Comédie · 1882

La goutte d’eau

de Jacques Normand

Représentation
≈ 25 min
Distribution
distribution libre
Répliques
305
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Aniouta N 140 ≈ 14 min 8
Colonel N 104 ≈ 7 min 4
Yvan N 61 ≈ 4 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Goutte d'Eau
Aniouta
Colonel absentabsentabsentabsent
Yvan absentabsentabsentabsentabsent
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La Goutte d'Eau

Scène 1

Aniouta

Elle va au fond et ouvre les rideaux. Regardant par la fenêtre.

S'approchant du bureau.

On ouvre la porte de gauche.

Elle se cache derrière un meuble.

entrant avec précaution une bougie à la main

Aniouta

Personne !... Il est remonté dans sa chambre, sans doute... Vite, les rideaux !... Quelle neige ! La steppe est toute blanche. J'en étais sûre... Les bougies brûlées jusqu'au bout... Il a écrit toute la nuit... Et cette façon étrange de me dire bonsoir, hier, après le thé... Pauvre cher tuteur !... Il avait l'air d'être embarrassé... ému même... Oh ! Tout cela n'est pas naturel... il y a quelque chose... quelque chose qui me fait peur... que je veux savoir... que je saurai... Qui vient là. Yvan

Scène 2

Yvan, Aniouta

ayant l'air de chercher quelque chose

Yvan

Voyons... voyons... sur la table, m'a dit le colonel... sur la table... Je ne vois rien.

Aniouta

Que peut-il chercher ?

Yvan

Voilà... Hé ! hé ! Cela pèse son poids !...

Sortant de sa cachette.

Aniouta

La boite de pistolets... plus de doute... Un duel ! Yvan !

Yvan

Sainte Vierge ! Que votre grâce m'a fait peur!

Aniouta

Cette boîte est pour le colonel, n'est-ce pas ?

Yvan

Oui... C'est-à-dire, non... Enfin...

Aniouta

Pose cette boite et écoute-moi ?...

Yvan

Mais... votre grâce...

Yvan pose la botte sur la table.

Aniouta

Obéis-moi, te dis-je ! Le colonel se bat ce matin, n'est-ce pas ?

Yvan

Mais...

Aniouta

Écoute, Yvan... Tu n'as pas oublié les bontés que j'ai toujours eues pour toi ?

Yvan

Oh ! non !... Ma chère bonne maîtresse !... Vous êtes un ange du paradis !

Aniouta

Ni les verres de kwas que je t'ai fait verser à l'office ?

Yvan

Je m'en lèche encore les lèvres !...

Aniouta

Eh bien ! Voici le moment de me prouver ta reconnaissance. Réponds-moi franchement !

Yvan

Mais le colonel saura... Il n'est pas commode le colonel ! - Et si je me lèche souvent les lèvres au souvenir de votre kwas, ma chère petite maîtresse, il m'arrive plus d'une fois aussi de me frotter le dos en pensant à sa cravache.

Aniouta

Il ne saura rien !... Je te le promets !

Yvan

Mais votre Seigneurie...

Aniouta

Laisse là ma Seigneurie, et réponds-moi... Un duel, n'est-ce pas ?

Yvan

Oui.

Aniouta

Avec qui ?

Yvan

Avec le colonel Lomof, des Guides.

Aniouta

Et pourquoi ce duel ?

Yvan

Une dispute.;;

Mouvement d'Yvan.

Aniouta

Au sujet d'une femme ? Dis-moi la vérité.

Yvan

D'une femme! mais non!

Haut.

Aniouta

Ah !... Parle donc alors... Parle vite...

Yvan

Hé bien, hier au soir, au cercle militaire... il était déjà tard, car j'apportais la pelisse du colonel... c'est même comme cela que j'ai tout entendu... il y avait là plusieurs officiers, le vieux général Voronine... qui vient d'avoir sa retraite, comme votre seigneurie le sait... le major Beredew, le capitaine Schwetschinsky.

Aniouta

Au fait !... Au fait !

