Acte I
Scène 1
Antiochus, Clitarque, Climène
Antiochus
Amis retirez-vous, vos soins me désobligent, En l'état où je suis ceux qui m'aident m'affligent, Les discours ne font pas des marques d'amitié, Votre entretien accroît mon mal de la moitié : Ces remèdes communs des misères communes, S'appliquent vainement aux grandes infortunes, Vos conseils serviraient en un petit malheur. Mais ils font impuissants à vaincre ma douleur, Épargnez un secours qui ne m'est pas utile, Ma guérison sera quelque jour plus facile, Et vous pourrez alors avecques moins d'effort Surmonter mes ennuis divertir ma mort, C'est du temps seulement que j'espère de l'aide, Le secours le plus lent est mon plus prompt remède, Car le mal qui me presse est cruel à ce point Qu'on ne m'en peut guérir, qu'en ne m'assistant point.
Clitarque
Prodigieux discours !
Climène
Étrange maladie ? Qui s'accroît d'autant plus que l'on y remédie,
Antiochus
Oui, mon supplice est tel que je vous l'ai décrit, S'il affaiblit mon corps, il abat mon esprit, La raison ne peut rien contre sa violence, L'oppose vainement ce que j'ai de constance, Il sait faire céder à ses premiers efforts, Les puissances de l'âme, et les forces du corps.
Clitarque
C'est dans les grands malheurs, qu'un grand courage éclate, Il n'est point d'ennemi que la vertu n'abatte, Celui sur qui le sort décharge sa rigueur Fléchit malaisément s'il est homme de coeur, Il se maintient toujours, ou s'il faut qu'il succombe, Il s'élève bien haut auparavant qu'il tombe Seigneur consolez-vous, je crois sans vous flatter Que vous vaincrez le mal qui veut vous surmonter.
Antiochus
C'est ce que je souhaite, et ce que j'appréhende, Amis vit-on jamais de misère plus grande ? Je hais ma maladie, et je crains d'en guérir, J'ai désiré la mort, et j'ai peur de mourir ; Si mon tourment s'accroît, je soupire et me fâche, Je suis désespéré si j'ai quelque relâche, De sorte qu'on peut dire en cette extrémité Que je me porte mieux quand j'ai moins de santé, Et qu'en ses fonctions mon âme est interdite Dès le premier instant que la fièvre me quitte.
Clitarque
Je ne puis rien comprendre en ces propos confus.
Antiochus
Je vous conseille donc de ne m'écouter plus, Adieu, que l'on m'attende en la salle prochaine.
Clitarque
Mais Seigneur...
Antiochus
Il suffit, allez, suivez Climène.
Scène 2
Antiochus
Antiochus
Jusqu'à quand voulez-vous, impitoyables Dieux, Faire pâtir mon coeur du crime de mes yeux ? Jusqu'à quand voulez- vous que mon supplice dure, N'aurez-vous point pitié des peines que j'endure, Ne me verrez-vous point un jour d'un oeil plus doux, Et mes cris n'iront-ils jamais jusques à vous ? C'est assez et par trop éprouver ma constance, Je ne suis plus au point de faire résistance, Je ne puis plus haïr un objet amoureux, En un mot je suis las de vivre malheureux, J'écoute le plaisir, ma passion m'entraîne, Je m'oublie aussitôt que je pense à la Reine, Et si vous ne m'ôtez ce penser suborneur, L'amour l'emportera sans doute sur l'honneur. Mon amour porterait préjudice à ma gloire ! Ai-je perdu l'esprit, n'ai je plus de mémoire Sais je bien qui je fuis, et le rang que je tiens, Ai-je oubliai mon nom ! Rien moins, je m'en souviens, Je m'appelle Antioche, et Seleuque est mon père, Je ne permettrai pas que son sang dégénère, Je ne souffrirai pas que la postérité M'accuse de faiblesse et de témérité, J'aime ma belle mère ! Et cette amour funeste Ne m'est pas un poison, ne m'est pas une peste ! Je puis vivre un moment, et sentir cette ardeur, Je garde sans mourir, ce venin dans mon coeur ! Ô Prince malheureux, étouffe cette flamme Qui fait rougir ton front, et qui noircit ton âme, Les Dieux en sont surpris, la Nature en gémit, Le Ciel en tremble même, et la terre en frémit, Cours plutôt à la mort, cours plutôt au supplice, Ferme, ferme tes yeux, aux yeux de Stratonice, Et devant que ton coeur se rende à cet amour Perds cent fois, si tu peux cent fois perdre le jour ! Mais que dis-je insensé ! Qu'elle fureur m'emporte Ne suis je pas troublé de parler de la sorte . Ai-je quelque raison de si mal discourir Je dois songer à vivre non pas à mourir, Stratonice le veut, sa beauté me l'ordonne, Vivons donc, vivons donc pour sa seule personne, Si je commet un crime en aimant ses appas, J'en ferais un plus grand en ne les aimant pas ; La Nature les Dieux ne la firent fi belle Qu'afin que tout le monde eut de l'amour pour elle, Vis donc Antiochus, et chéris ses beaux yeux, De crainte d'offenser la Nature et les Dieux. Ô criminelle erreur, ò profane imposture, L'offense en les aimant les Dieux et la Nature Je manque à mon devoir, je viole les Lois, Je traite indignement, le plus digne des Rois, Je me rends ennemi du Ciel et de la terre, Et j'attire sur moi la rigueur du tonnerre. Beaux yeux, divins appas, cessez de m'enflammer, Mon père seulement à droit de vous aimer, Mon père seulement vous regarde sans crime, Et lui seul a pour vous une ardeur légitime, Tout autre en vous voyant choque que sa passion S'il ose désirer votre possession ; Et c'est ce qui me perd, et c'est ce qui me tue ! Mon âme à ce penser vainement s'évertue, Ce qu'elle a de raison, ce qu'elle a de pouvoir La quitte, la trahit et cède au désespoir ; Honneur à mon secours, c'est en toi que j'espère, Sentiments de respect qu'un fils doit à son père, Horreur qu'on doit avoir des lâches actions, Dans l'orage ou je suis servez moi d'Alcyons. Incestueux pensers, criminelles idées, Que j'ai jusqu'à présent si chèrement gardée. Coupables souvenirs d'un objet innocent, Ne revenez jamais, ma mémoire y consent, Stratonice n'a plus de beauté qui me touche, Mon coeur en ce mépris parle plus que ma bouche Ses appas sont communs, et mes yeux mieux ouverts Remarquent dans les siens mille défauts divers, Elle emprunte du fard ...
Scène 3
Stratonice, Antiochus
Leofonie ne fait que paraître.
Stratonice
C'est le Prince lui-même, Demeurez,
Antiochus
Que je viens de faire un grand blasphème.
Leofonie fe retire.
Stratonice
Je veux lui parler seule afin de l'obliger À me dire en secret ce qui peut l'affliger.
Antiochus
Non, non, je m'en dédis comme d'une imposture, Ces roses et ces lys vous viennent de nature Votre rare beauté n'emprunte rien du fard, Mais je m'en aperçois et trop tôt et trop tard; Il fallait pour jouir d'un destin plus prospère Que mon ardeur prévint la flamme de mon père, Ou s'il devait un jour posséder nos attraits, Il fallait que mes yeux ne vous vissent jamais, Qu'ils ne vissent jamais votre aimable visage ! Qu'il ne vissent jamais l'ornement de notre âge, Ma langue en ce souhait trahit mon sentiment, La raison la condamne, et l'amour la dément : Puisque de tant d'appas, le Ciel vous a pourvue, J'eusse été malheureux privé de votre vue ; Le bonheur d'un mortel, consiste à voir les Dieux, Et le plus grand de tous est logé dans vos yeux, Je le vois, mais il monstre un visage sévère, Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit, qui le mette en colère ! Hélas ! Qu'en peu de temps j'oublie un grand forfait, C'est que j'ai mal parlé d'un chef d oeuvre parfait ; Beaux yeux, employez-vous à demander ma grâce, Empêchez que l'effet ne suive la menace, Le Dieu que j'ai fâché, quand il est en courroux, N'a point de traits mortels qu'il n'emprunte de vous .
Stratonice
M'est-il ici permis de croire mon oreille, Prince, réveillez-vous, votre raison sommeille, Ouvrez, ouvrez les yeux,regardez-moi de près, Considérez moi bien, et parlez mieux après ; J'admire qu'un esprit si présent que le vôtre Prenne si longuement un objet pour un autre, Me reconnaissez- vous, Prince répondez-moi ?
Antiochus
Oui je vous connais bien, mais je me méconnais,
Stratonice
Que dites-vous, Seigneur,
Antiochus
Je confesse ma faute, Mais je ne parle pas d'une voix assez haute, Vous ne m'entendez pas implorer le pardon, C'est que vous me jugez indigne de ce don !
Stratonice
Qu'elle faute est-ce donc que vous avez, commise ?
Antiochus
Je la dis sans espoir, qu'elle me soit remise, J'ai parlé ( grande Reine ) avec trop de mépris, D'une Dame en beauté, sans exemple sans prix ; Ne m'apprendrez-vous point le nom de cette Dame ?
Antiochus
Ma langue encor un coup trahiras-tu mon âme, Et contre mon aveu pourras-tu révéler Un secret dont l'honneur me défend de parler.
Stratonice
Suis-je indigne d'ouïr le nom de cette belle Et ne saurai-je point enfin comme on l'appelle ?
Antiochus
Après les faussetés que ma langue en a dit, L'honneur de la nommer lui doit être interdit ; Mais pour vous contenter, aimable Stratonice, Mes yeux exerceront aujourd'hui son office, Observez leurs regards, ils vous diront assez, Et mes défauts présents, et mes crimes passés ; Ils n'ont point d'autre objet que votre beau visage; Concluez maintenant à qui j'ai fait outrage, Devinez la beauté que je crains de nommer, Que je ne puis haïr, et que je n'ose aimer.
Stratonice
Je demeure à ces mots interdite et confuse !
Antiochus
Ce qui m'a fait faillir me servira d'excuse : Mes feux sont criminels, je ne les celle pas, Mais qui peut sans brûler contempler vos appas ? Quel esprit assez fort, ou bien assez barbare, Peut voir et n'aimer pas une beauté si rare, Madame, mettez fin à votre étonnement, L'amour vous ôte un fils, et vous donne un amant, Quelque cause qu'on cherche, et qu'on se persuade Ce ne sont que vos yeux qui me rendent malade, Et qui feront bientôt mes cruels assassins, Si vous ne consentez qu'ils soient mes médecins.
Stratonice
À la fin je croirai ce qui n'est pas croyable ; Quoi Prince, vous brûlez d'un feu si détestable ? Depuis quand ce grand coeur, qui ne faillit jamais, Forme-t-il un dessein si lâche et si mauvais ?
Antiochus
Depuis le jour heureux, malheureux ensemble, Que je vis vos beautés, à qui rien ne ressemble, À qui rien ne résiste, à qui tout rend honneur, Qui causent mon martyre, et qui font mon bonheur Oui, depuis ce jour-là, mon amour véhémente A confondu les noms, et de mère et d'amante, J'ai pleuré mille fois, d'être né fils de Roi, Et pour n'être qu'à vous, j'ai cessé d'être à moi ; Ce n'est pas cher objet)dont je suis idolâtre, Que je me sois rendu devant que de combattre, Ne me soupçonnez pas tant de lâcheté, Je me suis défendu jusqu'à l'extrémité ; J'avais assez de coeur pour surmonter vos charmes, S'ils ne m'eussent donné que de faibles alarmes ; J'avais assez de coeur ! Que dis-je malheureux, Il faut n'en avoir point pour résister contre eux, Et qui ne se rend pas à l'excès de leur grâce S'il en a, c'est un coeur ou de roche, ou de glace, Le mien ne fut jamais, ni si dur, ni si froid, Vous voyez sa tendresse, et sa flamme paraît.
