Comédie · 1690

La folle enchère

de Florent Carton dit Dancourt

Représentation
≈ 56 min
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
523
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Merlin H 117 ≈ 15 min 13
Lisette F 111 ≈ 12 min 20
Angélique F 94 ≈ 10 min 15
Madame Argante F 118 ≈ 9 min 18
Éraste H 34 ≈ 4 min 7
Champagne H 35 ≈ 4 min 4
Jasmin H 4 ≈ 1 min 2
Monsieur De Bonnefoi N 5 ≈ 1 min 2
La Fleur H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Merlin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisette absentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Argante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éraste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Champagne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jasmin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur De Bonnefoi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Merlin, Champagne

Merlin

Hé bien, Monsieur Champagne, où diantre venez-vous ? Vous n'avez que faire ici.

Champagne

Tu ne me dis pas la moitié des choses.

Merlin

Allez-vous-en m'attendre où je vous ai dit.

Champagne

Mais ce carrosse ?

Merlin

Il est tout prêt.

Champagne

N'y passerai-je point en chemin faisant ?

Merlin

Non.

Champagne

Mon bonnet coiffé, mes fontanges ?

Merlin

Tout l'équipage est au logis : va-t-en, bourreau, et me laisse ici.

Champagne

Si quelque chose manque, Monsieur s'en prendra à moi.

Merlin

Rien ne manquera, je t'en réponds.

Champagne

Adieu donc.

Merlin

Il faut prendre la Fleur avec toi.

Champagne

Je l'amènerai.

Merlin

Écoute, écoute : ne t'avise pas de laisser ta moustache, au moins.

Champagne

Tu as bien fait de m'en avertir, je l'aurais oublié. Voici Monsieur, je vais t'attendre de pied ferme.

Scène 2

Éraste, Merlin

Éraste

Hé bien, verrai-je la fin de tout ceci ? Angélique demeurera-t-elle encore longtemps déguisée sous les apparences trompeuses d'un autre sexe que le sien ? Je suis dans une impatience…

Merlin

Allons bride en main, s'il vous plaît ; l'impatience la plus violente n'avance pas une affaire du moindre petit moment.

Éraste

Avec quelle dureté, avec quelle prévention ma mère a refusé de consentir à mon mariage, sans vouloir apprendre même ni le nom ni la famille de la personne que j'aime !

Merlin

Mais en revanche, Monsieur, avec quelle fermeté, avec quelle grandeur d'âme vous êtes-vous résolu à la fourber ?

Éraste

Quelle raison peut-elle avoir eue ?

Merlin

Monsieur, elle veut être jeune en dépit de la nature ; en vous mariant, vous la feriez grand'mère, et le titre de grand'mère vieillit ordinairement une femme de quinze bonnes années des plus complètes.

Éraste

Il faudra bien, pourtant…

Merlin

Oh, assurément il faudra bien qu'elle la devienne ; vertu de ma vie, vous n'êtes ni de taille ni d'humeur à mourir sans héritiers, je vous connais.

Éraste

Mon pauvre Merlin, je veux tenter aujourd'hui l'exécution de ce que nous avons projeté.

Merlin

Il faut savoir, au juste, dans quelle situation est le coeur de Madame votre mère pour le petit Comte supposé ?

Éraste

Elle l'aime à la fureur, je t'en réponds ; Angélique est charmante dans ce déguisement.

Merlin

Elle s'y plaît assez à elle-même, et je ne sais si elle a autant d'empressement que vous de le voir finir.

Éraste

Pour moi, je ne puis vivre dans l'incertitude.

Merlin

On vous en tirera le plus tôt qu'on pourra, Madame votre mère ne me soupçonne point d'être à vous.

Éraste

Comment le soupçonnerait-elle ? Nous ne venons jamais chez elle, ni toi ni moi, que quand nous sommes sûrs de ne la point trouver.

Merlin

C'est une étrange mère, franchement ; et la noble aversion qu'elle a pour vous, mérite assez la petite friponnerie que nous allons lui faire.

Éraste

Mais, crois-tu que Champagne ait assez d'esprit ?

Merlin

Comment assez d'esprit ! C'est un de mes élèves, il fera la fausse Marquise à merveille, ne vous mettez pas en peine. Lisette est dans vos intérêts ?

Éraste

J'ai tout lieu de le présumer.

Merlin

Assurez-vous-en. Et le Notaire de Madame votre mère ?

Éraste

J'ai vaincu ses scrupules, il ne tient plus qu'à de l'argent.

Merlin

Il est bon homme.

Éraste

Le meilleur homme du monde ; mais il m'a demandé mille écus pour me rendre un si bon office.

Merlin

Mille écus, c'est donner les choses pour rien, je tirerai cette somme de Madame votre mère, et quelques chose de plus, même : comme j'avais prévu que nous aurions besoin d'argent, j'ai déjà pris mes mesures, et la machine est toute trouvée. Voici Lisette.

Scène 3

Éraste, Lisette, Merlin

Éraste

Je t'attendais avec impatience. Hé bien, ma chère Lisette, peux-tu me rendre un compte exact des sentiments de ma mère ? T'a-t-elle ouvert son coeur ? Crois-tu sa tendresse assez forte ?

Lisette

Cela passe l'imagination, et je ne sais pas si vous ne devriez point vous faire conscience d'avoir aidé à la mettre dans l'état où elle est.

Merlin

Comment conscience ! Une mère, parce qu'elle est maîtresse de tout le bien, se croira en droit de faire enrager Monsieur son fils ; elle lui refusera son consentement pour un mariage honnête ; elle ne voudra lui faire aucunes avances sur sa succession : et moi qui fais profession d'être le vengeur des injustices, je verrai cela d'un oeil tranquille ? Non, je ne ferai point ce tort à ma réputation, et la bonne Dame apprendra à se connaître en gens, sur ma parole.

Lisette

Un de mes étonnements, est qu'elle s'y connaisse si peu ; car enfin quelque bon air qu'ait Mademoiselle Angélique, quelque peu embarrassée qu'elle soit de son déguisement, une fille n'est point faite comme un homme, et je m'apercevrais fort bien de la différence.

Merlin

Oh diable, tu es une connaisseuse.

Éraste

Ma pauvre Lisette, garde-toi bien de rien dire qui puisse donner à ma mère aucun soupçon de la vérité.

Lisette

Ne craignez rien, je suis bonne personne ; mais dépêchez-vous de venir au fait, elle pourrait à la fin s'apercevoir que Monsieur le Comte n'est qu'une Comtesse.

Éraste

Elle a raison, il est temps d'agir.

Merlin

Agissons donc, j'y consens ; allez avertir Angélique de se rendre ici. Le Chevalier de Pharnabasac veut être payé ; elle sait ce que cela signifie. Pour vous, attendez mes ordres chez le Notaire, j'irai vous porter les trois cents louis moi-même. Adieu, voici bientôt les moments qui décideront de votre destinée.

Éraste

Si vous me la rendez heureuse, je vous promets de la partager avec vous.

Merlin

Les belles paroles ne coûtent rien.

Éraste

Ce ne sont point de simples paroles ; tiens, Lisette, je suis fâché qu'il n'y ait que trente pistoles dans ma bourse, mais achètes-en des fontanges, je te prie.

