La Fleur de Tlemcen
Scène 1
La Marquise de Montrichard
Le théâtre représente un salon élégant dans une maison de campagne.
Avec inquiétude et regret.
Apercevant Monsieur Sévin, Julie et miss Jackson qui entrent.
La Marquise de Montrichard
Le colonel de Saqueville revient !... Il revient aujourd'hui ! Je vais le revoir !... Lorsque, il y a dix ans, il partit pour l'Afrique, désespéré et me maudissant, il ne se doutait guère que ce coeur était plus déchiré que le sien. Mais je n'étais pas libre ; mon mari, le Marquis de Montrichard, vivait encore... J'eus la force de cacher à Monsieur de Saqueville jusqu'à mes regrets !... Mais aujourd'hui... aujourd'hui qu'il va me retrouver veuve... Oh ! Aujourd'hui... c'est dix ans plus tard ! Alors nous étions du même âge. Maintenant.., il est encore jeune ; je ne le suis plus. L'âge des romans est passé pour moi ; surtout en ce moment, quand je vais marier ma fille à son neveu. Allons ! Ne pensons plus qu'à être grand-mère ! Étouffons sous ce bonnet ce qui reste de jeunesse sur mon visage !... Précipitons-nous dans les oeuvres de bienfaisance et dans les livres utiles ! Quand une femme de quarante ans devient charitable... Soyez sûr que cette charité-là, c'est encore de l'amour ! Ma fille ! Monsieur Sévin !
Scène 2
Monsieur Sévin, La Marquise de Montrichard, Julie, Miss Jackson
Monsieur Sévin
Madame la Marquise, voici les derniers statuts de l'oeuvre.
Tout le monde s'assied. La marquise et Monsieur Sévin à gauche; Julie et Miss Jackson à droite travaillant.
La Marquise de Montrichard
Eh bien, en place, Monsieur Sévin ; j'écoute.
Monsieur Sévin
« Art. 71. Toute pensionnaire de l'asile de Notre-Dame de Repentance qui manquerait deux fois à la prière du matin ou à celle du soir, qui troublerait l'ordre par des chants profanes, ou qui désobéirait à Madame la Supérieure ou aux dames protectrices, qui écrirait des lettres ou en recevrait de son séducteur... »
La Marquise de Montrichard
Passez, Monsieur Sévin !
Monsieur Sévin
Brr... br... « Ou qui introduirait un roman dans la maison, sera chassée sur-le-champ, et déclarée indigne à jamais des bienfaits de l'association de Notre-Dame de Repentance... »
La Marquise de Montrichard
Bien ! La dernière clause surtout ; Julie, que dis-tu de cet article ?
Julie
Que voulez-vous, mère ?... Je serais chassée !
La Marquise de Montrichard
Fi donc ! Julie !
Monsieur Sévin
Comment, mademoiselle ! Qu'est-ce que j'entends ?
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia !
Julie
Je voudrais bien savoir quel si grand mal on trouve à lire des romans. Je n'ai jamais compris pourquoi.
La Marquise de Montrichard
Julie, ma fille, il ne faut jamais parler de ce qu'on ne connaît pas.
Julie
D'accord ; mais je puis bien parler de romans, puisque j'en ai lu... Et j'en lirai encore...
Miss Jackson
Oh ! Oui, des romans anglais, ce qui est bien différent.
Julie
Anglais ou français... J'ai lu, par exemple...
La Marquise de Montrichard
Julie ! Monsieur Sévin, vous la connaissez trop pour croire un mot de ce qu'elle va dire.
Monsieur Sévin
Je suis bien sûr que Madamoiselle Julie...
Julie
Monsieur Sévin ! Monsieur Sévin ! Si vous dites un mot de plus, à la place de ce grimoire arabe que je copie sur ma tapisserie, je vais broder en bon français : J'ai lu de romans, et je signe Julie de Montrichard.
Bas.
La Marquise de Montrichard
Monsieur Sévin, ramassez mes ciseaux, s'il vous plaît. Ne la poussez pas, je vous en supplie.
Recommençant à lire.
Monsieur Sévin
Cela ferait une tapisserie un peu romantique. Je passe les derniers articles ; c'est l'uniforme, le trousseau ; vous avez réglé cela à merveille, robe grise, voile blanc, tablier de toile écrue, ...
Julie
Oh ! De la toile écrue, fi donc ! Je demande des tabliers de levantine avec les poches garnies de rubans bleus.
La Marquise de Montrichard
Non, la toile écrue est bien. Cela est humble, cela est convenable pour ces pauvres créatures.
Julie
Elles auront l'air de Cendrillons. Donnez-leur alors des pantoufles vertes.
Monsieur Sévin
« Lecture faite des articles de la constitution, » Car ; Madame, c'est une vraie constitution, c'est une charte que vous octroyez à l'asile de Notre-Dame de Repentance. « Les pensionnaires seront introduites et défileront devant Monseigneur et les dames bienfaitrices. »
Elle chante.
Julie
Sur quel air ? Je propose la marche de la Sémiramide, trâ la la la.
À la marquise.
Monsieur Sévin
En vérité, Mlle Julie a là une heureuse idée : un peu de musique ne gâterait rien ! Si on chantait votre bel hymne : Reine des deux, ton trône de nuages.
Julie
Mère, savez-vous ce qu'il faudrait pour finale ? Une polka échevelée ; monsieur Sévin, je voudrais- vous voir polker !
La Marquise de Montrichard
Julie !
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia !
À Julie.
La Marquise de Montrichard
Je ne conçois pas que ma fille se serve de pareils termes. C'est sans doute pour vous entendre appeler folle par tout le monde.
Julie
Le grand malheur de passer pour folle ! Ce n'est qu'à ce prix-là qu'on a la liberté de faire tout ce qu'on veut.
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia !
La Marquise de Montrichard
Julie ! Vous me faites beaucoup de peine !
Monsieur Sévin
Non, Mademoiselle, on ne dira jamais : la folle Mademoiselle Julie !... Vous aurez beau faire, on dira toujours ; l'aimable, l'espiègle Mademoiselle Julie !
Julie
Vite ! Un notaire et des témoins ! Monsieur Sévin vient de me faire un compliment.
Monsieur Sévin
Qu'y a-t-il là de si extraordinaire ?
