Comédie · 1879

La perle

de Théodore Banville

Représentation
≈ 25 min
Distribution
2 femmes, 1 homme
Répliques
103
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Cléopatre F 50 ≈ 13 min 10
Antoine H 44 ≈ 9 min 7
Charmion F 9 ≈ 2 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Perle
Cléopatre absentabsent
Antoine absentabsentabsentabsentabsent
Charmion absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Perle

Scène 1

Cléopatre, Charmion

Cléopatre

Oui, ma reine, un courrier venu de Sicyone Cause là-bas avec le avec la noble empereur.

Cléopatre

Donne Moi le coup de la mort. - Oui, je suis en danger ; C'est le malheur qui vient avec ce messager. Mais Antoine, dis-moi, quel est son attitude ?

Charmion

Il semblait frémissant et plein d'inquiétude.

Cléopatre

Hélas ! - Rappelle-toi bien tout, ma Charmion.

Charmion

Un éclair flamboyait dans ses yeux de lion, -

Cléopatre

Il est proche, l'instant fatal que je redoute !

Charmion

Et le sang furieux gonflait sa lèvre.

Cléopatre

Écoute, Va le trouver. S'il est en proie à son ennui, Si tu vois sur son front la tristesse, dis-lui Que je danse; mais s'il est gai, dis-lui bien vite Que je meurs.

Charmion

Vous cherchez les maux que nul n'évite. Pourquoi le tourmenter ainsi ?

Cléopatre

Va, je sais bien Ce qu'est leur faible amour, et tu n'y comprends rien.

Charmion

Antoine vient.

Cléopatre

Je vais donc voir s'il me résiste, Luit !

Scène 2

Antoine, Cléopatre

Antoine

Ma reine.

Cléopatre

Seigneur, je suis malade et triste.

Antoine

J'ai pris avec douleur la résolution De partir. Le devoir commande.

Cléopatre

Charmion, Aide-moi, je te prie, a sortir. Je succombe.

Antoine

Quoi ma reine, des pleurs dans ces yeux de colombe ! Ah ! Laisse-moi calmer ta peine et ton effroi. Donne-moi cette main.

Cléopatre

Non, reste loin de moi.

Charmion sort.

Antoine

Qu'as-tu donc ?

Scène 3

Cléopatre, Antoine

Cléopatre

Cléopâtre est-elle injuriée Dans leurs lettres? Que dit la femme mariée ? Tu peux partir. Va-t'en comme un coeur soumis. Je voudrais que jamais elle ne t'eût permis De venir. Après tout, qu'emportes-tu ? Ma vie ! Ce n'est rien. Va trouver ta Romaine.

Antoine

Fulvie Est morte.

Cléopatre

Que dis-tu ? Non. Est-ce qu'elle peut Mourir Si ton visage à cette heure s'émeut, C'est pour quelque chagrin léger qu'un souffle emporte!1 Pour Cléopâtre, pour un rien.

Antoine

Fulvie est morte.

Cléopatre

Et tes yeux sont plus secs que le sable vermeil De nos déserts, brûlé par le fauve soleil Ainsi ma mort sera pour toi ce qu'est la sienne. Tu diras « Ce n'est rien. La noire Égyptienne Est morte. » Voilà tout. - Nous aurons eu nos parts De ton amour !

Antoine

Ma reine...

Cléopatre

Adieu, puisque tu pars.

Antoine

Écoute-moi. Laissons tout reproche vulgaire. Si je veux éveiller les clairons de la Guerre, C'est pour toi. Qu'elle hurle à présent sur son char ! Vois, Fulvie et mon frère ont combattu César : Penses-tu qu'il remette au fourreau son épée ? Puis à chaque moment grandit Sextus Pompée : Déjà le voilà près de Rome. On voit, hélas! Ces pirates cruels, Ménécrate et Ménas, Ensanglanter la mer qui sous leurs vaisseaux ploie. Si l'on doit partager le monde, cette proie, J'y veux tailler, du sud jusqu'au septentrion, Des royaumes pour nous et pour Césarion, Et pour nos fils en qui revit ton front céleste. Ptolémée et le doux Alexandre.

Cléopatre

Non, reste. Rome te reprendrait pour toujours, ô mon roi !

