La Pomme
Scène 1
Mercure
Imitant diverses voix de femmes auxquelles il répond à mesure qu'elles lui parlent.
Au public.
Après une pause.
Imitant le ton qu'il prend pour s'acquitter d'un message.
D'une voix plus douce, et comme s'acquittant d'un autre message.
Tirant la pomme du filet où elle est contenue.
Avec indignation.
Avec résolution.
Avec fatuité.
il va cacher le tUet qui contient la pomme derrière un grand vase placé sur un piédestal, qui pour quelques instants Je dérobera lui-même aux yeux de Vénus. Elle entre, atanguie par l'ennui imptatablé d'un jour d'été et de l'heure de midi;
Mercure
J'y suis enfin ! - Voilà Cythère, et la maison. Où demeure Cypris dans la belle saison. Oh ! Je suis las ! Mes pieds devancent les gazelles, Et quand je ne cours pas, il faut voler. Mes ailes N'en peuvent plus. Mon sort me devient odieux. Quel état que celui de messager des dieux ! Paresseux et gourmand, ce serait mon affaire De bien manger, de bien dormir, de ne rien faire Et d'économiser mon travail et mes pas. Chansons ! Je ne dors pas et je ne mange pas ! Si je veux sommeiller sous la nuée obscure, Mille voix aussitôt m'appellent : - Ho Mercure ! Hein ? Mercure par ci ! Quoi ? Mercure par-là ! En haut ! En bas ! Partout ! Las ou non, me voilà. Oui, quoi que dieu pasteur, prince et conducteur d'âmes, C'est moi qui fais encor les courses de ces dames. Celle-ci veut sa flûte et l'autre son tambour ! Et ce n'est rien auprès des messages d'amour ! À travers les grands cieux je vais de porte en porte, Et je les porte. J'en rougis. Mais je les porte « Cher seigneur, ce jasmin vient de qui tu sais bien. Bon espoir. Et surtout pas un mot. N'en dis rien. Ma Nymphe, Jupiter de là-haut te fait signe. Sois heureuse. Il viendra dans son habit de cygne.» En ce moment encor je vais porter ceci : Une pomme. Tout près. Rien qu'à Sparte ! Merci, À Sparte ! Oui, Jupiter l'envoie. « À la plus belle ! » C'est-à-dire à la Reine, hier encor rebelle, Qui, ce matin. Léda trouva ce damoiseau Plus tendre, j'imagine, en figure d'oiseau ! Donc, j'arrivais à peine, il faut que je reparte. Il faut porter la pomme à la Reine de Sparte! Ô misère ! Je vis dans un monde enchanté Où toute forêt cache une divinité, Où la naïade rit dans chaque source pure, Où la dryade jette au vent sa chevelure, Où les Nymphes en choeur sur le mont escarpé Mènent leur danse agile, et toujours occupé À conter de la part des Dieux le même conte, Je n'ai pas le temps d'être amoureux pour mon compte ! Eh bien ! Si ! Le coureur se révolte. Je suis Amoureux fou. D'Hébé. Mais plus je la poursuis, Plus elle fuit, ou bien elle m'envoie à droite, À gauche, sans repos. Oui, cette Nymphe adroite Me fait trotter, courir, Dieux ! – Pourquoi suis-je ici, À Cythère ? Le fait doit vous être éclairci. Mais, quand je l'aurai dit, comme l'on va se rire De ma crédulité ! Je viens, c'est du délire ! Dans le frivole espoir... d'un rien, d'un rendez-vous Avec Hébé, je viens. mais quoi ! Nous sommes tous Plus ou moins fous, je viens... dérober la ceinture De Vénus ! Ô l'étrange et l'absurde aventure ! On peut voler un astre au ciel, on peut vouloir Faire taire une femme ou rendre un cygne noir ; Emprisonner la mer d'azur dans la corbeille D'une nymphe, ou bien suivre en courant une abeille, On le peut ; mais voler cette ceinture, non ! Or, voici l'incident qui se produit : Junon Cherche à reconquérir son époux infidèle, Qui depuis trop longtemps fait le cygne loin d'elle ! Mais pour mener à bien cet honnête roman, Il lui faut, (dit Hébé,) le divin talisman Auquel rien ne résiste, en un mot, la