Comédie · 1760

La Joie Imprévue

de Marivaux

Représentation
≈ 1 h 01
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
454
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pasquin H 147 ≈ 23 min 17
Lisette F 94 ≈ 12 min 13
Damon H 72 ≈ 8 min 11
Monsieur Orgon H 41 ≈ 6 min 4
Constance F 30 ≈ 5 min 6
Madame Dorville F 33 ≈ 4 min 5
Le Chevalier H 37 ≈ 3 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Pasquin absentabsentabsentabsentabsent
Lisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Damon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Orgon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Constance absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Dorville absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Pasquin, Damon

Damon paraît triste.

Pasquin

Fasse le ciel, Monsieur, que votre chagrin vous profite, et vous apprenne à mener une vie plus raisonnable !

Damon

Tais-toi, laisse-moi seul.

Pasquin

Non, Monsieur, il faut que je vous parle, cela est de conséquence.

Damon

De quoi s'agit-il donc ?

Pasquin

Il y a quinze jours que vous êtes à Paris...

Damon

Abrège.

Pasquin

Patience, Monsieur votre père vous a envoyé pour acheter une charge : l'argent de cette charge était en entier entre les mains de votre banquier, de qui vous avez déjà reçu la moitié, que vous avez jouée et perdue ; ce qui fait, par conséquent, que vous ne pouvez plus avoir que la moitié de votre charge ; et voilà ce qui est terrible.

Damon

Est-ce là tout ce que tu as à me dire ?

Pasquin

Doucement, Monsieur ; c'est qu'actuellement j'ai une charge aussi, moi, laquelle est de veiller sur votre conduite et de vous donner mes conseils. Pasquin, me dit Monsieur votre père la veille de notre départ, je connais ton zèle, ton jugement et ta prudence ; ne quitte jamais mon fils, sers-lui de guide, gouverne ses actions et sa tête, regarde-le comme un dépôt que je te confie. Je le lui promis bien, je lui en donnai ma parole : je me fondais sur votre docilité, et je me suis trompé. Votre conduite, vous la voyez, elle est détestable ; mes conseils, vous les avez méprisés, vos fonds sont entamés, la moitié de votre argent est partie, et voilà mon dépôt dans le plus déplorable état du monde : il faut pourtant que j'en rende compte, et c'est ce qui fait ma douleur.

Damon

Tu conviendras qu'il y a plus de malheur dans tout ceci que de ma faute. En arrivant à Paris, je me mets dans cet hôtel garni : j'y vois un jardin qui est commun à une autre maison, je m'y promène, j'y rencontre le Chevalier, avec qui, par hasard, je lie conversation ; il loge au même hôtel, nous mangeons à la même table, je vois que tout le monde joue après dîner, il me propose d'en faire autant, je joue, je gagne d'abord, je continue par compagnie, et insensiblement je perds beaucoup, sans aucune inclination pour le jeu ; voilà d'où cela vient ; mais ne t'inquiète point, je ne veux plus jouer qu'une fois pour regagner mon argent ; et j'ai un pressentiment que je serai heureux.

Pasquin

Ah ! Monsieur, quel pressentiment ! Soyez sûr que c'est le diable qui vous parle à l'oreille.

Damon

Non, Pasquin, on ne perd pas toujours, je veux me remettre en état d'acheter la charge en question, afin que mon père ne sache rien de ce qui s'est passé : au surplus, c'est dans ce jardin que j'ai connu l'aimable Constance ; c'est ici où je la vois quelquefois, où je crois m'apercevoir qu'elle ne me hait pas, et ce bonheur est bien au-dessus de toutes mes pertes.

Pasquin

Oh ! Quant à votre amour pour elle, j'y consens, j'y donne mon approbation ; je vous dirai même que le plaisir de voir Lisette qui la suit a extrêmement adouci les afflictions que vous m'avez données, je n'aurais pu les supporter sans elle ; il n'y a qu'une chose qui m'intrigue : c'est que la mère de Constance, quand elle se promène ici avec sa fille, et que vous les abordez, ne me paraît pas fort touchée de votre compagnie, sa mine s'allonge, j'ai peur qu'elle ne vous trouve un étourdi ; vous êtes pourtant un assez joli garçon, assez bien fait mais, de temps en temps, vous avez dans votre air je ne sais quoi... qui marquerait... une tête légère... Vous entendez bien ? Et ces têtes-là ne sont pas du goût des mères.

Damon

Que veut dire cet impertinent ?... Mais qui est-ce qui vient par cette autre allée du jardin ?

Pasquin

C'est peut-être ce fripon de Chevalier qui vient chercher le reste de votre argent.

Damon

Prends garde à ce que tu dis, et avance pour voir qui c'est.

Scène 2

Le Chevalier, Pasquin, Damon

On voit paraître le Chevalier.

Le Chevalier

Où est ton maître, Pasquin ?

Pasquin

Il est sorti, Monsieur.

Le Chevalier

Sorti ! Eh ! Je le vois qui se promène. D'où vient est-ce que tu me le caches ?

Pasquin

Je fais tout pour le mieux.

Le Chevalier

Bonjour, Damon. Ce valet ne voulait pas que je vous visse. Est-ce que vous avez affaire ?

Damon

Non, c'est qu'il me rendait quelque compte qui ne presse pas.

Pasquin

C'est que je n'aime pas ceux qui gagnent l'argent de mon maître.

Le Chevalier

Il le gagnera peut-être une autre fois.

Pasquin

Tarare !

Damon

Tais-toi.

Le Chevalier

Laissez-le dire ; je lui sais bon gré de sa méchante humeur, puisqu'elle vient de son zèle.

Pasquin

Ajoutez : de ma prudence.

Damon

Finiras-tu ?

Le Chevalier

Je n'y prends pas garde. Je vais dîner en ville, et je n'ai pas voulu partir sans vous voir.

Damon

Ne reviendrez-vous pas ce soir ici pour être au bal ?

Le Chevalier

Je ne crois pas : il y a toute apparence qu'on m'engagera à souper où je vais.

Damon

Comment donc ? Mais j'ai compté que ce soir vous me donneriez ma revanche.

Le Chevalier

Cela me sera difficile, j'ai même, ce matin, reçu une lettre qui, je crois, m'obligera à aller demain en campagne pour quelques jours.

Damon

En campagne ?

Pasquin

Eh oui ! Monsieur, il fait si beau : Partez, Monsieur le Chevalier, et ne revenez pas, nos affaires ont grand besoin de votre absence ; il y a tant de châteaux dans les champs, amusez-vous à en ruiner quelqu'un.

Damon

Encore ?

Le Chevalier

Il commence à m'ennuyer.

Damon

Chevalier, encore une fois, je vous attends ce soir.

Le Chevalier

Vous parlerai-je franchement ? Je ne joue jamais qu'argent comptant, et vous me dites hier que vous n'en aviez plus.

Damon

Que cela ne vous arrête point, je n'ai qu'un pas à faire pour en avoir.

Le Chevalier

En ce cas-là, nous nous reverrons tantôt.

À son maître.

Pasquin

Hélas ! Nous n'étions que blessés, nous voilà morts. Monsieur, cet argent qui est à deux pas d'ici, n'est pas à vous, il est à Monsieur votre père, et vous savez bien que son intention n'est pas que Monsieur le Chevalier y ait part ; il ne lui en destine pas une obole.

Damon

Oh ! Je me fâcherai à la fin : retire-toi.

Pasquin

Monsieur, je suis sûr que vous perdrez.

Le Chevalier

Puisse-t-il dire vrai, au reste.

Pasquin

Ah ! Vous savez bien que je ne me trompe pas.

Le Chevalier

Hem ?

