Monsieur le Blanc
C'est elle, Sortons ; assez longtemps c'est être en sentinelle.
Cato
Il s'est fallu, Monsieur, contraindre jusqu'au bout : Mais vous vous êtes bien ennuyé ?
Monsieur le Blanc
Point du tout. Le moyen ? Quand on voit des intrigues si drôles.
Cato
Avec de jeunes Gens on fait d'étranges rôles.
Monsieur le Blanc
Oui sans doute, et cela ne se peut autrement.
Cato
N'en faites point, Monsieur, de mauvais jugement, J'ai sur le point d honneur trop de délicatesse : Mais vous savez que quand on sert de la jeunesse, Et qu'on y fait son compte, il vaut mieux consentir...
Monsieur le Blanc
Bon ! Ne sais-je pas bien qu'il faut se divertir ? Monsieur le Capitaine aime fort cette belle ?
Cato
Cela n'est pas croyable.
Monsieur le Blanc
Et cette Damoiselle L'aime fort ?
Cato
Oui, Monsieur.
Monsieur le Blanc
Présentement... je crois...
Cato
Ils se sont embrassez déjà plus de cent fois.
Monsieur le Blanc
Ta maîtresse saura, si tu lui veux apprendre, Que je suis son valet.
Cato
Mais, Monsieur, où vous prendre, Si l'on vous veut parler ? Où logez-vous ?
Monsieur le Blanc
Trop loin.
Cato
Je vous irais chercher.
Monsieur le Blanc
Il n'en est pas besoin.
Cato
Dites votre Logis, ma maîtresse est capable, L'ignorant...
Monsieur le Blanc
On le sait trop bien, de par le Diable. Que l'on me laisse aller, je la verrai dans peu.
Cato
Puisque vous le voulez, adieu, Monsieur.
Monsieur le Blanc
Adieu.
Scène 15
Cato
Cato
Il meurt de jalousie, et de colère ensemble. J'ai bien joué mon rôle ; et voilà, ce me semble, Pour un commencement, assez bien débuté. Allons songer au reste, et rire en liberté.
Acte III
Scène 1
Lucinde, Angélique
Lucinde
Cato ?
Angélique
Que lui veux-tu ?
Lucinde
Qu'est-elle devenue ?
Angélique
Tu l'appelles en vain.
Lucinde
L'aurait-on retenue ?
Angélique
Je ne crois pas.
Lucinde
Comment, nous suivait-elle ?
Angélique
Non.
Lucinde
Elle était avec nous chez la soeur de Damon.
Angélique
Il est vrai ; mais je viens de l'envoyer en ville, Et le soin que tu prends, Cousine, est inutile.
Lucinde
Et quoi faire ?
Angélique
Chercher Monsieur Le Blanc.
Lucinde
Pourquoi ?
Angélique
Pour lui rendre un poulet de ta part.
Lucinde
Mais, dis-moi, Que contient-il ?
Angélique
Il est fort galant, et fort tendre.
Lucinde
Ton enjouement, Cousine, a de quoi me surprendre.
Angélique
Écoute, laisse-moi ménager ton amour ; Je veux me divertir tout le reste du jour, J'en sais bien le moyen. Toi, sans me contredire, Ne t'informes de rien, et ne songes qu'à rire.
Lucinde
On peut sur ton début croire qu'avec le temps...
Angélique
Notre Monsieur le Blanc a bien donné dedans ; Il croit de bonne foi sa femme...
Lucinde
Je t'avoue Que ton air goguenard mérite qu'on te loue : Il serait malaisé de mieux faire l'amant, Et tu devrais être Homme avec tant d'enjouement.
Angélique
Si le Ciel m'avait fait Homme, comme il le pense, Ma foi, j'aurais été coquet à toute outrance ; J'aurais su, pour vanter ma peine et mon ardeur, Mentir en courtisan, et jurer en joueur ; J'aurais, pour me pouvoir rendre maître d'une âme, Appelé les cadeaux au secours de ma flamme ; J'aurais vu fréquemment les belles sans témoins, J'aurais été flatteur, j'aurais rendu des soins, Et pressé de si près les blondes et les brunes, Que j'aurais eu ma part des meilleures fortunes.
Lucinde
Tu pourrais te tromper.
Angélique
Je ne sais ; mais enfin, Un coeur pour m'échapper, m'aurait semblé bien fin.
Lucinde
Mais puisque tu prétends porter plus loin la chose Avec Monsieur le Blanc, et que l'on s'y dispose, Il fallait retenir sa femme.
Angélique
Point du tout ; Pour juger du dessein, attends jusques au bout.
Lucinde
Outre qu'elle pouvait nous être nécessaire, Son mari pourrait bien chez lui, dans sa colère, Prenant ce qu'il a vu pour une vérité, En venir avec elle à quelque extrémité.
Angélique
Damon prendra ce soin : il la mène, et se flatte, En la justifiant, d'empêcher qu'il n'éclate ; Il n'est pas violent, il connaît son humeur, Outre que leur défaite est prête.
Lucinde
J'aurais peur...
Angélique
Tais-toi, je l'aperçois, évitons-le, et pour cause. Allons dans le logis préparer chaque chose.
Scène 2
Monsieur le Blanc
Monsieur le Blanc
Ma femme ne vient point, elle se trouve bien, Et son honneur, je crois, fait bon marché du mien : Mon affront est certain, je sais trop qu'on m'offense, Mais je ne sais comment j'en dois tirer vengeance. Si je fais de l'éclat, tout Paris le saura, Et d'un doigt, pour le moins, chacun me montrera. Si je feins d'ignorer son amour et ma honte, Demain, sur nouveaux frais, j'en aurai pour mon compte. Si je la fais raser de mon autorité, Elle se pourvoira contre ma cruauté : Les Juges là-dessus sont sans miséricorde. Si je la fais mourir, il y va de la corde. Comment diable punir un semblable animal ? Le remède partout est pire que le mal. Chacun vit des effets dont on souffre les causes ; Car si, comme on devrait, on mettait ordre aux choses, Pour le bien du public, n'établirait-on pas Des cocus consultants, comme des avocats ? Leur conseil au besoin... Mais j'aperçois la belle, Et Monsieur l'Officier n'a plus que faire d'elle : Mon neveu l'accompagne. Il faut dissimuler.
Scène 3
Monsieur le Blanc, Madame le Blanc, Damon
À sa Femme.
Monsieur le Blanc
Serviteur. Venez-vous de vous faire enrôler ?
Madame le Blanc
Comment donc ?
Monsieur le Blanc
Venez-vous de voir faire Revue ? Les belles du Marais font-elles leur recrue ? Avez-vous mis en vain ces mouches et ce point ? Et la coiffeuse enfin...
Madame le Blanc
Je ne vous entends point.
Monsieur le Blanc
Taisez-vous, effrontée !
Damon
Eh, mon Oncle, de grâce...
Monsieur le Blanc
Mon Dieu, mon cher neveu, ce mystère vous passe, Vous parlez sans savoir : taisez-vous ! Vous ferez, Quand vous serez cocu, comme vous l'entendrez.
Madame le Blanc
À de pareils discours je ne puis rien comprendre.
Damon
Mais si votre dessein est de vous faire entendre, Expliquez...
Monsieur le Blanc
Je commence enfin à m'échauffer. Une femme chez qui l'on apprend à coiffer, Ne vous ménage pas les lieux où l'on vous mène. Vous ne sortez jamais, et certain Capitaine Vous embrassant d'abord, bras dessus, bras dessous, N'a pas tantôt chez lui... Plaît-il : m'entendez vous ?
Madame le Blanc
Pour flatter son amour, j'aurais trahi le vôtre ?
Damon
Qui peut vous avoir fait de tels discours ?
Montrant son front, et ses yeux.