Stratonice
Qu'il la cache plutôt, puisqu'elle est déshonnête, Mon honneur ne fait point de honteuse conquête, Prince, vous m'offensez, d'avoir ces sentiments, L'amour n'inspire pas de pareils mouvements ; Quoi que puisse alléguer votre bouche diserte, Ils procèdent plutôt d'une haine couverte, Du mépris assuré que vous faites de moi, Et du peu de respect que vous portez au Roi ; Il n'en faut point douter, c'est chose très certaine, Le nom d'amour vous sert à couvrir votre haine, Si vous m'aimiez autant qu'assurent vos discours, Vous ne me feriez pas l'objet de vos amours, La vertu trouverait plus de place en votre âme, Et vous auriez horreur de me vouloir pour femme, Le penser seulement de l'Hymen contracté, Vous devrait faire ici changer de volonté ; Oui, pour vous délivrer de cette frénésie Ce devrait être assez que le Roi m'ait choisie, Qu'il m'ait favorisé de son élection, Pour partager sa gloire et son affection : Si vous étiez un fils, qui respectât son père, Vous n'attenteriez pas sur un bien qu'il espère, Et ses plaisirs ainsi que ses commandements Arrêteraient le cours de vos dérèglements; Je veux que ce Monarque à qui tout autre cède, Nait pas encor joui des faveurs qu'il possède, Et que pour accomplir notre Hymen nuptial Il ne m'appelle point encor au lit royal ; Sa parole l'oblige, et la mienne m'engage ; C'est le consentement qui fait le mariage ; Je puis sans contredit l'appeler mon époux, Songez étant à lui, si je puis être à vous ? Si votre âme n'était tout à fait aveuglée, Ce penser éteindrait fa flamme déréglée, Elle aurait un objet, et des desseins meilleurs, Elle tairait son mal, ou le dirait ailleurs, Tant de rares beautés, tant de grandes Princesses, Vous présentent leurs coeurs pour prix de vos caresses : Faites choix de quelqu'une agréable à vos yeux, Dont la grandeur atteigne au rang de vos aïeux; Ayez des passions, sans crime et sans reproche, Digne de la maison, et du nom d'Antioche, Faites-vous une loi, vous qui faites les lois, Et redoutez, les Dieux, qui font juges des rois.
Antiochus
Les Dieux sont indulgents quand on pèche par force, Je ne m'en puis garder, mon crime a de l'amorce, Je brûle, et vos froideurs ne sont que me choquer, C'est un arrêt du fort qu'on ne peut révoquer, Je ne saurais aimer de beauté que la vôtre, Pourquoi me dites-vous que t'en choisisse un autre ? En vous montrant à moi pour la première fois, Ne m'ôtâtes vous pas la liberté du choix ? Et puis qu'elle beauté peut-on trouver au monde, Qu'un seul de vos attraits n'efface, et ne confonde, Quels charmes, quels appas, quelles rares vertus, Sont dignes seulement d'avoir votre refus ?
Stratonice
Dans ce commun mépris, n'offensez pas Thamire, En qui le Ciel a mis ce que la terre admire, Elle mérite bien de recevoir vos voeux, Si votre coeur brûlait de légitimes feux ; Son père est absolu dedans la Thessalie, Auprès de sa grandeur toute autre s'humilie ; C'est un Roi glorieux, redouté, triomphant, Et qui n'a mis au jour que Thamire d'enfant ; Ce Prince que tout craint, et que rien n'épouvante, Prétend faire un hymen, de vous et de l'Infante, Il nous l'a fait savoir par un Ambassadeur, Et Seleuque a promis de plaire à sa grandeur ; Nous avons pu compter une demie année Depuis qu'il écrivit touchant cet hyménée ; De sorte que s'il veut arrêter cet accord, Ses vaisseaux ancreront bientôt à notre port ; Songez, en quel danger vous réduirez la Ville, Si ce Monarque fait un voyage inutile, Sans doute il chassera la paix de nos pays S'il voit vos voeux changés, et ses desseins trahis : Avisez donc Seigneur, de plaire à ce grand Prince, C'est de là d'où dépend le bien de la Province, Le repos du pays n'est attaché qu'à vous, Thamire vous adore, aimez-la, sauvez-nous..
Antiochus
N'en espérons plus rien, cette belle inhumaine Fait gloire de paraître insensible à ma peine, Elle accuse mes pleurs, et condamne mes cris, Mais je sais le moyen d'éviter ses mépris, C'est une invention de ma mélancolie.
Stratonice
Prince,à qui parlez-vous ?
Antiochus
Au Roi de Thessalie,
Stratonice
Il est encor trop loin, et vous parlez trop bas.
Antiochus
Il est si près de vous, ne le voyez-vous pas ? Vous arrivez tous deux dans un même navire.
Stratonice
Pour qui me prenez-vous ?
Antiochus
Je vous prends pour Thamire.
Stratonice
Dieux qu'elle extravagance !
Antiochus
Enfin malgré l'effort Des ondes et des vents vous arrivez au port ; Enfin mes maux s'en vont, et mon bonheur arrive, N'appréhendez plus rien si proche de la rive, Vous n'avez pour sortir qu'à me tendre la main.
Stratonice
Certes, vous n'avez pas le jugement bien sain, Marche-t-on sur la mer ? Navigue-t-on sur terre ?
Antiochus
Je ne vous entend pas à cause du tonnerre, Parlez un peu plus haut, mon coeur, qu'avez vous dit, Mais d'où vient cet éclair, et qu'est-ce qu'il prédit ? Ce feu si prompt m'a mis un glaçon dedans l'âme, N'est-ce point que les Dieux brûlent pour vous, Madame Qu'ils me portent envie, et qu'il n'est plus en eux De taire leur tourment, ni de cacher leurs feux,
Stratonice
À vous ouïr parler votre raison s'égare.
Antiochus
Hélas je suis perdu, votre vaisseau démarre, Et Neptune propice aux voeux des autres Dieux, Vous dérobe à la terre, et vous emporte aux Cieux, Ce traître ravisseur, superbe de sa proie, Monte sur les rochers afin que l'on le voie, Et puis pour conserver le trésor que je perds, Il le va tout à coup cacher dans les Enfers ; Thamire a fait naufrage, ô perte irréparable ! Ô malheureux amant, ô Prince déplorable !
Scène 4
Clitarque, Antiochus, Stratonice, Climène
Clitarque
D'Où vient ce bruit ?
Antiochus
Venez, ô braves matelots, Opposer votre adresse à la force des flots, En cette extrémité, montrez votre industrie, Surmontez la marine, apaisez sa furie : Mais paresseux Nochers, vous arrivez trop tard, Les écueils et les vents sont plus forts que votre art.
Stratonice
Vit-on jamais esprit en un semblable trouble ?
Clitarque
C'est infailliblement sa fièvre qui redouble.
Climène
Faisons tous nos efforts pour l'emmener d'ici.
Antiochus
Votre travail Nochers, n'a pas bien réussi, Thamire vogue encor au gré de la tempête, Elle s'en va périr, je vois dessus sa tête Des rochers ébranlés, et des montagnes d'eaux, Qui ne s'élèvent point qu'en creusant des tombeaux ; Toutefois, j'aperçois le vaisseau de Messappe, Je le tiens, aidez-moi, de peur qu'il ne m'échappe, Lâches, que craignez-vous ? Avancez promptement.
Stratonice
Tachez de le conduire en son appartement, Je ne prends pas plaisir à cette rêverie.
Antiochus
Hélas ! C'est à ce coup que Thamire est périe, L'air devient plus obscur, la tempête s'accroît, Elle heurte un écueil, sa flotte disparaît ; Mais quelque endroit du monde, où la porte l'orage, Au mépris de la mort, je la veux suivre à nage, Ces tourbillons de vents ne m'épouvantent pas, Ce ne peut être ici le lieu de mon trépas, Ce bon raisonnement, reste encor à mon âme, Qu'on peut bien vivre en l'eau, si l'on vit dans la flamme.
Acte II
Scène 1
Seleuque, Climène
Seleuque
Trône, sceptre, grandeurs, superbe habillement, Que l'éclat de votre or, cause d'aveuglement ; Le peuple qui voit tout seulement en l'écorce, Ignore le danger que cache votre amorce, Et parce que les Rois se font toujours garder, Il croit que les soucis ne peuvent l'aborder : Mais si ses yeux étaient capables de lumière, Il sortirait bientôt de cette erreur grossière, Et sans aller plus loin, il connaîtrait en moi, Que l'on n'est pas heureux, encore qu'on soit Roi ; Fidèle confident à qui j'ouvre mon âme, Les regrets que je fais, sont-ils dignes de blâme, Peut-on me reprocher que je me plains à tort, N'ai-je pas bien sujet de quereller le sort, Oui, toi qui vois mon coeur, et le trait qui le blesse, Si je répands des pleurs, sont ce pleurs de faiblesse ?
Climène
Je me garderai bien d'en discourir si mal, Ce sont pleurs de courage, et d'amour sans égal, Quand la main de la Parque ébranle une couronne, Pleurer et soupirer n'est honteux à personne, Chacun doit s'étonner, chacun doit s'émouvoir, L'épouvante et le deuil font alors du devoir, Jusques-là mêmement, qu'en de telles alarmes, C'est imbécilité, que d'essuyer ses larmes ; Je ne vous flatte point en vos adversités, Je ne le fis jamais en vos félicités : Sire vos maux sont grands, et dire le contraire, C'est paraître insensible, insolent, téméraire ; Il n'est point pour les Rois de petite douleur, La grandeur de leurs maux se mesure à la leur, Et puis la mort d'un fis si bien né que le vôtre, Est une affliction qui surpasse toute autre, Et comme la Nature à peu vous l'enseigner, C'est une plaie enfin, qui doit toujours saigner ; Je vous consolerais au mal qui vous accable Mais...
Seleuque
Mais, tu connais bien que j'en suis incapable, Que tu perdrais ton temps, et que tes bons avis, S'ils étaient écoutés, ils seraient mal suivis, Tu me consolerais, mais l'état de ma vie, T'en ôte le pouvoir, en t'en donnant l'envie ; Les Dieux en mon endroit se montrent si cruels, Que je n'espère rien du côté des mortels ; Climène tu fais bien de ne me pas contraindre, À vivre sans gémir, à mourir sans me plaindre, Car si tu le faisais, je croirais justement, Que tu ne prendrais part qu'à mes biens seulement ; Laisse, laisse mourir un misérable Prince, Qui voit tomber l'appui, de toute sa Province, Qui voit tout ce qu'il a de plus cher, de plus beau, Enfin qui voit son fils si proche du tombeau.
Climène
Le désespoir sied mal, tant que quelque apparence, Peut raisonnablement flatter notre espérance ; Il est vrai que le Prince à de rudes accès, Je consens que son mal se porte dans l'excès, Qu'il souffre une rigueur du tout démesurée, Mais les maux violents ne sont pas de durée, Et puis le Médecin qu'on attend aujourd'hui ; En l'ôtant de danger, vous tirera d'ennui ; Son nom vanté partout, m'en promet bonne issue.
Seleuque
Ah que j'ai peur de voir votre attente déçue, L'art de tous les mortels, ne le peut secourir, Il faut faire un miracle afin de le guérir, De tant d'hommes savants, à qui son mal s'expose, Pas un jusqu'à présent n'en découvre la cause, Chacun me donne à part des avis différents, Ils viennent tous Docteurs, et s'en vont ignorants.
Climène
Il faut espérer mieux du brave Erasistrate, Mais quelqu'un vient à vous.
Scène 2
Seleuque, Nicrate
Seleuque
Que m'apporte Nicrate ? Es-tu le Messager de la mort de mon fils, Viens-tu par ce rapport terminer mes soucis, Ne me fais pas languir, parle et fois véritable ?