La Marquise de Montrichard
Vous avez bien de la patience, Monsieur Sévin. Mais, à propos, avez-vous quelque nouvelle de la candidature de mon futur gendre ? Ce pauvre Louis de Saqueville tient tellement à la députation !...
Julie
Ce pauvre Louis de Saqueville ! Vous le plaignez parce qu'il est mon fiancé. Vous n'avez peut-être pas tort !
La Marquise de Montrichard
Du reste, nous le saurons de lui-même, car je l'attends aujourd'hui avec son oncle, le colonel qui revient d'Afrique.
Monsieur Sévin
Ah ! Oui, Don Quichotte, comme on l'avait surnommé.
Julie
Pourquoi Don Quichotte, mère ?
La Marquise de Montrichard
Pour dix traits de courage héroïques, chevaleresques. Un jour, il sauva son régiment en défendant seul contre une nuée d'Arabes une entrée de ravin.
Monsieur Sévin
Comme Horatius Coclès !
Julie
Ah ! Bon Dieu ! Est-ce qu'il n'a plus qu'un oeil ?...
La Marquise de Montrichard
Non ! Il en a été quitte pour six blessures.
Julie
Six blessures !...
La Marquise de Montrichard
Un autre jour, dans une retraite, le fils de la cantinière, un enfant de douze ans, aspirant trompette, tombe frappé d'une balle en s'écriant : « Ah ! Maman ! » Le colonel l'entend, court à lui, le relève sous une pluie de balles, le met sur son cheval et le ramène à sa bonne femme de mère !
Julie
Et l'enfant a vécu ?
La Marquise de Montrichard
Oui ! Mais le colonel a failli mourir, lui...
Julie
Il avait été blessé ?
Monsieur Sévin
À telles enseignes, que quand ses soldats lui ôtèrent son uniforme, ils trouvèrent sur sa poitrine un médaillon avec des cheveux !...
La Marquise de Montrichard
C'était sans doute des cheveux de sa mère !...
Julie
Oh ! Je suis bien sûre que non !
La Marquise de Montrichard
Julie !
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia !
Julie
Tiens ! Voilà le coupé de Monsieur Louis. Qu'est-ce donc que ce monsieur qui est à côté de lui ?
La Marquise de Montrichard
C'est sans doute son oncle qu'il nous amène !
Monsieur Sévin
Monsieur Louis reste à causer avec le fermier...
Julie
Un électeur... Nous ne sommes pas prêts de le revoir.
Monsieur Sévin
Voici le colonel !
À part.
À sa fille.
Elle sort avec Monsieur Sévin.
La Marquise de Montrichard
Déjà ! Oh ! Je n'ai pas le courage de le revoir encore ! Julie !... Miss Jackson ! Veuillez recevoir le colonel à ma place... Voici l'heure de la poste, et j'ai vingt billets à écrire pour notre comité.
Miss Jackson
Sit down, miss Julia !
Scène 3
Le Colonel de Saqueville, Julie, Miss Jackson
À part, entrant en scène.
Parcourant la chambre du regard.
S'approchant de Julie et de Miss Jackson.
Le Colonel de Saqueville
C'est bien dans ce salon, n'est-ce pas ? Mille grâces, n'allez pas plus loin. Le coeur me bat. Elle n'y est pas. Pardon, Mesdames, on m'avait dit que Madame la Marquise...
Julie
Madame la Marquise était ici il y a cinq minutes ; mais elle s'est enfuie en vous entendant annoncer, colonel.
Le Colonel de Saqueville
Enfuie !
Julie
Rassurez-vous. Pour mettre sans doute une autre coiffure en votre honneur...
Le Colonel de Saqueville
Vous croyez ?...
Julie
Je l'espère !... Car, imaginez-vous qu'elle a la manie d'enfouir ses beaux cheveux sous le plus affreux bonnet !
Le Colonel de Saqueville
Comment ! Elle met des bonnets !
Julie
Je compte sur vous pour changer tout cela, Colonel !
Le Colonel de Saqueville
Moi !... Mais ne me trompé-je pas ? Ce regard... Cette voix...
Julie
Monsieur le Colonel de Saqueville ne me reconnaissait pas ?
Avec émotion.
Le Colonel de Saqueville
Julie ! Mademoiselle Julie !... En vous entendant, en vous regardant... Ces dix mortelles années ont disparu tout à coup... Il semble que me voilà revenu à ce moment...
Julie
Où vous m'emportiez dans vos bras à l'Opéra...
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia !... For shame !
Présentant Miss Jackson au colonel.
Julie
Calmez-vous, ma chère : j'avais huit ans... Miss Jackson... mon institutrice. Mon ange gardien... Un ange bien occupé, allez !
Le Colonel de Saqueville
Comment ! Voilà cette belle jeune fille qui va être ma nièce !... Car il n'y a pas à dire... J'aurai le droit de vous dire : ma nièce... et même de vous embrasser... n'en déplaise à monsieur mon neveu...
Julie
Oh ! Votre neveu ! Savez-vous ce qu'il a de mieux... votre neveu ?... C'est son oncle !
Le Colonel de Saqueville
Allons ! Ne me gâtez pas !
Julie
Vous m'avez tant gâtée, vous, quand j'étais enfant ! Vous faisiez peur à tout le monde avec vos longues moustaches... Moi...
Le Colonel de Saqueville
Vous, vous me les tiriez !...
Julie
C'est pourtant vrai !... C'est que vous arriviez toujours les poches pleines de dragées... de poupées.., et comme j'étais déjà gourmande et coquette... Demandez à miss Jackson qui m'a formée.
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia !
Julie
Vous rappelez-vous que c'est par votre intervention que je suis allée à l'Opéra... avant l'âge... légal ?
Le Colonel de Saqueville
Oui ! Et que vous vous êtes endormie avant la fin... et que je vous ai portée dans la voiture !
Julie
Voyez comme j'étais précoce ! Eh bien, je m'endors encore à l'Opéra ; mais je n'ai plus de porteur patenté.
Le Colonel de Saqueville
Et mon neveu ?
Julie
Colonel... Regardez donc cette tapisserie... et admirez... N'est-ce-pas que j'ai acquis bien du talent ?
Le Colonel de Saqueville
Un verset du Coran... Mais qui vous a envoyé ce dessin ?
Julie
C'est ma mère qui l'a fait venir d'Alger.