Antoine

Crois-tu qu'elle pourrait me garder loin de toi ? Si je te quitte un jour, toi que j'aime et qui m'aimes, C'est pour te rapporter bientôt vingt diadèmes.

Cléopatre

Eh bien, puisqu'il le faut, adieu, presse ton pas. Va-t'en d'un coeur léger ! Ne te retourne pas Quand je maudis le sort pour ce qu'il me dérobe, Car je te retiendrais par un pan de ta robe. Je ne veux plus te voir, ami, qu'à ton retour.

Antoine

Non. Au départ ma lèvre en feu, pâle d'amour, Veut baiser cette main qui tient les sceptres. Cesse Tes rigueurs, mon Isis, ô puissante déesse, Et laisse-moi puiser la vie à ton oeil noir.

Cléopatre

Mon coeur se brise. Antoine, adieu.

Antoine sort.

Antoine

Non. Au revoir.

Scène 4

Cléopatre

Avec une sorte d'extase.

Comme frappée d'une commotion soudaine.

Entre Charmion.

Cléopatre

Il partirait ! Et moi ? Moi, je resterais seule Dans cette affreuse Égypte au sombre front d'aïeule, Où partout nous entoure, ainsi qu'un vaste mur, Le ciel farouche, fait d'un implacable azur ; Où d'un air inquiet, ainsi que des molosses, Veillent d'horribles Dieux et de hideux colosses Ou les vivants sont pleins de déni) et de remords Et se plaignent tout bas à l'oreille des morts ; Ou les globes ailes, les serpents, les balances Ne parlent que de morts aux éternels silences ; Où comme en une tombe au couvercle brûlant Brille l'oeil du soleil, toujours rouge et sanglant ! Ah ! Sans doute avec lui j'aimais l'Égypte noire, la Grèce amie où sont les Dieux d'ivoire Et les myrtes fleuris et les ruisseaux d'argent ! Mais quoi donc ! je verrais son départ outrageant ! Je resterais, moi qui l'adore, abandonnée ! Et cependant à Rome, en moins d'une journée, Octave et Lepidus, ces coeurs bas et rampants, Auraient bientôt fait rire Antoine à mes dépens ; Ils sauraient l'enchaîner au gré de leur envie, Et César lui dirait : « J'ai ma soeur Octavie ! » J'aurais une rivale encor moi dont les fils Règnent, moi que la terre admire comme Isis, Et nomme, sous l'éclair que mon regard lui jette, Délices du soleil et déesse évergète ! Je ne veux pas. Avant que ce sort odieux Accable mon amour, je serai morte. Ô Dieux [!] De jaspe, qui rêvez, sinistres, sur des trônes Célestes éperviers, dont les prunelles jaunes Ont brûlé mon visage avec leurs flammes d'or, Je vous adjure ! Et toi, Reine, déesse Hathor Qui, sans avoir pitié de nos angoisses vaines, Fais courir le désir déchirant dans nos veines, Et toi, Phtha, dieu du feu, brûlez, dévorez-moi ; Mais pour qu'il reste, lui mon héros, lui mon roi, Mettez la volupté vivante en ma ceinture, Et changez, s'il le faut, l'ordre de la nature ! Oui, faites un miracle, et que lui, l'empereur Reste. Puis, s'il le faut, que vouée à l'horreur De supplier, vaincue et seule, je succombe ! Que, vivante, je sois murée en une tombe, Et que là je caresse, en mon fatal dessein, Quelque agile serpent qui me morde le sein ! Mais, ô Dieux, laissez-moi le divin fils d'Hercule ! Dieux terribles, ayez pitié de moi, que brûle De ses traits furieux l'arc enflammé du jour, Et qui pâlis de rage et qui me meurs d'amour ! Mais quel rayon subtil frémit dans ma pensée ? Tout mon être tressaille. Oui, tu m'as exaucée, Hathor, qui m'écoutais dans le b)eu firmament ! Je mourrai, mais tu vas me rendre mon amant.

Scène 5

Cléopatre

À part.

Haut.

Cléopatre

Ah ! c'est toi. Charmion, le seul être qui m'aime! Va dire à l'Empereur. Mais non, j'y vais moi-même. Tu ne saurais pas bien lui parler. Reste ici.

