La Petite Princesse
Céline, Puis Berta
Céline, Berta
Berta entre, elle tient à la main un accordéon.
Céline
Ma mère est, voyez-vous, une très grande dame Qui ne plaisante pas ! Tout tremble à son aspect. Je l'aime, oh ! oui, je l'aime ! Et de toute mon âme ! Mais dès qu'elle paraît, l'amour cède au respect ! Mon éducation est fort bien dirigée Par une vieille Miss qui fait ce qu'elle veut. Je dois rarement rire, être sage, rangée, Sortir quand il fait beau, travailler quand il pleut. Je ne dois pas parler aux enfants de mon âge Qui ne sont pas du monde où je suis... C'est pourquoi Je suis seule ! Toujours seule et triste ! Et j'enrage De les voir s'amuser et rire autour de moi. Aussi j'ai résolu, malgré Miss et ma mère, De m'amuser un jour... - Ce jour est arrivé ! Avec Berta, je veux aujourd'hui me distraire. C'est une Italienne, un pauvre enfant trouvé Qui mendiait le soir aux portes des cuisines, Et que l'on renvoyait assez cruellement. J'eus pitié ! - Je lui dis : - « Il faut bien que tu dînes ! Viens manger, nous jouerons après, bien gentiment ! » - Et je l'ai fait entrer ! - Ma mère est en visite, Miss prend son thé... J'ai pris des gâteaux au buffet Et Berta mange ! Oh ! Mais comme elle s'en acquitte ! Ce n'est pas tout ! - Sachez encor ce que j'ai fait : - Comme la pauvre enfant n'est pas de notre monde, En me voyant jouer avec elle, bien sûr, Miss gronderait ! - Si vous saviez comme elle gronde ! Sa voix est grosse... grosse !... Et son oeil devient dur ! - Pour éviter cela, j'ai dit à la pauvresse : « - Mets cette belle robe et ce chapeau léger Et je t'appellerai princesse ! » - - Une princesse Peut jouer avec moi, je crois, sans déroger ! Elle s'habille et va venir ! La bonne aubaine ! Maman n'en saura rien, Miss fermera les yeux, Et je puis assurer que toute la semaine, Grâce au plaisir acquis, je travaillerai mieux ! La voici ! Regardez ! Elle est toute charmante Avec ses grands yeux noirs ; ma robe lui va bien ! La toilette, c'est tout ! « - Voyons ! Es-tu contente, Berta ? Tu n'as plus faim ? Ne te manque-t-il rien ? »
Berta
Non, Signora !
Céline
Pour lors, ma petite princesse, Causons d'abord, veux-tu ? Dis-moi, dans ton pays, Que ça doit être beau ! L'on m'en parle sans cesse. L'Italie ! On m'en fait de merveilleux récits ! Connais-tu Rome ?
Berta
Rome ! Oui !
Céline
C'est beau !
Berta
Non, c'est triste ! Des ruines partout !... Des carrefours déserts... J'aime mieux ta maison.
Céline
Tu n'es pas une artiste !
Berta
Si, sur l'accordéon je sais jouer des airs !
Céline
Tu ne me comprends pas ! L'art, c'est tout autre chose Que ta musique ! L'art, m'a dit Miss, c'est le beau ! Or, c'est beau, des palais ruinés... Je suppose !
Berta
Hélas ! Combien de fois dans mon petit manteau Ai-je passé ma nuit, ayant pour lit des herbes, Dans ces vilains palais où je mourais de peur ! Ah ! Je ne trouvais pas les ruines superbes, Un simple matelas m'eût semblé bien meilleur !
Céline
Pauvre Berta ! - Voyons ! Chasse cette tristesse ! Redresse-toi, prends l'air des dames de la Cour. Ton rôle, maintenant, est d'être une princesse. Princesse ! Mais qui sait ? Tu pourrais l'être un jour !
Berta
Qu'est-ce qu'une princesse ?