ceinture Dont Cypris elle-même enchante la nature ! Sans doute, on lui dirait en vain : « Prête-nous la ! » Cypris ne prête plus cette ceinture-là. Mais si je puis l'avoir par force ou par adresse, Hébé, si dévouée à sa bonne maîtresse, Me promet que mes voeux, jusqu'à présent déçus, Se pourront voir. Je dois me taire là-dessus ! Même, tout est prévu ! Si Junon d'aventure Réussit sans avoir besoin de la ceinture, La promesse d'Hébé tient encore, et je suis Averti, car Junon, dont on sait les ennuis, A pour premier souci, lorsque Jupiter l'aime, De l'annoncer au monde, en faisant elle-même Parler la foudre avec un accent souverain. La foudre gronde alors au front du ciel serein, Rajeunissant la terre et la vague profonde, Et le bonheur d'un Dieu fait le bonheur du monde. Traduire ainsi : « Junon fait bon ménage au ciel, » C'est un bizarre emploi du style officiel ! Enfin, quoi qu'il en soit, je courtise et j'adore Hébé, si gracieuse à porter son amphore. Ce qu'elle veut de moi, je l'aurai ! Fort bien. Mais Par quel moyen ? Par quel artifice ? Jamais, Fût-ce pour un instant, Cypris aux bras de neige Ne quitte la ceinture. À moins... À moins... Que sais-je ? Je séduirai Cypris ! Pourquoi pas ? J'ai la dent Blanche, la chevelure épaisse et l'oeil ardent ; Et Cypris, une fois conquise, me procure Le bonheur d'attendrir ma belle. Heureux Mercure ! Vénus! J'entends son pas rapide et triomphant. Serrons ma pomme. Chut !
Scène 2
Cléopatre, Mercure
Prenant son miroir. Avec une moue enfantine.
Après s'être regardée.
Au miroir.
Elle va pour jeter son miroir mais elle n'achève pas le geste et se regarde de nouveau.
Avec accablement.
Cléopatre
Que l'air est étouffant ! Toujours le même ciel et ses saphirs moroses ! Toujours le même azur ! Toujours les mêmes roses! Oh ! que ne suis-je, ainsi que Diane, parmi Les chasseresses, dans le grand bois endormi Qu'éveillent tout à coup, par les rouges aurores, Les aboiements des chiens et les grands cris sonores ! Je sens devant mes yeux flotter une vapeur De feu. Viens, toi, miroir. Je suis à faire peur. Va-t-en. Cette coiffure est laide. Oh ! Je m'ennuie. Ne tombera-t-il pas quelques gouttes de pluie !
Regardant Vénus avec convoitise.
Haut.
Mercure
Elle s'ennuie. Elle est maussade. Elle veut voir La nuée en courroux sur la terre pleuvoir. Elle a ses nerfs ! J'arrive à l'instant favorable. Produisons-nous. Allons. C'est qu'elle est adorable ! Salut, belle Cypris.
Cléopatre
Bonjour. De quelle part Viens-tu?
Mercure
De quelle part ! De la mienne.
Cléopatre
Il est tard. Adieu, Seigneur Mercure. Il faut que je me pare Pour le festin des Dieux.
Mercure
Ne sois pas si barbare. Demeure.
Cléopatre
Que veux-tu me dire ?
Mercure
Les beaux yeux Tel est l'éblouissant rayonnement des cieux, Lorsque le dieu Soleil y guide son quadrige À travers des chemins de perles ! Mais, que dis-je ! L'azur délicieux, dont l'astre d'or s'éprend, Ne vaut pas tes regards !
Cléopatre
Tiens ! Qu'est-ce qui te prend ? Je ne t'ai jamais vu comme cela.
Mercure
Tes vagues Prunelles ont gardé la profondeur des vagues Que sur l'immensité des mers tu contemplais, Le jour où tu naquis !
Cléopatre
Parle encor. Tu me plais.
Haut.
Mercure
J'en étais sûr! Tu viens, et la terre est en fête !
Cléopatre
Comment donc ! On dirait que te voilà poète !
Mercure
Oui, je le suis. Pour toi ! Le rhythme, oiseau charmant, Entre dans mon esprit avec l'enchantement Que ta présence donne à l'univers physique, Et tout en moi devient harmonie et musique !
Cléopatre
Oui vraiment, c'est parler comme un faiseur de vers !
Mercure
C'est que j'aime !