Scène 6

Charmion

Elle regarde Cïéopâtre qui s'éloigne.

Revenant sur le devant de la scène.

Entre Antoine en armure, ayant à son bras Cléopâtre.

Charmion

Et pourtant je l'ai vue aimer César ainsi. Cette reine pareille à l'aurore, et plus brave Qu'un héros, aime et souffre aussi bien qu'une esclave. Ayez donc, pour voter jusques aux cieux profonds, Des chars d'argent et des quadriges de griffons ; Ayez des perles dont les lueurs sont divines, Des robes du pays de Sérique, si fines Qu'elles passeraient dans l'anneau de votre doigt, Et des pourpres trois fois teintes, ainsi que doit En posséder Isis buvez dans une coupe Où Myron et Lysippe ont fait vivre le groupe Des Nymphes ; que les cieux vous regardent marcher, Pour qu'ensuite l'enfant Éros, le fol archer, Vous prenne sans façon dans sa nasse dorée, Tout aussi bien qu'il fait de nous !

Scène 7

Antoine, Cléopatre

Antoine

Reine adorée, Que ne puis-je avec toi demeurer, fût-ce au prix De ma vie

Cléopatre

Eh bien !...

Antoine

Mais j'encourrais ton mépris Si je calmais le fier désir qui m'aiguillonne. Reine, tu m'as aimé baise par la Bellone Vengeresse, couvert de poussière et de sang, Vainqueur, ayant le casque au front, l'épée au flanc ; Et si je rêvais, comme un berger de Sicile, Tu me reprocherais d'avoir été docile, Car le sang tout fumant sied au bras meurtrier Du soldat, comme au front du chanteur le laurier. Quittons-nous donc.

Cléopatre

Eh bien ! Non. S'il faut que tu partes, Je te suis. Nous irons vaincre à nous deux les Parthes. À tes côtés, sans craindre Octave ton rival, Je marcherai, pressant du genou mon cheval, Et j'aurai sur mon front, comme Penthésilée, Le vol éblouissant d'une Chimère ailée

Antoine

En cette guerre, proie offerte au noir danger, Il nous faudra dormir dans les rochers, manger Des racines parfois, et boire ]'eau saumâtre Des lacs. Ce n'est pas là ta place, Cléopâtre, Ma bien-aimée !

Cléopatre

Ainsi, je ne suis bonne a rien, Qu'à porter, demi-nue, un voile aérien ! Mais toi, déjà choisi par le combat vorace, Te voilà rayonnant dans ta rude cuirasse Que presseraient en vain mes bras martyrisés, Et sans honte opposant du fer à mes baisers. Tu sembles Mars lui-même, enflant de son haleine Des clairons, et poussant les guerriers dans la plaine Vers la mêlée affreuse et vers les durs assauts, Ou faisant s'envoler de rapides vaisseaux Loin du tiède rivage où la vague déferle !

Antoine

Et Mars chérit Vénus !

Cléopatre

Mais quelle est cette perle Que je vois briller sur ton armure, et qui luit Comme Phoebe parmi les astres de la nuit ? Rien qu'à voir sa blancheur mon regard s'extasie.

Antoine

Elle est belle, en effet. Aucun roi de l'Asie Ne peut la payer pour l'éclat et la grosseur, On chercherait en vain dans le monde sa soeur. Pourtant si je suis sûr qu'une telle merveille Restera sans rivale et n'a pas sa pareille, Et qu'avec son éclat frissonnant et riant On pourrait acheter les trônes d'Orient, Ce n'est pas pour si peu de chose que j'attache Un prix inestimable à sa splendeur sans tache.

Cléopatre

Quel est donc ce joyau divin ?

Antoine

Quand mon aïeul Bacchus alla jadis conquérir l'Inde, seul Guerrier, mais au bruit des cymbales effrénées Emmenant un troupeau de femmes forcenées Qui, chantant les raisins, livraient aux vents plaintifs Leurs chevelures d'or ceintes de serpents vifs, La déesse du Gange aux îlots bleus, amoureuse Du dieu, lui fit présent de cette perle heureuse, Talisman qui soumet les îlots mélodieux, Et qui fait obéir la Victoire et les Dieux Et la tempête, en vain dans les cieux révoltée.

