Acte I
Scène 1
Dominique
Se levant.
Il montre les Arabes qui se promènent sur la place.
Appelant.
Paraît un More.
Dominique
Dominique. Ouf ! Quelle atroce chaleur ! Ce n'est pas un pays que l'Afrique, c'est un four... Si jamais je deviens bourgeois et propriétaire, je ne prendrai pas mes quartiers d'été à Constantine, bien certainement ! Une température d'oeuf à la coque, c'est dur... Surtout quand on n'a pour se rafraîchir que du café bouillant ! Enfin, n'importe, chacun doit à sa patrie son sang et sa transpiration. Et puis, outre l'espoir d'être un jour Maréchal de France, on jouit de l'agrément de se bûcher avec ces cocos-là quand on les attrape ! Sont-ils affreux, les brigands, avec leurs barbes de bouc, leurs yeux de braise et leurs teints de revers de bottes !... Faut-il qu'ils soient scélérats pour être si jaunes ! - Ah ça, mais ce damné Juif n'ouvrira donc pas sa boutique ? Voilà deux heures que le lieutenant Maurice d Harvières, dont j'ai l'avantage de posséder la confiance et de brosser les habits, m'a mis en observation devant cet établissement, et il s'obstine à rester fermé ! Le propriétaire serait-il donc mort ? Dire que dans cette niche, il remue les pierreries par écuellées !... Et il paraît que ce n'est pas là son plus riche trésor : on prétend qu'il a une fille à faire envie aux anges du bon Dieu... Ou à rendre jalouses les houris de Mahomet, - façon de parler plus orientale... Sapristi ! Le vieux circoncis se fait bien attendre ! Livrons-nous à la consommation, par contenance... Aya ! Kaouadji ! Moricaud !
Scène 2
Dominique, Un Kaouadji
Dominique
Je voudrais bien prendre quelque chose de frais... De l'eau-de-vie, de l'absinthe ou du kirsch... Un petit verre de n'importe quoi...
Il rentre dans le café.
Un Kaouadji
Bôno ! Bôno !
Le More lui rapporte une tasse de café.
Dominique
Bôno ! Bôno ! Je suis sûr que ce paroissien-là se figure parler français ! Encore du café ! Que le diable t'emporte !
Un Kaouadji
Bôno !
Dominique
Tu n'as donc rien dans ton satané taudis ?... Pas de bière, pas de glaces, pas de limonade !
Il rentre.
Un Kaouadji
Macache... Kaoua, kaoua...
Il s'assied en grommelant.
Dominique
Du café, du café... Voilà la huitième tasse que je prends... Ça me rendra nerveux à la fin !
Scène 3
Mohammed Ben Aissa, Dominique
Mohammed Ben Aissa
Tout est fermé encore... Et l'heure où s'ouvrent les boutiques du Fondouck est passée depuis longtemps... Léa ne paraît pas... Misérable fou que je suis ! Je devrais m'en aller et ne jamais revenir... Un indigne amour que je n'ose m'avouer à moi-même me ramène ici, chaque matin, pour la voir briller, au fond de cette échoppe sombre, comme un soleil de beauté le trahis ma religion j'abandonne ma tribu, mes frères... Par Allah, c'est infâme ! Moi, Mohammed Ben Aïssa, un descendant du Prophète, épris de la fille d'un Juif immonde, d'un chien, qui me dédaigne !...
Dominique
Voilà un gaillard qui considère cette devanture avec une mélancolie suspecte... Serait-il préposé comme moi à l'observation de la boutique de Nathan ?... Je vais utiliser mon arabe et tâcher de faire causer ce Bédouin sentimental.
Mohammed Ben Aissa
Tenons-nous à l'écart... Que nul au moins ne soupçonne ce qui se passe dans mon âme !
Ben Aïssa ne répond pas.
Dominique
Selam aleik ! Serait-il sourd, par hasard ? Crions plus fort... Selam aleik !
Mohammed Ben Aissa
Bonjour !
Dominique
Tiens, il parle français !
Mohammed Ben Aissa
Adieu !
Dominique
Tu es donc bien pressé, l'ami ?
Mohammed Ben Aissa
Je ne suis pas ton ami.
Dominique
Ça, c'est possible, puisque nous ne nous sommes jamais vus... Mais on fait connaissance... Veux-tu fumer une pipe et prendre quelque chose avec moi ?
Il se retire à l'écart.
Mohammed Ben Aissa
Non.
Tumulte au fond.
L'on entend crier : Chien de Juif ! à bas le Juif ! Paraît Nathan, fendant la foule ; il est suivi de Bethsabée.
Dominique
Est-il peu sociable, ce sauvage-là ! Va, bête brute ! Retourne au désert, c'est ta place... J'écrirai à tes parents qu'ils t'ont fièrement mal élevé.... Si ce n'était le conseil de guerre, qui m'oblige à la modération, je t'aurais donné une leçon de politesse !... Refuser une pipe et une demi-tasse, dans quel salon ça se fait-il ? Ma parole, il ne faut pas avoir le moindre usage du monde !... Qu'est-ce qu'il y a là ? Ah ! C'est mon homme, enfin !
Scène 4
Nathan, Dominique, Un Kaouadji, Bethsabée, Mohammed Ben Aissa
La foule s'éloigne lentement. À lui-même.
Il reste un instant comme absorbé ; Ben-Aïssa l'observe de loin.
Nathan
Pourquoi me poursuivez-vous de vos cris et de vos insultes ?... Arrière, misérables ! Ou je me plaindrai au gouverneur !... « Chien de Juif ! » Ils n'ont que ce mot à la bouche... Mahométans et Chrétiens, c'est le seul point sur lequel ils soient d'accord... Et pourtant, j'ai le visage d'un homme ! Un sang plus pur et plus ancien que le vôtre, celui des rois de Juda, coule dans mes veines... Ma religion date des Patriarches, et Moïse a devancé vos prophètes de plus de deux mille ans !... Ô profonde abjection d'une race maudite ! Le crucifié aurait-il dit vrai ?...
Dominique
Filons avertir mon lieutenant de son arrivée... Mais auparavant réglons nos comptes avec le moricaud... - Holà ! Eh ! De la bicoque !...
Nathan
Allons, Bethsabée, voici les clefs des chaînes et des cadenas... Ouvre les volets, et dispose l'étalage...
Au Kaouadji, qui se présente.
Dominique
L'autorité recommande de payer la consommation qu'on fait, sous prétexte qu'on est en pays conquis, et qu'il ne faut pas vexer les vaincus... Soyons généreux... J'ai huit demi tasses et une pipe... Tiens, voilà quatre sous et ma bénédiction ! La illah il Allah !...
Il rentre ; Dominique sort en courant.
Un Kaouadji
Bôno ! Bôno !
Nathan
L'heure du marché va bientôt sonner, dépêche-toi.
Bethsabée
Oui, maître.
Il sort par la droite.
Mohammed Ben Aissa
Seul... Il est venu seul, comme hier !... Je ne la verrai pas encore aujourd'hui, moi qui ne vis que pour le triste plaisir de l'apercevoir chaque jour un instant ! J'emporte cette image dans mon âme, et je m'enfuis plein de honte et d'amour !... Léa ! Ton absence assombrit pour moi toute la nature ! Il me semble que l'aurore ne s'est pas levée ce matin sur le monde... Je me sens morne comme la tombe...e reviendrai ce soir... Demain... Ou plutôt, non, je ne reviendrai pas... J'arracherai de mon coeur cette passion criminelle, au risque de le briser et d'en mourir !
Scène 5
Nathan, Bethsabée
Nathan
Mets bien tout en ordre... Les bracelets d'argent ici... Les coffrets incrustés là-bas... De ce côté, les étoffes tramées d'or... C'est bien... Une autre fois, nous serons plus matineux, car j'ai hâte d'écouler ces marchandises... Je veux, puisque mes frères m'ont choisi pour un de leurs rabbins, liquider mes affaires et me retirer du commerce... J'ai peut-être manqué aujourd'hui de belles chances de vente... Mais il fallait d'abord aviser au mariage de ma fille... Il est enfin arrêté. Je te dis cela, à toi, parce que tu es de la famille... Tu as nourri Léa, et le lait donné à l'enfant fait de la servante presque une mère...
Bethsabée
Une mère ne l'aimerait pas d'un amour plus profond !
Nathan
Elle a perdu la sienne, et tu la remplaces... Aussi veille bien sur notre fille. Depuis quelque temps, je l'ai remarqué, elle est circonvenue d'obsessions inquiétantes. Ces Francs, pour qui troubler le coeur des femmes semble être la seule occupation de la vie, se montrent bien empressés autour d'elle ; et plus d'un qui me marchande une pierre fine ou un bijou d'or est plus occupé des yeux de la belle Juive, comme il l'appelle, que de ce qu'il achète... Il est temps que cela finisse ! Léa ne peut être la femme ni d'un Chrétien ni d'un Musulman ; race, religion, préjugés, tout s'y oppose. Celle dont les ancêtres ont leurs noms inscrits dans la Bible de Dieu, et régnaient en souverains sur la terre promise, ne doit contracter d'alliance ni avec ces barbares sans foi, ni avec ces grossiers fanatiques ! Aux uns comme aux autres, je rends haine pour mépris, et le Juif qu'ils couvrent d'insultes et de crachats ne voudrait pas pour gendre du plus noble d'entre eux !... - Maintenant Bethsabée, retourne à la maison, et ne quitte pas Léa d'un instant... Aie l'oeil au guet, l'oreille tendue... Défie-toi de tout, c'est le plus sûr... Va !
Bethsabée
Maître, vos ordres seront fidèlement exécutés, bien que je ne partage pas vos alarmes...
Bethsabée s'éloigne.
Nathan
Fais ce que je te dis.
Scène 6
Nathan, Maurice d'Harvières
Nathan
Il m'en coûte de me séparer de ma fille ; de ne l'avoir plus là, près de moi, comme un sourire sur ma vieillesse, comme un rayon sur ma tête blanchie... Mais il faut m'y résigner... L'époux que je lui destine est sage et prudent... Dans sa maison fermée aux profanes, elle sera comme sous les tentes d'Abraham et de Jacob...
Maurice d'Harvières
Il n'a point amené sa fille... Se douterait-il ?... Heureusement, je me suis ménagé un moyen de correspondance... Tâchons de ne laisser rien paraître... Chaque fois que ce vieillard fixe sur moi les yeux, il me semble qu'il a tout deviné...
Nathan
Voilà le jeune Franc...
Maurice d'Harvières
Eh bien ! Nathan, le portefeuille que je t'ai commandé est-il fini ? Mon chiffre y a-t-il été brodé ainsi que je le désirais ?
Nathan
Nathan avait promis pour aujourd'hui, et Nathan tient toujours sa parole... Voici ce portefeuille.
Maurice d'Harvières
En vérité, il est charmant et vient fort à propos pour remplacer celui que j'ai perdu dans le dernier combat contre les Kabyles... Quelle légèreté ont ces arabesques ! Léa, pour la broderie, surpasse les fées en adresse !
Nathan
L'ouvrage pourrait être plus mal fait ; mais beaucoup d'autres femmes, dans Constantine, exécuteraient de pareilles broderies sans exciter ton admiration... Tu es trop louangeur pour la fille d'un obscur marchand, d'un pauvre juif...
Maurice d'Harvières
Dis plutôt de mon bienfaiteur, d'un homme à qui j'ai les plus grandes obligations !
Nathan
Des obligations ?... Dieu sait comment tu voudrais les reconnaître !
Maurice d'Harvières
Moi !... Quelle est ta pensée ?
Nathan
Écoute, je t'ai rendu un service, oublie-le... Sois ingrat par reconnaissance, et ne me fais pas repentir de t'avoir secouru. C'est vrai, je t'ai relevé, derrière ma maison, à demi mort, presque écrasé par l'écroulement d'un pan de mur, lors de la prise de la ville d'Ahmet-Bey... Tes gémissements, couverts par Je tumulte de l'assaut et le fracas de la fusillade, n'arrivaient pas jusqu'aux tiens, et tu serais mort là, à moitié enterré déjà, implorant en vain une goutte d'eau... Je suis venu ; j'ai, comme le bon Samaritain, versé l'huile et le baume sur tes blessures... Ma fille, qui connaît les antiques secrets des sciences de l'Orient, et les vertus des plantes auxquelles le soleil donne des forces réparatrices, a calmé la fièvre qui te dévorait... Elle a fait envoler l'ange sombre, assis à ton chevet... Mais tu ne dois rien à ma fille... Tu ne me dois rien à moi-même ; j'en eusse fait autant pour le premier venu... Appelle-moi chien, comme les autres, j'aime mieux cela... Traite-moi en ennemi, c'est tout ce que je te demande.
Maurice d'Harvières
Ah ! Que dis-tu là ? Jamais, au contraire, je ne pourrai te prouver assez ma gratitude, mon amitié !
Tendant la main.
Nathan
Dans ta patrie, je le sais, les Israélites, oublieux de la loi du Talmud, pactisent avec les Idolâtres ; mais ici, le Dieu de Moïse a des serviteurs plus fidèles, et il n'y a pas d'amitié possible entre un Chrétien et un Juif... Ce portefeuille vaut trois douros.
Maurice d'Harvières
Les voici... Tu es vraiment cruel !...
Il se retire dans sa boutique et disparaît - Pendant cette scène et la précédente, le fond, du théâtre s'est peu à peu dégarni de monde ; on voit seulement, de temps à autre, passer quelques Arabes ou se former quelque groupe.
Nathan
Maintenant, je t'ai dit ce que j'avais sur le coeur... Laisse-moi achever un travail qui presse.
Scène 7
Maurice d'Harvières, Kadidja
S'éloignant de la boutique de Nathan.
Il cherche dans le portefeuille.
Maurice d'Harvières
Homme impitoyable ! Rien ne peut l'attendrir !... Hélas ! Quels obstacles cet attachement à des préjugés de caste et de croyance ne doit-il pas apporter à mon amour pour Léa !... Voyons si elle a glissé dans ce portefeuille le billet qui doit m'indiquer l'heure où nous pourrons nous voir...
Kadidja
En vain tu crois tromper tous les yeux, j'ai pénétré ton secret !...
Maurice d'Harvières
Rien ici... Rien là... N'a-t-elle pu écrire, ou son père a-t-il soustrait la lettre ? Non, je la sens dans ce repli caché... La voici...
Kadidja
Une lettre ! Je ne m'étais pas trompée.
Il remet la lettre dans le portefeuille.
Maurice d'Harvières
« Oh ! Que le temps est long, quand tu n'es pas là !... Et les occasions de nous voir sont si rares et si difficiles !... J'espère éloigner aujourd'hui Bethsabée pendant quelques instants. Dès que tu la verras passer devant ta maison, accours ! Je laisserai ouverte la porte qui donne sur le sentier du ravin... » Chère Léa !...
Entre Saint-Aubin ; Kadidja s'éloigne à pas lents.
Kadidja
C'est un rendez-vous, sans doute... Je le saurai !
Scène 8
Saint-Aubin, Maurice d'Harvières
Il descend la scène.
Saint-Aubin
Le diable soit de Constantine et de ses rues !... Ah ! Voici un officier qui pourra me renseigner... Eh ! Mais je ne me trompe pas... C'est le lieutenant Maurice d Harvières !...
Maurice d'Harvières
Saint-Aubin ! Ils se serrent la main avec effusion.
Saint-Aubin
Cher ami !... Ah ça, vous êtes donc toujours en garnison dans ce nid de vautours ?
Maurice d'Harvières
Mon Dieu, oui, m'y voici encore... Et je ne dis pas cela pour m'en plaindre...
