Comédie · 1878

Les petits cadeaux

de Jacques Normand

Représentation
≈ 21 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
217
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur H 106 ≈ 11 min 5
Madame F 104 ≈ 9 min 3
Un Domestique H 7 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Petits Cadeaux
Monsieur absent
Madame absentabsentabsent
Un Domestique absentabsent
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Les Petits Cadeaux

Scène 1

Un Domestique, Monsieur

Un salon.

Il pose le journal sur la table et sort sur la pointe des pieds.

Un Domestique

Monsieur... Il dort ! Silence ! Ne le réveillons pas !... Il serait furieux !

Fredonnant un air de danse.

Il s'agite sur son fauteuil.

Il remue les jambes et renverse les pincettes qui tombent avec fracas. Se réveillant en sursaut.

Il se frotte les yeux.

Il bâille.

Il se rapproche du feu.

Il se lève et se regarde dans la glace.

Se donnant un soufflet.

S'avançant.

Il tombe dans un fauteuil, se cachant le visage dans les mains ; puis au bout d'un instant, naïvement.

Monsieur

Garçon ! Du Champagne ! Des carafes frappées ! Maintenant, si nous dansions un peu ? C'est cela ! Une petite danse à caractère... En avant deux ! Hein ! Qu'est-ce donc ? Je me croyais... Mais non, je suis bien chez moi, dans mon salon... Onze heures ! Voilà une heure au moins que je dors. Je me suis levé de si bonne heure... Ou plutôt je me suis couché si tard ! Brrrou ! Qu'il fait froid ! Je me sens tout singulier, ce matin... Mal à mon aise... Ah ! Voilà ce que c'est que de faire des folies ! Quand on a une femme charmante, - car elle est charmante, ma femme, - oublier ses devoirs jusqu'à aller souper avec... Ah ! Monsieur, vous devriez rougir ! Pas du tout ! Vous êtes au contraire d'un pâle !... Misérable ! Rougis donc ! Repens-toi, Don Juan ! Don Juan, à trente-cinq ans sonnés, c'est un peu... ridicule ! Que voulez-vous ! J'adore ma femme, c'est incontestable, mais le ciel m'a départi un coeur sensible, et l'on doit toujours, assure-t-on, obéir à son coeur. J'obéis donc souvent... trop souvent même. Ainsi, hier soir encore, hé bien ! Mon pauvre coeur a parle et j'ai eu la faiblesse de l'écouter. « Blanche, ai-je dit à ma femme, je suis obligé d'aller au cercle pour la réception d'un membre étranger. Je ne rentrerai probablement que tard : ne m'attends pas. » Elle m'a répondu, avec une douceur d'ange : « Va ! mon ami ! » Et j'ai été, moi infâme, non pas au cercle, mais dans un cabinet particulier, où je n'ai reçu personne, mais où j'ai amené quelqu'un... Ah ! Les regrets ! Les remords m'étouffent ; j'ai honte de ma conduite : je suis bien coupable ! Hé bien ! Non ! Que Voulez-vous ? J'ai beau faire ! Les remords ne m'étouffent pas, et je ne puis arriver à avoir honte de moi-même... Non, vraiment, je ne le puis pas... Ah ! C'est que j'ai un système admirable pour me mettre d'accord avec ma conscience ; un système parfait, à l'usage des maris au coeur sensible comme moi, et que j'expliquerais bien si j'étais sûr... Mais, sous ce rapport, je puis être tranquille, absolument tranquille, n'est-ce pas ?... Donc, ce système, le voici. Chaque fois...

Scène 2

Un Domestique, Monsieur

Un Domestique

On apporte un paquet pour monsieur.

Monsieur

De chez qui ?

Un Domestique

De chez le bijoutier.

Monsieur

Ah ! Bien ! Donnez !

Un Domestique

La facture est ci-jointe.

Au domestique.

Le domestique sort.

Monsieur

Diable ! C'est cher... Enfin, il le faut. Dites que je passerai.

Scène 3

Monsieur

S'asseyant et ouvrant l'écrin.