Cléopatre
Crois-moi, les lauriers sont trop verts. Abandonne l'emploi de poète lyrique ; L'honneur en est douteux et le gain chimérique. Le génie est un gueux pensif qui meurt de faim.
Mercure
Quoi ! Tant d'amour...
Cléopatre
Soyons sérieux, à la fin. La plus courte folie est, dit-on, la meilleure. Je m'ennuyais, tu m'as distraite. À la bonne heure. Tu te diras le reste à toi-même, en marchant. Quel est ton état ? Dieu des marchands ? Sois marchand. À quoi sert un courrier, s'il ne court ? Prends tes ailes À ton cou. Fais ménage avec les hirondelles.
Mercure
Mais ,je brûle!
Cléopatre
Traverse un nuage, et ce feu Va s'éteindre.
Mercure
Inhumaine !
Avec ennui.
Cléopatre
Oh ! Je t'en prie. Adieu. Quand chacun en fadeurs près de moi s'évertue, Hélas ! J'aimerais mieux, je crois, être battue. M'assassiner ainsi, c'est une trahison, Un meurtre, et ce n'est pas vraiment une raison, Si ces faibles attraits m'ont valu quelque gloire, Pour m'en punir toujours d'une façon si noire !
Silence de Vénus. Insistant.
Mercure
Je pars donc. Je m'en vais.
Cléopatre
Bon !
Mercure, se disposant à partir, va prendre à la place où il l'a caché le filet qui contient la pomme, et s'assure qu'il est solidement fermé.
Mercure
Je suis mal tombé. Je n'irai pas ce soir au rendez-vous d'Hébé. Battu partout ! Deux coeurs du même coup rebelles ! Je reste sans amour et seul entre deux belles ! Partons. Allons porter la pomme aux blanches dents De Léda.
Cléopatre
Qu'est ceci ?
Mercure
Rien.
Cléopatre
Qu'as-tu là dedans, Mercure ?
Mercure
Là-dedans ?
Cléopatre
Dis-le-moi.
Mercure
Rien, te dis-je.
Cléopatre
Si.
Mercure
Que t'importe ?
Cléopatre
Enfin, dis-le-moi, je l'exige.
Mercure
Tout de bon ?
Cléopatre
Je le veux.
Mercure
Et moi non. À mon tour D'être méchant.
Cléopatre
C'est pour la jeune Iris ?
Mercure
Non.
Cléopatre
Pour Phébus le Blond ?
Mercure
Non.
Cléopatre
Pour Mars ?
Mercure
Non.
Cléopatre
Pour Terpsichore ?
Mercure
Non.
Cléopatre
Dis-moi ce que c'est !
Mercure
Rien du tout.
Cléopatre
Mais encore ?
Cléopatre
Je ne t'écoute plus. Autant je t'admirai, Autant mon juste orgueil se doit...
Cléopatre
Je t'aimerai ! Dis-le.
Mercure
Belle promesse, et vraie, et sérieuse !
Cléopatre
Tu le diras, ou bien.
Haut.
Mercure
Tiens! tiens! tiens! Curieuse! Elle est prise. L'objet qu'enferme ce réseau Ne vaut pas, à bien dire, une plume d'oiseau Qui s'en va dans la brume avec le vent d'orage ; Pourtant,'je ne puis pas te l'offrir, dont j'enrage ! Et j'aime mieux m'enfuir au ciel aérien Que d'oser, par malheur, te refuser - ce rien !
Cléopatre
Montre-le moi, - ce rien !
Mercure
À quoi bon ?
Cléopatre
Je t'en prie.
Mercure
Je ne puis.
Cléopatre
J'ai regret de ma coquetterie.
Mercure
Cruelle !
Cléopatre
On pense oui souvent, lorsqu'on dit non.
À part.
Mercure
C'est un fruit inconnu que j'apporte à Junon. Bien menti !
Cléopatre
Le beau fruit ! Quel parfum ! On le nomme ?
Mercure
Il n'importe.
Cléopatre
Dis-moi son nom !
Mercure
C'est une pomme.
Cléopatre
Le joli fruit ! Le nom charmant ! Donne-la-moi, Ami !
Mercure
Si je veux pour jamais fâcher le roi De l'Olympe, ce Dieu qui jamais ne diffère À nous punir, je n'ai pas autre chose à faire. Il saurait se venger par quelque affreux tourment !