Le Colonel de Saqueville
Vraiment ?
Julie
Imaginez-vous que depuis... depuis deux ans... depuis la mort de mon pauvre père... tout ici est à la mode arabe ?
Le Colonel de Saqueville
En vérité !
Julie
Dessins arabes ! Étoffes arabes ! Vues arabes ! Je ne sais pas si c'est en votre honneur... mais nous vivons ici comme les filles du désert... N'est-ce pas, Miss Jackson ?
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia !
Au colonel.
S'interrompant.
Julie
Ne faites pas : Oh ! Miss Julia ! Ce n'est pas shoking !... Voyons, colonel, puisque ma mère n'arrive pas encore, permettez-moi d'hériter d'elle, et asseyez-vous ici ! Savez-vous une chose bizarre ?
Le Colonel de Saqueville
Laquelle ?
Julie
Vous me paraissiez bien plus vieux il y a dix ans qu'aujourd'hui.
Le Colonel de Saqueville
Vraiment ?
Miss Jackson
C'est tout simple, ma chère ! C'est que vous avez dix ans de plous.
Julie
Ha ! ha ! ha ! Et lui... Miss Jackson... Est-ce qu'il n'a pas aussi dix ans de plous ?
Miss Jackson
C'est juste !
Sérieusement.
Julie
Je le crois ! Eh bien, c'est pourtant vrai. Il y a dix ans, vous me faisiez l'effet d'un ancêtre... De quelque chose comme d'un bon Dieu !
Le Colonel de Saqueville
Et aujourd'hui, de quelque chose comme d'un bon diable !
Julie
C'est cela, d'un bon diable qui fait des conquêtes, des razzias !... Colonel, avez-vous jamais été blessé ?
Le Colonel de Saqueville
Quelquefois, comme tout le monde !
Julie
Et sans doute... dans des circonstances romanesques, touchantes...
Le Colonel de Saqueville
Hélas ! Rien de plus prosaïque et de plus banal. Des coups de sabre anonymes ! Des balles qui se trompent d'adresse. Un petit choc dans la poitrine... Un petit froid en dedans... Puis tout tourne autour de vous ! Voilà !
Julie
Ah !... Colonel, jusqu'à quel âge entre-t-on dans les trompettes ?
Le Colonel de Saqueville
Vous avez passé cet âge-là... Ainsi, je n'ai pas besoin de vous répondre. Vous me dites donc que tout est à l'arabe dans cette maison ?
Julie
Tenez ! Encore une vue d'Alger, que ma mère a achetée l'autre jour.
Regardant et avec émotion.
Le Colonel de Saqueville
Elle a acheté une vue d'Alger !... Cette petite maison blanche avec cette terrasse, c'est là que j'ai logé en sortant de l'hôpital.
Julie
Oui ! Quand vous avez sauvé ce petit trompette...
Le Colonel de Saqueville
Comment ! Vous savez ?...
Julie
Oui...
Le Colonel de Saqueville
Eh bien, je vous le montrerai quand vous viendrez en Afrique, car je vous enlève avec Madame votre mère.
Julie
Je ne demande pas mieux. Vous nous ferez venir je ne sais combien de tribus, qui nous apporteront des plumes d'autruche, des dattes, et qui nous feront des fantasias... Nous emmènerons Monsieur Sévin.
Le Colonel de Saqueville
Qu'est-ce que Monsieur Sévin ?
Julie
Le complice de ma mère dans toutes ses oeuvres de charité... Un homme très pieux... La vertu est sa partie.
Le Colonel de Saqueville
Ah !
Julie
Un petit tartufe ! Il m'est odieux ! Nous l'emmènerons pour sermonner les Arabes ; votre neveu étudiera la question de la colonisation ; vous et moi, nous irons raser un douar... et nous vendrons Miss Jackson à Abd-el-Kader.
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia ! My dear ! For shame !
Julie
Ha ! ha ! ha !
Scène 4
Monsieur Sévin, Julie, Le Colonel de Saqueville, Miss Jackson
Monsieur Sévin
Colonel !...
Julie
Sévin, déjà nommé.
Monsieur Sévin
Colonel, Madame la Marquise a encore une lettre à terminer... Et elle vous supplie de faire un tour de jardin en l'attendant.
Le Colonel de Saqueville
Ah !
Julie
J'avais raison, n'est-ce pas ? Odieux !
Le Colonel de Saqueville
Une lettre fort importante, à ce qu'il paraît... Très bien !
Julie
Eh bien ! Colonel, je vous enlève... Et je vais vous faire faire une promenade en bateau... dans une grenouillère que nous appelons un canal. Vous allez voir comme je suis bonne marinière !
Miss Jackson
Miss Julia, Madame la Marquise a défendu à vous...
Chantant.
Elle sort en chantant avec le colonel.
Julie
Vous savez bien, Miss Jackson, que miss Julia se permet tout ce que Madame la Marquise défend à elle !... Allons ! Qui m'aime me suive ! O mattutini alberi...
Miss Jackson
Miss Julia ! Miss Julia ! Oh ! My dear !... It is complète madness.
Scène 5
La Marquise de Montrichard, Monsieur Sévin
À Sévin.
La Marquise de Montrichard
Voilà mon épreuve presque corrigée.
Monsieur Sévin
J'espère que vous n'avez rien changé au chapitre des veuves....
Elle se dirige vers la table comme pour écrire.
La Marquise de Montrichard
Non ! Pas à celui-là... Mais il y a ici... Laissez-moi un moment, je voudrais achever ce passage.
Il sort.
Monsieur Sévin
Ne changez pas trop !
Scène 6
La Marquise de Montrichard
Mettant la main sur son coeur.
Avec résolution.