Nicrate
Sire, le Ciel vous voit d'un oeil plus favorable, Vous vous défiez trop de la bonté des Dieux, Ils ont sur votre fils, et dessus vous les yeux.
Seleuque
Comment donc ?
Nicrate
Sa raison à repris son usage, Il ne voit plus la mer, il ne fait plus naufrage, Il juge maintenant des objets comme ils font, Et son pouls ne va plus d'un mouvement si prompt.
Seleuque
Ah tu me donnes plus, et de joie et de gloire, Que si tu m'annonçais le gain d'une victoire, Que si tu m'élevais surtout le genre humain, Que si tu me mettais cent sceptres à la main : Mon fils se porte mieux ! Ah je pâme de joie, Un torrent de plaisirs me surprend et me noie, Les Dieux en ce besoin, me daignent secourir! Ah je cesse de vivre, en cessant de mourir ; Ces souverains du Ciel, m'ont encor en mémoire ! L'aise que j'en reçois m'empêche de le croire, Et cet heureux succès me surprend tellement, Qu'il sert comme d'obstacle à mon contentement.
Nicrate
Si sur un simple avis, que mon devoir vous donne, À de si grands transports votre âme s'abandonne, Si mes discours ont pu vous ravir à ce point, Que ne direz-vous pas, que ne ferez-vous point ? Et comment faudra-t-il que votre joie éclate, Alors que vous verrez paraître Erasistrate, Dont le rare savoir et la fidélité, Vous mettront en repos, et le Prince en santé; Sire, je l'ai laissé dans la salle prochaine, Commandez que je rentre, et que je vous l'amène.
Seleuque
Va, cours, vole Nicrate, et revole en ces lieux, Ajoute à ton discours, la preuve de mes yeux. Célestes Déités, montrez votre clémence, Où devrait éclater toute votre vengeance, Après avoir osé murmurer contre vous, Je sais que je mérite un traitement moins doux ; Mais si vous regardez la faute que j'ai faite, Regardez qui je suis, regardez qui vous êtes, Songez que je suis père, et que j'aime mon fils, Que sa mort m'eut causé des tourments infinis, Et que vous ne pouviez ouvrir par cette atteinte, Mon coeur à la douleur, sans l'ouvrir à la plainte.
Scène 3
Seleuque, Erasistrate, Nicrate, Climène
Seleuque
Sage et docte vieillard, approchez vous de moi.
Erasistrate
La majesté des Rois imprime de l'effroi, Et de tant de vertus l'éclat les environne, Qu'il faut baisser les yeux auprès de leur personne.
Seleuque
Haussez-les hardiment, et lisez sur mon front, Le sentiment que j'ai d'un service si prompt, La distance de lieux, la saison, et votre âge, Pouvaient vous dispenser de ce fâcheux voyage.
Erasistrate
Lorsqu'il est question de donner du secours, À ceux à qui le sceptre assujettit nos jours, Lorsque le mal s'attaque à des âmes si belles, Sire, les Médecins doivent avoir des ailes.
Seleuque
Votre bouche m'apprend par ce noble propos, Que votre coeur conçoit des voeux pour mon repos, Et que mon fils vaincra le mal qui le possède, Si le Ciel seulement laisse agir le remède.
Erasistrate
En ce cas je promets à votre Majesté, De remettre bientôt Antioche en santé.
Seleuque
Si vous effectuez ce discours qui me flatte, Vous n'obligerez pas une personne ingrate ; J'achète les bienfaits.
Erasistrate
Je trouve mon loyer, Dans l'honneur qu'un grand Roi me fait de m'employer.
Seleuque
Je sais mieux reconnaître un zèle sans exemple, Je vous promets un bien, plus solide et plus ample.
Erasistrate
Grand Prince épargnez-moi.
Seleuque
Vous ne m'épargnez pas.
Nicrate
Une autre chose encor amène ici mes pas, On découvre du port à fort peu de distance, Vingt ou trente vaisseaux de superbe apparence, Que le vulgaire prend, en les voyant si beaux, Pour autant de cités flottantes sur les eaux ; J'ai cru de mon devoir de venir vous le dire.
Seleuque
Mon sang à ce rapport se glace et se retire, La peine où tu me mets est sans comparaison, J'ai peur d'une surprise et d'une trahison ; Je crains que ces vaisseaux ne m'annoncent la guerre, Et que l'eau ne les jette armés dessus ma terre.
Climène
Ces superbes vaisseaux qui font voile en Damas, Portent écrit l'amour, et la paix sur leurs mats, Un certain mouvement me suggère et m'inspire, Que c'est le Roi Messappe, et l'Infante Thamire.
Seleuque
Que les bons Conseillers sont utiles aux Rois, Cher Climène je vis, mais sans vous je mourrais, La tristesse où mon âme était ensevelie, M'empêchait de songer au Roi de Thessalie, Et la peur de loger chez moi mes ennemis, Me faisait oublier l'Hymen que j'ai promis; Votre avertissement me le met en mémoire, Les vaisseaux que l'on voit sont chargés de gloire, Je craignais l'ennemi, mais je reconnais bien, Qu'un ami vient lier son sceptre avec le mien : C'est sans doute Messappe, et la belle Thamire, Que mon fils croyait voir tantôt dans un navire, C'est elle qu'il chérit, il la possédera, Elle la fait malade, elle le guérira ; Mais avant que leur flotte ait pris terre au rivage, Où les Dieux s'il leur plaît la rendront sans dommage, Allez avec mes gens dessus le bord de l'eau, Vous leur ferez escorte au sorti du Vaisseau ; Vous Climène ayez soin de la santé du Prince, Rendez ce bon office à toute la Province, Menez Erasistrate en son appartement,. Peu de temps différé parfois nuit grandement: Moi, je rentre au Palais, pour avertir la Reine Du bonheur imprévu que l'onde nous amène.
Scène 4
Leofonie, Stratonice
Leofonie
Le Roi sort, contentez mon zèle et mes désirs.
Stratonice
Puisque tu veux savoir mes secrets déplaisirs, Entends, non n'entends pas ; Leofonie approche, Mets la main sur mon coeur, et parle d'Antioche, Tu connaîtras assez au nom de ce vainqueur, L'incroyable tourment dont je sens la rigueur ; Tu sais, oui tu le sais, tes yeux te l'ont peu dire, Que son maintien ravit, que son visage attire, Et qu'on remarque en lui, tout malade qu'il est, Une complexion qui contente et qui plaît, Tu le sais, je le sais, personne ne l'ignore, Juge la qualité du mal qui me dévore, Donne ton jugement de mon infirmité, Et ne m'afflige pas en mon adversité, Tu peux avec raison t'offenser de ma flamme, Mais respecte celui qui l'allume en mon âme, Ne me condamne pas, ou condamne les Dieux, Et la Nature aussi qui m'ont donné des yeux ; Surtout, soit que ton coeur approuve ma défaite, Soit qu'il la désavoue, il faut être secrète, Je t'en conjure au nom d'Antioche et de moi, Ne porte pas mon crime aux oreilles du Roi, Ne lui déclare point mon ardeur insensée, Et que même ton coeur la taise à ta pensée.
Leofonie
Mon silence en ce cas surpassera vos voeux, Ne croyez pas pourtant que j'approuve vos feux, Ils font trop criminels, et trop illégitimes, Où sont ces sentiments, et ces vertus sublimes, Où sont, ou sont enfin ces résolutions, De ne faire jamais de lâches actions ? Être amante du fils, l'épouse du père, Ah je ne puis parler, et je ne me puis taire ! Engager sa parole, et puis la violer, Ah je ne me puis taire, et je ne puis parler, Madame songez y.
Stratonice
Songes y bien toi-même, Et tu prendras pitié de ma douleur extrême, Songe que c'est un Die qui me vient assaillir, Un Dieu peut-il manquer, un Dieu peut-il faillir? Ne blâme point l'ardeur dont mon âme est atteinte, Puis qu'un Dieu me l'inspire, il faut qu'elle soit sainte, Puisqu'on Dieu me l'envoie, il la faut recevoir.
Leofonie
Résistez lui Madame.
Stratonice
Il a trop de pouvoir.
Leofonie
Vous vous défendez mal.
Stratonice
Je me suis défendue.
Leofonie
Opposez la raison.
Stratonice
Elle est déjà rendue.
Leofonie
Oyez parler l'honneur.
Stratonice
Je suis sourde à sa voix, Je ne l'écoute plus.
Leofonie
Entendez donc les lois.
Stratonice
Les lois n'obligent pas ceux qui les peuvent faire, Tu n'as qu'à répliquer, si tu veux me déplaire, Je chéris mon tourment, laisse le moi souffrir, Tu pourrais l'augmenter en voulant l'amoindrir, J'aime, et je veux aimer ; mais qui ? C'est Antioche, Plut au Ciel que mon coeur fut de bronze ou de roche, Que je fusse insensible à ses charmants appas, Je l'aime le cruel, et lui ne m'aime pas, Il porte ses désirs dedans la Thessalie, Ou mon mauvais destin permettra qu'il s'allie : Mais...
Leofonie
Vous n'achevez pas.
Stratonice
Mais un même flambeau, Mettra son corps au lit, et le mien au tombeau ; Quelque grande amitié que Seleuque me porte, S'il m'embrasse jamais il m'embrassera morte.
Leofonie
Comment, une Princesse à ce point s'oublier ! Se plaire en ses défauts jusqu'à les publier ? Une puissante Reine, en un mot Stratonice, Vivre honteusement, faire vertu du vice . Ah, véritablement, je n'y puis consentir, C'est trop blesser son sang, et trop le démentir, C'est trop dégénérer de ses braves ancêtres ; N'écoutez plus l'amour,ses conseils sont des traîtres, N'écoutes plus l'amour, si vous aimez l'honneur, N'écoutes plus l'amour, car c'est un suborneur : Voyez, voyez déjà, comme il vous a trahie, Vous aimez un objet, dent vous êtes haïe, Antioche entretient votre amoureux souci, Vous demandez son coeur, il ne la plus ici ; Thamire le possède, il n'en est plus le maître ; Vous ai-je assez montré que l'amour est un traître ? Vous ai-je assez fait voir que ce n'est qu'un trompeur, Un éclair, un fantôme, un songe, une vapeur, Vous reste-t-il encor quelque légère flamme, De cet embrasement qui ruinait votre âme ? Ces feux pernicieux ne sont-ils pas éteints, Contre une vaine amour mes conseils sont-ils vains ? La raison a parlé, l'avez vous écoutée ?
Stratonice
Chère Leofonie, elle m'a surmontée, Je connais main tenant l'erreur où j'ai vécu, Mon esprit est vainqueur, alors qu'il est vaincu, Amour n'est plus sinon qu'un tyran que je brave, Je suis libre à présent, et j'en fais mon esclave ; Il est dedans mon coeur, je l'y veux étouffer, Il y perdra la vie, au lieu d'y triompher ; Mon honneur, et mon rang, ma foi, ma renommée, Font pour le surmonter une puissante armée, Tous conspirent sa perte, et tous d'un même accord, Pour un pareil dessein, font un pareil effort, Mon honneur le surprend, mon rang donne l'alarme, Ma foi me le soumet, mon renom le désarme; Je tire ma raison des outrages soufferts, Il tâchait de me perdre, et c'est moi qui le perds : Je perds pareillement la mémoire du Prince, Plût aux Dieux que jamais Je ne m'en ressouvinsse, Je voudrais de mon coeur effacer son portrait, Que dis-je je voudrais, il est déjà défait ; Je me ris de l'amour, et des traits qu'il décoche, Je brûle pour Seleuque, et non pour Antioche, Il vient, Leofonie, abandonnons ce lieu, Cédons à ce mortel, pour surmonter un Dieu,
Leofonie
Vous gagnez en fuyant une belle victoire.