Mercure fait un geste de dénégation.
Cléopatre
Eh bien, prête-la-moi. Pour un petit moment ! Permets du moins que seule, à mon aise, j'admire Sa couleur de rubis et son parfum de myrrhe.
Mercure
Oh ! Comme devant toi mon amour ébloui Est faible !
Cléopatre
N'est-ce pas que tu veux bien ? Dis : oui !
À part, tandis que Vénus suit ses mouvements d'un regard inquiet.
Mercure
Je vais y réfléchir. En ses mains ? Pourquoi pas ? Toute femme se nomme Fragilité ! Vénus peut faiblir, et partant... - C'est dit ! Je la lui laisse ! Et Léda qui m'attend Près de l'Eurotas ! – Bah ! Dans les grands cieux limpides On va vite. Il fait beau, mes ailes sont rapides, J'ai le temps de parer a tout événement !
Cléopatre
Eh bien !
Mercure
Pour un moment, n'est-ce pas ? Justement J'aurais certain message à porter, j'imagine, Près d'ici.
Cléopatre
Quel bonheur !
Mercure
Oui, dans l'île d Égine. Mais, si je te prêtais ce fruit, a mon retour Me le rendrais-tu ?
Cléopatre
Bon Mercure ! Tant d'amour !
Mercure
Tu me tromperais !
Cléopatre
Non.
Mercure
Je le vois.
Cléopatre
Oh ! Mercure !
Mercure
Tu m'as si mal reçu !
Cléopatre
C'est vrai. Mais je te jure...
Mercure
Par quoi ?
Cléopatre
Par !... Quel serment te faut-il ?
Mercure
Le phénix. Des serments.
Cléopatre
Le Styx ?
Mercure
Oui. - Jure.
Cléopatre
Soit. - Par le Styx !
Mercure
Jure qu'à mon retour...
Cléopatre
Oui !
Mercure
Tu rendras la pomme.
À part.
Haut et voulant prendre la pomme.
Cléopatre
Et bien, par l'eau du Styx... je le jure. Il m'assomme. Donne.
Mercure
Songe que seul je puis te relever De ton serment !
Cléopatre
Sans doute. Ai-je l'air de rêver ? Je sais ce que je dois à ma noble origine !
Mercure
Alors, c'est dit.
Cléopatre
Va-t'en vite à l'île d Égine.
Mercure
J'y vais.
Cléopatre
Qu'elle est jolie ! Elle a le teint vermeil. On voit que le baiser amoureux du soleil L'a caressée.
Mercure
Adieu, belle Vénus.
Cléopatre
Mercure, Adieu.
Mercure
Vénus, Hébé, la pomme, la ceinture, Tout marche bien. Je puis gaîment prendre mon vol. Vive Mercure, dieu de l'adresse. et du vol !
Scène 3
Cléopatre
Respirant et flairant la pomme.
Rêvant.
Approchant la pomme de ses lèvres.
Retirant vivement la pomme.
Avec un long soupir.
Approchant encore la pomme de ses lèvres.
La retirant.
Avec dépit.
Parlant a ta pomme.
Comme involontairement, elle donne un coup de dent et mord la pomme. Lui parlant.
Avec une philosophie résignée.
Mordant la pomme à belles dents.
Elle mange la pomme. Comme frappée d'une idée subite.
Se rassurant tout de suite.
S'asseyant sur le lit de repos.
