Le Général Pruneau (de Tours)
Scène 1
Monsieur Ealdezinc, Madame Baldezing
Monsieur Ealdezinc
À coup sûr, ma chère amie, c'est un grand honneur pour nous. Tout le monde ne peut pas recevoir chez soi un Général ! Les uns... parce qu'ils pourraient bien n'être pas reçus chez lui, les autres parce qu'ils ne le connaissent pas !
Madame Baldezing
Un général ! J'en suis tout émue ! C'est un Général en chef ?
Monsieur Ealdezinc
En chef ! En chef ! Je crois bien ! Tout ce qu'il y a de plus chef !
Madame Baldezing
Mais enfin, dis-moi, où l'as-tu connu ? Tu n'es pas un homme de guerre que je sache.
Monsieur Ealdezinc
Non ! Très étrange, cette rencontre ! Je croyais te l'avoir déjà racontée... Je l'ai connu en allant au café.
Madame Baldezing
Dans un café !... Comment ! Les Généraux en chef vont au café ?
Monsieur Ealdezinc
Voyons ! Mets-toi à leur place, où veux-tu qu'ils aillent ? Un homme ne peut pas toujours être à la tête de son armée, c'est fatigant ! Puis enfin, à te dire le vrai, je ne l'ai pas connu au café, mais c'est parce que je suis allé au café que je l'ai connu.
Madame Baldezing
Très bien ! Je comprends. Mais comment as-tu fait sa connaissance ?
Monsieur Ealdezinc
D'une façon bien simple. Écoute donc. Lorsque tu as été voir ta tante, tu m'as laissé seul, à la maison, en garçon ; c'est alors que j'ai pris mes repas au café des officiers.
Madame Baldezing
Je sais cela ; après ?
Monsieur Ealdezinc
Après ?... Un matin à déjeuner, j'appelle le garçon. Il m'avait donné un morceau de plâtre qu'il appelait du Brie. Qu'est-ce que cela, lui dis-je ?... - Du fromage, Monsieur !... - C'est infect ! Ce n'est pas mangeable ! Donnez-moi autre chose. - Que voulez-vous, Monsieur ? Des mendiants, des pommes, des amandes, des pruneaux ? - Oui. des pruneaux !... - Bien, monsieur ! - Des pruneaux de Tours ! Des Pru... neaux... de... Tours ! - Alors, j'entendis à la table voisine des chuchotements, il y eut comme une discussion, mais je ne m'en inquiétais guère ; c'étaient des officiers qui discutaient sans doute, sur la théorie. Au moment même où l'on m'apportait mon plat de pruneaux, deux officiers, officiers supérieurs, s'il vous plaît ! se levèrent, s'approchèrent de moi et me dirent avec la plus exquise politesse : - Monsieur ! Nous désirerions vous dire deux mots. - Je me levai en les priant de s'asseoir et je leur dis : - Messieurs, qu'y a-t-il pour votre service ? - Je suis, me dit l'un, le colonel Ratisseur ! Et moi, me dit l'autre, le major Lassauce ; je saluai ! - Monsieur, dit le colonel Ratisseur, nous venons vous trouver au nom du régiment, vous venez d'insulter notre général ! - Moi, messieurs ? - Parfaitement ! reprit le major Lassauce ! - Je ne comprends pas ! - C'est inutile ! - Mais cependant ? - En tout cas, vous ne mangerez pas votre dessert, reprit le colonel Ratisseur. - Et pourquoi donc ? - Parce que nous n'aimons pas les plaisanteries et que si vous voulez continuer votre repas, vous allez adresser tout de suite des excuses à notre général : Le général Pruneau, de Tours !
Madame Baldezing
Comment ! Le Général...