Lisette

Voilà le plus heureux présage du monde.

Merlin

Monsieur ?

Éraste

Que veux-tu ?

Merlin

Ne trouvez-vous point que j'aurais besoin d'un petit chapeau.

Éraste

Je n'aurai jamais rien qui ne soit à toi, sur ma parole.

Scène 4

Merlin, Lisette

Merlin

Te voilà assez bien enfontangée, à ce qu'il me semble.

Lisette

L'aimable petit homme, que ton Maître !

Merlin

Tu ne l'avais jamais trouvé si joli.

Lisette

Moi, je l'ai toujours aimé d'inclination : il faut savoir tous les soins que j'ai pris pour mettre l'esprit de Madame dans la situation dont nous avons besoin pour le succès de notre entreprise.

Merlin

Et penses-tu qu'il y soit ? Là, parlons sérieusement : donne-t-elle de bonne foi dans le parfait amour ? Est-elle bien persuadée…

Lisette

Et comment voudrais-tu qu'elle ne le fût pas ? Elle est vieillotte et très coquette : un jeune garçon, ou qui paraît l'être, du moins, tout des plus beaux et des mieux faits, s'attache à lui en conter ; elle serait bien ennemie d'elle-même, si elle ne le croyait pas.

Merlin

Tu as raison.

Lisette

Il lui dit qu'elle est jeune et jolie : y a-t-il rien de plus facile à persuader ? Elle est bien contente d'elle depuis quelque temps.

Merlin

Et les miroirs ne troublent-ils point un peu son petit contentement ?

Lisette

Bon, les miroirs ! Je parierais qu'elle s'est mise en tête que le goût change pour les visages, et que les plus ridés deviennent les plus à la mode.

Merlin

Mais en effet, il y a mille Coquettes à Paris qui n'en portent point d'autres. Venons au fait. Est-elle prévenue que Monsieur le Comte dépend d'un père avare, fâcheux, violent, impérieux, bourru, capricieux, brutal même ? Il était bon d'aller jusques-là.

Lisette

Comme je sais que c'est toi qui dois faire ce père-là, j'en ai fait un portrait le plus impertinent qu'il m'a été possible.

Merlin

Fort bien. Lui a-t-on fait entendre que ce père à une fille qu'il aime tendrement, et qu'il veut absolument la voir mariée avant que de souffrir aucun établissement à Monsieur son fils ?

Lisette

Nous ne l'entretenons d'autre chose.

Merlin

Fort bien, c'est le noeud de l'affaire. Monsieur le Comte a-t-il fait connaître adroitement à Madame Argante qu'il a besoin d'argent ?

Lisette

Elle en est parfaitement persuadée ; mais la Dame est avare, je t'en avertis.

Merlin

Il n'importe, elle est amoureuse, je te réponds de tout ; tu n'as qu'à faire la guerre à l'oeil, et à nous seconder Champagne et moi.

Lisette

Voici Madame, il serait bon qu'elle ne te vît pas.

Merlin

Cela ne gâtera rien, au contraire, j'ai une botte à lui porter.

Scène 5

Madame Argante, Lisette, Merlin

Madame Argante

Ah, ma pauvre Lisette, je me meurs de chagrin !

Lisette

Comment donc, Madame, qu'y a-t-il de nouveau ?

Madame Argante

Je n'en puis plus, je suis au désespoir. Qui est cet homme-là ?

Lisette

C'est…

Madame Argante

Quoi c'est ? Que veux-tu, mon enfant ? Qui t'amène ici ?

Merlin

C'est ma Maîtresse qui m'y envoie, Madame.

Madame Argante

Et qui est-elle ta Maîtresse ?

Merlin

La Marquise de la Tribaudière, Madame ! J'apportais un billet de sa part à Monsieur le Comte.

Madame Argante

Un billet à Monsieur le Comte ?

Merlin

Oui, Madame ; mais je vais dire à ma Maîtresse que je ne l'ai point trouvé, et que j'ai eu seulement l'honneur de faire la révérence à Madame sa grand'mère

Madame Argante

Comment, grand'mère, grand'mère, moi, moi, grand'mère ! Mais voyez un peu cet insolent ? Est-ce que j'ai l'air d'une grand'mère ?

Lisette

On ne peut pas de méprendre plus grossièrement.

Madame Argante

Il semble que tout soit fait aujourd'hui pour le désespérer.

Lisette

Que vous est-il donc arrivé ?

Madame Argante

Je viens de rencontrer le petit Comte dans un carrosse.

Lisette

Hé bien, Madame.

Madame Argante

Mon coquin de fils était avec lui.

Lisette

Quoi, Madame ! Est-ce qu'ils se connaissent ?

Madame Argante

Je ne crois pas ; mais Éraste aura su que nous nous aimons, il lui va faire cent sots contes de moi.

Lisette

Oh, Madame ! Il a trop de respect.

Madame Argante

Lui, du respect ! C'est un petit dénaturé, qui ne veut pas que je me marie.

Lisette

Le petit ridicule !

Madame Argante

Il porte exprès des perruques brunes, et il dit partout qu'il a trente cinq ans, pour m'empêcher de paraître aussi jeune que je le suis.

Lisette

Le méchant esprit ! Il n'en a pas encore vingt, je gage.

Madame Argante

Assurément il ne les a pas ; et quand je le fis, j'étais si jeune, si jeune, que c'est un miracle que je l'aie fait.

Lisette

Et le petit ingrat ne vous sait point de gré d'avoir fait un miracle ?

Madame Argante

Je me vengerai de son ingratitude, et je veux me dépêcher de devenir Comtesse.

Lisette

Vous ne sauriez prendre un meilleur parti.

Madame Argante

Tout ce qui m'inquiète, c'est que ce petit Comte est bien joli homme ; et les jolis gens aujourd'hui sont rarement sans beaucoup d'intrigues.

Lisette

Et quand il en aurait, Madame, il ne devrait vous en paraître que plus aimable. De bonne foi, vous accommoderiez-vous d'un amant qui n'aurait aucun sacrifice à vous faire ?

Madame Argante

Non ; mais, je ne voudrais point un mari qui me sacrifiât à ses Maîtresses.

Lisette

Ma foi, Madame, je répondrais bien de celui-ci, et je mettrais ma main au feu qu'il ne vous fera jamais d'infidélité.

Madame Argante

Tu vois qu'on lui envoie des billets jusques chez moi.

Lisette

Ce n'est pas sa faute.

Madame Argante

Je saurai bien des choses avant qu'il soit peu.

Lisette

Comment donc, Madame ?

Madame Argante

Il y a une adroite de par le monde, qui depuis quelques jours prend soin d'observer sa conduite.

Scène 6

Jasmin, Madame Argante

Jasmin

Voilà cette grosse Madame qui fut hier longtemps avec vous.

Madame Argante

C'est elle qui vient m'apprendre des nouvelles. Demeure ici, Lisette ; et si le Comte vient, tu l'amuseras quelques moments.

Scène 7

Lisette

Lisette

Oui par ma foi, tout ceci pourrait bien ne pas tourner aussi heureusement que Monsieur Merlin se l'est imaginé ; cette femme est soupçonneuse, elle cherche à découvrir quelques intrigues de notre petit Comte, et elle découvrira peut-être qu'il ne lui est pas possible d'en avoir ; mais le voici.