Cléopatre
Il nous laisse à la fin ! - Viens que je te regarde, Pomme rose ! Qu'elle est gracieuse et mignarde ! Les corolles en feu dont le nom m'est si cher Éblouissent moins qu'elle. On dirait que sa chair Est vivante, et sa peau rougissante et dorée Frémit à mon contact, comme une fleur pourprée. Suave et délicat parfum ! Si pénétrant Qu'il me trouble, et je crois sentir, en respirant Cette mystérieuse haleine avec délice, Que sa verte fraîcheur dans mes veines se glisse. Une pomme. Quel goût peut-elle avoir ? Je puis Le savoir tout a fait. Je n'ai qu'à mordre. Et puis Après ? Ce serait mal, car j'ai juré. Mais comme Cela doit être bon de manger une pomme ! Si je veux... Non, c'est mal. Éteins-toi, mon désir, Meurs ! Si vous m'épiez, brise, tremblant zéphyr, Vous voyez que je suis sage et que je retire Mes lèvres de ce fruit caressant qui m'attire ! Vraiment, cette Junon est heureuse. Elle n'a Qu'à parler ! On irait jusqu'au fond de l'Etna Pour chercher ce que veut son caprice farouche. Douce pomme ! On dirait qu'elle baise ma bouche ! Tu me tentes ! Tu viens mêler ton souffle au mien, Charmeresse ! Va-t-en. Je ne veux pas. Eh bien, Folle ! Tant pis. Le mal est fait. Il ne m'en coûte Pas plus d'en finir. Non. Je veux la manger toute. Ma foi ! Junon verra son espoir envolé ! Je m'en moque. Oh ! C'est bon ! Bon comme un fruit volé ! C'est bon comme un tour fait à Junon ! Que dirai-je À Mercure ? Après tout, il me tendait un piège ! Chacun te loue avec raison d'être éloquent Et beau diseur ; mais il est Dieu, par conséquent Homme, par conséquent... Imbécile ! Bonne âme Si l'on veut, mais sot. Moi, je suis doublement femme, À tout le moins ! Les gens du sexe fort sont nés Pour être des pantins qu'on mené par le nez. Et je m'efforcerais à chercher que lui dire ? Des raisons ? J'ai mes yeux. Des mots ? J'ai mon sourire !
Scène 4
Mercure, Cléopatre
Regardant Vénus, toujours absorbée dans ses réflexions.
Mercure
Vénus est là ! Ses yeux semblent irrésolus. A-t-elle encore la pomme, ou ne l'a-t-elle plus ? Voilà la question !
Apercevant Mercure.
Haut à Mercure d'un ton gracieux.
Cléopatre
Je me fais une fête De tromper ce trompeur. C'est une affaire faite. Ah ! Le voici ! Déjà de retour ?
Mercure
Oui.
Cléopatre
Sais-tu À quoi je pensais, là, dans ce réduit vêtu D'ombre, où j'entends parler mon coeur que nul n'écoute? À ce que tu m'as dit tantôt. C'était sans doute Par passe-temps !
Mercure
Non pas !
Cléopatre
Ce langage discret Et tendre de l'amour est si doux qu'on voudrait Y croire !
Mercure
Ô bonheur !
Cléopatre
Mais le moyen ? Je suppose Que lorsqu'Iris te parle avec sa bouche rose, Tu lui fais comme à moi tous ces contes en l'air !
Mercure
Que puissent à la fois le tonnerre et l'éclair Descendre sur mon front si j'ai cette pensée !
Cléopatre
Sans doute, bien souvent, du tumulte lassée, On aimerait, fuyant le rire de nos soeurs, A s'endormir parmi les sereines douceurs D'une amitié fidèle, ainsi que dans un songe ! Mais, à qui se fier ?
Mercure
À moi !
Cléopatre
Tout est mensonge. On ne voit pas les coeurs !
Mercure
Le mien est plein de toi.
Cléopatre
Eh bien, un jour, plus tard, ce n'est pas sans effroi Que chez nous la fierté mourante s'humilie, Tu me reparleras, quoique ce soit folie....
Mercure
De mon amour ?
Cléopatre
Je n'y crois pas.
Mercure
Oh !
Cléopatre
Mais il est Tel mensonge parfois dont la grâce nous plaît Plus que la vérité !
Mercure
Laisse que je te jure...
Montrant la fontaine jaillissante.
Tendrement.
Cléopatre
Rien. Au bruit de cette onde heureuse qui murmure, J'y veux rêver tout bas, seule sous le ciel bleu, Sans que rien ne se mêle à ma pensée. Adieu.
Haut.
Mercure
Adieu, tout bonnement, sans plus d'affaire ! En somme Tout ce phébus tondait à m'esquiver la pomme ! Nous verrons. Laisse-moi baiser ces petits doigts De lys !
Cléopatre
Mercure, non! Je ne sais si je dois.
Mercure
Tu le dois.
Cléopatre
Non. Plus tard. Ma beauté qu'on renomme Redoute son vainqueur !
Tendant sa main.
Mercure
C'est juste. Alors, Ma pomme.
Cléopatre
Hein ? Quoi !
Cléopatre
On ne m'aima Jamais plus tendrement, pourtant je tremble.
Mercure
Ma Pomme !