Monsieur Ealdezinc
Le Général s'appelait Pruneau, de Tours, comme le dessert que j'avais commandé. J'ai horreur des discussions, moi, j'aime la paix avant tout, je ne suis pas militaire. Je dis à ces messieurs : Mon Dieu, messieurs, il y a un malentendu : si j'ai demandé des pruneaux, c'est parce que j'en avais besoin, et si j'ai tenu à ce qu'ils fussent de Tours, c'est parce qu'ils sont supérieurs aux autres. J'ignorais, je vous assure, le nom de votre général, cependant si vous tenez à ce que je lui fasse des excuses, je suis prêt à les lui faire.
Madame Baldezing
Et alors ?
Monsieur Ealdezinc
Et alors, voici la lettre que j'écrivis au général : « Mon cher Général, vous avez de vaillants compagnons d'armes qui ne laisseront jamais ternir la gloire de votre nom. Ils me prient de vous faire des excuses, je vous en fais volontiers. Ils vous expliqueront eux-mêmes le cas en question. Toutefois, je ne résiste pas à vous dire que s'il m'est défendu par eux de goûter au pruneau de Tours, il ne m'est pas défendu de l'aimer ! » Il paraît, ma chère amie, que cette lettre a réjoui le général, si bien, qu'il m'a répondu d'une façon charmante et, qu'après une correspondance assez suivie, j'ai obtenu de lui une visite dans notre villa. Il a pris jour pour ce soir et voilà toute l'histoire.
Madame Baldezing
Tu es l'homme le plus intelligent de la terre ! Malheureusement nous avons un contre-temps. Notre cuisinier, qui a la tête près du bonnet, tu le sais, s'est permis hier d'être insolent avec moi et je l'ai mis à la porte.
Monsieur Ealdezinc
Sapristi ! Comment allons-nous faire ?
Madame Baldezing
Ne crains rien ! J'ai tout prévu ; j'ai écrit à notre ami Bonnard de Reims, le fabricant de pâtés, qui nous envoie aujourd'hui un de ses cuisiniers les plus fameux ; puis j'ai commandé le repas au traiteur et la femme de chambre nous servira. Tout est sauvé !
On sonne.
Monsieur Ealdezinc
Bravo ! Tu es la femme la plus intelligente de la terre ! On sonne ! C'est le générait !
Elle sort.
Madame Baldezing
Reçois-le, pendant que je vais faire un peu de toilette.
Scène 2
Bruno, Monsieur Ealdezinc
Bruno
Monsieur Baldezinc !
Monsieur Ealdezinc
C'est moi ! Entrez donc ! Combien je suis heureux de vous voir ! Je vous attendais avec une grande impatience !
Bruno
Vous savez, Monsieur Baldezinc, j'aurais été désolé de manquer ! J'avais promis ! Oui, j'avais promis ! Pourtant je suis bien enrhumé.
Monsieur Ealdezinc
C'est vrai ! Vous paraissez avoir un gros rhume de cerveau.
Bruno
Oui ! Mais pour les ordres que j'ai à donner, on me comprend tout de même.
Monsieur Ealdezinc
Parfaitement ! Et nos messieurs vont bien ?
Bruno
Très bien !
Monsieur Ealdezinc
Le colonel Ratisseur ?
Bruno
Rôtisseur ! Ah ! Vous connaissez le rôtisseur ? C'est un bon garçon ! Mais quand il a vu le feu, il n'est pas traitable !
Monsieur Ealdezinc
Il ne faut pas s'en plaindre !
Bruno
Certainement ! Certainement ! Au fond, il connaît son métier !
Monsieur Ealdezinc
Sans doute ! Et le major Lassauce ?
Bruno
Vous avez été soldat ?
Monsieur Ealdezinc
Un peu ! Dans la garde nationale !
Bruno
Je vois ça ! Vous donnez des grades à tout le monde ! Eh bien, le major lassauce va bien. Il va même très bien ! Seulement la Béchamel n'est jamais réussie.
Haut.
Monsieur Ealdezinc
L'abbé Charnel ? L'abbé Charnel ? Je ne le connais pas ! C'est sans doute l'aumônier du régiment. Mais dites-moi, Général, vous n'avez besoin de rien ? Voulez-vous prendre quelque chose ?