Monsieur

Hé bien ! Comprenez-vous ? Le système, le voilà. Chaque fois que je commets une faute, je la répare ; chaque fois que j'obéis à mon coeur, je fais à ma femme un cadeau. Hier soir j'ai failli : vite un bijou ce matin. C'est réglé : je n'y manque jamais. Ce système de compensation est simplement admirable : grâce à lui, ma femme, qui aime naturellement les bijoux, est fort contente... et moi aussi ; grâce à lui, je mets une sourdine à la voix de ma conscience, qui est vraiment bonne fille et ne crie pas trop fort. Ah ! J'ai été généreux aujourd'hui ; il est vrai que j'ai été si coupable hier soir ! Et puis, il faut bien faire quelques folies, pour s'en faire pardonner d'autres. Une bague ravissante... avec des perles ! Elle adore les perles. Ah ! Cela réjouit de faire son devoir... ou à peu près...

Scène 4

Madame, Monsieur

Madame

Je vous dérange ?

Monsieur

Mais non, ma chère ; jamais !

Madame

Ah ! J'en étais sûre ! À nous deux, maintenant !

Monsieur

Qu'avez-vous donc ?

Madame

Rien.

Monsieur

J'avais cru... je me suis trompé. Comment cela va-t-il, ce matin ?

Madame

Très bien, mon ami, merci. Et vous ?

Monsieur

À merveille !

Madame

Vous avez l'air d'être gelé !

À part.

S'approchant de sa femme, avec câlinerie.

Monsieur

Gelé ! Moi ? Oh ! Non, au contraire ! J'ai même trop chaud. Acceptons tout ! Je suis si coupable ! A-t-on bien dormi, cette nuit, et a-t-on pardonné ?

Madame

Pardonné ? À qui ?

Monsieur

À moi.

Madame

Et quoi donc ?

Monsieur

Mais, mon abandon d'hier soir. Je vous ai quittée...

Madame

C'est vrai ! Je n'y pensais plus.

Monsieur

Ah !

Madame

Eh bien ! L'avez-vous reçu convenablement ce membre étranger ? Vous êtes-vous montrés hospitaliers : pour ce pauvre homme ?

Monsieur

Sans doute.

Madame

C'est un Turc ?

Monsieur

Non... Un Polonais.

Madame

Avec des bottes ?

Monsieur

Non... C'est-à-dire si ! Des bottes, mais si petites !... Presque des bottines ! Ah ! C'était très intéressant, cette réception, très brillant... Et cela a duré fort tard. Et vous, ma chère, qu'avez-vous fait ? Vous avez dû bien vous ennuyer ainsi, toute seule au coin de votre feu...

Madame

Mais non ! Je vous assure. J'ai travaillé, j'ai lu ; à onze heures, j'étais couchée.

Montrant l'écrin qu'il a tenu constamment derrière lui.

Haut à sa femme, et s'appuyant sur le dossier de sa chaise.

Monsieur

Onze heures ! L'heure du crime ! Oh ! Ma conscience ! Heureusement que j'ai là de quoi l'apaiser. Ma chère Blanche...

Haut.

Madame

Voilà l'attaque qui commence. Mon ami...

Monsieur

Savez-vous ce que je me disais tout à l'heure en vous regardant ?

Madame

Je m'en doute.

Monsieur

Et c'est...

Madame

Que je suis jolie ?

Monsieur

Non... C'est-à-dire, si ! Mais je me disais aussi autre chose.

Madame

Et c'était ?

Monsieur

Que je suis un mari bien coupable, de vous laisser ainsi si souvent seule le soir, de n'être pas toujours près de vous, à vos côtés...

Madame

Oh ! Je ne vous en veux pas !

Monsieur

Parce que vous êtes la bonté même ! Mais moi, je me fais souvent des reproches, de violents reproches...

Madame

Oh ! Ils sont bien peu mérités !

À part.

Haut.

Monsieur

Mais si, ils le sont... Ange ! Va ! Aussi, afin de me prouver que vous m'avez pardonné tout à fait, soyez donc assez bonne pour...

Madame

Accepter ce petit cadeau...

Monsieur

Justement... Que je suis trop heureux...

Madame

De pouvoir vous offrir.