Monsieur le Blanc
À l'autre. Vous plaît-il de vous taire ? Enfin jusques au bout Vous pensez vous tirer d'affaire, en niant tout ? Vous croyez que quelqu'un, pour se faire de fête, M'a fait récit du bois dont on charge ma tête, Et que j'en fais grand bruit, quand je le crois le moins ; Mais voila la partie, et voila les témoins : J'ai vu de ces deux yeux leur abord et ma honte : C'est par moi que je sais que j'en ai pour mon conte. Elle faisait la belle, il s'en disait charmé ; Et la friponne enfin l'a si bien empaumé, Que ce beau Capitaine a sans cérémonie Commandé, moi présent, chez lui, sa compagnie. D'un endroit où j'avais pris soin de me placer, Je les ai vu tous deux se parler, s'embrasser, Et cherchant à se voir une secrète voie, Faire de cent baisers un prologue à leur joie.
Damon
Cela n'est pas possible ! Un projet si hardi Aurait pu s'être fait...
Monsieur le Blanc
Peste de l'étourdi : Cette tête à l'évent me prend pour quelque grue. Hé bien, qu'en dites-vous ?
Madame le Blanc
Que si vous m'avez vue, Sans venir faire ici cet éclaircissement, Vous pouviez me confondre assez facilement ; Qu'il fallait vous montrer, cette voie était sûre. Que ne paraissiez-vous ?
Monsieur le Blanc
Ah voilà l'enclouure.
Damon
Il est vrai, vous deviez vous montrer, et tout haut Lui dire...
Monsieur le Blanc
Malepeste, il y faisait trop chaud ; Quand on risque sa vie, il n'est femme qui tienne, Et j'avais ma raison, comme elle avait la sienne.
Madame le Blanc
Il l'a rêvé sans doute, et ne se souvient plus Que c'est l'effet d'un songe.
Monsieur le Blanc
À d'autres là-dessus ; Je ne sais que trop bien ce qu'il faut que j'en pense. Rentrez, morbleu, rentrez, et craignez ma vengeance, Je suis de vos amours un assez bon témoin.
Damon
Mon Oncle...
Monsieur le Blanc
Mon neveu, vous prenez trop de soin.
Scène 4
Damon, Monsieur le Blanc
Damon
On doit pour une femme avoir quelque scrupule.
Monsieur le Blanc
Il est vrai, je devrais avaler la pilule, Et dire galamment, sans me rendre importun, Que le mal n'est plus mal, quand il est si commun ; Me rendre sur ce point traitable comme un autre. C'est votre sentiment, mais ce n'est pas le nôtre ; De ces conseils bénins, l'usage est bel et bon : Cependant...
Damon
Cependant sur un simple soupçon Vous...
Monsieur le Blanc
Vous êtes un fat, et votre esprit s'érige...
Damon
Mais...
Monsieur le Blanc
Vous êtes un sot avant terme, vous dis-je. On vous dit qu'on a vu.
Damon
Sur la foi de ses yeux, Croit-on que ce qu'on voit, soit ce qu'on sait le mieux ? Il faut, pour avérer une semblable offense, D'avec la vérité détacher l'apparence, Ne pas croire toujours des sentiments si bas.
Monsieur le Blanc
Et que croirai-je donc, ce que je ne vois pas ? Parbleu, votre morale est d'un admirable homme ! Lorsque je parle à vous, faut-il vous croire à Rome ? Ou gager fortement, sur votre beau discours, Que vous êtes muet, quand vous jasez toujours ? J'ai tout vu ; mon offense est-elle assez prouvée ?
Damon
L'étrange opinion ! Où l'aurais-je trouvée, Pour lui donner la main, et la conduire ici ?
Monsieur le Blanc
En quelque lieu d'honneur où vous étiez aussi, Ce n'est pas pour tous deux une chose nouvelle.
Damon
Je sors de chez ma soeur, où j'étais avec elle : Elle n'a vu que nous, depuis qu'elle est dehors.
Monsieur le Blanc
Et vous en répondez ?
Damon
J'en réponds.
Monsieur le Blanc
Corps pour corps ?
Damon
Elle a trop de pudeur, et trop de retenue, Pour souffrir...
Monsieur le Blanc
Comment diable, aurais-je eu la berlue ?
Damon
Outre que j'en réponds, elle sait son devoir : Vos yeux se sont trompés, vous avez crû la voir, Vous avez sans sujet blessé son innocence, Sans doute, et c'est l'effet de quelque ressemblance ; Non que si cet affront était bien avéré, Ce courroux, à mon sens, ne fût trop modéré : Mais quand on blâme à tort des femmes vertueuses, De semblables éclats ont des fuites fâcheuses. Des exemples du temps, faites-vous des leçons ; Les soupçons mal fondés, sont toujours des soupçons ; Ces doutes indiscrets dont l'âme est obsédée, De l'affront qu'on se fait, laissent toujours l'idée, Il n'est dans les esprits jamais bien effacé ; Ce bruit fait son effet, quand on le croit cessé ; Sur la foi d'un mari, le monde s'abandonne À taxer la pudeur de celle qu'il soupçonne, Et ne peut présumer, s'il a trop éclaté, Qu'elle ait de la vertu, puisqu'il en a douté.
Monsieur le Blanc
Comme vous dites.
Damon
Si depuis peu sa conduite, D'un amour apparent vous fait craindre la suite, Éclaircissez-vous en sans vous mettre en courroux ; Tâchez de la convaincre, et pour lors vengez-vous.
Monsieur le Blanc
Il a presque raison.
Damon
De peur de vous détruire, Ne faites jusques-là rien qui puisse vous nuire ; D'un repentir sans fruit épargnez-vous l'ennui.
Monsieur le Blanc
L'avis n'est point mauvais, et je puis aujourd'hui La convaincre de tout avec un peu d'adresse, Et je sais un moyen... Serviteur.
Damon
Je vous laisse.
Scène 5
Monsieur le Blanc
Monsieur le Blanc
Il raisonne assez bien, je puis m'être trompé, Et la peur peut enfin m'avoir préoccupé : La voyant de côté, la moindre ressemblance A pu de mes soupçons causer la violence : Je n'ai pu la bien voir ; mais je saurai bientôt Si l'amour conjugal est chez elle un défaut. Quelque précaution qu'elle mette en pratique, J'ai trouvé le secret de la voir sans réplique : J'imagine le tour qu'elle prévoit le moins, Tâchons de voir Cato, j'ai besoin de ses soins, L'éclat de mes Louis la tentera sans doute, Et je veux m'éclaircir enfin, quoi qu'il m'en coûte; Cherchons-la, je prétends, en sortant de ces lieux, Que... Mais tout à propos elle s'offre à mes yeux.
Scène 6
Cato, Monsieur le Blanc
Cato
Je vous ai tant cherché, que j'en suis hors d'haleine : Ma foi, depuis une heure, et plus, je me promène, Monsieur ; et grâces à votre opiniâtreté, J'ai bien été grondée, et j'ai bien arpenté.
Monsieur le Blanc
Pourquoi ?
Cato
Pour n'avoir pu dire votre demeure, Lucinde s'est d'abord emportée, et sur l'heure M'a donné ce billet, et m'a bien défendu De rentrer au Logis, qu'il n'ait été rendu. Quoi que pour l'apaiser je ne susse où vous prendre, La peur de l'irriter m'a fait tout entreprendre, Et m'a fait regarder d'ici jusques chez nous, Vingt courtauds sous le nez, que je prenais pour vous, Ce billet vous dira si sa peine est cruelle, Et si l'on doit...
Il lit.
Il continue.
Monsieur le Blanc
Voyons du style de la Belle. Le billet est pressant, et la soeur tient du frère ; Tous deux aiment l'intrigue, et tous deux sans mystère Cherchent secrètement à ménager leurs feux, Et la bonne Cato sert d'agente à tous deux. Bien loin de s'en fâcher, elle n'en fait que rire. LUCINDE.