Pasquin

Je dis qu'il perdra, vous êtes un si habile homme, que vous jouez à coup sûr.

Damon

Je crois que l'esprit lui tourne.

Pasquin

Il n'y a pas de mal à dire que vous perdrez, quand c'est la vérité.

Le Chevalier

Voilà un insolent valet.

Pasquin

Cela n'empêchera pas qu'il ne perde.

Le Chevalier

Adieu, jusqu'au revoir.

Damon

Ne me manquez donc pas.

Pasquin

Oh que non ! Il vise trop juste pour cela.

Scène 3

Damon, Pasquin

Damon

Il faut avouer que tu abuses furieusement de ma patience : sais-tu la valeur des mauvais discours que tu viens de tenir, et qu'à la place du Chevalier, je refuserais de jouer davantage ?

Pasquin

C'est que vous avez du coeur, et lui de l'adresse.

Damon

Mais pourquoi t'obstines-tu à soutenir qu'il gagnera ?

Pasquin

C'est qu'il voudra gagner.

Damon

T'a-t-on dit quelque chose de lui ? T'a-t-on donné quelque avis ?

Pasquin

Non, je n'en ai point reçu d'autre que de sa mine ; c'est elle qui m'a dit tout le mal que j'en sais.

Damon

Tu extravagues.

Pasquin

Monsieur, je m'y ferais hacher, il n'y a point d'honnête homme qui puisse avoir ce visage-là : Lisette, en le voyant ici, en convenait hier avec moi.

Damon

Lisette ? Belle autorité !

Pasquin

Belle autorité ! C'est pourtant une fille qui, du premier coup d'oeil, a senti tout ce que je valais.

Damon

Ah ! Ah ! Ah ! Tu me donnes une grande idée de sa pénétration ; je vais chez mon banquier, c'est aujourd'hui jour de poste, ne t'éloigne pas.

Il lit.

Pasquin

Arrêtez, Monsieur, on nous a interrompus, je ne vous ai pas quand je veux, et mes ordres portent aussi, attendu cette légèreté d'esprit dont je vous ai parlé, que je tiendrai la main à ce que vous exécutiez tout ce que Monsieur votre père vous a dit de faire, et voici un petit agenda où j'ai tout écrit. Liste des articles et commissions recommandés par Monsieur Orgon à Monsieur Damon son fils aîné, sur les déportements, faits, gestes, et exactitude duquel il est enjoint à moi Pasquin, son serviteur, d'apporter mon inspection et contrôle.

Damon

Inspection et contrôle !

Pasquin

Oui, Monsieur, ce sont mes fonctions ; c'est, comme qui dirait, gouverneur.

Damon

Achève.

Pasquin

Premièrement. Aller chez Monsieur Lourdain, banquier, recevoir la somme de... Le coeur me manque, je ne saurais la prononcer. La belle et copieuse somme que c'était ! Nous n'en avons plus que les débris ; vous ne vous êtes que trop ressouvenu d'elle, et voilà l'article de mon mémoire le plus maltraité.

Damon

Finis, ou je te laisse.

Pasquin

Secondement. Le pupille ne manquera de se transporter chez Monsieur Raffle, procureur, pour lui remettre des papiers.

Damon

Passe, cela est fait.

Pasquin

Troisièmement. Aura soin le sieur Pasquin de presser le sieur Damon...

Damon

Parle donc, maraud, avec ton sieur Damon.

Pasquin

Style de précepteur... De presser le sieur Damon de porter une lettre à l'adresse de Madame... Attendez... Ma foi, c'est Madame Dorville, rue Galante, dans la rue où nous sommes.

Damon

Madame Dorville : est-ce là le nom de l'adresse ? Je ne l'avais pas seulement lue. Eh ! Parbleu ! Ce serait donc la mère de Constance, Pasquin ?

Pasquin

C'est elle-même, sans doute, qui loge dans cette maison, d'où elle passe dans le jardin de votre hôtel. Voyez ce que c'est, faute d'exactitude, nous négligions la lettre du monde la plus importante, et qui va nous donner accès dans la maison.

Damon

J'étais bien éloigné de penser que j'avais en main quelque chose d'aussi favorable ; je ne l'ai pas même sur moi, cette lettre, que je ne devais rendre qu'à loisir. Mais par où mon père connaît-il Madame Dorville ?

Pasquin

Oh ! Pardi, depuis le temps qu'il vit, il a eu le temps de faire des connaissances.

Damon

Tu me fais grand plaisir de me rappeler cette lettre ; voilà de quoi m'introduire chez Madame Dorville, et j'irai la lui remettre au retour de chez mon banquier : je pars, ne t'écarte pas.

Pasquin

Monsieur, comme vous en rapporterez le reste de votre argent, je vous demande en grâce que je le voie avant que vous le jouiez, je serais bien aise de lui dire adieu.

Damon

Je me moque de ton pronostic.

Scène 4

Damon, Lisette

Damon

Ah ! Te voilà, Lisette ? Ta maîtresse viendra-t-elle tantôt se promener ici avec sa mère ?

Lisette

Je crois qu'oui, Monsieur.

Damon

Lui parles-tu quelquefois de moi ?

Lisette

Le plus souvent c'est elle qui me prévient.

Damon

Que tu me charmes ! Adieu, Lisette, continue, je te prie, d'être dans mes intérêts.

Scène 5

Pasquin, Lisette

Pasquin

Bonjour, ma fille, bonjour, mon coeur ; serviteur à mes amours.

Lisette

Tout doucement.

Pasquin

Qu'est-ce donc, beauté de mon âme ? D'où te vient cet air grave et rembruni ?

Lisette

C'est que j'ai à te parler, et que je rêve : tu dis que tu m'aimes, et je suis en peine de savoir si je fais bien de te le rendre.

Pasquin

Mais, ma mie, je ne comprends pas votre scrupule ; n'êtes-vous pas convenue avec moi que je suis aimable ? Eh donc !

Lisette

Parlons sérieusement ; je n'aime point les amours qui n'aboutissent à rien.

Pasquin

Qui n'aboutissent à rien ! Pour qui me prends-tu donc ? Veux-tu des sûretés ?

Lisette

J'entends qu'il me faut un mari, et non pas un amant.

Pasquin

Pour ce qui est d'un amant, avec un mari comme moi, tu n'en auras que faire.

Lisette

Oui : mais si notre mariage ne se fait jamais ? Si Madame Dorville, qui ne connaît point ton maître, marie sa fille à un autre, comme il y a quelque apparence. Il y a quelques jours qu'il lui échappa qu'elle avait des vues, et c'est sur quoi nous raisonnions tantôt, Constance et moi, de façon qu'elle est fort inquiète, et de temps en temps, nous sommes toutes deux tentées de vous laisser là.

Pasquin

Malepeste ! Gardez-vous en bien ; je suis d'avis même que nous vous donnions, mon maître et moi, chacun notre portrait, que vous regarderez, pour vaincre la tentation de nous quitter.

Lisette

Ne badine point : j'ai charge de ma maîtresse de t'interroger adroitement sur de certaines choses. Il s'agit de savoir ce que tout cela peut devenir, et non pas de s'attacher imprudemment à des inconnus qu'il faut quitter, et qu'on regrette souvent plus qu'ils ne valent.

Pasquin

M'amour, un peu de politesse dans vos réflexions.

Lisette

Tu sens bien qu'il serait désagréable d'être obligée de donner sa main d'un côté, pendant qu'on laisserait son coeur d'un autre : ainsi voyons : tu dis que ton maître a du bien et de la naissance : que ne se propose-t-il donc ? Que ne nous fait-il donc demander en mariage ? Que n'écrit-il à son père qu'il nous aime, et que nous lui convenons ?

