Tragédie · 1645 · 5 actes

La Mort de Sénèque

de Tristan L'Hermite

Représentation
≈ 1 h 54
Distribution
3 femmes, 7 hommes
Répliques
401
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Néron H 90 ≈ 21 min 4
Sénèque H 40 ≈ 19 min 3
Sabine F 50 ≈ 16 min 4
Épicaris F 53 ≈ 15 min 5
Sévinus H 44 ≈ 9 min 4
Pison H 21 ≈ 8 min 2
Lucain H 41 ≈ 8 min 5
Rufus H 22 ≈ 6 min 3
Centenier N 10 ≈ 5 min 2
Procule H 14 ≈ 5 min 2
Pauline F 9 ≈ 2 min 1
Milicus N 7 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Néron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sénèque absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sabine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Épicaris absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sévinus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pison absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rufus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Néron, Sabine

Néron

Enfin selon mes voeux, Sabine est sans rivale ; L'infidèle Octavie au sépulcre dévale. Cet esprit si contraire à mes intentions Qui blâmait en secret toutes mes actions, Ne fera plus mouvoir la langue envenimée Qu'il fit toujours agir contre ma renommée. Dans ses prétentions son espoir l'a trompé Je suis bien affermi dans le trône usurpé, Et ce Monstre infernal qu'on va réduire en cendre, Ne peut plus avoir lieu de m'en faire descendre. Pensant me dépouiller d'un ornement si beau Ce serpent a laissé sa dépouille au tombeau ; Rien ne peut désormais nous mettre en jalousie, Faisons festins, Sabine, et chantons Talasie.

Sabine

Il ne faut pas encor se réjouir si fort ; De ce serpent éteint le venin n'est pas mort ; Ce dangereux poison s'entretient et sommeille En cent coeurs factieux qui l'ont pris par l'oreille, Et qui de ta clémence irritant leurs rigueurs Tâchent de le répandre en tous les autres coeurs.

Néron

Ils n'ont qu'à se nommer, nous leur ferons apprendre Dès que nous l'aurons su ce qu'ils ont à répondre.

Sabine

Ils se pourront nommer avecque sûreté Si tu n'as point pour eux plus de sévérité, Je voudrais bien savoir de quel mal est suivie La moiteur de tant d'yeux qui pleurent Octavie, Et les traits qu'ont produit cent esprits délicats, Qui de son frère mort font encor tant de cas. Tels vivent en repos, qui pour notre ruine Élèvent tous les jours la vertu d'Agrippine, Et qui des citoyens attisant la fureur, Te font toujours passer pour un objet d'horreur, César, pour affermir une grandeur naissante On ne doit point avoir de souffrance innocente, Il faut à tout le monde imposer le respect, Et perdre promptement ce qui paraît suspect. Pour s'assurer d'un trône, il faut être capable De confondre parfois innocent et coupable ; Et de ne discerner point ce qu'on doit immoler Quand notre impunité nous peut faire ébranler. Mais tu pratiques mal cette bonne maxime : Ceux qui sont accusés et convaincus du crime D'ennemis capitaux, du Prince et de l'État, Pourront encore faire un second attentat.

Néron

Qui sont ces gens de bien, dignes qu'on les honore ?

Sabine

Je les pourrais nommer ; Pison, Sénèque encore.

Néron

N'ont-ils pas confondu cette accusation ?

Sabine

Ils ne s'en sont lavés que par corruption ; L'or et les diamants épars en abondance Entre tes favoris, ont fait leur innocence. César, selon le droit qui leur fut lors rendu Un pauvre criminel se fut trouvé perdu : Le bien leur fit ôter les charges les plus fortes, Ils sauvèrent leur vie avec des choses mortes.

Néron

Sénèque n'en fut pas au moins, nul ne le croit.

Sabine

Voilà l'autorité de ce flatteur adroit, Il ne lui faut qu'un trait de sa vaine éloquence Pour se faire excuser des maux de conséquence. Sa parole attrayante a des inventions Pour te faire approuver ses noires actions. Silius qu'il fit bannir, et qu'il avait à craindre, De toutes ses couleurs le sut fort bien dépeindre Quand passant du mépris de son style énervé Au reproche des maux dont il s'est mal lavé ; Il fit un grand portrait de cette âme perverse Qui blâme en ses écrits les abus qu'elle exerce, Tient à félicité de ne posséder rien, Et travaille toujours pour assembler du bien. Qui l'art des courtisans si hautement décrie, Et pour tes affranchis a tant de flatterie : Enfin l'ami du luxe et de tous ses appas Qui fait impunément ce qu'il n'approuve pas, Je ne puis plus souffrir qu'un pédant hypocrite Joigne de si grands biens à si peu de mérite, Et surpasse en jardins et meubles précieux Les Princes après toi les plus délicieux.

Néron

Son bien n'est pas son crime, il est plutôt mon vice, J'ai prodigalement reconnu son service, Mais étant comme moi redevable à ses soins, Un Empereur Romain ne pouvait faire moins. S'il faut que la Fortune à mes souhaits répondent, Je veux donner ensemble et perdre tout le monde.

Sabine

Nul ne te blâmerait de donner par excès, Si tes profusions avaient un bon succès ; Mais comme l'Italie aujourd'hui te reproche, Ta libérale main sème sur une roche, Et faisant à cet homme aveuglément du bien, Engraisse un champ ingrat qui ne rapporte rien. C'est un indigne objet de tes magnificences Qui s'est rendu fameux par ses méconnaissances. Lorsque sur les bienfaits il écrit doctement Son coeur pour les bienfaits est sans ressentiment, As-tu jamais fait voir un fruit de ton étude Qu'il n'est empoisonné d'un trait d'ingratitude ? Et n'a-t-il pas donné mille indices divers Qu'il compose lui-même, ou corrige tes vers ? Le voit-on applaudir lorsque sur le Théâtre Tu rends de ton récit tout le peuple idolâtre ? Et lorsque tes discours avecque tant d'éclat Par mille attraits charmants ravissent le Sénat ; Sa mine et ses façons font-elles pas paraître Que le simple Écolier parle devant son Maître ? Il peut bien prendre haleine et cesser désormais De vendre à prix d'argent les faveurs du Palais ; Un plus homme de bien devrait tenir sa place, A-t-il encor le front d'attendre qu'on le chasse ? Tu sais bien que Sénèque et Burrus n'étaient qu'un Qu'ils avaient les honneurs et les biens en commun ; Qu'ils ont également partagé ta puissance, Gagné même crédit, et pris même licence ; Et qu'étant d'Agrippine appuyés hautement, Ils l'ont comme à l'envi, traitée ingratement : L'un s'en doit-il aller sans que l'autre le suive ? Faut-il que Burrus meure, et que Sénèque vive ? C'est à toi seulement qu'il peut être permis De respecter si fort tes plus grands ennemis, Pour moi je n'aime point cette avide sangsue Qui ne peut contenir l'humeur qu'elle a reçue, Et qui par le moyen de ses secrets ressorts Te veut avec le sang, ôter l'âme du corps. Ne trouve point mauvais si mon zèle s'exprime À chercher ton salut en découvrant son crime. C'est un Dieu qui me porte à rompre son dessein, C'est un petit César qui parle dans mon sein, Et qui te donne avis que cet homme perfide, Si tu ne le préviens, sera ton parricide.

Néron

Sabine c'est sans doute une éponge à presser ; Mais pour le perdre mieux il faut le caresser, Il faut lui tendre un piège avec tant d'artifice Qu'on lui puisse imputer notre propre malice ; D'un filet si subtil il faut l'envelopper Qu'il s'y perde lui-même en pensant échapper, Et que les gens de bien déçus par l'apparence, En le voyant périr blâment son imprudence ; Rencontrant un écueil en un port apparent, Ce grand Maître apprendra qu'il est fort ignorant.

Sabine

Pourquoi dans ce dessein prendre une voie oblique ?

Néron

De peur de nous charger de la haine publique, L'envie avec cent yeux nous regarde de près, Il ne faut pas agir pour repa[r]tir après. Ma haine en cet endroit doit être circonspecte, Tu sais l'humeur du peuple, il faut qu'on la respecte. Ce farouche animal sujet au changement, Commence à s'ennuyer de mon gouvernement, Et pourrait essayer de se mettre en franchise Si mes déportements lui donnaient quelque prise. Le Sénat qui me hait et feint de m'adorer Ne voudrait qu'un sujet pour me déshonorer Pour me lancer un trait de sa rage couverte, Et pousser les Romains à conspirer ma perte. Puis, me dois-je assurer d'avoir un serviteur Faisant ouvertement périr mon Précepteur. Si désirant ma mort il garde le silence, Je ne saurais le perdre avecque violence.

Sabine

Il vient pour ses pareils des poisons d'Orient Dont la douce rigueur fait mourir en riant.

Néron

Sabine à l'entreprendre on a perdu ses peines, Il n'étanche sa soif qu'au courant des fontaines, Et depuis quelque temps, pour apaiser sa faim Ne mange que des fruits qu'il cueille de sa main.

Sabine

Son crime se fait voir par cette défiance, Qui donne ainsi matière à ton impatience : Faut-il que cet ingrat soit assez effronté Pour vouloir vivre encor contre ta volonté ? Il faut ; mais le voici ce savant personnage, À son funeste abord je change de visage : Prends bien garde à sa mine, il est assez aisé D'y voir un sentiment subtil et déguisé, Il vient pour te surprendre enflé d'une harangue, Quelque nouveau poison va couler de sa langue.

Néron

Vois si facilement on me peut abuser, Et lequel de nous deux sait le mieux déguiser, Écoute nos discours.

Sabine

Ah ! Je quitte la place, Cet objet me déplaît, me choque et m'embarrasse.

Scène 2

Néron, Sénèque, Rufus

Néron

Rufus fais-le avancer ; mon père que veux-tu ? Puis-je de quelque grâce honorer ta vertu ?

Sénèque

César depuis le temps que ma soigneuse adresse S'applique à cultiver l'espoir de ta jeunesse, Et t'enseigne des Rois le glorieux métier, Le Soleil n'a point fait trois fois un lustre entier. Mais qui pourrait compter les biens dont par ta grâce Je fus fait possesseur durant ce peu d'espace ? Quels avares désirs, quels avides souhaits Ne seraient point comblés par de si grands bienfaits Et parmi les Romains quelle richesse égale Les trésors que je tiens de ta main libérale ? Sans doute ces efforts nobles et généreux Mettraient ton Précepteur en un état heureux, N'était que le bonheur abhorre l'opulence, Et consiste au repos plutôt qu'en l'abondance. Achève ton ouvrage et ma félicité, Laisse à ton serviteur plus de tranquillité, Reprends tous ces bienfaits, et permets que je quitte Ces marques de ta gloire, et non de mon mérite ; Qui pour en bien parler sont des fardeaux pesants À m'attirer l'envie et charger mes vieux ans. Permets qu'ayant servi sous un si digne Maître J'aille me délasser en un séjour champêtre, Où bien loin du murmure et de l'empressement, Je puisse entretenir mes livres doucement. Auguste ton aïeul plein de reconnaissance À deux de ses amis donna même licence ; Eux, dis-je, qui n'avaient que les prospérités, Les biens et les honneurs qu'ils avaient mérités, L'ayant toujours servi dans la guerre civile, Ou fourni de conseils pour gouverner la ville. De moi, je suis encore à deviner pourquoi J'ai reçu tant d'honneurs et de bienfaits de toi ; Si ce n'est pour t'avoir donné par aventure Des lettres et des arts la première teinture. Mais si dans ce sentier mes soins t'ont avancé, L'honneur de te servir m'a trop récompensé ; Les traits de ton esprit et ceux de ta mémoire En cent occasions ont trop fait pour ma gloire. Fallait-il pour cela que tes rares bienfaits M'élevassent ainsi plus haut que mes souhaits, Et que ton amitié donnât à ma fortune Tant de lustre et d'éclat qu'elle m'en importune ? Par des dons excessifs fallait-il me lier, Et mettre en si haut rang un simple Chevalier ? En rendant à tel point ma fortune établie, Tu m'apprends ta grandeur, et fais que je m'oublie ; Mon jugement s'égare en ces biens superflus, Je m'y cherche moi-même et ne m'y trouve plus. Quoi ? Celui qui du luxe est des grand adversaires, Ne serait pas content des choses nécessaires ? Aurait tant de jardins, aurait tant de maisons À s'aller divertir en toutes les saisons ? Il n'est pas raisonnable, il ne m'est pas loisible De faire à mes Écrits un affront si visible. Reprends donc tant de biens reçus mal à propos ; Et souffre à l'avenir que je vive en repos ; N'en embarrasse plus un vieillard inutile Qui pour les gouverner se trouve trop débile. Tu n'as plus de besoin de mes enseignements, Ton trône est affermi de clous de diamants, Nul autre plus que toi n'a d'esprit ni d'adresse ; Il faut que ta bonté laisse en paix ma vieillesse. Par là, tu fermeras la bouche aux envieux, Et feras estimer ton choix judicieux Qui ne sait élever à des grandeurs extrêmes Que ceux qui de bon coeur en descendent d'eux-mêmes ; Et n'enrichit si fort, que ceux-là seulement Qui savent des grands biens user modérément.

