La Goutte d'Eau
Scène 1
Aniouta
Elle va au fond et ouvre les rideaux. Regardant par la fenêtre.
S'approchant du bureau.
On ouvre la porte de gauche.
Elle se cache derrière un meuble.
entrant avec précaution une bougie à la main
Aniouta
Personne !... Il est remonté dans sa chambre, sans doute... Vite, les rideaux !... Quelle neige ! La steppe est toute blanche. J'en étais sûre... Les bougies brûlées jusqu'au bout... Il a écrit toute la nuit... Et cette façon étrange de me dire bonsoir, hier, après le thé... Pauvre cher tuteur !... Il avait l'air d'être embarrassé... ému même... Oh ! Tout cela n'est pas naturel... il y a quelque chose... quelque chose qui me fait peur... que je veux savoir... que je saurai... Qui vient là. Yvan
Scène 2
Yvan, Aniouta
ayant l'air de chercher quelque chose
Yvan
Voyons... voyons... sur la table, m'a dit le colonel... sur la table... Je ne vois rien.
Aniouta
Que peut-il chercher ?
Yvan
Voilà... Hé ! hé ! Cela pèse son poids !...
Sortant de sa cachette.
Aniouta
La boite de pistolets... plus de doute... Un duel ! Yvan !
Yvan
Sainte Vierge ! Que votre grâce m'a fait peur!
Aniouta
Cette boîte est pour le colonel, n'est-ce pas ?
Yvan
Oui... C'est-à-dire, non... Enfin...
Aniouta
Pose cette boite et écoute-moi ?...
Yvan
Mais... votre grâce...
Yvan pose la botte sur la table.
Aniouta
Obéis-moi, te dis-je ! Le colonel se bat ce matin, n'est-ce pas ?
Yvan
Mais...
Aniouta
Écoute, Yvan... Tu n'as pas oublié les bontés que j'ai toujours eues pour toi ?
Yvan
Oh ! non !... Ma chère bonne maîtresse !... Vous êtes un ange du paradis !
Aniouta
Ni les verres de kwas que je t'ai fait verser à l'office ?
Yvan
Je m'en lèche encore les lèvres !...
Aniouta
Eh bien ! Voici le moment de me prouver ta reconnaissance. Réponds-moi franchement !
Yvan
Mais le colonel saura... Il n'est pas commode le colonel ! - Et si je me lèche souvent les lèvres au souvenir de votre kwas, ma chère petite maîtresse, il m'arrive plus d'une fois aussi de me frotter le dos en pensant à sa cravache.
Aniouta
Il ne saura rien !... Je te le promets !
Yvan
Mais votre Seigneurie...
Aniouta
Laisse là ma Seigneurie, et réponds-moi... Un duel, n'est-ce pas ?
Yvan
Oui.
Aniouta
Avec qui ?
Yvan
Avec le colonel Lomof, des Guides.
Aniouta
Et pourquoi ce duel ?
Yvan
Une dispute.;;
Mouvement d'Yvan.
Aniouta
Au sujet d'une femme ? Dis-moi la vérité.
Yvan
D'une femme! mais non!
Haut.
Aniouta
Ah !... Parle donc alors... Parle vite...
Yvan
Hé bien, hier au soir, au cercle militaire... il était déjà tard, car j'apportais la pelisse du colonel... c'est même comme cela que j'ai tout entendu... il y avait là plusieurs officiers, le vieux général Voronine... qui vient d'avoir sa retraite, comme votre seigneurie le sait... le major Beredew, le capitaine Schwetschinsky.
Aniouta
Au fait !... Au fait !
Yvan
Tous ces messieurs causaient de la dernière guerre du Caucase. Ah ! Une rude guerre, je vous réponds, où j'étais, comme votre Seigneurie le sait, ordonnance du colonel...
Aniouta
Qui !... Oui !... Continue.