Pasquin

Eh ! Morbleu ! Laisse-nous donc arriver à Paris ; à peine y sommes-nous. Il n'y a que huit jours que nous nous connaissons... Encore, comment nous connaissons-nous ? Nous nous sommes rencontrés, et voilà tout.

Lisette

Qu'est-ce que cela signifie, rencontrés ?

Pasquin

Oui, vraiment : ce fut le Chevalier, avec qui nous étions, qui aborda la mère dans le jardin ; ce qui continue de notre part : de façon que nous ne sommes encore que des amants qui s'abordent, en attendant qu'ils se fréquentent : il est vrai que c'en est assez pour s'aimer, et non pas pour se demander en mariage, surtout quand on a des mères qui ne voudraient pas d'un gendre de rencontre. Pour ce qui est de nos parents, nous ne leur avons, depuis notre arrivée, écrit que deux petites lettres, où il n'a pu être question de vous, ma fille : à la première, nous ne savions pas seulement que vos beautés étaient au monde ; nous ne l'avons su qu'une heure avant la seconde ; mais à la troisième, on mandera qu'on les a vues, et à la quatrième, qu'on les adore. Je défie qu'on aille plus vite.

Lisette

Je crains que la mère, qui a ses desseins, n'aille plus vite encore.

Pasquin

En ce cas-là, si vous voulez, nous pourrons aller encore plus vite qu'elle.

Lisette

Oui, mais les expédients ne sont pas de notre goût ; et en mon particulier, je congédierais, avec un soufflet ou deux, le coquin qui oserait me le proposer.

Pasquin

S'il n'y avait que le soufflet à essuyer, je serais volontiers ce coquin-là, mais je ne veux pas du congé.

Lisette

Achevons : dis-moi, cette charge que doit avoir ton maître est-elle achetée ?

Pasquin

Pas encore, mais nous la marchandons.

Lisette

Vous la marchandez ?

Pasquin

Sans doute ; t'imagines-tu qu'on achète une charge considérable comme on achète un ruban ? Toi qui parles, quand tu fais l'emplette d'une étoffe, prends-tu le marchand au mot ? On te surfait, tu rabats, tu te retires, on te rappelle, et à la fin on lâche la main de part et d'autre, et nous la lâcherons, quand il en sera temps.

Lisette

Pasquin, est-il réellement question d'une charge ? Ne me trompes-tu pas ?

Il montre son visage.

Pasquin

Allons, allons, tu te moques ; je n'ai point d'autre réponse à cela que de te montrer ce minois. Cette face d'honnête homme que tu as trouvée si belle et si pleine de candeur...

Lisette

Que sait-on ? Ta physionomie vaut peut-être mieux que toi ?

Pasquin

Non, ma mie, non, on n'y voit qu'un échantillon de mes bonnes qualités, tout le monde en convient ; informez-vous.

Lisette

Quoi qu'il en soit, je conseille à ton maître de faire ses diligences. Mais voilà quelqu'un qui paraît avoir envie de te parler ; adieu, nous nous reverrons tantôt.

Scène 6

Pasquin, Monsieur Orgon

Orgon se rapproche.

Allant après Orgon.

Pasquin

J'ôterais mon chapeau à cet homme-là, si je ne m'en empêchais pas, tant il ressemble au père de mon maître. Mais, ma foi, il lui ressemble trop, c'est lui-même. Monsieur, Monsieur Orgon !

Monsieur Orgon

Tu as donc bien de la peine à me reconnaître, faquin ?

Pasquin

Ce début-là m'inquiète... Monsieur... Comme vous êtes ici, pour ainsi dire, en fraude, je vous prenais pour une copie de vous-même... Tandis que l'original était en province.

Monsieur Orgon

Eh ! Tais-toi, maraud, avec ton original et ta copie.

Pasquin

Monsieur, j'ai bien de la joie à vous revoir, mais votre accueil est triste ; vous n'avez pas l'air aussi serein qu'à votre ordinaire.

Monsieur Orgon

Il est vrai que j'ai fort sujet d'être content de ce qui se passe.

Pasquin

Ma foi, je n'en suis pas plus content que vous ; mais vous savez donc nos aventures ?

Monsieur Orgon

Oui, je les sais, oui, il y a quinze jours que vous êtes ici, et il y en a autant que j'y suis ; je partis le lendemain de votre départ, je vous ai rattrapé en chemin, je vous ai suivi jusqu'ici, et vous ai fait observer depuis que vous y êtes ; c'est moi qui ai dit au banquier de ne délivrer à mon fils qu'une partie de l'argent destiné à l'acquisition de sa charge, et de le remettre pour le reste ; on m'a appris qu'il a joué, et qu'il a perdu. Je sors actuellement de chez ce banquier, j'y ai laissé mon fils qui ne m'y a pas vu, et qu'on va achever de payer ; mais je ne laisserai pas le reste de la somme à sa discrétion, et j'ai dit qu'on l'amusât pour me donner le temps de venir te parler.

Pasquin

Monsieur, puisque vous savez tout, vous savez sans doute que ce n'est pas ma faute.

Monsieur Orgon

Ne devais-tu pas parler à Damon, et tâcher de le détourner de son extravagance ? Jouer, contre le premier venu, un argent dont je lui avais marqué l'emploi !

Pasquin

Ah ! Monsieur, si vous saviez les remontrances que je lui ai faites ! Ce jardin-ci m'en est témoin, il m'a vu pleurer, Monsieur : mes larmes apparemment ne sont pas touchantes ; car votre fils n'en a tenu compte, et je conviens avec vous que c'est un étourdi, un évaporé, un libertin qui n'est pas digne de vos bontés.

Monsieur Orgon

Doucement, il mérite les noms que tu lui donnes, mais ce n'est pas à toi à les lui donner.

Pasquin

Hélas ! Monsieur, il ne les mérite pas non plus ; et je ne les lui donnais que par complaisance pour votre colère et pour ma justification : mais la vérité est que c'est un fort estimable jeune homme, qui n'a joué que par politesse, et qui n'a perdu que par malheur.

Monsieur Orgon

Passe encore s'il n'avait point d'inclination pour le jeu.

Pasquin

Eh ! Non, Monsieur, je vous dis que le jeu l'ennuie ; il y bâille, même en y gagnant : vous le trouverez un peu changé, car il vous craint, il vous aime. Oh ! Cet enfant-là a pour vous un amour qui n'est pas croyable.

Monsieur Orgon

Il me l'a toujours paru, et j'avoue que jusqu'ici je n'ai rien vu que de louable en lui ; je voulais achever de le connaître : il est jeune, il a fait une faute, il n'y a rien d'étonnant, et je la lui pardonne, pourvu qu'il la sente ; c'est ce qui décidera de son caractère : ce sera un peu d'argent qu'il m'en coûtera, mais je ne le regretterai point si son imprudence le corrige.

Pasquin

Oh ! Voilà qui est fait, Monsieur, je vous le garantis rangé pour le reste de sa vie, il m'a juré qu'il ne jouerait plus qu'une fois.

Monsieur Orgon

Comment donc ! Il veut jouer encore ?

Pasquin

Oui, Monsieur, rien qu'une fois, parce qu'il vous aime ; il veut rattraper son argent, afin que vous n'ayez pas le chagrin de savoir qu'il l'a perdu ; il n'y a rien de si tendre ; et ce que je vous dis là est exactement vrai.

Monsieur Orgon

Est-ce aujourd'hui qu'il doit jouer ?

Pasquin

Ce soir même, pendant le bal qu'on doit donner ici, et où se doit trouver un certain Chevalier qui lui a gagné son argent, et qui est homme à lui gagner le reste.