Bruno
Merci ! Merci ! Tout à l'heure ! Je vous dirai, qu'en général, je n'ai soif qu'en voyant le feu.
Monsieur Ealdezinc
Comme un vrai soldat ! Vous êtes altéré de carnage !
Bruno
Non ! Altéré, simplement ! Alors j'ai toujours à côté de moi une bouteille de vin. Mais je bois très peu à a fois, de peur d'accident, parce que je n'aime pas à me piquer le nez !
Monsieur Ealdezinc
Je comprends ! Permettez-moi de vous remercier de nouveau d'avoir bien voulu venir perdre quelques moments près de nous. Madame Baldezinc va être très heureuse de faire votre connaissance. Si j'osais vous demander la permission de la presser un peu ?
Bruno
Faites donc, je vous en prie, vous êtes chez vous.
Monsieur Ealdezinc
Il est charmant, le général ! Simple et sans façon comme tous les grands hommes !
Scène 3
Bruno
Il se promène avec importance en chantonnant.
Bruno
Il est très aimable, ce Monsieur Baldezinc ! Un peu original, mais j'en ai vu de toutes sortes ! Je crois que je serai très bien dans cette maison ! Pum ! Pum ! Pum ! Pum ! Il y aura sans doute du monde à dîner... C'est étonnant que Monsieur Baldezinc ne m'en ait pas parlé ; mais sans doute, c'est l'affaire de madame. Elle est un peu longue à sa toilette, la bourgeoise ! Ah ! La voici !
Scène 4
Madame Baldezing, Bruno
Madame Baldezing
Ah ! Général ! Que c'est aimable à vous d'être venu !
Bruno
Elle aussi m'appelle général ! C'est drôle ! C'est peut-être un usage du pays.
Madame Baldezing
Et vous avez fait bon voyage ?
Bruno
Excellent ! Madame, excellent ! J'avais peur d'arriver en retard.
Madame Baldezing
Oh ! Général ! Nous eussions attendu !
Bruno
À quelle heure est le dîner ?
Madame Baldezing
À huit heures !
Bruno
Hé ! Hé ! Nous n'avons pas trop de temps ! Voyons ! Vous y avez songé déjà, sans doute ? De quoi se compose-t-il ?
Haut.
Madame Baldezing
Le général est gourmand ! Eh bien, puisque vous voulez savoir le menu, voici : Nous avons d'abord un potage à la reine.
Bruno
Très bien ! J'aurais cependant préféré une bisque.
Madame Baldezing
Oh ! Si j'avais su, Général ! Vous n'aimez pas le potage à la reine ?
Bruno
Si, madame, si ! Nous allons voir la suite. Qu'avez-vous comme entrées ?
Madame Baldezing
Nous avons deux entrées : Une entrée de poisson : Un turbot à la sauce génevoise.
Bruno
Il eût fallu deux sauces : La Génevoise et la Hollandaise pour choisir.
Madame Baldezing
C'est juste !
Bruno
Mais il est encore temps d'y songer ; et puis ?
Madame Baldezing
Et puis des filets mignons aux pointes d asperges.
Bruno
Bravo ! Je vois que vous vous y entendez.
Madame Baldezing
Le général est trop bon ! Nous avons ensuite pour relevé, une pièce de boeuf à l écarlate.
Bruno
C'est exquis !
Madame Baldezing
Un chapon du Mans, comme rôti, puis des légumes, un parfait au café et enfin le dessert !
Bruno
C'est suffisant ! Et les vins ?
Madame Baldezing
Madère, Saint-Julien, Château Lafitte, Côtes-du-Rhône et Champagne.
Bruno
Ce sera parfait !
Madame Baldezing
Vous trouvez ? Allons, je suis heureuse d'avoir vos suffrages, car vous m'avez l'air de vous y connaître.