Scène 8

Angélique, Lisette

Angélique

Hé ! Non, non, mon enfant, dis à ta maîtresse que cela ne se peut. J'ai d'autres affaires, j'ai d'autres affaires, te dis-je : voilà trente fois que je te le répète ; fais-moi le plaisir de ne me plus importuner.

Lisette

Vous vous expliquez cruellement, et vous avez, à ce que je vois, plus de bonnes fortunes que vous n'en voulez.

Angélique

Ah ! Le fatigant métier que celui d'un joli homme ! Je ne le suis qu'en apparence, et je n'ai pas un moment à moi, femmes de robe, maltôtières, femmes de qualité, bourgeoises ; on ne sait de quel côté tourner. Il y a la femme d'un banquier qui me persécute ; et partout où je suis, il pleut des grisons et des billets de sa part.

Lisette

Voilà de pauvres femmes bien mal adressées ! Est-il possible que tant de froideur ne rebute point les unes, ou ne fasse point ouvrir les yeux aux autres ? Je m'étonne que quelque rusée n'en devine point la véritable raison.

Angélique

Parbleu, je les défie toutes tant qu'elles sont de la deviner. Arrivée depuis trois mois seulement de la Province la plus reculée, je n'ai commencé à briller dans le beau monde que sous ce déguisement ; et de l'air dont je fais le jeune homme, je donne aux yeux les plus pénétrants à démêler que je ne le suis pas.

Lisette

Oui, pour les airs de nos jeunes gens, vous les prenez tous à merveille, et il semble que vous les ayez étudies toute votre vie.

Angélique

Je les copie d'un bout à l'autre ; je n'ai de la complaisance que pour moi, des égards pour qui que ce soit, un palsambleu ne me coûte rien devant des femmes de qualité, même je brusque de sang-froid la plus jolie personne du monde. Je suis insolent avec les personnes de robe, honnête et civil pour les gens d'épée ; pour les Abbés, je les désole ; je prends force tabac d'assez bonne grâce, et je serais parfait jeune homme si je pouvais devenir ivrogne.

Lisette

Il est vrai, c'est la seule chose qui vous manque ; mais toutes ces perfections ne serviront de rien pour votre affaire, et Madame Argante est peut-être détrompée à l'heure qu'il est.

Angélique

Comment ?

Lisette

Elle vous a fait épier, et on lui rend compte de tout.

Angélique

Ah ! Je sais ce que c'est, son espion est à nous, on ne lui dit rien que Merlin n'ait dicté, et les soins qu'elle a pris ne serviront qu'à la mieux tromper.

Lisette

Cela est heureux ! Elle vient de voir Éraste avec vous.

Angélique

Nous l'avons bien voulu.

Lisette

C'est-à-dire, que nous touchons au dénouement.

Angélique

Je ne l'envisage qu'avec frayeur, et j'aurais voulu pouvoir être heureuse sans le secours de tous les artifices dont nous nous servons.

Lisette

Ces bons sentiments excusent tout ; c'est une belle chose que l'intention.

Angélique

Merlin ne va-t-il pas venir ?

Lisette

Apparemment vous êtes instruite de tout ce que vous avez à faire.

Angélique

Je sais mes rôles par coeur.

Lisette

Songez à vous en bien tirer. Je crois entendre Madame.

Angélique

Tu ne me disais pas qu'elle était au logis. Si elle nous avait écoutées ?

Lisette

Elle pourrait avoir écouté sans avoir entendu, la salle est grande, et la bonne Dame n'a pas l'oreille fine ; mais pour plus de sûreté, cachez-vous un moment, et me laissez prendre langue. Dépêchez vite, la voici ; elle ne paraît pas de bonne humeur.

Scène 9

Madame Argante, Lisette

Madame Argante

Hé bien, Lisette ; il n'est pas venu ?

Lisette

Non, Madame ?

Madame Argante

Le scélérat ! Il n'a envoyé personne ?

Lisette

Non, Madame.

Madame Argante

Petit monstre de perfidie !

Lisette

Votre chagrin est encore augmenté ?

Madame Argante

Tu sais les termes où nous en sommes, et tu vois bien par ses manières, qu'il ne tient qu'à moi de l'épouser.

Lisette

Hé bien, Madame ?

Madame Argante

Hé bien, Lisette, il est dans la même disposition pour une douzaine d'autres.

Lisette

Pour une douzaine d'autres !

Madame Argante

Il y a entre autres une certaine vieille Marquise, avec qui l'on dit qu'il a des engagements très forts.

Lisette

Hâtez-vous de le prendre, Madame ; il vous échappera, vous n'avez point de temps à perdre : le voici.

Madame Argante

Ah ! Ma pauvre Lisette, malgré tout ce qu'on m'en a dit, je n'aurai pas la force de le quereller.

Lisette

La pauvre femme !

Scène 10

Angélique, Madame Argante, Lisette

Angélique

En vérité, Madame, il m'a fallu essuyer ce matin une fatigante conversation.

Madame Argante

Mon coquin de fils aura parlé : je l'avais bien prévu.

Angélique

Le plaisant animal qu'une vieille amoureuse !

Lisette

Le beau compliment à lui faire !

Madame Argante

Elles ne vous paraissent pas toutes si affreuses, Monsieur, et certaine Marquise entre autres…

Angélique

Oui, Madame, justement ; c'est une Marquise qui m'a tant ennuyé. La vieille folle !

Lisette

N'est-ce point elle qui vous envoie chercher, jusques ici ?

Angélique

C'est elle-même, apparemment ?

Lisette

Je ne sais point quel âge elle a ; mais son valet de chambre prend tout le monde pour des grand'mères. Demandez à Madame.

Angélique

Tais-toi, Lisette, on n'a que faire de savoir ces sortes de bagatelles.

Angélique

C'est une femme qui me désole, elle me perd de réputation. Comment, Madame ! Elle publie partout que je suis amoureux d'elle, que je brûle d'impatience de devenir son mari.

Madame Argante

Il est vrai que toute la terre en parle de la même manière.

Angélique

Ce bruit est venu jusqu'à vous ?

Lisette

Vraiment, vraiment, il nous en est venu de bien plus terribles.

Angélique

Quoi, Lisette ?

Lisette

On a fait entendre à Madame, que vous êtes le Héros de la coquetterie.

Angélique

Moi, le Héros ! J'en suis le maître ; et malgré toute la tendresse que j'ai pour vous, je serai forcé de vous quitter, et d'aller faire le reste de la campagne.

Madame Argante

Le reste de la campagne ! Que dites-vous ?

Angélique

Je suis accablé d'aventures ; la plupart des jeunes gens sont à l'armée, toutes les coquettes de Paris me tombent sur les bras.

Lisette

Hé mort de ma vie, qu'elles sont folles ! Il y a tant d'autres gens qui ne savent que faire ; et la Robe ne fournit-elle pas d'aussi jolis hommes que l'Épée ? Il me semble, pour moi, qu'un jeune Avocat en été, vaut encore mieux qu'un vieux Colonel pendant le quartier d'hiver.

Angélique

Tu as raison ; mais les femmes du monde raisonnent-elles ? Il n'y a que de l'étoile et du caprice dans tout ce qu'elles font.

Lisette

C'est-à-dire que vous êtes à présent l'objet de l'étoile et du caprice.