Cléopatre

Qu'entends-je !

Antoine

Depuis lors elle est toujours restée Dans la famille des Antoine. Mes aïeux Par elle ont toujours vu leurs bras victorieux, Et son charme inconnu, sur tout ce qui respire Nous a fait obtenir la victoire et l'empire. Si quelqu'un me la peut dérober, le destin Lui promet l'Italie et le monde latin. Bien plus, je serais son esclave. Il serait maître De ma volonté, de mon coeur, de tout mon être.

Cléopatre

En vérité ! De tout ton être !

Antoine

Oui, reine.

Cléopatre

Mais Qui le peut ?

Antoine

Qui prendra, si je ne le permets, Cette perte qui vaut l'empire de la terre ?

Cléopatre

Un homme peut aller dans les bois de Cythère ; Là, surprendre Vénus près d'un ruisseau dormant, Et dérober à sa ceinture un diamant De flamme, ou le rubis sanglant, ou ta sardoine, -

Antoine

Mais qui peut arracher sur l'armure d'Antoine, Cette perle qui semble un astre du ciel bleu '1

Cléopatre

Certes. Pour te la prendre il faut, que sais-je ? Un dieu !

Antoine

Si donc un dieu prétend l'avoir, qu'il me le, vole Des hommes ont parfois tenté ce coup frivole ; Mais moi, jusqu'à présent, j'ai tué les voleurs.

Haut, à Antoine.

Cléopatre

Ô Reine secourable, Hathor, qui vois mes pleurs, Viens, Déesse, il est temps que ton oeil me regarde C'est bien, cher seigneur. Puisqu'il en est ainsi, garde Ta perle. Je ne la veux plus.

Antoine

Tu la voulais ?

Antoine, détachant la perle de son armure et la donnant à Cléopâtre.

Cléopatre

Non pas. Que sais-je ? Elle eût dans un de mes palais Brillé comme un soleil, qui de la nuit fatale Sort, en baignant les cieux d'une clarté d'opale, Ou peut-être l'aurais-je attachée à mon doigt ! Mais je ne la veux plus, a présent qu'elle doit Soumettre l'Italie et le Parthe barbare. Car plus que toi je suis de ton bonheur avare. Mais seulement, soumise, et mes yeux sur les tiens, Laisse-moi la tenir et la caresser. Tiens.

À Charmion.

Charmion remplit la coupe et la donne a Cléopâtre, puis elle sort.

Cléopatre

Qu'elle est belle ! De sa blancheur suave éprise, Une lueur frémit dans sa neige et t'irise, Et, tremblante, se mêle à des reflets d'azur. Perle céleste ! Elle a raison de brille sur L'armure d'un héros qui jamais ne recule ! Toi, verse a l'empereur dans la coupe d'Hercule Un vin clair !

Scène 8

Cléopatre, Antoine

Cléopatre

Tu ne m'as jamais quittée encor Sans vider jusqu'au fond cette coupe aux flancs d'or, En invoquant pour moi, devant ton sort courbée, Tes Dieux latins !

Antoine

Ma reine...

Cléopatre

Ah la perle est tombée Dans la coupe ! Elle en fait jaillir des diamants.

Antoine

Eh bien ! Il faut la prendre avec tes doigts charmants.

Cléopatre

Oui.

Antoine

Prends la perle !

Cléopatre

Son reflet qui tremble, attire La clarté. M'aimes-tu ?

Antoine

Sans doute. Mais retire La perle !

Cléopatre

Oui. Béni soit l'instant cher qui mêla Nos destins !

Antoine

Mais la perle enfin, retire-la !

Cléopatre

11 n'est plus temps. Ce vin pourpré comme l'aurore, Qui vient de la Libye, est de flamme il dévore, Brûle tout, et dissout les perles, où le jour A mis ses purs rayons. Tel l'implacable amour, Lorsqu'il s'y précipite avec son flot farouche, Anéantit et brûle en nous tout ce qu'il touche.

Antoine

Quel nuage soudain passe devant mes yeux ? Un trouble me saisit, triste et délicieux ; Je songe, et comme si j'avais bu l'onde noire Du Léthé, vers la nuit je sens fuir ma mémoire.