Monsieur Orgon

C'est donc pour ce beau projet qu'il est allé chez le banquier ?

Pasquin

Oui, Monsieur.

Monsieur Orgon

Le Chevalier et lui seront-ils masqués ?

Pasquin

Je n'en sais rien, mais je crois qu'oui, car il y a quelques jours qu'il y eut un bal où ils l'étaient tous deux ; mon maître a même encore son domino vert qu'il a gardé pour ce bal-ci, et je pense que le Chevalier, qui loge au même hôtel, a aussi gardé le sien qui est jaune.

Monsieur Orgon

Tâche de savoir cela bien précisément, et viens m'en informer tantôt à ce café attenant l'hôtel, où tu me trouveras ; j'y serai sur les six heures du soir.

Pasquin

Et moi, vous m'y verrez à six heures frappantes.

Monsieur Orgon

Garde-toi, surtout, de dire à mon fils que je suis ici, je te le défends, et remets-lui cette lettre comme venant de la poste ; mais ce n'est pas là tout : on m'a dit aussi qu'il voit souvent dans ce jardin une jeune personne qui vient s'y promener avec sa mère ; est-ce qu'il l'aime ?

Pasquin

Ma foi, Monsieur, vous êtes bien servi ; sans doute qu'on vous aura parlé aussi de ma tendresse... N'est-il pas vrai ?

Monsieur Orgon

Passons, il n'est pas question de toi.

Pasquin

C'est que nos déesses sont camarades.

Monsieur Orgon

N'est-ce pas la fille de Madame Dorville ?

Pasquin

Oui, celle de mon maître.

Monsieur Orgon

Je la connais, cette Madame Dorville, et il faut que mon fils ne lui ait pas rendu la lettre que je lui ai écrite, puisqu'il ne la voit pas chez elle.

Pasquin

Il l'avait oubliée, et il doit la lui remettre à son retour ; mais, Monsieur, cette Madame Dorville est-elle bien de vos amies ?

Monsieur Orgon

Beaucoup.

Pasquin

Ah, que vous êtes charmant ! Pardonnez mon transport, c'est l'amour qui le cause ; il ne tiendra qu'à vous de faire notre fortune.

Monsieur Orgon

C'est à quoi je pense. Constance et Damon doivent être mariés ensemble.

Pasquin

Cela est adorable !

Monsieur Orgon

Sois discret, au moins.

Pasquin

Autant qu'amoureux.

Monsieur Orgon

Souviens-toi de tout ce que je t'ai dit. Quelqu'un vient, je ne veux pas qu'on me voie, et je me retire avant que mon fils arrive.

Pasquin

C'est Lisette, Monsieur, voyez qu'elle a bonne mine !

Monsieur Orgon

Tais-toi.

Scène 7

Pasquin, Lisette

Pasquin

Allons, modérons-nous.

Lisette

Je te cherchais.

Pasquin

Et moi j'avais envie de te voir.

Lisette

Regarde-moi bien, ce sera pour longtemps, j'ai ordre de ne te plus voir.

Pasquin

Ordre !

Lisette

Oui, ordre, oui, il n'y a point à plaisanter.

Pasquin

Et dis-moi, auras-tu de la peine à obéir ?

Lisette

Et dis-moi, à ton tour, un animal qui me répond sur ce ton-là mérite-t-il qu'il m'en coûte ?

Pasquin

Tu es donc fâchée de ce que je ris ?

Lisette

La cervelle t'aurait-elle subitement tourné, par hasard ?

Pasquin

Point du tout, je n'eus jamais tant de bon sens, ma tête est dans toute sa force.

Lisette

C'est donc la tête d'un grand maraud : ah, l'indigne !

Pasquin

Ah, quelles délices ! Tu ne m'as jamais rien dit de si touchant.

Lisette

La maudite race que les hommes ! J'aurais juré qu'il m'aimait.

Pasquin

Bon, t'aimer ! Je t'adore.

Lisette

Écoute-moi, monstre, et ne réplique plus. Tu diras à ton maître, de la part de Madame Dorville, qu'elle le prie de ne plus parler à Constance, que c'est une liberté qui lui déplaît, et qu'il s'en abstiendra, s'il est galant homme ; ce dont l'impudence du valet fait que je doute. Adieu.

Pasquin

Oh ! J'avoue que je ne me sens pas d'aise, et cependant tu t'abuses : je suis plein d'amour, là, ce qu'on appelle plein, mon coeur en a pour quatre, en vérité, tu le verras.

Lisette

Je le verrai ? Que veux-tu dire ?

Pasquin

Je dis... que tu verras ; oui, ce qu'on appelle voir... Prends patience.

Lisette

Tout bien examiné, je lui crois pourtant l'esprit en mauvais état.

Scène 8

Damon, Lisette, Pasquin

Damon

Ah ! Lisette, je te trouve à propos.

Lisette

Un peu moins que vous ne pensez ; ne me retenez pas, Monsieur, je ne saurais rester : votre homme sait les nouvelles, qu'il vous les dise.

Pasquin

Ha, ha, ha. Ce n'est rien, c'est qu'elle a des ordres qui me divertissent. Madame Dorville s'emporte, et prétend que nous supprimions tout commerce avec elle ; notre fréquentation dans le jardin n'est pas de son goût, dit-elle ; elle s'imagine que nous lui déplaisons, cette bonne femme !

Damon

Comment ?

Lisette

Oui, Monsieur : voilà ce qui le réjouit, il n'est plus permis à Constance de vous dire le moindre mot, on vous prie de la laisser en repos, vous êtes proscrit, tout entretien nous est interdit avec vous, et même, en vous parlant, je fais actuellement un crime.

Damon

Misérable ! Et tu ris de ce qui m'arrive.

Pasquin

Oui, Monsieur, c'est une bagatelle ; Madame Dorville ne sait ce qu'elle dit, ni de qui elle parle ; je vous retiens ce soir à souper chez elle. Votre vin est-il bon, Lisette ?

Damon

Tais-toi, faquin, tu m'indignes.

Lisette

Monsieur, ne lui trouvez-vous pas dans les yeux quelque chose d'égaré ?

Pasquin

Elle me croit timbré, n'est-ce pas ?

Elle s'en va. Pasquin bat du pied sans répondre.

Lisette

Voici Madame que je vois de loin se promener ; adieu, Monsieur, je vous quitte, et je vais la joindre.

Scène 9

Damon, Pasquin

Damon

Que je suis à plaindre !

Pasquin

Point du tout, c'est une erreur.

Damon

Va-t'en, va-t'en, il faut effectivement que tu sois ivre ou fou.

Pasquin

Erreur sur erreur. Où est votre lettre pour cette Madame Dorville ?

Damon

Ne t'en embarrasse pas. Je vais la lui remettre, dès que j'aurai porté mon argent chez moi. Viens, suis-moi.

Damon prend la lettre, et s'en va en regardant Pasquin.

Pasquin

Non, je vous attends ici ; allez vite, nous nous amuserions l'un et l'autre, et il n'y a point de temps à perdre ; tenez, prenez ce paquet que je viens de recevoir du facteur, il est de votre père.

Scène 10

Pasquin, Madame Dorville, Lisette, Constance

Il chante.

Pasquin

Nos gens s'approchent, ne bougeons. La, la, rela.

Madame Dorville

Avez-vous parlé à ce garçon de ce que je vous ai dit ?

Lisette

Oui, Madame.

Pasquin

Par ce garçon, n'est-ce pas moi que vous entendez, Madame ? Oui, je sais ce dont il est question, et j'en ai instruit mon maître ; mais ce n'est pas là votre dernier mot, Madame, vous changerez de sentiment ; je prends la liberté de vous le dire, nous ne sommes pas si mal dans votre esprit.