La Marquise de Montrichard
Eh ! Que me font les livres ! Les épreuves ! J'ai beau relire ces pages, mon oeil ne voit pas ce qui est écrit... Ici !... Il ne voit que ce qui est écrit là ! J'ai peur !... Je fuis devant cette entrevue ! Je n'ose affronter ce premier regard qui me dira tout... mon âge... mon changement... son amour détruit, mes espérances renversées ! Que je suis lâche ! Je l'ai prié d'aller m'attendre dans le parc... Pourquoi ?... Pour le voir passer devant ma fenêtre, sans qu'il me vît !... Je l'ai vu ! Ces dix années ont aussi pesé sur sa tête et y ont laissé leur trace ! Sa démarche est moins impétueuse... sa physionomie est moins ardente... mais... mais j'aurais voulu lui trouver plus de cheveux gris !... À peine quelques fils blancs qui argentent ses tempes !... Il est vrai... que moi, je n'en ai pas du tout !... Si j'essayais de me défendre ?... J'ai encore ma chevelure de vingt ans... Si je la chargeais de protéger, de parer ce visage... qui, hélas !... lui... je le crains bien, a l'âge de mon extrait de naissance... Eh bien, raison de plus pour appeler à mon aide... l'art... la parure !... Allons ! C'est résolu !... Et si je suis vaincue... Eh bien, je le serai... Mais du moins je n'abandonnerai pas le bonheur sans combattre !
Scène 7
Miss Jackson, La Marquise de Montrichard, Julie
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia ! Oh ! My dear ! Oh ! Madame la Marquise comme elle sera fâchée quand elle saura !...
La Marquise de Montrichard
Qu'y a-t-il donc ?
Miss Jackson
Oh ! La voici ! Dieu ! Si vous vous étiez noyée !...
Julie
Ha ! ha ! ha !
La Marquise de Montrichard
Noyée ! Qu'est-il donc arrivé ?...
Riant.
Julie
Rien ! Rien ! Chère mère !... Je ne me suis fait aucun mal !... Il n'y a que le colonel qui est trempé !...
La Marquise de Montrichard
Le colonel !
Julie
Il avait l'air de Neptune, avec ses moustaches pendantes...
La Marquise de Montrichard
Mais qu'est-il arrivé enfin, malheureuse enfant ?...
Julie
Oh ! C'est bien simple ! Voilà, chère mère. Vous m'aviez donné le colonel à distraire... J'ai voulu lui faire faire une promenade en barque.
La Marquise de Montrichard
Mais, vous savez bien que je vous ai défendu...
Miss Jackson
Je l'ai dit, Madame la Marquise !
Julie
Oh ! Je l'atteste ! Elle a fait son devoir ! Mais nous voilà, malgré elle, lancés dans la barque... Vrai ! Ma mère, c'était un spectacle risible ! Sur le bord, Miss Jackson, effarée... éplorée... comme une poule qui a couvé un canard et qui le voit se lancer à l'eau ! Dans la barque... Monsieur Louis, Monsieur de Saqueville junior... mon futur époux... tremblant de chavirer... et de mouiller ses gants jaunes... Le colonel tremblant aussi...
La Marquise de Montrichard
Lui !
Julie
Oui... oui... tremblant !... Mais pour moi !... Et me disant : Mademoiselle... Mademoiselle ! Ne vous tenez pas debout ! - Par exemple ! Colonel ! Eh ! Où serait la grâce ? - Mademoiselle ! Mademoiselle ! s'écrie alors Monsieur de Saqueville junior... vous allez nous faire chavirer ! - Ah que les hommes sont poltrons !... Et je m'amusais à faire vaciller la barque pour le faire plus pâlir encore !
La Marquise de Montrichard
Mais...
Julie
Attendez donc la fin, ma mère !... Tout à coup, je fais un mouvement si vif que la barque penche... Nous allons tomber ! Que fait le colonel ? Il se jette dans l'eau !
La Marquise de Montrichard
Ciel !
Julie
La barque, débarrassée de ce poids, se relève... et lui... semblable à un dieu marin... à un triton... Oh ! C'était charmant !... C'était mythologique !... Il pousse en nageant... la barque jusqu'à la rive, où nous abordons sains et saufs... et rendant grâces à notre sauveur !
La Marquise de Montrichard
Mais lui !... Lui !...
Julie
Il ruisselait sur la grève comme un fleuve !
La Marquise de Montrichard
Mais qu'est-il devenu ? Cela peut le rendre malade !...
Julie
Lui !... Oh ! Ça lui est bien égal ! Il ne voulait même pas suivre son neveu et Monsieur Sévin... qui l'a emmené dans son appartement pour se sécher...
La Marquise de Montrichard
Ah ! Vous me rassurez !
Julie
Ah ! Quelle idée ! Je voudrais qu'il ne pût pas se sécher !... Nous lui donnerions le costume d'Othello de nos charades de l'année dernière !... Ce serait délicieux !...
La Marquise de Montrichard
Julie !
Julie
Et si le curé venait !... On lui dirait que c'est un bédouin ! Oh ! D'abord, j'ai une fluxion de poitrine, si on ne lui donne pas le costume d'Othello !
La Marquise de Montrichard
En vérité ! Vous devenez plus folle chaque jour !... Au lieu d'envoyer au Colonel un costume d'Othello, je vais lui faire porter du vin de Malaga... du rhum... du thé...
Julie
Soyez tranquille !... Chère mère ! Il est chez Monsieur Sévin qui ne se laisse jamais manquer de rien.
La Marquise de Montrichard
Tenez ! Il y a des jours où l'on croirait que vous n'avez pas de coeur.
Avec élan.
Julie
Moi ! Chère mère ! Mais vous ne savez donc pas combien je vous aime !
L'embrassant.
En s'éloignant, à part.
Elle sort.
La Marquise de Montrichard
Voilà un mot qui me fait du bien. J'ai toujours si peur qu'on ne te juge mal ! Mon étourdie, je vais pourvoir à ce que tu aurais dû faire !... Et me préparer pour ma grande bataille.
Scène 8
Julie, Miss Jackson
Miss Jackson prend son ouvrage et s'assied à gauche.
Chantant.
Julie
L'Afrique ! Le désert ! « Mon bien-aimé d'amour s'enivre. » Est-ce comme cela ?...
Miss Jackson
Très-bien, miss Julia. Mais pourquoi toujours le désert ? Un peu de Bellini, maintenant...
Julie
J'aime cette voix qui meurt. Cela doit bien faire, la nuit, au bivouac, par un beau clair de lune.
Miss Jackson
Oui.... mais Bellini !
Julie
Miss Jackson !
Miss Jackson
Quoi, miss Julia ?
Julie
Miss Jackson, avez-vous jamais été amoureuse de quelqu'un ?...
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia ! For shame !...
Julie
Voyons, dites-le franchement ! C'est impossible qu'avec des yeux si bleus vous n'ayez pas fait quelque passion. Avouez-le, vous avez été amoureuse de quelqu'un?