Monsieur

C'est cela... Vous aviez deviné...

Madame

Sans doute ; vous êtes si bon et si souvent bon pour moi !

À part.

Haut.

Monsieur

Jamais assez !... Scélérat ! Vous acceptez, n'est-ce pas ?

Madame

Moi ? Mais certainement... J'ai déjà accepté deux broches, trois paires de pendants d oreilles, cinq bagues et à peu près autant de bracelets ; et je n'accepterais pas aujourd'hui ce... cette... Qu'est-ce que c'est, cette fois-ci ?

Monsieur

Une bague... avec des perles... Vous aimez les perles, je crois ?

Madame

Oh ! Vous devriez commencer à en être sûr. - Donc, c'est dit, j'accepte ; mais à une condition.

Monsieur

J'y souscris d'avance. Et c'est...

Madame

De me permettre d'agir à votre égard comme vous le faites au mien.

Monsieur

Hein ?

Madame

Je veux aussi vous faire mon petit cadeau.

Monsieur

À moi ? Et pourquoi ?

Madame

Et vous, pourquoi m'en faites-vous ?

À part.

Haut.

Monsieur

Moi ? Diable ! Parce que cela me fait plaisir.

Elle tire un porte-monnaie de sa poche et le lui tend.

Madame

Hé bien ! Moi aussi. Tenez, je me suis aperçue que votre porte-monnaie - inépuisable - commençait à vieillir : le voici remplacé.

À part.

Monsieur

Merci bien... mais... Cela me fait un singulier effet !

Madame

Allons ! Donnez à gauche, moi à droite ; c'est un échange : cela vous va-t-il ?

À part.

Il prend le porte-monnaie, et Madame la bague.

Monsieur

Très bien !... Ah ! Mais ! Pas du tout !

Madame

Ravissante.

À sa femme.

Monsieur

Très joli !... Merci, ma chère ; mais c'est la dernière fois, je pense, que vous me faites un cadeau ?

Madame

Pourquoi cela ? Mon porte-monnaie n'est-il pas de votre goût ?

Monsieur

Tout à fait... mais...

Prenant le bras de son mari avec câlinerie.

Madame

Alors, pourquoi m'arrêter en si beau chemin ? Vous souvenez-vous, mon cher, voilà quinze jours environ, nous nous promenions le soir rue de la Paix ; vous m'avez fait remarquer, à la vitrine de Mellerio, une épingle de cravate, jolie, oh ! mais ! jolie !

Monsieur

Peut-être... Eh bien ?

Madame

J'en ai commandé pour vous une pareille ; je dois même la recevoir ce matin.

À part.

Monsieur

Ah ! Non ! Cette fois-ci, c'est trop ! Je n'accepterai pas ! Qu'est-ce que cela veut dire ?

Madame

Pourquoi ?

Il se promène avec agitation de long en large.

Monsieur

Parce que vous n'avez pas à me faire de cadeaux...

Madame

Et vous ?

Monsieur

Moi... c'est différent ! Parce que je ne veux pas que vous dépensiez votre argent inutilement.

Madame

Et vous ?...

Monsieur

Je vous répète que moi c'est différent ! Un mari peut faire des cadeaux à sa femme !

Madame

Et une femme à son mari !

Monsieur

Ce n'est pas la règle !

Madame

Ce sera l'exception !

À part.

Monsieur

Un porte-monnaie ! Une épingle ! Tout cela en même temps ! Moi, du moins, je mets quinze jours d'intervalle !

Madame

Vous ne voulez pas ?

Monsieur

Nous avons des moments très durs à passer.

Madame

Nous les passerons !

Monsieur

Ce sont de folles dépenses ! Il faut penser à l'avenir, aux enfants !

Madame

Nous n'en avons pas !

Monsieur

Nous en aurons !

Madame

Enfin, mon cher, je veux que vous acceptiez.

Monsieur

Et moi, je m'y refuse absolument.

Elle prend le journal, l'ouvre et a l'air de lire, tout en observant son mari.

Madame

Puisque c'est un système, je me tais !

S'approchant de sa femme.