Yvan
On causait donc, en fumant, de la guerre du Caucase. quand voici que le colonel Lomof, des Guides, qui jusque-là n'avait presque pas desserré les dents, se mit à parler à tort et à travers de ceci, de cela... et dit que notre régiment, le 28e, un certain jour de bataille, n'avait pas fait tout ce qu'il devait... qu'au lieu de tourner droite, il avait tourné à gauche... Enfin, que sais-je ? Je n'ai pas trop compris, mais j'ai bien senti que c'était une insulte pour nous.... et je ne me suis pas trompé, car à peine eut-il fini de parler que le colonel... Ah ! Ça n'a pas été long !... J'aurais voulu que vous puissiez le voir dans ce moment là... Figurez-vous...
Aniouta
À quelle heure le duel ?
Yvan
À neuf heures.
À Yvan.
Aniouta
Huit heures vingt-cinq ! Le lieu de la rencontre ?
Yvan
Derrière le petit bois, sur la grande route de Moscou.
Aniouta
À quelle distance de la ville ?
Yvan
Cinq verstes environ.
Aniouta
Combien de temps pour y aller en drochky ?
Yvan
Un quart d heure.
Aniouta
Et à pied ?
Yvan
Oh !... Par un temps pareil !... Plus d'une grande demi-heure.
Aniouta
Bien.... Yvan, tu aimes ton maître, n'est-ce pas ?
Yvan
Si je l'aime ! Il m'a sauvé la vie... Tenez, pendant cette guerre du Caucase, justement...
Aniouta
Hé bien !... S'il t'a sauvé la vie, aide-moi à protéger la sienne... Il ne faut pas que ce duel ait lieu !
Yvan
Ce duel ne pas avoir lieu ! Votre seigneurie n'y songe pas !... Une affaire d'honneur ! Pour un militaire, c'est sacré, cela !...
Aniouta
Ce duel n'aura pas lieu, te dis-je, je ne le veux pas...
Yvan
Mais...
Aniouta
Je ne le veux pas !... Où devais-tu porter cette boite ?
Yvan
Dans le drochky.
Aniouta
Est-il attelé, le drochky ?
Yvan
Oui.
Elle lui montre une des fenêtres du fond.
Aniouta
Écoute-moi bien... Porte cette boîte dans le drochky... Ne dis rien il personne et quand le colonel prendra place dans la voiture et que tu seras près de partir, regarde à cette fenêtre...
Yvan
À cette fenêtre ?...
Aniouta
Oui. Si je frappe un coup contre la vitre, tu partiras, et puis, au moment de franchir la porte de la cour, tu jetteras brusquement la voiture contre la grosse borne de pierre.
Yvan
Sainte Vierge ! Mais nous verserons !...
Aniouta
Justement !
Yvan
Mais le drochky se brisera...
Aniouta
C'est ce qu'il faut!
Yvan
Mais le cheval se couronnera.
Aniouta
Tant pis !
Yvan
Mais le colonel se blessera !
Aniouta
Ah ! Par exemple ! Si tu es assez maladroit pour cela !...
Yvan
Mais... mais moi, enfin, ma chère maîtresse, en tombant de mon siège, je me briserai les os !...
Aniouta
C'est bien la peine d'être le premier cocher de Smolensk pour ne pas savoir verser comme il faut !... Voyons, c'est entendu...
Yvan
Mais...
Aniouta
Pas de mais... Un coup à la fenêtre ?...
Yvan
Un coup à la fenêtre...
Aniouta
Et tu verseras ?
Yvan
Et je verserai...
Aniouta
Bien doucement ?
Yvan
Bien doucement !...
Aniouta
Va !... Va vite !...
Il se frotte le dos.
Yvan
Ah !... Pauvre moujik !... Il me semble déjà que la cravache du colonel.
Yvan sort par la gauche.
Aniouta
Mais va donc !...
Scène 3
Aniouta
Écoutant.
Regardant la pendule.