Scène 5
Antiochus
Antiochus
Ne me trompez vous point, mes yeux vous dois-je croire ? Est-ce elle que j'ai vue, est-ce elle qui me fuit ? Oui, mais c'est vainement, puisque mon coeur la suit; Quelque endroit où mes feux chassent cette cruelle, Si mon corps en est loin, mon âme est auprès d'elle, Et j'admire en ceci la puissance d'amour, Qui me ravit mon âme, et me laisse le jour ; Plus heureux mille fois si je perdais la vie, Puisqu'elle est et sera, de tant de morts suivie ; Aimer sans espérance, espérer sans raison, Détester ma franchise, adorer ma prison, Paraître toujours froid, et n'être que de flamme ; Ce sont là les bourreaux, qui déchirent mon âme, Ce font là les vautours, qui dévorent mon coeur, Ce sont là les tourments dont je sens la rigueur : Viens Reine Sans pitié, viens femme inexorable, Viens cruelle, non pas pour m'être secourable ; Mais viens pour contempler un mal heureux amant, Qui veut par son trépas t'apprendre son tourment : Car n'attends pas enfin, que ma langue trahisse Ce coeur, qui veut celer qu'il aime Stratonice; Je l'ai dit une fois, je ne le dirai plus, Je ne vais pas deux fois demander un refus : Tu blâmas mon amour quand je la fis paraître, Au lieu de la louer, et de la reconnaître, Et si je n'eusse usé de prompte invention, Le mépris eut suivi la répréhension ; Ne crains point désormais que je t'en importune, Ne crains point de savoir ma mauvaise fortune, Je veux souffrir pour toi, sans te dire mon mal, Je veux t'aimer, et voir mon père mon rival, Enfin je veux mourir pour toi, sans te le dire; C'est le dernier conseil que ta beauté m'inspire.
Acte III
Scène 1
Messappe, Seleuque
Messappe
Après avoir longtemps enduré sur la mer, Les caprices fréquents, et de l'onde et de l'air, Après avoir longtemps supporté leur furie, Leur rage ou leur pitié m'a conduit en Syrie, Où véritablement je trouve tant d'appas, Que je pense être au Ciel, que d'être dans Damas ; Mais j'admire bien fort, comme a mon arrivée, Tout le peuple a crié d'une voix élevée ; Le voici ce grand Roi, si longtemps souhaité, Pour le salut du Prince et pour la liberté, N'attendons plus du sort que des succès prospères, Le sceptre n'ira pas en des mains étrangères : Ce Monarque est puissant, et son heureux abord, Relève la Couronne, et lui sert de support : Je prierais volontiers votre grandeur Royale, De m'expliquer ici cette voix générale ; Car je ne pense pas selon mon jugement, Pouvoir vous apporter aucun soulagement, Quelque acclamation où le peuple s'emporte, Vous supportez bien seul le trône qui vous porte.
Seleuque
Seigneur, dites plutôt, que si ce n'était vous, Je tremblerais dessus, ou gémirais dessous: Mon peuple qui connaît la faiblesse du Prince, A peu dit, en disant l'appui de ma Province ; Il devait vous nommer,sa paix, son protecteur, Son ange tutélaire, et son libérateur : Si le flux de la mer eut tardé davantage À pousser vos vaisseaux dessus notre rivage, Votre espoir eut trouvé dans le port un écueil, Je veux dire Antioche, ou moi dans le cercueil.
Messappe
Comment cela Seigneur ?
Seleuque
Hélas le dois-je dire, À ce ressouvenir ma douleur devient pire, Je sens mille poignards qui me percent le coeur.
Messappe
Qu'est-ce donc, c'est assez me tenir en langueur.
Seleuque
Vous aviez et j'avais choisi cette journée, Pour joindre nos états par un double hyménée ; Car j'attendais toujours l'abord d'un si grand Roi, Pour accomplir l'Hymen de mon fils et de moi : Mais le Ciel ou l'Enfer, contraire à mon envie, Comme s'il enviait le bonheur de ma vie, Ou comme s'ils étaient nos communs ennemis, Ils ruinent, grand Roi, la santé de mon fils.
Messappe
Ô que vous m'apprenez une triste nouvelle, Qu'elle est sa maladie, d'où procède-t-elle ?
Seleuque
C'est qu'il aime Thamire, et son mal vient d'amour, Il a cru lui parler, et la voir tout le jour; Jusqu'à s'imaginer que sa nef vagabonde, Flottait abandonnée à la merci de l'onde, Qu'elle était engagée entre mille rochers, Où les vents la poussaient en dépit des rochers.
Messappe
Cela nous monstre bien, que tout Rois que nous sommes, Nous vivons ici bas comme les autres hommes; Et que les Immortels par leurs secrets ressorts, Affligent les esprits aussi bien que les corps ; Mais persévère-t-il dedans cette créance ?
Seleuque
Grâce au Ciel, il est hors de cette extravagance Son oeil n'est plus trompé par ces illusions, Ni son âme égarée en ces confusions ; De sorte que je crois qu'à l'aspect de Thamire, Sa Santé reviendra comme je la désire ; Un de ses doux regards est assez suffisant, D'alléger la douleur qu'il endure à présent, Elle porte en ses yeux, son mal et son remède.
Messappe
La voici qu'elle vient, disons lui qu'elle l'aide.
Scène 2
Messappe, Thamire, Seleuque
Messappe
Vous n'êtes pas ma fille à savoir que le Ciel, Change en deuil notre joie, et nos douceurs en fiel ; La tristesse qu'on voit sur le front de Madame, À peu sans ses discours en instruire notre âme ; Je n'entreprend donc point de vous dire un malheur Qui me ferme la bouche et qui m'ouvre le coeur ; Car sitôt que je pense au sort qui nous traverse, Je sens en cet endroit un poignard qui me perce, Ce qui me reste donc à vous faire savoir, C'est un triste accident où vous devez, pour voir : Antioche languit dedans l'impatience, De vous dire son mal, qui naît de votre absence, Secourez-le Thamire, et ne rougissez pas, D'offrir à son amour vous-même vos appas ; Vous le devez, ma fille, et je vous y convie.
Thamire
Sire j'accomplirai de tout point votre envie.
Messappe
Nous l'allons consoler dedans son désespoir, Ne tardez pas beaucoup à vous y faire voir.
Thamire
J'ai trop de passion pour être paresseuse.
Seleuque
Que vous êtes charmante, aimable, officieuse, Quand l'esprit de mon fils aurait quitté son corps, Je crois qu'il reviendrait pour voir tant de trésors.
Scène 3
Thamire, Stratonice
Thamire
Vraiment vous m'étonnez, quoi ? qu'Antioche sente, Pour un objet absent, une ardeur si présente ? C'est sans doute un effet du tout prodigieux, Qu'il adore un objet que n'ont pas vu ses yeux ; J'ai peine de le croire, et j'en fais du scrupule.
Elle dit ce vers à l'écart.
Stratonice
Mon âme, cache ici la flamme qui te brûle ; Que votre étonnement diminue en ce point, Nous adorons les Dieux que nous ne voyons point ; Les merveilles qu'on dit de ces hautes puissances, Portent à les aimer nos basses connaissances, Et celui des mortels ferait mal son devoir, Qui pour les honorer attendrait à les voir ; Le récit qu'on a fait de vos bontés certaines, Vos célestes appas, vos vertus plus qu'humaines, Ont surpris Antioche, et votre seul renom, Le porte à révérer jusques à votre nom ; Ce petit Dieu qui fait de si grandes merveilles, S'est dedans son esprit glisse par les oreilles, Comme si par respect il eut choisi ces lieux, À cause qu'il surprend les autres par les yeux : C'est vous assurément qui le rendez malade, La raison vous le montre, et me le persuade ; Quand le Roi votre père envoya par écrit, L'hymen que l'on reçut aux charges qu'il offrit ; Vous savez qu'Idamon apporta votre image, Afin qu'on vous connut au moins sous un ombrage ; Bien que l'on ne vous vit en ce petit tableau, Que comme le Soleil lorsqu'on le voit dans l'eau ; Vous ne laissâtes pas d'inspirer de la flamme Dans le coeur d'Antioche, et de charmer son âme, Mais avecques tant d'heur, que ce portrait fatal, Le força doucement d'aimer l'original ; Depuis il s'est montré triste,pensif, farouche, Toujours le nom d'amour et le vôtre à la bouche ; Enfin si fort épris de vos appas si doux, Qu'il me parlait tantôt, croyant parler à vous ; Jugez après cela, s'il est vrai qu'il vous aime ?
Thamire
J'admire extrêmement sa passion extrême, Et je ne puis non plus ne m'émerveiller pas, Devoir qu'un grand coeur cède à de faibles appas.
Stratonice
Je ne réplique pas afin de vous complaire, Mais un miroir pourra vous montrer le contraire.
Thamire
Votre civilité vous fait parler ainsi.
Stratonice
Et votre humilité vous fait répondre ici.
Thamire
Si je suis vaine aussi, vous en aurez reproche.
Stratonice
Vidons ce différent par l'avis d'Antioche.
Elles feignent de s'en aller.
Thamire
Il en jugera mal, s'il veut en juger bien.
Stratonice
Toujours son sentiment sera conforme au mien.
Scène 4
Climène, Stratonice, Thamire
Climène
Madame, au nom du Prince, oyez parler Climène, Et tremblez au récit du sujet qui l'amène .
Stratonice
Qu'est-ce encor ! Nos malheurs pires que le trépas, N'ont-ils donc commencé que pour ne finir pas ; Climène exprime toi, ton silence me fâche, Je ne crains point d'ouïr ce qu'il faut que je sache ?
Climène
J'observais Antioche en son appartement, Où j'étais par le Roi commis expressément, Et comme on ne peut voir son mal en son courage, J'essayais de le voir au moins en son visage ; Lorsque s'apercevant du dessein que j'avais, Connais, dit-il, mon mal, et mon coeur en ma voix, Assez et trop longtemps j'ai souffert sans le dire, Entend, frémi d'horreur, plains moi dans mon martyre : Ici deux grands soupirs tranchèrent son discours, Mais peu de temps après il en reprit le cours ; Dur renouvellement de ses douleurs extrêmes ! (Voici ses sentiments et ses paroles mêmes.) Cet inconnu poison qui rampe dans mes os, Qui trouble ma raison, qui m'ôte le repos, Ce noir et froid chagrin, cette humeur triste et sombre, Qui me fait méconnaître un corps d'avec un ombre, Ce silence profond qu'on me voit observer, Ce désir d'être seul, et de toujours rêver, Bref mon trépas certain qui met la Cour en arme, Est le mortel effet de la force d'un charme, Tel, qu'hommes,Dieux, Démons, ne m'en sauraient guérir, Ni moi le désirer, sans me faire mourir.
Thamire
Déplorable Princesse, et malheureuse amante, Après ce que je sais puis-je rester vivante ?
Stratonice
Je ne demande pas si tu t'es informé, Si le Prince connaît celui qui l'a charmé.
Il lui présente le miroir un page que tient qui le fuit.
Climène
Comme je poursuivais cet important affaire, Que ton zèle, a-t-il dit, m'est funeste et contraire, Trop curieux amI, sache que je suis mort, Si je viens à nommer qui m'a donné ce sort ; Le plus qu'il m'est permis au fort de mes souffrances C'est de l'envisager sous quelques apparences ; Ainsi lorsqu'il se montre, et qu'il veut m'émouvoir, Cette apparition se fait dans mon miroir ; Mais ne présume pas que tout le monde voie, Cet obstacle puissant de mon bien, de ma joie ; La Reine seulement peut repaître ses yeux, D'un accident si rare et si prodigieux : Ici l'âme de crainte, et d'horreur agitée, Il mit entre mes mains cette glace enchantée, Obligeant mon devoir par son commandement, De la venir remettre aux vôtres promptement ; Recevez-là, Madame, et s'il vous est possible, Voyez y les effets d'une cause nuisible, Découvrez-y l'auteur des troubles de la Cour, Que ce traître enchanteur, enfin paroisse au jour.
