Les Petits Cadeaux
Scène 1
Un Domestique, Monsieur
Un salon.
Il pose le journal sur la table et sort sur la pointe des pieds.
Un Domestique
Monsieur... Il dort ! Silence ! Ne le réveillons pas !... Il serait furieux !
Fredonnant un air de danse.
Il s'agite sur son fauteuil.
Il remue les jambes et renverse les pincettes qui tombent avec fracas. Se réveillant en sursaut.
Il se frotte les yeux.
Il bâille.
Il se rapproche du feu.
Il se lève et se regarde dans la glace.
Se donnant un soufflet.
S'avançant.
Il tombe dans un fauteuil, se cachant le visage dans les mains ; puis au bout d'un instant, naïvement.
Monsieur
Garçon ! Du Champagne ! Des carafes frappées ! Maintenant, si nous dansions un peu ? C'est cela ! Une petite danse à caractère... En avant deux ! Hein ! Qu'est-ce donc ? Je me croyais... Mais non, je suis bien chez moi, dans mon salon... Onze heures ! Voilà une heure au moins que je dors. Je me suis levé de si bonne heure... Ou plutôt je me suis couché si tard ! Brrrou ! Qu'il fait froid ! Je me sens tout singulier, ce matin... Mal à mon aise... Ah ! Voilà ce que c'est que de faire des folies ! Quand on a une femme charmante, - car elle est charmante, ma femme, - oublier ses devoirs jusqu'à aller souper avec... Ah ! Monsieur, vous devriez rougir ! Pas du tout ! Vous êtes au contraire d'un pâle !... Misérable ! Rougis donc ! Repens-toi, Don Juan ! Don Juan, à trente-cinq ans sonnés, c'est un peu... ridicule ! Que voulez-vous ! J'adore ma femme, c'est incontestable, mais le ciel m'a départi un coeur sensible, et l'on doit toujours, assure-t-on, obéir à son coeur. J'obéis donc souvent... trop souvent même. Ainsi, hier soir encore, hé bien ! Mon pauvre coeur a parle et j'ai eu la faiblesse de l'écouter. « Blanche, ai-je dit à ma femme, je suis obligé d'aller au cercle pour la réception d'un membre étranger. Je ne rentrerai probablement que tard : ne m'attends pas. » Elle m'a répondu, avec une douceur d'ange : « Va ! mon ami ! » Et j'ai été, moi infâme, non pas au cercle, mais dans un cabinet particulier, où je n'ai reçu personne, mais où j'ai amené quelqu'un... Ah ! Les regrets ! Les remords m'étouffent ; j'ai honte de ma conduite : je suis bien coupable ! Hé bien ! Non ! Que Voulez-vous ? J'ai beau faire ! Les remords ne m'étouffent pas, et je ne puis arriver à avoir honte de moi-même... Non, vraiment, je ne le puis pas... Ah ! C'est que j'ai un système admirable pour me mettre d'accord avec ma conscience ; un système parfait, à l'usage des maris au coeur sensible comme moi, et que j'expliquerais bien si j'étais sûr... Mais, sous ce rapport, je puis être tranquille, absolument tranquille, n'est-ce pas ?... Donc, ce système, le voici. Chaque fois...
Scène 2
Un Domestique, Monsieur
Un Domestique
On apporte un paquet pour monsieur.
Monsieur
De chez qui ?
Un Domestique
De chez le bijoutier.
Monsieur
Ah ! Bien ! Donnez !
Un Domestique
La facture est ci-jointe.
Au domestique.
Le domestique sort.
Monsieur
Diable ! C'est cher... Enfin, il le faut. Dites que je passerai.
Scène 3
Monsieur
S'asseyant et ouvrant l'écrin.