Elle s'assoit sur la chaise-longue, prend un livre sur la table, et a l'air de lire attentivement. Pendant toute la scène suivante, elle ne cesse de regarder la pendule à la dérobée.
Aniouta
Un duel !... J'en étais sûre !... Mais pas pour une femme... Pour une autre !... Ah ! Je ne l'aimerais plus. Ne pas l'aimer !... Qu'ai-je dit ?... Je l'aime donc ?... Eh bien ! Oui !... malgré son titre de tuteur, malgré son indifférence, simulée peut-être !... Malgré tout cela, je l'aime. Je le sens. Je ne l'ai jamais senti comme aujourd'hui. Lui, blessé !... Lui, mort peut-être... mais j'en mourrais, moi ! Une affaire d'honneur ! Un propos malveillant lancé au hasard de la causerie, dans la fumée du cigare... et s'égorger pour cela ! L'honneur... Voilà un grand mot que les hommes ont toujours à la bouche... J'en connais un plus doux que nous autres femmes nous avons dans le coeur. Des pas. Lui sans doute. Plus qu'un quart d heure à moi... Le voici !...
Scène 4
Colonel, Aniouta
Apercevant Aniouta.
À part.
entrant sans la voir
Colonel
Yvan !... Yvan !... Aniouta ! Ah !... J'aurais préféré ne pas la revoir !...
Aniouta
Eh bien, méchant tuteur, vous ne me dites pas bonjour ?
Colonel
Chez moi, de si bonne heure ! Quelle raison ?...
Aniouta
Un article de la Revue des Deux-Mondes.
Colonel
Vous plaisantez ?...
Aniouta
Non pas !... Tenez... C'est cet article-là !... « Les Russes chez eux. » Je l'avais commencé hier soir, il m'avait vivement intéressée et comme j'avais laissé la brochure sur cette table.
Colonel
C'est bien vrai cela ?
Aniouta
Tout ce qu'il y a de plus vrai !...
Colonel
Elle rit !... Elle ne sait rien...
Montrant la revue.
Aniouta
Avez-vous remarqué combien l'on s'occupe de nous en France depuis quelque temps ? Nous sommes tout à fait à la mode sur les bords de la Seine... Nous défrayons le théâtre et le roman. On fait sur nous force études... plus ou moins exactes... Enfin, ces braves Français sont légèrement atteints de russomanie, convenez-en.
Colonel
Plus que dix minutes.
Aniouta
Ah çà ! mais qu'est-ce vous avez, mon cher tuteur. vous paraissez tout agité ce matin... Vous ne pouvez tenir en place.
Colonel
Moi ?
Aniouta
Vous ne m'écoutez pas du tout, vous si attentif d'ordinaire.
À part.
Colonel
Moi !... Ne pas vous écouter... Mais si... chère enfant, mais si... La boite n'est plus là. Yvan l'aura descendue sans doute.
Aniouta
Voyons... Que cherchez-vous à présent ! Savez-vous que je vais me fâcher ?...
Colonel
Ma chère Aniouta...
Aniouta
Asseyez-vous là... que je vous lise cet article.
Colonel
Merci !.. Je l'ai déjà lu...
Aniouta
La moitié des pages n'en est pas coupée.
Colonel
Je l'ai lu au cercle.
Aniouta
C'est cela... au cercle !... comme vous y allez souvent depuis quelque temps à votre vilain cercle... Savez-vous que vous remplissez tout juste envers moi vos devoirs de tuteur ?
Colonel
Par exemple !...
Le colonel regarde l'heure. Léger mouvement d'impatience.
Aniouta
Faut-il vous rappeler ce que vous avez promis à ma respectable tante, la douairière Raïssa Pavlovna, quand elle m'a confiée, moi, pauvre orpheline, à vos soins vigilants ?... « Je serai un second père pour elle, avez-vous dit... Je ne la laisserai jamais seule. Avant six mois je lui aurai trouvé un mari. »
Colonel
Ah ! Vous vous plaignez.