Stratonice
Je n'y remarque point d'enchanteur ni de charmes.
Thamire
N'est-ce point que vos yeux qui se fondent en larmes, Sont ou trop languissants, ou trop craintifs pour voir, L'horrible enchantement que cache ce miroir.
Stratonice
Peut-être, mais, Madame, ayez assez d'audace, Pour consulter aussi cette fatale glace; Vos yeux qui n'ont pas moins de clarté que d'appas, Verront en ce cristal ce que je n'y vois pas.
Elles regarde ensemble dans le miroir.
Thamire
Vous auriez juste droit de me croire insensée, Si tant de vanité tombait en ma pensée ; Pais que vous n'avez su rien découvrir ici, Quoi que vous me flattiez, j'en perds l'espoir aussi : À ma confusion, j'entreprends de vous plaire ; Tout m'arrive déjà comme je l'ai prédit : Donnez-moi, le succès, est tel que je l'ai dit, Mais pour vous témoigner combien je vous révère, Mes yeux pour voir un charme, en vain font leur office, Je n'en aperçois point que ceux de Stratonice.
Stratonice
Les vôtres se font voir avec que plus d'éclat, Mais, Madame, il est temps de finir ce débat, Plutôt que ce miroir, consultons Antioche, Un pas nous rend vers lui, sa chambre est ici proche.
Thamire
J'y mourrai, si le Ciel exauce mes souhaits.
Stratonice
Achevons de nous perdre, Amour ce sont tes traits.
Scène 5
Messappe, Seleuque, Antiochus, Erasistrate
On tire la toile, Antiocuus paraît dans sa chambre sur un lit et le médecin auprès de lui.
Messappe
Adieu, consolez-vous, et reprenez courage, Nous serions importuns d'être ici davantage.
Seleuque
Adieu mon fils, adieu, demeurez en repos.
Ils s'en vont.
Antiochus
Visite superflue, inutile propos, Rigoureuse pitié, vaine et dure tendresse, Puis qu'elle accroît toujours la douleur qui me presse, Ce zèle, cet amour, ces soins continuels, Rendent fatalement mes tourments plus cruels ; Un père qui prend part au mal qui me possède, M'oblige d'en haïr et d'en fuir le remède. Vous qui prenez le soin de prolonger mes jours, Ce n'est pas de votre art que j'attends du secours, Ce qui peut alléger mon supplice et ma peine, Est par dessus l'objet de la science humaine, Vous n'avez jamais vu de pareil accident, Mon malheur est commun, et n'est pas évident, Plusieurs en sont atteins, pas un n'en perd la vie, C'est à moi seulement qu'elle sera ravie, Le Ciel l'ordonne ainsi, rien ne peut l'empêcher.
Erasistrate
Il découvre son mal en le voulant cacher.
Antiochus
Mon malheur n'est pas tel qu'on se le persuade, Ce corps se porte bien, l'âme seule est malade, J'ai du feu dans le coeur.
Erasistrate
L'amour cause son mal.
Antiochus
Mais je sais en brûlant, un crime sans égal.
Erasistrate
Ce mot me met en peine.
Scène 6
Stratonice, Antiochus, Erasistrate, Thamire
Stratonice
Entrez ici Madame.
Antiochus
N'entends-je pas la Reine ?
Erasistrate
Elle-même.
Antiochus
Ah je pâme ?
Erasistrate
Quelle altération se remarque en son pouls, Il change de couleur !
Elle dit vers deux à l'écart.
Stratonice
Seigneur consolez-vous, Voici ce doux objet, voici cette Princesse, Qui cause vos langueurs, qui fait votre tristesse ; La voici qu'elle vient alléger vos douleurs, Étouffez vos soupirs, ne versez plus de pleurs,. Ou bien, si vous pleurez, pleurez d'aise et de joie, Et bénissez le Ciel, du bien qu'il vous envoie ; Et moi je maudirai son injuste pouvoir, Qui m'inspire l'amour, et qui m'ôte l'espoir.
Thamire
Grand Prince, s'il est vrai que mon amour vous touche, Faites que votre coeur paraisse en votre bouche, Montrez en faisant trêve avecques les soupirs, Que mon éloignement causait vos déplaisirs, Que mon absence seule en était l'origine, Et que ma seule vue aujourd'hui les termine ; Disposez désormais de moi, comme de vous, Et respirez un air plus serein et plus doux ; Rompez votre silence.
Il se tourne à Stratonice.
Antiochus
Hélas c'est une extase, Une preuve, un effet, de l'ardeur qui m'embrase, Tant de contentements m'accueillent à la fois, Que je perds au besoin l'usage de la voix ; Mais les yeux suppléeront au défaut de la langue, Écoutez-les Madame, il vous font leur harangue, Ce sont des Orateurs qui ne déguisent rien, Si vous daignez les voir, vous les entendrez bien ; Un regard seulement vous peut faire comprendre, Ce qu'un discours d'un jour ne pourrait vous apprendre ; Leur langage muet à qui l'entend un peu, Met des pleurs au dehors, pour exprimer du feu ; Considérez moi donc, voyez couler mes larmes, Et jugez, de l'ardeur que m'inspirent vos charmes : Ah je vous en dis trop, car j'ai juré les Dieux De n'en parler jamais que du coeur et des yeux ; Oui je les ai jurés, et leur pouvoir suprême, De ne dire jamais, Madame, je vous aime.
Thamire
Vous l'aimez ?
Antiochus
Je l'adore.
Thamire
Elle ?
Stratonice
Madame...
Antiochus
Non
Thamire
Stratonice.
Stratonice
Rien moins
Antiochus
Thamire, c'est son nom.
Stratonice
Reconnaissez-là donc, je ne suis pas Thamire, Découvrez-lui vos feux, au lieu de me les dire, C'est elle, et non pas moi, qui vous les a causés.
À Thamire.
Ils se tourne à Stratonice.
Antiochus
Vous n'êtes pas Thamire ! Ah Madame excusez, C'est que vos doux appas, c'est que votre présence, M'apporte tant de gloire et de réjouissance, C'est qu'étant tout en vous, je suis si hors de moi, Que je pense vous voir en tout ce que je vois ; Si je ne dis plutôt, en faveur de ma flamme, En faveur du sujet qui l'allume en mon âme, En faveur de mon zèle extrême et sans pareil, Que je suis ébloui si près de mon soleil.
Erasistrate
Stratagème d'amour.
Thamire
Si j'ai quelque lumière. C'est de vous seulement qu'elle vient toute entière ; N'avoir su pénétrer le miroir enchanté, Est un signe évident de cette vérité.
Antiochus
Ah !
Stratonice
N'avez-vous pas vu dans cette claire glace, Les charmes merveilleux de votre bonne grâce ; Vous imaginez-vous que s'en soient d'autres qu'eux Qui fassent soupirer ce discret amoureux ?
Thamire
Son mérite infini me fait douter s'il m'aime.
Stratonice
Vous le saurez, Madame, et de sa bouche même, Seigneur, mais d'où lui vient cet assoupissement ?
Erasistrate
Ne vous étonnez pas, c'est un ravissement, Je connais à peu près d'où vient sa maladie, Souffrez que je sois seul, et que j'y remédie .
Thamire
Volontiers.
Erasistrate
Cependant, priez les Immortels.
Elle fait passer Tamire la première, puis elle dit ces quatre vers.
Stratonice
Nous allons de ce pas visiter leurs autels ; Mais que puis-je implorer de leur pouvoir céleste, Si comme son trépas, sa santé m'est funeste, Fidélité, devoir, honneur, amour, raison, Prierai-je pour sa mort, ou pour sa guérison.
Scène 7
Climène, Erasistrate, Antiochus
Climène
Ne puis-je avoir l'honneur d'entretenir le Prince ?
Erasistrate
Il repose à présent.
Climène
Il m'a dit que je vinsse, Et j'ai dressé mes pas en cet appartement, Afin de satisfaire à son commandement.
Erasistrate
Monsieur parlons plus bas de crainte qu'il s'éveille.
Antiochus
Ne fléchirai-je point sa rigueur sans pareille, Et jamais mes soupirs ne pourront-ils toucher, Ce coeur impitoyable, ou plutôt ce rocher !
Climène
Il ne sommeille plus, souffrez que je m'approche.
Antiochus
Au moins belle inhumaine, évitez, le reproche, Ne donnez pas sujet à la postérité, De dire, sa rigueur égalait sa beauté.
Erasistrate
Monsieur, n'avancez pas, le Prince dort encore.
Climène
Il parle.
Erasistrate
C'est qu'il rêve.
Antiochus
Ingrate que j'adore, Indigne objet des voeux d'un si fidèle amant, Insensible pour qui j'ai tant de sentiment ; Reine sans amitié, cruelle Stratonice, Puisqu'il faut que je meure, ordonnez mon supplice.
Erasixtrate s'en va.
Erasistrate
Ces mots ont mes soupçons tout à fait éclaircis, Que Seleuque est à plaindre aussi bien que son fils .
Antiochus
Enfin j'ai dissipé ces importants atomes, Qui font voir en dormant mille divers fantômes, Et qui représentant les objets qu'on a vus, Nous sont entretenir de ceux qui nous ont plus : Mais ou je rêve encor, ou j'aperçois Climène ?
Climène
Monseigneur.
Antiochus
Je sais bien le sujet qui t'amène ; De grâce soignez-vous.
Erasistrate s'en va.
Erasistrate
Ah mon Prince !
Antiochus
Il suffit, Approche, parle bas, et bien qu'a-t-elle dit, As-tu bien exprimé le malheur de ma vie ?
Climène
J'ai Seigneur en ce point surpassé votre envie; Et sans exagérer votre sort rigoureux, J'ai tiré des soupirs de son coeur généreux.
Antiochus
Je puis donc espérer cet honneur de ma Reine, Que puis qu'elle a daigné soupirer de ma peine, Que ses yeux où l'amour allume son flambeau, Ne refuseront pas des pleurs à mon tombeau ; Ainsi jamais ma mort ne peut-être qu'heureuse, Ainsi mes jours n'auront qu'une fin glorieuse : Mais tu ne m'apprends rien de ce miroir fatal ?
Climène
Stratonice n'a su pénétrer son cristal.
Antiochus
Doncques ses deux beaux yeux, toujours remplis de flammes, Qui pénètrent les coeurs, qui consument les âmes ; Doncques ces deux Soleils n'ont pas eu le pouvoir, De fondre à leurs rayons la glace d'un miroir ! Donc il faut que je verse incessamment des larmes, Et que je fois toujours tourmenté par des charmes. Mais ne serait-ce point que la timidité A détourné ses yeux du miroir enchanté ?
Climène
Rien moins.
Antiochus
Elle a donc vu ......
Climène
Rien du tout davantage, Que les charmes divins qui sont en son visage.
Climène se retire.
Antiochus
Climène c'est assez, retire-toi d'ici ; Que ses charmes divins ! et ce sont eux aussi, Oui ce sont ses appas, qui font que je soupire, Sa beauté sans pareille, entretient mon martyre, Ses yeux sont les auteurs des rigueurs de mon fort, Ils font mes enchanteurs, mon supplice, et ma mort; Eux seuls me rendent triste, à jamais misérable, À moi-même ennuyeux, à tous insupportable ; Pour eux seuls je languis, et pour eux seuls je meurs, Enfin je ne sens point de charmes que les leurs ; Mais pourvoir mon malheur, ils manquent de lumière, Ces astres ont perdu leur vertu coutumière ; Il ne connaissent pas la puissance qu'ils ont, De peur de secourir les malheureux qu'ils font: J'éprouve leur rigueur ! Et pourtant je les aime, La contrainte ou je vis, n'est elle pas extrême, Et mon aveuglement n'est-il pas bien fatal, De souhaiter du bien à qui me fait du mal ? Ah mon âme, ah mon coeur, imitez Stratonice, Vivez indifférents, n'aimez que par caprice, Elle a peu de tendresse, ayez peu d'amitié, Et soyez sans amour, comme elle est sans pitié : Mais cela ne ce peut, Stratonice est trop belle, Mon coeur à ce propos contre moi se rebelle, Et mon âme commence à ne plus m'animer, Depuis que ma raison lui défend de l'aimer ; Aime donc, Antioche, aime sa tyrannie, Chéris infiniment, sa rigueur infinie Que toute ta faiblesse éclate en cet effort, De peur que tu ne sois coupable de ta mort.