Monsieur
Hé bien ! Comprenez-vous ? Le système, le voilà. Chaque fois que je commets une faute, je la répare ; chaque fois que j'obéis à mon coeur, je fais à ma femme un cadeau. Hier soir j'ai failli : vite un bijou ce matin. C'est réglé : je n'y manque jamais. Ce système de compensation est simplement admirable : grâce à lui, ma femme, qui aime naturellement les bijoux, est fort contente... et moi aussi ; grâce à lui, je mets une sourdine à la voix de ma conscience, qui est vraiment bonne fille et ne crie pas trop fort. Ah ! J'ai été généreux aujourd'hui ; il est vrai que j'ai été si coupable hier soir ! Et puis, il faut bien faire quelques folies, pour s'en faire pardonner d'autres. Une bague ravissante... avec des perles ! Elle adore les perles. Ah ! Cela réjouit de faire son devoir... ou à peu près...
Scène 4
Madame, Monsieur
Madame
Je vous dérange ?
Monsieur
Mais non, ma chère ; jamais !
Madame
Ah ! J'en étais sûre ! À nous deux, maintenant !
Monsieur
Qu'avez-vous donc ?
Madame
Rien.
Monsieur
J'avais cru... je me suis trompé. Comment cela va-t-il, ce matin ?
Madame
Très bien, mon ami, merci. Et vous ?
Monsieur
À merveille !
Madame
Vous avez l'air d'être gelé !
À part.
S'approchant de sa femme, avec câlinerie.
Monsieur
Gelé ! Moi ? Oh ! Non, au contraire ! J'ai même trop chaud. Acceptons tout ! Je suis si coupable ! A-t-on bien dormi, cette nuit, et a-t-on pardonné ?
Madame
Pardonné ? À qui ?
Monsieur
À moi.
Madame
Et quoi donc ?
Monsieur
Mais, mon abandon d'hier soir. Je vous ai quittée...
Madame
C'est vrai ! Je n'y pensais plus.
Monsieur
Ah !
Madame
Eh bien ! L'avez-vous reçu convenablement ce membre étranger ? Vous êtes-vous montrés hospitaliers : pour ce pauvre homme ?
Monsieur
Sans doute.
Madame
C'est un Turc ?
Monsieur
Non... Un Polonais.
Madame
Avec des bottes ?
Monsieur
Non... C'est-à-dire si ! Des bottes, mais si petites !... Presque des bottines ! Ah ! C'était très intéressant, cette réception, très brillant... Et cela a duré fort tard. Et vous, ma chère, qu'avez-vous fait ? Vous avez dû bien vous ennuyer ainsi, toute seule au coin de votre feu...
Madame
Mais non ! Je vous assure. J'ai travaillé, j'ai lu ; à onze heures, j'étais couchée.
Montrant l'écrin qu'il a tenu constamment derrière lui.
Haut à sa femme, et s'appuyant sur le dossier de sa chaise.
Monsieur
Onze heures ! L'heure du crime ! Oh ! Ma conscience ! Heureusement que j'ai là de quoi l'apaiser. Ma chère Blanche...
Haut.
Madame
Voilà l'attaque qui commence. Mon ami...
Monsieur
Savez-vous ce que je me disais tout à l'heure en vous regardant ?
Madame
Je m'en doute.
Monsieur
Et c'est...
Madame
Que je suis jolie ?
Monsieur
Non... C'est-à-dire, si ! Mais je me disais aussi autre chose.
Madame
Et c'était ?
Monsieur
Que je suis un mari bien coupable, de vous laisser ainsi si souvent seule le soir, de n'être pas toujours près de vous, à vos côtés...
Madame
Oh ! Je ne vous en veux pas !
Monsieur
Parce que vous êtes la bonté même ! Mais moi, je me fais souvent des reproches, de violents reproches...
Madame
Oh ! Ils sont bien peu mérités !
À part.
Haut.
Monsieur
Mais si, ils le sont... Ange ! Va ! Aussi, afin de me prouver que vous m'avez pardonné tout à fait, soyez donc assez bonne pour...
Madame
Accepter ce petit cadeau...
Monsieur
Justement... Que je suis trop heureux...
Madame
De pouvoir vous offrir.
Monsieur
C'est cela... Vous aviez deviné...
Madame
Sans doute ; vous êtes si bon et si souvent bon pour moi !
À part.
Haut.