Madame Argante

Monsieur le Comte, ne vous en allez point, si vous ne voulez me désespérer.

Angélique

Dites-moi donc ce que vous voulez que je fasse.

Lisette

Hé pourquoi tant hésiter ! Vous vous aimez tous deux ; faut-il faire tant de façons ? Un bon mariage dans les formes guérira Madame de ses soupçons, et pourra vous mettre à couvert des persécutions qu'on vous fait.

Madame Argante

Vous ne répondez point à cela, Monsieur le Comte ?

Angélique

C'est à moi d'attendre que je sache ce que vous en pensez.

Madame Argante

Lisette me paraît une fille de fort bon conseil.

Lisette

N'est-il pas vrai ?

Angélique

Mais, Madame, à moins que cette affaire ne soit extrêmement secrète.

Madame Argante

Elle le sera ; j'ai un Notaire, qui est la discrétion même. Lisette, qu'on fasse dire à Monsieur de Bonnefoi que je le prie de venir ici.

Lisette

Voilà l'affaire en bon chemin.

Scène 11

Madame Argante, Angélique

Madame Argante

Je ne sais que penser, Monsieur ; vous voulez ménager mes rivales, puisque vous voulez éviter l'éclat.

Angélique

Moi, Madame ! Je les méprise toutes ; mais je vous ai parlé cent fois de l'humeur bizarre de mon père, je crains mille obstacles de sa part. Que fais-je si son caprice n'irait point jusqu'à ne pas souffrir ce mariage, quelque avantageux qu'il me puisse être, s'il ne trouvait en mêle temps un parti considérable pour ma soeur ? Vous auriez de la peine à croire quel est son entêtement là-dessus.

Madame Argante

Je vous aime trop, je crois tout ce que vous me dites, je veux tout ce que vous voulez ; vous n'auriez pas de gloire à me tromper.

Scène 12

Lisette, Angélique, Madame Argante

Lisette

Monsieur, voilà un Monsieur de Pharnabasac qui vous demande.

Angélique

Pharnabasac ! Dis-tu, Pharnabasac ?

Lisette

Oui, Monsieur Pharnabasac.

Angélique

L'étrange homme que Monsieur de Pharnabasac, de me venir rendre visite chez Madame !…

Madame Argante

Vous êtes le maître, qu'il vienne. Vous connaissez des noms bien hétéroclites, Monsieur le Comte !

Angélique

C'est un joueur, une espèce de fripon, même, je vous l'avoue, avec qui je prévois que j'aurai du bruit.

Madame Argante

Comment, du bruit ? Gardez-vous en bien ; je devine ce que c'est, vous lui devez de l'argent.

Angélique

Oui, Madame, une bagatelle, trois cents pistoles, qu'il m'a déjà demandées avec une insolence…

Madame Argante

Je le crois bien, à son nom seul je gagerais que c'est un brutal : le voici. Quelle physionomie !

Scène 13

Merlin, Angélique, Madame Argante, Lisette

Merlin

Bonjour, Madame, votre valet.

Angélique

Ah ! Lisette, Merlin est ivre, tout est perdu.

Merlin

J'entre assez librement, comme vous voyez, mais c'est ma manière, et de tout temps les Pharnabasacs ont toujours été sans façon. Bonjour ivrogne, c'est toi que je cherche.

Madame Argante

Ce Monsieur le Chevalier vient de faire la débauche.

Merlin

Non, Madame, mais j'ai bien dîné ; et ma passion dominante, à moi, c'est de rendre des visites sérieuses en sortant de table.

Angélique

En vérité, Monsieur de Pharnabasac, vous prenez aussi mal votre temps.

Merlin

Je prends mal mon temps, dites-vous ? Parbleu, mon cher, il me semble que pour vider les petits comptes que nous avons ensemble, je ne te puis mieux joindre que dans cette maison.

Lisette

Il vient au fait ! Ne vous effarouchez point.

Angélique

Comment donc ! Que voulez-vous dire ? Il semble que vous preniez Madame pour ma trésorière.

Merlin

Pourquoi non ; si elle ne l'est pas encore, il ne tiendra qu'à elle de la devenir. Voici une occasion des plus favorables, Madame, un petit gentilhomme d'aussi bon air, vaut assez qu'on fasse quelque chose pour lui.

Angélique

Il est ivre, Madame, comme vous voyez.

Lisette

Son ivresse est de bon sens, laissez le faire.

Madame Argante

Je le trouve impertinent dans toutes ses manières.

Angélique

Je vais le brusquer, et l'obliger de sortir.

Madame Argante

Le brusquer ! Non, n'en faites rien.

Merlin

Quelle petite conversation avez-vous là tous trois, en votre petit particulier ? Vous parlez de moi, sur ma parole.

Angélique

Il faut vous débarrasser de cet ivrogne.

Merlin

Le beau brin de femme ! Morbleu, le beau brin de femme !

Angélique

Je ne m'attendais point à le voir dans cet état.

Lisette

Soutenez la gageure, vous dis-je.

Merlin

Je suis dans l'admiration, depuis les pieds jusqu'à la tête.

Madame Argante

Il a du bon dans ses manières.

Merlin

Où ce petit fripon-là déterre-t-il les beautés ! Cette Marquise encore, elle est drue, elle est drue.

Angélique

Il ne sait ce qu'il dit.

Merlin

Et à propos de cette Marquise, tu n'es donc plus dans le goût de l'épouser ? Voilà qui est fini, tu as bien fait si tu ne l'épouses pas ; pourtant tu seras obligé à de grandes restitutions.

Madame Argante

Comment, Monsieur, des restitutions s'il ne l'épouse point ! Expliquez-vous, s'il vous plaît.

Merlin

Ils auront quelques petits comptes à faire ensemble.

Madame Argante

Parlez plus clairement, je vous prie.

Merlin

Il vous en coûtera quelques milliers de pistoles pour le tirer des mains de cette Marquise.

Madame Argante

Faites-moi comprendre cette énigme, Monsieur le Comte.

Angélique

Je n'y comprends rien moi-même.

Merlin

Il est engagé, au moins, ce jeune homme ; mais baste, ce n'est pas là ce qui m'amène : parlons d'autres choses. Hé bien ! Qu'est-ce ? Ces trois cents pistoles que tu me dois, n'es-tu point las de me faire attendre ? Madame va-t-elle me les compter ? Veux-tu me donner une lettre de change sur quelqu'une de tes maîtresses ?

Madame Argante

Sur quelqu'une de ses maîtresses ?

Angélique

Il fait le mauvais plaisant, Madame. Si la patience m'échappe une fois…

Merlin

Cela m'est indifférent, moi ; çà, dépêchons, je vous prie, j'ai d'autres affaires : allons, Madame, de l'argent.

Madame Argante

Mais vraiment, Monsieur de Pharnabasac est un voleur de grand chemin.

Merlin

Vous pourriez vous énoncer plus civilement, Madame ; voleur de grand chemin ! Hé morbleu, je suis chez vous.

Angélique

Écoutez, Monsieur de Pharnabasac, vous n'êtes pas en état qu'on vous parle raison ; si pourtant vous continuez à me fâcher, je vous la ferai entendre d'une manière…

Madame Argante

Monsieur le Comte ; qu'allez-vous faire ?