Yvan

Tous ces messieurs causaient de la dernière guerre du Caucase. Ah ! Une rude guerre, je vous réponds, où j'étais, comme votre Seigneurie le sait, ordonnance du colonel...

Aniouta

Qui !... Oui !... Continue.

Yvan

On causait donc, en fumant, de la guerre du Caucase. quand voici que le colonel Lomof, des Guides, qui jusque-là n'avait presque pas desserré les dents, se mit à parler à tort et à travers de ceci, de cela... et dit que notre régiment, le 28e, un certain jour de bataille, n'avait pas fait tout ce qu'il devait... qu'au lieu de tourner droite, il avait tourné à gauche... Enfin, que sais-je ? Je n'ai pas trop compris, mais j'ai bien senti que c'était une insulte pour nous.... et je ne me suis pas trompé, car à peine eut-il fini de parler que le colonel... Ah ! Ça n'a pas été long !... J'aurais voulu que vous puissiez le voir dans ce moment là... Figurez-vous...

Aniouta

À quelle heure le duel ?

Yvan

À neuf heures.

À Yvan.

Aniouta

Huit heures vingt-cinq ! Le lieu de la rencontre ?

Yvan

Derrière le petit bois, sur la grande route de Moscou.

Aniouta

À quelle distance de la ville ?

Yvan

Cinq verstes environ.

Aniouta

Combien de temps pour y aller en drochky ?

Yvan

Un quart d heure.

Aniouta

Et à pied ?

Yvan

Oh !... Par un temps pareil !... Plus d'une grande demi-heure.

Aniouta

Bien.... Yvan, tu aimes ton maître, n'est-ce pas ?

Yvan

Si je l'aime ! Il m'a sauvé la vie... Tenez, pendant cette guerre du Caucase, justement...

Aniouta

Hé bien !... S'il t'a sauvé la vie, aide-moi à protéger la sienne... Il ne faut pas que ce duel ait lieu !

Yvan

Ce duel ne pas avoir lieu ! Votre seigneurie n'y songe pas !... Une affaire d'honneur ! Pour un militaire, c'est sacré, cela !...

Aniouta

Ce duel n'aura pas lieu, te dis-je, je ne le veux pas...

Yvan

Mais...

Aniouta

Je ne le veux pas !... Où devais-tu porter cette boite ?

Yvan

Dans le drochky.

Aniouta

Est-il attelé, le drochky ?

Yvan

Oui.

Elle lui montre une des fenêtres du fond.

Aniouta

Écoute-moi bien... Porte cette boîte dans le drochky... Ne dis rien il personne et quand le colonel prendra place dans la voiture et que tu seras près de partir, regarde à cette fenêtre...

Yvan

À cette fenêtre ?...

Aniouta

Oui. Si je frappe un coup contre la vitre, tu partiras, et puis, au moment de franchir la porte de la cour, tu jetteras brusquement la voiture contre la grosse borne de pierre.

Yvan

Sainte Vierge ! Mais nous verserons !...

Aniouta

Justement !

Yvan

Mais le drochky se brisera...

Aniouta

C'est ce qu'il faut!

Yvan

Mais le cheval se couronnera.

Aniouta

Tant pis !

Yvan

Mais le colonel se blessera !

Aniouta

Ah ! Par exemple ! Si tu es assez maladroit pour cela !...

Yvan

Mais... mais moi, enfin, ma chère maîtresse, en tombant de mon siège, je me briserai les os !...

Aniouta

C'est bien la peine d'être le premier cocher de Smolensk pour ne pas savoir verser comme il faut !... Voyons, c'est entendu...

Yvan

Mais...

Aniouta

Pas de mais... Un coup à la fenêtre ?...

Yvan

Un coup à la fenêtre...

Aniouta

Et tu verseras ?

Yvan

Et je verserai...

Aniouta

Bien doucement ?

Yvan

Bien doucement !...

Aniouta

Va !... Va vite !...

Il se frotte le dos.