Céline
Eh bien, dans les histoires Que Miss me lit parfois avant de m'endormir, Il est des rois qui sont affligés d'humeurs noires, L'ennui les tue, et rien ne peut les réjouir ! Ils sont découragés, le plaisir ou l'étude Les rend indifférents... Ils sont très malheureux ! Ils s'en vont dans les bois chercher la solitude... C'est alors que le ciel, enfin, a pitié d'eux ! Ils rencontrent toujours une jeune bergère Comme toi, par exemple, et c'est une beauté, Comme toi, - leur bon coeur s'émeut de sa misère, Et tout à coup l'ennui qu'ils ont les a quitté ! Un roi fait ce qu'il veut, - n'est-ce pas ? - Il l'épouse ! Et la voilà princesse ! Oui ! Princesse, ma foi! C'est en vain qu'à la Cour plus d'une la jalouse : Elle est princesse ! Car c'est l'épouse du Roi !
Berta
On rirait trop de moi !
Céline
Pourquoi ?
Berta
De l'ignorante, Le roi, si bon qu'il soit, serait bien vite las. J'aimerais mieux vraiment qu'il me prît pour servante, Je serais à ma place et n'en descendrais pas !
Céline
Mais l'on te donnerait des maîtres, pour apprendre Tout ce qu'il faut savoir !... Tu te transformerais !
Berta
Eh bien ! Va dire au roi qu'il peut venir me prendre !
Céline
Ah ! Si je le pouvais, comme je le ferais ! - Tout ce que je t'ai dit, c'est un conte... pour rire, Mais enfin te voilà princesse, de par moi : Cherche dans ton cerveau, que pourrais-tu me dire, Si je te rencontrais et que je fusse roi ? Que demanderais-tu ?
Berta
Voilà ! Beaucoup de choses !
Céline
Mais quoi ?
Berta
Premièrement, des gâteaux, c'est si bon ! Puis des fleurs! J'aime tant les fleurs, surtout les roses ! Puis, - oh ! Mais j'y tiendrais ! - Un autre accordéon : Celui-ci ne va pas très bien...
Céline
C'est tout ?
Berta
Sans doute ! Que désirer de plus ? C'est suffisant, je crois...
Céline
Voyons, cherche encore...
Bas à l'oreille de Céline.
Berta
Ah ! Si tu voulais ?... Écoute ! Je voudrais ne jamais me séparer de toi !...
Céline
Vrai ? Bien vrai ?
Berta
Bien vrai ! Mais, hélas ! C'est impossible !
Céline
Tu te trompes, Berta, nous allons aviser. Si ma mère est sévère, elle est aussi sensible, Et, pour la conquérir, il ne faut qu'un baiser : Quand elle va venir, je me ferai petite Dans ses bras, - lui jetant mes regards les plus doux, - Et puis je lui dirai : « - Mère, viens tout de suite, « La fée Urgèle a fait un miracle pour nous ! - Un miracle ! - Un miracle, ou je serais trompée, - Tu n'avais qu'une fille, eh bien, t'en voici deux ! Elle a, pendant la nuit, transformé ma poupée En une belle enfant qui rit, ouvre les yeux, Mange, cause, babille, est tout à fait mignonne ; À qui je veux montrer ce que je sais déjà Et qui, si tu le veux, toi si tendre et si bonne, Comme une jeune soeur près de moi grandira ! » Tu paraîtras alors et, - je connais ma mère, - Elle ouvrira ses bras, pour nous deux assez grands, Et tu ne seras plus toute seule sur terre, Car, ma mère avec moi, nous serons tes parents ! Veux-tu ?
Berta
Si je le veux ! C'est donc vrai que tu m'aimes ?
Céline
Oui ! Mais autant que moi, Berta, tu m'aimeras ; Nos travaux enfantins, nos jeux seront les mêmes : Et puis... jamais, jamais tu ne me quitteras !
Berta
Jamais ! Oh ! tout cela c'est un rêve, je pense ! Oui ! Tout quitter pour toi, car ton coeur est si bon ! Mais je conserverai mon vieil ami d'enfance...
Céline
Comment l'appelles-tu ?
Céline embrassse Berta et sort en lui prenant la main.
Berta
C'est mon accordéon !