Néron

Ici l'effet d'un soin qui me fut nécessaire, Me sera favorable, et te sera contraire : Je vais par tes leçons t'imposer une loi, Et de ton propre bien me servir contre toi, Puisque tu m'as instruit en l'art de me défendre De tous les arguments qui me pourraient surprendre, Et que tu m'as appris à me bien démêler Sur tous les incidents dont on peut me parler. Pourquoi fais-tu si fort éclater mes largesses, Toi qu'on voit reconnu de si peu de richesses, Et qui selon les soins dont tu m'as obligé Mériterais qu'en or ton marbre fût changé ? Toi qui mériterais que ta maison fût pleine Plutôt de diamants que d'ivoire et d'ébène. Tu dis que par Auguste, à deux de ses amis, Ce que tu veux de moi fut autrefois permis ; Tu sais bien toutefois qu'Agrippe et que Mécène, Obtenant de César du relâche à leur peine En un âge caduc beaucoup plus que le tien, Ne furent pas pourtant dépouillés de leur bien : Et si tout l'univers en veut être l'arbitre, Tu possèdes le tien à beaucoup meilleur titre. Mon aïeul fut à Rome, et parmi les combats, Aidé de leur conseil, assisté de leur bras, Je l'avoue, il est vrai, mais en même occurrence Tu m'aurais obligé de pareille assistance ; Et j'ai reçu de toi des veilles et du soin Dont l'état de mon règne avait plus de besoin. Te puis-je prêter l'auteur de ma naissance ? Il m'a donné la vie, et toi la connaissance Et je n'ai pas appris à mettre en même rang Les âmes et les corps, les esprits et le sang. Vois lequel de nous deux à l'autre est redevable ; Tu m'as montré les arts ; et l'art incomparable D'attirer les souhaits, de fléchir les rigueurs, D'arrêter les esprits, et de gagner les coeurs : Tes leçons m'ont pourvu de grâce et d'éloquence, Et ce sont des bienfaits qui sont de conséquence. De moi, tu n'as reçu que des biens fort légers ; Qui se trouvent sujets à beaucoup de dangers ; Que l'eau peut emporter, que le feu peut détruire, À qui cent accidents sont capables de nuire : Et ce qui m'est honteux, c'est que des affranchis Se sont auprès de moi beaucoup plus enrichis. Mais avant qu'il soit peu comme je fais mon compte, J'augmenterai ton bien pour amoindrir ma honte. Tandis, oblige-moi de ne me quitter pas ; D'observer ma conduite, et de guider mes pas ; Tu sais qu'aux voluptés la pente est fort glissante À ceux dont la jeunesse est forte et florissante. Occupe ta sagesse à régler mes désirs, À compasser toujours mes jeux et mes plaisirs, Afin que ta prudence à bon droit estimée Fasse accroître ma gloire avec ta renommée. Quoi, me vouloir quitter ? Ce serait me trahir, M'abandonner au vice, et me faire haïr : On ne parlerait plus que de mon injustice, Que de ma violence et de mon avarice ; Ce désir de repos et de tranquillité, À crime capital te serait imputé ; Et tu ne voudrais pas acquérir de la gloire Causant à tes amis une tâche si noire. Ne me parle donc plus de cet éloignement, Et demeure toujours en ton appartement : Va mon père.

Sénèque

Ô César !

Néron

Fais ce que je désire, C'est le bien de César, et celui de l'Empire.

Rufus

Quels tendres sentiments, qu'en dites-vous Seigneur ?

Sénèque

Il a trop de bontés, il me fait trop d'honneur.

Rufus

À parler librement, c'est un étrange Maître, Vous le connaissez bien.

Sénèque

Qui le peut bien connaître.

Acte II

Scène 1

Pison, Rufus, Sévinus

Pison

Nous ne pouvions choisir un endroit moins suspect Pour parler de Néron que ce lieu de respect, Qui pourrait soupçonner qu'au jardin de Mécène On vint délibérer de sa perte prochaine ? Nous voyant éclairés des yeux d'un colonel Qui ne peut consentir à rien de criminel.

Rufus

Pour tous ses ennemis j'ai beaucoup d'indulgence, Et je n'éclaire ici que d'un feu de vengeance : L'infâme ! Il apprendra le poignard dans le coeur Qu'il devait n'estimer que les gens d'honneur.

Sévinus

C'est pour cette leçon que Milicus dérouille Un fer que dans son sang il faudra que je souille : De tant de lâchetés il nous fera raison.

Pison

Mais où le prendrons-nous ?

Rufus

En ta propre maison ; Il aime à festiner dessus les bords de l'onde, C'est la commodité la meilleure du monde.

Pison

Comment dans ma maison ?

Sévinus

Parlons bas, j'ois du bruit ; Ha ! C'est Épicaris et Lucain qui la suit.

Scène 2

Épicaris, Pison, Rufus, Sévinus, Lucain

Épicaris

Hé bien ? Qu'attendons-nous ? Quel sentiment timide Fait ainsi retarder la mort d'un parricide Qui de tous les méchants est le ferme soutien, Et l'ennemi mortel de tous les gens de bien ? Faut-il qu'impunément tout ordre se confonde, Et qu'il désole Rome aux yeux de tout le monde Sans qu'une juste horreur de ses faits odieux Apaise de son sang la colère des Dieux ? Avons-nous oublié cet horrible spectacle Où tout désir brutal s'accomplit sans obstacle, Où toute violence et tout débordement En plein jour s'exerça par son commandement ? Où tant de Chevaliers des plus nobles Familles Virent déshonorer leurs femmes et leurs filles, Par des gladiateurs et par d'infâmes serfs Tous dégoûtants de sang et tous chargés de fers ? Ne nous souvient-il plus de ce feu sacrilège Pour qui les lieux sacrés furent sans privilège ? Ce feu qui consuma jusques aux fondements Tant de temples fameux et de grands bâtiments : Ce feu qui s'allumant dans une nuit obscure, De l'état des Enfers fut l'ardente peinture ; Ce feu qui n'éclaira que pour nous faire voir Cent mille citoyens réduits au désespoir ? Ô Cieux ! Vit-on jamais d'objets plus pitoyables ? On n'entendait partout que rumeurs effroyables, La flamme avide et prompte en s'épandant partout, Pénétra la Cité de l'un à l'autre bout ; Elle n'épargna point la plus dure matière, Et ne fit qu'un brasier de Rome toute entière. Que le Ciel fut percé de lamentables cris Dans ce pressant malheur dont nous fûmes surpris ! Que dans tous les quartiers le Peuple prit d'alarmes, Et que l'on vit couler du sang mêlé de larmes ! L'horreur et le désordre y régnaient à tel point Que parmi le tumulte on ne s'entendait point. L'un comme fit Énée, à travers de la presse, Emportant un parent tout chargé de vieillesse ; L'autre, hors d'un brasier entraînait un ami Qui n'était réveillé ni brûlé qu'à demi : Là quelqu'un qui fuyait la flamme violente, Tombait sous le débris d'une maison brûlante : Et là s'étant lancé hors d'un toit tout flambant, Quelque autre malheureux s'écrasait en tombant. Celui-ci se sauvant à travers la fumée, Trouvait sur son passage une porte fermée ; Et le coeur d'épouvante et d'ennui tout serré En mordant les verrous mourait désespéré. Celui-là pénétrant dans la foule du monde Pour se sauver du feu s'allait perdre dans l'onde. Un autre tout troublé serrait entre ses bras Son bien qu'il emportait, mais qu'il ne sauvait pas ; Puisque parmi la presse il était fait la proie Des soldats étrangers que le Tyran soudoie, Et que dans chaque place on avait fait poser Pour accroître le trouble et non pour l'apaiser. Les femmes, les enfants, à demi-morts de crainte, Y faisaient retentir de longs accents de plainte, Et réclamant en vain l'assistance des Cieux, Devenaient le butin du soldat vicieux. Ainsi, parmi l'horreur des flammes dévorantes, Les Romains périssaient de cent morts différentes ; Ou s'ils ne périssaient par un fatal bonheur, Ils perdaient pour le moins, ou les biens, ou l'honneur, Tandis que le Tyran tout enivré de joie À ce funeste objet chantait des vers de Troie. Ainsi pour le plaisir de ce Monstre pervers, Rome qu'on peut nommer le Chef de l'univers, Pour une urne fumante aujourd'hui se peut prendre Ou pour un grand marais de sang mêlé de cendre. Attendrons-nous encor que par d'autres moyens Sa rage vienne à bout des derniers citoyens ? Jamais l'ire du Ciel eût-elle des victimes Plus dignes de ses traits ou plus noires de crimes ? Mais il est temps d'agir plutôt que de parler, Nous avons des couteaux tous prêts pour l'immoler. Brave et noble Pison, c'est sous ton seul auspice Que l'on doit entreprendre un si grand sacrifice ; Et c'est par ton signal qu'atteint du coup mortel, Le Monstre doit bientôt tomber devant l'autel. J'ai cent hommes de coeur gagnés par ma conduite, Qui sont tous résolus de mourir à ta suite ; Tu n'as rien qu'à marcher, ils te suivront de près, Soit parmi les lauriers, soit parmi les cyprès.

Pison

Généreuse Amazone, esprit tout héroïque, Ce discours véhément nous émeut et nous pique ; Et dans ce beau transport votre noble courroux Ne nous propose rien que nous n'approuvions tous. Ce n'est que retoucher d'un pinceau tout de flamme Des images d'horreur que nous avons dans l'âme : Si ce n'est aujourd'hui, ce sera dès demain Que le cruel tyran mourra de notre main ; Et qu'en le poignardant notre louable envie Vengera mille morts sur une seule vie. Nous avons résolu sa perte absolument ; Nous n'en cherchons que l'heure et le lieu seulement. Rufus veut qu'à ce soir avec mille artifices Je l'attire chez moi sous couleurs de délices ; Où tenant ma partie en un lâche concert, Je lui donne au souper d'un poignard pour dessert. Ce trait me fait horreur, je ne suis point capable De voir du sang d'un hôte ainsi tacher ma table. Comment je tremperais dans une trahison Et l'exécuterais en ma propre maison ? Pison pourrait ainsi par de noires pratiques Souiller sa renommée et ses Dieux domestiques ? Non non qui que ce soit qui s'assure en ma foi N'aura jamais ni mal, ni des plaisirs chez moi : Quand au plus grand des Dieux il prendrait cette envie Je ferais de mon corps un rempart à sa vie ; Et je ne feindrais pas de me précipiter Pour arracher alors la foudre à Jupiter.

Épicaris

Ton sentiment est juste, il faut bien qu'on attende Ce généreux refus d'une âme noble et grande. Mais cherchons entre nous quelque autre expédient Pour contenter bientôt un zèle impatient.

Pison

Nous aurions plus d'honneur en cette ardeur extrême De l'aller attaquer dans cette maison même ; Qu'il n'a fait élever que par cent trahisons, Du malheureux débris de cent autres maisons ; Et qui pour être un jour par ce Monstre habitée Fut de sang et de pleurs tant de fois cimentée. La gloire y serait grande !

Rufus

Et le péril aussi.

Sévinus

Il vaudrait mieux le prendre à trente pas d'ici Quand il pense sortir en pompe magnifique, Et venger en public une injure publique.

Lucain

Est-il ni lieu ni temps plus propre à ce dessein Que l'abord du théâtre et le jour de demain ? On fait des jeux publics, on court dans la carrière, En l'honneur de Cérès la bonne nourricière ; Ce sont pour le Tyran de merveilleux appas ; Il y viendra sans doute, il n'y manquera pas. Il faudra que d'abord Lateranus l'arrête Feignant le supplier de lire une requête, Et donne le signal à tous les conjurés Lui tenant de ses bras les deux genoux serrés Et lors étant mêlés avec les gens de guerre, De cent coups de poignard nous le mettrons par terre.

Pison

Pour voir donc en ce jour nos souhaits accomplis, Il faut que Sévinus aille voir Natalis, Rufus, Asper, et Flave, et Scaurus et Proxime ; Lucain verra Plautius et Tulle son intime : D'autre part, cette Belle, ira faire venir Ceux qui pour ce grand coup nous doivent soutenir ; Moi, j'irai voir Sénèque et par mon entremise Il pourra bien possible être de l'entreprise, Lui qui de sa ruine est toujours menacé.