Yvan

Ah !... Pauvre moujik !... Il me semble déjà que la cravache du colonel.

Yvan sort par la gauche.

Aniouta

Mais va donc !...

Scène 3

Aniouta

Écoutant.

Regardant la pendule.

Elle s'assoit sur la chaise-longue, prend un livre sur la table, et a l'air de lire attentivement. Pendant toute la scène suivante, elle ne cesse de regarder la pendule à la dérobée.

Aniouta

Un duel !... J'en étais sûre !... Mais pas pour une femme... Pour une autre !... Ah ! Je ne l'aimerais plus. Ne pas l'aimer !... Qu'ai-je dit ?... Je l'aime donc ?... Eh bien ! Oui !... malgré son titre de tuteur, malgré son indifférence, simulée peut-être !... Malgré tout cela, je l'aime. Je le sens. Je ne l'ai jamais senti comme aujourd'hui. Lui, blessé !... Lui, mort peut-être... mais j'en mourrais, moi ! Une affaire d'honneur ! Un propos malveillant lancé au hasard de la causerie, dans la fumée du cigare... et s'égorger pour cela ! L'honneur... Voilà un grand mot que les hommes ont toujours à la bouche... J'en connais un plus doux que nous autres femmes nous avons dans le coeur. Des pas. Lui sans doute. Plus qu'un quart d heure à moi... Le voici !...

Scène 4

Colonel, Aniouta

Apercevant Aniouta.

À part.

entrant sans la voir

Colonel

Yvan !... Yvan !... Aniouta ! Ah !... J'aurais préféré ne pas la revoir !...

Aniouta

Eh bien, méchant tuteur, vous ne me dites pas bonjour ?

Colonel

Chez moi, de si bonne heure ! Quelle raison ?...

Aniouta

Un article de la Revue des Deux-Mondes.

Colonel

Vous plaisantez ?...

Aniouta

Non pas !... Tenez... C'est cet article-là !... « Les Russes chez eux. » Je l'avais commencé hier soir, il m'avait vivement intéressée et comme j'avais laissé la brochure sur cette table.

Colonel

C'est bien vrai cela ?

Aniouta

Tout ce qu'il y a de plus vrai !...

Colonel

Elle rit !... Elle ne sait rien...

Montrant la revue.

Aniouta

Avez-vous remarqué combien l'on s'occupe de nous en France depuis quelque temps ? Nous sommes tout à fait à la mode sur les bords de la Seine... Nous défrayons le théâtre et le roman. On fait sur nous force études... plus ou moins exactes... Enfin, ces braves Français sont légèrement atteints de russomanie, convenez-en.

Colonel

Plus que dix minutes.

Aniouta

Ah çà ! mais qu'est-ce vous avez, mon cher tuteur. vous paraissez tout agité ce matin... Vous ne pouvez tenir en place.

Colonel

Moi ?

Aniouta

Vous ne m'écoutez pas du tout, vous si attentif d'ordinaire.

À part.

Colonel

Moi !... Ne pas vous écouter... Mais si... chère enfant, mais si... La boite n'est plus là. Yvan l'aura descendue sans doute.

Aniouta

Voyons... Que cherchez-vous à présent ! Savez-vous que je vais me fâcher ?...

Colonel

Ma chère Aniouta...

Aniouta

Asseyez-vous là... que je vous lise cet article.

Colonel

Merci !.. Je l'ai déjà lu...

Aniouta

La moitié des pages n'en est pas coupée.

Colonel

Je l'ai lu au cercle.

Aniouta

C'est cela... au cercle !... comme vous y allez souvent depuis quelque temps à votre vilain cercle... Savez-vous que vous remplissez tout juste envers moi vos devoirs de tuteur ?

Colonel

Par exemple !...

Le colonel regarde l'heure. Léger mouvement d'impatience.