Saint-Aubin
Alors, vous pourrez me piloter... Figurez-vous que, depuis une heure, j'erre d'impasse en impasse, cherchant la demeure de l'intendant militaire sans parvenir à la trouver !... C'est un vrai labyrinthe que cette ville : on ne devrait s'y hasarder qu'avec un peloton de fil, comme le héros de la Fable, ou des cailloux blancs, comme le Petit-Poucet... Enfin, je vous rencontre, Dieu soit loué ! C'est beaucoup mieux que je ne cherchais ! Mais, d'honneur, je suis moulu... Tenez, mon ami, asseyons-nous là... Nous causerons en prenant du café, si cela vous est égal...
Maurice d'Harvières
Comment donc... Avec grand plaisir !
Saint-Aubin
Brave Maurice !... Ah ! J'ai bien souvent pensé à vous ! Depuis dix-huit mois, le soin de mes affaires, les travaux de l'agriculture et un voyage que j'ai fait en France m'ont forcé d'interrompre nos relations... Mais, Dieu merci ! J'ai la mémoire du coeur : je n'oublie pas que vous avez défendu ma ferme contre ces damnés Kabyles !
Ils s'asseyent.
Maurice d'Harvières
Cela ne vaut pas tant de reconnaissance... Le sabre doit protéger la charrue, c'est tout simple.
Scène 9
Ali Bou-Taleb, Maurice d'Harvières, Saint-Aubin
Il va se coucher sur une natte, en face du café ; le More, après avoir servi Saint-Aubin et Maurice, lui apporte une pipe allumée.
Ali Bou-Taleb
On m'avait pourtant assuré que je le trouverais ici... Attendons.
Maurice d'Harvières
Vous cherchiez, m'avez-vous dit, la demeure de l'intendant ?
Saint-Aubin
Oui... Je voulais savoir s'il est vrai qu'un convoi militaire doit être prochainement dirigé du côté de Philippeville.
Maurice d'Harvières
Je crois, en effet, avoir entendu parler de cela.
Saint-Aubin
S'il en est ainsi, j'attendrai, pour retourner à ma ferme, le départ de l'escorte ; car je dois emporter quelques valeurs, et les routes ne sont pas précisément pavées d'amis et d'honnêtes gens !
Maurice d'Harvières
Patience, mon cher Saint-Aubin, cela viendra ! La barbarie est en train de disparaître du monde... Nous faisons une guerre civilisatrice et sainte !
Saint-Aubin
Vous dites vrai... Et nous autres colons, bien que notre rôle soit moins héroïque, nous n'en servons pas moins la cause de l'humanité... Chaque arpent de terre que je défriche fait reculer d'un pas vers le désert deux bêtes féroces : un lion... Et un bédouin ! Et j'aime mieux cela que de cultiver des pois et des melons dans la banlieue de Paris !
Maurice d'Harvières
C'est cependant plus dangereux... Mais je vous comprends, mon ami. Quant à moi, malgré ses fatigues et ses périls, j'aime la rude vie du soldat en Algérie... Dernier héritier d'un nom qui n'est pas sans lustre, jeune et libre de mes actions, j'aurais pu dépenser joyeusement en France la fortune que je possède, ou l'augmenter par des spéculations industrielles ; mais je préfère cette existence continuellement mêlée aux grands spectacles de la nature, remuée par de nobles et fortes émotions, soutenue par l'idée du devoir et de l'honneur. Si quelquefois mon coeur s'attriste des dures nécessités de la guerre, je me dis : « À cette place où tombe un Arabe, dix Européens peut-être eussent été égorgés... » et j'agis avec fermeté, tout en plaignant l'héroïsme déployé dans une résistance inutile... Détruire pour édifier, telle doit être la mission de l'armée nouvelle !
Ali Bou-Taleb
Maudit Chrétien ! Tu n'auras pas aussi bon marché de nous que tu le penses... Tu m'es connu, et je saurai te retrouver !
Saint-Aubin
Ainsi, grâce aux nobles idées qui vous soutiennent, dix-huit mois de nouveaux combats et de nouvelles fatigues ne vous ont point changé... Je vous revois tel que vous étiez, content, heureux...
Maurice d'Harvières
Content, oui... Heureux, ce serait trop dire... Mais, dans ce monde, qui ne désire pas quelque chose ?
Scène 10
Dominique, Maurice d'Harvières, Saint-Aubin, Ali Bou-Taleb
Dominique
Mon lieutenant...
Maurice d'Harvières
Ah ! C'est toi, Dominique ? Que me veux-tu ?
Dominique
Faites excuse si je viens vous déranger ; mais voici un ordre qu'on m'a dit de vous remettre, pour que vous ayez à vous tenir prêt...
Maurice d'Harvières
De quoi s'agit-il ?
Mouvement de Bou Taleb. Il se lève, et traverse le théâtre en écoutant.
Dominique
Oh ! D'une promenade ! Nous escortons demain un convoi de munitions qui se dirige sur Philippeville... Saint-Aubin sur Philippeville ?
Dominique
Oui... Nous le conduisons jusqu'à El-Arouch... On sonnera le boute-selle au point du jour.
Maurice d'Harvières
Demain... Pourvu que je puisse voir Léa !
Saint-Aubin
Parbleu ! Voilà qui s'arrange à merveille ! Nous ferons route ensemble !
Maurice d'Harvières
Au fait, c'est vrai, nous voyagerons de compagnie. Je me réjouis de ce hasard !
Saint-Aubin
Et ne vous embarrassez d'aucun rafraîchissement ; j'aurai à la disposition de votre soif de certaines bouteilles drapées qui tiennent l'eau à la glace... Je cours faire mes préparatifs... Dites-moi, pouvez-vous me donner ce brave garçon pour guide ?
Maurice d'Harvières
Certainement, prenez-le.
Dominique
Bon ! Me voilà cornac !
Saint-Aubin
Allons ! Sans adieu...
Maurice d'Harvières
À bientôt !
Il entre dans le café. Saint-Aubin et Dominique sortent par la droite.
Ali Bou-Taleb
À bientôt, tu l'as dit... Nous nous reverrons, je l'espère !
Scène 11
Maurice d'Harvières, Kadidja
Il remonte le théâtre.
Maurice d'Harvières
Rentrons vite... J'ai peur que Bethsabée ne soit déjà passée, et que Léa ne m'attende...
Kadidja
De grâce, un mot... écoute-moi, par pitié !...
Il s'éloigne rapidement.
Maurice d'Harvières
Que veux-tu ? De l'argent sans doute !... Tiens, prends, et laisse-moi continuer mon chemin...
Scène 12
Kadidja
Elle se dirige vers la boutique de Nathan.
Elle sort par le fond.
Kadidja
De l'argent ! à moi fille noble d'une race libre !... Pour qui me prend-il donc ?... Ah ! Ma fierté se révolte à cette idée ! Il s'est éloigné sans laisser tomber sur moi un regard... Il me méprise !... Que dis-je ?... Il ne sait même pas si j'existe... Son amour pour une autre l'absorbe tout entier !... Mais d'un mot je puis me venger, je vais le faire... Oui, oui, sur-le-champ ! Qui s'approche ?... Mon frère !... Oh ! N'importe ! Avant ce soir, le Juif saura tout !
Scène 13
Mohammed Ben Aissa, Ali Bou-Taleb
Après avoir jeté un coup d'oeil dans la boutique de Nathan.
Mohammed Ben Aissa
Malgré moi, mon amour me ramène ! Ô Léa ! Léa ! Dans quel abîme m'entraînes-tu ?... Est-elle enfin venue ? Non... Personne encore !
Ali Bou-Taleb
Allah, soit béni ! Je te rencontre enfin, Mohammed ! C'est toi que je cherchais.
Mohammed Ben Aissa
Que me veux-tu ?
Ali Bou-Taleb
Il se prépare des choses pour lesquelles nous aurons besoin de ton aide...
Mohammed Ben Aissa
Parle plus clairement.
Ali Bou-Taleb
Une certaine fermentation règne dans les douars... Notre tribu médite une révolte contre les Français. On n'attend que toi pour commencer les hostilités...
Mohammed Ben Aissa
Eh bien ! L'on attendra encore ou l'on commencera sans moi...
Ali Bou-Taleb
Quoi ! Tu refuses de te joindre à nous ?
Mohammed Ben Aissa
Tu l'as dit, je refuse... Une fois vaincus déjà, nous avons dû contracter un pacte avec ces Chrétiens... Attendons, au moins, pour le rompre, qu'ils nous fournissent un prétexte.
Ali Bou-Taleb
Ne nous Font-ils pas offert ?... Ils avaient promis que nous trouverions, dans leurs villes, refuge et protection, et, chaque jour, quelqu'un des nôtres s'y voit insulté, frappé même, tu le sais !... Quand nous avons demandé justice du meurtre de Bou-Marza, tué, l'autre mois, dans une rixe, aux portes de Constantine, qu'a répondu leur gouverneur ? Nous a-t-il donné réparation ?
Mohammed Ben Aissa
Il a décrété qu'à l'avenir un pareil crime serait puni de mort...
Ali Bou-Taleb
À l'avenir... Dérision !... Et tu oses le répéter de sang-froid ? L'indignation ne te monte pas au coeur ? Ce que l'on dit de toi est donc vrai ?
Mohammed Ben Aissa
Et que dit-on de moi ?
Ali Bou-Taleb
Que la fréquentation de ces roumis t'a gâté... Qu'infidèle à tes serments et à ton Dieu, tu es devenu l'ami des Français !
Mohammed Ben Aissa
Ils me laissent une place à l'ombre pour dormir, et à la mosquée pour prier...
Ali Bou-Taleb
Honte et malheur ! C'est un descendant du Prophète, le vaillant cheik Ben Aïssa, que j'appelais mon ami, dont je m'honorais d'épouser bientôt la soeur, c'est lui qui se résigne ainsi à la domination étrangère !
Mohammed Ben Aissa
Dieu le veut ! Les Chrétiens sont les plus forts... Obéissons à la fatalité.
Ali Bou-Taleb
Ils sont les plus forts ! Et voilà pourquoi tu abandonnes tes frères, les vrais croyants ? Pourquoi tu refuses de suivre l'étendard de la guerre sainte ? Traître et lâche !
Il va pour s'élancer sur lui et se rassied soudain.
Mohammed Ben Aissa
Bou-Taleb !... Tiens, laisse-moi en repos !
Ali Bou-Taleb
Soit nous nous battrons sans toi.
Mohammed Ben Aissa
Vous battre ! Et vous n'avez ni poudre ni fusils !
Ali Bou-Taleb
Nous en aurons bientôt, je l'espère... Un convoi de munitions part demain de Constantine pour Philippeville... Il ne dépassera pas le ravin des Tou-Miett !
Mohammed Ben Aissa
Eh bien, bonne chance !
Ali Bou-Taleb
Oui, qu'Allah nous soit en aide ! Car celui qui commandera l'escorte a déjà tué impunément plus de vingt de nos frères, les plus beaux, les plus braves ! Puisse ma balle rencontrer sa poitrine ! Le sang des morts crie vengeance contre ce Maurice d Harvières !
Mohammed Ben Aissa
Maurice d Harvières, as-tu dit ?
Ali Bou-Taleb
Lui-même, qui là, tout à l'heure, a reçu devant moi un ordre de départ...
Mohammed Ben Aissa
Oh ! Alors, oublie ce que je viens de te dire... Oublie-le !... C'était une ruse, un mensonge...
Ali Bou-Taleb
Est-il possible ?
On entend sonner une cloche ; la foule envahit bruyamment la place du Fondouk ; Bou-Taleb fait à Ben Aïssa signe de se taire.
Mohammed Ben Aissa
Oui, je hais, j'abhorre les Français !... Tu as raison, le moment est propice pour la révolte... Nous aurons des armes, nous vaincrons ! Maurice d Harvières !... Oh ! Je serai demain au ravin des Tou-Miett. Bou-Taleb, tu peux compter sur moi !...
Acte Deuxième
Scène 1
Bethsabée, Léa
Au lever du rideau, Léa est assise et se tient immobile, dans l'attitude de la contemplation ; un ouvrage de broderie est tombé à ses pieds.
Bethsabée
Encore plongée dans cette rêverie extatique où la vie semble s'arrêter... Quels mondes inconnus parcourt en ce moment sa pensée ?... Léa ! Ma chère fille !
Léa
Ah ! C'est toi, Bethsabée... Je ne te voyais pas...
Bethsabée
Vous paraissiez absorbée...
Léa
Oui, je songeais... Je réfléchissais... Ah ! Bethsabée, je ne suis point heureuse ! Mon existence est triste : je me sens isolée... Cette maison silencieuse comme la tombe me serre le coeur !... Hélas ! Je n'ai plus ma mère ! Et Nathan, mon père, n'a pour moi qu'un amour qui ressemble à de la haine, tant il est sombre et farouche ! Jamais d'expansion, jamais de douces paroles... Toujours un front soucieux, un maintien austère... Il croirait au-dessous de sa gravité d adresser quelques mots indulgents à une pauvre jeune fille tremblante devant lui, et qui ne demanderait qu'à tomber dans ses bras... S'il les ouvrait.
Bethsabée
Pauvre Léa !... Nathan est bon cependant...
Léa
Je le crois... Mais ses profondes études sur la Bible et le Talmud, son fanatisme religieux, son aversion pour les Musulmans et les Chrétiens, occupent son âme tout entière... Il ne voit pas que je souffre, que je languis privée d'affections et qu'une incurable mélancolie me dévore !... - Quelle heure est-il maintenant ?
Bethsabée
Quatre heures...
Haut.
Léa
Si tard ! Je me suis donc bien longtemps oubliée ?... Maurice doit attendre et si je ne me hâte... Bethsabée...
Bethsabée
Chère enfant ?
Léa
Je me sens malade : cet air de feu m'étouffe, mon sang brûle ma tête s'alourdit... L'autre fois, je m'en souviens, l'eau de cette fontaine thermale à qui les Romains ont creusé une voûte sous les rochers du Roummel, m'a procuré un véritable soulagement...
Bethsabée
Je vais regarder dans la jarre s'il en reste encore...
Léa
Elle est vide... Tu serais bien bonne Bethsabée, de prendre cette jarre et de descendre au ravin pour m'en rapporter de fraîche...
Bethsabée
Je ne demande pas mieux... Mais je ne sais si je dois... Nathan m'a ordonné de ne pas vous quitter d'une minute...
Léa
Oh ! Que je souffre !... Un cercle de feu étreint ma tête !
Bethsabée
Allons ! J'y cours... Mais, du moins, ne sortez pas d'ici ne vous montrez pas dans la rue.
Léa
Je te le promets.
Elle met la cruche sur son épaule et sort par le fond.
Bethsabée
Je vais faire diligence, pour revenir plus vite.
Scène 2
Léa, Maurice d'Harvières
Écoutant.
Léa
Il va venir !... Mon coeur bat.. Ah ! Douce angoisse ! Tourment délicieux !... Pourvu que rien ne trouble cette heure si longtemps attendue... Oh ! Personne ne le verra, et nul ne songe à surveiller cette porte, qui s'ouvre sur le rempart. Son pas... Dieu ! C'est lui ! Il approche... Le voici !
Maurice d'Harvières
Chère Léa !
Léa
Maurice !...
Maurice d'Harvières
J'ai vu passer Bethsabée, et j'accours !... Un voile de pâleur recouvre ta beauté... Tes grands yeux ont un éclat humide... Tu as pleuré !
Léa
J'ai pensé aux obstacles qui s'opposent à notre union...
Maurice d'Harvières
Oui, les différences de religion et de caste, les préjugés de ton père...
Léa
On aurait peut-être pu espérer de les vaincre... Mais maintenant...
Maurice d'Harvières
Eh bien ! Que veux-tu dire ?