Sévinus

Hâtons-nous donc, Seigneur, le temps est fort pressé.

Scène 3

Lucain, Épicaris

Lucain

Fille égale à Minerve en beauté de visage, En force d'éloquence, en grandeur de courage, Divine Épicaris, vous venez d'avancer L'ouvrage le plus grand qu'on puisse commencer. Mais il faut faire en sorte, ô beauté sans seconde, Qu'à ce digne projet l'événement réponde, Et qu'il ne soit pas dit aux siècles à venir Qu'on entreprit fort bien ce qu'on ne peut finir. La gloire est d'achever cette belle entreprise Que la vertu suggère et qu'elle favorise ; Dont les premiers pensers nous viennent de là-haut, Et qui ne peut manquer que par notre défaut. Il est ici besoin que chacun prenne garde Quelle peine on encourt, et quel bien l'on hasarde, Si par un naturel enclin à trop parler Cet important dessein vient à se révéler. Vous allez réveiller, vous allez faire éprendre Un feu que le secret tient caché sous la cendre, Et que ceux du Palais ne doivent découvrir Qu'à l'instant seulement qu'on les fera périr : C'est pourquoi pratiquant ces hommes de courage Qui doivent s'employer en un si grand ouvrage ; Soyez bien circonspects et d'un soin curieux Ne leur en défigurez ni le temps ni les lieux ; De crainte qu'un ressort manquant à la machine, Fît démentir le reste et causât sa ruine.

Épicaris

J'approuve cet avis, mais Lucain penses-tu Que la bonté du sens défaille à ma vertu ? Ma langue n'eut jamais ce flux involontaire Qui fait souvent parler alors qu'il se faut taire.

Lucain

Il faut bien discerner en ces occasions Les Romains généreux d'avec les espions : Il s'en trouve beaucoup discourant des affaires Avec les gens d'honneur qui sont des mercenaires ; Des lâches qu'à prix fait Sabine fait agir, Et qu'un art si honteux n'a jamais fait rougir.

Épicaris

Je reconnais fort bien ces fourbes à leur mine ; Et c'est pourquoi je suis un meurtrier d'Agrippine Qui pourvu d'un navire après ce bel emploi, Comme fort mal content s'est plaint souvent à moi.

Lucain

"De toutes lâchetés les âmes sont capables Qui tiennent à vertu ce qui les rend coupables."

Épicaris

Aussi quoi qu'il témoigne, et même avec fureur, Que le nom du Tyran lui donne de l'horreur ; Et qu'il jure en plaignant la publique misère, Qu'il pourrait bien traiter le fils comme la mère ; Bien qu'à faire le coup il témoigne s'offrir, J'évite sa rencontre, et ne le puis souffrir : Car je sais qu'à l'emploi d'une si belle tâche Il faut une âme noble et non pas une lâche. C'est un certain Procule.

Lucain

Ha ! Je sais quel il est ; C'est une âme assez faible ardente à l'intérêt : En tout votre sagesse évidemment se montre, Mais elle paraît fort à fuir sa rencontre. Si je ne suis trompé vous me dites un jour Que vous ayant tenu quelques propos d'amour Il tenta des desseins qui lui furent funestes.

Épicaris

Il apprit sous mes lois des règles plus modestes ; Il reçut quelque avis sur sa témérité.

Lucain

On trouve aux gens de mer peu de civilité.

Épicaris

Si ceux de son métier ont beaucoup d'insolence, Celles de mon humeur n'ont guère de souffrance.

Lucain

Hélas ! Je le sais bien, je l'ai bien reconnu Moi dont le feu brûlant est si fort retenu ; Moi qui profondément vous adore en mon âme, S'il échappe à mon coeur quelque soupir de flamme Vous dites toute à l'heure au lieu de m'excuser, Que je perds le respect et que c'est trop oser.

Épicaris

Aussi toute l'amour qu'il faut que l'on explique Doit avoir pour objet la Liberté publique : C'est ce qui des grands coeurs échauffe les désirs, Et qui doit t'obliger à pousser des soupirs.

Lucain

J'aime la République et soupirant pour elle Je veux à votre exemple épouser sa querelle ; Mais parmi les transports de ce noble courroux, Je ne puis m'empêcher de soupirer pour vous.

Épicaris

Si Lucain voit en moi quelque vertu reluire Il se doit bien garder de tendre à la détruire.

Lucain

Je ne conçus jamais un si lâche penser ; J'aimerais mieux mourir que tendre à l'offenser.

Épicaris

Aussi j'ai résolu de tenir loin du crime Tout ce qui m'a rendu digne de ton estime : Et si tu m'aimes bien, nous allons voir le jour Où tu peux te montrer digne de mon amour.

Lucain

Croyez.

Épicaris

Voici venir un homme vénérable Et de qui le conseil nous serait favorable. Ah ! Plût-il aux immortels qu'il sût notre dessein Avec ce zèle ardent qui bout en notre sein ; Et que Rome eût sa voix pour maîtriser son Maître Et pour n'en avoir plus s'il ne le voulait être. Si Lucain prit jamais plaisir à m'obliger, Que dans notre entreprise il tâche à l'engager ; Nul ne pourrait jamais censurer un ouvrage Qui serait avoué d'un si grand personnage Il s'est fait approuver si généralement Que l'univers entier suivrait son sentiment.

Lucain

En cette morne humeur il n'aperçoit personne ; Tenez-vous seulement près de cette colonne : Vous apprendrez de là si j'épargnerai rien Pour le faire embarquer avec les gens de bien.

Scène 4

Lucain, Sénèque

Lucain

Seigneur, vous avez vu les délices de Rome : Vous avez vu Néron ?

Sénèque

Oui ; j'ai vu ce grand homme, Qui joignant nos leçons à tant de dons divers, Agissait autrefois au bien de l'univers : Ce Prince du Sénat qui durant cinq années A donné jalousie aux âmes les mieux nées : Mais qui se détournant de ce noble sentier, En de honteux plaisirs s'est plongé tout entier ; Et de sa cruauté secondant sa mollesse, À l'égal de sa force a montré sa faiblesse.

Lucain

Vous avez pu le voir avec facilité.

Sénèque

Oui, mais en le voyant j'ai fort peu profité.

Lucain

De quoi lui parliez-vous ?

Sénèque

Seulement de lui rendre Les biens qu'il m'a donnés et qu'il feint de reprendre ; Quoi que Sabine et lui nous fassent assez voir Que leur avare esprit brûle de les ravoir.

Lucain

Que dit-il là-dessus ?

Sénèque

Il me dit qu'il m'honore ; Qu'il veut à ces bienfaits en ajouter encore : Bien que son coeur ingrat démente son discours Et tende à retrancher le filet de mes jours.

Lucain

Il est de ces voleurs dont la brutale envie Ne prend guère le bien sans arracher la vie.

Sénèque

Et moi de ces passants qui ne font nul effort Lorsqu'en les dépouillant on leur donne la mort.

Lucain

À tous les animaux la mort est redoutable.

Sénèque

Par la philosophie on la rend plus traitable : Lucain cette rigueur viendrait bien à propos ; Je demande à César tant soit peu de repos, Et s'il ordonne enfin que l'on m'ôte la tête, C'est libéralement m'accorder ma requête.

Lucain

Certes, jamais Tyran ne fut plus odieux, C'est un Monstre maudit !

Sénèque

C'est un fléau des Dieux ; C'est la punition de nos fautes passées : C'est un présent fatal de leurs mains courroucées, Qu'il pourront retirer selon notre souhait Quand leur juste courroux se sera satisfait.

Lucain

Pour punir les Tyrans dans le siècle où nous sommes Les Dieux le plus souvent se sont servis des hommes Au souverain des Cieux son aïeul fit horreur Alors qu'il usurpa le titre d'Empereur ; Jupiter toutefois pour le réduire en poudre Se servit de nos bras et non pas de sa foudre. Brute, et Cassie encor vivent en leurs neveux, Un reste de leur sang peut accomplir nos voeux.

Sénèque

Qui voudra pour le perdre abandonner sa vie, Pourra facilement contenter son envie. Mais, qui pourrait tenter un si hardi dessein ?

Lucain

Cinquante hommes de coeur qui m'ont ouvert leur sein : Dont je vais tout soudain vous donner connaissance Si le sceau du serment m'en donne la licence.

Sénèque

Le cher sang de Lucain court risque avec le leur, Et déjà ma vertu respecte leur valeur : Mes tendres sentiments sur tout ce qui te touche Imprimés dans mon coeur font un sceau sur ma bouche.

Lucain

C'est assez.

Sénèque

Et de plus je te donne ma foi Que jamais nul vivant ne le saura de moi.

Lucain

Pison en est le chef.

Sénèque

Pison est un jeune homme D'aussi grande Maison qu'il s'en trouve dans Rome ; Son coeur et noble et franc paraît bien assuré, De plus ?

Lucain

Rufus en est.

Sénèque

Rufus a conjuré ? Quoi ? Rufus qui commande aux soldats de la garde Pour le salut public avec vous se hasarde ?

Lucain

Oui, ce même Rufus s'en va nous seconder.

Sénèque

Sans doute sur ce point il m'a voulu sonder ; Voyant dans le Palais la douceur contrefaite Dont l'esprit du Tyran s'oppose à ma retraite. Ce brave Capitaine est jaloux aujourd'hui Qu'un lâche Tigillin soit mieux traité que lui ; Il aura pu gagner les soldats qu'il commande, S'étant acquis entre eux une estime assez grande.

Lucain

Silvanus, qu'on a fait Chef de mille soldats.

Sénèque

Silvanus est un homme à ne balancer pas.

Lucain

Asper, Lateranus, Flave le Capitaine.

Sénèque

Ils ont pour tout oser l'âme grande et hautaine.

Lucain

Les autres pour vaillants ne sont pas moins connus ; Un Proxime, un Scaurus, Natalis, Sévinus.

Sénèque

Je craindrais Sévinus en une grande affaire : Il s'empêche de tout, de tout il fait mystère, Si ses propos mal joints ne donnent des soupçons Il en pourra donner par toutes ses façons. Mais l'exécution ne doit pas être lente Faisant une entreprise et haute violente ; Hâtez votre dessein, je trouve un grand hasard À garder un secret où tant de gens ont part. Il se faut dépêcher de peur de quelque traître.

Lucain

Mais pourrez-vous savoir ce parti sans en être ? Soyez de ce grand coup l'oculaire témoin.

Sénèque

Ce spectacle, pour moi doit être vu de loin.

Lucain

Assistez à guérir la commune misère.

Sénèque

Pour ma main ce remède est un peu trop sévère : Je pourrais essayer d'en arrêter le cours S'il ne fallait user que de simples discours.

Lucain

Si le mal n'est vaincu par un banal remède On faut venir la flamme et le fer à son aide.

Sénèque

Détruire avec le fer ce qu'on m'a vu nourrir Ah ! J'en ai trop d'horreur j'aimerais mieux mourir.

Lucain

Hé ! Laissez-vous conduire où la vertu vous guide.

Sénèque

Elle ne conduit point à faire un parricide.

Lucain

Mais de tous nos malheurs c'est le fatal auteur.

Sénèque

Mais c'est mon nourrisson, et c'est mon bienfaiteur.

Lucain

Il vous souvient assez de ses trames secrètes.

Sénèque

Il me souvient aussi des grâces qu'il m'a faites.

Lucain

Voulez-vous respecter le bourreau du Sénat ?

Sénèque

Veux-tu porter Sénèque à passer pour ingrat ? Si de cette noirceur mon âme était capable Le Tyran que tu hais serait-il plus coupable ? Je sais que la patrie est réduite aux abois Par l'injuste rigueur de ses sévères lois : Qu'avec la liberté, la gloire de l'Empire Sous son infâme joug honteusement expire. Mais voyant de l'État la ruine éclater, Sénèque doit le plaindre et non pas l'assister ; Il croirait irriter le Ciel et la Nature S'il attentait ainsi contre sa nourriture. Non, non, ne me dis plus de raisons sur ce point : Je m'en lave les mains, et je n'y trempe point : Je tairai ce secret à cause qu'il te touche, Mais je ne voudrais pas l'ouïr d'une autre bouche. C'est pourquoi de ce pas va-t-en trouver Pison Qui voulait à ce soir souper en ma maison, Et possible y mener quelqu'un de la brigade, Dis-lui qu'il m'en dispense et que je suis malade. Aussi bien j'ai promis d'aller voir cette nuit Un vieux Cilicien aux bonnes moeurs instruit Un Prophète nouveau dont la doctrine pure Ne tient rien de Platon, ne tient rien d'Épicure, Et s'éloignant du mal veut introduire au jour Une loi de respect, de justice et d'amour. Je te veux faire part de ses avis fidèles.