Aniouta

Faut-il vous rappeler ce que vous avez promis à ma respectable tante, la douairière Raïssa Pavlovna, quand elle m'a confiée, moi, pauvre orpheline, à vos soins vigilants ?... « Je serai un second père pour elle, avez-vous dit... Je ne la laisserai jamais seule. Avant six mois je lui aurai trouvé un mari. »

Colonel

Ah ! Vous vous plaignez.

Aniouta

Je ne me plains pas... Je constate seulement. Or, voilà plus d'un an que nous avons quitté Pétersbourg... plus d'un an que nous tenons garnison dans cette triste résidence de Smolensk, la plus affreuse ville de l'Empire... Vous allez presque tous les soirs votre cercle. J'ai vingt-trois ans... et vous ne m'avez pas encore montré le plus petit prétendant ! Convenez.

Colonel

Non, c'est cela qui vous blesse ? Demain, je vous en présenterai dix.

Aniouta

Et ce sera peut-être un onzième que j'aimerai mieux.

Colonel

Vous aimez quelqu'un ?

Aniouta

Est-ce que je l'ai dit ?

Colonel

Voyons, ma chère Aniouta... Parlez-moi franchement... je veux avant toute chose que vous soyez heureuse... Je tiens à savoir maintenant plus que jamais...

Aniouta

Une confession ?

Colonel

Non. un tout petit aveu, seulement.

Aniouta

Soit !... Alors asseyez-vous là !

Colonel

Plus que cinq minutes !...

Aniouta

Eh bien ?

Colonel

Voyons vite !...

Aniouta

Savez-vous, cher tuteur, que c'est bien embarrassant ce que vous me demandez là... Aidez-moi.

Colonel

Ne disiez-vous pas que vous aimez quelqu'un ?

Aniouta

Eh bien, oui !...

Haut.

Colonel

Ah ! Qui est-ce ?

Aniouta

Allons !... Bon !... Tout de suite... comme cela, vous dire... cherchez un peu...

Colonel

Mais je ne pourrai jamais deviner...

Aniouta

Si fait, vous le pourrez.

Colonel

Je le connais donc ?...

Se reprenant.

Aniouta

Beaucoup, beaucoup. Mais mal !

Colonel

J'y suis !

Aniouta

Ça m'étonnerait !

Se levant.

Colonel

Votre cousin Serge !... J'en étais sûr ! Il valse si bien ! Il conduit si admirablement le cotillon !... Il a de si jolies petites moustaches !...

Aniouta

Comme il s'anime.

Colonel

Ah !... Je ne m'étonne plus à présent que ce soit lui qui...

Aniouta

Je vous ferai remarquer que je n'ai rien dit !...

Colonel

Un autre, alors ?...

Aniouta

Probablement !

Regardant l'heure, à part.

Il se lève.

Colonel

Un autre. Moins le quart. Maudit duel. m'en aller au moment ou je vais savoir.

Haut.

Aniouta

Moins le quart... c'est l'heure. Eh bien ! Qu'est-ce qui vous prend ?

À part.

Haut.

Colonel

Moi ? . rien ! Cinq minutes encore. Je crèverai le cheval, voilà tout !... Voyons,ma chère Aniouta, ce que je vous demande est sérieux. Des circonstances que je ne puis vous expliquer m'obligent à insister auprès de vous, maintenant plus que jamais. Le nom de celui que vous aimez ?...

Aniouta

Eh bien.

Colonel

Eh bien a-t-elle?

Aniouta

Eh bien, mon cher tuteur, écoutez-moi... mais d'abord, promettez-moi une chose.

Colonel

Laquelle ?.

Aniouta

De donner votre consentement !...

Haut.

Colonel

Mon consentement. Oui... oui... oui... Mais dis-le ce nom ! Veux-tu le dire ?

Aniouta

Ah !... Enfin !.. Vous m'avez tutoyée. Jamais vous n'étiez resté si longtemps sans le faire. Quand vous me dites vous, comme tout il l'heure, il me semble que vous êtes fâché contre moi...

Colonel

Décidément, tu ne veux pas parler...

Aniouta

Si... mais enfin, on ne peut pas dire qui l'on aime ainsi... tout d'un coup... comme on commanderait un chapeau... Laissez-moi le temps...