Léa
Que mon père a l'intention de me marier à Ben Rabbi, le fils d'un de ses coreligionnaires.
Maurice d'Harvières
Et tu acceptes ?
Léa
Ah ! Maurice, voilà un mot cruel !... Qu'ai-je fait pour le mériter ?... Tu sais bien que je ne veux, que je ne puis être qu'à toi !
Maurice d'Harvières
Pardonne, chère Léa, pardonne à un mouvement de vivacité jalouse...
Léa
Va, ne crains rien... Tous mes serments, je les tiendrai... J'oserai, soutenue par mon amour, affronter le courroux de mon père... Je me jetterai à ses pieds, je lui dirai tout...
Maurice d'Harvières
Il ne sait donc rien encore ? Tu ne lui as même pas laissé soupçonner...
Léa
Non... L'effroi respectueux qu'il m'inspire a refoulé vingt fois le secret fatal de mes lèvres à mon coeur.
Maurice d'Harvières
Il faut pourtant bien qu'il l'apprenne.
Léa
Oh ! C'est que, vois-tu, sa colère sera terrible !... Dans ta patrie, les Juifs marchent confondus avec les autres ; mais ici, notre race forme un peuple à part, isolé, et qui, par cela même, a gardé sévèrement ses coutumes et ses préjugés antiques... Mon père surtout est rigide, inflexible... Tiens, regarde, ce parchemin que tu vois là suspendu...
Maurice d'Harvières
Eh bien ?
Léa
C'est le livre de la loi... Si je disais seulement à mon père que j'aime un Chrétien, il arracherait ce livre du seuil de sa maison profanée, et ce serait un arrêt de mort pour moi !
Maurice d'Harvières
Pauvre Léa !... Si encore il était possible de différer cet aveu... Mais non, il faut empêcher le mariage qui se prépare, et le seul moyen, c'est de tout révéler à ton père...
Léa
Je n'oserai jamais... Son regard sombre me glace... Ô Maurice, toi qui es si brave, parle-lui, viens le trouver demain...
Maurice d'Harvières
Demain ?... Par malheur, je ne le puis... J'accompagne un convoi jusqu'à El-Arouch, et je pars au point du jour.
Léa
Ô mon Dieu ! Pourvu qu'il ne t'arrive aucun malheur ! Ces défilés de montagnes sont si dangereux !
Maurice d'Harvières
Rassure-toi ; le pays est tranquille l'escorte nombreuse, et, si nous rencontrons des Kabyles, à coup sûr ils auront plus à craindre que nous... Dès mon retour, je viendrai trouver Nathan, je te le promets... - Ah ! L'époque la plus heureuse de ma vie est celle où, blessé, mourant, je te voyais, tous les jours, pencher tes beaux yeux attendris sur ma blessure, hélas ! Trop tôt guérie !
Léa
Je crois entendre Bethsabée... Adieu ; ne t'expose pas trop : ta mort serait la mienne !... Va... Quoi qu'il arrive, la main de Léa ne se posera jamais dans celle d'un autre que Maurice !
Il sort par la porte latérale.
Maurice d'Harvières
Allons ! Courage et bon espoir !
Scène 3
Bethsabée, Léa
Bethsabée
J'ai marché le plus vite que j'ai pu ; mais le chemin est rapide et le soleil brûlant.
Léa
Ma bonne Bethsabée !
Bethsabée
Nathan n'est pas rentré ?
Léa
Non.
Bethsabée
S'il savait que je vous ai laissée seule...
À part, tandis que Bethsabée porte la cruche
À Bethsabée, qui revient.
Elle entre dans sa chambre.
Léa
Cette eau bienfaisante me remettra, je l'espère... Porte la jarre dans ma chambre, où je vais me retirer pour prendre un peu de repos Et trouver dans mon amour la force de dire à mon père que je refuse Ben Rabbi... Maurice fera le reste. Merci, chère nourrice, merci !
Scène 4
Bethsabée, Nathan, Un Nègre Muet
Bethsabée
Ma pauvre maîtresse ! Je lui crois le coeur plus malade que le corps... Depuis qu'il est question de ce mariage, sa tristesse redouble, sa pâleur augmente... Je doute fort que le gendre présenté par le père soit celui qu'aurait choisi la jeune fille... Ah ! Voici Nathan qui revient.
Nathan
Montez ces paquets là-haut.
Un Nègre Muet
Oui, maître.
Le Nègre fait signe que la charge était lourde.
Tous les Serviteurs entrent dans la maison, excepté Bethsabée.
À Bethsabée.
Nathan
Toi, Yacoub, dépose là ce ballot... Plus doucement donc, maudit muet ! C'est bon... Va-t'en... Bientôt, Dieu merci, je n'aurai plus à m'occuper de ces soins grossiers, et je pourrai me livrer tout entier à l'étude et à la religion Il n'est venu personne pendant mon absence ?
Bethsabée
Non, maître...
Nathan
Où est ma fille ?
Bethsabée
Dans sa chambre, où elle s'est retirée tout à l'heure. Elle avait l'air accablé, malade.
Nathan
Depuis quelque temps, sa santé m'inquiète.
Bethsabée
Elle tombe parfois, comme je vous l'ai dit, dans des sortes d'extases dont la durée m'effraye... On dirait alors qu'elle n'appartient plus à la terre et que son esprit poursuit, dans un autre monde, une chimère invisible...
Nathan
Étrange ! étrange, en vérité Il doit y avoir là-dessous quelque mystère... Je vais la voir et l'interroger... Mais on frappe... Regarde qui est là.
Bethsabée
Une femme voilée.
À Bethsabée.
Après l'introduction de Kadidja.
Nathan
Une femme arabe sans doute, car les Juives ne cachent pas leur visage... Que peut-elle me vouloir ?... N'importe... Fais-la entrer. Laisse-nous.
Scène 5
Nathan, Kadidja
Nathan
Ce voile, qui recouvre-t-il ? Une amie ? Une ennemie ?
Kadidja
Regarde.
Nathan
Je ne te connais pas... Que me veux-tu ?
Kadidja
Je veux te rendre un service.
Avec un rire sardonique.
Nathan
Un service ? Ceux de ta race ne sont pas habitués à nous vouloir du bien ; tu m'alarmes ! Un service de Musulman à Juif !
Kadidja
Ne raille pas, tu pourrais t'en repentir.
Nathan
Dis vite le malheur que tu as à m'annoncer.
Kadidja
Je viens, au contraire, pour en empêcher un.
Nathan
Allons ! Parle... Je t'écoute.
Kadidja
Ta fille...
Nathan
Hein ! Par le Dieu de Moïse ! Prends garde à tes paroles !
Kadidja
À peine ai-je prononcé un mot, et voilà que ton rire sardonique et ton insouciance t'abandonnent !
Nathan
Poursuis.
Kadidja
Je suis sûre maintenant d'avoir un auditeur attentif... Ta fille est belle...
Nathan
Est-ce là le secret que tu venais me confier si mystérieusement ?
Kadidja
Attends. Léa est aimée d'un Français, d'un Chrétien...
Nathan
Oui... Cette pureté de traits qu'elle tient de la noblesse de sa race l'a fait remarquer de plusieurs d'entre eux, je le sais... Mais la foi religieuse, le sentiment de l'honneur sont assez haut portés chez nos femmes et nos filles pour que je n'aie rien à craindre des séducteurs...
Kadidja
Tu te trompes, vieillard... Elle a écouté les perfides paroles de l'un d'eux...
Nathan
Léa ? Ma fille ?
Kadidja
Elle l'aime...
Nathan
Calomnie !
Kadidja
Elle le lui a dit...
Nathan
Impossible !
Kadidja
Elle le lui a écrit...
Nathan
Tu mens !
Kadidja
Le mensonge habite sur les lèvres des Juifs et des Francs : il est inconnu aux nôtres... Je te répète que ta fille est la maîtresse du lieutenant Maurice d Harvières !
Nathan
Maurice d Harvières !... Léa, sa maîtresse ?
Kadidja
Je puis te le prouver.
Nathan
Oh ! Non, non... Tu ne le prouveras pas... C'est impossible... Tu veux tenter mon courage !... Voyons, conviens que tu n'as pas de preuves, et je te pardonnerai ce jeu cruel !
Kadidja
Tiens, ouvre ce portefeuille...
Nathan
Que je l'ouvre ?... Qui te l'a donné ? D'où vient-il ?
mouvement de Nathan
Kadidja
L'amant de ta fille... oui, l'amant de ta fille l'a perdu dans un combat contre les gens de ma tribu ; c'est ainsi qu'il est tombé entre mes mains et que j'ai découvert le funeste secret...
Il tire vivement quelques papiers et y jette les yeux.
Lisant avec un tremblement convulsif.
Nathan
Ô mon Dieu... Mon Dieu... Se pourrait-il que Léa... Je ne puis le croire, et pourtant je frissonne, j'ai peur !... Son écriture !... Des lettres d'elle ! Malédiction !... Elle l'aime !... C'est vrai ! C'est vrai !...
Kadidja
Eh bien ! Tu vois...
Nathan
Oui... Je vois qu'elle l'aime... En effet... Mais elle n'est pas sa maîtresse... Non, non... Léa n'a pas à rougir devant son père ni devant ceux de sa tribu...
Kadidja
Crois-tu donc que ces Français soient gens à respecter l'honneur d'une jeune fille qui se livre ainsi ? Ne se font-ils pas une gloire de séduire les femmes ?
Nathan
Léa est sévèrement gardée... Elle ne s'est jamais trouvée seule avec cet homme.
Kadidja
Tu t'abuses encore : ce matin même, tu as vendu à Maurice un portefeuille brodé par ta fille, et contenant un billet où elle lui donnait un rendez-vous...
Nathan
Il n'y est pas venu... Il n'aurait pu pénétrer dans cette maison...
Kadidja
Je l'en ai vu sortir tout à l'heure.
Nathan
Oh ! Va-t'en ! Va-t'en ! Toi qui as amené ici le désespoir... Toi qui viens de me déchirer l'âme... J'ignore quel motif t'a fait agir, mais je te maudis !
Elle sort.
Kadidja
Quel motif m'a fait agir ?... À quoi te sert ta longue expérience ? Ne l'as-tu pas déjà deviné ? Moi aussi, j'aime ce Maurice... Je l'aime, et il me dédaigne !... Comprends-tu ? Je me suis vengée !
Scène 6
Nathan
Léa paraît.
Nathan
Ah ! Je ne m'attendais pas à ce coup terrible ! Honte et désespoir ! Léa, ma fille, flétrie, déshonorée, perdue !... Cette chaste gloire de mes vieux ans éclipsée à jamais !... Je voudrais en douter !... Mais non, les preuves sont là, réelles, accablantes !... Pourtant, je ne puis croire de sa part à un oubli de toute pudeur... Ce serait trop affreux !... - Allons ! Je veux qu'elle s'explique... Et si sa faute est irréparable, point de pitié, sa sentence est dictée ! C'est elle...
Scène 7
Léa, Nathan
Léa
Mon père, vous voilà !
Nathan
Oui... Approche et écoute-moi !
Léa
Mon Dieu ! Qu'avez-vous ?
Nathan
J'ai à te dire... Qu'il faut conclure dès demain le mariage dont je t'ai parlé...
Haut.
Nathan
Ciel !... Moi, vous quitter, mon père !
Nathan
Il est dit dans la Bible : « La femme quittera son père et sa mère pour suivre son époux. »
Léa
Je ne suis pas préparée à cette séparation.
Nathan
Le mari qui t'est destiné habite Constantine ; nous pourrons avoir de fréquents rapports... Que cette piété filiale ne t'arrête donc pas.
Léa
Mais je connais à peine ce Ben Rabbi...
Nathan
Ainsi, tu refuses ?
Léa
Non, mon père... Mais...
Nathan
Assez !... Assez de mensonges et de fourberies !... Tu ne veux pas de Ben Rabbi, parce que tu en aimes un autre !
Léa
Mon père... Je vous promets...
Nathan
Pas de parjure !... Oserais-tu démentir ces lettres accusatrices ?...
Léa
Dieu !... Qui les a trouvées ?
Nathan
Ah ! Tu les reconnais donc !... Diras-tu maintenant que tu n'aimes pas ce Français, que tu ne t'es pas donnée à lui, malheureuse ?
Léa
Eh bien ! Oui, je l'aime... Ne me foudroyez pas sous votre courroux... Je l'aime de toute mon âme !... Longtemps j'ai combattu cet amour ; mais il a été plus fort que ma raison, plus fort que mon courage ! Pourtant, je vous le jure, je n'ai pas oublié mes devoirs.
Nathan
Puis-je te croire, quand tu m'as si indignement trompé ?
Léa
Je vous ai donné le droit de douter de mes paroles, c'est vrai... Mais, par la mémoire de ma mère, je vous le répète, je suis encore digne de vous !
Nathan
Prouve-le donc en consentant à prendre, dès demain, l'époux que je t'ai choisi.
Léa
Ah ! Mon père, ne m'y forcez pas... Ce mariage...
Nathan
Eh bien ?
Léa
Ce mariage...
Nathan
Parle donc...
Léa
Il est maintenant impossible !
Après un silence.
Prenant le rouleau de parchemin suspendu près de la porte d'entrée.
Revenant vers Léa, et lisant d'une voix émue.[6]
Nathan
Impossible ?... Tu vois bien que tu mentais !... Allons... à genoux... Le livre de la loi... Pour qu'il garde sa place au seuil de cette maison, il faut qu'elle soit purifiée !... « La fille coupable qui aura livré son âme et son corps à un Nazaréen ou à un Infidèle, sera chassée par ses proches, reniée par sa tribu, et regardée comme morte... On procédera, dans le temple, à ses funérailles, et vivante, elle aura nom inscrit sur la pierre du tombeau... »
Léa
Grâce ! Grâce, mon père !... Ne m'infligez pas ce châtiment terrible... Je ne l'ai pas mérité !... Je pourrais franchir sans peur et sans remords le seuil de la chambre nuptiale !...
Nathan
Oses-tu bien le redire !... Ne t'es-tu pas condamnée toi-même en refusant d'accepter un mari de ma main ? N'as-tu pas crié, la rougeur sur le front : C'est impossible ?...
Léa
Oui, mon père ! Mais non parce que j'aime Maurice, non parce que je me suis donnée à lui...
Nathan
Pourquoi donc alors ?
Léa
Je suis Chrétienne.
Nathan
Chrétienne ! L'ai-je bien entendu ?... Oh ! Non, cela n'est pas, cela ne peut pas être !...
Léa
J'ai dit la vérité.
Nathan
Je ne te crois pas ! Tu es folle !... On ne saurait se donner à un dieu dont on ignore la loi... Pour consommer l'abjuration, il faut un acte solennel... Tu es coupable par la pensée, voilà tout, n'est-ce pas ?
Léa
Non... Pendant les longues heures où Maurice, recueilli dans cette maison, se débattait entre la vie et la mort, le saint vieillard, le vénérable prêtre qui le veillait avec moi m'a instruite dans la religion du Christ et a versé sur mon front l'eau du baptême.
Tirant son poignard de sa ceinture.
Nathan
Et ces murailles ne s'écroulent pas sur toi ! Et je ne t'ai pas déjà tuée, à défaut de la foudre !... Oh ! Ma race déshonorée en elle ! Une telle apostasie, un tel scandale dans ma propre famille !... C'est un arrêt de mon que tu as prononcé, misérable ! Il faut que l'un de nous deux périsse, il le faut ! Ce sera moi... ! Je ne puis survivre à tant de honte !...
Léa
Ah ! Frappez, moi plutôt... Mon père ! Mon père ! Je suis seule coupable !
Nathan
La frapper... Le devoir me l'ordonne... Et pourtant, c'est mon enfant, c'est ma fille !...