Cato
Il serait à présent trop tard pour en dédire ; Ils m'ont prise chez eux, Monsieur, pour être à tout. Mais ne viendrez-vous pas ?
À part.
Monsieur le Blanc
Il faut voir jusqu'au bout. Oui, oui, j'irai. Ma Femme y reviendra peut-être, Et nous verrons beau jeu : Mais prends garde à ton maître, Il m'a tantôt pensé faire mourir de peur.
Cato
Ne craignez rien de lui. Jusqu'au revoir Monsieur.
Monsieur le Blanc
Viens ça, viens ça, j'ai bien autre chose à te dire. Comme tu fais plaisir à quiconque aime à rire, Et que tu sais enfin, en faveur des galants, Ce que chaque Quartier a d'honneurs chancelants, Serais-tu bien d'humeur à chercher une voie De ménager pour nous un quart d heure de joie.
Cato
Que veut dire cela ?
Monsieur le Blanc
C'est à dire, en deux mots, Que la coiffeuse peut beaucoup pour mon repos ; Que pour elle et pour toi je serai sans réserve, Si vous voulez... Enfin il n'est qu'un mot qui serve ; Voici la question. J'aime autant qu'on le peut Cette belle bourgeoise à qui ton maître en veut : Oui, sa beauté tantôt m'a charmé, je l'adore, Et je meurs du désir de la revoir encore. Si tu veux établir ton bonheur et le sien, Fais que j'aie avec elle une heure d'entretien ; Tu peux, pour me servir, employer ta Compagne, Ma chère, mets pour moi la coiffeuse en campagne.
Cato
Quoi, vous aimez Lucinde, et vous voulez en conter ? Si, comme tout se sait, elle se peut douter De votre amour nouveau, que pourra-t-elle dire ?
Monsieur le Blanc
Rien, ma pauvre Cato ; va, ce n'est que pour rire, Je ne lui veux parler qu'un moment.
Cato
Je ne puis, Cette femme n'est pas...
Monsieur le Blanc
Je donne dix louis, Et ma Bague.
Cato
On verra ce que l'on pourra faire.
Monsieur le Blanc
Que tu fais de façons pour conclure une affaire ! Songe à bien ménager...
Cato
Vous serez satisfait.
Monsieur le Blanc
Dis-moi, quand ce projet aura-t-il son effet ? Le plutôt vaut le mieux. Quand verrai-je la belle ? Penses-tu que pour nous elle soit fort cruelle ?
Cato
Je ne crois pas, Monsieur ; et si vous lui parlez...
Monsieur le Blanc
Où la verrai-je enfin ?
Cato
Chez vous, si vous voulez.
À part.
Monsieur le Blanc
Elle n'y viendrait pas. Non, non, chez la coiffeuse Je ferai mieux l'aveu de ma flamme amoureuse.
Cato
Je le veux.
Monsieur le Blanc
Je prévois sa honte à mon aspect, Quand je verrai ma femme en quelque lieu suspect. Je vois plus d'un mari rire à tête levée, À qui même aventure est peut-être arrivée. Cato, cela vaut fait.
Cato
Je vous réponds de tout.
Monsieur le Blanc
J'irai tantôt chez toi. Feignons jusques au bout. Je vais revoir ma femme, et veux à l'amiable À son honneur douteux faire amende honorable, Et feindre d'un discours, et d'un air composé, Pour la mieux abuser, d'être désabusé.
Acte IV
Scène 1
L'Espérance
L'Espérance
À la fin, Dieu merci, j'ons tout ce qui nous faut, Et je pourrons partir, si je voulons, bientôt : J'ons mousquets, baudriers, épées, bandoulières, Habits, chapeaux, souliers, avec dix-neuf bons frères Qui ne cherchent qu'à rire ; et j'espère demain, Quand j'aurons bu tretous six coups de chaque main, Prendre joyeusement le chemin de la Flandre. Mon Capitaine, ici, m'avait dit de l'attendre Un jour, ou deux; mais zeste, il viendra justement Comme je danse ; il fait en quelqu'endroit l'amant, Il cajole par tout et petites, et grandes ; Dieu sait ce qui s'ensuit. Par ma foi, ces Flamandes Sont de bonne amitié. Quand je les visitons, Leurs maris sont, morgué, plus doux que des Moutons : Il n'est point d'Officiers qui ne trouvent fortune ; Et jusqu'à leurs Valets, chacun à sa chacune. Le bon pays que c'est, pour une Garnison ! Mais ce raisonnement n'est pas fort de saison, Allons tout préparer, et faisons diligence.
Scène 2
L'Espérance, Cato, Angélique
L'Espérance
Ah, Cato, ton Valet.
Cato
Ah, bonjour, L Espérance. On te cherche par tout, et tu dois nous aider...
L'Espérance
Que veut-on ? Me voilà.
Cato
Faut-il le demander ? C'est pour Monsieur le Blanc. Angélique elle-même Prépare à le berner, un nouveau stratagème : Pour en venir à bout, elle a besoin de toi.
L'Espérance
Je suis prêt à bien faire, et tu verras...
Cato
Dis-moi, N'a-t-elle pas joué bien plaisamment son rôle Avec notre galant ?
L'Espérance
Elle est, morgué, trop drôle : Elle m'a bien fait rire ; et le pauvre lourdaud...
Cato
Tais-toi, nous parlerons de tout cela tantôt.
L'Espérance
Je le veux, aussi bien il faut que je t'en conte.
Cato
C'est pour une autre fois ; ils sont tous là-haut ; monte Pour voir ce qu'on te veut.
L'Espérance
Je te l'ai déjà dit, Mon amour est bien las de te faire crédit : Depuis plus de dix ans, tu sais bien que je t'aime ; Pour un baiser, ou deux, veux-tu...
Cato
Veux-tu toi-même Me laisser en repos ?
Angélique
L Espérance ?
L'Espérance
Monsieur ?
Cato
Va.
L'Espérance
Tu n'en es pas quitte. On y va. Serviteur.
Scène 3
Cato
Cato
Peste du gros lourdaud ! voyez, qu'il prend de peine. Tu n'as qu'à revenir. M'en voilà hors d'haleine. Qu'il me tarde de voir notre galant ici ! Sa femme, m'a-t-on dit, devait s'y rendre aussi. Cependant l'heure approche, et je ne vois personne ; Il nous payera bien la peine qu'il nous donne. Le tour qu'on lui prépare est plaisant, sur ma foi ; Sa femme devrait bien venir... Mais je la vois.
Scène 4
Cato, Madame le Blanc
Cato
Je craignais bien qu'ici vous ne pussiez vous rendre.
Madame le Blanc
À quoi passe le temps, Lucinde ?
Cato
À vous attendre. Et moi, j'attends aussi que Monsieur votre époux Vienne, comme il l'a dit, tantôt au rendez-vous. Angélique et Damon joindront leurs soins aux vôtres.
Madame le Blanc
Que son humeur me plaît !
Cato
Elle plaît à bien d'autres.
Madame le Blanc
Je brûle de les voir, pour savoir quelle peur On lui veut faire encor.
Cato
Si vous étiez d'humeur À garder un secret...
Madame le Blanc
Parle, je sais me taire.
Cato
Je puis vous confier une assez bonne affaire ; L'occasion vous rit, et je sais un moyen, Si vous me promettez que vous n'en direz rien, De ménager pour vous...
Madame le Blanc
Ah ce doute m'offenSe.
Cato
Vous saurez donc...
Madame le Blanc
Hé bien ?
Cato
Qu'un galant d'importance Est amoureux de vous, et que pour vous gagner Il est dans le dessein de ne rien épargner : Outre ce que pour vous il aura de tendresse, Il a des tas d'écus dont il vous fait maîtresse ; Et son coeur et son bien sont à vous aujourd'hui, Si vous voulez passer une heure avecque lui. Je me suis engagée à vous porter parole, Et crû vous obliger.
Madame le Blanc
Depuis quand es-tu folle ? Veux-tu qu'en profitant de tes bonnes leçons, Je donne rendez-vous...