Regardant l'heure, à part.

Colonel

Le temps... le temps... Moins dix ! Allons, il faut partir.

Aniouta

Qu'est-ce qui vous prend encore ?.

Colonel

Je suis obligé de vous quitter, ma chère Aniouta...

Aniouta

Tout de suite ?

Colonel

Oui... Un rendez-vous, une affaire.

Aniouta

Plus intéressante sans doute que tout ce que je pourrais vous dire...

Colonel

Aniouta !...

Aniouta

Allez !... Mon cher tuteur, allez !... Mais vous me permettrez à l'avenir de garder pour moi un secret si peu important à vos yeux, que vous ne pouvez trouver cinq minutes pour l'entendre.

Colonel

Vous êtes cruelle... Voyons ! Un mot... un simple mot.

Aniouta

Non... quand vous reviendrez.

Colonel

Quand je reviendrai...

Aniouta

Sans doute !

Affirmatif.

Colonel

Eh bien ! Oui, quand je reviendrai. Et je reviendrai...

Haut.

Aniouta

Je l'espère bien ! Au revoir !

Sortant rapidement.

Colonel

Non !... Comme cela !... Au revoir!

Scène 5

Aniouta

Elle va regarder à la fenêtre.

Elle frappe contre la vitre.

Dans la coulisse bruit de grelots, qui cesse brusquement. Elle ferme les yeux et se recule.

Elle tombe sur un siège. Silence. Relevant la tête.

Se levant et faisant un pas vers la fenêtre.

S'arrêtant.

Elle se dirige vers la fenêtre. Bruit de voix à la porte de droite.

Aniouta

Comme il m'a embrassée... Je ne vois plus clair... Mon Dieu !... Serait-ce vrai ?... M'aimerait-il ?... Voyons !... voyons !... Ne perdons pas la tête... Je ne veux pas qu'on me le tue... Le voilà, il monte dans le drochky... Yvan regarde par ici... Il attend le signal... Allons !... Il le faut... Il part.... Il s'approche de la porte... Ah ! Je ne peux pas... Je ne peux pas !... Rien !... Je n'entends plus rien... Il est blessé peut-être....et par ma faute !... Je veux... Je veux voir... Ah !... Je ne peux pas... pourtant, s'il a besoin de moi. Allons ! Allons ! Du courage ! Sa voix !... J'entends sa voix ! C'est lui...

Scène 6

Colonel, Yvan, Aniouta

Colonel

Animal !

Yvan

Grâce !

Colonel

Triple butor !

Yvan

Mon colonel...

Aniouta

Pardonnez à ce pauvre Yvan !

Colonel

Verser ainsi, comme un imbécile!

Yvan

Aïe !

Colonel

Briser le drochky !

Yvan

Aïe !

Colonel

Casser la jambe du cheval !

Le colonel lâche Yvan.

Yvan

Aïe !

Aniouta

Vous n'êtes pas blessé ?

Colonel

Non !... Rien... Quelque chose là... dans le poignet.

Aniouta

Et toi, mon pauvre Yvan ?

S'avançant vers Yvan.

Colonel

Je vous conseille de le plaindre. Animal !

Yvan

Grâce !... Que votre Seigneurie.

À Yvan.

Colonel

Neuf heures !... Allons, il ne s'agit pas de pleurer. Relève-toi !... Tu vas courir chez le major.

Yvan

Oui, mon colonel.

Colonel

Tu lui demanderas son cheval.

Yvan

Mais...

Colonel

Mais... quoi ?

Yvan

Votre Seigneurie sait bien que le cheval du major est malade !

Colonel

C'est vrai va demander celui du capitaine Stepanytch, alors

Yvan

Il est à la manoeuvre !

Colonel

Eh bien, va au diable ! Mais il me faut un cheval ici dans dix minutes, coûte que coûte.

Yvan

Oui, mon colonel !

Aniouta

Je te défends d'amener le cheval, entends-tu ?