Madame Dorville

Vous êtes bien hardi, mon ami ; allez, passez votre chemin.

Pasquin

Madame, je vous demande pardon ; mais je ne passe point, je reste, je ne vais pas plus loin.

Madame Dorville

Qu'est-ce que c'est que cet impertinent-là ? Lisette, dites-lui qu'il se retire.

À part.

Et à sa maîtresse.

Lisette

Eh ! Va-t'en, mon pauvre Pasquin, je t'en prie. Voilà une démence bien étonnante ! Madame, c'est qu'il est un peu imbécile.

Pasquin

Point du tout, c'est seulement que je sais dire la bonne aventure. Jamais Madame ne séparera sa fille et mon maître. Ils sont faits pour s'aimer ; c'est l'avis des astres et le vôtre.

Et puis regardant Constance.

Madame Dorville

Va-t'en. Ils sont nés pour s'aimer ! Ma fille, vous aurait-il entendu dire quelque chose qui ait pu lui donner cette idée ? Je me persuade que non, vous êtes trop bien née pour cela.

Constance

Assurément, ma mère.

Madame Dorville

C'est que Damon vous aura dit, sans doute, quelques galanteries ?

Constance

Mais, oui.

Lisette

C'est un jeune homme fort estimable.

Madame Dorville

Peut-être même vous a-t-il parlé d'amour ?

Constance

Quelques mots approchants.

Lisette

Je ne plains pas celle qui l'épousera.

À Constance.

Madame Dorville

Taisez-vous. Et vous en avez badiné ?

Constance

Comme il s'expliquait d'une façon très respectueuse, et de l'air de la meilleure foi ; que, d'ailleurs, j'étais le plus souvent avec vous, et que je ne prévoyais pas que vous me défendriez de le voir, je n'ai pas cru devoir me fâcher contre un si honnête homme.

Madame Dorville

Constance, il était temps que vous ne le vissiez plus.

Pasquin

Et moi, je dis que voici le temps qu'ils se verront bien autrement.

Madame Dorville

Retirons-nous, puisqu'il n'y a pas moyen de se défaire de lui.

Pasquin

Où est cet étourdi qui ne vient point avec sa lettre ?

Scène 11

Madame Dorville, Damon, Constance, Pasquin, Lisette

Madame Dorville

Monsieur, vous êtes instruit de mes intentions, et j'espérais que vous y auriez plus d'égard. Retirez-vous, Constance.

Damon

Quoi ! Constance sera privée du plaisir de se promener, parce que j'arrive !

À Constance.

Madame Dorville

Il n'est plus question de se voir, Monsieur, j'ai des vues pour ma fille qui ne s'accordent plus avec de pareilles galanteries. Retirez-vous donc.

Elle part et retourne la tête.

Constance

Voilà la première fois que vous me le dites.

Pasquin

Allons vite à la lettre.

Il lui présente la lettre.

Damon

Je suis si mortifié du trouble que je cause ici, que je ne songeais pas à vous rendre cette lettre, Madame.

Madame Dorville

À moi, Monsieur, et de quelle part, s'il vous plaît ?

Damon

De mon père, Madame.

Pasquin

Oui, d'un gentilhomme de votre ancienne connaissance.

Lisette

Tu ne m'as rien dit de cette lettre.

Pasquin

Ne t'abaisse point à parler à un fou.

À Damon.

Madame Dorville

Ce valet n'est pas si extravagant. Monsieur, cette lettre me fait grand plaisir, je suis charmée d'apprendre des nouvelles de Monsieur votre père.

Lisette

Je te fais réparation.

Damon

Oserais-je me flatter que ces nouvelles me seront un peu favorables ?

Madame Dorville

Oui, Monsieur, vous pouvez continuer de nous voir, je vous le permets ; je ne saurais m'en dispenser avec le fils d'un si honnête homme.

Lisette

À merveille, Pasquin.

Pasquin

Non, j'extravague.

Madame Dorville

Cependant, les vues que j'avais pour ma fille subsistent toujours, et plus que jamais, puisque je la marie incessamment.

Damon

Qu'entends-je ?

Lisette

Je n'y suis plus.

Pasquin

J'y suis toujours.

À Damon.

Madame Dorville

Suivez-moi dans cette autre allée, Lisette, j'ai à vous parler. Monsieur, je suis votre servante.

Damon

Non, Madame, il vaut mieux que je me retire pour vous laisser libre.

Scène 12

Lisette, Madame Dorville

Lisette

Hélas ! Vous venez de le désespérer.

Madame Dorville

Dis-moi naturellement : ma fille a-t-elle de l'inclination pour lui ?

Lisette

Ma foi, tenez, c'est lui qu'elle choisirait, si elle était sa maîtresse.

Madame Dorville

Il me paraît avoir du mérite.

Lisette

Si vous me consultez, je lui donne ma voix ; je le choisirais pour moi.

Madame Dorville

Et moi je le choisis pour elle.

Lisette

Tout de bon ?

Madame Dorville

C'est positivement à lui que je destinais Constance.

Lisette

Voilà quatre jeunes gens qui seront bien contents.

Madame Dorville

Quatre ! Je n'en connais que deux.

Lisette

Si fait : Pasquin et moi nous sommes les deux autres.

Madame Dorville

Ne dis rien de ceci à ma fille, non plus qu'à Damon, Lisette ; je veux les surprendre, et c'est aussi l'intention du père qui doit arriver incessamment, et qui me prie de cacher à son fils, s'il aime ma fille, que nous avons dessein d'en faire mon gendre ; il se ménage, dit-il, le plaisir de paraître obliger Damon en consentant à ce mariage.

Lisette

Je vous promets le secret ; il faut que Pasquin soit instruit, et qu'il ait eu ses raisons pour m'avoir tu ce qu'il sait ; je ne m'étonne plus que mes injures l'aient tant diverti ; je lui ai donné la comédie, et je prétends qu'il me la rende.

Madame Dorville

Rappelez Constance.

Lisette

La voici qui vient vous trouver, et je vais vous aider à la tromper.

Scène 13

Madame Dorville, Lisette, Constance

Madame Dorville

Approchez, Constance. Je disais à Lisette que je vais vous marier.

Lisette

Oui, et depuis que Madame m'a confié ses desseins, je suis fort de son sentiment ; je trouve que le parti vous convient.

Constance

Ce ne sont pas là vos affaires.

Lisette

Je dois m'intéresser à ce qui vous regarde, et puis on m'a fait l'honneur de me communiquer les choses.

Constance

Vous êtes jolie !

Madame Dorville

Qu'avez-vous, ma fille ? Vous me paraissez triste.

Constance

Il y a des moments où l'on n'est pas gai.

Lisette

Qui est-ce qui n'a pas l'humeur inconstante ?

Constance

Qui est-ce qui vous parle ?

Lisette

Eh ! Mais je vous excuse.

Madame Dorville

À l'aigreur que vous montrez, Constance, on dirait que vous regrettez Damon... Vous ne répondez rien ?

Constance

Mais je l'aurais trouvé assez à mon gré, si vous me l'aviez permis, au lieu que je ne connais pas l'autre.

Lisette

Allez, si j'en crois Madame, l'autre le vaut bien.

Constance

Vous me fatiguez.

Madame Dorville

Damon vous plaît, ma fille ? Je m'en suis doutée, vous l'aimez.

Constance

Non, ma mère, je n'ai pas osé.

Lisette

Quand elle l'aimerait, Madame, vous connaissez sa soumission, et vous n'avez pas de résistance à craindre.

Constance

Y a-t-il rien de plus méchant que vous ?