Cato
Mon Dieu, que de façons ! Pourquoi non ?
Madame le Blanc
Tu prétends que son argent m'oblige, Malgré ce que je dois...
Cato
Oui, ce galant, vous dis-je, Verra par des faveurs récompenser son choix, Et ce ne sera pas pour la première fois.
Madame le Blanc
Pour la première fois ! Tu peux...
Cato
Il me le semble, Et vous avez passé de bons moments ensemble.
Madame le Blanc
Je commence à trouver ce discours ennuyeux : C'est porter un peu loin l'insolence à mes yeux ; Mais tu peux t'assurer que devant que je parte...
Cato
Nous ne jurons de rien, mais nous savons la carte. Cependant le galant, pour vous voir, doit venir ; J'ai donné ma parole, et prétends la tenir : Il m'a fort bien payée, et m'a donné sa bague, Et des louis forts bons ; voyez si j'extravague.
Madame le Blanc
Montre, je la connais... Je crois...
Cato
Cela se peut.
Madame le Blanc
Qu'elle est à mon mari.
Cato
C'est lui qui vous en veut. Depuis qu'il vous a vue en ce lieu si docile, Il croit que vous allez chercher fortune en Ville, Qu'à faire des galants vous avez du penchant, Que c'est par mon moyen que vous trouvez Marchand ; Et prétend, pour régler son amour sur le vôtre, Être pour son argent, bien venu comme un autre. Hé bien, le verrez-vous tantôt ?
Madame le Blanc
Hélas ! Je crains Qu'il n'ait contre mes jours fait d'étranges desseins, Et que l'on ait trop loin poussé la raillerie.
Cato
On va, pour l'apaiser, changer de batterie, Ne vous alarmez point. Dans une heure d'ici Vous en verrez l'effet. Mais quelqu'un vient ici, Rentrez, c'est votre époux. Dites à ma maîtresse Qu'elle songe à son rôle.
Madame le Blanc
Il suffit, je te laisse.
Scène 5
Monsieur le Blanc, Cato
Monsieur le Blanc
Comment va notre affaire ?
Cato
Eh tout ira fort bien.
Monsieur le Blanc
Bon : et le Capitaine ?
Cato
Allez, n'en craignez rien.
Monsieur le Blanc
Ce n'est pas sans sujet que ma peur est extrême ; Et tu sais que tantôt...
Cato
Oh ce n'est pas de même, Il est hors du logis, et pour tout aujourd'hui Il est avec un tas de vauriens comme lui, Pour faire la débauche, et Dieu nous en délivre : Il faudra que tantôt il crève, ou qu'il s'enivre ; Et je crois, comme enfin il n'en fait pas façon, Que quand nous le verrons, il sera beau garçon.
Monsieur le Blanc
Mais comme de Bacchus Vénus aime l'approche, As-tu pour son retour, quelque Mignonne en poche ? De l'humeur dont il est, tu dois prendre ce soin.
Cato
Ma foi, je ne crois pas qu'il en ait grand besoin : C'est pour vous que je veux employer mon adresse.
Monsieur le Blanc
C'est bien fait : Mais, dis-moi, verrais-je ta maîtresse ? Pourrai-je lui parler, et veux-tu t'employer...
Cato
Oui, Monsieur, attendez, je vais vous l'envoyer.
Scène 6
Monsieur le Blanc
Monsieur le Blanc
Pour finir l'embarras d'un amour qui me gêne, Je veux tout hasarder, pour soulager ma peine : Aussi bien, tôt ou tard, Lucinde peut savoir Que c'est pour la tromper, que je cherche à la voir ; Et si le Capitaine en apprend quelque chose, Je suis un homme mort ; ainsi je me propose De voir si sur l'espoir d'être ma Femme un jour, Lucinde me voudrait prêter un peu d'amour ; Tâcher de l'engager, voir si par ma morale Sa sagesse pourrait avoir quelque intervalle ; Essayer si de nous rien ne la peut tenter, Et selon le succès, la suivre, ou la quitter. Lucinde est fille et jeune, innocente, ingénue, Peu de chose souvent leur donne dans la vue ; Et quand on se prévaut de leur simplicité, On peut... Mais reprenons un peu de gravité, La voici.
Scène 7
Monsieur le Blanc, Lucinde
Monsieur le Blanc
Revenu d'une frayeur mortelle, Je ramène à vos pieds un Protestant fidèle, Passablement poltron : Mais nous autres Bourgeois, Qui faisons volontiers l'amour en tapinois, Nous n'aimons pas le bruit, et pour sauver la vie...
Lucinde
La vôtre assurément vous eut été ravie : Mon frère est si brutal, que je bénis le sort D'avoir par ce moyen empêché votre mort, Et je ne puis assez louer votre conduite : Mais comme ce malheur peut avoir quelque suite Qui ferait de l'éclat, empêchons-en le cours ; Faites, sans différer, l'aveu de nos amours ; De grâce, proposez notre hymen à mon frère.
Monsieur le Blanc
S'il s'oppose...
Lucinde
Et pourquoi nous serait-il contraire ? Vous êtes riche ?
Monsieur le Blanc
Un peu.
Lucinde
Bien fait ?
Monsieur le Blanc
Sans vanité. Nous avons le bon air. Pour de la qualité...
Lucinde
Ah je regarde en vous votre seule personne. Lui proposerez-vous... Dites donc ?
Monsieur le Blanc
Oui, Mignonne.
Lucinde
S'il y veut consentir, si rien ne le retient, Quand épouserons-nous ?
Monsieur le Blanc
La semaine qui vient.
Lucinde
C'est l'unique bonheur où mon amour aspire. Quoi, je serais à vous ?
Monsieur le Blanc
Cela va sans dire. Si par quelque accident qu'on ne peut pas prévoir, Cet hymen se devait ou remettre, ou surseoir, Nous pourrons établir entre nous, sous silence, Un commerce galant d'hymen de conscience, Différer pour un temps les bancs et le festin, Payer au Dieu d'hymen un tribut clandestin, En faveur de nos feux nous rendre un peu crédules, Brûler de bonne foi d'un amour sans scrupules, Faire moins un présent qu'un troc de notre coeur, Laisser tranquillement mûrir notre bonheur, Et par quelques douceurs où nous puissions prétendre, Nous consoler souvent du déplaisir d'attendre. C'est un expédient qui peut nous rendre heureux.
Lucinde
Il est vrai, c'en est un, mais il est dangereux : Un pareil mariage...
Monsieur le Blanc
Ah c'est le plus commode, Le moins embarrassant, et le plus à la mode. Quand d'un hymen en forme on avance l'effet, Le jour qu'on se marie, on ne sait ce qu'on fait. Dedans l'ardeur que cause un feu qui vient de naître, On s'engage à l'Hymen, sans la savoir connaître ; Et le bonheur enfin s'y trouve rarement, Quand le caprice agit sans le discernement : Autant que l'on le peut, on doit, quoi qu'il arrive, En matière d'hymen, faire une tentative. Devant tous les humains, je soutiens qu'il est vrai, Que qui tend à l'hymen, en doit faire l'essai, Que la joie à ce Dieu doit servir d'entremise, Et que faire autrement, c'est faire une sottise.
Lucinde
Que vous raisonnez juste !
Monsieur le Blanc
Oh, oh, cela posé, Nous pourrons contracter un Mariage aisé ; Sans rien précipiter, nous pourrons, quoi qu'on die, Ordonner à loisir de la cérémonie, Du cadeau, des habits : Quant à vos intérêts, Vous en déciderez, ainsi que des apprêts.
Lucinde
Rien n'est plus obligeant.
Monsieur le Blanc
Si vous êtes contente D'un époux possédant deux mille écus de rente, Je suis votre homme, et puis vous en faire présent Quand je voudrai, demain, ou bien en épousant ; Et pour vous faire voir à quel point je vous aime, Vous ferez le contrat, si vous voulez, vous-même ; Et vous pourrez de plus y mettre à votre choix, Si vous le souhaitez, la clause des six mois.