Cléopatre
Tu sais, ami, le jour qu'on nous délaisse, C'est nous, nous qui pleurons un moment de faiblesse ! Quitte-moi. J'ai besoin du calme bienfaisant. Un jour, quand je serai plus forte qu'à présent, Nous nous retrouverons tous deux assis là !
Tendant la main.
Mercure
Comme Nous y voici. Rends-moi ma pomme.
Cléopatre
Quelle pomme ?
Tendant la main.
Mercure
La pomme qu'admiraient tes regards curieux, Ce matin ! Rends-la moi.
Cléopatre
Quoi ! C'est donc sérieux ! Ce joujou, cette - pomme, oui, je l'ai souhaitée, Ayant cru que, par jeu, tu l'avais apportée Comme un amusement, pour divertir mon fils Aux cheveux d'or, qui rit là-bas parmi les lys ! Puisque c'est sérieux.
Mercure
Très sérieux.
Haut, d'une voix très caressante.
Cléopatre
Que dire ? Puisque tes beaux serments, ton amour, ton délire, Tout ce que tu voulais, tout ce que je rêvais Te laisse du loisir pour la pomme...
Mercure
Oh !
Cléopatre
Je vais La chercher.
Haut.
Mercure
Tout de bon ! Elle va me la rendre ? Mais ce n'est pas mon compte ! Attends...
Cléopatre
Que sert d'attendre ? Tu reprendras ce qui t'est dû, mais, en retour, Ne me viens plus après parler de ton amour.
Mercure
Si je...
Cléopatre
Tout est fini. Tu quitteras Cythère.
Par hasard, il baisse les yeux vers la terre, et aperçoit tout à coup les pépins de la pomme que Vénus y a jetés. Avec la joie du triomphe.
Haut, d'un ton patelin.
Mercure
Vaincu ! Dieu ! Ces pépins qu'elle a jetés à terre ! Elle a croqué la pomme ! Oh ! Cypris, n'y va pas. C'est inutile.
Cléopatre
Mais...
Mercure
Épargne-toi des pas Superflus.
Cléopatre
Je veux voir où l'on aura pu mettre Cette pomme !
Mercure
Voilà qui pourra te permettre De ne pas la chercher dans l'herbe, - ou sous les pins !
Cléopatre
Ah !
Mercure
Vois-tu ?
Cléopatre
Qu'est cela ?
Mercure
Les pépins.
Cléopatre
Les pépins ?
Mercure
Eux-mêmes. Si la pomme à Junon adjugée Ne se trouve pas, c'est...
Cléopatre
C'est ?...
Mercure
Que tu t'as mangée !
Cléopatre
Eh bien ?
Mercure
Comment ? Eh bien ! - Sais-tu que pour avoir Devant tes yeux de flamme oublié mon devoir, Je puis être exilé dès demain, dans des sites Fort tristes, par delà l'univers, chez les Scythes ! Il se peut que, malgré mes soupirs éloquents, Je sois, comme Vulcain, jeté sous des volcans, Ou que, m'assimilant à Phébus, on m'admette À garder les moutons comme lui, chez Admète !
Cléopatre
Pauvre Mercure !
Mercure
Oui, pauvre Mercure ! - Mais Aussi, pauvre Vénus Écoute, je t'aimais, C'est vrai; mais ne crois pas que, seul, sous des cieux mornes Je m'exile. Après tout, la clémence a des bornes.
Cléopatre
Comment ?
Mercure
C'est assez clair. Tu m'as fait un serment Terrible, par le Styx, et nécessairement Tu prendras la moitié du châtiment. Embrasse Ton fils, il en est temps.
Cléopatre
Non, grâce!
Mercure
Pas de grâce. Ah ! Tu manges ainsi nos pommes ! Tu me fais Exiler pour payer le prix de tes forfaits, Et tu crois que je vais partir avec ma flûte, Calme et gai, sans vouloir t'entraîner dans ma chute : La Scythie, où les froids sont fort invétérés, Est un pays aimable, et vous en tâterez.
Cléopatre
Grâce !
Mercure
Non pas, Vénus. Ta gloire aussi s'efface ! Je veux être berger! Soit. Mais que l'on te fasse Bergère ! Ces joyaux, dont le ciel est jaloux, Tu ne les auras plus ! Ni ces parfums si doux Que les Grâces versaient sur tes robes hautaines !