Aniouta
Je ne me plains pas... Je constate seulement. Or, voilà plus d'un an que nous avons quitté Pétersbourg... plus d'un an que nous tenons garnison dans cette triste résidence de Smolensk, la plus affreuse ville de l'Empire... Vous allez presque tous les soirs votre cercle. J'ai vingt-trois ans... et vous ne m'avez pas encore montré le plus petit prétendant ! Convenez.
Colonel
Non, c'est cela qui vous blesse ? Demain, je vous en présenterai dix.
Aniouta
Et ce sera peut-être un onzième que j'aimerai mieux.
Colonel
Vous aimez quelqu'un ?
Aniouta
Est-ce que je l'ai dit ?
Colonel
Voyons, ma chère Aniouta... Parlez-moi franchement... je veux avant toute chose que vous soyez heureuse... Je tiens à savoir maintenant plus que jamais...
Aniouta
Une confession ?
Colonel
Non. un tout petit aveu, seulement.
Aniouta
Soit !... Alors asseyez-vous là !
Colonel
Plus que cinq minutes !...
Aniouta
Eh bien ?
Colonel
Voyons vite !...
Aniouta
Savez-vous, cher tuteur, que c'est bien embarrassant ce que vous me demandez là... Aidez-moi.
Colonel
Ne disiez-vous pas que vous aimez quelqu'un ?
Aniouta
Eh bien, oui !...
Haut.
Colonel
Ah ! Qui est-ce ?
Aniouta
Allons !... Bon !... Tout de suite... comme cela, vous dire... cherchez un peu...
Colonel
Mais je ne pourrai jamais deviner...
Aniouta
Si fait, vous le pourrez.
Colonel
Je le connais donc ?...
Se reprenant.
Aniouta
Beaucoup, beaucoup. Mais mal !
Colonel
J'y suis !
Aniouta
Ça m'étonnerait !
Se levant.
Colonel
Votre cousin Serge !... J'en étais sûr ! Il valse si bien ! Il conduit si admirablement le cotillon !... Il a de si jolies petites moustaches !...
Aniouta
Comme il s'anime.
Colonel
Ah !... Je ne m'étonne plus à présent que ce soit lui qui...
Aniouta
Je vous ferai remarquer que je n'ai rien dit !...
Colonel
Un autre, alors ?...
Aniouta
Probablement !
Regardant l'heure, à part.
Il se lève.
Colonel
Un autre. Moins le quart. Maudit duel. m'en aller au moment ou je vais savoir.
Haut.
Aniouta
Moins le quart... c'est l'heure. Eh bien ! Qu'est-ce qui vous prend ?
À part.
Haut.
Colonel
Moi ? . rien ! Cinq minutes encore. Je crèverai le cheval, voilà tout !... Voyons,ma chère Aniouta, ce que je vous demande est sérieux. Des circonstances que je ne puis vous expliquer m'obligent à insister auprès de vous, maintenant plus que jamais. Le nom de celui que vous aimez ?...
Aniouta
Eh bien.
Colonel
Eh bien a-t-elle?
Aniouta
Eh bien, mon cher tuteur, écoutez-moi... mais d'abord, promettez-moi une chose.
Colonel
Laquelle ?.
Aniouta
De donner votre consentement !...
Haut.
Colonel
Mon consentement. Oui... oui... oui... Mais dis-le ce nom ! Veux-tu le dire ?
Aniouta
Ah !... Enfin !.. Vous m'avez tutoyée. Jamais vous n'étiez resté si longtemps sans le faire. Quand vous me dites vous, comme tout il l'heure, il me semble que vous êtes fâché contre moi...
Colonel
Décidément, tu ne veux pas parler...
Aniouta
Si... mais enfin, on ne peut pas dire qui l'on aime ainsi... tout d'un coup... comme on commanderait un chapeau... Laissez-moi le temps...
Regardant l'heure, à part.
Colonel
Le temps... le temps... Moins dix ! Allons, il faut partir.