Monsieur
Jamais assez !... Scélérat ! Vous acceptez, n'est-ce pas ?
Madame
Moi ? Mais certainement... J'ai déjà accepté deux broches, trois paires de pendants d oreilles, cinq bagues et à peu près autant de bracelets ; et je n'accepterais pas aujourd'hui ce... cette... Qu'est-ce que c'est, cette fois-ci ?
Monsieur
Une bague... avec des perles... Vous aimez les perles, je crois ?
Madame
Oh ! Vous devriez commencer à en être sûr. - Donc, c'est dit, j'accepte ; mais à une condition.
Monsieur
J'y souscris d'avance. Et c'est...
Madame
De me permettre d'agir à votre égard comme vous le faites au mien.
Monsieur
Hein ?
Madame
Je veux aussi vous faire mon petit cadeau.
Monsieur
À moi ? Et pourquoi ?
Madame
Et vous, pourquoi m'en faites-vous ?
À part.
Haut.
Monsieur
Moi ? Diable ! Parce que cela me fait plaisir.
Elle tire un porte-monnaie de sa poche et le lui tend.
Madame
Hé bien ! Moi aussi. Tenez, je me suis aperçue que votre porte-monnaie - inépuisable - commençait à vieillir : le voici remplacé.
À part.
Monsieur
Merci bien... mais... Cela me fait un singulier effet !
Madame
Allons ! Donnez à gauche, moi à droite ; c'est un échange : cela vous va-t-il ?
À part.
Il prend le porte-monnaie, et Madame la bague.
Monsieur
Très bien !... Ah ! Mais ! Pas du tout !
Madame
Ravissante.
À sa femme.
Monsieur
Très joli !... Merci, ma chère ; mais c'est la dernière fois, je pense, que vous me faites un cadeau ?
Madame
Pourquoi cela ? Mon porte-monnaie n'est-il pas de votre goût ?
Monsieur
Tout à fait... mais...
Prenant le bras de son mari avec câlinerie.
Madame
Alors, pourquoi m'arrêter en si beau chemin ? Vous souvenez-vous, mon cher, voilà quinze jours environ, nous nous promenions le soir rue de la Paix ; vous m'avez fait remarquer, à la vitrine de Mellerio, une épingle de cravate, jolie, oh ! mais ! jolie !
Monsieur
Peut-être... Eh bien ?
Madame
J'en ai commandé pour vous une pareille ; je dois même la recevoir ce matin.
À part.
Monsieur
Ah ! Non ! Cette fois-ci, c'est trop ! Je n'accepterai pas ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
Madame
Pourquoi ?
Il se promène avec agitation de long en large.
Monsieur
Parce que vous n'avez pas à me faire de cadeaux...
Madame
Et vous ?
Monsieur
Moi... c'est différent ! Parce que je ne veux pas que vous dépensiez votre argent inutilement.
Madame
Et vous ?...
Monsieur
Je vous répète que moi c'est différent ! Un mari peut faire des cadeaux à sa femme !
Madame
Et une femme à son mari !
Monsieur
Ce n'est pas la règle !
Madame
Ce sera l'exception !
À part.
Monsieur
Un porte-monnaie ! Une épingle ! Tout cela en même temps ! Moi, du moins, je mets quinze jours d'intervalle !
Madame
Vous ne voulez pas ?
Monsieur
Nous avons des moments très durs à passer.
Madame
Nous les passerons !
Monsieur
Ce sont de folles dépenses ! Il faut penser à l'avenir, aux enfants !
Madame
Nous n'en avons pas !
Monsieur
Nous en aurons !
Madame
Enfin, mon cher, je veux que vous acceptiez.
Monsieur
Et moi, je m'y refuse absolument.
Elle prend le journal, l'ouvre et a l'air de lire, tout en observant son mari.
Madame
Puisque c'est un système, je me tais !
S'approchant de sa femme.