Miss Jackson
Fi donc ! Si Madame la Marquise vous entendait !
Julie
Je voudrais savoir à quoi on reconnaît qu'on est amoureuse...
Miss Jackson
Les symptômes de l'amour, Shakespeare les décrit ainsi : « Le pourpoint mal boutonné... pas de chapeau sur « la tête... les bas qui tombent sur les talons... »
Julie
Ah ! Fi donc, miss Jackson ! Moi, quand je ferme les yeux, je vois de grands chameaux tout chamarrés d'or, des chevaux arabes qui piaffent, des coups de fusil, des ballots de cachemires hauts comme la maison, des tapis à ramages, et cent mille figures basanées qui crient : Vive madame la Maréchale !... Vive madame la Gouvernante !
Miss Jackson
Oh ! Comment voyez-vous tant de choses ?
Julie
In the mind's eye, comme dit Hamlet à Horatio, par l'oeil de la pensée. N'est-ce pas que ce doit être fort joli ?...
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia, vraiment vous voudriez aller à Alger?
Julie
Oui, ma belle ! Savez-vous tirer les cartes ?
Miss Jackson
Non !
Julie
Il faut que je voie une somnambule, pour savoir si j'irai à Alger.
Miss Jackson
Vous irez avec Monsieur Louis de Saqueville, voir son oncle à Alger.
Julie
Oh ! Que je n'aimerais pas voyager dix lieues avec Monsieur Louis de Saqueville !
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia ! C'est un si aimable jeune homme !
Julie
Pour ses électeurs... mais comme sa femme s'ennuiera !...
Miss Jackson
Non, miss Julia ; vous ne vous ennuierez pas !
Julie
Non, je ne m'ennuierai pas, j'en fais le serment. Miss Jackson, sans bêtises, c'est que je suis amoureuse passionnée, miss Jackson. Si vous vous avisez de faire de grands yeux et d'ouvrir ainsi la bouche comme une boîte aux lettres, je fais des folies, j'envoie une déclaration en quatre pages à mon objet. M'en défiez-vous?
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia ! Est-il possible ! Comment vous n'aimez plus Monsieur Louis de Saqueville ? Qui donc ?
Elle la pince et lui tire le cheveux.
Julie
Qui donc ! Qui donc ! C'est bien difficile à deviner. Allez-vous faire la bête maintenant ? Voyons, essayez de dire que l'oncle ne vaut pas mieux que le neveu. Essayez, pour voir, et je vous arrache les yeux... Dites, si vous l'osez, du mal de l'oncle.
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia, vous me faites mal avec vos oncles.
Julie
Ah ! Très joli !... Très-joli !... Miss Jackson a fait un calembour !... Que je vous embrasse pour la peine, Miss Jackson. C'est très fort pour une insulaire, dans un âge si tendre... Mais d'abord je voudrais bien savoir ce que vous pourriez dire contre mon choix.
Miss Jackson
Premièrement, vous êtes engagée..
Julie
Secondement, je me dégage.
Miss Jackson
Et puis, il a quarante-cinq ans.
Julie
Il n'en paraît pas plus de quarante-quatre et demi. Je les aime comme cela. Après ?... Il a une belle moustache que je lui ferai mettre en papillote, et il a les cheveux encore très noirs... Couleur solide.
Miss Jackson
Mais bientôt il deviendra gris.
Julie
Bientôt ! Bientôt n'arrive jamais. Dans je ne sais combien de temps, il sera gris, l'année prochaine... après la saison... au moment de partir pour les eaux ; qu'importe ?... Nous allons à Alger. Il va être général. Grande entrée triomphale... On me donne des écharpes brodées, des chevaux arabes, des bracelets, et vous, je vous marie à un cheik.
Miss Jackson
Un cheik !
Lui présentant un châle.
Pendant que Miss Jackson la coiffe.
Julie
Oui, un cheik, et, si vous dites quelque chose, à un marabout ! Mettez-moi cela en turban. Puis viendra le moment d'entrer en campagne... Alors quelle séparation déchirante ! J'attends les bulletins avec une impatience anxieuse, comme dit Monsieur Sévin. Vous me lirez le Moniteur... Je serai couchée sur un divan, dans un petit salon tendu en satin blanc à fleurs, avec une bordure en versets du Coran. Là, je ne reçois pas un ennuyeux. Ma mère laissera son Sévin à la porte avec les parapluies... Arrangez donc mieux mon turban, un peu plus de côté... crânement, comme dit Marie de Roseville.
Miss Jackson
Et puis un bulletin viendra, et on lira : « Le général a été toué. »
Julie
Ah ! Bah ! Comment voulez-vous que cela arrive ! J'ai vraiment bon air avec ce turban. Est-ce qu'on est jamais veuve à vingt ans ? Mais regardez-moi donc, et dites-moi si je n'étais pas née pour être la femme d'un pacha ou d'un général algérien !... En vérité, je ne veux plus porter que des turbans !
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia ! C'est l'heure où Monsieur Louis de Saqueville vient. Otez cela.
Julie
Oh ! Miss Jackson !... Et si l'oncle allait venir sur son grand cheval de bataille ! Ma foi ! Je saute en croupe et je galope avec lui ! Au désert ! Au désert !... J'entends quelqu'un.
Le colonel entre.
Miss Jackson
Oh ! Miss Julia ! Eh mais, c'est lui-même ! Pour l'amour du ciel, ôtez ce turban !... Mon Dieu, que pensera-t-il ?
Scène 9
Julie, Le Colonel de Saqueville, Miss Jackson
Julie
Salamâlec !
Le Colonel de Saqueville
Aleïkouum-Salam ! Vous êtes charmante en ce costume ! Madame votre mère n'est pas là ?
Julie
Vous voyez.
Le Colonel de Saqueville
Elle ressemble à la Providence, montrant le bienfait et cachant la bienfaitrice. Elle m'a fait porter chez Monsieur Sévin de quoi sauver dix noyés, et quand je la cherche... Mais où est-elle ?
Julie
Elle est dans sa chambre, qui corrige une épreuve avec Monsieur Sévin. Résignez-vous, vous m'appartenez.
Le Colonel de Saqueville
Je me résigne sans difficulté, car je viens surtout pour vous voir et pour vous parler... mais que faisiez-vous donc ? Vous jouiez des charades avec Miss Jackson ?