Lucain

J'ai trop d'aversion pour les sectes nouvelles.

Scène 5

Lucain, Épicaris

Lucain

Hé bien ? L'avais-je pris de mauvaise façon ?

Épicaris

Il ne saurait agir contre son nourrisson ; Bien que la tyrannie évidemment l'oppresse, Il garde pour ce monstre encor de la tendresse. Quoiqu'à faire autrement il se peut disposer, Sa faiblesse est honnête il la faut excuser. Lucain, retire-toi Procule qui s'avance Nous pourrait soupçonner de quelque intelligence.

Scène 6

Procule, Épicaris

Procule

Épicaris un mot.

Épicaris

Je n'ai pas le loisir.

Procule

Gardes que l'on s'avance, il faut vous en saisir.

Épicaris

Une fille affranchie insolemment la prendre ? Quel droit en avez-vous ?

Procule

On s'en va te l'apprendre.

Acte III

Scène 1

Néron, Épicaris, Procule

Néron

En vain nos légions sur les bords de l'Euphrate Ont vaincu Vologèse et soumis Tiridate, Si les filles à Rome osent en trahison Venir m'assassiner jusques dans ma maison, Et si tant de lauriers qui me couvrent la tête Ne peuvent détourner cet éclat de tempête ; Mais il faut arrêter cette témérité, Et punir ses auteurs comme ils l'ont mérité. Qu'on la fasse approcher, cette désespérée Par qui depuis longtemps ma mort est conjurée : Et qui n'épargnant rien pour en venir à bout, Me fait secrètement des ennemis partout. Ah ! Qu'elle a de fierté, cette séditieuse ! Que son front est hardi, qu'elle est audacieuse ! Tigillin, cependant qu'avec subtilité Je pourrai m'éclaircir sur cette vérité, Surprenant cet esprit par quelque douce amorce ; Fais qu'autour du Palais ma Garde se renforce, Que sur chaque avenue on pose des soldats Qui soient si bien logés qu'on ne les force pas, Et que nos allemands se tiennent sous les armes Prêts à nous secourir aux premières alarmes. Approche malheureuse, et me dis le sujet Qui t'a fait concevoir cet horrible projet ; Apprends-moi qui t'anime et qui te désespère ; Ai-je ravi tes biens, ou fait périr ton père, Entrepris sur ta vie, ou bien sur ton honneur, Et de quelque façon traversé ton bonheur ? Qui te rend de la sorte à ma perte engagée ?

Épicaris

En aucune façon tu ne m'as outragée ? Et tu reconnaîtras étant mieux éclairci, Que je n'ai nul dessein de t'outrager aussi.

Néron

Ah ! Qu'elle est assurée en tenant ce langage.

Épicaris

C'est que mon innocence assure mon visage, Il ne faut pas penser en cet injuste affront Que la crainte du coeur fasse pâlir le front.

Néron

Ton visage me plaît et ta grâce me touche ; Je ne hais pas tes yeux, fais que j'aime ta bouche Me retirant soudain par ta confession De danger tout ensemble et d'appréhension. Jamais un Empereur ne parle par surprise : Ta grâce et mon amour vont payer ta franchise. Mais dépêche-toi donc si tu retardes plus, Mon indignation va suivre ton refus.

Épicaris

S'il faut pour t'obliger que je me calomnie, Je fuirai ta faveur, fuyant l'ignominie, Car si contre ta vie on fait des attentats, J'en blâme les auteurs, et ne les connais pas.

Néron

Mais ne connais-tu pas un certain capitaine Que j'ai fait chef de squadre aux côtes de Micène.

Épicaris

J'ai vécu dans Micène et vogué sur les eaux, Où j'ai vu la plupart des chefs de tes vaisseaux.

Néron

Connais-tu celui-ci ?

Épicaris

Je le puis bien connaître, C'est un des plus grands fous que le Ciel est fait naître.

Néron

Sais-tu bien qu'il commande à deux mille soldats ?

Épicaris

Je sais mieux qu'à l'amour il ne résiste pas, Et que cette faiblesse en amoindrit l'estime.

Néron

Que fait à ce propos l'amour ?

Épicaris

Il fait mon crime.

Néron

Parle plus clairement, dis de quelle façon.

Épicaris

L'amour fait son dépit, et cause ton soupçon : Cet homme furieux piqué de mon visage, Pour gagner mon esprit a mis tout en usage : Et voyant que ses soins ne pouvaient m'émouvoir A changé dans son coeur l'amour en désespoir. Voici ce qu'a produit cette amoureuse rage, Mais pardonne à Procule et perds tout cet ombrage.

Néron

Le fait est démenti, Procule est récusé.

Procule

Mais il est découvert ce tison embrasé ; Qui va de toit en toit pour y jeter les flammes Que la rébellion allume dans les âmes. Tu tiens entre tes mains le ressort principal D'un dessein qui sans moi t'allait être fatal, Ses projets sont méchants, sa cabale est puissante : César, je la dénonce, et je te la présente.

Épicaris

De quoi m'accuses-tu ?

Procule

D'avoir voulu sonder Une foi que je garde et que je veux garder Une fidélité qui ferme les oreilles, Et mieux le coeur encore à des noirceurs pareilles.

Épicaris

Ne me regarde point si tu veux réussir ; Mes yeux ont un éclat qui pourrait t'adoucir : Leurs regards quelquefois ont calmé ta furie.

Procule

Le fait dont il s'agit passe la raillerie, Il ne se traite point ici de tes appas.

Épicaris

De quoi s'agit-il donc ? Mais ne te trouble pas.

Procule

Voudrais-tu dénier qu'un soir sur une rive Tu vins m'exagérer d'une façon plaintive, La peine imaginaire où se trouvait l'État ; Les misères du Peuple et celles du Sénat, Qui pressé de rigueurs et tout transi de craintes, N'adressait à César que voeux au lieu de plaintes : Bien qu'en son coeur timide il aurait désiré De le voir dans le Tibre en morceaux déchiré ? Ne dis-tu pas encor que les plus grandes âmes Qui le voyaient plonger en des vices infâmes, Attendaient seulement un Chef pour atterrer Celui qui se plaisait à se déshonorer.

Épicaris

Ne fut-ce pas un soir ou parlant de services, De larmes, de soupirs, de maux et de supplices, Et voulant avancer ta bouche sur mon sein, Tu reçus à plein bras un soufflet de ma main.

Procule

Ce fut auparavant.

Épicaris

Ô surprise plaisante ! Un aveu si naïf de tout soupçon m'exempte : Il s'est trahi lui-même, ô César qu'en dis-tu ! M'en veut-il pour mon crime, ou bien pour ma vertu ?

Néron

Procule a donc appris cette trame infidèle Sans se saisir soudain de cette criminelle ? Il a continué même depuis ce jour À lui rendre des soins et lui parler d'amour ? Ah ! Je me souviendrai de cette procédure Qui paraît fort ingrate, et que je trouve dure. J'en aurai la raison.

Procule

César, écoute-moi ; Tu discerneras mieux, et mon zèle et ma foi. Je suis rude et grossier, elle adroite et subtile : Mais juge de coeur, et non pas de mon style ; Permets-moi de parler et sans émotion, Vois quel crime se trouve en mon intention.

Néron

Parle.

Procule

Nous étions seuls lorsque cette rusée Me dit qu'elle ourdissait cette horrible fusée : Et j'appréhendai lors la saisissant ainsi ; Qu'elle déniât tout comme elle fait ici : C'est pourquoi dans ce temps lui cachant ma pensée, Bien que de son discours mon âme fut blessée ; Je lui fis bonne mine, et d'un air gracieux Feignis n'être blessé que des traits de ses yeux ; Tâchant de l'embarquer avec ces artifices À s'ouvrir davantage et nommer ses complices.

Épicaris

Nomme donc les auteurs de ce mauvais dessein, Dis à qui j'ai soufflé ces horreurs dans le sein.

Procule

Tu m'as celé leurs noms.

Épicaris

Ô témoin ridicule ! Pour me justifier, il suffit de Procule, Cet esprit égaré, ce faible délateur, Qu'un dépit a changé d'amant en imposteur : Que l'on voit de lumière en tout ce qu'il dépose.

Procule

Si tu parles toujours tu gagneras ta cause.

Épicaris

Ta colère t'engage en un grand embarras.

Néron

Silence, qu'il achève, et puis tu répondras.

Procule

César, je feignis donc d'en faire ma maîtresse Pour tirer ce secret avecque plus d'adresse : Et l'attirer en lieux où sans qu'elle n'en sût rien J'eusse quelques témoins de tout cet entretien. Mais cette âme coupable, adroite et soupçonneuse, Qui vit sur ce sujet ma recherche soigneuse Se détourna toujours de ce piège dressé ; Sans finir le propos qu'elle avait commencé. Ensuite, épouvantée, ou cherchant un autre homme Elle quitta Micène, et se jeta dans Rome ; Où d'un soin merveilleux mon abord elle fuit, Se tient toujours cachée, et ne va que de nuit : De mes mains par deux fois, l'adroite s'est sauvée ; Et le miracle est grand de quoi je l'ai trouvée. Je ne puis assurer par le discours passé Que ce mauvais ouvrage est beaucoup avancé. Que la partie est forte, et qu'elle est toute prête De faire un grand éclat qui regarde ta tête.

Épicaris

César, assure-toi que je n'ai point pensé À faire les projets que dit cet insensé : N'ayant pu satisfaire à sa brutale envie, Et me ravir l'honneur il veut m'ôter la vie : Et possible qu'encor ce malade indiscret S'il m'avait fait périr en mourrait de regret. Mais si le changement de cette indigne flamme Peut jeter des soupçons et du trouble en ton âme, Éloigne de ces lieux ce qui te peut troubler, Ou fais soudain périr ce qui te fait trembler. Crains-tu tant une fille ? Il faut que tu t'assures Son sang, de ton esprit, peut guérir les blessures : Commande qu'on m'égorge, et ne diffère pas, De dissiper soudain ta peur par mon trépas.

Procule

Crois-moi, tiens pour certain ce que j'en conjecture ; Un vif ressentiment parle en ta créature ; Trouves-tu recevable à démentir ma foi, Celle qui n'eut jamais aucun bienfait de toi ? Une jeune effrontée, une fille inconnue, Qui pour sa seule perte en ces lieux est venue ? Tu n'as point à douter de ma fidélité ; La preuve me défaut, mais pas la vérité, Et ton salut, César, n'est pas une matière À ne point s'arrêter sans l'évidence entière. On la pourra forcer par l'objet des tourments À quitter cette audace et ces déguisements ; Ainsi que je l'ai dit la chose est arrivée.

Néron

Elle peut être vraie, et n'être point prouvée. Oui, oui, quoi qu'il en soit, Procule en sera cru. Le mal peut être grand, il y sera prévu.

Épicaris

Ô César !

Néron

C'est assez ; soldats qu'on la ramène, Et que sans perdre de temps on l'applique à la gêne.

Épicaris

Si pour ton passe-temps je la dois endurer, J'en souffrirai l'effort même sans murmurer.

Scène 2

Sabine, Néron, Milicus

Sabine

Ô César ! Ô César ! Je pâme, je frissonne, Fais que soigneusement on garde ta personne : Une froide sueur me court par tout le corps.

Néron

Où sont les ennemis, où dedans, où dehors ?

Sabine

On a fait contre nous une grande partie, Dont tout soudainement les Dieux m'ont avertie.

Néron

Nos plus grands ennemis feront peu de progrès, Si les Dieux de la sorte éventent leurs secrets. Mais dis-moi qu'as-tu su, ne me tiens plus en peine.

Sabine

J'étais dans le jardin proche de la fontaine ; Et l'agréable cours de ses flots innocents, Avait par son murmure assoupi tous mes sens : Lorsqu'un songe divin m'a soudain réveillée.

Néron

Quoi ? D'un songe fâcheux Sabine est travaillée ?

Sabine

Tu sauras que ce songe est une vérité. Comme je reposais avec tranquillité Je voyais les yeux clos, tous les objets aimables Qui s'offrent à la vue en ces lieux agréables : Quand l'image d'Auguste en avançant la main, M'a crié, l'on en veut à l'Empereur Romain ; Voici les conjurés, prends garde à lui Sabine, Et sauve de leurs mains mon fils qu'on assassine. Lors j'ai tourné les yeux, toute pâle d'effroi, Et j'ai vu le Dieu Mars animé contre toi Qui le fer dégainé sans ma prompte arrivée, Pour te fendre en deux parts tenait la main levée. Mais Bacchus et Cérès émus de mes clameurs, L'un couronné d'épis, l'autre de raisins mûrs S'étant soudain jetés sur le Dieu de la guerre, Ont fait enfin tomber son coutelas à terre. Ainsi pleine d'un trouble à nul autre pareil, J'ai dégagé mes sens des liens du sommeil.