Léa
Qui vous retient ? Frappez ! Frappez ! Vous dis-je !... Puisque je dois renoncer à Maurice, je renonce à la vie, je veux mourir !
Il entraîne Léa dans sa chambre ; la nuit est venue.
Nathan
Eh bien, donc, malheureuse ! Viens, viens ! Car je suis le rabbin Nathan, l'exécuteur de la loi !
Léa
Ô ma mère ! Ma mère !
Scène 8
Bethsabée, Nathan, Kadidja
Appelant.
Montrant aux Serviteurs la chambre de Léa.
Bethsabée
Mon Dieu ! Qu'est-il arrivé ? Un grand malheur sans doute... Abdallah ! Yacoub ! Hassan ! Au secours ! Au secours !... Par ici, par ici, courons !...
Nathan
Maître, nous avons entendu des cris... Et je n'ose vous interroger... Léa, votre fille ?...
Nathan
Je n'ai plus de fille !
Kadidja
Que dit-il ?
Bethsabée
Ciel ! Ma chère maîtresse, mon enfant bien-aimée...
Nathan
Que l'on prenne le deuil... Elle est morte !
Kadidja
Oh ! Je suis trop vengée !...
Deuxième Partie
Scène 1
Premier Rabbin, Nathan, Deuxième Rabbin
à Nathan, qui est assis à gauche
Premier Rabbin
Bien... Bien, Nathan !... Tu supportes ce malheur avec une constance qui justifie le choix de tes frères.
Nathan
Oui, Dieu m'a donné le courage.
Deuxième Rabbin
Il soutient ceux qui marchent dans ses voies.
Premier Rabbin
Pauvre enfant ! C'est sa mère qui l'appelait au ciel... Sa mère, hélas ! Morte comme elle à vingt ans !
Nathan
Seigneur ! Seigneur !
Premier Rabbin
Ah ! Malgré ta résignation, tu souffres... Épargne-toi de tristes soins et de nouvelles douleurs... Laisse-nous remplir notre devoir de rabbins...
Nathan
Non... Non... Ce pieux devoir, je le remplirai moi-même...
Premier Rabbin
Adieu donc... Puisque telle est ta volonté, et que tu veux passer seul cette veillée lugubre... Nous n'avons plus rien à faire ici... La lampe funéraire est allumée... Ce vase contient la myrrhe et le cinnamome dont on parfume la couche des morts, et voici le sac rempli de terre de Chanaan que l'on met sous leur tête...
Deuxième Rabbin
Puisse, sur ce chevet, Léa reposer en paix pendant l'éternité.
Premier Rabbin
Quand tu auras accompli les rites nous reviendrons prendre le corps.
Les Rabbins sortent ; Nathan les regarde s'éloigner, puis se lève, et, après avoir fermé la porte avec précaution, s'approche du lit de parade.
Nathan
Merci, mes amis, merci... Laissez-moi seul dans cette demeure que l'ange de désolation a visitée...
Scène 2
Nathan, Léa
Nathan
Léa, relève-toi... Ils sont partis, et nul ne peut nous entendre...
Léa
Ô mon père ! Que d'angoisses j'ai déjà souffertes !... Cet appareil funèbre me glace d'épouvante !
Nathan
Sentirais-tu faiblir ton courage ?
Léa
Non, non, ne craignez rien... Je serai forte !
Nathan
Ce moyen est terrible... Moi-même, si coupable que tu sois, j'ai frémi d'horreur en cousant le linceul qui enveloppe un corps vivant... Si je m'y suis résolu, c'est qu'il n'y avait pas d'autre manière de tout concilier... Notre loi veut que la fille qui a trahi sa religion et ses devoirs soit morte à jamais pour sa tribu, et qu'on lui élève un tombeau comme si elle avait réellement cessé de vivre... Mais malgré cette fiction, le nom de la répudiée n'en est pas moins flétri, et l'honneur de sa famille entaché ; la tribu seule est purifiée... Je n'ai pas eu le courage de vouer ta mémoire à l'infamie, de déclarer que ma race avait failli en toi... Et par un mensonge coupable peut-être, que Dieu me le pardonne ! J'ai voulu à la fois sauver mon honneur public et t'épargner un opprobre éternel... Quand l'épreuve que tu t'es résignée à subir sera terminée... Tu n'auras plus de père, je n'aurai plus de fille... Nous serons désormais étrangers l'un à l'autre, et tu pourras aller, loin d'ici, cacher ta honte et ton amour !
Léa
Ô mon père, notre séparation ne sera pas éternelle, laissez-moi l'espérer... Nous nous reverrons en France, dans cette patrie des âmes libres, où tous les hommes sont égaux, où comme me l'a dit Maurice, l'amour et la charité les confondent dans une même religion...
Nathan
Je dois vivre et mourir parmi mes frères, avec mes vieilles croyances.
Léa
Si vous connaissiez Maurice, si vous saviez quel noble esprit, quel coeur généreux...
Nathan
Assez ! Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et cet homme... J'abhorre les Chrétiens, et celui-là plus que tous les autres.
Léa
Que vous êtes cruel !
Nathan
Je ne suis que juste... Puis-je oublier qu'il a ravagé ma vie, ôté l'espoir de ma vieillesse ? N'est-ce pas lui qui t'a perdue et qui nous impose à tous deux le triste sacrifice que nous accomplissons ?
Léa
Hélas ! Il va partir ignorant à quoi je me résigne.
Nathan
Son absence me permet de n'avoir en tout ceci, d'autre confident que moi-même, de rester le seul maître de mon secret, jusqu'à l'heure où tu te réveilleras dans le caveau funèbre... La main étrangère où étaient tombées les lettres qui t'accusent est maintenant désarmée, puisque je les possède, et devant tous, je renierais ta faute, comme je te renierais toi-même !... Allons voici le jour... Jusqu'à présent, j'ai pu te veiller seul ; mais dans quelques instants, les amis, les serviteurs de la maison, vont venir, suivant l'usage, pour te dire un éternel adieu... La blanche poussière dont nous couvrons, dans nos rites, le front des trépassés t'a déjà prêté la pâleur des habitants de la tombe ; ce narcotique va te donner leur immobilité...
Léa
Oh ! Non, non, pas encore !... Plus tard, mon père, quand les hommes reviendront, il sera temps... Laissez-moi vivre jusque-là... Que je puisse regarder encore la lumière à travers mes cils fermés... Cette nuit épaisse, sinistre, me fait frissonner... Je ne veux m'y plonger qu'au dernier moment !
Nathan
Tu as pu tromper l'oeil indifférent des rabbins ; mais tout à l'heure vingt regards amis seront fixés sur toi... Un muscle de ton visage pourrait tressaillir, ta respiration soulever les plis du suaire... Songe qu'il y va de ton honneur et de mon existence... Il faut que tu sois morte pour tous, ou je cesse de vivre moi-même !
Léa
Eh bien ! Donnez... Donnez...
On frappe.
Nathan
Tiens... Ce sont eux... Hâte-toi d'en finir.
Elle tombe lentement sur l'oreiller.
Léa
Ô Maurice ! Maurice ! C'est pour toi !...
Après une pause
On frappe de nouveau ; il va ouvrir la porte.
Nathan
Voici déjà le sommeil qui la saisit... Léa ! Léa ! Elle a tellement les apparences de la mort que je frémis en la regardant, moi qui la sais vivante !... Allons, je puis ouvrir maintenant... L'ange des tombeaux s'y tromperaient !
Scène 3
Choeur, Jeunes Filles, Jeunes Gens
Nathan revient se placer à la tête du lit de parade, auprès duquel Bethsabée s'agenouille en pleurant ; les Nègres disposent des cassolettes sur des trépieds et y font brûler des parfums, tandis que des jeunes filles jettent des fleurs effeuillées sur le corps de Léa ; tous les hommes tiennent à la main une branche de sycomore.
Choeur
Ô sort cruel, à mort, grande ennemie ! Ô coup soudain qui brise tant d'espoir ! Du long sommeil elle s'est endormie, Et de son jour l'aurore fut le soir !
Jeunes Filles
Sur l'oreiller où, froide, elle repose, Laissons tomber une larme, une fleur, Et que sa joue, aux feuilles de la rose. Prenne un reflet pour cacher sa pâleur.
Jeunes Gens
Hélas ! Pourquoi sa pudeur virginale A-t-elle pris le trépas pour époux, Et le cercueil pour couche nuptiale ?... Un seul bonheur eût fait trop de jaloux !
Pendant cette reprise, deux Jeunes Filles ferment les rideaux du lit, et tout le monde, hors Nathan, entre dans la chambre à gauche ; Maurice, pâle, agité, parait à la porte de droite, et s'arrête un instant sur le seuil ; il est en tenue de route.
Scène 4
Maurice d'Harvières, Nathan
Maurice d'Harvières
Ô mon Dieu ! Cette maison ouverte... Ces chants lugubres... Que se passe-t-il donc ici ?...
Nathan
Le Français ! Tout est perdu !
Maurice d'Harvières
Nathan, que signifie cet appareil funéraire ?... Où est ta fille ? Réponds ! Réponds !
Nathan
Ma fille ! C'est elle que tu demandes ?... Elle que tu viens poursuivre jusque sous mes yeux ?... Ne l'as-tu donc pas assez déshonorée, toi qui lui as fait oublier sa pudeur et abjurer sa foi ?... Oh ! Ne cherche pas à nier, je sais tout !
Maurice d'Harvières
Dès demain, tu aurais appris ce secret de ma bouche... Aussi, je n'essayerai pas de subterfuge... Mais au nom du ciel ne prolonge pas mes angoisses... Où est Léa ? Je veux la voir !
Ouvrant les rideaux du lit et montrant Léa.
Nathan
Tu veux la voir, dis-tu ?... Regarde... La voici !...
Il se cache la figure de ses mains, et sanglote.
Maurice d'Harvières
Morte !... Est-il possible ?... Est-ce bien elle, mon Dieu ?... Morte si jeune, si belle, et lorsqu'hier encore... Oh ! Ce coup terrible, imprévu, anéantit mon courage... Je voudrais... Je ne puis que pleurer... C'est affreux ! C'est affreux !...
S'éloignant du lit avec effroi.
Nathan
Mon Dieu ! Plus je la regarde, plus son aspect m'épouvante !... Sa pâleur livide, ses traits décomposés... Est-ce ben un sommeil qui doit finir ?... Doute horrible ! Cette liqueur dangereuse l'aurait-elle endormie pour toujours ! Seigneur ! Seigneur ! Est-elle morte ou vivante ?...
S'approchant de Léa.
Maurice d'Harvières
Si du moins, j'avais recueilli sa dernière parole, sa dernière pensée ; si sa main défaillante avait serré la mienne !... Oh ! Puisque ta bouche est muette, réponds-moi de la voix de ton âme, réponds-moi qu'en mourant, tu croyais à mon amour éternel, à ma douleur inconsolable !... Léa ! Léa ! Fais pour moi ce miracle !
Nathan
Toujours immobile !
Maurice d'Harvières
Insensé ! Que dis-je ? Tout est fini ! La tombe avare garde son trésor, et mes termes ne réchaufferont pas cette main pour jamais glacée !
S'élançant vers le lit et repoussant Maurice.
Nathan
Elle est morte ! Elle est morte ! Et c'est pour lui... Arrière, Nazaréen ! Ne profane pas plus longtemps cette chambre mortuaire... Laisse ma fille en paix dans son linceul !
Maurice d'Harvières
Ah ! Qu'avant de la quitter, je pose au moins sur son front pâle le baiser de l'adieu suprême !
Nathan
Ce que tu demandes, notre religion ne le permet pas... La loi française s'arrête sur le seuil de nos demeures... Elle n'interroge et ne compte ni nos vivants ni nos morts... Oseras-tu plus qu'elle n'ose faire ?
Maurice d'Harvières
Oui, je l'oserai... Tu ne me priveras pas du triste bonheur que je réclame...
Il porte la main à son poignard.
Nathan
Sacrilège ! Ta présence ici est déjà un scandale et une impiété ! Pour arriver au cadavre de ma fille, tu passeras sur le mien !
Maurice d'Harvières
Crois-tu donc m'arrêter en agitant ce poignard dans ta main ?... Que m'importe la vie, à présent ?... Frappe-moi ! Et je mourrai de la main qui peut-être a tué Léa !
Nathan
Malheureux ! Tais-toi ! Tais-toi !
Maurice d'Harvières
Tu pâlis ! J'ai dit vrai... Oui, c'est toi qui l'as tuée !
Tout le monde rentre précipitamment et jette des cris d'effroi ; plusieurs jeunes gens s'élancent entre Nathan et Maurice et les séparent.
Nathan
Misérable ! Tu ne le répéteras pas...
Maurice d'Harvières
Nathan... Les miens m'attendent, je pars... Mais si je reviens, si je ne suis pas tué, tu répondras de ton crime devant les hommes ! Et si je meurs, tu en répondras devant Dieu !...
Acte Troisième
Scène 1
Dominique
Dominique
Il est assis sur un débris de colonne, et concasse du maïs dans un mortier de pierre. Piler du kous-koussou à l'usage de messieurs les Bédouins, voilà qui est humiliant pour un homme de coeur ! Il est vrai qu'il n'y pas de ma faute, je devrais être tué j'ai fait les démarches nécessaires... Mais je n'ai jamais eu de chance ! - Et mon lieutenant s'est-il crânement battu, celui-là ! Un vrai lion déchaîné ! Il se plongeait au milieu du feu, comme si c'eût été un bain pour se rafraîchir... On l'a enfermé, avec son ami, dans un silo, un puits à mettre du blé, un trou affreux, où l'on gèle la nuit, où l'on cuit le jour... Ça n'est pas gai, mais ça prouve du moins qu'on l'estime, tandis qu'en m'appliquant aux travaux domestiques, on a eu évidemment l'intention de me dégrader !... Canailles de Kabyles, va ! S'ils s'étaient contentés de me faire étriller les chevaux, je n'aurais rien dit... Le cheval est l'ami de l'homme, et puis c'est un noble animal... Mais me faire astiquer les chameaux avec du goudron, sous prétexte de leur assouplir la peau... Ça c'est par trop fort ! Un soldat français pommader ces animaux bossus, ces mayeux à quatre pattes... Ah ! Mais non, un instant... Ma ka'ch, comme on dit en arabe... - Maintenant, je triture la ratatouille des hommes de garde... Quelle affreuse cuisine ! Ça me rappelle le thé de Madame Gibou !
Scène 2
Ali Bou-Taleb, Dominique, Un Kabyle
Ali Bou-Taleb
Faites retirer cet homme !
Dominique
Homme toi-même, malappris ! Tu pourrais bien dire : ce chasseur.
Un Kabyle
Allons, voyons... Hors d'ici !
Dominique
On instant donc... Je ramasse mon mortier...
Un Kabyle
Pas de raisons... Marche vite.
Il sort en maugréant.
Dominique
Ils sont plus malhonnêtes que des gendarmes, ces sauvages-là !
Quelques-uns des Kabyles vont les chercher ; les autres restent au fond du théâtre.
Ali Bou-Taleb
Qu'on amène les deux prisonniers.
Scène 3
Mohammed Ben Aissa, Ali Bou-Taleb
Mohammed Ben Aissa
Pourquoi vouloir épargner ces Français ?... Ils sont à nous... Leur vie nous appartient... On aurait dû les tuer sur-le-champ.
Ali Bou-Taleb
Oui, je sais que tu veux à tout prix te débarrasser de l'un d'eux... Pour quel motif ; mais c'est dans ce seul but que tu as pris les armes avec nous, je ne m'y suis point trompé... Moi aussi, je hais ces Chrétiens ; moi aussi, je désire leur mort ! Mais leur vie peut être utile aux intérêts de la tribu, je ferai taire mon ressentiment personnel.