Julie
Demandez-lui ce que nous faisions et ce que nous disions.
Miss Jackson
For shame !
Le Colonel de Saqueville
Je crains d'arriver en trouble-fête. Il faut pourtant que vous m'accordiez cinq minutes d'audience, car j'ai à vous parler... et très sérieusement.
Julie
En effet, je vous trouve la mine que vous devez avoir un jour de razzia. Miss Jackson, faites-moi l'amitié d'aller à votre place et de broder cela lestement... Prenez un siège, Cinna.
Le Colonel de Saqueville
Je regrette d'être si vieux, quand je vois la gaieté de votre âge. Dites-moi, vous avez vu Louis, hier ?
Julie
Si je l'ai vu hier... Attendez...
Le Colonel de Saqueville
Comment ! Vous ne savez pas ?
Julie
Ah ! Oui... je me rappelle... Il avait son cheval bai qui porte si mal les oreilles.
Le Colonel de Saqueville
De quoi avez-vous parlé ?
Julie
Mais c'est donc un interrogatoire en forme ?
Le Colonel de Saqueville
Vous avez causé ensemble ?
Julie
Probablement. Mais de quoi ?... Je l'ai oublié... Ah ! D'élections, sans doute.
Le Colonel de Saqueville
Il a tort d'en parler à d'autres qu'à ses électeurs ; mais je crains que vous ne l'ayez peut-être un peu querellé.
Julie
Moi, le quereller ! Oh ! Mon Dieu, non. Une querelle avec lui ! Je n'aurai jamais de querelles qu'avec une personne... pour qui... tenez, j'en aurais peut-être avec vous...
Le Colonel de Saqueville
Oh ! J'espère bien ne jamais mériter votre courroux. Écoutez-moi, ma chère enfant... Vous me permettez de vous appeler ainsi ?... Nous autres hommes, nous accusons les femmes d'exigences et de susceptibilité... Et nous sommes cent fois plus exigeants et susceptibles qu'elles. C'est que, pour un homme, c'est une peine... bien cruelle, voyez-vous... d'aimer, de nourrir une affection que nous sentons n'être pas partagée... Il n'y a pas au monde de plus grand malheur. Vous traitez mal mon pauvre Louis.
Julie
Comment cela ?
Le Colonel de Saqueville
Je m'en aperçois moi-même... Vous n'avez pas pour lui...
Julie
Que faut-il donc que j'aie ?
Le Colonel de Saqueville
Tout ceci est bien délicat à dire... Mais vous excuserez l'indiscrétion d'un homme qui a vécu si longtemps parmi les sauvages... Vous ne paraissez pas avoir pour lui l'affection à laquelle peut prétendre la personne qui vous est destinée.
Julie
Il trouve que je manque d'affection ?
Le Colonel de Saqueville
Il s'en désole et s'en irrite, au lieu de chercher à la gagner, cette affection... Voyons, ma chère Julie... Parlez-moi à coeur ouvert... À mon âge, vous pouvez me dire bien des choses... Quoique vieux, j'aime la jeunesse... Eh bien, que vous n'aimiez pas Louis... Cela peut tenir à deux causes... ou vous n'aimez encore personne... C'est cela, sans doute... vous êtes si jeune... et votre éducation...
Julie
En effet, on nous défendait cela au couvent... Et de nous manger les ongles.
Elle fait un signe de tête affirmatif.
Le Colonel de Saqueville
Vous dites cela singulièrement... Regardez-moi : je suis un peu physionomiste... Au travers de ce joli sourire, je vois une petite moue qui m'effraie... Après tout, un attachement ne se commande pas... Vous avez peut-être cru trouver ailleurs ce qui manque à Louis... cette vivacité expansive, cet enthousiasme qu'à votre âge on croit la preuve d'une affection véritable... Je le craignais ! Écoutez-moi, vous êtes bien jeune, bien jolie... sans expérience... Voilà de grandes chances pour mal placer son affection ; mais n'avez-vous pas près de vous une bonne mère qui vous aime, qui ne vit que pour vous !
Julie
C'est ma meilleure amie.
Le Colonel de Saqueville
C'est elle que vous devez consulter.
Julie
C'est qu'elle corrige ses épreuves.
Le Colonel de Saqueville
Ah !... Ainsi vous aimez... Et, ce n'est pas le pauvre Louis que... Je ne vous en parlerai plus... Je ne pense maintenant qu'à vous seule... Au moins, celui que vous aimez, êtes-vous sûre qu'il soit digne de vous ?
Julie
Oui !
Le Colonel de Saqueville
On croit toujours ce qu'on désire. Regardez dans votre glace... cette jolie tête rose et blanche... Demandez-vous si tant de grâce... si ce petit coeur si noble, doivent appartenir à un fat !
Julie
Non, jamais !
Le Colonel de Saqueville
Votre accent me rassure. Je crois qu'il est digne de vous... Votre mère sait-elle que vous l'aimez ?
Julie
Non ! Elle corrige...
Le Colonel de Saqueville
Ah ! Laissez cette plaisanterie... Nous parlons, hélas ! du bonheur ou du malheur de toute votre vie, ma chère enfant... Je tremble, quand je pense qu'un homme peut ensorceler une pauvre jeune fille, parce qu'il danse bien.
Julie
Oh ! Pour cela, je parie qu'il danse fort mal.
Le Colonel de Saqueville
Tant mieux, si c'est d'après des qualités plus recommandables que vous le jugez ; mais pourquoi ne parle-t-il pas à madame votre mère ?
Julie
Ah ! C'est que je ne sais pas trop s'il pense à moi.
Le Colonel de Saqueville
S'il pense à vous ?... Ah ! Julie ! Julie !... Voilà un roman comme on en fait à vingt ans. Vous aimez un inconnu qui vous aura sauvée de quelque danger au clair de la lune.
Julie
Peut-être !
Le Colonel de Saqueville
Folies, mon enfant, déplorables folies ! La contredanse valait mille fois mieux... Comment ! Il ne sait pas que vous l'aimez ? Mais c'est donc un imbécile ?
Julie
Oui... ou bien peut-être il ne se rend pas justice.