Yvan

Oui, Votre Grâce.

Colonel

Si dans dix minutes le cheval n'est pas là, je te rouerai de coups de cravache !

Yvan

Oui, mon colonel !

Aniouta

Ne reviens que dans une demi-heure et je t'inonderai de kwas !

Yvan

Oui, Votre Grâce !

Colonel

Veux-tu bien te dépêcher, animal !... Et souviens-toi de ce que je t'ai dit!

Aniouta

Fais ce que j'ai commandé, ou sinon.

Yvan

Pauvre moujik !... Pauvre moujik !...

Scène 7

Colonel, Aniouta

Colonel

La bête brute !... Verser ainsi, contre une borne qu'il a déjà tournée plus de cent fois ! C'est à croire qu'il l'a fait exprès !

Aniouta

Exprès !... Quelle idée ! Voyons ! Calmez-vous !

Colonel

Me calmer, quand il est plus de neuf heures, quand...

Aniouta

Eh bien !... On vous attendra un peu... Voilà tout!

Il fait un mouvement brusque du bras gauche.

Colonel

M'attendre !... M'attendre !... Mais vous ne savez pas. Aïe !...

Elle lui relève sa manche.

Aniouta

Vous souffrez... Laissez-moi voir ce que vous avez... Le poignet gauche, n'est-ce pas ?...

Colonel

Heureusement !... Sans cela...

Aniouta

Quoi donc ?

Colonel

Rien...

Elle mouille son mouchoir.

Elle entortille son mouchoir au tour du poignet du colonel.

Aniouta

Il est tout enflé... Vite, vite un peu d'eau. Laissez-moi faire...

Colonel

Chère petite !...

Elle lui verse un verre d'eau et le lui donne.

Aniouta

Voilà qui est fait... Buvez un peu, maintenant.

Colonel

Comme ta main tremble !

Aniouta

Êtes-vous mieux?

Il fait mine de sortir.

Colonel

Oui !... Tout à fait bIen... et je vais.

Aniouta

Mais mon Dieu !... Restez donc un peu tranquille !... Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez raisonnable ?... Vous resteriez ici, au coin du feu, sur cette chaise-longue.

Colonel

Impossible !... Il faut que je sorte.

Aniouta

C'est donc une affaire bien importante ?

Colonel

Oui.

Aniouta

Impossible à remettre ?

Colonel

Oui.

Aniouta

Je ne puis vous y remplacer ?

Regardant l'heure.

Colonel

Non !... Neuf heures dix... et ce maudit Yvan qui ne revient pas !

Aniouta

Laissez-lui le temps, au moins !

Colonel

Ah ! Il paiera cher sa maladresse, je vous en réponds !... Si vous pouviez savoir ce que ce rendez-vous manqué...

Aniouta

Vous raconterez l'accident... et l'on comprendra.

Brusquement.

Colonel

On ne comprendra pas, on ne devra pas comprendre... Allons !... Allons !... Je n'y puis tenir... puisque Yvan ne revient pas, j'irai à pied, voilà tout...

Aniouta

A pied ?... Par un temps pareil !...

Colonel

Il le faut.... Adieu !...

Aniouta

Je vous en prie... Je vous en supplie...

Colonel

Ne me retiens pas, mon enfant...

Aniouta

Si ! Je vous retiendrai... car je devine tout, à présent... Vous m'avez trompée... Vous allez vous battre !

Colonel

Moi ?...

Aniouta

Jurez-moi que non.

Colonel

Eh bien !... Oui, je vais me battre... Tu le vois, il faut que je parte... Laisse-moi.

Aniouta

Non !

Colonel

Mais tu ne comprends donc pas qu'il s'agit de mon honneur ?

Aniouta

Il s'agit aussi de votre vie... Vous la devez à votre pays.

Colonel

Je l'ai risquée vingt fois pour lui !... Je suis bien libre d'en disposer à mon gré, maintenant !

Aniouta

Songez aux affections qui vous entourent...

Colonel

Tu sais bien que je suis seul !...