Acte IV
Scène 1
Climène, Erasistrate
Climène
Tellement que les Dieux menacent la Province D'ébranler son repos par la chute du Prince, Tellement que votre art ne saurait balancer, Ce foudre que leurs mains sont prêtes à lancer ; Que deviendra Seleuque à ce rapport funeste, Ne bannira-t-il pas la raison qui lui reste ; Pourra-t-il écouter la mienne en ce malheur Et ne mourra-t-il pas de rage et de douleur. Prudent Erasistrate, en qui l'expérience, Assemble ses secrets à ceux de la science ; Conservez le renom que vous avez acquis, Faites vivre Seleuque, en guérissant son fils : Aux hommes comme vous, il n'est rien impossible.
Erasistrate
Le sort en sa rigueur est par trop inflexible, Et lorsqu'il a conclu le trépas de quelqu'un, L'aide des médecins et du vent, c'est tout un.
Climène
Ô déplorable fils, ô père inconsolable !
Erasistrate
La pitié ne rend pas leur destin plus traitable ; Et nous pourrions tous deux nous noyer dans nos pleurs, Sans finir pour cela le cours de leurs douleurs ; Puis que c'est fait du Prince, et qu'on le désespère, Il est bon d'eSSayer d'y résoudre son père, De lui représenter qu'il n'est rien ici bas, Qui puisse s'affranchir des horreurs du trépas, Que la mort, sans respect dispose des personnes, Qu'elle met la houlette, en l'ordre des Couronnes ; Enfin, que c'est en terre un arrêt général, Qui condamne le Prince ainsi que le vassal.
Climène
Il sera plus ému que s'il sentait la foudre, À quoi m'obligez-vous ?
Erasistrate
Il faut vous y résoudre, Puisqu'il est assuré qu'un malheur est plus grand, Et plus mortel encor, alors qu'il nous surprend.
Climène
Je m'en le vais trouver, mais avecques l'envie De perdre auparavant la parole et la vie.
Il dit seul ces trois vers.
Erasistrate
Je vous suivrai de près, avec intention De poursuivre le cours de mon invention ; D'elle dépend la vie, ou la mort d'Antioche ; Mais où mon oeil se trompe, ou la Reine s'approche.
Scène 2
Stratonice, Leofonie
Stratonice
Dis moi, Leofonie, est-ce trahir mon sang, Est-ce blesser ma gloire et déchoir de mon rang, N'est-ce pas un effet d'une âme généreuse, D'éteindre en sa naissance une flamme amoureuse, De fuir et de haïr un plaisir souhaité, Et d'armer sa raison contre sa volonté ?
Leofonie
C'est la marque en effet d'une force infinie.
Stratonice
J'ai bien plus fait encor, chère Leofonie ; J'ai vu comme l'objet de mon aversion, Celui de mon amour et de ma passion ; Et pour faire paraître une vertu royale, Aux yeux de mon amant, j'ai loué ma rivale, C'est moi qui l'ai conduite en son appartement, Et qui les ai priés de s'aimer tendrement.
Leofonie
Ah que cette action mérite de louanges.
Stratonice
Qu'amour est absolu, que ses coups sont étranges, Je croyais sans effort me tirer de ses fers, Et je meurs en pensant à ceux que j'ai soufferts ; Forme-toi des tourments, figure-toi des peines, Pires que le trépas et qui soient moins humaines, Assemble tous les maux qu'on peut imaginer, Et dont le penser seul pourrait assassiner ; Toutes ces cruautés et ces rigueurs unies, Sont de ce fier tyran les moindres tyrannies ; Ce ne sont que des fleurs qu'il fait bon odorer, À l'égard des douleurs qu'il m'a fait endurer ; Les cordeaux, le poison, la faim, le fer, la flamme, N'affligent que le corps, il m'a bourrelé l'âme ; Il a gêné mon coeur en cent mille façons, Tantôt dans des brasiers, tantôt dans des glaçons. Si j'opposais l'honneur il proposait des charmes, Il m'offrait des plaisirs, si je versais des larmes ; Si bien que mon esprit, et que mes appétits, Ont balancé longtemps entre ces deux partis : Mais à la fin l'honneur a gagné la victoire, Antioche n'a plus de place en ma mémoire ; Seleuque me possède, et ce Roi glorieux, Arrête en ses vertus mon esprit et mes yeux ; Tu vois qu'il a fallu que je me fois trahie ; Tu vois qu'il a fallu que je me sois haïe ; Crois-tu que cet effort puisse partir d'un coeur Où la vertu languit sans force et sans vigueur ; Le crois-tu ?
Leofonie
Nullement, je m'assure au contraire, Qu'il passe le pouvoir d'un courage ordinaire, Et qu'un autre que vous dans un pareil danger, Eut aimé mieux périr que de s'en dégager.
Stratonice
Tu t'en peux assurer, car il est véritable, Je ne me vis jamais en un trouble semblable ; Mes yeux étaient d'accord avec mes autres sens, D'abandonner mon coeur à des charmes puissants ; Ma raison d'autre part, plus fidèle et plus forte, Défendait hautement d'en user de la sorte ; Ce n'étaient que combats, ce n'étaient que discords, L'esprit contredisait aux sentiments du corps...
Leofonie
Madame, le Roi vient.
Scène 3
Seleuque, Stratonice, Leofonie
Seleuque
À quoi songe la Reine, Soupire-t-elle ici notre commune peine, S'entretient-t-elle ici de nos mauvais destins, À traverser nos voeux obstinés et mutins ; La crainte d'augmenter ma douleur par la sienne, Lui fait-elle cacher sa tristesse à la mienne ? Ah cette belle bouche, et ces yeux abaissés, En ne m'en disant rien m'en assurent assez.
Stratonice
Puis que je vous apprends même par mon silence, Des ennuis que je sens l'extrême violence, Il me fierait fort mal de vouloir persister, À vous celer encor ce qui peut m'attrister ; Oui, Sire, je prends part au malheur d'Antioche, Je ressens tous les traits que le Ciel lui décoche, S'il endure beaucoup, je ne souffre pas moins, Les Dieux en sont auteurs, les Dieux en sont témoins ; Vous chérissez ce fils à l'égal de vous-même, Vous l'aimez tendrement, c'est ainsi que je l'aime, Jusques à voir mes ans précipiter leur cours, Vers l'éternelle nuit où s'encline ses jours, S'il meurt, je ne crois pas que je puisse plus vivre.
Seleuque
Ce discours m'est fâcheux, cessez de le poursuivre, C'est me tyranniser que de parler ainsi, Prenez part à ma joie, et non à mon souci ; Quelques rudes que soient les tourments que j'endure, De voir incessamment mon fils à la torture, Quoi que son mauvais sort m'afflige étrangement, L'aspect de vos beautés me donne allègement, Auprès de vos appas mes ennuis se dissipent, Vos yeux ont des douceurs que mes maux participent; Ma tristesse se passe, alors que je vous vois, Et je ne gémis plus pour mon fils ni pour moi, Je me sens trop heureux...
Stratonice
Loin de la complaisance, Votre douleur s'accroît plutôt en ma présence ; L'amour que vous portez au Prince votre fils, Ne peut en m'approchant éloigner vos soucis.
Seleuque
Princesse où la vertu se fait voir toute pure, Estimez-vous vos yeux moins forts que la nature ? Non, non, vous et mon fils, n'en doutez, nullement, Vous partagez tous deux mon coeur également ; L'amitié de tous deux tient mon âme asservie, Vous perdant, je perdrais la moitié de ma vie, Je serais demi-mort en le perdant aussi, Bref, sans vous et sans lui je ne puis vivre ici, Mes destins à vos jours ont attaché ma trame, Antioche est mon coeur, Stratonice est mon âme, Oui vous êtes mon âme (adorable beauté) Faites donc que le jour ne me soit pas ôté; Empêchez, empêchez, que ce malheur m'arrive, Unissez-vous à moi, permettez que je vive, Souffrez qu'un saint hymen, par ses sacrés accords, Assemble à cet effet mon âme avec mon corps ; Mon amoureuse ardeur en respect sans égale, A trop longtemps souffert le tourment de Tantale ; J'ai vécu, j'ai vécu, trop longtemps dans le feu, Il est bien de raison que je respire un peu ; Mon courage se rend, ma passion échappe, Célébrons notre hymen en faveur de Messappe, Puis que pour l'accomplir nous n'attendions que lui, Qu'il mette votre main dans la mienne aujourd'hui.
Stratonice
Il ne peut m'arriver plus d'heur, ni plus de gloire, Votre condition vous oblige à le croire, Amour ne saurait pas me récompenser mieux, Ni m'élever plus haut, s'il ne m'élève aux Cieux ; Mais parmi ces plaisirs que le vôtre m'octroie, Comment goûterez-vous une parfaite joie ? Et comment célébrer un nuptial accord, Ayant devant les yeux l'image de la mort ? C'est ce qui ne se peut, sans un désordre extrême ; Je vous en fais le juge, et l'arbitre vous-même ; Que ne dirait-on pas ? Si le même flambeau, Mettait le père au lit et le fils au tombeau ; Seigneur, si votre oreille écoute mes paroles Je crois que mes raisons ne seront pas frivoles.
Seleuque
Votre prudence est grande, il le faut avouer, Pour être trop louable on ne vous peut louer ; Il est vrai que ma flamme au point qu'elle se range, Semble au lieu d'éclairer, obscurcir ma louange; Et parce que l'amour est en moi violent, Il semble que son feu me noircisse en brûlant ; Mais ce vice est bien loin de mon âme enflammée, Le feu qui la dévore, est un feu sans fumée, Qui ne peut obscurcir mon renom ni mes jours, Et qui ne noircit point, quoi qu'il brûle toujours : Pour divertir l'hymen que je vous persuade, Vous me représentez qu'Antioche est malade, C'est par cette raison que je veux l'avancer, L'État me le conseille, et je m'y sens forcer; Un instinct de nature, et que le Ciel me donne, Me dit que cet Hymen maintiendra la Couronne ; Que mon fils prendra part à ma joie, à mon bien, Par un secret rapport de son sang et du mien; Sa guérison dépend de ce saint hyménée, Que nous l'achevions donc avecques la journée ; Allez-vous préparer à ces chastes amours, Séparons-nous un peu pour est réunis toujours.
Stratonice
C'est assez.
Seleuque
En passant, vous verrez Antioche.
Stratonice
Mon courage arme-toi, car le combat s'approche.
Seleuque
Que j'aime cette belle.
Leofonie
Et moi que je la plains.
Scène 4
Climène, Seleuque
Climène
Tyrannique devoir.
Seleuque
D'où me vient que je crains ! Quelque nouveau malheur menace la Province,
Climène
Erasistrate .....
Seleuque
Et bien ?
Climène
Vous mande que le Prince....
Seleuque
Cruel, n'achève pas ce funeste rapport, Ta langue est un poignard qui me donne la mort, Elle tue en parlant, et ta voix criminelle, Me cause en un moment une peine éternelle ; Tu m'en as assez dit, je t'ai trop écouté, Cesse un triste discours qui m'ôte la clarté, Ne m'assassine plus d'un récit lamentable; Mais pourquoi tairas-tu mon malheur véritable, Ne me déguise rien, j'aimerai ce discours, Si sa suite met fin à celle de mes jours.