Bruno
Et je m'en fais honneur ! Madame Baldezinc ! On n'a pas servi trente ans les têtes couronnées sans qu'il en reste quelque chose.
Madame Baldezing
Surtout des lauriers, Général !
Bruno
Oh ! Les lauriers c'est pour les sauces.
Madame Baldezing
Vous êtes modeste !
Bruno
Modeste ! Non ! Je connais ma valeur ! Mais je sais me tenir à ma place. J'ai donné mon nom à plusieurs compositions qui ont été fort goûtées.
Madame Baldezing
Oh ! Contez-moi cela, Général, j'adore les confidences !
Bruno
Mon Dieu, madame, c'est un souvenir de garnison, du temps où j'étais dans la Mitidja, au premier chasseurs d Afrique.
Madame Baldezing
Qu'est-ce que c'est ? Général, qu'est-ce que c'est ?
Bruno
Nous appelions cela, la turlutine d'État-Major. C'est une simple soupe au biscuit de campagne pulvérisé, passé dans du saindoux, mais arrosé avec du bouillon de pattes de grenouilles ; assaisonnée avec du sel, du poivre, du piment, des champignons frits et des oeufs de tortue sautés à la poêle.
Madame Baldezing
Quel mets bizarre, Général !
Bruno
C'est ainsi que nous nous régalions en Afrique quand nous pouvions.
Madame Baldezing
Vous êtes un puits d'anecdotes, général ! Et vous les contez avec un esprit...
Bruno
Oh ! Madame Baldezinc ! Ne me faites pas rougir !... Mais l'heure s'avance, veuillez m'indiquer où est...
Madame Baldezing
Votre chambre ? Oui. C'est de ce côté. J'y ai fait porter votre valise. Je vous en prie, Général, si vous voulez me faire plaisir, mettez-vous en uniforme... Les graines d'épinards, j'adore ça.
Haut.
Bruno
Les épinards ? Pourquoi me parle-t-elle d'épinards ! On commence par les sardines, on finit par les épinards !
Madame Baldezing
Charmant ! Général ! Que d'esprit ! Ah ! J'oubliais ! N'oubliez pas vos décorations ! Toutes vos décorations !
Il sort.
Bruno
Soyez tranquille, Madame, j'ai mon amour-propre aussi, moi, mais je le réserve pour le dessert !
Scène 5
Madame Baldezing, Monsieur Ealdezinc
Madame Baldezing
Quel aimable homme ! Ah ! Si tous nos généraux étaient comme celui-là ! Mais non ! Ils sont vieux, bourrus, guindés, sans compter qu'ils jurent parfois comme des sapeurs. Et puis ce que je vais faire de jalouses ! Recevoir un général ! Un général en chef ! Car il m'a dit qu'il était chef !
Monsieur Ealdezinc
Eh bien, comment le trouves-tu ?
Madame Baldezing
Adorable ! Il n'est pas si vieux que je l'aurais cru.
Monsieur Ealdezinc
Et puis, il est sans façons, j'aime cela.
Madame Baldezing
Ce n'est pas qu'il soit distingué par exemple.
Monsieur Ealdezinc
Il est distingué par son mérite, cela suffit !
Madame Baldezing
C'est vrai ! Je trouve seulement qu'il est un peu porté sur sa bouche. Il s'est inquiété du menu en véritable connaisseur. Il m'a même indiqué un plat de son invention.
Monsieur Ealdezinc
C'est que nous l'avons mis de suite à son aise. J'en suis heureux ! Il est fâcheux que nous n'ayons pas eu la recette de son plat plus tôt, nous lui en aurions fait la surprise.
Madame Baldezing
Nous le réinviterons ! As-tu pensé aux vins ?
Monsieur Ealdezinc
Je vais descendre à la cave.
Madame Baldezing
C'est cela ! Car il ne faut rien négliger. C'est un véritable amateur !
Il sort.
Monsieur Ealdezinc
Compte sur moi !