Aniouta

Seul !... Et moi, vous m'oubliez donc ?...

Colonel

Toi...

Le colonel se dégage et fait un mouvement pour sortir. Aniouta se jetant dans ses bras.

Aniouta

Oui... moi... Ne partez pas. Je vous aime !...

Il la porte sur la chaise-longue.

il trempe son mouchoir dans l'eau et le lui met sur les tempes.

Lui prenant la main.

Se levant.

Il va pour sonner.

Colonel

Aniouta !... Ciel !.. Elle se trouve mal !.. Il ne manquait plus que cela ! Vite ! Vite !... Un peu d'eau... Pauvre petite ! Comme elle est pâle... M'aimer ?... Qu'a-t-elle dit ?... M'aimer ?... Alors que moi-même... Allons !... Je suis fou ! Sa main est toute froide, sa chère petite main.... mais elle ne revient pas à elle... J'ai peur moi ! Quelqu'un, vite !.. Quelqu'un !...

Aniouta

Ah !...

Colonel

Elle a soupiré... Elle a parlé... Aniouta !...

Aniouta

C'est vous, cher tuteur ?

Colonel

Oui... Comment te sens-tu?

Se souvenant et se cachant la figure des deux mains.

Aniouta

Mieux... Mais, qu'est-il donc arrivé ?... Oh !...

Il lui donne un verre d'eau.

Colonel

Calme-toi, mon enfant, calme-toi... Bois un peu.

Elle boit.

Aniouta

Comme votre main tremble ! C'est vous l'infirmière, maintenant... Merci.

Colonel

Neuf heures vingt !... Allons !... C'était écrit...

Aniouta

Neuf heures vingt !... J'ai gagné !...

Colonel

Comment va-t-on ?

Aniouta

Tout à fait bien... Et votre poignet ?

Colonel

Oh ! Moi !... Peu importe, à présent !

Aniouta

Vous ne vous battez plus ?

Colonel

C'est-à-dire qu'on ne se bat plus avec moi !

Aniouta

Qu'entendez-vous par là ?

Colonel

J'entends, ma chère petite, que le colonel Petrowschkofï... Mais vous n'avez pas besoin de savoir cela !

Aniouta

Si !... Je veux le savoir!

Colonel

Je vous disais tout à l'heure, que mon honneur était en jeu, n'est-ce pas ?... Eh bien ! J'ai perdu la partie, voila tout !

Aniouta

Je ne vous comprends pas.

Colonel

Vous me comprendrez la première fois que vous sortirez à mon bras, quand vous apercevrez les gens qui me saluaient hier, détourner la tête en passant à mon côté ; vous me comprendrez quand vous saurez que j'ai perdu le droit de porter l'uniforme et qu'aujourd'hui même, je vais envoyer ma démission à l'Empereur.

Aniouta

Comment ! Vous êtes...

Colonel

Je suis déshonoré... Il faut voir les choses telles qu'elles sont !

Aniouta

Mon Dieu !... Mon Dieu ! Mais ce n'est pas possible !... Pour cela !...

Colonel

Eh oui !... Pour cela !... Les lois de l'honneur sont sévères, mon enfant, mais il faut qu'elles le soient, car elles protègent un dépôt sacré !

Aniouta

Et c'est moi qui suis la cause.

Colonel

Toi ! Pauvre chère enfant !... Je ne t'en veux pas, va !...

Aniouta

C'est que vous ignorez à quel point je suis coupable !... Ce duel, je savais qu'il devait avoir lieu.

Colonel

Tu le savais ?

Aniouta

Oui... et j'ai fait tout au monde pour l'empêcher... j'ai employé tous les moyens pour vous retenir... C'est moi.

Colonel

C'est toi ?...

Aniouta

C'est moi qui ai dit à Yvan de faire verser le drochky...

Colonel

Aniouta !...