Le Colonel de Saqueville
Vous n'avez pas le sens commun, ma pauvre enfant ; mais vous voilà toute sérieuse, vous changez de couleur ; est-ce une larme que je vois dans ces grands yeux ?... Pauvre jeunesse ! Pauvre jeunesse ! Que de chagrins elle se prépare avec un seul moment d'étourderie... Enfin, ce bel inconnu...
Miss Jackson
Miss Julia, Madame la Marquise doit avoir fini. Je vais la prévenir que le colonel est ici...
Julie
Non, je vais la prévenir moi-même... Dites-moi, colonel, en Algérie... Les femmes sont voilées, c'est comme si les hommes étaient aveugles... Comment une femme s'y prend-elle pour faire une déclaration ?
Le Colonel de Saqueville
Mais vous pensez bien que je n'en ai guère reçu.
Julie
Mais d'autres plus heureux que vous... moins humbles...
Julie lui jette son bouquet et sort en se cachant la figure.
Le Colonel de Saqueville
Vous me rappelez une assez ridicule histoire... J'entrais à Tlemcen, j'avais à côté de moi mon adjudant-major, brave officier, beau comme un ange. Dans la grande rue, une femme voilée prend la bride de son cheval et lui jette un bouquet dans le pli de son burnous...
À Miss Jackson.
Il sort par le fond en tournant à droite. Monsieur Sévin paraît du côté gauche et suit des yeux le colonel qui s'éloigne.
Le Colonel de Saqueville
Ah ! Mademoiselle, veuillez dire à Madame la Marquise que je repars pour l'Afrique.
Scène 10
Miss Jackson, Monsieur Sévin
Miss Jackson
Good heavens... I have... jamais...
Monsieur Sévin
Eh ! Qu'a donc le colonel, pour sortir ainsi tout éperdu, sans voir personne ?
Miss Jackson
Oh ! Mister Sévin !... Si vous !... If you... I don't know... quand je pense... Oh ! My Lord !... une jeune fille !
Monsieur Sévin
Hé, bon Dieu !... Miss Jackson, qu'avez-vous donc aussi ?... Vous parlez anglais et français...
Miss Jackson
Oh ! Silence !... Madame la Marquise !
Scène 11
La Marquise de Montrichard, Monsieur Sévin, Miss Jackson
Elle entre par le côté opposé à celui où est sortie Julie. Elle est coiffée en cheveux avec des rubans et porte une toilette élégante.
La Marquise de Montrichard
Mon cher monsieur Sévin, veuillez rejoindre le colonel et lui dire que je veux absolument lui parler avant son départ.
Il sort.
Monsieur Sévin
J'y cours, Madame la Marquise.
La Marquise de Montrichard
Miss Jackson, si vous trouvez Julie, veuillez me l'envoyer.
Elle sort.
Miss Jackson
Yes, Madame la Marquise.
Scène 12
La Marquise de Montrichard
La Marquise de Montrichard
L'aime-t-elle ? Est-ce une simple gaieté de cette folle tête ?... Les jeunes filles sont si enfants !... Celle-là surtout ! Est-ce explosion subite de son âme ? Il y a tant de mystères dans les coeurs de vingt ans !... Lui jeter cette fleur comme dénouement à son récit... Et lui ! Lui ! Ne pas même la ramasser... et s'enfuir !... S'enfuir ? Pourquoi ? Est-ce elle qu'il fuit ? Pourquoi ?... Est-ce moi qu'il redoute ? Mille sentiments se combattent en moi ! La jalousie d'abord... Oui, je suis jalouse qu'elle l'aime ! La joie ! Je suis heureuse qu'il ait dédaigné cette fleur ! La douleur maternelle !... Si cette enfant souffre, si elle doit souffrir... Pas de bonheur possible pour moi ! M'aimât-il encore, lui !... Si elle l'aime... Je ne peux pas lui donner pour beau-père celui qu'elle aime !... Oh ! À tout prix, il faut sortir de cette anxiété !... La voici !... Interrogeons-la !
Scène 13
Julie, La Marquise de Montrichard
Apercevant la toilette de sa mère.
Julie
Vous me demandez, mère ! Oh ! Que vous êtes jolie ainsi !
La Marquise de Montrichard
Tu trouves ?
Julie
À la bonne heure ! Voilà comme je vous aime !... Vous êtes plus jeune de dix ans !... Oh ! Les beaux cheveux !
La Marquise de Montrichard
Vraiment ?
Apercevant aux mains de la Marquise sa fleur, à part, avec un geste de trouble.
Julie
Oh ! Mais !... Un moment !... Si vous continuez ainsi... Vous allez être plus jolie que nous toutes... Je vous défends... Ma fleur !
La Marquise de Montrichard
Qu'as-tu donc ? Tu sembles troublée...
Julie
Moi !
La Marquise de Montrichard
Oui... On dirait que c'est la vue de cette fleur...
Julie
De cette fleur !
La Marquise de Montrichard
Oui !... Ne te semble-t-elle pas très jolie ?
Julie
Certainement... Très-jolie !... Dites-moi donc, mère ?... Est-ce que le colonel n'était pas ici ?...
La Marquise de Montrichard
Quand je suis entrée?... En effet... ,
Julie
Ah !... Vous a-t-il parlé ?
La Marquise de Montrichard
Parlé... de quoi ?
Julie
Que sais-je !... De son neveu... peut-être ? C'est lui qui vous a donné cette fleur?...
La Marquise de Montrichard
Non ! Je l'ai trouvée là... par terre...
À part.
Julie
Par terre !... Il ne l'a pas même ramassée !
La Marquise de Montrichard
Ah ! Çà, mais qu'as-tu donc avec cette fleur ? Elle t'intéresse donc beaucoup ?
Julie
Ha ! ha ! ha ! Tout est possible !... Les hommes sont si fats !
La Marquise de Montrichard
Que veux-tu dire ?
Riant de nouveau.
Julie
Que je vois bien que vous savez tout !... Le colonel vous a tout conté... et à votre air sévère... à votre physionomie de mère grondeuse... Je vois bien que vous croyez que votre fille... Est-ce qu'il n'a pas compris par hasard ?...
La Marquise de Montrichard
Compris ? Quoi ?
Julie
Que je faisais de la couleur locale... que je jouais une comédie algérienne ?
La Marquise de Montrichard
Mais !
S'interrompant tout à coup de rire.