Lucinde
À vous dire vrai, j'entends peu les affaires : Mais comme je vous crois enfin des plus sincères, À suivre vos avis, mon amour se résout.
Monsieur le Blanc
Comment...vous consentez...
Lucinde
Oui, je consens à tout. Dès ce même moment vous avez une femme.
À part.
Monsieur le Blanc
Elle a raison. Que c'est de gloire pour ma flamme !
Lucinde
Vous voyez que pour vous je fais un grand effort : Mais pour m'en dispenser, mon amour est trop fort ; Votre discrétion jointe à votre tendresse, Seront, si vous m'aimez, le prix de ma faiblesse.
Angélique paraît, et l'observe.
Il se met à genoux, en lui baisant la main.
Monsieur le Blanc
Oui, je proteste ici de n'aimer rien que vous, Et que pour mériter des sentiments si doux, Je serai moins sans vous que le corps n'est sans ombre : Je veux pour le prouver, par des baisers sans nombre, Dévorer à genoux et ces mains, et ces bras.
Scène 8
Angélique, Monsieur le Blanc, Lucinde
Angélique
Halte-là, vieux magot, vous vous baissez trop bas.
Monsieur le Blanc
Morbleu, je suis perdu !
Elle tire l'épée, et fait semblant de vouloir le frapper.
Angélique
Comment ! En ma présence Vous lui baisez la main, Faquin ? Votre insolence À mon insu, céans, attente à mon honneur, Et vous venez chez moi pour suborner ma soeur ? Et ma honte, et ta mort, également certaine, Feront voir...
Monsieur le Blanc
Ah tout doux, Monsieur le Capitaine.
Lucinde
Mon frère...
Monsieur le Blanc
Je croyais avoir la tête à bas.
Lucinde
Avant que m'écouter, ne vous emportez pas!
Elle fait feinte de lui donner de l'épée.
Angélique
Que faut-il écouter ? Coquette que vous êtes, Vous prêtez donc ainsi l'oreille à ses sornettes ? Vous aimez ce vieux singe ? Il vous baise la main ? Par la mort... Vous saurez...
Lucinde
Je le nierais en vain.
Angélique
On me l'avait bien dit, que contre ma défense Vous voyiez un pied-plat céans en mon absence, Et que de vos amours on murmurait tout bas.
Lucinde
Oui, mon frère, il est vrai, je ne m'en défends pas : De grâce, à cet amour soyez plus favorable, Il m'a rendu des soins, il m'a trouvé aimable, Il m'adore, je l'aime, et vous pouvez savoir Ce que c'est que l'amour, et quel est son pouvoir.
Angélique
L'amour dont il s'agit, apprend-t-il qu'une fille, Et de nobles parents, et d'illustre famille, Doit faire un tel affront à tout une maison ?
Lucinde
L'amour prend-il toujours avis de la raison ?
Elle le menace de l'épée.
Angélique
Ah pour vous en punir, je prendrai peu des vôtres : Ce galant servira d'exemple à tous les autres.
Monsieur le Blanc
Hélas !
Angélique
Vous apprendrez à respecter en moi Un capitaine en pied du Régiment du Roi, Dieu me damne : et pour vous, je vous tiendrai bien fine, Si vous faites jamais l'amour à la sourdine.
Lucinde
Non, non, j'attends de vous une plus douce loi ; J'espère que le sang vous parlera pour moi ; Que malgré ce courroux, vos bontés que j'implore, Donneront à mes pleurs un amant que j'adore. Non, je ne puis penser que vous blâmiez ce choix, Surtout quand vous saurez que c'est un bon bourgeois Qui m'aime d'une ardeur et sincère et constante, Qui m'offre, avec son coeur, deux mille écus de rente, Qui prétend m'épouser, et me donner la main, Si vous y consentez, mon frère, et dés demain.
Angélique
Monsieur a, dites-vous, deux mille écus de rente, Et veut vous épouser ?
Lucinde
Oui.
Angélique
Vous êtes contente De l'avoir pour époux ?
Lucinde
Mon amour affermi...
Elle l'embrasse.
Angélique
En ce cas, je rengaine, et je suis son ami. Excusez le transport qu'une douleur mortelle A causé contre vous.
À part.
Monsieur le Blanc
C'est une bagatelle. Nos affaires vont mieux.
Angélique
Vous aimez donc ma soeur ?
Bas.
Haut.
Monsieur le Blanc
Feignons. Terriblement.
Angélique
Et nous faites l'honneur De la vouloir choisir pour être votre femme ?
Bas.
Monsieur le Blanc
Ah l'honneur m'en demeure. Il est bon, sur mon âme.
Angélique
Vous avez amassé de grands biens par vos soins ?
À part.
Monsieur le Blanc
Deux fois vingt mille écus parisis, pour le moins ; Et pour les augmenter, tous les jours je m'occupe. Le drôle croit avoir déjà trouvé sa dupe.
Angélique
Bien loin de m'opposer à des feux si constants, Je veux contribuer à vous rendre contents : J'aime à voir tant d'amour, et déjà par avance Je vous aime en beau-frère.
Monsieur le Blanc
Ah trop d'honneur.
Angélique
Je pense Que pour l'hymen mes soins ne vous déplairont pas.
Monsieur le Blanc
Tant s'en faut.
Angélique
Je vais tout disposer de ce pas : Et pour vous faire voir combien je veux vous plaire ; L Espérance ?
Scène 9
L'Espérance, Angélique, Monsieur le Blanc, Lucinde
L'Espérance
Monsieur ?
Angélique
Va quérir un notaire. Je vous fais marier dans ce même moment.
Monsieur le Blanc
Me marier ? Monsieur L Espérance ?
Angélique
Comment ?
Monsieur le Blanc
Ne précipitons rien, s'il vous plaît.
Angélique
Cette voie, En nous comblant d'honneur, assure votre joie, Et quand l'amour est fort, il est hors de raison.
Monsieur le Blanc
N'importe, différons de grâce, et pour raison.
L'Espérance part.
Angélique
Et pourquoi différer ? Va, dépêche, et l'amène.
Monsieur le Blanc
Ah me voilà gâté ! N'en prenez pas la peine. Demeurez. Attendez. Ah, morbleu, que d'ennuis !
Angélique
Quelle est votre raison ?
Monsieur le Blanc
Monsieur...
Angélique
Hé bien ?
Monsieur le Blanc
Je suis Un Homme... qui...
Angélique
Comment ? Quelles mines vous faites !
Monsieur le Blanc
Je vous dis que je suis...
Angélique
Ma soeur dit que vous êtes Un honnête bourgeois ; et m'assure de plus, Que votre revenu monte à deux mille écus.
Monsieur le Blanc
Il est vrai.
Angélique
Je n'en veux pas savoir davantage.
Monsieur le Blanc
Mais, Monsieur... vous saurez...
Angélique
Cela suffit.
Monsieur le Blanc
J'enrage.
Angélique
Mais pour être assuré de ma soeur et de vous, Je prétends qu'à l'instant vous soyez son époux : C'est vous parler François, si votre amour m'oblige. Ces détours à la fin...
Monsieur le Blanc
Monsieur, je suis, vous dis-je... J'ai pour certaine affaire... un certain embarras... Attendons à demain.
Angélique
Cela ne se peut pas ; Demain je prends la poste, et je retourne en Flandre. Ma soeur, ainsi que moi, se lasserait d'attendre, Et je veux aujourd'hui vous la voir épouser.
Monsieur le Blanc
Ah je vois bien qu'en vain je veux temporiser. Hé bien, si vous voulez en savoir davantage, Je suis...
Angélique
Quoi ?
Monsieur le Blanc
Marié, Monsieur, et j'en enrage.
Elle tire l'épée.