Climène
Que ne suis-je à cette heure, ou sans vie,ou sans langue.
Seleuque
Achève vitement ta funeste harangue, J'en ai que trop langui, donne le coup mortel, Tu me seras plus doux, si tu m'es plus cruel, Parle, et tue en parlant.
Climène
Plutôt que je périsse.
Seleuque
Ta pitié joint ici la longueur au supplice, syll="6" part="i"Hâte-toi, dis moi tout.
Climène
Je ne puis.
Seleuque
Je le veux, Pour contenter ton Roi, fais plus que tu ne peux.
Climène
Sire, dispensez-moi d'un rapport si funeste, Erasistrate vient, il vous dira le reste.
Seleuque
Le trépas de mon fils est écrit sur son front, Ô Dieux ! Pourquoi le mien n'est-il pas aussi prompt.
Scène 5
Erasistrate, Seleuque, Climène
Erasistrate
Feignons bien .
Seleuque
Il vient donc de quitter la lumière ? Quelle belle parole a-t-il dit la dernière, Quels regrets a-t-il fait en rendant l'âme aux Dieux, De ne m'embrasser pas à ses derniers adieux ?
Erasistrate
Sire, il respire encor, mais son corps et son âme, Ne s'entretiennent plus que par un trait de flamme, Un moment changera son lit en un tombeau, Et lèvent d'un soupir éteindra son flambeau.
Seleuque
Barbare que dis-tu ? Ta rigueur sans pareille, Me coule du poison dans l'âme par l'oreille ; Quoi mon fils, quoi mon sang, mon plaisir, mon espoir ; Quoi l'appui de mon sceptre, est donc si près de choir ; Quoi l'unique Soleil qui m'éclaire en ce monde, Se perd dans une nuit éternelle et profonde; La parque le ravit, sans que l'art des humains Le puisse dégager de ses sanglantes mains ; À ses mortels efforts, il n'est rien qui ne cède !
Erasistrate
Sire, on y peut encor apporter du remède; Mais comme un tel secours ne dépend que de moi, Je ne le donne pas pour l'Empire d'un Roi.
Seleuque
D'un Roi !
Erasistrate
De tous les Rois, qui sont dessus la terre.
Seleuque
Quel Dieu lança jamais par la bouche un tonnerre ! Je te puis appeler Basilic mille fois, Ce qu'il fait par les yeux, tu le fais par la voix ; Tu peux tirer mon fils, et moi du précipice, Ton art peut empêcher que l'État ne périsse, Tu peux lever de terre un Monarque abattu, Cruel, si tu le peux, pourquoi ne le fais-tu ?
Erasistrate
Quand je vous aurai dit, sans feinte et sans réserve, Ce qu'il faut que je fasse, afin que je vous serve, Comme il faut m'oublier, comme il faut me trahir, Pour sauver Antioche, et pour vous obéir, Au lieu de me blâmer, Sire, j'ai la créance, Que vous approuverez ma désobéissance .
Seleuque
J'approuverais l'arrêt, et le coup de ma mort ; Mais dis moi ce secret qui t'importe si fort, Ton silence m'afflige autant que tes paroles, Pour parler hardiment, crois que tu me consoles, Je me rends attentif ; Dieux que ne puis-je aussi. Me rendre désormais insensible au souci.
Erasistrate
Je vais, ô triste Roi, vous apprendre une histoire,. Fâcheuse à raconter, et difficile à croire : Doncques pour exprimer le tout en peu de mots, Vous saurez que l'amour est cause de vos maux ; Mais un amour honteux, mais un amour injuste, Mais un amour qui n'a que son sujet d'auguste, Qui porte votre fils à chérir un objet Charmant, mais pour son rang, trop bas, et trop abject ; Oui, Sire, je l'ai dit, et je le dis encore, L'amour de votre fils le perd, vous déshonore ; Se feux font criminels, et lui qui sait cela, Veut dompter en mourant la passion qu'il a.
Seleuque
Sans doute vous rêvez, il brûle pour Thamire, Me déshonore-t-il, fait-il un crime ?
Erasistrate
Ah, Sire, Souffrez que mes propos vous retirent d'erreur, Son coeur est agité par une autre fureur.
Seleuque
Quel autre feu pourrait s'allumer en son âme ?
Erasistrate
Celui qu'il a trouvé dans les yeux de ma femme.
Seleuque
De ta femme ; à ce mot je demeure interdit, De ta femme rêveur !
Erasistrate
Lui-même me l'a dit.
Climène
Si je crois ma raison, je ne le saurais croire.
Erasistrate
Sur qui ne peut amour remporter la victoire ; Cessez d'être ébahis de cette nouveauté, Il triomphe toujours, où combat la beauté.
Seleuque
Il est vrai que mon fils pourrait brûler pour elle, Si le Ciel l'avait faite aussi noble que belle; Si la voix du renom ne flatte pas ses yeux, Ils ont de quoi charmer les hommes et les Dieux ; Mais où l'aurait-il vue, apprends-le moi de grâce ?
Erasistrate
Un jour, las et recru des plaisirs de la chasse, Il vint se rafraîchir dérobé de ses gens, Dans un petit logis que je possède aux champs ; Il y vit Polybie (on nomme ainsi ma femme,) Aussitôt la fraîcheur lui plut moins que la flamme, Il arrêta ses yeux où son coeur s'attachait, Bref, il perdit chez nous le repos qu'il cherchait.
Seleuque
Mon esprit ne fais point plus longue résistance, Connais sa vérité dessous cette apparence ; L'amour, ce fier tyran, range tout sous ses lois, Et l'on ne peut mentir à la face des Rois ; Je ne révoque plus ce que tu dis en doute, Mon jugement se tait, et ma raison t'écoute ; Mais c'est pour t'obliger d'écouter à ton tour, Mon pouvoir qui te parle avecques mon amour, Tu peux en ma faveur rompre le noeud qui lie, Tes plaisirs et tes jours à ceux de Polybie; Et puis poussé d'un zèle et rare et généreux, Faire place en ton lit à mon fils amoureux.
Erasistrate
Que me conseillez-vous ?
Seleuque
Le bien de la Province.
Erasistrate
Ma honte.
Seleuque
Ton honneur.
Erasistrate
Perdre une femme.
Seleuque
Un Prince.
Erasistrate
Violer l'Hyménée.
Seleuque
Aller contre mes lois.
Erasistrate
Offenser tous les Dieux.
Seleuque
Assassiner deux Rois.
Erasistrate
Tous ces propos sont vains je ne m'y puis résoudre.
Seleuque
Je me sers de mon sceptre ainsi que de la foudre ; Cède lui.
Erasistrate
J'aime mieux en ressentir les coups.
Seleuque
Fais-le pour ton profit.
Erasistrate
Sire, le feriez vous ? Supposez qu'Antioche adore Stratonice, Que cette Reine ait fait son amoureux supplice, Et que pour le guérir, il la lui faut céder ; Pourriez-vous sans douleur vous en déposséder, Pourriez-vous sans mourir la bannir de votre âme ?
Seleuque
Il serait malaisé d'éteindre cette flamme, Je souffrirais beaucoup, je t'en fais un aveu ; Mais pour sauver mon fils, oui, j'éteindrais mon feu.
Erasistrate
Votre coeur parle-t-il ?
Seleuque
Il parle, ou je périsse.
Erasistrate
Quoi vous oublieriez...
Seleuque
Tout, moi-même et Stratonice.
Erasistrate
Ah vous n'en jurez pas.
Seleuque
Ah, j'en jure ses yeux, Que j'aime, et que je crains autant que tous les Dieux.
Erasistrate
Après un tel serment je ne dois plus rien craindre, Antioche est heureux, et vous êtes à plaindre ; Stratonice elle seule, est cause de son mal, Ses attraits ont changé votre fils en rival.
Seleuque
Stratonice, est-il vrai !
Erasistrate
Rien n'est plus véritable.
Climène
Quelle preuve avez-vous d'une chose incroyable ?
Erasistrate
Aussitôt qu'il la voit, un feu subtil et prompt, Brille dedans ses yeux, et fait rougir son front Une chaude sueur humecte son visage, Sa langue à de la peine à trouver son usage, Bref son coeur, et son pouls se sentent altérés, Ce sont là de l'amour les signes assurés.
Seleuque
Il aime Stratonice !
Erasistrate
Et quittera la vie Si sa possession n'assouvit son envie.
À Erasistrate.
Seleuque
Naturels sentiments d'amour et d'amitié, Que me conseillez-vous, la haine, ou la pitié, Le pardon d'Antioche, ou sa peine exemplaire ? Qui des deux est coupable, ou le fils ou le père ? Puisque nous poursuivons tous deux un même bien, Est-il plus mon rival, que je ne suis le sien ? Ah ! Ce raisonnement me met à la torture, Mon amour me défend d'écouter la Nature, La Nature défend d'écouter mon amour ; Qui des deux entendrai je, à qui serai-je sourd ! Vous puis-je, ô Stratonice, oublier sans reproche, Te saurais-je sans crime oublier Antioche ; Non, non, je ne saurais, il n'y faut pas penser, Si mon amour est juste, il m'en doit dispenser ; Abandonner mon fils, je ne le puis sans blâme, S'en est fait, s'en est fait, mon sang éteint ma flamme, Stratonice est à toi, cher appui de mes jours, Respire sans contrainte, et sois heureux toujours, Je te fais possesseur de ce trésor insigne, En n'osant l'espérer, tu t'en es rendu digne, Il suffit que ton coeur ait longtemps combattu, Tu l'auras, mon amour le cède à ta vertu . Que dis-je à sa vertu ! Son âme criminelle, N'en conserva jamais une seule étincelle ; Qui seraient les méchants ? Si les incestueux, Et si les criminels passaient pour vertueux, Pour qui seraient les fers, et pour qui les supplices, Si l'on récompensait les crimes et les vices ? Antioche en fait un qui n'eut jamais d'égal, Il devint parricide aussitôt que rival, Ce fils dénaturé, dans sa brutale envie, Veut m'ôter Stratonice, et c'est m'ôter la vie ; Mais j'arrêterai bien ce furieux projet, C'est assez que je règne, et qu'il soit mon sujet ; Je puis sans offenser la dignité de père, Prêter pour le punir l'oreille à ma colère, Et s'il veut persister en ses lâches desseins, Je puis à mon courroux prêter enfin les mains, Oui cruel, oui brutal, oui perfide Antioche, Je puis t'ôter le jour, sans crime et sans reproche, Je te puis condamner, et même je le dois, Sinon comme ton père, au moins comme ton Roi ; Tu choques sans respect d'une insolence égale, La dignité de père, et la grandeur Royale ; Aussi dois-tu sentir toute la cruauté, D'un Roi que l'on offense, et d'un père irrité ; Ingrat résous-toi donc à ce double supplice, Ou pour t'en garantir, n'aime plus Stratonice, Ne considère plus ce qu'elle a de charmant, Aime la comme fils et non pas comme amant ; Forme des voeux plus saints, et moins illégitimes, Demande moi pardon, repens-toi de tes crimes, Sinon prépare-toi de mourir de ma main ; Un juste châtiment ne peut être inhumain. Vous vieillard sans respect, comme sans prévoyance Homme de grand savoir, et de peu de prudence, Qui loin de terminer, augmentez mes ennuis, Si vous n'y pourvoyez, vous saurez qui je suis.
Acte V
Scène 1
Seleuque, Climène, Clitarque
Seleuque
Enfin que que dois-je faire, que puis-je résoudre, et d'autre côté j'entends gronder la foudre, D'un et d'autre côté je prévois des malheurs, Qui me feront verser du sang au lieu de pleurs ; Si je cède à l'amour, je cède à la colère, Si je suis bon amant, je suis un mauvais père, Si mon coeur est sensible, il n'a point de pitié, Et si j'aime toujours, je suis sans amitié; Dures extrémités, effroyable supplice, Il faut perdre Antioche, ou perdre Stratonice. Fidèles Conseillers, qui voyez, mes transports, Encor plus furieux au dedans qu'au dehors, Opposez vos Conseils à tant de violence, Condamnez la nature ou l'amour au silence ; Apprenez-moi lequel de ces deux ennemis Combat en téméraire, et doit être soumis.