Monsieur

Un système ?... Est-ce un mot à mon adresse ? Dieu ! Que ma situation est embarrassante ! Pour me faire ce cadeau, a-t-elle les mêmes raisons que moi ?... Oh ! Je ne veux pas le croire. Sait-elle tout ? Je voudrais bien savoir si elle sait tout ; mais, d'un autre côté, si elle ne sait rien, j'ai peur, en ayant l'air de savoir qu'elle sait tout, de lui faire tout savoir... Mon Dieu ! Mon Dieu !... Blanche...

Madame

Mon épingle !

Monsieur

Écoutez-moi...

Madame

Mon épingle !

Il se promène avec agitation de long en large. Un silence.

Monsieur

Non ! Mille fois non !

Avec un soupir.

Madame

« On annonce comme certain qu'un nouveau soulèvement vient d'avoir lieu en Algérie, dans la province d'Oran... » Pauvre Charles !

Monsieur

Qui, Charles ?

Madame

Charles de Verrières, mon cousin. Vous l'avez vu une fois.

Monsieur

L'officier de chasseurs d Afrique ?

Madame

Justement ! À propos, j'ai oublié de vous dire qu'il est à Paris en ce moment.

Monsieur

Ah !

Madame

Oui. Il est même venu me voir hier.

Monsieur

Hier ?...

Madame

Il était en uniforme... grandes bottes molles - de vraies bottes, celles-là - pantalon rouge, dolman bleu... Ah ! Je ne connais rien de charmant comme cet uniforme ! Ce bleu surtout est adorable, n'est-ce pas ?

Monsieur

Peuh ! C'est bien salissant !

Madame

Il paraît qu'il s'est admirablement conduit là-bas ; on l'a nommé capitaine ; il a donné la chasse aux Arabes ; il a même tué un chef, je crois...

Monsieur

C'est lui-même qui vous a mise au courant de ces hauts faits d'armes ?

Madame

Oh ! Vous le.connaissez peu ! Il est aussi modeste que brave !... J'ai su tout cela indirectement... D'ailleurs, en dépit de sa modestie, un bout de ruban rouge, sur ce bleu... salissant, était une preuve...

Monsieur

Oh ! Une preuve ! Aujourd'hui, tout le monde est décoré !

Madame

Tout le monde ?

À part.

Monsieur

Tout le monde dans l'armée ! Ah ça ! Est-ce que le cousin de Verrières serait pour quelque chose dans le cadeau que ma femme veut bien me faire aujourd'hui ?

Madame

Si cette nouvelle est vraie, il va être obligé de retourner là-bas..? et tout de suite. Pauvre cousin !

Monsieur

Les soldats sont faits pour se battre !

Madame

Sans doute, on en tue même quelques-uns de temps en temps. Ah ! C'est horrible à penser !

Monsieur

Hé bien ! N'y pensez pas !

Madame

Monsieur de Verrières est mon cousin, mon ami d'enfance : nous avons été élevés ensemble ; il a même été question un moment... Mais cela n'a pas réussi.

Monsieur

Tant pis !

Madame

Merci bien !

Monsieur

Tant pis... pour vous, qui adorez le bleu de ciel.

Madame

Oh ! L'uniforme n'est que l'accessoire ; je vous assure que Monsieur de Verrières sait porter un habit.

Monsieur

De grâce, assez de plaisanteries ! Parlons franchement ! - Ce cadeau...

Madame

Vous l'acceptez... Enfin !

Monsieur

Non pas ! De cadeau...

Madame

Hé bien ?

Monsieur

Voyons, ma chère, dites-moi toute la vérité : vous me le donnez parce que vous voulez me faire comprendre... Comment dirai-je ? Me faire sentir que vous avez appris...

Madame

Quoi donc ? Qu'ai-je appris ? Qu'ai-je pu apprendre ? Mon ami, dites-le-moi... Vous savez combien je suis curieuse... Est-ce quelque chose qui vous intéresse ?

Haut.

Monsieur

Impossible de rien savoir... Non.

Madame

Quelque chose de fâcheux pour vous ?

Monsieur

Non.

Madame

Pour moi ?

Monsieur

Pas davantage.