Mohammed Ben Aissa
Que veux-tu dire, et qu'espères-tu ?
Ali Bou-Taleb
Ne m'as-tu donc pas compris, lorsque j'ai parlé devant nos frères ? Plusieurs tribus qui avaient promis de se joindre à nous, sont maintenant incertaines... Et les Français vont revenir en force !... Je veux empêcher qu'ils ne reviennent, les obliger à nous accorder la paix sans conditions onéreuses... Les fêtes du Ramadan commencent dans trois jours, tu le sais ; je compte sur l'exaltation religieuse, sur le redoublement de ferveur qu'elles excitent pour reprendre les hostilités... Alors, nous aurons de grandes chances de victoire. Si j'échoue dans mes desseins, si nos prisonniers refusent de souscrire à ce que je viens leur proposer, eh bien, ils mourront, et tu seras satisfait.
Mohammed Ben Aissa
Non... Je ne le serai pas... Ils vivront, car ils accepteront tes offres !
Ali Bou-Taleb
Qu'en sais-tu ? Allah seul lit dans les coeurs.
Mohammed Ben Aissa
J'ai des raisons de croire qu'ils voudront se conserver la vie, le lieutenant Maurice surtout. Bou-Taleb, je t'en supplie, livre-moi ce Français... Pour mon repos, pour mon bonheur même, j'ai besoin qu'il meure ! Il me le faut ! Livre-le-moi !
Ali Bou-Taleb
Je ne le puis Je ne le dois pas.
Mohammed Ben Aissa
Je te le demande comme une grâce, à toi qui fus si longtemps mon ami, qui seras bientôt mon frère !
Ali Bou-Taleb
Encore une fois, c'est impossible... La vengeance d'un seul ne doit pas compromettre les intérêts de tous.
Mohammed Ben Aissa
C'est bien ! En me refusant la mort de cet homme, tu te déclares mon ennemi... Toute alliance est rompue entre nous... Tu n'auras jamais ma soeur.
Ali Bou-Taleb
Ta soeur est libre de disposer d'elle-même, et je l'aurai malgré toi.
Mohammed Ben Aissa
Nous verrons !
Ali Bou-Taleb
Silence... Voici les prisonniers... Sache, du moins, te contenir en leur présence...
Scène 4
Saint-Aubin, Maurice d'Harvières, Dominique, Ali Bou-Taleb, Mohammed Ben Aissa, Un Kabyle
Saint-Aubin
Des hommes armés qui nous attendent... La menace dans tous les yeux... Allons, du courage !
Maurice d'Harvières
Pourquoi nous as-tu fait amener ? Est-ce pour nous apprendre que nous allons mourir ? Nous sommes prêts.
Dominique
Et je demande à être de la partie !
Maurice d'Harvières
Dominique !...
Dominique
Ma foi, oui... Je suis las de trimer comme je le fais... Je n'étais pas né pour être marmiton des Bédouins, ni domestique des chameaux... Qu'on me fusille, j'aime mieux ça !
Ali Bou-Taleb
Je viens, au contraire vous offrir la vie, la liberté.
Dominique
La liberté ? J'aime mieux ça !
Maurice d'Harvières
Et à quelle condition ? Car votre générosité ne doit pas être gratuite.
Ali Bou-Taleb
Tu vas écrire au gouverneur de Constantine que nous consentons à vous renvoyer tous les trois sains et saufs, s'il veut nous accorder l'âman sans représailles, sans contribution de guerre, et oublier ce qui s'est passé...
Maurice d'Harvières
Jamais... Jamais... Plutôt me couper la main que de signer une pareille lettre...
Mohammed Ben Aissa
Il refuse !
Maurice d'Harvières
Si je tenais à la vie, ce n'est pas à ce prix-là que je voudrais la racheter, Dieu le sait. Il faut que mes soldats morts soient vengés, que leurs assassins soient punis !...
Ali Bou-Taleb
Que parles-tu d'assassins ? A-t-on puni ceux de notre kaïd Bou-Marza, tué sous les murs mêmes de Constantine ?... Nous avons voulu avoir raison de sa mort.
Maurice d'Harvières
Prétexte ! Car tu sais bien qu'on n'a pu découvrir ses agresseurs, et que l'autorité protectrice de la France a tout fait pour empêcher le retour de pareilles rixes... Tu sais bien que nous ne frappons pas dans l'ombre, et qu'on livrerait au conseil de guerre quiconque, hors d'un combat, porterait la main sur l'un de vous !
Ali Bou-Taleb
Soit, vous êtes généreux, mais nous le sommes aussi, puisque nous voulons t'épargner.
Maurice d'Harvières
Merci d'une clémence qui déshonore, je ne l'accepte pas ! Encore une fois, les braves auxquels nous survivons doivent obtenir vengeance, car ils sont tombés, non pas dans un combat, mais dans un guet-apens !
Dominique
À la bonne heure, voilà qui est parler !
Ali Bou-Taleb
Avant de prononcer ton arrêt, je te laisse un quart d'heure pour réfléchir...
Mohammed Ben Aissa
Encore des délais !...
Aux Kabyles, montrant Saint-Aubin et Dominique.
Ali Bou-Taleb
Songe que tu n'es pas seul, et, que de ta réponse dépend le salut de ces deux hommes. Qu'on les reconduise au silo !
Saint-Aubin
Ne fléchissez pas mon ami... Mourons plutôt que de commettre une lâcheté !
Dominique
Civil, vous méritiez d'être militaire vous avez mon estime.
Saint-Aubin et Dominique sortent reconduits par des Kabyles.
Un Kabyle
Allons ! Marchons !
Ali Bou-Taleb
Vous autres, veillez sur celui ci.
Il sort avec Bou-Taleb et les Kabyles.
Mohammed Ben Aissa
Fasse le ciel que, pendant ce quart d'heure, il oublie encore la Juive !
Scène 5
Maurice d'Harvières, Kadidja, Mohammed Ben Aissa
Il va s'asseoir à gauche.
Maurice d'Harvières
Pauvres amis... C'est pour eux que j'ai accepté ce répit ; car pour moi la mort ne saurait venir trop tôt !...
Kadidja
Laissez-moi lui parler.
Maurice d'Harvières
Mourir ! N'est-ce pas aller rejoindre Léa ? Qui me retiendrait à présent dans ce monde ?
Kadidja
Moi ! Je veux que tu vives !
Maurice d'Harvières
Toi ?
Kadidja
Oui ; mais prends garde, on nous observe..
Kadidja
Que signifie ?...
Kadidja
Ne désespère pas... J'aurai peut-être les moyens de le sauver !
Maurice d'Harvières
Qui es-tu donc ?
Kadidja
Je suis la soeur de l'un des chefs... Et l'on ne se défie pas de moi... Nul n'oserait soupçonner mes projets... Malgré les gardes qui t'entourent, j'ai pu t'approcher, te parler, tu le vois... Je n'ai donc rien à craindre, que le courroux de mon frère, mais je saurai le braver... Seulement, il faut que tu me secondes...
Maurice d'Harvières
Comment ?
Kadidja
Tâche d'obtenir un nouveau délai, pour attendre que la nuit soit venue et que chacun dorme sous sa tente... Alors, je pourrai, je l'espère, t'arracher au supplice !
Maurice d'Harvières
Avoir l'air de faiblir devant ces hommes, d'implorer une grâce ?...
Kadidja
Eh bien ! Ce délai, me promets-tu de le demander ?
Maurice d'Harvières
Réponds d'abord... Peux-tu faire évader mes compagnons avec moi ?
Kadidja
Oh ! Ce serait rendre la fuite impossible ou trop hasardeuse... »
Maurice d'Harvières
Alors, je resterai.
Kadidja
Ciel ! Que dit-il ?
Maurice d'Harvières
Non... Non, je ne fuirai pas seul, je ne laisserai pas deux amis, deux frères, exposés à la fureur de ces barbares...
Kadidja
Mais, en restant, tu ne les sauves pas ! C'est de la folie... Reviens à la raison... Tu ne peux pas te perdre ainsi, être toi-même ton meurtrier !
Maurice d'Harvières
Va, laisse-moi mourir ne t'expose pas par un dévouement inutile... Je ne tiens plus à la vie !
Kadidja
Mon Dieu ! Que faire ? Comment vaincre cette obstination fatale ?... Oh ! Je t'en supplie, par tout ce qu'il y a de plus sacré, par l'âme de ta mère, consens à être libre, accepte le salut que je t'offre !...
Haut
Maurice d'Harvières
Quelle étrange insistance ! Mais qui donc te fait prendre un si vif intérêt à mon sort ?
Kadidja
Je ne veux pas que tu meures, parce que je te connais depuis longtemps, parce que je te sais noble et brave, parce que je t'aime, enfin !
Mohammed Ben Aissa
Elle l'aime !
Maurice d'Harvières
Pauvre fille !
Apercevant Ben Aïssa.
Kadidja
Sera-t-il vaincu par cet aveu ?... Ah !... Mon frère !...
Scène 6
Mohammed Ben Aissa, Kadidja, Maurice d'Harvières
Mohammed Ben Aissa
Qu'as-tu a parler à cet homme ? Quel motif t'a amenée près de lui ?...
Kadidja
Aucun... Si ce n'est la pitié... Je lui disais...
À part, se retenant.
Haut.
Mohammed Ben Aissa
Tu lui disais ?... Mais je n'ai pas le droit de l'accuser... Allons, retire-toi... Ta place n'est pas ici...
Maurice d'Harvières
Noble coeur ! Je ne puis même te remercier d'un regard !
Kadidja
Mon Dieu ! Consentira-t-il maintenant ?
Mohammed Ben Aissa
Elle aussi lui conseillait sans doute d'éviter le supplice !... - Bou-Taleb ! Enfin !
Scène 7
Ali Bou-Taleb, Maurice d'Harvières, Mohammed Ben Aissa
S'approchant de Maurice.
Ali Bou-Taleb
Il était là, guettant sa proie. En bien ! Qu'as-tu décidé ?
Maurice d'Harvières
Que je n'attendrais pas plus longtemps ; car mes compagnons pourraient croire que j'hésite devant la mort !
Mohammed Ben Aissa
Il est à moi !
Ali Bou-Taleb
Soit... - Avant une heure vos têtes tomberont !
Il sort reconduit par des Kabyles. Ben Aïssa s'éloigne, après l'avoir un moment suivi des yeux.
Maurice d'Harvières
Du moins elles ne se seront pas courbées devant toi !... Nous périrons ; mais d'autres viendront après nous, et notre sang leur marquera la route... La France a mis le pied sur le sol africain pour en chasser la barbarie, et à la face de l'univers, elle accomplira sa noble tâche ! Vous pourrez retarder sa marche un instant, mais Dieu la protège, et vous n'empêcherez pas son triomphe !
Haut.
Ali Bou-Taleb
Quel éclat surnaturel dans son regard ! Quelle conviction dans sa parole ! Prophétiserait-il juste ? Ceux qui vont mourir ont parfois des lueurs qui éclairent pour eux les événements futur... Ce qu'il a dit m'a troublé... Allons, chassons ces idées funestes... Que la fête destinée à célébrer notre victoire sur les Français commence à l'instant même...
Scène 8
Ali Bou-Taleb
Les principaux Kabyles viennent faire des salamalecs devant Bou-Taleb, qui s'est assis sous un arbre, puis prennent place à ses côtés ; les autres vont s'accroupir en cercle et par groupes de chaque côté du théâtre ; - pendant le divertissement, qui a lieu ensuite, des Nègres servent aux assistants du café, des rafraîchissements et des pipes ; - les danses terminées, Bou-Taleb se lève.
Tout le monde s'agenouille ; les Danseuses s'éloignent. Musique religieuse à l'orchestre.
À lui-même, pendant que la foule se disperse.
Ali Bou-Taleb
Il n'est pas d'autre dieu que Dieu, Et Mohammed est son prophète ! La mer lui chante un chant de fête ; Les soleils, en lettres de feu, Tracent son nom sur le ciel bleu, Et la terre humblement répète : Il n'est pas d'autre dieu que Dieu, Et Mohammed est son prophète ! Après avoir prié bas un instant : Le jour finit... Vrais croyants, prosternez-vous et priez ! Que chacun se retire sous sa tente, et soit prêt à partir au premier signal... bientôt sans doute les Français viendront pour venger leur défaite... Demain, avant le lever du soleil, il faut que nous ayons mis la montagne entre eux et nous !
Scène 9
Ali Bou-Taleb, Kadidja
Il va vers elle.
Ali Bou-Taleb
Qui donc s'avance là, dans l'ombre ?... Femme, qui es-tu ? Que cherches-tu ?
Haut.
Kadidja
Ciel ! Bou-Taleb !... Laisse-moi !
Ali Bou-Taleb
Kadidja !... Allah soit béni de t'amener sur mon passage ! Car toujours tu m'évites, tu me fuis, comme si tu craignais de m'entendre parler de mon amour... Et pourtant jamais flamme plus ardente n'a dévoré le coeur d'un homme !
Kadidja
Mon frère, à qui je dois obéissance, m'a défendu de te parler et de t'écouter... Je crains qu'il ne nous surprenne ensemble.
Ali Bou-Taleb
Oui, je sais que ton frère, depuis qu'il paraît oublier ses devoirs n'a plus que de l'aversion pour moi... Je suis sa conscience vivante, et il cherche à m'éloigner de lui...
Kadidja
Un tel langage...
Ali Bou-Taleb
Oh ! Je me comprends. Mais toi, qui n'as point à rougir devant moi, tu ne partages pas sa haine... Tu m'aimes... Tu es libre, et, si tu veux, cette nuit même nous serons unis...
Kadidja
Non, non c'est impossible !
Ali Bou-Taleb
Pourquoi ?... Est-ce ton frère que tu redoutes ? Il n'apprendra notre mariage que lorsqu'il ne pourra plus l'empêcher, et l'épouse d'Ali Bou-Taleb n'aura rien à craindre de personne ! - Écoute... Je commande un avant-poste de l'autre côté de la colline... Viens m'y trouver tout à l'heure... Tu as des esclaves qui te sont dévoués : l'un d'eux te conduira.
Kadidja
Qu'oses-tu me conseiller ?
Ali Bou-Taleb
Ce que je crois digne de ton courage... C'est une vie de luttes et de dangers que je t'offre... Il faudra que tu me suives dans le sable en feu de la plaine, dans la neige glacée de la montagne, sous une grêle de plomb, aux éclairs de la mousqueterie... Les balles troueront plus d'une fois la tente où tu attendras la fin du combat, ton enfant serré contre ton coeur... Mais tu seras la femme d'un homme libre, d'un vrai fils de l'Islam, qui n'a pas voulu se soumettre au joug de l'étranger, et qui préfère aux douceurs d'une paix achetée par la honte cette existence de fatigues et de périls dont son amour saura t'alléger le poids !
Kadidja
Ô mon Dieu ! Si je pouvais...
Ali Bou-Taleb
Viendras-tu ?
Kadidja
Eh bien... Oui, j'irai.
Ali Bou-Taleb
Ah ! Je t'avais bien jugée ! Je reconnais en toi la vierge arabe, fière, sauvage et fidèle ! La présence des Français ne t'a pas changée, toi !...
Kadidja
Mais... Comment pourrais-je sortir du camp ?... La garde est sévère... Et je ne voudrais pas me faire connaître des sentinelles...
Ali Bou-Taleb
Que cet obstacle ne t'arrête pas ; je vais les prévenir... Ton guide n'aura qu'à prononcer ces mots : Médine et Mohammed... Tu entends ?
Apercevant Ben Aïssa
Kadidja
Oui ! Mon frère !
Ali Bou-Taleb
Ben Aïssa... Souviens-toi !