Cléopatre
Ô Dieux !
Mercure
Tu laveras tes bras dans les fontaines !
Cléopatre
Dans les fontaines ! De l'eau pure !
Mercure
Et si tu veux Qu'on célèbre ton front de reine ou tes cheveux, Des bouviers mal lèches, que le désert façonne, Te diront ces douceurs !
Cléopatre
Des bouviers ! Je frissonne.
Regardant Vénus à la dérobée.
Haut, à Vénus.
Mercure
Je te tiens dans ma main, Déesse au front charmant ! Et, pour te racheter de ton fatal serment, Cypris, tu ne peux me refuser la ceinture. Mais quoi ! Fi de si plats moyens ! Quelle imposture Piteuse ! - Qui sera de sa gloire jaloux Si ce n'est moi, le roi superbe des filous, Qui sus dérober, fier de ma divine essence, Les troupeaux d'Apollon, le jour de ma naissance ! Sois noble, ô mon génie, et laissons en ce lieu Le souvenir d'un vol qui soit digne d'un Dieu ! Elle est charmante avec cette petite moue ! - À présent, c'est ton coeur, Cypris, que je te joue ! Tu garderas ta place au choeur olympien. Je te rends ton serment. Je ne veux rien.
Cléopatre
Rien !
Mercure
Rien.
Cléopatre
Tu m'étonnes !
Mercure
Je vais t'étonner plus encore ! Tu m'as trompé, tu m'as exilé ; je t'adore Et te bénis ! Cypris, croiras-tu désormais À la sincérité de mes paroles ?
Cléopatre
Mais L'inflexible courroux de Jupiter ?
Mercure
Qu'importe Si le palais sacré ferme sur moi sa porte Et si je ne vois plus les demeures des Dieux ! Je le subirai seul, ce courroux odieux, Et pour moi, pauvre fou qui t'adore et qui t'aime, Si tu ne me hais plus, l'exil c'est le ciel même !
Cléopatre
On ne te connaît pas !
Mercure
Non. Mais toi, maintenant, Tu me connais!
Cléopatre
Les Dieux loin du ciel rayonnant Vont t'exiler ! Tu pars chargé de leur disgrâce ! Mais moi, je ne suis pas de celles qu'on surpasse En générosité. Que ton front abattu Se relève ! Tu dois fuir l'Olympe ! Veux-tu Ma Cypre bien-aimée, et ces villes d'où monte Vers moi l'encens ? Paphos, Idalie, Amathonte ? Dis, veux-tu Salamine, enchantement des deux ?
Mercure
Je voudrais, je l'avoue, un bien plus précieux Que Paphos, Amathonte, et même Salamine !
Cléopatre
Ces joyaux, que le feu des rubis illumine, Plus brillants que jamais aux cieux n'étincela Le matin, les veux-tu ?
Mercure
Non. Ce n'est pas cela Que je voudrais.
Cléopatre
Veux-tu ces agrafes ? Ces boucles De saphirs ? Ces colliers où de mille escarboucles Frémit l'éclair, qui met l'univers sous ma loi ?
Mercure
Non. Je veux plus encor !
Cléopatre
Veux-tu... Que sais-je, moi ! Ma ceinture !
Mercure
Ah !
Cléopatre
C'est donc cela ?
Mercure
Non. Ta ceinture ? Quelle folie !
Haut.
Cléopatre
Il n'en veut pas! Prends-la, Mercure. Tiens. Prends-la pour charmer l'ennui de ton exil.
Mercure
À quoi bon ? Qu'en ferais-je ?
Haut.
Lui mettant la ceinture dans la main.
Cléopatre
Au fait, qu'en ferait-il ? Si. Prends-La. Je le veux. Accepte-la, te dis-je.
Mercure
Cette ceinture émue et vivante, ô prodige ! Tu me l'offres, à moi, Cypris ! En vérité J'en rougis ! Dieu connu pour mon austérité, D'un oeil indifférent et sec je la regarde, Mais, puisque tu le veux, chère âme, je la garde !
Cléopatre
Ma ceinture !
Mercure
Les feux dont elle m'enflamma Brûleront à jamais cette poitrine !
Cléopatre
Ma Ceinture !
Mercure
Là, jusqu'à l'éternité future, Fidèle ami, je la garderai.
Cléopatre
Ma ceinture !