Monsieur
Un système ?... Est-ce un mot à mon adresse ? Dieu ! Que ma situation est embarrassante ! Pour me faire ce cadeau, a-t-elle les mêmes raisons que moi ?... Oh ! Je ne veux pas le croire. Sait-elle tout ? Je voudrais bien savoir si elle sait tout ; mais, d'un autre côté, si elle ne sait rien, j'ai peur, en ayant l'air de savoir qu'elle sait tout, de lui faire tout savoir... Mon Dieu ! Mon Dieu !... Blanche...
Madame
Mon épingle !
Monsieur
Écoutez-moi...
Madame
Mon épingle !
Il se promène avec agitation de long en large. Un silence.
Monsieur
Non ! Mille fois non !
Avec un soupir.
Madame
« On annonce comme certain qu'un nouveau soulèvement vient d'avoir lieu en Algérie, dans la province d'Oran... » Pauvre Charles !
Monsieur
Qui, Charles ?
Madame
Charles de Verrières, mon cousin. Vous l'avez vu une fois.
Monsieur
L'officier de chasseurs d Afrique ?
Madame
Justement ! À propos, j'ai oublié de vous dire qu'il est à Paris en ce moment.
Monsieur
Ah !
Madame
Oui. Il est même venu me voir hier.
Monsieur
Hier ?...
Madame
Il était en uniforme... grandes bottes molles - de vraies bottes, celles-là - pantalon rouge, dolman bleu... Ah ! Je ne connais rien de charmant comme cet uniforme ! Ce bleu surtout est adorable, n'est-ce pas ?
Monsieur
Peuh ! C'est bien salissant !
Madame
Il paraît qu'il s'est admirablement conduit là-bas ; on l'a nommé capitaine ; il a donné la chasse aux Arabes ; il a même tué un chef, je crois...
Monsieur
C'est lui-même qui vous a mise au courant de ces hauts faits d'armes ?
Madame
Oh ! Vous le.connaissez peu ! Il est aussi modeste que brave !... J'ai su tout cela indirectement... D'ailleurs, en dépit de sa modestie, un bout de ruban rouge, sur ce bleu... salissant, était une preuve...
Monsieur
Oh ! Une preuve ! Aujourd'hui, tout le monde est décoré !
Madame
Tout le monde ?
À part.
Monsieur
Tout le monde dans l'armée ! Ah ça ! Est-ce que le cousin de Verrières serait pour quelque chose dans le cadeau que ma femme veut bien me faire aujourd'hui ?
Madame
Si cette nouvelle est vraie, il va être obligé de retourner là-bas..? et tout de suite. Pauvre cousin !
Monsieur
Les soldats sont faits pour se battre !
Madame
Sans doute, on en tue même quelques-uns de temps en temps. Ah ! C'est horrible à penser !
Monsieur
Hé bien ! N'y pensez pas !
Madame
Monsieur de Verrières est mon cousin, mon ami d'enfance : nous avons été élevés ensemble ; il a même été question un moment... Mais cela n'a pas réussi.
Monsieur
Tant pis !
Madame
Merci bien !
Monsieur
Tant pis... pour vous, qui adorez le bleu de ciel.
Madame
Oh ! L'uniforme n'est que l'accessoire ; je vous assure que Monsieur de Verrières sait porter un habit.
Monsieur
De grâce, assez de plaisanteries ! Parlons franchement ! - Ce cadeau...
Madame
Vous l'acceptez... Enfin !
Monsieur
Non pas ! De cadeau...
Madame
Hé bien ?
Monsieur
Voyons, ma chère, dites-moi toute la vérité : vous me le donnez parce que vous voulez me faire comprendre... Comment dirai-je ? Me faire sentir que vous avez appris...
Madame
Quoi donc ? Qu'ai-je appris ? Qu'ai-je pu apprendre ? Mon ami, dites-le-moi... Vous savez combien je suis curieuse... Est-ce quelque chose qui vous intéresse ?
Haut.
Monsieur
Impossible de rien savoir... Non.
Madame
Quelque chose de fâcheux pour vous ?
Monsieur
Non.
Madame
Pour moi ?
Monsieur
Pas davantage.
Madame
Qu'est-ce donc, enfin ?