Aniouta
Qu'est-ce qui vous prend encore ?.
Colonel
Je suis obligé de vous quitter, ma chère Aniouta...
Aniouta
Tout de suite ?
Colonel
Oui... Un rendez-vous, une affaire.
Aniouta
Plus intéressante sans doute que tout ce que je pourrais vous dire...
Colonel
Aniouta !...
Aniouta
Allez !... Mon cher tuteur, allez !... Mais vous me permettrez à l'avenir de garder pour moi un secret si peu important à vos yeux, que vous ne pouvez trouver cinq minutes pour l'entendre.
Colonel
Vous êtes cruelle... Voyons ! Un mot... un simple mot.
Aniouta
Non... quand vous reviendrez.
Colonel
Quand je reviendrai...
Aniouta
Sans doute !
Affirmatif.
Colonel
Eh bien ! Oui, quand je reviendrai. Et je reviendrai...
Haut.
Aniouta
Je l'espère bien ! Au revoir !
Sortant rapidement.
Colonel
Non !... Comme cela !... Au revoir!
Scène 5
Aniouta
Elle va regarder à la fenêtre.
Elle frappe contre la vitre.
Dans la coulisse bruit de grelots, qui cesse brusquement. Elle ferme les yeux et se recule.
Elle tombe sur un siège. Silence. Relevant la tête.
Se levant et faisant un pas vers la fenêtre.
S'arrêtant.
Elle se dirige vers la fenêtre. Bruit de voix à la porte de droite.
Aniouta
Comme il m'a embrassée... Je ne vois plus clair... Mon Dieu !... Serait-ce vrai ?... M'aimerait-il ?... Voyons !... voyons !... Ne perdons pas la tête... Je ne veux pas qu'on me le tue... Le voilà, il monte dans le drochky... Yvan regarde par ici... Il attend le signal... Allons !... Il le faut... Il part.... Il s'approche de la porte... Ah ! Je ne peux pas... Je ne peux pas !... Rien !... Je n'entends plus rien... Il est blessé peut-être....et par ma faute !... Je veux... Je veux voir... Ah !... Je ne peux pas... pourtant, s'il a besoin de moi. Allons ! Allons ! Du courage ! Sa voix !... J'entends sa voix ! C'est lui...
Scène 6
Colonel, Yvan, Aniouta
Colonel
Animal !
Yvan
Grâce !
Colonel
Triple butor !
Yvan
Mon colonel...
Aniouta
Pardonnez à ce pauvre Yvan !
Colonel
Verser ainsi, comme un imbécile!
Yvan
Aïe !
Colonel
Briser le drochky !
Yvan
Aïe !
Colonel
Casser la jambe du cheval !
Le colonel lâche Yvan.
Yvan
Aïe !
Aniouta
Vous n'êtes pas blessé ?
Colonel
Non !... Rien... Quelque chose là... dans le poignet.
Aniouta
Et toi, mon pauvre Yvan ?
S'avançant vers Yvan.
Colonel
Je vous conseille de le plaindre. Animal !
Yvan
Grâce !... Que votre Seigneurie.
À Yvan.
Colonel
Neuf heures !... Allons, il ne s'agit pas de pleurer. Relève-toi !... Tu vas courir chez le major.
Yvan
Oui, mon colonel.
Colonel
Tu lui demanderas son cheval.
Yvan
Mais...
Colonel
Mais... quoi ?
Yvan
Votre Seigneurie sait bien que le cheval du major est malade !
Colonel
C'est vrai va demander celui du capitaine Stepanytch, alors
Yvan
Il est à la manoeuvre !
Colonel
Eh bien, va au diable ! Mais il me faut un cheval ici dans dix minutes, coûte que coûte.
Yvan
Oui, mon colonel !
Aniouta
Je te défends d'amener le cheval, entends-tu ?
Yvan
Oui, Votre Grâce.
Colonel
Si dans dix minutes le cheval n'est pas là, je te rouerai de coups de cravache !