Angélique
Vous avez une femme, et subornez ma soeur ? Ah ventre, vous mourrez !
Monsieur le Blanc
Ah la vie.
L'Espérance
Eh Monsieur, Quartier.
Angélique
Moi l'épargner ? Non, non, il faut qu'il meure.
Monsieur le Blanc
Miséricorde ! Hélas !
L'Espérance
Comme ce vieux fou pleure.
Angélique
Il mourra de ma main.
L'Espérance
Eh ne le tuez pas : Morgué, vous savez bien qu'il nous faut vingt soldats, Je n'en ons que dix-neuf, qu'il fasse le vingtième, Il portera fort bien un mousquet.
Monsieur le Blanc
Moi ?
L'Espérance
Vous-même.
Monsieur le Blanc
Je suis trop pacifique, et c'est mon grand défaut.
Angélique
Hé bien, j'en suis d'accord, qu'on l'enrôle au plutôt, Et le conduis demain avecque la recrue À notre garnison.
Monsieur le Blanc
Ah cet ordre me tue. Me mener à la guerre ! Ah j'aime autant périr, J'y mourrai tous les jours de la peur de mourir. Monsieur, de bonne-foi, je suis poltron en diable, Ayez pitié de moi, je suis inconsolable.
Angélique
Tu répondras de lui.
Monsieur le Blanc
J'aime autant le trépas, Que d'aller à la Guerre.
Mettant la main à son épée.
Angélique
Hé bien, tu n'iras pas, Tu seras satisfait ; et je te vais, infâme, Faire à travers ton corps, un passage à ton âme.
Monsieur le Blanc
J'irai, Monsieur, j'irai, quoi que poltron et vieux ; Et mourir pour mourir, le plus tard vaut le mieux.
Lucinde
Vous avez une femme ?
À Lucinde fort.
À Monsieur le Blanc.
À l'Esperance.
Angélique
Évitez ma présence, Coquette, et redoutez l'éclat de ma vengeance. Tu prends le bon parti. Qu'on le fasse sans bruit Partir devant le jour, ou même cette nuit. Fais-le équiper de tout.
bas.
L'Espérance
J'aurai soin de l'aubade, Reposez-vous sur moi. Suivez-moi, Camarade.
Monsieur le Blanc
Camarade ? Le gueux ! Ce goujat, sans façon, Vit avec moi déjà de pair et compagnon.
L'Espérance
Je suis parbleu ravi que vous soyez des nôtres.
Monsieur le Blanc
Fort bien. Avec le temps nous en verrons bien d'autres.
Acte V
Scène 1
Damon, Lucinde
Damon
Est-il bien vrai, Madame ?
Lucinde
Oui, je viens de savoir Que mon frère, au plus tard, arrivera ce soir.
Damon
Mon malheur désormais n'a plus rien qui m'étonne; Et charmé de l'espoir que ce retour me donne, Je me flatte de voir que mon coeur et mes soins, Après un tel aveu, ne vous plairont pas moins ; Qu'en faveur d'un amour que vous avez fait naître, Vous voudrez bien permettre au vôtre de paraître, Et souffrir que j'ajoute, en me donnant à vous, Au nom de votre amant, celui de votre époux.
Lucinde
Si je sais jusqu'où va pour moi votre tendresse, Vous connaissez pour vous combien je m'intéresse. Je ne puis jusques-là vous rien dire de plus : Mais sans perdre le temps en discours superflus, Voyons par quel moyen nous pourrons faire en sorte D'avoir pour cet hymen l'aveu qui nous importe; Ma cousine est là haut, et sans sortir d'ici, Nous en pourrons savoir...
Damon
Madame, la voici.
Scène 2
Angélique, Madame le Blanc, Damon
Angélique
Vous craignez ?
Madame le Blanc
Oui, je crains quand vous serez connue...
Angélique
Ne vous alarmez point, je réponds de l'issue.
Damon
Votre cousine sent son petit libertin.
Angélique
Hé bien ai-je bon air à faire le mutin ?
Damon
Oui, sans doute. Que fait Monsieur le Blanc ? Je pense...
Angélique
Il est entre les mains du brave l Espérance : Il est, quoi que grossier, assez dépaysé; Il en rendra bon compte.
Damon
Il sera donc aisé...
Angélique
Je vous ai tantôt dit ce que vous devez faire.
Damon
Il m'en souvient, Madame, et j'en fais mon affaire.
Angélique
Cato secondera vos soins. Quant à l'effet... L Espérance paraît, sachons ce qu'il a fait.
Scène 3
L'Espérance, Angélique
L'Espérance
Ce que j'ons fait ? Morgué, j'avons fait des merveilles : Si quelqu'un l'entend mieux, je donne mes oreilles. Votre Monsieur le Blanc est un drôle de corps! Il voudrait, pour un bras, pouvoir être dehors; Je viens de l'enrôler et d'orner sa figure, En me divertissant, d'un bon habit de bure ; De l'équiper de tout : mais le régal était De voir, en l'habillant, comme il se tourmentait ; Pour en venir à bout, il fallait des machines, Et c'était le plaisir car il faisait des mines Et des contorsions qui vous auraient fait peur : J'en ai ri tout mon saoul. Je voudrais de bon coeur Que vous l'eussiez pu voir, la peste me renie; Cela valait morgué mieux qu'une Comédie. Il tâche à se résoudre, et croit que de pas...
Angélique
Mais où l'as-tu laissé ?
L'Espérance
Je l'ai laissé là-bas Avec ces aigrefins que je mène à l'armée, Qui lui soufflent au nez du tabac en fumée ; Plus ils faisaient les fous, plus il est sérieux.
Angélique
Il est bien étonné de se voir avec eux.
L'Espérance
Oui, ma foi, car ce sont d'assez bonnes figures.
Angélique
Ah que pour mon dessein j'ai mal pris mes mesures ! Avecque mon épée il blessera quelqu'un.
L'Espérance
Bon ; son épée, et rien, Madame, c'est tout un : Vous verrez là-dessus son attente trompée ; J'ai tantôt fait river le bout de son épée.
Angélique
Le brave L Espérance entend à demi-mot.
L'Espérance
Je ne nous mouchons pas de la patte d'un sot, Madame, et Dieu merci j'y mettons bien la nôtre.
Angélique
Il faut que ce discours fasse place à quelqu'autre. Commençons.
L'Espérance
Je l'entends, il a fait bande à part. Si vous voulez bien rire, écoutez-le à l'écart.
Scène 4
Monsieur le Blanc
Dans une entrée.
Monsieur le Blanc
Quel équipage, hélas ! Ma peine est sans seconde ; Il faut aller en Flandre, ou bien en l'autre Monde, Me voir en garnison, pour me sauver de pis, Et quitter pour jamais la vie, ou mon pays. C'en est fait, me voilà, malgré ma résistance, Soldat de la façon de Monsieur L Espérance; Ce fripon m'a donné deux écus malgré moi, M'a fait boire sans soif à la santé du roi, A paré vingt pieds-plats de semblables jaquettes, A mis en marmottant mon nom sur ses tablettes, A troqué de son chef, sans consulter mon choix, En habit de goujat, mon habit de bourgeois ; S'est moqué du malheur où mon amour m'expose, Et s'est fait mon parrain, pour m'appeler la Roze. Si pour me consoler, et pour servir le Roi, Tous les Cocus venaient en Flandre avec moi, Je pourrais me vanter, malgré la raillerie, D'aller en garnison en bonne compagnie. Si je trouvais moyen de sortir de céans.... Mais j'aperçois Cato, prenons mieux notre temps.
Scène 5
Monsieur le Blanc, Cato, L'Espérance
Monsieur le Blanc
Elle pleure, je crois. Qu'as-tu, ma chère ? Écoute;
Cato
Vous avez mis céans, Monsieur, tout en déroute; Et notre maître....
Monsieur le Blanc
Hé bien ?