Madame Dorville

Ne dissimulez point, ma fille, on peut ou hâter ou retarder le mariage dont il s'agit ; parlez nettement : est-ce que vous aimez Damon ?

Constance

Je ne l'ai encore dit à personne.

Lisette

Je suis pourtant une personne, moi.

Constance

Vous mentez, je ne vous ai jamais dit que je l'aimais, mais seulement qu'il était aimable : vous m'en avez dit mille biens vous-même ; et puisque ma mère veut que je m'explique avec franchise, j'avoue qu'il m'a prévenue en sa faveur. Je ne demande pourtant pas que vous ayez égard à mes sentiments, ils me sont venus sans que je m'en aperçusse. Je les aurais combattus, si j'y avais pris garde, et je tâcherai de les surmonter, puisque vous me l'ordonnez ; il aurait pu devenir mon époux, si vous l'aviez voulu ; il a de la naissance et de la fortune, il m'aime beaucoup ; ce qui est avantageux en pareil cas, et ce qu'on ne rencontre pas toujours. Celui que vous me destinez feindra peut-être plus d'amour qu'il n'en aura ; je n'en aurai peut-être point pour lui, quelque envie que j'aie d'en avoir ; cela ne dépend pas de nous. Mais n'importe, mon obéissance dépend de moi. Vous rejetez Damon, vous préférez l'autre, je l'épouserai. La seule grâce dont j'ai besoin, c'est que vous m'accordiez du temps pour me mettre en état de vous obéir d'une manière moins pénible.

Lisette

Bon ! Quand vous aurez vu le futur, vous ne serez peut-être pas fâchée qu'on expédie, et mon avis n'est pas qu'on recule.

Constance

Ma mère, je vous conjure de la faire taire, elle abuse de vos bontés ; il est indécent qu'un domestique se mêle de cela.

Madame Dorville

Je pense pourtant comme elle, il sera mieux de ne pas différer votre mariage. Adieu ; promenez-vous, je vous laisse. Si vous rencontrez Damon, je vous permets de souffrir qu'il vous aborde ; vous me paraissez si raisonnable que ce n'est pas la peine de vous rien défendre là-dessus.

Scène 14

Lisette, Constance

Lisette

En vérité, voilà une mère fort raisonnable aussi, elle a un très bon procédé.

Constance

Faites vos réflexions à part, et point de conversation ensemble.

Lisette

À la bonne heure, mais je n'aime point le silence, je vous en avertis ; si je ne parle, je m'en vais, vous ne pourrez rester seule, il faudra que vous vous retiriez, et vous ne verrez point Damon ; ainsi, discourons, faites-vous cette petite violence.

Constance

Ah ! Eh bien ! Parlez, je ne vous en empêche pas ; mais ne vous attendez pas que je vous réponde.

Lisette

Ce n'est pas là mon compte ; il faut que vous me répondiez.

Constance

J'aurai le chagrin de me marier au gré de ma mère ; mais j'aurai le plaisir de vous mettre dehors.

Lisette

Point du tout.

Constance

Je serai pourtant la maîtresse.

Lisette

C'est à cause de cela que vous me garderez.

Constance

Ah ! Quel mauvais sujet ! Allons, je ne veux plus me promener, vous n'avez qu'à me suivre.

Lisette

Ha ! Ha ! Partons !

Scène 15

Damon, Constance, Lisette

Lisette ne bouge.

Damon

Ah ! Constance, je vous revois donc encore ! Auriez-vous part à la défense qu'on m'a faite ? Je me meurs de douleur ! Lisette, observe de grâce si Madame Dorville ne vient point.

Constance

Ne vous adressez point à elle, Damon, elle est votre ennemie et la mienne. Vous dites que vous m'aimez, vous ne savez pas encore que j'y suis sensible ; mais le temps nous presse, et je vous l'avoue. Ma mère veut me marier à un autre que je hais, quel qu'il soit.

Lisette

Je gage que non.

À Damon.

Constance

Je vous défends de m'interrompre. Sur tout ce que vous m'avez dit, vous êtes un parti convenable ; votre père a sans doute quelques amis à Paris, allez les trouver, engagez-les à parler à ma mère. Quand elle vous connaîtra mieux, peut-être vous préférera-t-elle.

Damon

Ah ! Madame, rien ne manque à mon malheur.

Lisette

Point de mouvements, croyez-moi, tout est fait, tout est conclu, je vous parle en amie.

Constance

Laissez-la dire, et continuez.

Il lit.

Damon

Il ne me servirait à rien d'avoir recours à des amis, on vous a promise d'un côté, et on m'a engagé d'un autre : Voici ce que m'écrit mon père. J'arrive incessamment à Paris, mon fils ; je compte que les affaires de votre charge sont terminées, et que je n'aurai plus qu'à remplir un engagement que j'ai pris pour vous, et qui est de terminer votre mariage avec une des plus aimables filles de Paris. Adieu.

Lisette

Une des plus aimables filles de Paris ! Votre père s'y connaît, apparemment ?

Damon

Eh ! N'achevez pas de me désoler.

Constance

Quelle conjoncture ! Il n'y a donc plus de ressource, Damon ?

Damon

Il ne m'en reste qu'une, c'est d'attendre ici mon rival ; je ne m'explique pas sur le reste.

Lisette

Il ne serait pas difficile de vous le montrer.

Damon

Quoi ! Il est ici ?

Lisette

Depuis que vous y êtes : figurez-vous qu'il n'est pas arrivé un moment plus tôt ni plus tard.

Damon

Il n'ose donc se montrer ?

Lisette

Il se montre aussi hardiment que vous, et n'a pas moins de coeur que vous.

Damon

C'est ce que nous verrons.

Elle part.

Constance

Point d'emportement, Damon ; je vous quitte : peut-être qu'elle nous trompe pour nous épouvanter ; il est du moins certain que je n'ai point vu ce rival. Quoi qu'il en soit, je vais encore me jeter aux pieds de ma mère, et tâcher d'obtenir un délai qu'elle m'aurait déjà accordé, si cette fourbe que voilà ne l'en avait pas dissuadée. Adieu, Damon, ne laissez pas que d'agir de votre côté, et ne perdons point de temps.

Il veut partir.

Damon

Oui, Constance, je ne négligerai rien ; peut-être nous arrivera-t-il quelque chose de favorable.

Lisette

Non, Monsieur ; restez en repos sur ma parole, je suis pour vous, et j'y ai toujours été : je plaisante, je ne saurais vous dire pourquoi ; mais ne vous désespérez pas, tout ira bien, très bien, c'est moi qui vous le dis ; moi, vous dis-je, tranquillisez-vous, partez.

Damon

Quoi ! Tout ce que je vois...

Lisette

N'est rien ; point de questions, je suis muette.

Damon

Je n'y comprends rien.

Scène 16

Lisette, Pasquin

À Pasquin.

Lisette

Ah ! Voilà mon homme qui m'a tantôt ballottée. Je te rencontre fort à propos. D'où viens-tu ?

Pasquin

Du café voisin, où j'avais à parler à un homme de mon pays qui m'y attendait pour affaire sérieuse. Eh bien ! Comment suis-je dans ton esprit ? Quelle opinion as-tu de ma cervelle ? Me loges-tu toujours aux Petites-Maisons ?

Lisette

Non, au lieu d'être fou, tu ne seras plus que sot.

Pasquin

Moi, sot ! Je ne suis pas tourné dans ce goût-là ; tu me menaces de l'impossible.

Lisette

Ce n'est pourtant que l'affaire d'un instant. Tiens, tu t'imagines que je serai à toi ; point du tout ; il faut que je t'oublie, il n'y a plus moyen de te conserver.