Merlin

Il est violent ce petit homme !

Lisette

Ils s'égorgeront dans votre chambre, si vous n'y mettez ordre.

Madame Argante

Quel ordre y mettre, à moins de lui donner trois cent pistoles ?

Angélique

Les lui donner, Madame, j'aimerais mieux mille fois…

Lisette

Hé ! Le petit mutin ! Madame, il n'y a point d'autre parti à prendre.

Merlin

Non, s'il vous plaît, Madame, je ne les veux pas recevoir de votre main ; je ne prétends pas qu'on dise que je suis un voleur. Mais Monsieur me doit trois cent pistoles ; n'est-il pas juste qu'il me les paie ? La vérité est, que si je ne les ai pas tout à l'heure, d'une façon ou d'une autre, je vous estime et vous respecte, Madame, je ne veux point faire de bruit dans votre maison, mais j'aurai le plaisir de le tuer à votre porte.

Madame Argante

Le plaisir de le tuer ! Ah ! Juste Ciel !

Merlin

Je me moque de tout, moi.

Madame Argante

Monsieur de Pharnabasac, je vais vous chercher de l'argent.

Angélique

Non, Madame, n'en faites rien, je vous en conjure.

Lisette

Dépêchez-vous, Madame, ce n'est pas lui qu'il en faut croire. Le petit déterminé !

Madame Argante

Monsieur le Comte, venez avec moi ?

Lisette

Hé ! Allez, allez, Madame, ne craignez rien, je les séparerai s'ils se veulent battre.

Merlin

Nous battre ! Hé morbleu, pourquoi nous battre, puisque Madame nous accorde ?

Madame Argante

Vous me promettez d'être sage ?

Angélique

Je souscris à ce que vous voulez, mais je me fais une terrible violence pour vous obéir.

Lisette

Le petit coeur de lion ! Allez vite, Madame, allez vite.

Scène 14

Merlin, Lisette, Angélique

Merlin

Est-elle partie ?

Lisette

Oui.

Merlin

Il me semble que pour un ivrogne, je me suis assez bien tiré d'affaires.

Angélique

Pourquoi donc affecter de le paraître ; tu m'as d'abord fort embarrassée ?

Merlin

Pourquoi, Madame ? C'est une petite fantaisie qui m'a pris en venant ici ; J'ai plus d'un rôle à jouer dans cette comédie, et l'air et le ton d'un ivrogne déguisent parfaitement un visage.

Angélique

Où est Éraste ?

Merlin

Où vous l'avez laissé, chez Monsieur de Bonnefoi ; ils m'attendent, avec les trois cents pistoles.

Lisette

Sans cela, il n'y aurait donc rien à faire ?

Merlin

Non, mon enfant : point d'argent, point de notaire, c'est la coutume de Paris.

Angélique

Ce commencement n'est pas malheureux.

Merlin

La Marquise de la Tribaudière attend que le Chevalier de Pharnabasac soit sorti pour venir prendre sa place. Nous ferons faire du chemin à Madame Argante en peu de temps.

Angélique

J'appréhende qu'elle ne se rebute.

Merlin

Ne le craignez point, j'ai de la pratique, et je connais les femmes. Une jeune personne se résout sans peine à perdre un amant dans l'espoir d'en faire aisément un autre ; mais une vieille amoureuse craint de lâcher prise : ce serait passer pour n'y plus revenir.

Lisette

La belle morale !

Merlin

Elle est bien vraie, songez donc…

Lisette

Songe toi-même à reprendre ton sang-froid. Voici Madame.

Scène 15

Merlin, Madame Argante, Angélique

Merlin

Oui, je vous le dis naturellement, moi, cette Madame Argante est mieux votre fait qu'aucune autre : une brave femme, belle, bien faite, jeune avec cela ; et qui dans les choses assurément, fait voir que… Ah ! Madame, je vous demande pardon, je disais librement mes petites pensées à ce petit jeune homme, je suis sans rancune. Qu'on me doive de l'argent, je le demande ; quand je suis payé, je n'en demande plus.

Madame Argante

Il y a trois cent louis d'or dans cette bourse, Monsieur.

Merlin

Ce sont des louis neufs, Madame ?

Madame Argante

Oui, vraiment.

Merlin

Valant douze livres dix sols pièce ?

Madame Argante

Douze livres dix sols, je n'en ai point d'autre.

Merlin

Il serait malhonnête que vous payassiez les gens en vieille monnaie : cela serait suspect, voyez-vous ?

Angélique

Mon cher Monsieur de Pharnabasac, finissons, je vous prie ; vous êtes content, serviteur.

Merlin

Votre valet, adieu, jusqu'au revoir : voilà la plus obligeante personne que je connaisse.

Scène 16

Angélique, Lisette, Madame Argante

Angélique

Je suis au désespoir de cette aventure, et tout à fait confus de la manière dont elle se termine.

Lisette

Bon, confus ! Est-ce que les jeunes gens d'aujourd'hui rougissent de cers sortes de choses ? Il faut regarder ces trois cent pistoles, comme un échantillon du présent de noces que Madame vous fait.

Madame Argante

Monsieur de Bonnefoi va-t-il venir ?

Lisette

Un de vos laquais est allé chez lui, voulez-vous que j'en envoie encore un autre ? J'ai autant d'impatience que vous, et je voudrais déjà que tout fût signé.

Angélique

Lisette est beaucoup dans mes intérêts.

Lisette

Vous ne m'en avez pas toute l'obligation, ce n'est que par rapport à Madame. Je suis franche, comme vous voyez.

Scène 17

Jasmin, Madame Argante, Lisette, Angélique

Jasmin

Monsieur, il y a là-bas une Dame dans un grand carrosse doré, qui vous demande ?

Madame Argante

Une Dame, qui vous demande !

Lisette

Il semble que ce soit ici le bureau d'adresse.

Angélique

Une Dame qui me demande ? Quel contretemps !

Madame Argante

Que ne disiez-vous que Monsieur n'y était pas, petit animal ?

Jasmin

Oh dame, Madame, je ne savais point que vous ne vouliez pas qu'il y fût.

Angélique

Toutes sortes de malheurs m'arrivent.

Lisette

Ne devinez-vous point qui ce peut être ?

Angélique

Cela n'est pas difficile, un grand carrosse doré ; c'est la Marquise assurément.

Madame Argante

Cette Marquise de la Tribaudière ?

Angélique

Oui, Madame.

Jasmin

Elle dit que vous vous dépêchiez de descendre, et que vous ne lui donniez pas la peine de vous venir quérir ?

Angélique

Ma pauvre Lisette, il faut que tu ailles lui parler, je te prie ?

Lisette

Que lui dirai-je ?

Angélique

Tu lui diras… Il vaut mieux que j'y aille moi-même.

Lisette

Elle vous enlèvera.

Madame Argante

Demeurez ici, Monsieur le Comte.

Angélique

Hé bien donc, Lisette, tu lui diras…

Lisette

Ma foi, vous lui direz vous-même. Elle s'est impatientée ; je crois que la voici.

Angélique

C'est elle-même ; comment faire ?

Madame Argante

Dépêchez-vous de la renvoyer.