Élevant la coupe.

Buvant.

Cléopatre

Pour moi, j'avais dans l'âme ainsi qu'un firmament Plein d'astres, et l'orgueil fier du commandement, Des voluptés, des vols d'espérances ailées, Des chimères l'amour les a toutes brûlées ! Maintenant, sous le ciel de ma chute ébloui, Il ne reste plus rien en moi qui ne soit lui ! Antoine, à nos amours Vois, je mêle à mes veines Ta perle. Maintenant, fuyez, ô craintes vaines ! Que m'importe si la Victoire devant nous Glisse et tombe, les reins brisés, sur ses genoux, Ainsi qu'une cavale effrayée et fourbue ; On ne me prendra pas ton âme, je l'ai bue ! Oui, j'ai bu ton ardeur, ta bravoure, ta foi, Ton invincible orgueil qui fait honte à l'effroi, Ton âme enfin, livrée à mon désir avide ! Tu m'appartiens.

Par un mouvement soudain, il arrache la coupe des mains de Cléopâtre.

Antoine

Oui, mais la coupe n'est pas vide

Cléopatre

Oh !

Il boit.

Antoine

Cléopâtre, à nos amours Plus de souci, Car si je t'appartiens, tu m'appartiens aussi.

Cléopatre

Dieux ! Le passé lointain, comme une blanche étoile, S'évanouit. Je sens mon regard qui se voile ; J'ai le coeur inondé de joie, et je me meurs.

Antoine

À présent, défiant le monde et ses rumeurs, Aimons-nous ! Comme au sein des profondes vallées S'embrassent follement deux rivières mêlées, Étant deux, nous serons un seul. Que nous songions Aux combats, tu sauras mener tes légions Au carnage, dans la mêlée affreuse et noire Et caresser le sein meurtri de la Victoire ; Et dans la belle Asie ou sur les bords du Nil Subir la faim, la soif, la misère, l'exil. Mais si tu fuis, laissant incomplète la tâche, -

Cléopatre

Eh bien ?

Antoine

Moi, sur tes pas je fuirai comme un lâche!

Cléopatre

Que dis-tu ? Toi le chef suprême, le vainqueur ! Toi le noble Antoine !

Antoine

Oui, nous n'aurons qu'un seul coeur ! Ou soldat, tout sanglant sur son cheval numide, Faisant voler la mort, ou bien femme timide, Nous serons ce que tu voudras ! mais tous les deux ! Dût s'accomplir mon rêve, oui, ce rêve hideux Qui me fait voir la mer hurlant sous la poursuite D'Octave triomphant, et nos voiles en fuite !

Cléopatre

Non Le sort est pour nous. Je suis forte, ô mon roi ! Mon héros !

Antoine

Meure donc tout ce qui n'est pas toi ! Ta bouche, cette rose amoureuse qui tremble, Ravit mes yeux. Ensemble, ah! dis, toujours ensemble, Vivons, régnons. Le cher parfum de tes cheveux M'enveloppe. Sois ma guerrière si tu veux, Et laissant pour un jour notre chère inertie, Vainqueurs de la Médie et de la Cilicie, Triomphons; puis ici, plus tard, couple indulgent, Partons aux rois du haut d'un tribunal d'argent ! Ou, si tu l'aimes mieux, que chaque jour se noie Dans les fêtes buvons la pourpre de la joie, Et, comme les doux fruits savoureux d'un verger, Cueillons sans fin les jours !

Scène 9

Charmion, Antoine, Cléopatre

Charmion

Seigneur, un messager D'Octave, pour te voir, arrive en toute hâte. Il est là.

Antoine

Maudit soit l'importun qui me gâte Ce bel instant !

Charmion

César, dit-il, est irrité, Et réclame ton prompt retour.

Antoine

En vérité ! Que ce messager-là cherche d'autres auberges. Que nos palais. Ou bien, qu'il soit battu de verges.

Cléopatre

Le pauvre homme C'est trop de cruauté. Battu De verges !

Antoine

Eh bien qu'on le chasse.

Cléopatre

Y penses-tu ? Sachons du moins son nom.