Cato
Il est pis qu'enragé, Là-haut, en vous quittant, il a tout ravagé ; Lucinde aurait sans nous essuyé sa colère, Il la voulait tuer. Voyez la belle affaire !
Monsieur le Blanc
Il n'en a rien fait ?
Cato
Non ; mais devant qu'il soit nuit, Il la veut du logis faire emmener sans bruit, Et veut que... La douleur m'empêche la parole.
Monsieur le Blanc
Hé bien, dis, que veut-il ?
L'Espérance
Elle fait bien son rôle.
Cato
Qu'elle aille pour pleurer ses funestes amours, Passer dans un couvent le reste de ses jours.
Monsieur le Blanc
Quel malheur ! Je croyais que tu m'allais apprendre Qu'il eut fait enrôler, pour l'envoyer en Flandre.
Cato
Où voyez-vous qu'un homme à qui l'on s'est fié, Cherche à tromper les gens, quand il est marié ?
Monsieur le Blanc
Mais où diable vois-tu, toi qui me fais la mine, Qu'on enrôle les Gens, pour aimer leur Voisine?
Cato
Sans vous flatter, Monsieur, vous le méritez bien. Vous êtes bien heureux...
Monsieur le Blanc
Quittons cet entretien, Et me dis, aussi bien le souvenir me blesse, S'il n'est aucun moyen de tenir ta promesse Touchant cette beauté qui venait visiter...
Cato
Elle est là-haut, Monsieur, elle y vient de monter.
Monsieur le Blanc
Elle vient visiter Monsieur le Capitaine?
Cato
Voyant qu'à l'adoucir notre adresse était vaine, Ne sachant plus que faire, ou de quoi m'aviser, Je la viens d'amener, afin de l'apaiser.
Monsieur le Blanc
Si tu veux voir mes maux mêlés de quelque joie, Cato, fait, s'il se peut, qu'un moment je la voie. Tu m'as fait espérer...
Cato
Comment faire, Monsieur ?
Monsieur le Blanc
Que fait le Capitaine ?
Cato
Il est avec sa soeur.
Monsieur le Blanc
Profitons de ce temps, Cato.
Cato
Comment s'y prendre ?
Monsieur le Blanc
Comment ? Va de sa part la prier de descendre ; Dis-lui qu'il est ici.
Cato
Ne verra-t-elle pas...
Monsieur le Blanc
J'éteindrai la chandelle, et lui parlerai bas. Je n'attends pour partir, dedans cette occurrence, Que la commodité de Monsieur L Espérance : Il est nuit ; à mes feux cesse de t'opposer, Va...
Cato
Je n'ai pas le coeur de vous rien refuser, Je risque tout pour vous ; je vais quérir la belle ; Quand vous nous entendrez, éteignez la chandelle.
Scène 6
Monsieur le Blanc
Monsieur le Blanc
Mieux que je n'espérais, mes soins ont réussi, Et j'aurai le plaisir de partir éclairci. Il vaut mieux, à mon sens, quelque soin qu'il en coûte, Être sûr une fois, qu'être toujours en doute ; Cet éclaircissement peut-être produira...
Scène 7
L'Espérance, Monsieur le Blanc
L'Espérance
Eh, La Roze ?
Monsieur le Blanc
Plaît-il ?
L'Espérance
Que diable fais-tu là ?
Monsieur le Blanc
Ah j'enrage, mon corps va changer de demeure.
L'Espérance
Je nous en vons partir.
Monsieur le Blanc
Quand partir ?
L'Espérance
Tout à l heure. As-tu ce qu'il te faut dedans ton havre-sac ? T'es-tu fait acheter des pipes, du tabac ?
Monsieur le Blanc
Non, et n'ai point mangé depuis que l'on me traite...
Il fait semblant de marcher.
L'Espérance
Va, je boirons un coup tantôt à la Villette ; Marche à moi.
Monsieur le Blanc
Comment donc, partir si promptement ? Différons, s'il se peut, d'une heure seulement.
L'Espérance
Il est morgué plaisant ! Veux-tu que pour te plaire, Avec mon Commandant je me fasse une affaire ? Marche.
Monsieur le Blanc
Mais...
L'Espérance
Marche donc, ou tu seras traité...
Monsieur le Blanc
Prenez ces trois louis pour boire à ma santé, Et ne me forcez point...
L'Espérance
Ah Monsieur de la Roze, Deux heures plus ou moins, ne font rien à la chose ; Je partirons tantôt, puisque vous le voulez ; Je m'en vais boire un coup en attendant.
Monsieur le Blanc
Allez.
Scène 8
Monsieur le Blanc
Monsieur le Blanc
Sans argent, mille coups relançaient ma prière. J'entends venir quelqu'un, éteignons la lumière.
Scène 9
Cato, Monsieur le Blanc, Madame le Blanc
Cato
Monsieur, voilà Madame.
Monsieur le Blanc
Il suffit, laisse-nous : Écoutons.
Madame le Blanc
Vous voyez ce que je fais pour vous ; Je fais tous mes plaisirs, du bonheur de vous plaire.
Monsieur le Blanc
C'est elle, c'est la voix. Dieu me damne, ma Chère, Je brûlais de vous voir, et ce dernier aveu Va porter à l'excès ce que je sens de feu ; Vos bontés me font voir qu'il n'a rien qui vous blesse.
Madame le Blanc
Non, vous ne savez point jusqu'où va ma tendresse, Combien de vous aimer je me fais une loi, Ni combien votre amour a de charmes pour moi. Jamais...
À part.
Monsieur le Blanc
Pour le bonheur que votre amour m'annonce, Souffrez que ce baiser me serve de réponse. L'effrontée ! Elle croit être avec son amant, Et reçoit ses baisers fort amiablement.
Madame le Blanc
M'aimerez-vous toujours ? Hélas ! Que j'appréhende...
Monsieur le Blanc
Si je vous aimerai ? La plaisante demande ! On dit que vous avez un singe de mari ; N'auriez-vous point pour lui le coeur trop attendri ? Sur quelque empressement que mon espoir se fonde, C'est votre époux.
Madame le Blanc
Hors vous, tous les hommes du Monde, Quelque soin que l'on prît à me prouver leurs feux, Ne peuvent rien avoir de charmant à mes yeux : Enfin vous êtes seul le maître de mon âme, Mon coeur ne sent d'amour que pour vous.
Monsieur le Blanc
Ah l'infâme ! Vous passerez la nuit céans ; et votre époux...
Madame le Blanc
Je le veux bien pourvu que ce soit avec vous.
Il veut tirer son épée, et ne peut.
Monsieur le Blanc
C'est parler sans énigme, et j'en ai pour mon compte. Ton sang, âme sans foi, va réparer ma honte ; Je suis suffisamment instruit de tes amours. Le voilà cet époux.
Monsieur le Blanc
Au secours.
Scène 10
Cato, Monsieur le Blanc
Cato
Au secours, À l'aide. Ces transports vous sont-ils ordinaires ? Êtes-vous fou, Monsieur ?
Monsieur le Blanc
Chacun sait ses affaires.
Cato
Vous, insulter céans une femme d'honneur?
Scène 11
Damon, Cato, Monsieur le Blanc
Damon
Qui cause un tel désordre en ce logis ?
Cato
Monsieur.
Damon
Mon Oncle ?
Monsieur le Blanc
Vous saurez...
Damon
En un tel équipage ! Vous, aller à la guerre !
Monsieur le Blanc
On m'a fait...
Damon
À votre âge! Un notable bourgeois, un homme de bon sens, Quitter, à notre insu, maison, femme, parents !
Monsieur le Blanc
C'est un tour...
Damon
Auriez-vous quelque méchante affaire ? Quel désespoir vous chasse avec tant de mystère ?
Monsieur le Blanc
C'est un affront, vous dis-je...
Damon
Ah non, vous n'irez point.
Monsieur le Blanc
Peste du babillard.