Néron

Ce songe, absolument sont de vaines menaces ; Sabine, cependant il faudra rendre grâces À celle dont les dons jaunissent les guérets, Ainsi qu'au bon Bacchus déceleur de secrets.

Sabine

Écoute donc le reste : ainsi toute interdite, J'ai vu par le jardin courir Épaphrodite ; Qui venait m'avertir de secrets importants Dont il faut s'éclaircir et sans perdre de temps. Milicus est ici, qui te fera paraître Qu'un grand dessein s'agite en l'esprit de son Maître, Sur lequel à toute heure il le voit ruminer.

Néron

N'a-t-il de grands desseins que pour m'assassiner ?

Sabine

Il n'est pas accusé sans grande conjecture.

Néron

Comment ? Ce Sévinus qui mes bontés conjure Contre ses créanciers implorant mon support, Penserait-il payer ses dettes par ma mort ?

Sabine

Voici ton affranchi qui te pourra tout dire.

Néron

Appelle Sévinus, et que l'on se retire, Toi garde d'avancer ce qui ne serait pas ; Ce serait justement avancer ton trépas.

Milicus

Je ne mentirai point ; et toute mon envie Est d'aider à César à conserver sa vie.

Néron

Ce dessein malheureux est-il fort apparent ?

Milicus

J'espère t'en donner un indice bien grand.

Néron

Mais accuser ton Maître ? Et sur un simple indice ?

Milicus

Oui César ; pour te rendre un important service ; Pour causer ton salut et celui de l'État.

Néron

C'est possible un fantôme au lieu d'un attentat.

Milicus

Non, non, ce ne sont point des choses chimériques.

Néron

Passe donc là-dedans afin que tu m'expliques. Ce zèle qu'il témoigne avecque tant d'ardeur, Est-ce pour mon salut ou bien pour sa grandeur ?

Sabine

César, je crois que c'est pour tous les deux ensemble ; Mais le songe passé fait encor que je tremble.

Néron

Sabine, cependant voici le Sénateur Pour me donner du temps, entretiens ce flatteur.

Scène 3

Sabine, Sévinus

Sabine

Hé bien ! Que ferons-nous aux usuriers avares ? Faut-il pas les traiter ainsi que des barbares ?

Sévinus

En leur tenant rigueur, on ne leur ferait rien, Que ce qu'ils font souffrir pour accroître leur bien.

Sabine

Que je hais leur commerce et leur sale pratique.

Sévinus

C'est comme une vermine en une République ; Un rouille secrète attachée aux Maisons, Qui les fait succomber par mille trahisons.

Sabine

Tu me donnes horreur de ces âmes mal nées, Qui vendent la longueur des mois et des années.

Sévinus

L'usurier met à prix les heures et les jours, Comme si du soleil il dissipait le cours.

Sabine

Si de si sales mains avaient formé les Astres, Nous nous verrions sujets à beaucoup de désastres. César veut de leur joug tirer les Sénateurs.

Sévinus

Il doit de ce fléau garder ses serviteurs.

Sabine

Pour ton intérêt seul il en aura mémoire.

Sévinus

Il s'en peut souvenir seulement pour sa gloire, Qui souffrant ces abus viendrait à se ternir.

Sabine

Il sort du cabinet : tu peux l'entretenir.

Scène 4

Néron, Sévinus, Milicus

Néron

Quoi ? Sévinus se plaint de l'extrême indigence, Et traite ses amis avec magnificence ?

Sévinus

Si par mes créanciers il m'est encore permis, J'aurai souvent le bien de traiter mes amis ; C'est à mon sentiment un secret admirable Pour charmer quelquefois l'ennui d'un misérable.

Néron

Je suis de ton avis, mais par quel mouvement Donnant ces grands repas, fais-tu ton testament ? C'est parmi la douceur mêler de l'amertume ; Il n'est point à propos, ce n'est point la coutume.

Sévinus

En tout temps, ô César ! On ne peut faire mieux Que de se préparer aux volontés des Dieux ! Puisque le frêle fil dont dépend notre vie, Finit quand il leur plaît, non selon notre envie ! Et l'on ne doit jamais attendre au lendemain Pour faire les apprêts d'un départ incertain, Ici la prévoyance est assez raisonnable, Elle digne d'estime, et n'est point condamnable.

Néron

Mais user à tes gens de libéralité ; À beaucoup de tes serfs donner la liberté, Enfin mettre un grand ordre à toutes tes affaires : Sont-ce pour des festins des choses nécessaires ? Sont-ce des actions d'un homme incommodé Qui par ses créanciers dit qu'il est obsédé ?

Sévinus

Attendant du secours de la bonté céleste, J'épars entre les miens tout le bien qui me reste ; De peur qu'un créancier ne prit pas ce souci Si devant mon trépas je n'en usais ainsi. Je ne puis m'empêcher d'affranchir mes esclaves, Lors qu'en me bien servant ils usent leurs entraves ; C'est un prix que je donne à leurs travaux soufferts, Et j'aime mieux les voir chargés d'or que de fers.

Néron

En leur ôtant leurs fers, tu veux qu'on t'en fourbisse, Quelque autre qu'on destine à quelque étrange office, Confesse-moi la chose et ne déguise rien.

Sévinus

Quel autre ?

Néron

Ce poignard le reconnais-tu bien ?

Sévinus

Ce poignard ? Oui César, je le dois bien connaître ; C'est un meuble ancien qui vient de mon ancêtre, Quelqu'un l'avait tiré hors de mon cabinet Pour en ôter la rouille et le rendre plus net.

Néron

S'il ne devait servir à quelques grands ouvrages, Pourquoi prépares-tu du baume et des bandages.

Sévinus

Moi ? Du baume ?

Néron

Oui, toi pourquoi prends-tu ce soin ?

Sévinus

Je n'en prépare point, je n'en ai pas besoin : C'est un préparatif qui m'est peu nécessaire.

Néron

Mais Milicus le dit.

Sévinus

Moi je dis le contraire. Lequel va de nous deux passer pour imposteur ? Doit-on croire un esclave ou bien un Sénateur ? Celui qui porte encor les marques de sa chaîne, Ou celui qui travaille à la grandeur Romaine ? Te dois-je être suspect, te dois-je être odieux Pour traiter mes amis à l'exemple des Dieux ? Et ce dénaturé cet homme abominable, Parce qu'il est ingrat te semble-t-il croyable ? Mes bontés ont voulu qu'il vécut librement, Et voici les effets de son ressentiment. Je viens de l'affranchir, et tu vois que ce traître A soudain machiné la perte de son Maître : Saurais-je appréhender qu'un Prince tel que toi Ou croie à sa parole, ou doute de ma foi ? César, si je tombais en ce malheur extrême Il me prendrait dès l'heure une horreur de moi-même : Et la vive douleur de ce ressentiment Me ferait à tes pieds mourir subitement.

Néron

Que répond Milicus ?

Sévinus

Que me peut-il répondre ?

Milicus

Quatre mots seulement dont je vais te confondre.

Sévinus

Imposteur oses-tu sur moi lever les yeux ?

Milicus

Tu lèves bien le bras sur les enfants des Dieux.

Sévinus

Traître, jusqu'à ta mort le fouet et la torture Me feront la raison de ta noire imposture.

Milicus

Possible que bientôt l'aveu de ton forfait De ta haute menace empêchera l'effet. César, ce Sénateur saura bien se défendre S'il peut parer un trait dont je le vais surprendre ; Nous le verrons au bout de sa subtilité, Il ne te pourra plus cacher la vérité, Fais...

Néron

Qu'avec Sévinus quelqu'un des miens demeure ; Attends dans ce jardin, Je reviens dans une heure.

Acte IV

Scène 1

Pison, Lucain

Pison

Épicaris est prise ? Ô Cieux ! Qu'ai-je entendu ?

Lucain

Ce n'est rien, ce n'est rien.

Pison

Lucain tout est perdu : Rome est abandonnée, et son lâche Génie Contre les gens de bien maintient la tyrannie. Le sort nous est contraire, et le Ciel en courroux, Pour conserver Néron, prend parti contre nous ; Le Tyran désormais prendra toute licence D'accabler la vertu, d'opprimer l'innocence, Qui voudra s'opposer à sa brutalité, Après cette faveur de la fatalité ? Ô malheureux destins que le Ciel et la terre, Les hommes et les Dieux nous déclarent la guerre À la veille du jour que nous armons nos mains Pour venger l'univers, les Dieux et les humains !

Lucain

Ô malheureux Pison ! Finissez cette plainte ; Et ne vous troubles pas d'une si grande crainte. La noble Épicaris durant cette rigueur Ne manquera jamais, ni d'esprit, ni de coeur ; Sa constante vertu dans cette violence Observera toujours un fidèle silence : Sans qu'elle ouvre la bouche on la verra périr.

Pison

La force des tourments pourra lui faire ouvrir.

Lucain

Vous la connaissez mal de tenir ce langage ; Elle est toute romaine en grandeur de courage Son âme est généreuse et ferme au dernier point, Et les feux ni les fers ne l'ébranleront point. On la verra sourire au plus fort des supplices Quand on la pressera de nommer ses complices ; À l'objet de la mort, au plus fort des tourments, Elle conservera ses nobles sentiments. Les lieux où souffrira cette fille constante Serviront de théâtre à sa gloire éclatante, Les gênes qui rendront son beau corps abattu Ne feront seulement qu'exercer sa vertu ; Et parmi tant de maux sa parole étouffée Fera de sa constance un éternel trophée. Plaignons Épicaris, mais ne la craignons pas, Elle s'en va souffrir un glorieux trépas ; Elle s'en va gagner une palme immortelle, Cette digne beauté va faire parler d'elle, Et rendre de son nom tout son sexe jaloux ; Mais n'appréhendons point qu'elle parle de nous.

Pison

Ne vois-tu pas Rufus qui porte en son visage De nos prochains malheurs un assuré présage ? Une peur bien fondée accable ma vertu, Épicaris est prise ; ah Rufus ! Qu'en dis-tu ? Est-il un scélérat qui s'égale à Procule ?

Scène 2

Rufus, Pison, Lucain

Rufus

Ô frayeur mal conçue ! Ô crainte ridicule.

Pison

Ce bruit m'a déjà mis le poignard dans le sein ; C'est pour faire avorter notre noble dessein : Nous serons découverts, bien que Lucain soutienne, Qu'il n'est point de vertu comparable à la sienne.

Rufus

Ce n'est point l'accident qui nous doit étonner : Par un ordre cruel on vient de la gêner, Cette illustre beauté dont l'âme est si fidèle ; Et par mille tourments on n'a rien tiré d'elle. Son merveilleux esprit de son coeur soutenu A dénié le fait ; mais d'un air ingénu, D'une grâce et d'un front qui peuvent tout confondre, Et déjà son témoin ne sait plus que répondre : Elle a tout renversé sur son accusateur, Et Procule à Néron paraît un imposteur. Suivant la vérité, le Tyran prend le change ; Mais il vient d'arriver un malheur bien étrange Sur un avis semblable on a pris Sévinus.

Pison

Ce second coup m'accable : et j'en reste confus.

Rufus

Son affranchi l'accuse avec tant d'assurance Que César en ce fait trouve de l'apparence : Jusqu'ici toutefois il n'a rien déclaré.

Pison

Ô Cieux ! Tout est perdu, tout est désespéré ! Durant que nous parlons possible avec main forte Les soldats du Tyran frappent à notre porte ; Ou maltraite déjà nos amis affligés, Et déjà nos enfants sont possible égorgés ! Des valets impudents, des esclaves infâmes Traînent par les cheveux nos filles et nos femmes ! Je pâme de douleur, ah ! Que ne suis-je mort Avant que de tomber dans un si triste sort ?

Lucain

Je suis tout étonné d'un ami si funeste, Rassure son esprit, je vais penser au reste.

Rufus

Attends.

Lucain

Je ne puis plus demeurer près de lui.

Pison

Ô que ceux qui sont morts sont heureux aujourd'hui !

Rufus

Mais écoute.

Pison

Ah ! Rufus la chose est découverte ! Une cruelle étoile, ardente à notre perte, A sans doute vaincu par ses malignités Les présages heureux dont nous étions flattés Les Cieux nous ont trahis pour protéger le crime, Et tous les gens de bien vont être sa victime.