Scène 6
Madame Baldezing, Bruno
Madame Baldezing
Je suis sûre qu'il doit être splendide avec son bel uniforme ! Et puis sa poitrine couverte de décorations... Ça va faire un effet !... Je le mettrai à ma droite, le sous-préfet à gauche... C'est lui qui ne va pas paraître grand' chose à côté du général ! Il n'est pas encore décoré, ce jeune homme, mais ça viendra !
Bruno
Me voici sous l'uniforme !
Madame Baldezing
Grand Dieu ! Que vois-je ? Le Général en cuisinier !
Bruno
En chef ! Madame Baldezinc, en chef ! Vous voyez que l'uniforme me va bien !
À part.
Haut.
Madame Baldezing
En effet ! Drôle de général. Mais ! Pourquoi ce costume ?
Bruno
C'est la tenue de guerre ! Avant le combat, il faut qu'un chef puisse en imposer à son armée ! Alors que tout le monde est au feu, il va, vient, donne des ordres, réprimande, encourage, active !... Il met aussi la main à la pâte ! Et c'est de ma main, oui, Madame Baldezinc, de ma main, que va se confectionner le plat de mon invention que je vous indiquais tout à l'heure : la turlutine d'État-Major !
Haut.
Madame Baldezing
Ah ! Je comprends le costume ! Mais quoi, Général, vous allez vous-même vous approcher des fourneaux ?
Bruno
Moi-même, Madame Baldezinc ! Vous allez voir quel mets délicieux je vais vous faire.
Madame Baldezing
Décidément le Général est un original complet !
Bruno
J'éprouve, vous le dirais-je, Madame Baldezinc, une certaine joie à me trouver au feu !
Madame Baldezing
Je le comprends ! Ce sera une campagne à ajouter aux autres ! Et vous tenez absolument ?...
Bruno
Oh ! Si j'y tiens !
Madame Baldezing
Laissons-le faire !
Bruno
Indiquez-moi où est la cuisine ?
Madame Baldezing
De ce côté !
Il sort.
Bruno
Merci ! Vous allez voir ce que peut un chef quand son amour-propre est en jeu !
Scène 7
Madame Baldezing
Elle sort.
Madame Baldezing
Et le voilà parti ! C'est singulier ! Définitivement le Général est plus qu'original, il m'a l'air un peu toqué. Jamais on n'a vu un homme invité à dÎner, descendre à la cuisine pour y faire un plat de son choix ! Après cela, ces militaires qui ont fait beaucoup de campagnes, ont dû souvent fabriquer leurs repas eux-mêmes ! En Afrique, par exemple, il n'y a pas de restaurants dans le désert ! C'est égal, je me faisais une tout autre idée de nos généraux ! Allons jeter un coup d oeil dans la salle à manger pour voir si rien ne manque...
Scène 8
Monsieur Ealdezinc
Monsieur Ealdezinc
Là ! Tout est disposé ! J'avais oublié la fine champagne. Mes invités seront contents, je l'espère ! Je les ai soignés. Le général, qui est porté sur sa bouche, doit avoir une prédilection pour le bon vin et je puis me flatter d'avoir une cave des mieux montées. J'ai encore du vin de la comète ! Une seule bouteille ! Je ne l'ai pas montée, mais, ma foi, si l'on se conduit bien, je ne dis pas que je n'irai pas la chercher !
Scène 9
Bruno, Monsieur Ealdezinc
Bruno
Madame Baldezinc ! Madame Baldezinc ! De la muscade ! Il me faut de la muscade ! Il n'y en a pas, à la cuisine !
Monsieur Ealdezinc
Comment il n'y en a pas ?... Oh ! Le général !...
Bruno
Oui, il faut de la muscade pour mon plat.
Monsieur Ealdezinc
Comment, Général ! Vous ! Dans ce costume ?
Bruno
C'est Madame Baldezinc qui l'a voulu... ?