Yvan
Oui, mon colonel !
Aniouta
Ne reviens que dans une demi-heure et je t'inonderai de kwas !
Yvan
Oui, Votre Grâce !
Colonel
Veux-tu bien te dépêcher, animal !... Et souviens-toi de ce que je t'ai dit!
Aniouta
Fais ce que j'ai commandé, ou sinon.
Yvan
Pauvre moujik !... Pauvre moujik !...
Scène 7
Colonel, Aniouta
Colonel
La bête brute !... Verser ainsi, contre une borne qu'il a déjà tournée plus de cent fois ! C'est à croire qu'il l'a fait exprès !
Aniouta
Exprès !... Quelle idée ! Voyons ! Calmez-vous !
Colonel
Me calmer, quand il est plus de neuf heures, quand...
Aniouta
Eh bien !... On vous attendra un peu... Voilà tout!
Il fait un mouvement brusque du bras gauche.
Colonel
M'attendre !... M'attendre !... Mais vous ne savez pas. Aïe !...
Elle lui relève sa manche.
Aniouta
Vous souffrez... Laissez-moi voir ce que vous avez... Le poignet gauche, n'est-ce pas ?...
Colonel
Heureusement !... Sans cela...
Aniouta
Quoi donc ?
Colonel
Rien...
Elle mouille son mouchoir.
Elle entortille son mouchoir au tour du poignet du colonel.
Aniouta
Il est tout enflé... Vite, vite un peu d'eau. Laissez-moi faire...
Colonel
Chère petite !...
Elle lui verse un verre d'eau et le lui donne.
Aniouta
Voilà qui est fait... Buvez un peu, maintenant.
Colonel
Comme ta main tremble !
Aniouta
Êtes-vous mieux?
Il fait mine de sortir.
Colonel
Oui !... Tout à fait bIen... et je vais.
Aniouta
Mais mon Dieu !... Restez donc un peu tranquille !... Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez raisonnable ?... Vous resteriez ici, au coin du feu, sur cette chaise-longue.
Colonel
Impossible !... Il faut que je sorte.
Aniouta
C'est donc une affaire bien importante ?
Colonel
Oui.
Aniouta
Impossible à remettre ?
Colonel
Oui.
Aniouta
Je ne puis vous y remplacer ?
Regardant l'heure.
Colonel
Non !... Neuf heures dix... et ce maudit Yvan qui ne revient pas !
Aniouta
Laissez-lui le temps, au moins !
Colonel
Ah ! Il paiera cher sa maladresse, je vous en réponds !... Si vous pouviez savoir ce que ce rendez-vous manqué...
Aniouta
Vous raconterez l'accident... et l'on comprendra.
Brusquement.
Colonel
On ne comprendra pas, on ne devra pas comprendre... Allons !... Allons !... Je n'y puis tenir... puisque Yvan ne revient pas, j'irai à pied, voilà tout...
Aniouta
A pied ?... Par un temps pareil !...
Colonel
Il le faut.... Adieu !...
Aniouta
Je vous en prie... Je vous en supplie...
Colonel
Ne me retiens pas, mon enfant...
Aniouta
Si ! Je vous retiendrai... car je devine tout, à présent... Vous m'avez trompée... Vous allez vous battre !
Colonel
Moi ?...
Aniouta
Jurez-moi que non.
Colonel
Eh bien !... Oui, je vais me battre... Tu le vois, il faut que je parte... Laisse-moi.
Aniouta
Non !
Colonel
Mais tu ne comprends donc pas qu'il s'agit de mon honneur ?
Aniouta
Il s'agit aussi de votre vie... Vous la devez à votre pays.
Colonel
Je l'ai risquée vingt fois pour lui !... Je suis bien libre d'en disposer à mon gré, maintenant !
Aniouta
Songez aux affections qui vous entourent...
Colonel
Tu sais bien que je suis seul !...
Aniouta
Seul !... Et moi, vous m'oubliez donc ?...