Madame

Qu'est-ce donc, enfin ?

Monsieur

Mais rien... Je ne sais même plus de quoi je voulais parler... J'avais la tête ailleurs.

Madame

En effet, vous avez un air étrange ce matin, mon ami, vous êtes pâle... Vous avez mal dormi, sans doute... Seriez-vous malade ?

Monsieur

Mais non... mais non...

Elle sonne.

Madame

Peut-être avez-vous froid ? Je vais faire mettre une bûche au feu.

Monsieur

Il est écrit que je ne saurai rien. Je ne puis pourtant rester dans un doute pareil... Mais comment diable en sortir ?

Scène 5

Madame, Un Domestique

Madame

Mettez une bûche au feu.

Un Domestique

On apporte à l'instant un paquet pour Madame.

Madame

De chez qui ?

Un Domestique

De chez le bijoutier.

Le domestique sort.

Madame

Ah ! Donnez...

Scène 6

Madame, Monsieur, Un Domestique

Elle s'avance à petits pas près de son mari, en tenant le petit paquet en l'air.

Madame

La voilà !

Monsieur

Ce qui est dit, est dit !

Madame

C'est une perle, comme la bague que vous m'avez donnée. - Aimez-vous les perles ?

Monsieur

Pas du tout,

Madame

Elle vient de chez Mellerio, comme votre bague : c'est de la même fabrique.

Monsieur

Serait-ce une allusion ?

Madame

Décidément, vous ne voulez pas accepter ?

Monsieur

Non.

Madame

Hé bien ! Tant pis ! Car si vous l'aviez prise, je vous aurais dit...

Monsieur

Quoi donc ?

Madame

Ce que vous désirez tant savoir.

Monsieur

Vous m'auriez dit... Pourquoi vous me faites ce cadeau ?

Madame

Justement !

Monsieur

Est-ce la vérité ?

Madame

A vous de vous en assurer.

Monsieur

Comment ?

Madame

En acceptant.

Monsieur

Eh bien ! J'accepte.

Madame

Voici.

Monsieur

Pardon ! J'accepte ; mais exécutez-vous d'abord, je ne prendrai qu'après.

Madame

Pas de compromis : donnant, donnant.

Monsieur

Cependant...

Madame

Alors vous ne saurez rien.

Haut.

Monsieur

Elle est impitoyable. Savez-vous que vous avez la volonté d'un homme ?

Madame

Et vous la curiosité d'une femme ? Voyons ! Une, deux...

Monsieur

Trois ! J'accepte.

Madame

Enfin !

Monsieur

Et je prends livraison... Maintenant, votre promesse.

Il sort.

Un Domestique

Le déjeuner est servi.

Madame

Si nous allions déjeuner ? Je me meurs de faim.

Monsieur

Et votre promesse ?

Madame

Onze heures et demie ! Mon Dieu ! Que j'ai faim. Votre bras ?

Monsieur

Mais, ma chère, cette promesse...

Madame

Après le déjeuner.

Monsieur

Non, je vous en prie, tout de suite.

Madame

Vous tenez donc bien à le savoir ?

Monsieur

Beaucoup.

Madame

Vous avez peut-être tort, en vérité.

Monsieur

N'importe !

Madame

Hé bien ! Mon ami, écoutez-moi. Voilà cinq ans que nous sommes mariés, n'est-il pas vrai ? Pendant les quatre premières années, soit dit sans reproche, vous me faisiez de temps en temps un cadeau, mais de temps en temps seulement, juste assez pour ne pas manquer au proverbe et « entretenir l'amitié ». Tout à coup, voilà un an environ, les cordons de votre bourse se délient comme par enchantement ; le Pactole y avait passé sans doute ; je reçois cadeaux sur cadeaux, colliers petits et grands, bagues pour tous les doigts, bracelets divers : en un mot, de quoi avoir l'air d'une châsse, si je portais tout ce que j'ai reçu.

Monsieur

Et ce procédé vous a blessée ?