Monsieur
Mais rien... Je ne sais même plus de quoi je voulais parler... J'avais la tête ailleurs.
Madame
En effet, vous avez un air étrange ce matin, mon ami, vous êtes pâle... Vous avez mal dormi, sans doute... Seriez-vous malade ?
Monsieur
Mais non... mais non...
Elle sonne.
Madame
Peut-être avez-vous froid ? Je vais faire mettre une bûche au feu.
Monsieur
Il est écrit que je ne saurai rien. Je ne puis pourtant rester dans un doute pareil... Mais comment diable en sortir ?
Scène 5
Madame, Un Domestique
Madame
Mettez une bûche au feu.
Un Domestique
On apporte à l'instant un paquet pour Madame.
Madame
De chez qui ?
Un Domestique
De chez le bijoutier.
Le domestique sort.
Madame
Ah ! Donnez...
Scène 6
Madame, Monsieur, Un Domestique
Elle s'avance à petits pas près de son mari, en tenant le petit paquet en l'air.
Madame
La voilà !
Monsieur
Ce qui est dit, est dit !
Madame
C'est une perle, comme la bague que vous m'avez donnée. - Aimez-vous les perles ?
Monsieur
Pas du tout,
Madame
Elle vient de chez Mellerio, comme votre bague : c'est de la même fabrique.
Monsieur
Serait-ce une allusion ?
Madame
Décidément, vous ne voulez pas accepter ?
Monsieur
Non.
Madame
Hé bien ! Tant pis ! Car si vous l'aviez prise, je vous aurais dit...
Monsieur
Quoi donc ?
Madame
Ce que vous désirez tant savoir.
Monsieur
Vous m'auriez dit... Pourquoi vous me faites ce cadeau ?
Madame
Justement !
Monsieur
Est-ce la vérité ?
Madame
A vous de vous en assurer.
Monsieur
Comment ?
Madame
En acceptant.
Monsieur
Eh bien ! J'accepte.
Madame
Voici.
Monsieur
Pardon ! J'accepte ; mais exécutez-vous d'abord, je ne prendrai qu'après.
Madame
Pas de compromis : donnant, donnant.
Monsieur
Cependant...
Madame
Alors vous ne saurez rien.
Haut.
Monsieur
Elle est impitoyable. Savez-vous que vous avez la volonté d'un homme ?
Madame
Et vous la curiosité d'une femme ? Voyons ! Une, deux...
Monsieur
Trois ! J'accepte.
Madame
Enfin !
Monsieur
Et je prends livraison... Maintenant, votre promesse.
Il sort.
Un Domestique
Le déjeuner est servi.
Madame
Si nous allions déjeuner ? Je me meurs de faim.
Monsieur
Et votre promesse ?
Madame
Onze heures et demie ! Mon Dieu ! Que j'ai faim. Votre bras ?
Monsieur
Mais, ma chère, cette promesse...
Madame
Après le déjeuner.
Monsieur
Non, je vous en prie, tout de suite.
Madame
Vous tenez donc bien à le savoir ?
Monsieur
Beaucoup.
Madame
Vous avez peut-être tort, en vérité.
Monsieur
N'importe !
Madame
Hé bien ! Mon ami, écoutez-moi. Voilà cinq ans que nous sommes mariés, n'est-il pas vrai ? Pendant les quatre premières années, soit dit sans reproche, vous me faisiez de temps en temps un cadeau, mais de temps en temps seulement, juste assez pour ne pas manquer au proverbe et « entretenir l'amitié ». Tout à coup, voilà un an environ, les cordons de votre bourse se délient comme par enchantement ; le Pactole y avait passé sans doute ; je reçois cadeaux sur cadeaux, colliers petits et grands, bagues pour tous les doigts, bracelets divers : en un mot, de quoi avoir l'air d'une châsse, si je portais tout ce que j'ai reçu.
Monsieur
Et ce procédé vous a blessée ?