Julie
Est-ce qu'il aurait pris mon bouquet jeté pour une déclaration ?... Ha ! ha ! Je le voudrais bien !... Ha ! ha ! ha !... Eh bien, au fait... Je ne suis pas née pour mentir !... Je le lui ai jeté parce que je l'aime...
La Marquise de Montrichard
Tu l'aimes !
Julie
Oui !
La Marquise de Montrichard
À son âge !...
Julie
Les héros n'ont pas d'âge.
La Marquise de Montrichard
Un homme que tu ne connaissais pas hier !
Julie
Il y a des âmes qu'on connaît en une heure, comme il y en a qu'on ne connaît pas en dix ans !
La Marquise de Montrichard
Tu es folle !
Mouvement de la marquise.
Julie
Folle !... Folle !... De tête ? Soit ; d'imagination ?... Oui... mais de coeur ? Non ! Car ce coeur, je le tiens de vous, et il est ferme et sérieux comme le vôtre... Ce langage vous étonne dans ma bouche... Il m'étonne moi-même !... Il me semble que tout ce que je vous dis naît en mon âme à mesure que je l'exprime... Et pourtant... C'est mon âme même !... Oui, dans cette petite fille fantasque, capricieuse, extravagante, il y a une femme !
La Marquise de Montrichard
Une femme qui prétend aimer un inconnu.
Julie
Je le connais depuis plus de trois ans, car voilà trois ans que je l'attends...
La Marquise de Montrichard
Tu l'attends !
Avec tendresse.
Julie
Oui, je l'ai pressenti... deviné, au dédain irrité que m'inspirent tous les jeunes gens qui nous entourent !... Si vous saviez quelle colère sourde j'éprouve à la vue de ces petits porte-cigares si bien pommadés, de ces petites moustaches si bien cirées, de ces petites mains si bien gantées, et de ces petits coeurs si mal placés !... Votre Sévin si hypocrite !... Monsieur Louis de Saqueville si peureux !... Vous n'étiez pas là tout à l'heure avec nous dans ce bateau !... Si vous l'aviez vu... Tout blême... Se cramponnant ridiculement aux bords de cette barque, se laissant faire peur par une petite fille, osant avoir peur près de la femme qu'il aime !... Mais lui ! Lui ! Voilà un coeur ! Je ne parle pas de son courage... Ce n'est pas du courage pour lui que de se jeter à la nage pour sauver une femme !... Mais avec quelle présence d'esprit, il a sauté hors du bateau pour le relever ! Avec quelle grâce énergique et souple il poussait cette frêle embarcation au rivage ! Et tout à l'heure... là... en me parlant de son neveu, quel regard affectueux et bon ! Comme cette voix, habituée au commandement, savait se faire douce et tendre... Je me trompe, s'adoucissait naturellement pour parler à une jeune fille... Il avait presque des larmes dans les yeux !... Je suis sûre qu'il a aimé ! Ce que j'appelle aimé ! Je suis même sûre qu'il a souffert ! Oui !... Je sentais en lui je ne sais quelle tristesse cachée, quel souvenir douloureux qui m'attache encore à lui ! Il doit être si doux de consoler un grand coeur !... Et je crois que je le consolerais si bien !... Je vois clair en moi-même, ô ma mère !... Mon premier besoin est d'être fière de l'homme dont je prendrai le nom ! Il faut que je ne puisse pas prononcer ce nom sans respect ! Il faut que quand mon mari sera absent, je puisse penser à ce qu'il a fait de bien et dé beau ! Il faut que, quand je sortirai avec lui, je voie les regards me suivre avec envie... Je suis orgueilleuse ! Je ne puis épouser qu'un homme supérieur... De quel droit, et à quel titre, je ne le sais... Mais je ne peux pas aimer moins !...
La Marquise de Montrichard
Mais si... lui... il ne t'aimait pas ?
Julie
C'est impossible !...
La Marquise de Montrichard
Impossible !... Et ce bouquet... qu'il n'a pas même ramassé !
Avec énergie.
La marquise sonne.
Une femme de chambre paraît.
Julie
Ce bouquet ? Mon bouquet !... Oh !... Malheureuse !... J'avais tout oublié ! Eh bien, je veux le savoir ! Ce bouquet laissé... ne dit peut-être rien !... Un fat s'en fût vanté, un sot en aurait ri !.... Un honnête homme peut feindre de n'avoir pas compris ! Je suis plus jeune que lui, plus riche que lui... ce dédain apparent n'est peut-être que de la délicatesse... En tous cas, dédain ou réserve, je veux le savoir !... Je veux que vous lui offriez ma main de ma part... et s'il la refuse, je sais ce qui me reste à faire !... Que faites-vous !
La Marquise de Montrichard
Veuillez me donner mon bonnet et mon mantelet que j'ai laissés là... dans ma chambre.
Julie
Comment, mère, vous allez remettre ce bonnet que je déteste !
La femme de chambre rentre. La marquise met son bonnet et s'enveloppe de son manteau. À ce moment le colonel rentre.
La Marquise de Montrichard
Oui ! Oh ! L'on veut en vain échapper à son âge ! En t'écoutant... l'émotion, le trouble... Je sens le froid qui me gagne.
Scène 14
Julie, La Marquise de Montrichard, Le Colonel de Saqueville
Julie
Lui !...
Le colonel en la revoyant fait un geste de surprise.
La Marquise, souriant.
La Marquise de Montrichard
Merci d'être venu, Colonel ! Allons ! Je vois avec plaisir que vous n'êtes pas changé... toujours la même franchise !
Le Colonel de Saqueville
Comment, Madame !
La Marquise de Montrichard
Oui !... En me revoyant... Vous n'avez pu retenir un geste, un regard... de surprise... de me trouver si... si vieillie...
Le Colonel de Saqueville
Moi ! Madame !
La Marquise de Montrichard
Heureusement... Me voilà... à vingt ans... telle que vous m'avez connue !... Elle me ressemble... n'est-ce pas?
Le Colonel de Saqueville
En effet !...
La Marquise de Montrichard
Prouvez-le moi !... en recevant cette fleur de ma main !
Le Colonel de Saqueville
Comment, Madame !...
La Marquise de Montrichard
Merci !
Julie
Ma mère !...
La toile tombe.
La Marquise de Montrichard
Pauvre enfant !... Quelle joie !... Allons !... C'est moins dur que je ne croyais.