Damon
Je suis ferme en ce point.
Monsieur le Blanc
Je n'ai pu m'en dédire, on m'a pris...
Damon
Il n'importe, Vous ne sauriez avoir raison assez forte.
Monsieur le Blanc
Je prétends me venger...
Damon
Vengez-vous autrement.
Monsieur le Blanc
Ah le maudit causeur !
Damon
Et songez seulement Que vous devez...
Monsieur le Blanc
Je sais tout ce que je dois faire, Avant que vous fussiez le fils de votre père, Pédagogue importun, dont le zèle indiscret Me fait, malgré mes dents, gardien d'un secret. On vous dit que céans on me fait violence, Qu'on m'a fait enrôler malgré ma résistance, Qu'avec une recrue un certain grand pendard M'allait mener en Flandre un quart d heure plus tard.
Damon
Qui l'a fait enrôler ?
Cato
Monsieur le Capitaine.
Damon
Je m'en vais lui parler.
Cato
N'en prenez pas la peine, Je le vais avertir.
Scène 12
Damon, Monsieur le Blanc
Damon
L'auriez-vous insulté ?
Monsieur le Blanc
Jamais : Mais vous saurez que ce jeune éventé... Le voici, vous allez en savoir davantage.
Scène 13
Angélique, Damon, Monsieur le Blanc
Angélique
Je suis fâché, voulant me venger d'un outrage, Que le sort soit tombé sur un de vos parents ; Mais je vous en viens faire l'excuse, et vous le rends : Malgré ce qu'il a fait, je vous en fais le maître, Et l'aurait épargné, s'il se fut fait connaître.
Damon
Qu'a-t-il fait ? Quel outrage ? Et sur quoi cette peur ?
Angélique
Comment ! Venir céans pour suborner ma soeur ? Chez moi, morbleu, chez moi, la soeur d'un Capitaine? Par la mort... Mais enfin je consens qu'on l'emmène Ou chez vous, ou chez lui, prêt à nous allier; En faveur du parents, je veux tout oublier; Je l'aime, sans savoir même comme on le nomme, Sa figure me plaît, je le trouve brave homme, Au rang de ses amis je me mets aujourd'hui, Et veux, morbleu, casser un verre avecque lui. À l'hymen de ma soeur puisqu'il n'est plus contraire, Qu'on la fasse venir ?
Monsieur le Blanc
Il n'est pas nécessaire.
Angélique
Ne consentez-vous pas à une telle union...
Monsieur le Blanc
Il est vrai, j'y consens, mais à condition...
Damon
Faites que promptement...
Angélique
Dites-nous, qu'elle est-elle ? Quelque difficulté...
Monsieur le Blanc
C'est une bagatelle ; Mais jamais mon neveu ne sera son époux, Qu'il ne se soit coupé la gorge avecque vous. C'est la condition que je mets à la chose.
Damon
D'un tel emportement, qui peut être la cause ? Mon Oncle, voulez-vous me mettre au désespoir ?
Monsieur le Blanc
J'ai mis la belle à prix, et c'est à vous de voir...
Damon
À vouloir son trépas, quel motif vous engage ? En avez-vous reçu quelque sensible outrage ?
Monsieur le Blanc
Oui.
Damon
J'ai, pour vous venger, le coeur assez hardi ; Mais je prétends savoir...
Monsieur le Blanc
C'est que cet étourdi, Qui fait le goguenard, qui rit, et qui se cache, Me fait...
Damon
Hé bien ?
Monsieur le Blanc
Cocu, puis qu'il faut qu'on le sache.
Damon
Lui ? Votre femme a pu...
Angélique
Je réponds de sa foi, Tant qu'elle n'aura point d'autre galant que moi.
Monsieur le Blanc
Cependant je le suis, et Monsieur la gouverne...
Angélique
Si c'est de ma façon, je veux que l'on me berne; Vous le mériteriez, mais un certain défaut...
Monsieur le Blanc
Fort bien. Vous n'avez pas une belle là-haut, Qui vous vient visiter, qui souffre vos caresses ?
Angélique
Nous autres Officiers manquons-nous de maîtresses ? Il est vrai, j'en conviens, mais...
Damon
Mais enfin sachons...
Angélique
Elle n'est point sa femme, et je vous en réponds.
Monsieur le Blanc
Non, car elle est la vôtre.
Damon
Il faut la voir, et prendre...
Angélique
Je le veux bien. Cato, qu'on la fasse descendre.
Monsieur le Blanc
Si de la belle en fait je me trouve l'époux, Hem ?
Angélique
Vous l'emmènerez tout doucement chez vous.
Monsieur le Blanc
Je serais assez sot...
Angélique
Calmez cette colère : Je veux vous faire voir combien j'ai su lui plaire, Vous montrer jusqu'où vont les transports des amants, Que vos yeux soient témoins de nos embrassements, Lui donner devant vous des marques de ma flamme, En avoir des faveurs : Et si c'est votre Femme, Lors que quelque autre Objet aura su me charmer, Que las de ses faveurs, ou cessant de l'aimer, Pour m'en débarrasser, je voudrai vous la rendre, Vous serez trop heureux encor de la reprendre.
Monsieur le Blanc
Hé bien, vous l'entendez ?
Damon
C'est un jeune emporté ; Mais nous lui rabattrons tantôt sa vanité : Quand nous aurons de tout une entière assurance, Vous verrez quelle part je prends dans cette offense.
Angélique
Je l'entends, vous serez à l'instant satisfait.
Monsieur le Blanc
Qu'en dites-vous ?
Damon
Je crois que c'est elle en effet.
Scène 14
Angélique, Monsieur le Blanc, Damon, Madame le Blanc
Angélique
Permettez qu'à leurs yeux, quelque soin qui les touche, Je prenne deux baisers sur cette belle bouche.
Il met le pied sur la garde de son épée pour la tirer, et ne peut.
Monsieur le Blanc
La baiser à mes yeux ! Ventre.
Damon
Dans sa maison !
Monsieur le Blanc
Oui, je veux tout tuer.
Damon
Vous n'avez pas raison.
Monsieur le Blanc
Qu'importe ? Âme sans foi, peste de ta famille.
Madame le Blanc
Pouvez-vous me blâmer, de baiser une fille ?
Damon
Une fille !
Angélique
Oui, ma foi, c'est à mon grand regret ; Aussi bien est-il temps d'éventer ce secret.
Monsieur le Blanc
Quoi, c'est une fille ?
Damon
Oui, la chose est assurée.
Monsieur le Blanc
Ah si je l'avais su, que je l'eusse bourrée ! Mais pourquoi, s'il vous plaît, ce beau déguisement ?
Angélique
Pourquoi ? Pour vous montrer à faire le galant, Et vous apprendre, ayant une femme bien faite, À n'aller point ailleurs débiter la sornette, À vous tenir content du nom de votre époux, Sans chercher à tromper les gens plus fins que vous.
Monsieur le Blanc
Elle a parbleu raison, et l'aventure est drôle ; Elle a, pour l'en blâmer, trop bien joué son rôle : Mais puis-je m'assurer, Parent, que cet aveu Ne soit point un moyen de mieux couvrir leur jeu ?
Damon
Non, vous pouvez l'en croire, après cette assurance.
Monsieur le Blanc
Il serait bon de voir, la chose est d'importance.
Angélique
Il n'en est pas besoin, voilà votre garant.
Monsieur le Blanc
Songeons à son repos, pour celui qu'il me rend.
Scène Dernière
Lucinde, Angélique, Monsieur le Blanc
Lucinde
Mon frère est arrivé, nous voilà hors de peine.
Angélique
Comment, le Capitaine ?
Monsieur le Blanc
Encore un capitaine ! Je pense qu'il en pleut. Votre hymen se fera, Mais ce sera demain, ou quand il vous plaira; J'y consens : cependant je vais reprendre haleine ; Et salue humblement LA FILLE CAPITAINE.