Pasquin

Tu n'y entends rien, moitié de mon âme.

Lisette

Je te dis que tu te blouses, mon butor.

Pasquin

Ma poule, votre ignorance est comique.

Lisette

Benêt, ta science me fait pitié ; veux-tu que je te confonde ? Damon devait épouser ma maîtresse, suivant la lettre qu'il a tantôt remise à Madame Dorville de la part de son père ; on en était convenu ; n'est-il pas vrai ?

Pasquin

Mais effectivement ; je sens que ma mine s'allonge : as-tu commerce avec le diable ? Il n'y a que lui qui puisse t'avoir révélé cela.

Lisette

Il m'a révélé un secret de mince valeur, car tout est changé ; votre lettre est venue trop tard ; Madame Dorville ne peut plus tenir parole, et Constance et moi nous sommes toutes deux arrêtées pour d'autres.

Pasquin

Tu m'anéantis !

Lisette

Es-tu sot, à présent ? Tu en as du moins l'air.

Pasquin

J'ai l'air de ce que je suis.

Lisette

Ah ! Ah ! Ah ! Ah !...

Pasquin

Tu m'assommes ! Tu me poignardes ! Je me meurs ! J'en mourrai !

Lisette

Tu es donc fâché de me perdre ? Quelles délices !

Pasquin

Ah ! Scélérate, ah ! Masque !

Lisette

Courage ! Tu ne m'as jamais rien dit de si touchant.

Pasquin

Girouette !

Lisette

À merveille, tu régales bien ma vanité ; mais écoute, Pasquin, fais-moi encore un plaisir. Celui que j'épouse à ta place est jaloux, ne te montre plus.

Pasquin

Quand je l'aurai étranglé, il sera le maître.

Lisette

Tu es ravissant !

Pasquin

Je suis furieux, ôte ta cornette, que je te batte.

Lisette

Oh ! Doucement, ceci est brutal.

Pasquin

Allons, je cours vite avertir le père de mon maître.

Lisette

Le père de ton maître ? Est-ce qu'il est ici ?

Pasquin

L'esprit familier qui t'a dit le reste, doit t'avoir dit sa secrète arrivée.

Lisette

Non, tu me l'apprends, nigaud.

Pasquin

Que m'importe ? Adieu, vous êtes à nous, vos personnes nous appartiennent ; il faut qu'on nous en fasse la délivrance, ou que le diable vous emporte, et nous aussi.

Lisette

Tout beau, ne dérangeons rien ; ne va point faire de sottises qui gâteraient tout peut-être ; il n'y a pas le mot de ce que je t'ai dit ; la lettre en question est toujours bonne, et les conventions tiennent ; c'est ce que m'a confié Madame Dorville et je me suis divertie de ta douleur, pour me venger de la scène de tantôt.

Pasquin

Ah ! Je respire. Convenons que nous nous aimons prodigieusement ; aussi le méritons-nous-bien.

Lisette

À force de joie, tu deviens fat ; il se fait tard, tu me diras une autre fois pourquoi ton maître se cache : voici l'heure où l'on s'assemble dans la salle du bal ; Madame Dorville m'a dit qu'elle y mènerait Constance, et je vais voir si elles n'auront pas besoin de moi.

Pasquin

Attends, Lisette ; vois-tu ce domino jaune qui arrive ? C'est le Chevalier qui vient pour jouer avec mon maître, et qui lui gagnerait le reste de son argent ; je vais tâcher de l'amuser, pour l'empêcher d'aller joindre Damon ; mais reviens, si tu peux, dans un instant, pour m'aider à le retenir.

Lisette

Tout à l'heure, je te rejoins ; il me vient une idée, je t'en débarrasserai : laisse-moi faire.

Scène 17

Monsieur Orgon, Pasquin

Monsieur Orgon

Voici Pasquin. Au domino que je porte, il me prendra pour le Chevalier.

Pasquin

Ah ! Vraiment, celui-ci n'avait garde de manquer.

Monsieur Orgon

Où est ton maître ?

Pasquin

Je n'en sais rien ; et en quelque endroit qu'il soit, il ferait mieux de s'y tenir, il y serait mieux qu'avec vous ; mais il ne tardera pas : attendez.

Monsieur Orgon

Tu es bien brusque.

Pasquin

Vous êtes bien alerte, vous.

Monsieur Orgon

Ne sais-tu pas que je dois jouer avec ton maître ?

Pasquin

Ah ! Jouer. Cela vous plaît à dire ; ce sera lui qui jouera ; tout le hasard sera de son côté, toute la fortune du vôtre ; vous ne jouez pas, vous, vous gagnez.

Monsieur Orgon

C'est que je suis plus heureux que lui.

Pasquin

Bon ! Du bonheur ; ce n'est pas là votre fort, vous êtes trop sage pour en avoir affaire.

Monsieur Orgon

Je crois que tu m'insultes.

Pasquin

Point du tout, je vous devine.

Monsieur Orgon

Tiens, me devinais-tu ?

Pasquin

Quoi ! Monsieur, c'est vous ? Ah ! Je commence à vous deviner mieux.

Monsieur Orgon

Où est mon fils ?

Pasquin

Apparemment qu'il est dans la salle.

Monsieur Orgon

Paix ! Je pense que le voilà.

Pasquin

Ne restez pas ici avec lui, de peur que le Chevalier, qui va sans doute arriver, ne vous trouve ensemble.

Scène 18

Damon, Pasquin

Ils sortent.

Damon

Ah ! C'est vous, Chevalier, je commençais à m'impatienter : hâtons-nous de passer dans le cabinet qui est à côté de la salle.

Pasquin

Oui, Monsieur, jouez hardiment, je me dédis ; vous ne sauriez perdre, vous avez affaire au plus beau joueur du monde.

Scène 19

Pasquin, Le Chevalier

Pasquin

Il était temps qu'ils partissent ; voici mon homme, le véritable.

Le Chevalier

Damon est-il venu ?

Pasquin

Non, il va venir, et vous m'êtes consigné ; j'ai ordre de vous tenir compagnie, en attendant qu'il vienne.

Le Chevalier

Penses-tu qu'il tarde ?

Et à part.

Pasquin

Il devrait être arrivé. Lisette me manque de parole.

Le Chevalier

C'est peut-être son banquier qui l'a remis.

À part.

Pasquin

Oh ! Non, Monsieur, il a la somme comptée en bel et bon or, je l'ai vue : ce sont des louis tout frais battus, qui ont une mine... Quel appétit je lui donne ! Et vous, Monsieur le Chevalier, êtes-vous bien riche ?

Le Chevalier

Pas mal ; et, suivant ta prédiction, je le serai encore davantage.

Pasquin

Non. Je viens de tirer votre horoscope, et je m'étais trompé tantôt : mon maître perdra peut-être, mais vous ne gagnerez point.

Le Chevalier

Qu'est-ce que tu veux dire ?

Pasquin

Je ne saurais vous l'expliquer, les astres ne m'en ont pas dit davantage ; ce qu'on lit dans le ciel est écrit en si petit caractère !

Le Chevalier

Et tu n'es pas, je pense, un grand astrologue.

Pasquin

Vous verrez, vous verrez : tenez, je déchiffre encore qu'aujourd'hui vous devez rencontrer sur votre chemin un fripon qui vous amusera, qui se moquera de vous, et dont vous serez la dupe.

Le Chevalier

Quoi ! Qui gagnera mon argent ?

Pasquin

Non, mais qui vous empêchera d'avoir celui de mon maître.

Le Chevalier

Tais-toi, mauvais bouffon.