Mercure
En elle je pourrai revoir ta lèvre en fleur Et tes beaux cheveux d'or !
Un coup de tonnerre retentit, Vénus et Mercure se séparent vivement et gardent un moment le silence.
Cléopatre
Ma ceinture ! Au voleur ! Tiens ! Jupiter m'entend. C'est un coup de tonnerre.
Haut.
Mercure
Non. Hébé m'avertit. Le maître débonnaire A fait sa paix. Le cygne a réparé ses torts. Donc, je n'ai plus besoin de la ceinture. Alors Soyons grand. Ô Vénus, je t'éprouvais. Cette arme Céleste, la ceinture où dort le divin charme, Objet de tes regrets, dont les feux enivrants Embrasent la nature...
Cléopatre
Eh bien ?
Mercure
Je te la rends !
Cléopatre
Encore !
Mercure
Encor, Cypris !
Cléopatre
À cause du tonnerre, Traître Tu vois qu'avec sa justice ordinaire Le maître t'y contraint. Ne fais pas l'étonné.
Mercure
Tu te trompes. Là-haut Jupiter a tonné Pour réclamer sa pomme. En cette conjecture, Je pouvais, en offrant à Junon ta ceinture, Désarmer sa colère avec ce riche don, Mais il ne me plaît pas d'obtenir mon pardon !
Cléopatre
Quoi !
Mercure
Règne. Sois heureuse en ce riant asile. Moi, je cherche la brume et l'oubli. Je m'exile.
Cléopatre
Pourquoi donc ?
Mercure
Mon malheur n'est rien, mais tu l'accrois En ne voulant pas croire à mon amour !
Cléopatre
J'y crois !
Mercure
Vrai ?
Cléopatre
Vrai, Mercure.
Avec l'accent de l'amour vrai.
Mercure
Hé ! Bien ! Non ! Ce trait me désarme. Je veux te dire tout. Je vivais sous le charme D'Hébé. Mes voeux, mes pleurs, mes récits, mes tourments, Rien n'était vrai. Depuis ce matin, je te mens Comme un soleil d'avril ! Je te volais, parjure, Ta pitié douce, après t'avoir pris ta ceinture. C'est assez de mensonge et de vol en un jour, Cypris, Je ne veux pas te voler ton amour !
Cléopatre
Allons, tu mens encor!
Mercure
Moi ?
Elle donne à Mercure un soufflet amical.
Cléopatre
Dans ce moment même. Tu mentais ce matin en me disant « Je t'aime. » Mais l'amour invisible est toujours sur tes pas, Et tu mens en disant que tu ne m'aimes pas ! Innocent ! Mieux que toi j'ai vu sous tes paroles Tout ce que tu pensais. Qui te dit que tu voles Ce que je donne ? Vois !
Mercure
Ta lèvre me sourit ! Tu pardonnes !
Cléopatre
Vénus aime les gens d'esprit.
Mercure
Ma reine ! Ma Déesse !
Cléopatre
Oui, mon coeur te pardonne Sans peine. Et puis...
Mercure
Et puis ?...
Mettant un doigt sur les lèvres.
Cléopatre
La pomme était si bonne Chut !
Tirant de sa tunique et montrant à Vénus une pomme tout à faitsemblable à celle qu'on a déjà vue.
Mercure
Chut ! Et celle-ci, Déesse aux beaux cheveux, La veux-tu ?
Cléopatre
Voyez-vous ! Le fourbe en avait deux !
Mercure
Non.
Cléopatre
Comment, non !
Mercure
J'en suis allé cueillir une autre Par prudence, tandis que tu croquais la nôtre. Elle est plus belle et plus appétissante encor, Elle a l'odeur de l'ambre et la couleur de l'or. Tiens, prends.
Cléopatre
Non. Cette-ci ne me fait plus envie.
Mercure
Et l'autre plaisait tant a ta lèvre ravie.
Cléopatre
C'est vrai. Je l'ai croquée avec tant de plaisir ! Qui lui donnait ce charme irritant ?
Au public.
Mercure
Le désir ! Vous, ne dédaignez pas une chanson frivole ! Ce conte, plus léger que la brise qui vole, Est vrai comme la vie et comme nos amours. Car, tant que mûriront les fruits vermeils, toujours La femme y voudra mordre, et, tous tant que nous sommes, Nous aimerons toujours les mangeuses de pommes !