Monsieur Ealdezinc
Comment ! Madame Baldezinc a voulu... ?
Bruno
C'est que vous ne savez pas : j'ai inventé un plat, un plat exquis ! Elle vous dira cela. Sapristi ! Il ne faut pas le manquer. Je ne puis pas quitter les fourneaux. Avez-vous de la muscade ?
Monsieur Ealdezinc
Mais je n'en ai pas sur moi... Il doit y en avoir à la cuisine.
Il sort.
Bruno
Je vais chercher encore ! Vous allez voir, Monsieur Baldezinc, quel plat je vais vous faire ! Vous allez vous en lécher la barbe.
Scène 10
Monsieur Ealdezinc
On sonne.
Monsieur Ealdezinc
C'est insensé ! Mais il est fou, le Général ! Comment ? Il vient faire la cuisine chez moi ? - Il a beau être... ce qu'il est... C'est d'un sans-gêne ! Après ça, les militaires ont de ces manies... Ah ! Voici nos invités ! Sapristi ! Mais il faut que le Général s'habille !... Où a-t-il pris ce costume-là ?
Scène 11
Madame Baldezing, Monsieur Ealdezinc
Madame Baldezing
Mon ami, vite ! Vite ! Cours au devant du général Pruneau...
Monsieur Ealdezinc
Mais il me quitte à l'instant môme, il est à la cuisine.
Madame Baldezing
Quelle aventure ! Il y a une méprise !
Monsieur Ealdezinc
Comment ?
Madame Baldezing
Et c'est ta faute ! Car c'est toi qui l'as reçu.
Monsieur Ealdezinc
Eh bien quoi ! Le général...
Madame Baldezing
Ce n'est pas le général, c'est le chef de cuisine que nous attendions. Le général Pruneau de Tours, le vrai, vient d'arriver, il est dans le grand salon.
Monsieur Ealdezinc
Mais l'autre ?
Madame Baldezing
L'autre ne s'appelle pas Pruneau, mais Bruno, c'est son rhume de cerveau qui nous a trompés. Allons vite ? Va recevoir le général.
Il sort.
Monsieur Ealdezinc
Je disais aussi : Quel singulier militaire !
Scène 12
Madame Baldezing, Bruno
Madame Baldezing
Quelle contrariété ! Je ne pourrai pas garder ce cuisinier qui pourrait cependant faire mon affaire ! J'ai été trop familière avec lui. Il est certain qu'il a dû se dire : Voilà une maîtresse de maison comme je n'en ai jamais vu ! Ce sera bien difficile de lui commander quoi que ce soit maintenant.
Bruno
Madame ! Madame Baldezinc, le plat est manqué ! Vous ne pourrez pas manger ma turlutine d'État-major ! Il n'y avait pas de muscade.
Madame Baldezing
C'est bien, chef ! Nous nous en passerons !
Bruno
Elle ne m'appelle plus Général !
Madame Baldezing
Descendez à la cuisine et lâchez que le reste du repas soit réussi.
Bruno
Bien, madame. Faut-il me mettre en habit pour le service ?
Madame Baldezing
C'est inutile ! Gardez votre costume, vous resterez à la cuisine.
À part.
Bruno
C'est bien, Madame ! Oh ! Oh ! La bourgeoise n'est pas commode quand on lui manque un plat ! Voilà encore une maison où je ne resterai pas longtemps !
Scène 13
Madame Baldezing, Monsieur Ealdezinc
Madame Baldezing
Allons ! Tout est rentré dans l'ordre ; il n'y a plus de malentendu et je crois, du reste, que la méprise n'a été que de notre côté.
Monsieur Ealdezinc
Madame Baldezinc ! Madame Baldezinc, le Général demande à t'être présenté !
À la porte du foud. - Très gracieuse.
Elle sort en faisant des manières.
Madame Baldezing
J'accours ! - Général ! Oh ! Général, combien je suis heureuse de vous recevoir...