Colonel
Toi...
Le colonel se dégage et fait un mouvement pour sortir. Aniouta se jetant dans ses bras.
Aniouta
Oui... moi... Ne partez pas. Je vous aime !...
Il la porte sur la chaise-longue.
il trempe son mouchoir dans l'eau et le lui met sur les tempes.
Lui prenant la main.
Se levant.
Il va pour sonner.
Colonel
Aniouta !... Ciel !.. Elle se trouve mal !.. Il ne manquait plus que cela ! Vite ! Vite !... Un peu d'eau... Pauvre petite ! Comme elle est pâle... M'aimer ?... Qu'a-t-elle dit ?... M'aimer ?... Alors que moi-même... Allons !... Je suis fou ! Sa main est toute froide, sa chère petite main.... mais elle ne revient pas à elle... J'ai peur moi ! Quelqu'un, vite !.. Quelqu'un !...
Aniouta
Ah !...
Colonel
Elle a soupiré... Elle a parlé... Aniouta !...
Aniouta
C'est vous, cher tuteur ?
Colonel
Oui... Comment te sens-tu?
Se souvenant et se cachant la figure des deux mains.
Aniouta
Mieux... Mais, qu'est-il donc arrivé ?... Oh !...
Il lui donne un verre d'eau.
Colonel
Calme-toi, mon enfant, calme-toi... Bois un peu.
Elle boit.
Aniouta
Comme votre main tremble ! C'est vous l'infirmière, maintenant... Merci.
Colonel
Neuf heures vingt !... Allons !... C'était écrit...
Aniouta
Neuf heures vingt !... J'ai gagné !...
Colonel
Comment va-t-on ?
Aniouta
Tout à fait bien... Et votre poignet ?
Colonel
Oh ! Moi !... Peu importe, à présent !
Aniouta
Vous ne vous battez plus ?
Colonel
C'est-à-dire qu'on ne se bat plus avec moi !
Aniouta
Qu'entendez-vous par là ?
Colonel
J'entends, ma chère petite, que le colonel Petrowschkofï... Mais vous n'avez pas besoin de savoir cela !
Aniouta
Si !... Je veux le savoir!
Colonel
Je vous disais tout à l'heure, que mon honneur était en jeu, n'est-ce pas ?... Eh bien ! J'ai perdu la partie, voila tout !
Aniouta
Je ne vous comprends pas.
Colonel
Vous me comprendrez la première fois que vous sortirez à mon bras, quand vous apercevrez les gens qui me saluaient hier, détourner la tête en passant à mon côté ; vous me comprendrez quand vous saurez que j'ai perdu le droit de porter l'uniforme et qu'aujourd'hui même, je vais envoyer ma démission à l'Empereur.
Aniouta
Comment ! Vous êtes...
Colonel
Je suis déshonoré... Il faut voir les choses telles qu'elles sont !
Aniouta
Mon Dieu !... Mon Dieu ! Mais ce n'est pas possible !... Pour cela !...
Colonel
Eh oui !... Pour cela !... Les lois de l'honneur sont sévères, mon enfant, mais il faut qu'elles le soient, car elles protègent un dépôt sacré !
Aniouta
Et c'est moi qui suis la cause.
Colonel
Toi ! Pauvre chère enfant !... Je ne t'en veux pas, va !...
Aniouta
C'est que vous ignorez à quel point je suis coupable !... Ce duel, je savais qu'il devait avoir lieu.
Colonel
Tu le savais ?
Aniouta
Oui... et j'ai fait tout au monde pour l'empêcher... j'ai employé tous les moyens pour vous retenir... C'est moi.
Colonel
C'est toi ?...
Aniouta
C'est moi qui ai dit à Yvan de faire verser le drochky...
Colonel
Aniouta !...