Scène 18

Champagne, Lisette, Angélique, Madame Argante

Champagne

Ma bonne Dame, votre très humble servante. Sans ce Gentilhomme qui est toujours chez vous, à ce qu'on dit, je ne vous rendrais pas une visite aussi hors d'oeuvre que celle-ci.

Lisette

Voilà une Marquise tout à fait honnête ?

Angélique

Ne la brusquez point, Madame, c'est une extravagante ?

Madame Argante

J'aurai bien de la peine à m'empêcher de lui dire son fait.

Champagne

Hé bien, Monsieur, avez-vous bientôt fini ; viendrez-vous ? Votre père et mon neveu le Chevalier Jumeau, nous attendent.

Madame Argante

En vérité, Madame vous jouez un étrange personnage : courir après un jeune homme !

Champagne

Comment donc, Madame, qu'est-ce que cela signifie ? Ne doit-il pas être mon mari, ce jeune homme ?

Madame Argante

Votre mari ? Lui, votre mari ?

Lisette

Bon cela commence fort bien.

Madame Argante

Monsieur le Comte, détrompez Madame, s'il vous plaît.

Angélique

La détromper ! C'est là sa folie, ne vous l'ai-je pas dit ?

Champagne

Parlez, Monsieur, parlez. Quelles mesures gardez-vous, qui vous empêchent de dire naturellement la vérité ?

Angélique

Que me servirait-il de la dire, Madame ? Ne vous ai-je pas là-dessus expliqué cent fois mes pensées ?

Madame Argante

Il est vrai qu'il faut être étrangement entêtée de chimères.

Champagne

Comment de chimères ! Vous souffrez qu'on m'appelle chimères, Monsieur ?

Lisette

Si la conversation s'échauffe, la Marquise aura sur les oreilles.

Champagne

Parlez, Monsieur, parlez. N'ai-je pas la parole de votre père ?

Angélique

Je veux croire qu'il vous l'a donnée.

Madame Argante

Quoi, Monsieur !

Angélique

C'est pour cela que je vous recommandais le secret.

Champagne

Votre soeur ne doit-elle pas épouser mon neveu ?

Angélique

Il me semble que j'en ai ouï parler.

Madame Argante

Vous ne m'en avez jamais rien dit.

Angélique

À quoi vous entretenir de ces bagatelles ?

Champagne

Ne donnerai-je pas à mon neveu le meilleur et le plus beau de mon bien en faveur de ce mariage ?

Angélique

C'est une condition que mon père exigeait de vous.

Champagne

Vraiment, s'il ne l'exigeait pas, je me garderais bien de me la faire moi-même. Vous devez, après sa mort, être le maître de tout son bien ? N'est-il pas juste qu'il cherche à assurer la fortune de votre soeur ?

Angélique

Mon père a ses vues, Madame, et j'ai les miennes ?

Madame Argante

Tout ce qu'elle dit est donc vrai, Monsieur le Comte ?

Champagne

Oui, Madame, et je ne suis point une chimère, comme vous voyez.

Madame Argante

Pourquoi me faire un mystère de tout cela ?

Angélique

Par quelle raison vous en importuner ? Ai-je dessein de sacrifier ma tendresse aux intérêts de ma soeur ?

Champagne

Ah le dénaturé !

Angélique

Ne suis-je pas prêt à désobéir à mon père ?

Champagne

Le petit impie !

Angélique

Et à faire serment à Madame, que je me donnerai plutôt la mort, que de me soumettre à l'épouser.

Champagne

L'insolent, à ma barbe oser s'expliquer de la sorte !

Lisette

Voilà ce qu'on peut appeler un sacrifice dans les formes.

Madame Argante

Je suis charmée de son procédé.

Angélique

Que je ne veux aimer que vous seule au monde.

Champagne

Et là, là, petit garçon, votre père vous rangera ; donnez-vous patience.

Angélique

Mon père est trop raisonnable, Madame, pour me forcer d'être la victime d'un entêtement comme le vôtre.

Madame Argante

C'est une chose épouvantable, de persécuter de la sorte un enfant, que vous voyez bien qui ne vous aime point.

Champagne

Et fi, fi, Madame, vous devriez rougir, de me le débaucher comme vous faites.

Madame Argante

De vous le débaucher, Madame ? De quels termes vous servez-vous, s'il vous plaît ?

Champagne

Je me sers de termes qui conviennent fort au sujet.

Madame Argante

Je pourrais bien me servir de la seule manière qu'il y a d'y répondre.

Angélique

Ah ! Madame !

Lisette

Ne vous emportez point, Madame, Monsieur le Comte vous vengera lui-même, et Madame sera assez punie de ne le point épouser.

Champagne

Je ne l'épouserais pas, moi ? J'aurai tout fait pour lui ? Dis le contraire, petit ingrat ; dis le contraire. Argent comptant, pierreries, et ma vaisselle même ! J'ai sacrifié tout à tes folles dépenses, et je te souffrirais après cela dans les bras d'une autre ?

Angélique

Hé bien, Madame, sont-ce là des titres pour me forcer à devenir votre époux malgré moi ?

Lisette

Bon ! Si l'on épousait d'obligation toutes celles qui font des extravagances, il y a mille jeunes gens qui auraient plus d'une douzaine de femmes.

Champagne

Je n'ai personne ici dans mes intérêts, mais ton père me fera raison de tes perfidies, je vais te l'amener : tu n'as qu'à l'attendre, tu n'a qu'à l'attendre.

Scène 19

Lisette, Angélique, Madame Argante

Lisette

Nous amener Monsieur votre père ; quelle aubade ! On dit que c'est l'homme du monde le plus extraordinaire.

Angélique

Voilà ce que j'appréhendais le plus, je vous l'avoue.

Madame Argante

Quelles mesures prendrons-nous ?

Angélique

Je ne sais où j'en suis.

Lisette

Il n'y a rien de plus embarrassant.

Madame Argante

Ne peut-on trouver quelque moyen ?

Angélique

Cherche, invente, ma pauvre Lisette.

Lisette

Attendez.

Madame Argante

As-tu imaginé quelque chose ?

Lisette

Il me roule de petits projets dans la tête : un peu de patience.

Madame Argante

Dis-nous vite ce que c'est.

Lisette

Dites-moi un peu, avant toutes choses. Monsieur votre père est-il fort entêté de cette Marquise ?

Angélique

On ne peut pas plus, mais seulement à cause de ma soeur et de ce neveu qui doit l'épouser.

Lisette

Et du bien que la tante assure au neveu.

Angélique

Justement.

Lisette

Nous ne réduirons jamais ce père-là.

Madame Argante

Par quelle raison ?

Lisette

Par la raison que vous n'avez point de neveu à donner à sa fille. Si Monsieur votre fils était un garçon à faire les choses de bonne grâce, encore, on pourrait raisonner sur ce principe. Je crois que le voici ; c'est le hasard qui vous l'amène.

Madame Argante

Sa visite me peine autant que celle de la Marquise.

Scène 20

Éraste, Angélique, Madame Argante, Lisette

Éraste

Il court un bruit dans le monde, Madame, qui ne me paraît point étrange, et je me suis toujours attendu… Mais que vois-je, serait-ce là le beau-père que vous me destinez ?

Angélique

Est-ce vous, Éraste, qui êtes le fils de Madame ?

Madame Argante

Que cela ne vous surprenne point, quoiqu'il paraisse déjà formé, il n'y a rien de plus jeune.