Elle s'éloigne par la gauche.
Kadidja
Médine et Mohammed... Adieu !
Scène 10
Mohammed Ben Aissa, Ali Bou-Taleb, Deux Kabyles, Un Kabyle, Kabyle
Mohammed Ben Aissa
Arrêtez-vous ici... Que trois d'entre vous seulement m'accompagnent jusqu'au silo...
Ali Bou-Taleb
Jusqu'au silo que vas-tu faire ?
Mohammed Ben Aissa
C'est toi qui me le demandes ?. Je vais chercher les captifs... N'as-tu pas dit : dans une heure ?
Ali Bou-Taleb
Oui, mais je veux attendre encore... Il sera temps demain...
Mohammed Ben Aissa
Bou-Taleb, c'en est trop, à la fin ! Pourquoi ce nouveau retard ?
Ali Bou-Taleb
Parce que je veux assister à l'exécution... Au dernier moment, ils peuvent faiblir ; il faut que je sois là... Et, à cette heure, le devoir me rappelle à mon poste.
Mohammed Ben Aissa
L'insensé !... Ah ! Tiens, je le croyais digne de ma haine, tu ne mérites que ma pitié !
Ali Bou-Taleb
Ta pitié ?...
Mohammed Ben Aissa
Mais tu ne sais donc pas que ma vengeance sert la tienne ? Tu ne sais donc pas que celui dont je veux la mort est aimé de ma soeur !
Ali Bou-Taleb
Lui, aimé d'elle ?...
Mohammed Ben Aissa
J'en suis sûr !
Ali Bou-Taleb
Elle me trompait donc quand là, tout à l'heure... En effet, sa préoccupation, son trouble... Je me rappelle... Oui, oui, elle me trompait.
Mohammed Ben Aissa
Eh bien ! Ce Maurice, veux-tu l'épargner encore ?
Aux Kabyles.
Ali Bou-Taleb
Oh ! Non, plus de retard ! Qu'il meure à l'instant même ! Courez ! Courez au silo !
Mohammed Ben Aissa
Enfin ! J'aurai sa vie !
Ali Bou-Taleb
Fou que j'étais, de croire à l'amour d'une femme... De chercher ailleurs que dans le triomphe de l'Islam des émotions et des joies ! Allah m'en punit... C'est un châtiment mérité !
Deux Kabyles
Malheur ! Malheur !
Aux Kabyles, qui arrivent tout agités.
Mohammed Ben Aissa
Pourquoi ces cris ?... Qu'y a-t-il ?
Un Kabyle
Il y a que les prisonniers se sont évadés !
Ali Bou-Taleb
Évadés !
Mohammed Ben Aissa
Malédiction !
Kabyle
Nous avons trouvé le silo vide et les sentinelles garrottées, bâillonnées...
Mohammed Ben Aissa
Ah ! C'est une trahison !... Mais qui donc a osé ?...
Scène 11
Kadidja, Mohammed Ben Aissa, Ali Bou-Taleb
Kadidja
Moi !
Mohammed Ben Aissa
Toi, malheureuse !...
Ali Bou-Taleb
Arrête !... C'est une femme... C'est ta soeur...
Kadidja
En sauvant ces trois hommes j'ai peut-être épargné bien des malheurs à la tribu...
Mohammed Ben Aissa
Eh ! Que me font à moi les malheurs dont tu parles ?
Ali Bou-Taleb
Que lui font les malheurs de ses frères ?...
Mohammed Ben Aissa
L'un de ces Français, Maurice d Harvières est mon rival ! Comprends-tu maintenant ? Nous aimons tous deux la même femme !...
Kadidja
Alors, cesse d'être jaloux de lui... Celle qu'il aimait n'existe plus.
Mohammed Ben Aissa
Que dis-tu ? Celle qu'il aimait ? Tu ne la connais pas ?
Kadidja
C'était Léa, la fille du Juif Nathan...
Mohammed Ben Aissa
Léa... Eh bien ! Oui... Oui... Mais elle vit !
Kadidja
Elle est morte, te dis-je !
Mohammed Ben Aissa
Morte ! C'est impossible... Tu t'abuses ou tu veux me tromper...
Kadidja
Plus tard tu sauras si je dis vrai...
Mohammed Ben Aissa
Oh ! Oui, je le saurai !... Morte ou vivante, je veux la revoir encore !...
Ils sortent.
Kadidja
Viens donc !
On entend au loin plusieurs coups de feu ; les Kabyles sortent en poussant un hourra.
Ali Bou-Taleb
Et nous, à la poursuite des fugitifs !...
Acte Quatrième
Scène 1
Mohammed Ben Aissa
Prêtant l'oreille à la porte du tombeau.
Il sort.
Mohammed Ben Aissa
Dieu de Mohammed ! Qu'ai-je découvert ! Mes pressentiments ne me trompaient donc pas ? Il l'appelle, je l'entends... Elle lui répond... Plus de doute ! Vivante !... Elles est vivante !... Mais pourquoi l'infâme vieillard a-t-il joué cette comédie sacrilége ? Pourquoi a-t-il menti sans honte à la face de sa tribu ? Oh ! N'importe ! Sa fille vit, je l'aime, et elle m'appartiendra... Oui, je l'aurai malgré toi, juif maudit ! Ta conduite cache un mystère que tu dois craindre de révéler... Tu ne crieras pas, tu n'appelleras personne à ton aide, car tu serais perdu si l'on venait ! - Pour plus de sûreté, courons avertir les hommes que j'ai laissés là-bas... Ils garderont les chemins qui descendent de la colline, et si Nathan me résiste, du moins Léa ne pourra s'échapper !
Scène 2
Nathan, Léa
À Léa.
Nathan
Personne !... Viens !...
Elle est enveloppée dans un burnous blanc.
Léa
Ah ! Je me sens renaître à l'air frais de la nuit... Le sang remonte à mon coeur... Ma poitrine se dilate !... Il est donc bien vrai, je respire, j'existe !... Merci, mon Dieu, de m'avoir laissé la vie !
Nathan
Tout s'est passé comme le désirais... Nos frères en pleurs ont accompagné tes funérailles, et nul, à Constantine ne soupçonne ta faute ni le mensonge que j'ai fait pour la couvrir... Ainsi, tu resteras morte aux yeux de tous dans cette ville où tu ne dois plus rentrer...
Léa
Hélas !
Nathan
Tout à l'heure je vais te quitter moi-même...
Léa
Me quitter... Ô mon Dieu ! Déjà !
Nathan
Il le faut... Je vous ai tirée vivante de ce tombeau, dont la pierre gardera votre nom ; mon devoir est accompli... Sachez maintenant remplir le vôtre. À quelques pas d'ici, mon nègre Yacoub, dont le dévouement est sûr, attend avec des chevaux, pour vous conduire où vous voudrez aller.
Léa
Je vous l'ai dit, mon père, puisque je dois me séparer de vous, puisque votre arrêt est irrévocable, j'irai à Philippeville, au couvent des filles de la Miséricorde ; et là j'attendrai, dans le silence et la retraite, le jour de cette union que vous ne voulez pas bénir.
Nathan
C'est bien... Je vais chercher Yacoub.
Léa
Oh ! Pas encore ! Ne m'abandonnez pas ainsi ! J'ai trop compté sur mon courage... Au moment de m'éloigner devons peut-être pour toujours, mon coeur se brise... Que votre adieu ne soit pas éternel Avez pitié de mes larmes... Vous êtes mon père après tout... Dites, Ô mon père, dites loue nous vous reverrons !
Nathan
Jamais !
Léa
Ne sacrifiez pas à de vains préjugés de caste et de croyance une enfant qui vous aime, et que vous aimez, oh ! J'en suis sûre malgré votre sévérité apparente... Autrefois vous vous plaisiez à m'avoir près de vous pendant vos heures de travail... Vous m'appeliez votre fille chérie, et souvent vous disiez, d'un air attendri, que je ressemblais à ma mère... Si elle eût vécu, vous ne lui eussiez pas refusé mon pardon.
Nathan
N'essayez pas de me fléchir, ce serait inutile...
Léa
Oh ! Du moins, laissez-moi couvrir de larmes vos mains vénérables puisque vous ne voulez pas que je pleure dans vos bras... Vous viendrez, n'est-ce pas ? Vous viendrez en France vous asseoir à notre foyer ? La maison solitaire est si triste !
Nathan
Mon Dieu ! Qu'elle ne voie pas mon trouble !
Léa
Vous viendrez... Pas maintenant, plus tard, quand voire colère sera passée... Oh ! Nous vous aimerons tant !... Votre vieillesse sera entourée de soins et de respects ! Donnez-moi cet espoir à emporter dans ma nouvelle patrie... Il me faut cette idée pour que je puisse encore être heureuse !
À part.
Haut.
Nathan
Ah ! C'est trop ! Ne me retiens pas davantage... Oui... Oui, finissons-en... Point de faiblesse !... Attends ici... Qu'on ne te voie pas sur le chemin... Je vais faire avancer les chevaux.
Léa
Mon père !... Nathan lui fait signe de rester, et s'éloigne.
Scène 3
Léa
Elle ne trouve près de deux tombes isolées où s'arrêtent ses regards.
Elle cueille des fleurs entre les tombeaux, et disparaît de temps à autre.
Léa
Pas un mot de pardon, pas une parole de tendresse... Et il me laisse seule ! Oh ! J'ai peur parmi ces tombes !... Je cherche en vain où fixer mes yeux... Partout i image du deuil, partout la mort ! Dieu ! Sur ces pierres, qu'ai-je lu ?... Agar... Rébecca... Les deux plus chères compagnes de mon enfance !... Hélas ! Pauvres amies, pauvres soeurs d'infortune, elles aussi ont aimé des Chrétiens... Et elles ont été retranchées de la tribu, et leur épitaphe est menteuse comme la mienne... Elles vivent, mortes pour leur frères ! Quand elles passent parla ville, chacun se détourne ou semble ne pas les reconnaître ! Et moi, mon sort serait encore plus affreux... Tout le monde fuirait à mon approche ; la terreur publique me renverrait au sépulcre ! Oh ! Maurice me refera une existence, une patrie, une famille ! Il m'aime, et je ne regrette rien... Excepté le sol où tu reposes, douce amie inconnue, ô ma mère ! Toi qui m'aurais pardonné !... Que du moins quelques fleurs te rappellent mes adieux... Hélas ! Ce sont les dernières que je pourrai t'offrir !
Scène 4
Maurice d'Harvières, Léa
Regardant autour de lui.
Il cherche des yeux ; Léa reparaît.
Léa se détourne et montre son visage éclairé par la lune. Maurice jette un cri étouffé.
Maurice d'Harvières
Ils ont perdu mes traces et sans doute ils vont cesser leurs poursuites... Étrange hasard qui m'amène fuyant jusque dans ce lieu sinistre... C'est ici qu'elle repose... Sous quelqu'une de ces pierres... Oh ! Si je pouvais découvrir la place où elle est maintenant étendue pâle et glacée !... Qu'ai-je vu ?... Là-bas, cette forme blanche qui se glisse comme une ombre... Malgré moi, mon coeur bat à briser ma poitrine... Ciel ! La fièvre a-t-elle troublé mon esprit ? Le chagrin m'a-t-il conduit à la folie ? C'est elle ! C'est Léa !... Oh ! Si tu n'es qu'une vision de mon âme, spectre adoré, ne t'évanouis pas trop vite ! Laisse-moi te contempler quelques instants encore !
Léa
Ô mon Dieu ! Cette voix...
Maurice d'Harvières
Est-ce mon amour qui t'évoque et te faire reparaître sur la terre, pour me dire que tu m'attends au ciel ?... Oh ! Réponds-moi, ombre de celle que j'ai tant aimée !
Léa
Maurice !
Maurice d'Harvières
Léa ! Vivante !
Léa
Seigneur ! Vous me l'envoyez !
Maurice d'Harvières
Oui, c'est elle ! C'est bien elle !... Léa ! Toi que j'ai pleurée de toutes mes larmes le ciel, touché de mon désespoir, a donc voulu te rendre à mon amour ?... Oh ! Laisse-moi te regarder, mettre la main sur ton coeur, te serrer dans mes bras, me convaincre de ce bonheur, que je n'ose croire réel !...
Léa
Non, ce n'est point un rêve... Maurice, je vis pour t'aimer !
Maurice d'Harvières
Mon Dieu ! La force que j'ai trouvée contre la douleur, faites que je la trouve pour supporter la joie !... Mais comment, par quel mystère étrange se peut-il que je te retrouve vivante, quand je t'ai vue couchée sur Je lit funèbre, entourée de tes compagnes en larmes ? Quand j'ai moi-même pressé ta main glacée, ta main qui ne répondait plus à l'étreinte de la mienne ?
Léa
C'était un affreux sommeil, mais un sommeil libérateur !... Je dois être morte pour tous, excepté pour toi... Ainsi l'a voulu mon père en apprenant notre amour et mon abjuration... Mon père, moins cruel encore qu'il n'aurait pu l'être, à qui tu vas pouvoir enfin parler et que tu fléchiras, je l'espère, dans ce rapprochement inattendu.
Maurice d'Harvières
Nathan !... Il est donc ici ?
Léa
Il va venir... écoute... C'est lui peut-être... N'as-tu pas entendu par la remuer les feuilles ?...
Maurice d'Harvières
Non... Rien... Mais qu'il vienne, qu'il vienne ! Et que je le bénisse de l'avoir conservée pour moi, lui que, dans ma douleur, l'accusais de ta mort !
Léa
Oh ! Que j'ai souffert en pensant que tu pourrais y croire ! Que j'ai versé de larmes !... Ne pouvoir t'avertir ! Quel supplice, mon Dieu ! Quelle torture !... J'avais promis de me taire et je n'ai rien dit, j'en ai eu le courage car, à ce prix seulement, je pouvais t'appartenir un jour !... Mais que n'aurais-je pas fait pour t'épargner une si cruelle épreuve !
Maurice d'Harvières
Oui, elle a été cruelle horrible ! Je voulais mourir moi-même, j'ai cherché le trépas, je l'ai appelé comme un bienfait !
Léa
Ciel ! Il aurait pu venir et quand je me serais éveillée... Oh ! C'est épouvantable ! Ne pensons plus à cela... Je te revois, tu m'aimes toujours... Je suis heureuse, bien heureuse !
Maurice d'Harvières
Chère âme !... Ah ! Dieu veuille que ton père ne soit pas inflexible et qu'il consente à nous suivre... En France, loin de ces fanatiques, il pourra t'aimer sans rougir, nous appeler ses enfants... Léa, avec effroi et se cachant la figure de ses mains. Ah !
On voit Ben Aïssa se glisser entre les arbres.
Maurice d'Harvières
Qu'as-tu donc ?
Léa
Là, j'ai vu briller deux flammes, deux yeux d'hyène ou de démon !...
Maurice d'Harvières
Tu te trompes sans doute.
Léa
Non, non... Il y a là quelqu'un qui nous épie !...
Reprenant son yataghan.
Maurice d'Harvières
Un des Kabyles qui me poursuivaient peut-être... Attends, je vais...
Léa
Prends garde !
Maurice d'Harvières
Ne crains... Je fouille ces broussailles et je suis à toi...
Scène 5
Léa, Mohammed Ben Aissa
Léa
Ce regard de feu m'a traversé l'âme !
Il se précipite sur Léa.
Mohammed Ben Aissa
Plus d'obstacle !
Léa
Ah !...
Mohammed Ben Aissa
Tais-toi ! Tais-toi ! Ou, si tu pousses un cri, si tu appelles, ton amant tombe mort sous tes yeux, ton père lui-même ! Car la montagne est cernée par mes hommes !
Léa
Misérable ! Que me veux-tu donc ?