Aniouta
Eh !... Oui ! C'est moi !... Pouvais-je supposer que nous en arriverions à des conséquences pareilles ?... Ces lois terribles de l'honneur qui existent entrent les hommes, est-ce que je les connais, moi ? Ah ! Folle que je suis ! En voulant vous sauver, c'était moi que je perdais !... Déshonoré !... Vous ! Et par moi !... Jamais vous ne me pardonnerez.
Colonel
Aniouta !
Aniouta
Ah ! Tenez je comprends tout maintenant... s'il en est temps encore, réparez le mal que j'ai fait... Allez vous battre !...
Colonel
Brave enfant !
Scène 8
Yvan, Colonel, Aniouta
Yvan
Une lettre pour vous, Colonel.
Colonel
Tu vois bien, il est trop tard !...
Regardant la signature.
Aniouta
Qui sait ?... Du général Voronine.
Colonel
Lis, toi !...
Aniouta
« Mon cher colonel, au moment où je vous écris, votre adversaire a dans la jambe gauche une balle qui le gêne fort... »
Colonel
Que signifie ?...
Aniouta
« Excusez-moi de vous avoir privé du plaisir de la lui » envoyer vous-même. mais j'étais votre général de brigade au Caucase, et l'insulte d'hier soir s'adressait autant à moi qu'à vous. Vous deviez vous battre à neuf heures avec le colonel Lomof ; je me suis battu avec lui à huit heures. Mis tout récemment à la retraite, j'en avais le droit. »
Yvan
Ah ! C'est bien, cela !
Aniouta
« Je ne vous en ai rien dit, car j'étais décidé à ne pas céder, et nous aurions peut-être été obligés de nous battre tous les deux pour savoir lequel de nous se battrait avec l'autre... Ce qui eût été absurde... »
Yvan
Je crois bien !
Aniouta
« Pardon de vous avoir ainsi coupé le duel sous le pied, et croyez-moi bien votre. » Le brave général ! Comme je l'embrasserais !
Aniouta va pour l'embrasser, puis s'arrête, rougissante.
Colonel
Petite folle ! Et moi ?... Eh bien...
Aniouta
Je n'ose plus maintenant !...
Colonel
Maintenant ?... Oui ! Ce gros aveu... Allons, parle franc ! Tu savais que j'allais me battre... C'était un moyen de me retenir, pas autre chose...
Aniouta
Croyez-vous ?
Colonel
Je crois, ma chère Aniouta, que je suis votre tuteur, que j'ai quarante ans, vous vingt-trois. et que votre tante la douairière Raïssa Pavlovna serait très étonnée et très peu contente si elle apprenait que ce mari que je m'étais engagé à vous présenter.
Aniouta
Yvan !
Yvan
Votre Seigneurie ?
Aniouta
Réponds franchement. Qu'est-ce que tu détestes le plus au monde ?
Yvan
Les coups de cravache !
Aniouta
Et qu'est-ce que tu aimes le mieux ?
Yvan
Le kwas !
Coup d'oeil d'intelligence d'Aniouta.
Aniouta
Et dans quelle circonstance un brave moujik boit-il le plus de kwas ?
Yvan
Le jour du mariage de son maître... à sa santé !...
Joyeusement.
À Aniouta.
Il va pour l'embrasser, s'arrêtant.
Colonel
Yvan !... Eh bien oui !... Tu as raison !... Chère Aniouta, je comprends maintenant ce que je n'osais m'avouer à moi-même... Je t'aime.
Aniouta
Eh bien ?...
Lui baisant respectueusement la main.
Colonel
C'est moi qui n'ose plus maintenant. Je vous aime, Madame !
Elle s'appuie sur sa poitrine.
Aniouta
Ô mon cher, cher ami ! Béni soit maintenant ce duel manqué !... Nos deux coeurs étaient pleins... C'est lui qui les a fait déborder... comme la goutte d eau fait déborder le vase.
Montrant le colonel et Aniouta.
Yvan
Eh bien, vrai, ce n'était pas la peine de briser une voiture, de casser la jambe d'un cheval et de risquer ses os. Quand on pouvait commencer par là !