Lisette

Et quoique Madame soit sa mère, elle est aussi jeune que Monsieur son fils.

Éraste

Vous faites un bon choix, Madame, je n'aurai pas lieu de m'en plaindre, apparemment ; et le Comte est trop gros Seigneur, pour se laisser gouverner par l'intérêt.

Madame Argante

Tant que vous serez raisonnable, je ne chercherai point à vous chagriner.

Éraste

J'ai tout lieu de le croire ainsi ; mais la Marquise, Comte, que dira-t-elle ? Vous ne connaissez peut-être pas cette Marquise, Madame, c'est une terrible femme, et qui a de grandes prétentions sur Monsieur le Comte.

Lisette

Nous ne la connaissons pas ? Elle sort d'ici, et Madame votre mère aura grand besoin de vous dans cette affaire.

Éraste

Il n'y a rien que je ne fasse pour l'obliger.

Madame Argante

C'est une folle, qui ne sait ce qu'elle dit.

Lisette

Mais outre la nécessité, Madame, s'il ne consent à épouser la soeur, le frère ne sera point pour vous, sur ma parole.

Madame Argante

Mais à moins que ce ne soit une nécessité indispensable…

Lisette

Mais outre la nécessité, Madame, en la mariant de cette manière, vous n'aurez pas le chagrin que de petits marmots vous appellent ma grand-maman ; et les enfants de Monsieur votre fils ne seront que vos neveux.

Madame Argante

Tu as raison.

Lisette

La rencontre est tout à fait heureuse ; il faut qu'il prenne la place du neveu, vous dis-je.

Éraste

Qu'est-ce que la place du neveu ? Que veux-tu dire ?

Lisette

Oui, du neveu de Madame de la Tribaudière, par exemple : il faudrait que vous prissiez la peine d'épouser une fort aimable personne, qui est la soeur de Monsieur le Comte.

Éraste

La soeur du Comte !

Lisette

Est-ce que vous la connaissez ?

Éraste

Si je la connais !

Lisette

Et vous auriez la bonté d'agréer que dans le Contrat, Madame votre mère vous fît une donation de son bien comme à son beau-frère. Auriez-vous bien la force de vous y résoudre ?

Éraste

Pour faire plaisir à Madame, je ferai tout ce qu'elle voudra.

Lisette

Quelle soumission !

Angélique

Ah ! Voici la Marquise avec mon père.

Scène 21

Merlin, Madame Argante, Champagne, Angélique, Lisette

Merlin

Hé bien, qu'est-ce, où est-il, ce jeune homme ? Et morbleu, Madame, n'ayons point de bruit ensemble : prêtez-moi mon fils pour une demi-heure.

Madame Argante

Que je vous le prête, Monsieur ! Je ne sais pas de quels mauvais contes Madame de la Tribaudière vous a prévenu.

Champagne

Je vous l'avais bien dit, que je l'amènerais.

Madame Argante

Mais je ne suis pas cause de tout le mépris que Monsieur votre fils a pour elle.

Champagne

Vous voyez, Monsieur, comme on me traite.

Merlin

Le mépris ne fait rien à la chose, Madame ; qu'on se méprise, qu'on se déteste, on ne laisse pas souvent de s'épouser. On en vit ensemble plus commodément. Allons, petit drôle, qu'on se range à son devoir.

Angélique

Hé de grâce, mon père !

Merlin

Tu l'épouseras.

Angélique

Ne forcez point mon inclination.

Madame Argante

Je ne lui fais pas dire, comme vous voyez.

Merlin

Il l'épousera, Madame, ou je ne suis pas son père.

Madame Argante

Ne vous rendez pas, Monsieur le Comte.

Merlin

Voici tout à propos Monsieur de Bonnefoi, mon Notaire, comme si je l'avais mandé.

Bas à Merlin.

Lisette

Votre Notaire, Monsieur de Bonnefoi ! C'est bien le nôtre, s'il vous plaît. L'affaire est en bon train, ne fais pas trop le difficile.

Merlin

Tout ira bien, ne te mets pas en peine.

Scène 22

Monsieur De Bonnefoi, Merlin, Madame Argante, Angélique, Champagne, Lisette, Éraste

Monsieur De Bonnefoi

À toute l'honorable compagnie, présente et à venir : salut.

Merlin

Approchez, Monsieur de Bonnefoi, approchez.

Madame Argante

Comment, Monsieur ? Que voulez-vous faire ?

Monsieur De Bonnefoi

J'allais passer chez vous en sortant d'ici, Monsieur. J'ai sur moi vos Contrats tout dressés ; il n'y a que les noms qui sont en blanc.

Merlin

Nous ne tarderons pas à les remplir. Avec votre permission, Madame.

Madame Argante

Comment, Monsieur, vous prétendez passer vos Contrats dans ma maison ? Je ne comprends rien à tout votre procédé.

Merlin

Cela sera fait dans un petit moment.

Madame Argante

Monsieur de Bonnefoi, je déchirerai vos papiers.

Angélique

Hé ! Laissez le faire, Madame ; je me tuerai plutôt que de rien signer contre mon sentiment.

Merlin

Ouais ! Mais voici un petit fripon, qui devient bien rétif.

Champagne

Vous en étonnez-vous ? C'est Madame qui le gâte.

Angélique

Hé, mon père ! Rendez justice à votre choix et au mien. Examinez Madame la Marquise ; je lui demande pardon de parler ainsi devant elle, mais enfin elle m'y réduit ; voyez son air et ses manières, et regardez sans prévention les charmes de Madame.

Madame Argante

Sans vanité, il y a quelque différence.

Merlin

Oui, Madame de la Tribaudière a le visage plus mâle, à ce qu'il me semble.

Angélique

Si vous m'avez donné la vie, ne me la rendez point insupportable.

Merlin

Il m'attendrit !

Lisette

Courage, Monsieur.

Angélique

Hé ! Ne me contraignez point à la passer avec une personne que je ne puis souffrir.

Madame Argante

Qu'il s'énonce agréablement !

Merlin

Oui vraiment, il s'explique au net ; qu'en dites-vous ?

Champagne

Je dis que tout cela ne m'étonne point. Vous me l'avez promis, je le veux avoir, ou votre fille n'aura ni mon bien, ni mon neveu.

Merlin

Ah ! Vous l'aurez, Madame, vous l'aurez. Allons, allons, Monsieur de Bonnefoi, j'ai donné ma parole, elle est inviolable. Écrivez.

Madame Argante

Il fera bien d'aller écrire dans la rue.

Angélique

Hé bien, mon père, si l'établissement de ma soeur est une chose où vous soyez si sensible, il se rencontre ici une aventure merveilleuse.

Merlin

Comment ?

Angélique

Ma soeur aime tendrement le fils de Madame, que vous voyez.

Merlin

Ma fille aime Monsieur !

Angélique

Oui, mon père, et Monsieur est passionnément amoureux d'elle.

Merlin

Ouais ! Mais voici un amour bien prompt, Je n'en avais jamais ouï parler.

Madame Argante

Ni moi non plus, vraiment.

Éraste

Il y a quelque temps, Madame, que je voulus vous ouvrir mon coeur, vous ne voulûtes pas m'écouter.