Mohammed Ben Aissa
Je veux que tu me suives, que tu m'appartiennes... Je t'aime !
Léa
Laisse-moi ! Laisse-moi !
Scène 6
Nathan, Mohammed Ben Aissa
Léa tombe évanouie.
Nathan
Lâche et infâme !
Mohammed Ben Aissa
Juif maudit ! Ton sang payera le mien, et tes frères connaîtront ton mensonge !
Nathan
Pas de menaces, malheureux ! Si je ne t'ai ôté que la force, je saurai bien t'ôter la vie !
Ils disparaissent en luttant.
Mohammed Ben Aissa
À moi ! à moi !
Scène 7
Maurice d'Harvières, Nathan, Léa
Apercevant Léa.
Il cherche à la ranimer.
Maurice d'Harvières
J'ai entendu des cris... Ciel ! Léa évanouie !
Nathan
Il ne trahira pas mon secret !
Maurice d'Harvières
Nathan !
Nathan
Le Français ici !
Maurice d'Harvières
Ah ! Je rends grâce au hasard qui nous met en face l'un de l'autre !... Pardonne-moi de t'avoir accusé un instant : Léa m'a tout appris, et je viens, la joie dans l'âme, l'espoir au coeur, te dire...
Nathan
Assez !... Je viens te placer encore une fois entre elle et moi... Mais je ne te la disputerai pas davantage... Que le destin s'accomplisse !... Sache maintenant protéger celle que tu as su perdre, emmène-la loin d'ici, que jamais elle ne reparaisse à Constantine, qu'elle n'y vienne pas traîner son déshonneur et afficher ma honte ! À dater de cet instant, elle est morte pour moi, comme elle l'était déjà pour sa tribu.
Maurice d'Harvières
Écoute-moi...
Nathan
Point d'explications ! Hâte-toi de fuir avec elle... Allez dans une autre partie de l'Afrique... En Europe, en France, n'importe, pourvu que ce soit loin d'ici et que je n'entende jamais parler de vous !
Maurice d'Harvières
Oh ! Tu ne partiras pas ainsi... Attends qu'elle se soit ranimée... Laisse-lui du moins ton pardon comme gage d'espérance pour l'avenir !
Nathan
Tout ce que Je puis faire, c'est de ne pas la maudire et de l'oublier...
Nathan s'arrête.
Léa
Mon père !...
Maurice d'Harvières
Elle revient à elle !... Léa, Léa, parle-lui, puisqu'il ne veut pas m'entendre... Il est impossible qu'un père soit sourd à la voix de son enfant, qu'il reste insensible à ses larmes !...
Mouvement de Nathan.
Léa
Oh ! Grâce ! Au nom du ciel, mon père, laissez échapper un mot de consolation... Si je suis coupable Dieu me jugera ; mais, vous, dites que vous me pardonnez... C'est le cri de la nature ! Oh ! Je vous offense peut-être encore... Je voudrais trouver des paroles pour vous fléchir... Je ne puis... Les sanglots étouffent ma voix... Pitié ! Pitié ! Nathan, à part. Seigneur, soutenez mon courage !
Maurice d'Harvières
Tu détournes les yeux... Tu pleures !
Nathan
Non, non...
Maurice d'Harvières
Ne le cache pas, tu es ému ! Cesse d'écouter des préjugés barbares... Obéis à ton coeur... Regarde, ta fille est là, éplorée, suppliante... Ne te prive pas du bonheur de la serrer dans tes bras, souviens-toi que tu es père... Ce qui t'arrête, c'est la crainte de quelques fanatiques obscurs... Eh bien ! Quitte ce pays, viens en France avec nous ; chacun t'y accueillera comme un frère et Léa sera si heureuse que tu finiras par m'aimer !
Il va pour sortir.
Nathan
Jamais ! Jamais ! Je ne te connais pas, et Léa n'existe plus pour moi... J'avais une fille de ce nom une belle et douce fille, la joie secrète de ma vieillesse... Je l'ai perdue... Perdue pour toujours... Je ne la verrai plus dans ce monde ni dans l'autre !
Léa
Ah ! Ce que vous allez faire est un crime qui appellerait le malheur sur vous et sur moi... Vous ne le commettrez pas... Je m'attache à Vous... écoutez... Un mot encore, un seul !
Il sort.
Nathan
Ne me touchez pas... Taisez-vous Voilà votre route, et voici la mienne ! Adieu !...
Léa
Mon Dieu ! Mon Dieu !
Scène 8
Maurice d'Harvières, Léa, Mohammed Ben Aissa
Maurice d'Harvières
Allons ! Calme-toi, je t'en prie. Léa... sèche tes larmes, oublie cet homme impitoyable, ce père sans entrailles, qui n'écoute que sa haine et son orgueil ! En étouffant en lui tous les sentiments humains, il n'a pas même voulu que tu pusses le regretter. Console-toi ! Je suis là... Il te reste un bras pour te défendre, un coeur pour t'aimer.
Léa
Oh ! Oui, oui, tu seras mon appui, mon refuge !
Maurice d'Harvières
Je serai ton époux... Ta vie sera la mienne !... Dans cette France où je vais te conduire, tu perdras jusqu'au souvenir du passé... Tu te feras chérir par u douceur, par tes vertus, admirer par ta beauté... Oui, tu goûteras toutes les joies de la femme, tous les bonheurs de réponse ! - Oh ! Mais hâtons-nous de quitter ce lieu funèbre... Partons !
Elle reste un instant comme en prière.
Léa
Ô ma mère ! Ma mère ! Du haut du ciel bénissez-nous tous deux !
Apercevant les deux jeunes gens.
Ramassant te poignard de Nathan.
Il se relève et s'avance en chancelant vers Maurice et Léa.
Mohammed Ben Aissa
Que je souffre !... Chien de Juif, tu m'as cru mort, mais non, je vis - je vis pour me venger !... Ah ! Si je pouvais de ce poignard...
Maurice d'Harvières
Viens, viens...
Mohammed Ben Aissa
À moi ! Du secours ! Je meurs !... Il tombe au milieu du théâtre.
Maurice d'Harvières
Grand Dieu ! Un homme qu'on vient d'assassiner ! Il se baisse pour le secourir.
Léa
Ciel ! C'est lui !...
Maurice d'Harvières
Lui ! Que veux-tu dire ?
Léa
Eh bien, tout à l'heure, quand tu t'es éloigné, cet homme est venu, qui m'a saisie dans ses bras... Il voulait m'entraîner... À mes cris, mon père est accouru...
Maurice d'Harvières
Je comprends ; pour t'arracher de ses mains, Nathan l'aura frappé... - Mais on vient... Silence !
Mohammed Ben Aissa
Du secours ! Du secours !
Scène 9
Officier, Mohammed Ben Aissa, Maurice d'Harvières, Léa
Apercevant Ben Aïssa.
Officier
Quel est ce bruit ?... Qu'y a-t-il ? Un homme qui se meurt !...
Mohammed Ben Aissa
Oh !... vengeance, vengeance !
Officier
Quel est ton meurtrier ? Parle, nous te ferons justice.
Mohammed Ben Aissa
Oh ! Mourir peut-être, et les laisser ensemble !...
Officier
Voyons, réponds Quel est ton assassin ?
Léa jette un cri de stupéfaction.
Mohammed Ben Aissa
Le voilà !
Maurice d'Harvières
Moi, misérable ! Et qui aurait pu me pousser à ce crime ?
Mohammed Ben Aissa
La jalousie... nous aimons tous deux cette femme...
Léa
Tu mens ! Ce n'est pas lui...
À l'Officier.
Maurice d'Harvières
Tais-toi !... Tu ne peux accuser ton père ! Je suis prêt à vous suivre.
Acte CI
Scène 1
Ali Bou-Taleb, Kabyle, Léa
Bou-Taleb est assis avec l'un des Kabyles au pied d'un arbre ; les autres sont couchés sur le bord du chemin ; Léa est à droite, endormie.
À ses hommes.
Ali Bou-Taleb
Le jour... Voici le jour... Allons ! Vous autres, debout ! C'est assez dormir.
Kabyle
Levez-vous, levez-vous... Le soleil monte derrière le Mansourah... Les portes de Constantine doivent être ouvertes. - Voyons, toi, tu finiras ton rêve ce soir !
Ali Bou-Taleb
Tu m'as bien entendu, n'est-ce pas ? Il faut renoncer, pour le moment, à toute tentative d'insurrection, et, quoi qu'il nous en coûte, obtenir l'âman des Français... Cela nous donnera le temps de faire en secret nos préparatifs, et de mieux organiser notre attaque.
Kabyle
J'ai compris tes intentions.
Ali Bou-Taleb
Si les Français exigent que le principal instigateur de cette révolte leur soit livré, tu sais ce qui a été convenu entre nous, et ce que tu dois leur répondre...
Kabyle
Il sera fait comme tu l'as dit. Mais pourquoi ne vas-tu pas toi-même débattre des conditions du traité ? Plus habile que moi, tu en obtiendrais de meilleures...
Les Kabyles s'éloignent par la droite. À lui-même.
S'approchant de Léa.
Ali Bou-Taleb
Non... Je ne veux avoir aucun rapport avec ces Chrétiens... Un ennemi à qui l'on parle devient un homme, presque un frère, et je dois toujours les haïr ! D'ailleurs, il n'est pas nécessaire qu'ils apprennent à connaître ma figure... Auteur mystérieux de tous les soulèvements, j'en ai cent fois plus de force ! Va ! Et reviens me trouver quand ta mission sera remplie. Je t'attendrai sous la première arche du Roummel. Ah ! J'oubliais... Femme, éveille-toi...
Léa
Où suis-je ?... Qui m'appelle ?
Ali Bou-Taleb
Tu avais demandé comme une grâce de rester près de nous jusqu'au jour... Le voici venu... Nous partons ; mais tu n'es qu'à quelques pas de Constantine, et tu ne dois plus rien craindre ?
Léa
Non... Merci, merci...
Il descend par le fond dans le ravin.
Ali Bou-Taleb
Qu'Allah te conduise donc !
Scène 2
Léa
Se levant avec agitation.
Après un silence.
Elle va pour sortir.
Elle se dirige vers la droite.
Léa
J'ai dormi... J'ai pu dormir... Mais cruel affreux sommeil ! Quel rêve épouvantable !... Je voyais Maurice... Il était là, silencieux, devant ses juges... Devant cet homme, qui l'accusait en montrant sa blessure... Et nulle voix ne s'élevait pour le défendre ! J'essayais d'appeler mon père... Mes cris mouraient étouffés dans ma poitrine... Et mon père ne venait pas, et Maurice était condamné ! Condamné ? Lui ? Non, non, il ne l'est pas encore... Tout cela n'était qu'un rêve... Oui, tout... Excepté l'absence de mon père, qui n'est, hélas ! Que trop réelle !... Parti, mon Dieu ! Parti !... Oh ! Niais il ne peut être loin de Constantine, et Yacoub sera parvenu à le rejoindre... Si pourtant, dans sa haine contre Maurice, il allait refuser de venir au rendez-vous que je lui assigne ? Si cet horrible rêve devait se réaliser ?... Oh ! Jamais ! Jamais ! Plutôt alors dénoncer le vrai coupable !... Mais que dis-je ? Dénoncer mon père ? L'accuser à la face de Dieu et des hommes ? Eh bien ! N'a-t-il pas brisé lui-même tous les liens qui nous unissaient ? Ne m'a-t-il pas reniée pour sa fille ?... Oui, je n'ai plus maintenant qu'un devoir, c'est de sauver Maurice ! Si je me trompe et si le ciel me condamne, qu'il ramène mon père ou qu'il fasse un miracle... Mais, plutôt que de voir périr l'innocent je parlerai, je dirai tout !... Insensée !... Et qui voudra me croire ? Ai-je seulement le droit d'être entendue ? Ne suis-je pas morte au monde ?... Ah ! Pourquoi ne m'a-t-on pas tuée tout à fait ?... Mais non, mon Dieu, pardonnez-moi ! Je blasphème votre bonté ! Mon père viendra... Vous me l'enverrez... Oui, oui, allons l'attendre sous la porte d El-Kantara, et d'abord oh ! D'abord, sachons ce qu'est devenu Maurice.
Scène 3
Kadidja, Léa
Haut, et allant à Léa.
Kadidja
C'est elle ! Arrête !
Léa
Que me veux-tu ?
Kadidja
Il y a là-haut un homme accusé de meurtre, un homme qui va être condamné, car nos khalifats se sont émus du crime, et demandent qu'il soit fait un exemple.
Léa
Hélas ! Cet homme est innocent !
Kadidja
Innocent ou coupable, qu'importe ? L'aimes-tu ?
Léa
Si je l'aime !
Kadidja
Es-tu prête à tout faire pour le sauver ?
Léa
Je suis prête à mourir !
Kadidja
Il faut vivre et renoncer à lui !
Léa
Que veux-tu dire ? Explique-toi...
Kadidja
Eh bien ! Fais un de ces grands sacrifices que la passion inspire... Qu'elle commande aux nobles âmes ! Ben Aïssa, celui qui a été frappé, celui qui accuse, est mon frère. Il a mis en toi tous ses désirs, toutes ses espérances, toute sa vie... Ne le repousse plus et Maurice sera justifié !
Léa
À un tel prix ? Jamais ! Jamais !
Kadidja
Et tu dis que tu l'aimes ? Tu crois que c'est là de l'amour ?... Non, non, car je sens, moi, que je n'hésiterais pas !
Léa
Toi ?...
Kadidja
Oui, moi qui suis pourtant dédaignée de lui !
Léa
Dédaignée... Ah ! Ce mot m'éclaire... Je comprends : tu es ma rivale, tu veux m'éloigner de Maurice ! Et, quand ta bouche ne t'aurait pas trahie, à ton empressement étrange, à ce dépit que tu ne peux cacher, au trouble même de mon coeur, je t'aurais devinée déjà !...
Kadidja
Tu te trompes ! Je suis maintenant au-dessus de ces jalousies vulgaires. Maurice, que tu le sauves ou non, et à jamais perdu pour moi... Hier, au moment où les gardes le conduisaient à la Kasbah, je l'ai vu je lui ai parlé, il a détruit mon dernier rêve ! Je sais que ta mort même ne m'ouvrirait pas son coeur... Ainsi, tu peux m'écouter sans défiance, je ne suis plus ta rivale... Il n'y a que ton dévouement qui puisse égaler ma résignation !
Léa
Mensonge ! Tu l'aimes toujours oui, oui, tu l'aimes trop, ne me dis pas que tu es résignée ! Quand on a dans le coeur un amour sans espoir, on ne se résigne pas, on meurt... Tu vis ! C'est que tu espères encore ! Et ce sacrifice que tu oses me conseiller ne serait pour toi qu'un triomphe !
Mouvement de Léa.
Kadidja
Ah ! Mon triomphe, doux et cruel à la fois, ma consolation dans ma douleur, c'est de voir que je l'emporte sur toi en courage et en abnégation ! Tiens, veux-tu que je te dise ? à quelques mots échappés à mon frère, j'ai cru comprendre que Maurice n'est pas coupable Le nom du vrai meurtrier, tu le connais, j'en suis sûre, et tu le caches !
Léa
Ciel !
Kadidja
Pourquoi cela ? Je ne sais mais il y a au monde quelque chose que tu mets au-dessus de ton amour !... Oh ! Moi ! Je lui sacrifierais tout, religion, honneur, patrie, famille... Et cependant, je ne suis pas aimée !... Oui, un sacrilège, un crime, pour sauver Maurice, je le commettrais sans hésitation, sans remords... Et cependant, cependant, je ne suis pas aimée !
À Kadidja.