Rufus

Quoi ? Le Chef glorieux de tant de gens de coeur Qui s'est fait estimer incapable de peur, Et qui doit rétablir la Liberté de Rome, S'ébranle-t-il si fort pour la perte d'un homme ? Quand même ce malheur nous devrait accabler, Il faut avec honneur l'attendre sans trembler : Possible les effets tromperont l'apparence.

Pison

Ô discours ridicule ! Ô la vaine espérance ! Crois-tu que Sévinus au dépourvu surpris, Tienne la bouche close ainsi qu'Épicaris ? Cet homme délicat se voyant à la gêne, Abrégera nos jours pour accourcir sa peine : La torture ébranlant toute sa fermeté, Fera faire naufrage à sa fidélité. S'il vient à nous nommer, par quelle diligence Pourrions-nous éviter une horrible vengeance ?

Rufus

C'est une conjoncture où je ne vois plus d'espoir ! Mais c'est en ces endroits qu'un grand coeur se fait voir ; Le péril apparent du fer et de la flamme Doit servir de matière à la grandeur d'une âme. C'est là que la vertu se fait le mieux juger : Jamais des grands dangers on ne sort sans danger ; Parfois d'un désespoir accompagné de gloire, Les vaincus, aux vainqueurs, ont ôté la victoire. Si tu veux parvenir au bien que tu prétends, Recueille ton courage, et ne perds point de temps ; Cours où sont les vaisseaux, monte sur la tribune, Pour exciter le Peuple à suivre ta fortune ; Fais un coup de partie, et marche promptement Pour passer jusqu'au trône, ou jusqu'au monument. Si peu que la Fortune assiste ton courage, Tu jettes l'ancre au port, et Néron fait naufrage. Que pourra ce Tyran t'opposer aujourd'hui Qu'un lâche Tigillin scélérat comme lui ; Qui n'est accompagné que d'impudiques femmes, De garçons débauchés, et d'eunuques infâmes ? Si de sa vaine peur ton esprit est remis, Tu n'as point à forcer de puissants ennemis.

Pison

Tu comptes donc pour rien cette garde allemande Qui tire de César une solde si grande ; Et répandant partout son redoutable corps, Tient la ville assiégée, et dedans et dehors ? Pourrai-je la gagner avec une harangue, Quand cette nation n'entends pas notre langue ; Voit indifféremment notre calamité, Et n'a nul intérêt à notre liberté ?

Rufus

Sollicite le peuple, il entendra ta plainte, Et pourra s'assembler pour dissiper ta crainte ; Tu sais bien que le Peuple aime le changement, Et que le bien public l'émeut facilement.

Pison

Au Peuple ? Présenter des voeux et des requêtes ? Tu veux que je me fie à ce monstre à cent têtes, D'opinion diverse et sans docilité, Qui n'embrasse l'honneur qu'avec l'utilité ? Quoi tu veux que Pison dans le péril se voue À ces courages bas, à ces âmes de boue, Qui de leur joug honteux ne sauraient s'ennuyer, Et qui m'accableraient au lieu de m'appuyer ?

Rufus

Auquel des deux partis vois-tu plus d'assurance, Et lequel est le plus digne de confiance Te semble plus traitable et paraît plus humain, Du Tyran parricide, ou du peuple romain ? Lequel aimes-tu mieux de l'estime, ou du blâme ? D'une fin glorieuse, ou d'une mort infâme ? Et de tomber bientôt sanglant sur le carreau De la main d'un soldat ou du coup d'un bourreau ? Reconnaît là-dessus ce que le Ciel t'inspire ; Choisis des deux partis, et ne prend pas le pire. Mais ne perds point de temps à contempler les Cieux, Il faut lever le bras, et non hausser les yeux.

Pison

Ah ! Le respect d'Arie errante en ma mémoire Me défend de mourir avecque tant de gloire.

Rufus

Penses-tu que ta femme ait du contentement Si pour son vain respect tu meurs honteusement ?

Pison

Mais d'un autre côté veux-tu que mon audace Face périr ma femme avec toute ma race ? Si je ne tente point ce téméraire effort Néron sera possible apaisé par ma mort ; Il ne portera point sa fureur enragée À voir persécuter une veuve affligée. Il se contentera sans croître ses malheurs Que mon sang répandu fasse couler ses pleurs, Et par mon seul trépas sa colère assouvie Laissera subsister la moitié de ma vie ! Veux-tu que je commette à ce coeur sans pitié Le salut de ma chère et fidèle moitié ? Et que par une vaine et folle violence Je fasse sur sa tête éclater sa vengeance ? Qu'on lui fasse après moi souffrir mille trépas ? Qu'on lui vienne arracher mon fils d'entre les bras ; Et que pour célébrer mes tristes funérailles, De ma vivante image on batte les murailles ?

Rufus

J'aimerais beaucoup mieux qu'un glorieux destin Accompagnant vos jours, couronnât votre fin. Si ta femme ne t'aime ; elle est vraiment indigne De recevoir les traits de cet amour insigne ; Et s'il faut qu'elle t'aime ainsi que je le crois, Il ne faut pas penser qu'elle vive après toi : Si tu descends là-bas elle t'y voudra suivre, Et l'ennui de ta mort lui défendra de vivre.

Pison

Dieux ! Je ne doute point que je n'en soit aimé, Et son bon naturel, m'est assez confirmé. Si dans cet accident on voit que je frissonne ; C'est de crainte que j'ai pour sa chère personne ; Je n'ose rien tenter de peur d'aigrir son sort, Je voudrais bien qu'Arie eût le choix de sa mort.

Rufus

Bien donc, prends ce parti ; mais montre-toi d'une âme Fidèle à tes amis aussi bien qu'à ta femme ; Si tu viens à périr, meurs sans nous faire tort. Voici venir des gens, c'est le Tyran qui sort ; Éloigne-toi d'ici ; de crainte que sa vue N'augmente cet effroi dont ton âme est émue : On ne peut observer l'ennemi que l'on craint Sans témoigner du trouble et sans changer de teint.

Scène 3

Néron, Sévinus, Sabine, Rufus

Néron

Un siège promptement ; que Sévinus approche ; Je sais que ta vertu se trouve sans reproche, Et que sans donner place à ma sévérité, Tu vas ingénument dire la vérité. Mais pour ne me laisser aucun mauvais indice ; De peur que ta mémoire en ce lieu te trahisse ; Et que tu fasses voir de la mauvaise foi Aux dépositions que voici contre toi ; Consulte-la de grâce avant que me répondre ; Dis la chose en son ordre, et ne va rien confondre. Quels furent tes propos parlant à Natalis Hier dans le Champ de Mars ? À ces mots tu pâlis ?

Sévinus

C'est de douleur que j'ai de voir mon innocence Par de mauvais rapports suspecte à ta puissance.

Néron

Mais de quoi parliez-vous si longtemps en secret ?

Sévinus

D'un désordre qu'à Rome on voit avec regret : D'un droit licencieux, que la loi doit restreindre : Et dont les gens d'honneur ont sujet de se plaindre. De ce que l'affranchi veut contre la raison Avec le Chevalier faire comparaison : Et sans se souvenir comment on l'a vu naître, A l'audace parfois de coudoyer son Maître.

Néron

Cela n'a nul rapport, que dites-vous après.

Sabine

Il fut aussi parlé de la rigueur des prêts ; Et comme l'usurier qui gagne sans mesure, Les plus grandes Maisons consume par usure.

Néron

Ensuite.

Sévinus

Il fut parlé du long retardement Du blé qui vient d'Égypte.

Néron

Ô long déguisement ! Sont-ce là tous les propos que vous eûtes ensemble ?

Sévinus

C'est tout ce qu'il fut dit, au moins comme il me semble.

Néron

Et de Lateranus n'en fut-il point parlé ?

Sévinus

Ô Natalis perfide ! As-tu tout révélé ? Fut-il jamais parlé de lâcheté plus haute ! Ô que de gens de bien vont périr par ta faute !

Néron

Mais toi, pour te placer aux rang des gens de bien, Tu pouvais conspirer sans me demander rien. Par quel noir mouvement as-tu pu te conduire À rechercher ma grâce en me voulant détruire ? Traître, que mes bienfaits ne pouvaient obliger ; Et qui ne me flattais qu'afin de m'égorger ; Ah ! Je me souviendrai de tes sollicitudes.

Sévinus

César, je suis confus de ces ingratitudes, Déjà le vif remords de ce lâche dessein Avant l'événement m'avait percé le sein : Ma première fureur qui s'était alentie Me laissait en état de rompre la partie.

Néron

Puisqu'à la rompre ainsi tes sens se disposaient, Tu peux bien me nommer ceux qui la composaient : C'est là pour ton pardon tout ce que je désire. Qui sont-ils ?

Sévinus

Natalis te le pourrais mieux dire.

Néron

Pour les savoir de toi faut-il te menacer ?

Sévinus

Ah ! J'aime mieux mourir que de les dénoncer.

Néron

Rufus fais-moi raison de ce morne silence.

Rufus

Parle avant qu'on t'entraîne avecque violence : Nomme les conjurés.

Sévinus

Ne presse point ma foi : Si tu me fais parler, je parlerai de toi.

Rufus

Nomme-les, nomme-les.

Sévinus

Ô l'impudence extrême ! Que ne te résous-tu de les nommer toi-même.

Néron

Écoutons.

Rufus

Moi méchant ? Je suis homme de bien.

Sévinus

Oui toi ; dénonce-les, tu les connais fort bien ; Nul n'est plus suffisant d'en dire des nouvelles.

Néron

On a donc corrompu mes gens les plus fidèles !

Rufus

Imposteur garde-toi d'offenser la vertu.

Sévinus

Rufus il n'est plus temps, pourquoi me pressais-tu ?

Néron

Tigillin, Tigillin, as-tu vu l'artifice ? Qu'on se jette sur lui gardes qu'on le saisisse.

Rufus

César écoute-moi.

Néron

Je ne t'écoute plus, Tu feras désormais des signes superflus.

Scène 4

Néron, Sabine, Sévinus

Néron

Il faut que les bourreaux te traitent comme un traître Qui déloyalement attente contre son maître.

Sabine

D'où vient un si grand bruit ?

Néron

Ce brave Colonel Qui faisait l'empressé, se trouve criminel : Nous l'avons découvert pour être des complices.

Sabine

Ô que sa trahison mérite de supplices !

Néron

En cette occasion, ce perfide flatteur Voulait faire parler ce sage Sénateur : Et pour se couvrir mieux, lui faisait des demandes Avec une insolence et des rigueurs trop grandes : Alors qu'importuné des propos de Rufus, Sévinus l'a fait taire et l'a rendu confus.

Sabine

Il mériterait bien que pour ces bons offices, Tu lui fisses pardon, s'il nommait ses complices.

Néron

Il marchande à parler.

Sabine

Ô qu'il me fait pitié ! Comment n'obtiendras-tu ta grâce qu'à moitié ? Ah ! Vomis ce secret qui cause leur ruine ; C'est un poison mortel enclos en ta poitrine, N'irrite point César qui te veut pardonner ; Si ton silence dure on te fera gêner. Mais ne perds point de temps, c'est un fait qui te touche, Sévinus ton salut est encore en ta bouche.

Sévinus

Puisque par les soldats je serai visité. Il faut bien que je cède à la nécessité.

Sabine

Crois-moi, déclare tout, afin qu'on te pardonne ; Parle avant qu'on te prenne, et que je t'abandonne.

Sévinus

Hélas ! Belle Princesse employez-vous pour moi : Je ne saurais parler ; j'en ai donné ma foi ; Tout ce que je puis faire en un état si triste, C'est de vous présenter seulement cette liste.

Sabine

César, lis ce papier : et vois si j'ai raison Quand je tiens pour suspects, et Sénèque et Pison. Pour s'emparer du trône et pour t'ôter du monde, Pison est Chef de part, et Lucain le seconde. Voici de mes soupçons un manifeste aveu ; Tu peux connaître ici l'oncle par le neveu. Ce vieillard si rusé t'abusait par sa mine ; Mais ses déguisements n'ont pu tromper Sabine. Qu'en dis-tu maintenant ?

Néron

Quoi ? Tant de Chevaliers ? Des Consuls ? Des Tribuns, des Chefs, des Centeniers, Les plus grands des romains se sont ligués ensemble Contre leur Empereur ? Ah ! Sabine je tremble, Le coeur me bat au sein.

Sabine

Il le faut rassurer, Et les mettre en état de ne plus conjurer. Avant que de ce bruit quelqu'un les avertisse, Donne ordre qu'on les cherche, et que l'on s'en saisisse.

Néron

Nous ne trouverons pas des bourreaux suffisants Pour imposer des fers à tant de partisans.

Sabine

Nous ne manquerons point de gens pour leur supplice ; Douze mille soldats en vont faire l'office.