Madame Argante

Quoi ! C'était elle ?…

Éraste

Elle-même, Madame. Nous en avons parlé cent fois le Comte et moi, sans qu'il sût ce que je vous suis, comme j'ignorais les engagements où il était avec vous.

Merlin

Je ne m'étonne pas que vous les ayez rencontrés tantôt ensemble.

Madame Argante

Mais vraiment, cela est tout à fait extraordinaire.

Merlin

Voilà des incidents qui veulent dire quelque chose, Madame la Marquise.

Champagne

Ce ne sont que des chansons ; mais que Madame fasse pour Monsieur son fils, ce que je suis prête à faire pour mon neveu. Je lui donne soixante mille écus, en faveur de ce mariage.

Lisette

Soixante mille écus !

Angélique

Si jamais je vous fus cher, Madame, il est temps de vous déclarer.

Merlin

Allons, à soixante mille écus ce jeune homme.

Madame Argante

Et moi je donne deux cent mille francs à Éraste.

Éraste

Que j'ai de grâces à vous rendre !

Merlin

À deux cent mille francs, une fois, deux fois ; à deux cent mille francs.

Éraste

Allons, Monsieur de Bonnefoi, remplissez du nom de Madame ; et marquez bien les deux cent mille francs.

Champagne

Il me reste pour deux mille écus…

Merlin

Attendez, Monsieur, voici une enchère. Hé bien, Madame ?

Champagne

Oui, j'ai encore pour deux mille écus de pierreries, que je m'oblige de donner à votre fille.

Lisette

Allons, ferme Madame, il ne faut point laisser aller un si bon marché pour si peu de chose.

Merlin

À deux cent six mille six cent livres, à cause de la passe des écus.

Madame Argante

J'en ai pour plus de vingt mille livres, dont je lui donne la moitié.

Merlin

À deux cent dix mille livres, une fois, deux fois, à deux cent dix mille livres. Écrivez, Monsieur de Bonnefoi, adjugé à la plus offrante. Ne voudriez-vous point y mettre quelque chose de plus ?

Champagne

Oui, Monsieur ! C'est ainsi que vous me tenez ce que vous m'avez promis ?

Merlin

Que voulez-vous que je fasse, Madame ? Je suis engagé de parole avec vous, j'en demeure d'accord ; mais, vous savez que depuis quelque temps, la parole est l'esclave de l'intérêt.

Champagne

Vous n'êtes pas encore où vous pensez ; je l'aurai mort ou vif, et le Chevalier Jumeau mon neveu n'est pas homme à souffrir qu'on fasse un affront de la sorte à sa tante de la Tribaudière.

Scène 23

Éraste, Lisette, Merlin, Madame Argante, Angélique, Monsieur De Bonnefoi

Éraste

Elle sort fort irritée.

Lisette

Vous voilà maîtresse du champ de bataille.

Merlin

Vous voyez comme je rends justice au mérite.

Madame Argante

Je n'ai fait tout ceci que pour vous, M. le Comte.

Angélique

J'y prends autant de part qu'Éraste, je vous assure.

Monsieur De Bonnefoi

Il n'y a plus qu'à signer.

Madame Argante

Allons, Monsieur ?

Monsieur De Bonnefoi

Non, Madame, signez, s'il vous plaît. Ces messieurs ne signeront qu'après la fille.

Merlin

Oui, Madame, c'est la règle.

Madame Argante

Vous savez mieux ces choses que moi.

Merlin

Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine. Hé bien, Monsieur, cela est-il dans les formes ?

Monsieur De Bonnefoi

Il n'est plus question maintenant…

Merlin

Je vous entends. Holà, Comte, accompagnez Monsieur jusqu'au logis ; faites signer votre soeur, et l'amenez ici.

Madame Argante

Il vaut mieux que nous l'allions trouver tous ensemble.

Merlin

Tous ensemble, Madame ? Non pas, s'il vous plaît. Il y a certaines bienséances qu'il est bon d'observer. Je suis rigide en diable, moi, sur la bienséance.

Lisette

Ne vous a-t-on pas dit que c'était l'homme du monde le plus bizarre et le plus capricieux ? Laissez le faire, de peur de quelque inconvénient.

Madame Argante

Il faut vouloir ce que vous voulez ; mais, ne tardez pas, Monsieur le Comte.

Angélique

Je serai de retour dans un moment.

Scène 24

Merlin, Lisette, Madame Argante, Éraste

Merlin

Voilà un petit drôle assez bien tourné, au moins !

Lisette

On n'a que faire de nous le dire.

Merlin

Vous n'avez jamais vu sa soeur ?

Madame Argante

Non, jamais.

Merlin

C'est encore un petit charme ; elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau. N'est-il pas vrai ?

Éraste

C'est la plus adorable personne du monde, et je ne sais, Monsieur, comment vous exprimer…

Merlin

Le plus joli esprit : vous serez charmée d'avoir une belle-soeur comme elle ; car il ne faudra pas la nommer votre bru.

Madame Argante

Non, vraiment.

Merlin

Et je ne prétends pas qu'elle vous appelle sa belle-mère.

Lisette

Cela serait ridicule.

Merlin

Le terme de belle soeur a quelque chose de bien plus agréable à l'oreille.

Madame Argante

Cela me paraît ainsi.

Merlin

Il y a quelque chose de trop sérieux dans l'autre.

Madame Argante

Vous avez raison. Que veut cet homme ?

Scène 25

Merlin, La Fleur, Madame Argante, Lisette, Éraste

Merlin

C'est mon Page, Madame. Le voilà bien essoufflé ?

La Fleur

Ah, Monsieur !

Merlin

Qu'as-tu ?

La Fleur

Monsieur.

Madame Argante

Qu'est-ce qu'il y a ?

La Fleur

Madame de la Tribaudière.

Merlin

Qu'a-t-elle fait ?

La Fleur

Elle enlève Monsieur le Comte.

Madame Argante

Elle enlève Monsieur le Comte ?

Lisette

L'effrontée, enlever un homme ?

La Fleur

Elle a le diable au corps ; elle enlève aussi le Notaire. Elle les guettait au sortir d'ici.

Merlin

Madame de la Tribaudière enlève mon enfant ! Elle l'épousera.

Madame Argante

Comment, Monsieur, elle l'épousera ?

Merlin

Est-ce que vous voudriez l'épouser, vous après un tel affront ?

Madame Argante

Cela ne déshonore point un jeune homme ; il faut faire vos diligences.

Merlin

Elles seraient inutiles, Madame. Cette Madame de la Tribaudière est une étrange femme, et je crains bien qu'on n'ait jamais aucunes nouvelles, ni d'elle ni de mon fils.

Madame Argante

Ah ! Juste Ciel, que dites-vous !

Merlin

Et je suis si désespéré moi-même, que je crois qu'on n'entendra jamais parler du père.

Madame Argante

Je meurs de chagrin. Ne m'abandonnez pas, Lisette. Je vais faire informer de tout ceci.

Merlin

Elle aura peine à trouver des témoins.

Éraste

Que je crains son ressentiment quand elle sera détrompée !

Merlin

Il faudra bien qu'elle prenne patience : ne songez qu'à votre bonheur. Vous allez posséder Angélique, vous devez être content. Je voudrais de tout mon coeur que la compagnie le fût aussi.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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