Aniouta

Eh !... Oui ! C'est moi !... Pouvais-je supposer que nous en arriverions à des conséquences pareilles ?... Ces lois terribles de l'honneur qui existent entrent les hommes, est-ce que je les connais, moi ? Ah ! Folle que je suis ! En voulant vous sauver, c'était moi que je perdais !... Déshonoré !... Vous ! Et par moi !... Jamais vous ne me pardonnerez.

Colonel

Aniouta !

Aniouta

Ah ! Tenez je comprends tout maintenant... s'il en est temps encore, réparez le mal que j'ai fait... Allez vous battre !...

Colonel

Brave enfant !

Scène 8

Yvan, Colonel, Aniouta

Yvan

Une lettre pour vous, Colonel.

Colonel

Tu vois bien, il est trop tard !...

Regardant la signature.

Aniouta

Qui sait ?... Du général Voronine.

Colonel

Lis, toi !...

Aniouta

« Mon cher colonel, au moment où je vous écris, votre adversaire a dans la jambe gauche une balle qui le gêne fort... »

Colonel

Que signifie ?...

Aniouta

« Excusez-moi de vous avoir privé du plaisir de la lui » envoyer vous-même. mais j'étais votre général de brigade au Caucase, et l'insulte d'hier soir s'adressait autant à moi qu'à vous. Vous deviez vous battre à neuf heures avec le colonel Lomof ; je me suis battu avec lui à huit heures. Mis tout récemment à la retraite, j'en avais le droit. »

Yvan

Ah ! C'est bien, cela !

Aniouta

« Je ne vous en ai rien dit, car j'étais décidé à ne pas céder, et nous aurions peut-être été obligés de nous battre tous les deux pour savoir lequel de nous se battrait avec l'autre... Ce qui eût été absurde... »

Yvan

Je crois bien !

Aniouta

« Pardon de vous avoir ainsi coupé le duel sous le pied, et croyez-moi bien votre. » Le brave général ! Comme je l'embrasserais !

Aniouta va pour l'embrasser, puis s'arrête, rougissante.

Colonel

Petite folle ! Et moi ?... Eh bien...

Aniouta

Je n'ose plus maintenant !...

Colonel

Maintenant ?... Oui ! Ce gros aveu... Allons, parle franc ! Tu savais que j'allais me battre... C'était un moyen de me retenir, pas autre chose...

Aniouta

Croyez-vous ?

Colonel

Je crois, ma chère Aniouta, que je suis votre tuteur, que j'ai quarante ans, vous vingt-trois. et que votre tante la douairière Raïssa Pavlovna serait très étonnée et très peu contente si elle apprenait que ce mari que je m'étais engagé à vous présenter.

Aniouta

Yvan !

Yvan

Votre Seigneurie ?

Aniouta

Réponds franchement. Qu'est-ce que tu détestes le plus au monde ?

Yvan

Les coups de cravache !

Aniouta

Et qu'est-ce que tu aimes le mieux ?

Yvan

Le kwas !

Coup d'oeil d'intelligence d'Aniouta.

Aniouta

Et dans quelle circonstance un brave moujik boit-il le plus de kwas ?

Yvan

Le jour du mariage de son maître... à sa santé !...

Joyeusement.

À Aniouta.

Il va pour l'embrasser, s'arrêtant.

Colonel

Yvan !... Eh bien oui !... Tu as raison !... Chère Aniouta, je comprends maintenant ce que je n'osais m'avouer à moi-même... Je t'aime.

Aniouta

Eh bien ?...

Lui baisant respectueusement la main.

Colonel

C'est moi qui n'ose plus maintenant. Je vous aime, Madame !

Elle s'appuie sur sa poitrine.

Aniouta

Ô mon cher, cher ami ! Béni soit maintenant ce duel manqué !... Nos deux coeurs étaient pleins... C'est lui qui les a fait déborder... comme la goutte d eau fait déborder le vase.

Montrant le colonel et Aniouta.

Yvan

Eh bien, vrai, ce n'était pas la peine de briser une voiture, de casser la jambe d'un cheval et de risquer ses os. Quand on pouvait commencer par là !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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