Néron

Cours vers Lateranus qui devait lâchement Commencer l'attentat par un embrassement ; Qui d'une humble façon déguisant son audace, Devait lors me forcer de tomber sur la place. Dis-lui qu'il meure vite, et que je lui défends D'embrasser à sa mort sa femme et ses enfants ; Assure-toi du reste, et d'une adroite sorte, Prends-les ou vifs ou morts allant avec main forte.

Sabine

Et Sénèque en ce lieu se doit-il oublier, Lui qui sans se défendre et sans s'humilier A dit à Natalis touchant cette menée Que le sort de Pison était sa destinée ? N'en dit-il pas assez pour t'apprendre aujourd'hui Qu'il est de la partie et conspire avec lui ? Sa trame en mots couverts est assez découverte ; Qui vit avec Pison, doit périr par sa perte. Sénèque attendrait-il quelque meilleur succès, Faut-il plus que cela pour faire son procès ?

Néron

Mais a-t-il dit ces mots ? Il faut qu'on lui demande.

Sabine

Il est bien impudent s'il faut qu'il s'en défende ; Sans doute Natalis ne l'a point inventé.

Néron

Il en faut sur le champ savoir la vérité.

Acte V

Scène 1

Sénèque, Pauline, Centenier

Pauline entre.

Sénèque

Mon âme apprête-toi pour sortir toute entière De cette fragile matière Dont le confus mélange est un voile à tes yeux : Tu dois te réjouir du coup qui te menace, Pensant te faire injure on te va faire grâce : Si l'on te bannit de ces lieux En t'envoyant là-haut, c'est chez toi qu'on te chasse, Ton origine vient des Cieux. Nous avons assez vu le cours de la nature, Sa riche et superbe structure, Ses divers ornements et ses charmants attraits ; Elle a peu de beautés qui ne nous soient connues, Il faut quitter la terre, et monter sur les nues, Pour connaître d'autres secrets, Il faut chercher du Ciel les belles avenues, Et voir le Soleil de plus près. On ne trouve ici que des lois tyranniques, D'où naissent des effets tragiques, Et les Monstres y sont au-dessus des Héros ; La vertu sous le joug y demeure asservie : L'orgueil, l'ambition, l'avarice et l'envie Nous y troublent à tout propos ; Mais là-haut dans l'état d'une meilleure vie On goûte un éternel repos. Principe de tout être où mon espoir se fonde ; Esprit qui remplit tout le monde, Et de tant de bontés favorises les tiens, Tu vois les cruautés de qui je suis la proie, Et j'attends de toi seul mon repos et ma joie ; Fais que je goûte de tes biens, Et me tires bientôt afin que je te voie Du joug de ces pesants liens. Mais ma chère moitié se dissout toute en larmes, Tant mon prochain bonheur lui vient donner d'alarmes. Faut-il pleurer Sabine, et faut-il s'étonner An moment bienheureux qui nous doit couronner Quand nos pas glorieux imprimant la poussière, Nous font trouver la palme au bout de la carrière ? Le pilote battu par les flots irrités Quand son vaisseau mal joint fait eau de tous côtés. Errant sans gouvernail au gré de la tempête Qui tombe incessamment ou bruit dessus sa tête ; A-t-il en quelque sorte à se plaindre du sort, Si par un coup de vague il est mis dans le port ? Le pèlerin lassé d'un pénible voyage Aveuglé de la poudre, ou mouillé de l'orage : Se peut-il affliger avec quelque raison Quand il touche du pied le seuil de sa maison ; Pourquoi nous plaindrions-nous d'un sort digne d'envie, La mort est le repos des travaux de la vie, Et celui qui désire en allonger le cours Aime à gémir sans cesse, et soupirer toujours.

Pauline

Quand une mort certaine est prête de le prendre, Le sage, à mon avis, doit constamment l'attendre, Puisque c'est un défaut que de s'inquiéter À l'approche d'un mal qu'on ne peut éviter : Il faut absolument qu'une âme bien placée S'apprête de partir quand elle en est pressée. Mais aller de si loin rechercher le trépas, Et l'appeler soi-même alors qu'il ne vient pas ; C'est trouver des appas en une chose horrible, Et faire vanité d'un désespoir visible. La nature inspirant un désir de repos Ne nous enseigne rien qui ne soit à propos, À tous les animaux elle a donné l'envie D'éviter les périls pour conserver leur vie ; La vie est donc un bien dont nous devons user, Sans l'exposer si fort, et sans le mépriser : Il faut laisser agir les Cieux et la nature ; Et vous savez, Seigneur, qu'en cette conjoncture C'est avancer l'effet du fer, ou du poison, Que témoigner ainsi d'être l'ami de Pison.

Sénèque

En ces occasions faut-il qu'on abandonne Son honneur et sa foi pour sauver sa personne ? Qui lâchement s'abaisse et manque d'amitié ; En pensant se sauver perd plus de la moitié, Pour allonger ses jours il abrège sa gloire ; Et pour garder son sang prodigue sa mémoire. Tant de doctes leçons et de raisonnements Qui pourraient affermir les plus mols sentiments ; En cette occasion ne nous serviraient guères Si nous avions encor des faiblesses vulgaires, Si nous étions sujets à nous épouvanter, Et si nous redoutions ce qu'on peut souhaiter. Je me vois sur le point que l'état de ma vie Ne sera plus en butte aux noirs traits de l'envie, Qui me blâme en secret, et me nomme tout bas, Complice d'un désordre où je ne trempe pas. Les méchants m'accusaient avec trop d'injustice, De maintenir Néron dans l'ordure du vice ; De ce cruel affront je vais me ressentir, Et l'arrêt de ma mort s'en va les démentir. Il sera malaisé désormais qu'on m'impute D'être le confident de qui me persécute : L'univers apprendra qu'on me blâmait à faux, Et que je n'eus jamais de part à ces défauts. N'a-t-il pas à Burrus donné la récompense ? De ses sages conseils, et de sa diligence ? Que dirait-on de moi si j'étais conservé, Je me dois ressentir de l'avoir élevé, D'avoir soigneusement cultivé cette plante, Qui fut même à sa tige ingrate et malfaisante ; Cette fleur dont le lustre est si fort abattu, Et qu'on a vu corrompre au sein de la vertu ; Mais quoi, le Centenier m'apporte des nouvelles Qui me réjouiront, fussent-elles mortelles : Et bien, que veut César, dis-le nous hardiment ?

Centenier

Que Sénèque s'apprête à mourir promptement.

Sénèque

Ô doux commandement ! Ô faveur agréable ? Nouvelle désirée autant que désirable ; Il nous oblige fort de nous traiter ainsi, S'il veut que nous mourions nous le voulons aussi ; Il sait donner à tout, et le prix et l'estime, Il ne m'ordonne rien qui ne soit légitime.

Centenier

Il te laisse le choix pour certaine raison, De la flamme, de l'eau, du fer ou du poison : Prends lequel tu voudras, choisis.

Il frappe à sa porte.

Sénèque

Le Ciel lui rende, Il m'oblige beaucoup, cette faveur est grande, Il faut exécuter cet équitable arrêt, Et tu verras bientôt comme je suis tout prêt ; Mais faut-il si soudain que je te satisfasse, Puis-je d'un testament consoler ma disgrâce ? Puis-je adoucir d'un mot l'aigreur de mon trépas.

Centenier

Vois si tu veux mon ordre, il ne le porte pas.

Il jette ses tablettes.

Sénèque

Cessons donc de porter un meuble si fragile Puisqu'il nous est à charge et nous est inutile ; Je serais étonné s'il m'eût été permis De laisser en mourant du bien à mes amis ; Il est tout à César, je n'en puis rien soustraire, Je n'en suis seulement que le dépositaire. En me le confiant, il ne s'est point déçu, Je lui rends tout entier comme je l'ai reçu. Pauline, c'est pour toi que je voudrais écrire, Mais ta fidèle amour de ce soin me retire Suivant exactement l'ordre qu'on me prescrit, Je ne pers pas beaucoup pour n'avoir rien écrit : J'ai par mes actions tracé dans ta mémoire Assez heureusement l'image de ma gloire, Ceux qui de ma vertu pourront encor douter Pour en être éclaircis n'ont qu'à te consulter, Il te souviendra bien qu'avec assez d'estime J'ai vécu près de toi sans reproche et sans crime ; Il te souviendra bien de ma constante foi, Et que prêt à partir je n'eus regret qu'à toi.

Pauline

Moi je m'en souviendrai ? Je veux qu'on se souvienne Qu'il ne fut point d'amour comparable à la mienne : En vous suivant partout je veux montrer à tous : Si vous viviez en moi, que je vivais en vous.

Sénèque

Ne précipite point le cours de tes années.

Pauline

En la fin de Sénèque elles seront bornées, Rien n'aura le pouvoir de rompre un noeud si beau, Nous n'avons eu qu'un lit, nous n'aurons qu'un tombeau.

Sénèque

Ah ! Ne meurs point si tôt.

Pauline

Je ne saurais plus vivre.

Sénèque

Vis pour me contenter.

Pauline

Je mourrai pour vous suivre.

Sénèque

N'aurais-je plus sur toi de pouvoir absolu ?

Pauline

Le conseil en est pris, c'est un point résolu.

Sénèque

Ô rare piété ! Ta constance fidèle, Remporte sur Sénèque une palme immortelle : Sans doute nos neveux auront droit de douter, Si méritant beaucoup, j'ai pu te mériter ; Comme de ta beauté tout ton sexe eut envie, Il deviendra jaloux de la fin de ta vie ; L'effet est trop brillant de cette sainte amour, Elle me va faire ombre en se mettant au jour, Je ne puis te celer qu'un si beau trait me blesse ; La force de ton âme a causé ma faiblesse, Ta rare piété me touche tendrement, Il m'échappe des pleurs dans ce ressentiment. C'est pourquoi si Pauline à partir se dispose, Qu'auparavant sa foi m'assure d'une chose, C'est qu'ayant pris de moi ce glorieux poignard Elle ira, s'il lui plaît, s'en servir autre part : Car sans quelque faiblesse indigne et mal séante, Je ne pourrais jamais voir Pauline mourante : Sans doute cet objet me ferait murmurer, Et ne me servirait qu'à me déshonorer.

Pauline

Seigneur, permettez-moi.

Sénèque

Non, il faut que l'on cède.

Pauline

Que je fasse l'essai de ce dernier remède : J'aurais trop de bonheur si vous me permettiez D'en goûter la première, et mourir à vos pieds.

Sénèque

C'est en vain, c'est en vain ta demande m'outrage, Et c'est perdre le temps qu'en parler davantage.

Pauline

Seigneur, j'y consens donc, mais non sans déplaisir.

Centenier

On ne nous a donné que fort peu de loisir, Hâte un événement que César veut apprendre.

Sénèque

Je suis trop criminel de l'avoir fait attendre, Demandons-lui pardon de ce retardement ; Embrassons-nous, Pauline, et mourons promptement.

Centenier

Entre donc là-dedans, celui qui nous envoie S'avance à la tribune, et je crains qu'il te voie En sa mauvaise humeur, nous n'en serions pas mieux Si ton visage encor s'offrait devant ses yeux.

Scène 2

Néron, Sabine, Sévinus

Néron

Ô Dieux ! Que d'ennemis ! L'effroi qui m'environne Sur mon front palissant fait trembler ma couronne : Serons-nous assez forts pour en venir à bout, Peut-on à tant de gens faire tête partout ? Le bras de Tigillin, et l'esprit de Sabine Pourront-ils renverser cette grande machine ? Quand même quelque Dieu viendrait me le jurer À peine mon esprit s'en pourrait assurer.

Sabine

Quoique le mal soit grand, raffermis ton courage ; Nous avons avancé la moitié de l'ouvrage, Tes ennemis connus sont pris ou dépêchés, Mais il faut découvrir tous ceux qui sont cachés. Le médecin savant et plein d'expérience Doit du mal dont il traite avoir la connaissance ; C'est sur ce fondement qu'il peut avec raison Aux corps in tempérés rendre la guérison : Nous savons une part de la trame funeste, Et pour notre assurance il faut savoir le reste.

Néron

Possible Épicaris le pourra révéler, Il faut que Sévinus l'oblige de parler.

Sabine

Sévinus, c'est ici que tu feras paraître Si ton zèle répond aux bontés de ton Maître ; D'un Empereur clément qui sait tout pardonner, Et qui pour cet effort te va beaucoup donner. Si tu peux en ce fait agir de bonne sorte, Jamais tes créanciers n'assiégeront ta porte : Jamais mortel encor dans le rang que tu tiens Ne s'est vu jusqu'ici comblé de tant de biens. Ôte-nous seulement cette épine importune, Je suis la caution de ta bonne fortune.