Madame

Non pas ! Mais étonnée. Je suis femme, mon ami, très femme, c'est-à-dire curieuse à la centième puissance, et tandis qu'à chaque nouveau cadeau je vous disais tout haut : « Merci ! », je me disais tout bas, en moi-même : « Pourquoi ? » Toutes vos pierreries, destinées à m'éblouir, m'ont au contraire éclairée, car il m'est venu tout à coup en tête un souvenir, bien bizarre, vous l'avouerez.

Monsieur

Un souvenir ?

Madame

Oui, je me suis souvenue de ces madones italiennes surchargées de parures merveilleuses, de bijoux étincelants, qu'elles doivent à un repentir généreux ou à une tardive expiation. Ce souvenir m'a fait réfléchir, j'ai comparé, j'ai cherché à comprendre... et je crois avoir compris.

Haut.

Monsieur

Pincé ! Mais, je vous assure..,

Madame

Si, mon ami ! J'ai compris. Vous venez d'en avoir la preuve.

Monsieur

La preuve ?

Madame

Oui. Cette épingle que je vous ai donnée.

Monsieur

Comment ! Cette épingle, vous me l'avez donnée, parce que vous... parce que je...

Madame

Justement !

Monsieur

Mais c'est indigne ! Comment, vous osez m'avouer en face que je... que vous...

Madame

Mais dites-le donc !

Monsieur

Que vous m'avez indignement trompé !

Madame

Merci, mon cher ! Vous vous êtes trahi ; jusqu'ici je pouvais encore douter ; maintenant, je sais à quoi m'en tenir.

Haut.

Monsieur

Imbécile ! Il ne s'agit pas de moi, Madame, mais de vous ! Il est des choses qui sont excusables pour un homme et impardonnables pour une femme, et je veux... Ah ! Ce Monsieur de Verrières !

Madame

Allons, mon cher, ne vous agitez pas ainsi, comme un Othello : Monsieur de Verrières est en Afrique depuis quatre ans et ne songe pas, que je sache, à en revenir.

Monsieur

Qui me le prouve ?

Madame

Si ce que vous craignez eût été vrai, vous l'eusse-je avoué ? - Vous savez bien que non... par expérience.

Monsieur

Mais alors ?

Madame

Hé bien ! J'ai voulu savoir si mes doutes étaient fondés ; pour cela, je n'avais qu'un moyen : vous combattre avec vos propres armes : c'est ce que j'ai fait... Ah ! Que je m'amuse depuis une demi-heure ! Je vous presse, je vous pousse, je me donne le plaisir bien permis, vous l'avouerez, de vous tourmenter un peu ; enfin, vous venez de vous livrer vous-même : c'est tout ce que je voulais. Comprenez-vous maintenant ?

Il lui prend la main et va pour la baiser.

Monsieur

Oui, je comprends ! Et je suis un sot d'oublier un seul moment que vous êtes la plus aimable des femmes et que vous devriez être la plus aimée. C'est ce que je vous promets désormais. M'est-il permis de signer ma promesse sur la main de mon vainqueur ?

Madame

Prenez garde ! Il y a sur cette main-là les deux dernières bagues que vous m'avez données.

Monsieur

Un peu plus haut, alors.

Madame

Attention au troisième bracelet... C'est celui de février dernier.

Monsieur

Ah ! Tous ces bijoux maudits ! Que je ne les voie plus ! Jetez-les ! Jetez-les !

Madame

Halte-là ! Mon ami : pas de sacrifice inutile ! - Seulement souvenez-vous bien d'une chose : ce cadeau que je vous fais aujourd'hui, je vous le donne ; mais au premier cadeau expiatoire que vous m'offrez...

Monsieur

Hé bien ?

Madame

Hé bien ! Les petits cadeaux...

Monsieur

Ça entretient l'amitié ?...

Madame

Non ! Ça se rend.

Monsieur

Diable !

Madame

Maintenant, nous pouvons aller déjeuner, mon ami. Vous voilà au courant de la situation, n'est-il pas vrai ? Votre bras...

Il prend le bras de Madame, puis, passant sur le devant de la scène, au public.

La toile tombe.

Monsieur

Vous savez... Je ne vous le recommande plus, mon système... Il coûte très cher et ne vaut rien !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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