Madame
Non pas ! Mais étonnée. Je suis femme, mon ami, très femme, c'est-à-dire curieuse à la centième puissance, et tandis qu'à chaque nouveau cadeau je vous disais tout haut : « Merci ! », je me disais tout bas, en moi-même : « Pourquoi ? » Toutes vos pierreries, destinées à m'éblouir, m'ont au contraire éclairée, car il m'est venu tout à coup en tête un souvenir, bien bizarre, vous l'avouerez.
Monsieur
Un souvenir ?
Madame
Oui, je me suis souvenue de ces madones italiennes surchargées de parures merveilleuses, de bijoux étincelants, qu'elles doivent à un repentir généreux ou à une tardive expiation. Ce souvenir m'a fait réfléchir, j'ai comparé, j'ai cherché à comprendre... et je crois avoir compris.
Haut.
Monsieur
Pincé ! Mais, je vous assure..,
Madame
Si, mon ami ! J'ai compris. Vous venez d'en avoir la preuve.
Monsieur
La preuve ?
Madame
Oui. Cette épingle que je vous ai donnée.
Monsieur
Comment ! Cette épingle, vous me l'avez donnée, parce que vous... parce que je...
Madame
Justement !
Monsieur
Mais c'est indigne ! Comment, vous osez m'avouer en face que je... que vous...
Madame
Mais dites-le donc !
Monsieur
Que vous m'avez indignement trompé !
Madame
Merci, mon cher ! Vous vous êtes trahi ; jusqu'ici je pouvais encore douter ; maintenant, je sais à quoi m'en tenir.
Haut.
Monsieur
Imbécile ! Il ne s'agit pas de moi, Madame, mais de vous ! Il est des choses qui sont excusables pour un homme et impardonnables pour une femme, et je veux... Ah ! Ce Monsieur de Verrières !
Madame
Allons, mon cher, ne vous agitez pas ainsi, comme un Othello : Monsieur de Verrières est en Afrique depuis quatre ans et ne songe pas, que je sache, à en revenir.
Monsieur
Qui me le prouve ?
Madame
Si ce que vous craignez eût été vrai, vous l'eusse-je avoué ? - Vous savez bien que non... par expérience.
Monsieur
Mais alors ?
Madame
Hé bien ! J'ai voulu savoir si mes doutes étaient fondés ; pour cela, je n'avais qu'un moyen : vous combattre avec vos propres armes : c'est ce que j'ai fait... Ah ! Que je m'amuse depuis une demi-heure ! Je vous presse, je vous pousse, je me donne le plaisir bien permis, vous l'avouerez, de vous tourmenter un peu ; enfin, vous venez de vous livrer vous-même : c'est tout ce que je voulais. Comprenez-vous maintenant ?
Il lui prend la main et va pour la baiser.
Monsieur
Oui, je comprends ! Et je suis un sot d'oublier un seul moment que vous êtes la plus aimable des femmes et que vous devriez être la plus aimée. C'est ce que je vous promets désormais. M'est-il permis de signer ma promesse sur la main de mon vainqueur ?
Madame
Prenez garde ! Il y a sur cette main-là les deux dernières bagues que vous m'avez données.
Monsieur
Un peu plus haut, alors.
Madame
Attention au troisième bracelet... C'est celui de février dernier.
Monsieur
Ah ! Tous ces bijoux maudits ! Que je ne les voie plus ! Jetez-les ! Jetez-les !
Madame
Halte-là ! Mon ami : pas de sacrifice inutile ! - Seulement souvenez-vous bien d'une chose : ce cadeau que je vous fais aujourd'hui, je vous le donne ; mais au premier cadeau expiatoire que vous m'offrez...
Monsieur
Hé bien ?
Madame
Hé bien ! Les petits cadeaux...
Monsieur
Ça entretient l'amitié ?...
Madame
Non ! Ça se rend.
Monsieur
Diable !
Madame
Maintenant, nous pouvons aller déjeuner, mon ami. Vous voilà au courant de la situation, n'est-il pas vrai ? Votre bras...
Il prend le bras de Madame, puis, passant sur le devant de la scène, au public.
La toile tombe.
Monsieur
Vous savez... Je ne vous le recommande plus, mon système... Il coûte très cher et ne vaut rien !