Pasquin

J'aperçois aussi, dans votre étoile, un domino qui vous portera malheur ; il sera cause d'une méprise qui vous sera fatale.

Le Chevalier

Ne vois-tu pas aussi dans mon étoile que je pourrais me fâcher contre toi ?

Pasquin

Oui, cela y est encore ; mais je vois qu'il ne m'en arrivera rien.

Le Chevalier

Prends-y garde. C'est peut-être le petit caractère qui t'empêche d'y lire des coups de bâton. Laisse là tes contes ; ton maître ne vient point, et cela m'impatiente.

Pasquin

Il est même écrit que vous vous impatienterez.

Le Chevalier

Parle : t'a-t-il assuré qu'il viendrait ?

Pasquin

Un peu de patience.

Le Chevalier

C'est que je n'ai qu'un quart d heure à lui donner.

Pasquin

Malepeste ! Le mauvais quart d heure !

Le Chevalier

Je vais toujours l'attendre dans le cabinet de la salle.

Pasquin

Eh ! Non, Monsieur, j'ai ordre de rester ici avec vous.

Scène 20

Lisette, Le Chevalier, Pasquin

Lisette

Monsieur le Chevalier, je vous cherche pour vous dire un mot. Une belle dame, riche et veuve, et qui est dans une des salles du bal, voudrait vous parler.

Le Chevalier

À moi ?

Lisette

À vous-même. Cet entretien-là peut vous mettre en jolie posture ; il y a longtemps qu'on vous connaît ; on est sage, on vous aime, on a vingt-cinq mille livres de rente, et vous pouvez mener tout cela bien loin. Suivez-moi.

Pasquin

C'est Lisette. Monsieur, vous avez donné parole à mon maître ; il va venir avec un sac plein d'or, et cela se gagne encore plus vite qu'une femme ; que la veuve attende.

Elle le prend par la main.

Lisette

Qu'est-ce donc que cet impertinent qui vous retient ? Venez.

Pasquin

Soubrette d'aventurière, vous ne l'aurez point, votre action est contre la police.

Lisette

Comment ! Soubrette d'aventurière ! On insulte ma maîtresse, et vous le souffrez, et vous ne venez pas ! Je vais dire à Madame de quelle façon on m'a reçue.

Le Chevalier

Un moment. C'est un coquin qui ne m'appartient point. Tais-toi, insolent.

Pasquin

Mais songez donc au sac.

Lisette

Je rougis pour Madame, et je pars.

Pasquin

Pour épouser Madame, il faut du temps ; pour acquérir cet or, il ne faut qu'une minute.

Lisette

Adieu, Monsieur.

À Pasquin.

Le Chevalier

Arrêtez, je vous suis. Dis à ton maître que je reviendrai.

Pasquin

Je vous avertis qu'il y a ici d'autres joueurs qui le guettent.

Le Chevalier

Oh ! Que ne vient-il ? Marchons.

Scène 21

Damon, Le Chevalier, Pasquin, Lisette, Monsieur Orgon

Damon

Ah ! Le maudit coup !

Le Chevalier

Eh ! D'où sortez-vous donc ? Je vous attendais.

Damon

Que vois-je ? Ce n'est donc pas contre vous que j'ai joué ?

À Pasquin.

Le Chevalier

Non, votre fourbe de valet m'a dit que vous n'étiez pas arrivé. Tu m'amusais donc ?

Pasquin

Oui, pour accomplir la prophétie.

À Lisette.

Le Chevalier

Damon, je ne saurais rester ; une affaire m'appelle ailleurs. Conduisez-moi.

Elle se retire.

Lisette

Ce n'est pas la peine, je vous amusais aussi, moi.

Damon

À qui donc ai-je eu affaire ? Qui êtes-vous, masque ?

Monsieur Orgon

Que vous importe ? Vous n'avez point à vous plaindre, j'ai joué avec honneur.

Damon

Assurément. Mais après tout ce que j'ai perdu, vous ne sauriez me refuser de jouer encore cent louis sur ma parole.

Monsieur Orgon

Le ciel m'en préserve ! Je n'irai point vous jeter dans l'embarras où vous seriez, si vous les perdiez. Vous êtes jeune, vous dépendez apparemment d'un père ; je me reprocherais de profiter de l'étourdissement où vous êtes, et d'être, pour ainsi dire, le complice du désordre où vous voulez vous jeter ; j'ai même regret d'avoir tant joué ; votre âge et la considération de ceux à qui vous appartenez devaient m'en empêcher : croyez-moi, Monsieur ; vous me paraissez un jeune homme plein d'honneur, n'altérez point votre caractère par une aussi dangereuse habitude que l'est celle du jeu, et craignez d'affliger un père, à qui je suis sûr que vous êtes cher.

Damon

Vous m'arrachez des larmes, en me parlant de lui ; mais je veux savoir avec qui j'ai joué : êtes-vous digne du discours que vous me tenez ?

Monsieur Orgon

Jugez-en vous-même.

Damon

Ah ! Mon père, je vous demande pardon.

Le Chevalier

Son père !

Monsieur Orgon

J'oublie tout, mon fils ; si cette scène-ci vous corrige, ne craignez rien de ma colère ; je vous connais, et ne veux vous punir de vos fautes qu'en vous donnant de nouveaux témoignages de ma tendresse ; ils feront plus d'effet sur votre coeur que mes reproches.

Damon

Eh bien ! Mon père, laissez-moi encore vous jurer à genoux que je suis pénétré de vos bontés ; que vos ordres, que vos moindres volontés me seront désormais sacrés ; que ma soumission durera autant que ma vie, et que je ne vois point de bonheur égal à celui d'avoir un père qui vous ressemble.

Le Chevalier

Voilà qui est fort touchant ; mais j'allais lui donner sa revanche ; j'offre de vous la donner à vous-même.

Monsieur Orgon

On n'en a que faire, Monsieur. Mais, qui vient à nous ?

Scène 22

Madame Dorville, Monsieur Orgon, Constance, Damon, Pasquin

Madame Dorville

Allons, ma fille, il est temps de se retirer. Que vois-je ? Monsieur Orgon !

Monsieur Orgon

Oui, Madame, c'est moi-même ; et j'allais dans le moment me faire connaître ; je m'étais fait un plaisir de vous surprendre.

Madame Dorville

Ma fille, saluez Monsieur, il est le père de l'époux que je vous destine.

Constance

Non, ma mère, vous êtes trop bonne pour me le donner ; et je suis obligée de dire naturellement à Monsieur que je n'aimerai point son fils.

Damon

Qu'entends-je ?

Monsieur Orgon

Après cet aveu-là, Madame, je crois qu'il ne doit plus être question de notre projet.

Madame Dorville

Plus que jamais, je vous assure que votre fils l'épousera.

Constance

Vous me sacrifierez donc, ma mère ?

À Madame Dorville.

Monsieur Orgon

Non, certes, c'est à quoi Madame Dorville voudra bien que je ne consente jamais. Allons, mon fils, je vous croyais plus heureux. Retirons-nous. Demain, Madame, j'aurai l'honneur de vous voir chez vous. Suivez-moi, Damon.

Constance

Damon ! Mais ce n'est pas de lui dont je parle.

Damon

Ah, Madame !

Monsieur Orgon

Quoi ! Belle Constance, ignoriez-vous que Damon est mon fils ?

Constance

Je ne le savais pas. J'obéirai donc.

Madame Dorville

Vous voyez bien qu'ils sont assez d'accord ; ce n'est pas la peine de rentrer dans le bal, je pense, allons souper chez moi.

Monsieur Orgon

Allons, Madame.

Pasquin

Je demandais tantôt si votre vin était bon ; c'est moi qui vais t'en dire des nouvelles.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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