Léa
Quelle passion ! Quel langage ! Il me fait douter de moi... Mais non... C'est une femme barbare qui n'écoute que ses sauvages instincts, qui veut m'entraîner dans une voie fatale... Laisse-moi ! Laisse-moi !...
Kadidja
Non... Tout à l'heure, je t'ai méconnue, accusée... Pardonne-moi, j'ai eu tort... Tu es capable de grandes choses !... Pour te rapprocher de ton amant dans ce monde, pour te retrouver plus tard avec lui dans le même ciel, tu as renoncé à ta religion, aux prières que tu récitais depuis ton enfance... Fais plus encore ! Renonce à ton amour, à tes rêves de bonheur... Accomplis le sacrifice dont je t'envie les angoisses... Et, s'il est au-dessus de tes forces, en bien ! Tu mourras après, voilà tout !
Elle sort rapidement par la droite.
Léa
Démon tentateur, ne m'éprouve pas davantage Tu ne me pousseras pas au crime : je suis Chrétienne, je suis forte !... Oui, tu l'as dit, il y a quelque chose que je mets au dessus de mon amour, et je m'en glorifie, et j'en rends grâce au Dieu que je sers, à ce Dieu dont la loi m'a été révélée... Il est bon, il est juste, il sauvera l'innocent !
Scène 4
Kadidja, Mohammed Ben Aissa
Ben Aïssa entre soutenu par deux Kabyles et suivi de trois autres.
Kadidja
Partie ! Plus d'espoir !... Elle n'a dis su comprendre... Ou plutôt le courage lui a manqué... Et c'est elle qu'il préfère ! Ô Maurice ! Que ne m'est-il donné de me dévouer pour toi ? Tu saurais si celle que tu repousses était digne de ton amour !...
Bas, à Kadidja.
Mohammed Ben Aissa
Laissez-moi... Je puis marcher sans aide... Eh bien ?
Kadidja
Je l'ai vue.
Mohammed Ben Aissa
Qu'a-t-elle dit ?
Kadidja
Elle refuse.
Mohammed Ben Aissa
Quoi ! Devant le danger qui menace son amant ?
Kadidja
J'ai supplié, adjuré, pleuré ; vains efforts ! Elle n'a rien voulu entendre...
Mohammed Ben Aissa
Vengeance donc ! Vengeance ! - Où est-elle ? Réponds !
Kadidja
Elle était ici tout à l'heure.
Aux Kabyles, restés à l'écart.
Au moment de leur parler, jetant un cri de douleur.
Mohammed Ben Aissa
Ici ! Et tu l'as laissée partir ?... N'importe je saurai la retrouver ... Écoutez-moi... Ah ! Cette blessure...
Kadidja
Grand Dieu, il faiblit !
Aux Kabyles.
Mohammed Ben Aissa
Non, non... Ce n'est rien... Écoutez donc, et retenez bien mes paroles... Toi, Ben-Saïd, tu vas t'aller poster près de la porte d'El-Kantara... Dans quelques instants une femme voilée s'arrêtera sous cette porte... Tu l'aborderas en lui demandant si elle vient pour le Juif...
Kadidja
Que signifie ?...
Mohammed Ben Aissa
Sur sa réponse affirmative, tu lui ordonneras de te suivre, et tu la conduiras à l'endroit convenu, et où vous attendrez, vous autres, prêts à exécuter les ordres que je vous ai donnés... Si elle crie, vous la bâillonnerez.
Kadidja
Est-ce un enlèvement ?
Les kabyles s'éloignent ; un seul reste au fond.
Mohammed Ben Aissa
Je n'ai pas besoin de vous dire quelle est cette femme ; vous ne devez même pas chercher à le deviner... Qu'il vous suffise de savoir que votre cheik a le droit d'agir comme il le fait... Vous m'avez entendu... Allez !
Scène 5
Kadidja, Mohammed Ben Aissa, Kabyle
Kadidja
Quel est ton projet ? Que veux-tu faire ?... C'est Léa qu'ils vont saisir ?
Mohammed Ben Aissa
Oui. Léa, qui sera mon otage... Léa, pour laquelle je n'ai plus que la haine au coeur, et qui doit, elle-même, assurer ma vengeance !
Kadidja
L'assurer... Comment ?
Mohammed Ben Aissa
Elle avait écrit à son père pour le prévenir de l'arrestation de Maurice, et réclamer son appui... J'ai fait embusquer mes hommes, qui se sont emparés de la réponse de Nathan, qu'un nègre muet rapportait à Léa... Le Juif annonce qu'il revient sur ses pas...
Kadidja
Ciel ! Et qu'espère-t-il ?
Mohammed Ben Aissa
Ne l'as-tu pas déjà compris ? Justifier celui que j'accuse, l'arracher à la mort...
Kadidja
Il le peut donc ?
Mohammed Ben Aissa
Oh ! Mais cela ne sera pas... Non... Non ! Je l'attends au passage... Il n'ira pas plus loin ; car je tiens sa fille, et, en sauvant Maurice, c'est elle qu'il perdrait pour toujours !
Kadidja
Qu'oses-tu dire ? Il vient pour sauver Maurice, et tu veux l'en empêcher ?... Tu ne sais donc pas qu'au prix de mon sang, je rachèterais moi-même la vie de ce Français ? Tu ne sais donc pas que je l'aime ?
Mohammed Ben Aissa
Si je le sais...
Kadidja
Eh bien ! Cela ne t'arrêtera-t-il pas ?... Le désespoir d'une soeur ne pourra-t-il te fléchir ?... Oh ! Tu as bien souffert sans doute tu souffres bien encore, je le sens par moi-même, car tes tourments sont les miens ! Mais à quoi bon cette vengeance stérile ? Frère, la douleur d'aujourd'hui serait du remords demain !... Au nom du ciel, je t'en supplie, épargne-le, qu'il vive ! Je l'aime ! Je l'aime !
Mohammed Ben Aissa
Eh ! Que m'importe à moi ?
Kadidja
Oh ! Oui, je te prierais en vain, tu es sans pitié !... Mais je cours au devant de Nathan...
Mohammed Ben Aissa
Malheureuse ! Ne le tente pas... J'aurais encore assez de force pour t'en faire repentir...
Elle s'échappe par la droite.
Kadidja
Et je te laisserais accomplir cette odieuse vengeance ?... Non, non, je saurai m'y opposer ! Comment ? Je l'ignore... Mais mon amour m'inspirera !
Avec douleur, posant la main sur sa poitrine.
Mohammed Ben Aissa
Va, toutes mes mesures sont bien prises et je ne crains rien de toi !... Je tremble plutôt de voir ma vie s'échapper par cette plaie ouverte... Mourir, sans être vengé ! Oh ! Cela ne se peut pas... Non... Non... La fièvre me soutiendra jusqu'à l'arrivée de Nathan... - Qui vient là ?
Kabyle
Une troupe de Juifs... Des rabbins à leur tête. Quelque cérémonie sans doute... En effet, c'est le jour où ils vont, sur les bords du fleuve, faire leurs ablutions et leurs sacrifices.
Il va jeter un coup d'oeil à gauche, tandis que la procession juive descend lentement de l'autre côté ; plusieurs rabbins marinent en avant ; l'un deux tient un livre ouvert à la main ; viennent ensuite deux esclaves portant sur leurs épaules le bouc expiatoire.
Mohammed Ben Aissa
Hasard inespéré ! Si Nathan pouvait paraître en ce moment !
Scène 6
Premier Rabbin, Mohammed Ben Aissa, Juifs, Nathan, Tous, Kadidja, Tout Le Monde
Premier Rabbin
Le souvenir de la désolation vit dans la mémoire d'Israël... Si je t'oublie, ô Jérusalem, que ma droite s'oublie !
Nathan entre par la gauche, au moment où la tête de la procession atteint le milieu du théâtre.
Mohammed Ben Aissa
Ah ! C'est lui, c'est lui !
l'apercevant
Juifs
Nathan !...
Premier Rabbin
Pourquoi ce brusque retour ?
Il se dirige vers la droite.
Nathan
Un motif impérieux et sacré, un devoir d'honneur, me rappelle à Constantine... Il s'agit de vie et de mort ! Laisse-moi continuer ma route !...
Mohammed Ben Aissa
Arrête !
Nathan
Qui donc a le droit de me barrer le chemin ?
Mohammed Ben Aissa
Moi ! Et je te défend de faire un pas de plus.
Nathan
Arrière !... Mais je ne me trompe pas... Je te reconnais... Tu es l'homme avec qui j'ai lutté dans cette nuit fatale !
Mohammed Ben Aissa
Tu l'as dit : je suis cet homme.
Nathan
Et c'est toi qui oses accuser un innocent ?
Mohammed Ben Aissa
Que t'importe ?
Nathan
Il importe à ma conscience, au repos de ma vie... Je le justifierai !
Mohammed Ben Aissa
Non !
Nathan
Je n'ai pour cela qu'un mot à prononcer...
Mohammed Ben Aissa
Tu ne le prononceras pas !
Nathan
Par Jéhova, je ferai hautement ma déclaration devant tous !
Mohammed Ben Aissa
Je t'en défie !
Nathan
Qui pourrait m'en empêcher ?... Défendre une femme contre les violences d'un ravisseur, ce n'est pas un crime, c'est un devoir !
Mohammed Ben Aissa
Oui, voilà ce que tu diras, Juif... Mais cette femme, que tu connais, tu n'oseras pas la nommer ! Et je dirai, moi, que c'était une femme adultère que je poursuivais comme cheik de tribu, comme j'en avais le droit, et que tu voulais soustraire à un châtiment mérité !
il ses Serviteurs.
Nathan
Eh bien ! Les hommes jugeront entre nous... Quelquefois Dieu les éclaire ! Partons !
Lui montrant de la main un des rochers de droite.
Mohammed Ben Aissa
Attends ! Un mot encore qui va te clouer les pieds au sol ! Là-haut, sur ce rocher, des gens de mon douas tiennent suspendue au bord de l'abîme, prêt à la lancer au torrent, la femme que tu as défendue contre moi !
Nathan
avec terreur. Ah !
Mohammed Ben Aissa
Ose poursuivre ta route, et je donne le signal !
Nathan
Non, non... Tu ne le donneras pas... Ce serait épouvantable !... Elle n'est pas là... Tu veux te jouer de moi !
Mohammed Ben Aissa
Je veux que tu laisses condamner ce Français !
Nathan
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que faire ?
Premier Rabbin
Mais, d'où peut naître un pareil trouble, et que t'importe, après tout, cette Musulmane, cette femme idolâtre ? Quelle périsse, si elle est coupable ! C'est l'innocent que tu es venu défendre, c'est lui qu'il faut arracher à la mort !
Nathan
Hélas !
Premier Rabbin
Il y va de ton honneur, tu nous l'as dit : hâte-toi donc !
Mohammed Ben Aissa
Malheureux ! Ne le forcez pas à partir !
Premier Rabbin
Laisse-nous !
Mohammed Ben Aissa
Ne l'y forcez pas, vous dis-je ! Car cette femme n'est pas une Musulmane... C'est une Juive ! C'est sa fille !
Tous
Sa fille !
Nathan
Ah ! Perdu ! Perdu !...
Mohammed Ben Aissa
Oui, sa fille, qu'il a fait passer pour morte, afin de la donner à ce Chrétien qu'il veut sauver !
Premier Rabbin
Léa... Dont nous avons suivi les funérailles... Elle serait vivante !... Tu nous aurais trompés à ce point ! Tu en aurais imposé à tes frères, toi qu'ils ont revêtu d'un caractère sacré ?
Nathan
N'écoutez pas cet homme... C'est le délire de la fièvre qui le fait parler... Il est fou ! Il ment !
Mohammed Ben Aissa
Non, non ; regardez son trouble, sa pâleur, tout le trahit, tout prouve que je dis vrai... L'imposteur, c'est lui !...
Nathan
Calomnie !... Je n'ai plus de fille, vous le savez tous... Je suis maintenant seul au monde !... Ce misérable m'accuse aujourd'hui comme hier il en accusait un autre... C'est de la démence, vous le voyez bien !
Premier Rabbin
Alors, ne te laisse pas arrêter par de vaines menaces... Accomplis sans peur le devoir qui te fait retourner dans une ville que la douleur t'avait rendue odieuse !
Nathan
Seigneur ! Seigneur ! Quelles angoisses ! D'un côté, le déshonneur ! De l'autre, le désespoir ! Ma vue s'éteint... Mes genoux chancellent... Ma tête s'égare...
Premier Rabbin
Allons ! N'hésite pas davantage...
Mohammed Ben Aissa
Prends garde !
Premier Rabbin
N'hésite pas, ou nous croirons que cet homme a dit vrai ! Et nous dénoncerons ton mensonge devant la synagogue, qui rayera ton nom de la liste des rabbins !
Il fait quelques pas en avant.
Nathan
Dieu de mes pères ! Encore ce sacrifice à ta gloire !
Il tire un coup de pistole ; tout le monde s'arrête en jetant un cri ; on voit un corps de femme tomber dans le ravin.
Mohammed Ben Aissa
Qu'elle meure donc !
Kadidja
Ah ! J'ai tué mon enfant ! Ma Léa, ma fille, c'était elle !
Tout Le Monde
Sa fille !
Il tombe anéanti entre les bras des Rabbins et de ses Serviteurs.
Nathan
Que m'importe à présent de le dire ?... Je voudrais me taire que je ne le pourrais plus... Je sens éclater en moi comme une voix nouvelle, puissante, irrésistible... C'est mon coeur qui s'ouvre et qui crie !... Mon Dieu, je me croyais fort, je n'étais que barbare ! Punissez-moi ! Je suis un assassin !
À Nathan.
Il va pour sortir.
Mohammed Ben Aissa
Allons, point de remords... Si je l'ai perdue, au moins elle ne sera pas à un autre ! Juif, je vais t'attendre au pied du tribunal... Ose venir y dénoncer ton crime : je prouverai que Maurice d Harvières en a été le complice, et tu n'auras sauvé ni lui ni ta fille !
Scène 7
Maurice d'Harvières, Tout Le Monde, Nathan, Léa, Mohammed Ben Aissa, Ali Bou-Taleb
Maurice d'Harvières
Tu te trompes, Ben Aïssa ! Nous voici tous deux !
Ben Aïssa recule terrifié.
Tout Le Monde
Léa !
Nathan
Ah ! Elle vit ! Elle vit !
Léa
Mon père !...
Mohammed Ben Aissa
Oh ! Ce n'est pas elle... Mes yeux m'abusent...
Nathan
Oui, ton père... Appelle-moi ton père... Que m'importe ta faute ? Je ne m'en souviens plus, j'ai tout oublié, tout... Si ce n'est que tu es ma fille et que rien, dans ce monde, ne doit me séparer de toi !...
Mohammed Ben Aissa
Mais qui donc est tombé dans le gouffre ?
Maurice d'Harvières
N'essaye pas de fuir... Tu es mon prisonnier... Car tes frères eux-mêmes, en venant demander l'aman, ont livré ta tête pour rançon, et le bras qui t'a frappé, quel qu'il soit, n'a fait que devancer celui de la justice !
Mohammed Ben Aissa
Laissez-moi... Laissez-moi... Je veux savoir...
Il lui montre des Kabyles qui le suivent portant une femme inanimée dans leurs bras.
Ali Bou-Taleb
Tu veux savoir qui a été jeté à l'abîme ? Regarde !
Il arrache l'appareil qui couvrait sa blessure, et tombe près du corps de Kadidja. En reconnaissant la jeune Kabyle, Léa s'agenouille devant elle ; Maurice détourne les yeux avec tristesse ; Nathan lui prend la main. - La toile tombe.
Mohammed Ben Aissa
Ma soeur ! Ma soeur !... Oh ! Je suis maudit !...