Antoine

Pourquoi faire ? On le nomme : Trop tard !

Cléopatre

Un tel éclat, c'est la brouille avec Rome

Charmion sort.

Antoine

Va, Charmion.

Scène 10

Antoine, Cléopatre

Antoine

Qu'importe Octave? Tout est bien Puisque j'ai Cléopâtre, et le reste n'est rien ! Oublions. Ravis-moi. Parle !

Cléopatre

Que puis-je dire, Quand ce que tu veux, tout mon être le désire ! Pourtant je parlerai, cher seigneur, si ma voix Te plaît.

Antoine

Quand je te vis pour la première fois, C'était sur le Cydnus. Le flot semblait sourire. Tu voguais, étonnant les cieux, sur un navire Dont la poupe était d'or ; le radieux soleil Sur ses voiles de pourpre étincelait vermeil ; Les avirons étaient d'argent, et pleins de joie Tremblaient et frissonnaient les cordages de soie. Toi, couchée à demi sous un pavillon d'or, Et portant les habits de Vénus, mais encor Plus belle que Vénus, et gardant une pose Divine, tu brillais dans tes voiles de rose ! Tu montrais un lien de fleurs pour bracelet ; L'air était embaumé des parfums qu'on brûlait Sur ton vaisseau. Le peuple et moi, nous t'adorâmes. Des lyres par leurs chants guidaient le vol des rames, Et les flûtes mêlaient leurs voix à ce concert. Tout le troupeau charmant qui t'adore et te sert, Nymphes, Divinités, Grâces aux fiers visages, Néréides, faisaient obéir les cordages, Ou de leurs belles mains tenaient le gouvernait, Et de petits Amours agitaient l'éventail, Afin de rafraîchir la reine de Cythère, Vénus, l'enchantement et l'orgueil de la terre !

Cléopatre

Puis Vénus amusa par un festin le dieu Bacchus ; il savoura les vins d'or et de feu, Et les rires alors voltigeaient sur sa bouche, Car, ce jour-là du moins, le conquérant farouche Était dompté.

Charmion entre et parle bas à Ctéopâtre.

Antoine

Je veux retrouver ma Vénus ! Oui, celle que mes yeux virent sur le Cydnus, Et qui, dans une étrange et formidable fête, Me nomma son vainqueur.

Scène 11

Cléopatre, Antoine

Cléopatre

Eh bien la table est prête, Ami, pour un festin pareil à celui-là ! Dans la salle où mon fier caprice amoncela De hauts entassements de colonnes et d'arches, Des escaliers, formés par des milliers de marches De porphyre et de jaspe, où les colosses noirs S'irisent, réfléchis comme par des miroirs ; Des griffons d'or, des sphinx dont l'oeil médite et souffre, – Voyant en haut s'ouvrir le ciel bleu comme un gouffre, Nous aurons tout à coup les éblouissements De plus de feux que n'ont d'astres les firmaments Servis par des enfants d'Asie et par des reines, Nous mangerons les paons et la chair des murènes, Les sangliers rôtis et pleins d'oiseaux vivants ; Nous aurons des bouffons alertes et savants, Et, buvant le Massique aux divines brûlures, Nous essuierons nos mains avec des chevelures. Des danseuses, en leur délire agile et prompt, Poseront en passant leurs lèvres sur ton front : Le tympanon railleur, la sambuque, le sistre Empliront de leur bruit la nuit bleue et sinistre ; Comme sur le Cydnus, je parerai mes bras Avec des bracelets de roses tu verras Celle dont la prunelle en ton regard se plonge, Attentive, épiant ton désir, comme en songe, Et nous rirons, pareils aux Dieux olympiens, Car je suis ton esclave et ta maîtresse.

Antoine

Viens !

Scène 12

Charmion

Charmion

Voilà comment on perd les trônes. Une femme Vient, et change le sort de Rome et de Pergame. Et celui qui, faisant frémir les ailerons Des Victoires, enflait jadis les durs clairons, Est pareil. au tremblant agneau que mène un pâtre. Mais au prix de tenir en ses bras Cléopâtre, Qui ne voudrait tomber d'une telle hauteur ? Dites ! - Et pardonnez les fautes de l'auteur.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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