Sévinus

Madame ; vous verrez comme je m'y prendrai, Ce sont des vérités que je lui maintiendrai, Et quoiqu'elle témoigne une si grande audace, Qu'elle ne peut jamais me dénier en face.

Sabine

Il serait à propos de lui persuader Qu'elle garde un secret dangereux à garder, Qu'elle ne gagne rien que la mort à se taire, Qu'une confession lui serait salutaire : Enfin, qu'à ton exemple, elle peut sans erreur Perdre tous ses amis pour sauver l'Empereur. La voici qui paraît en triomphe portée.

Néron

Des gens trop curieux l'ont un peu mal traitée.

Scène 3

Néron, Épicaris, Sévinus, Sabine

Néron

Connais-tu de l'État les sages défenseurs ?

Épicaris

J'en connais beaucoup mieux les cruels oppresseurs.

Néron

Sévinus, adoucis cet animal farouche Qui n'a que du poison et du fiel dans la bouche.

Sévinus

Épicaris, c'est trop t'exposer aux tourments, Tu dois te départir de ces déguisements ; C'est s'obstiner en vain la chose est découverte ; Le Ciel des conjurés a résolu la perte, Cet excès de courage et de fidélité Ne s'y peut opposer q'avec impiété. Les amis de César ont suborné les nôtres ; Les uns m'ont dénoncé, j'ai dénoncé les autres, Et ce digne Empereur mu de compassion, A daigné faire grâce à ma confession : Si tu veux recevoir les mêmes bénéfices, Révèle promptement tous les autres complices : Tu peux voir au pardon le chemin tout battu, Tu n'as rien qu'à parler.

Épicaris

Que me demandes-tu ?

Sévinus

Tous ceux que tu connais de cette intelligence.

Épicaris

Moi ? Je ne connais rien que ta seule imprudence : Et si visiblement tu la fais éclater, Qu'il n'est pas de besoin de la manifester.

Sévinus

Ce trait n'est imprudent qu'à ton sens indocile : L'imprudence est nuisible, et cet acte est utile, C'est de ce seul aveu que dépend ton bonheur.

Épicaris

Ma vie en dépend bien, mais non pas mon honneur.

Sévinus

C'est flatter ton esprit d'une erreur sans seconde, Car de quoi sert l'honneur quand on est plus au monde.

Épicaris

Nos esprits ne sont pas d'un sentiment pareil.

Sévinus

Tu ne ferais point mal de suivre mon conseil.

Épicaris

Qui suivrait le conseil d'une âme si timide Pour aller à la gloire aurait un mauvais guide.

Sévinus

Mais toi fille obstinée en résistant si fort, Tu tiens bien le chemin pour aller à la mort ? Sais-tu bien que Pison s'est fait ouvrir les veines Pour soustraire sa vie à mille justes peines Que Scaurus de César a senti le courroux Et que Lateranus est mort de milles coups ? Que Voluse est péri d'une façon tragique Pour expier son crime ?

Épicaris

Ou pour la République.

Sévinus

Et que Flave et Rufus ont hâté leur trépas.

Épicaris

Comme eux Brutus est mort, mais son nom ne l'est pas.

Sévinus

Lucain qui fut toujours digne de ton estime, Nomme tous ses amis qui trempent dans le crime ? Des tourments préparés redoutant la rigueur.

Épicaris

Ce trait fait assez voir qu'il n'eut jamais mon coeur.

Sévinus

Ne ferme point la bouche alors qu'on te convie De parler librement pour conserver ta vie : Implore les bontés que je viens d'éprouver, Et te sers de la planche offerte à te sauver.

Épicaris

Ô le honteux conseil ! Pour éviter l'orage À tant de gens de bien, faire faire naufrage ? Je ne trahirai point des coeurs généreux ; Ils s'exposent pour nous, je veux mourir pour eux.

Néron

Tu connais donc des gens dont la cruelle envie Fait encore dessein d'attenter sur ma vie ?

Épicaris

Oui je sais le dessein de cent hommes d'honneur Qui fondent sur ta mort leur souverain bonheur : J'en sais des plus hardis et des plus grands de Rome Mais je mourrai cent fois avant que je les nomme.

Néron

Prends-tu quelque plaisir à te faire gêner ?

Épicaris

Beaucoup moins qu'un Tyran n'en goûte à l'ordonner.

Sabine

L'impudente, la terre est-elle bien capable De porter un moment ce Monstre insupportable ?

Épicaris

Elle peut sans horreur porter Épicaris ; Puisqu'elle porte bien la femme aux trois maris.

Sabine

Ta langue pour ce mot sera bientôt coupée ;

Épicaris

Que devrait-on couper à Sabine Poppée ?

Sabine

Quand tu n'aurais vomi que ce mot seulement, Tu mourras de cent morts par mon commandement.

Épicaris

Ces matières de peur sont ce que je dédaigne : Menace-moi plutôt de vivre sous ton règne. Aucun autre malheur ne me saurait troubler ; Et c'est la seule peur qui me ferait trembler.

Néron

Ô nouvelle Alecton que l'Enfer a vomie ! Qui t'a donné sujet d'être mon ennemie ? Qui de ta cruauté me rend ainsi l'objet ?

Épicaris

Tu veux donc le savoir : en voici le sujet : Je t'aimais autrefois, quand ton front hypocrite Se couvrait faussement des couleurs du mérite : Lorsque ta main feignait de faire un grand effort Pour écrire ton seing sous un arrêt de mort : Quand ton esprit brutal, cachant sa véhémence, Pratiquait la justice, exerçait la clémence, Et pour mieux t'affermir en ton autorité, Montrait de la sagesse et de la piété. Mais depuis que tu cours où la fureur te guide, Que tu te rends cruel, ingrat, et parricide, Que tu rôdes la nuit, et que tu tiens à jeu Les titres de voleur et ceux de boutefeu ; Je te hais comme un Monstre abîmé dans le crime ; Et trouve que ta mort est un coup légitime.

Néron

Ah ! C'est trop ! Qu'on la livre aux bourreaux inhumains.

Épicaris

C'est un oeuvre où Néron peut donc mettre les mains.

Néron

Entraînez-la soldats ; vite , et qu'on la déchire.

Épicaris

Possible que ton sort quelque jour sera pire.

Néron

Méchante, on t'apprendra comme il faut discourir.

Épicaris

Tyran, je t'apprendrai que je sais bien mourir.

Néron

Qu'on la fasse mourir du plus cruel supplice.

Épicaris

Rien ne doit t'empêcher de faire ton office.

Néron

Ô le Monstre exécrable, et qu'il est endurci !

Sabine

L'oncle de son amant l'instruit sans doute ainsi, Sénèque a fabriqué cette haine mortelle, C'est un grand artisan.

Néron

Qu'il meurt aussi bien qu'elle.

Sabine

Puisqu'il ne t'a failli que deux fois seulement, Attends de ses projets quelque autre événement : Quoi ? Ferais-tu sitôt par des pensers timides Périr un si grand Maître en l'art des parricides ? Garde bien de choquer ce docte Précepteur : C'est un homme de bien, c'est un si bon flatteur ; N'eût-il que ce talent il ne faut pas qu'il meure.

Néron

Il flattera la Parque avant qu'il soit une heure. Silvanus est passé dans son appartement Pour lui faire en deux mots mon dernier compliment.

Scène 4

Sabine, Centenier, Néron

Sabine

Voici le Centenier, hé bien ?

Centenier

La chose est faite.

Sabine

Quoi ! Nous ne verrons plus cette peste de cour ?

Centenier

Je ne l'ai point laissé qu'il n'ait perdu le jour.

Sabine

Qu'a dit en te voyant cet honneur de Cordoue Que Rome admire tant, que tout le monde loue ?

Centenier

Mes ordres exprimés lui donnant à choisir De tout genre de mort conforme à son désir ; Ce vieillard misérable a montré quelque joie D'y pouvoir arriver par une douce voie, Et déjà présentant comme la chose irait, Il avait préparé tout ce qu'il désirait Sa femme en a senti toute la violence ; Pauline est à ses pieds tomber en défaillance : Et dans les mouvements d'un si sensible ennui A fait tous ses efforts pour mourir devant lui. À peine, en lui parlant, a-t-il pu s'en défendre ; À peine de ses bras a-t-il pu se déprendre : Mais enfin connaissant que l'ordre était pressé, De ce fâcheux obstacle il s'est débarrassé. Nous sommes avec lui passés dans une chambre Où l'air qu'on respirait n'était rien qu'esprit d'ambre ; Ce n'étaient en ce lieu qu'ornement précieux Dont l'éclat magnifique éblouissait les yeux ; Que meubles d'Orient, chefs-d'oeuvre d'une adresse Où l'art débat le prix avecque la richesse ; Que miroirs enrichis et d'extrême grandeur.

Sabine

C'est mourir dans la pompe et dans la bonne odeur.

Centenier

Un vaste bassin d'or, où des eaux odorantes Ornaient de leur parfum mille pierres brillantes, N'y faisait éclater une valeur sans prix Que pour y recevoir son sang et ses esprits. Un de ses affranchis, Ministre de l'étuve, L'a fait asseoir ensuite, à mi-corps dans la cuve ; Et retroussant ses bras au grand éclat du jour, A passé promptement le rasoir à l'entour. Ses amis ont pâli voyant ouvrir ses veines Qui d'une froide humeur étaient à demi pleines ; Mais ce grand Philosophe à mourir disposé, A vu courir son sang d'un esprit reposé. Ne s'est non plus ému durant cette aventure Que si d'un jour de fête il eût vu la peinture. Amis, leur a-t-il dit, ne vous affligez pas ; La vertu vous défend de pleurer mon trépas : Vous n'y trouverez rien d'indigne d'une vie Dont les plus grands du monde ont conçu de l'envie ; Je meurs ; mais c'est sans crime ainsi que sans remords Que du rang des vivants je passe au rang des morts. C'est un certain tribut qu'il faut bien que je rende, La nature le veut, et Néron le commande : Tous deux forment des lois qu'on ne peut violer, Et leurs arrêts sont tels qu'on n'en peut appeler. J'en subis la rigueur sans horreur et sans crainte ; Ma volonté docile embrasse la contrainte. Par la douce faveur d'un sommeil que j'attends Bientôt César et moi serons tous deux contents Lui de s'être défait d'un vieillard inutile, Moi de m'être rendu dans un heureux asile, Où nulle oppression ne se fait endurer Où jamais l'innocent n'a lieu de soupirer, Où pour tout intérêt l'esprit est insensible Et franc de passion, goûte un repos paisible.

Sabine

Il a cru par ces mots se mettre au rang des Dieux.

Néron

Ah ! Laissons-le achever.

Centenier

Alors levant les yeux, Il a dit en poussant sa voix faible et tremblante ; Dans le creux de sa main prenant de l'eau sanglante, Qu'il peine à la jeter en l'air à sa hauteur ; Voici ce que je t'offre ô Dieu libérateur. Dieu, dont le nouveau bruit à mon âme ravie, Dieu, qui n'es rien qu'amour, esprit, lumière et vie, Dieu de l'homme de Tarse, ou je mets mon espoir : Mon âme vient de toi, veuille la recevoir. À peine a-t-il fini cet étrange langage, Qu'une pâleur mortelle a couvert son visage : Il a fermé les yeux d'un mouvement pareil À ceux qu'on voit tomber abattus de sommeil ; Et le voyant saisi d'une glace mortelle, Je suis venu soudain t'en dire la nouvelle.

Sabine

César, à ce récit tu parais tout changé : Qu'as-tu donc, dis-le nous.

Néron

Je ne sais ce que j'ai. Tous mes sens sont troublés, et mon âme inquiète Ne peut plus se remettre en sa première assiette : Je brûle de colère et frissonne d'effroi ; Je forcène, j'enrage, et je ne sais pourquoi Une Érine infernale à mes yeux se présente; Un fantôme sanglant me presse et m'épouvante. Ne vois-je pas venir des bourreaux inhumains Qui tiennent des serpents et des fouets en leurs mains ? Je ne sais qui me tient en cette horreur extrême Que je ne m'abandonne à me perdre moi-même. Qui hâtera ma mort ? Où sont les Conjurés J'y suis mieux résolu qu'ils n'y sont préparés Que celui qui soupire après mes funérailles, Me déchire le sein, me perce les entrailles, Et rende ses souhaits accomplis de tout point.

Sabine

Que veut dire Seigneur.

Néron

Ah ! Ne parle point. Éloigne-toi d'ici ; fuis promptement, Sabine, De peur que ma colère éclate à ta ruine : Ô Ciel ! Qui me veux mal et que je veux braver, Des pièges que tu tends on ne se peut sauver : Tu prépares pour moi quelque éclat de tonnerre, Mais avant, je perdrai la moitié de la terre.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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