Climène
Sire, le sang vous parle, il ne faut que l'entendre, Lui seul peut aisément le dire, et vous l'apprendre, Oyez le seulement en des doutes pareils ; On est jamais trompé quand on suit ses conseils.
Clitarque
Sire, l'amour vous parle, il ne faut que l'entendre, On attaque une Reine, lui la veut défendre, Oyez le seulement en des doutes pareils; Un Monarque amoureux doit suivre ses conseils.
Climène
S'ils blessent son honneur, il faut qu'il les rejette.
Clitarque
S'ils flattent son humeur, il faut qu'il les souhaite.
Seleuque
Que peut faire un esprit en cette extrémité, Le parjure, ou le meurtre est de nécessité; Il faut quoi que je fasse, ou perdre Stratonice, Ou si je suis fidèle, il faut qu'in fils périsse.
Climène
Serez vous sans pitié ?
Clitarque
Manquerez-vous de foi.
Climène
Comportez-vous en père.
Clitarque
Agissez comme un Roi.
Seleuque
Ah cruels vous mettez mon âme à la torture ! L'on parle pour l'amour, l'autre pour la nature, D'un consent à mes feux, l'autre n'y consent pas, L'on veut sauver mon fils, l'autre veut son trépas ; Qui de vous me trahit, qui de vous me conseille, À qui dois-je donner mon âme et mon oreille, Qui de vos deux avis tient plus de la raison ? C'est le mien.
Climène
Le vôtre ?
Clitarque
Oui.
Climène
C'est une trahison.
Clitarque
Sire, ainsi m'offenser devant notre personne.
Climène
Sire, ne punir pas le conseil qu'il vous donne.
Clitarque
Il est utile et bon.
Climène
Il est pernicieux, Nuisible, téméraire, injuste et factieux .
Clitarque
Il promet du plaisir.
Climène
C'est qu'on se l'imagine.
Clitarque
C'est le bien de l'État.
Climène
C'est plutôt sa ruine, Il ébranle le sceptre et le Royaume entier, Puisqu'il lui veut ravir son unique héritier.
Clitarque
Parlez mieux
Il se tourne à l'un et puis à l'autre.
Seleuque
Taisez-vous l'un et l'autre, Je veux suivre mon sens, non le sien ni le vôtre, La résolution que je prends aujourd'hui, Vient de moi seulement, non de vous ni de lui ; Mon diadème, et l'or que l'on y voit reluire, Jettent de la lumière assez pour me conduire ; D'ailleurs le Ciel qui tient mon esprit en ses mains, Le gouverne bien seul sans l'aide des humains ; Je sais que je ne puis sans blesser la Nature, Armer mes passions contre ma créature ; Et quoi que vous disiez en faveur de l'amour, Clitarque, son flambeau s'éteint auprès du jour : Mais avant qu'étouffer entièrement la flamme, Que la même beauté fit naître dans mon âme ; Je veux par un moyen que je viens de songer Connaître si mon fils est en si grand danger, Si telle est son ardeur, et telle ma disgrâce, Qu'il faille qu'il périsse, ou qu'on lui satisfasse ; Climène, cependant faites votre devoir, À disposer Messappe à ne point s'émouvoir, À ne me traiter point d'ingrat et de parjure, S'il faut que mon amour le cède à la Nature .
Scène 2
Antiochus, Seleuque
On tire le rideau Antiochus paraît dans sa chambre sur son lit.
STANCES.
Ici Seleuque paraît dans un cabinet d'où il entend Antiochus sans être vu.
Antiochus
C'est elle que j'attends, c'est elle que l'invoque, Tout le monde la fuit, et moi je la provoque ; Qu'elle tarde à venir, n'est-ce point qu'elle a peur De mourir elle-même, en voyant ma douleur ? Ou si c'est qu'approuvant mes peines sans pareilles, Comme elle n'a point d'yeux, elle n'ait point d'oreilles ; Je ne puis que juger de son retardement, À cause que j'y cours elle vient lentement ; Et parce qu'elle sait que sa pitié m'outrage, Elle se fait prier pour me montrer sa rage.
Seleuque
Mon coeur à ce propos se fend par la moitié, J'en exile l'amour, j'y reçois la pitié, Nature, piété, je cède à vos atteintes.
Antiochus
Qui vient encor ici m'interrompre en mes plaintes ?
Scène 3
Erasistrate, Antiochus, Seleuque
Erasistrate
Quelque secret dessein que puisse avoir le Roi, Fais ce qu'il t'a prescris sans t'informer pourquoi.
Antiochus
L'aide de ce vieillard m'importune et et m'offense, Que voulez-vous ?
Erasistrate
Seigneur, consultez mon silence, Je suis si fort surpris d'un si prompt changement, Que je perds la parole avec le jugement.
Antiochus
Qu'elle disgrâce, ô Dieux ! Quel accident peut-ce être ! Mes maux sont-ils encor dans le point de s'accroître, Parlez, Erasistrate, et ne déguisez rien, Rassurez votre esprit pour émouvoir le mien ?
Erasistrate
Le Roi dont vous tenez et les biens et la vie, Tache de ruiner votre amoureuse envie, Il adore Thamire, et son aspect fatal, Le change de bon père en un fâcheux rival ; Stratonice n'est plus qu'un obstacle à sa joie, Sa nouvelle fureur lui défend qu'il la voie, Il est dans le dessein de la congédier, Et pour vous dire tout, de la répudier.
Antiochus
De la répudier, il ne les peut sans blâme, Ses vertus et son rang sont dignes de sa flamme ; De la répudier, c'est pour sa qualité, Et trop d'ingratitude et trop d'indignités Il ne le fera pas, une action si noire, Obscurcirait le lustre, et l'éclat de sa gloire; Je n'aime pas si peu son honneur et le mien, Que je ne parle ici contre mon propre bien ; Malgré la passion que j'ai pour Stratonice, Je n'avouerai jamais une telle injustice, Je me déclarerais indigne et lâche amant, Si je pouvais souffrir ce mauvais traitement, Et mes jours ne feraient qu'une honteuse course, Si mon sang endurait des taches en sa source.
Seleuque
Ô générosité qu'on ne peut trop louer ! Ses feux font trop discrets pour les désavouer.
Antiochus
Vous qui savez le change, et l'amour de mon père, Dans son aveuglement voudra-t-il qu'on l'éclaire, Ne le vaincrai-je point avecque la douceur, Entendra-t-il son fils, s'il devient son consoeur ?
Erasistrate
Seigneur, sa passion n'est pas encore telle, Que la vôtre ne soit beaucoup plus forte qu'elle, Quoique son feu soit grand pour l'éteindre aujourd'hui, Dites que vous aimez en même lieu que lui.
Antiochus
Je ne puis avancer ce propos sans mensonge, Puisque c'est seulement à Thamire qu'il songe ; Mais montrons ma constance, et souffrons jusqu'au bout, Tachons de le gagner afin de perdre tout ; Erasistrate allons, j'ai de l'impatience.
Erasistrate
Vous ne pourrez avoir une prompte audience ; Le Conseil assemblé pour savoir son désir, Écoute ses raisons qu'il expose à loisir; Mais attendant qu'il vienne, il serait nécessaire D'en parler à la Reine.
Il feint de vouloir sortir.
Antiochus
Ô conseil salutaire ! Ne perdons point le temps puisqu'il nous est si cher, Soutenez ma faiblesse, et m'aidez à marcher.
Scène 4
Stratonice, Antiochus, Thamire, Erasistrate
Stratonice
Où pensiez- vous aller la chambre d'un malade Ne devrait-elle pas borner sa promenade ? Remettez-vous au lit, mon Prince, croyez nous, Où l'on vous rend honneur, vous courbez les genoux, J'en demeure confuse.
Antiochus
Adorable Princesse, Je le sais par devoir autant que par faiblesse, Et si vous me voyez si pâle et si défait, C'est que je me ressens de l'affront qu'on vous fait. Au seul ressouvenir de ce dessein coupable, Dont je vous croyais franche mon père coupable, Si le respect du sang ne retenait ma voix, Je publierais par tout qu'il offense les lois, Qu'il se rend, et qu'il est la bonté des Monarques : Ses injustes projets en sont de bonnes marques, Après la lâcheté qu'il a pu concevoir, Je crois en le blâmant faire bien mon devoir ; Un fils n'est pas tenu de souscrire à son père, Lorsque son coeur médite un crime qu'il veut faire ; Le jour qu'il tient de lui n'oblige son amour Qu'à souffrir ses desseins qui sont dignes du jour ; Ceux que forme mon père, en sont par trop indignes, Il se fait, il vous fait, des reproches indignes : Mais cette différence est admise entre vous, Que quoi qu'il puisse dire, il les mérite tous ; Vos belles qualités tant du corps que de l'âme, Montrent que ce n'est pas à tort que je le blâme, Et qu'il est tout à fait sans esprit et et sans yeux, D'exiler de son lit son chef d'oeuvre des Cieux ; De vous répudier comme il se le propose, De son autorité, sans respect et sans cause ; Si ce n'est, qu'il allègue à sa honte aujourd'hui, Qu'il ne saurait souffrir la vertu prés de lui.
Stratonice
À quoi tend ce discours ?
Antiochus
À divertir mon père, De préférer à vous une autre qu'il espère ; Vous savez, mieux que moi ce fatal changement, Pourquoi me celez-vous votre ressentiment ?
Stratonice
Sortez, Seigneur, sortez, de cette fantaisie, Et de la vaine peur dont votre âme est saisie ; Le Roi n'y songe pas, encore que je sois, Indigne de son lit où m'appelle son choix.
Antiochus
Et vous belle Princesse, à qui les Dieux offraient, De charmer les humains aussitôt qu'ils vous voient, Vous qui tenez leurs coeurs en des liens dorés, Tairez vous, ma disgrâce, ou si vous l'ignorez ? Me voulez-vous celer que mon père vous aime, D'un zèle et d'un amour injuste autant qu'extrême, Et que pour satisfaire à son désir brutal, Il méprise, Madame, et devient mon rival ; Tairez-vous que vos yeux ont son âme embrasée ?
Thamire
Parlez-vous tout de bon, où si c'est par risée ?
Il montre Erasistrate.
Antiochus
A-t-on sujet de rire en un mal apparent, Si vous ne m'en croyez j'amène mon garent.
Erasistrate
Le Roi vient, en faut-il un meilleur témoignage.
Scène 5
Seleuque, Clitarque, Antiochus, Thamire, Stratonice
Seleuque
Homme lâche et sans foi, laisse agir mon courage.
Clitarque
Écoutez...
Seleuque
Je suis las d'écouter tes pareils, Va-t-en donner ailleurs tes infâmes conseils, Évite mon aspect qu'il ne te soit funeste.
Clitarque se retire.
Antiochus
Sire...
Seleuque
Il suffit, mon fils, je comprends bien le reste, Commencez d'être heureux, cessez de m'accuser, Il est temps, il est temps, de vous désabuser ; Nous nous sommes servis d'industrie et de feinte, Pour connaître le trait dont votre âme est atteinte, Nous l'avons découvert avec l'archer vainqueur, Qui vous l'a décoché jusques au fond du coeur ; Ne croyez pas mon fils, que j'aie eu le caprice D'éloigner de mon lit la belle Stratonice ; Jamais un tel penser n'entra dans mon esprit, Plutôt telle fureur jamais ne me surprit ; C'est une invention que j'ai trouvée moi-même, Par elle j'ai connu votre courage extrême, Par elle je connais votre amoureux souci, Et par elle je sais votre remède aussi ; Cette aimable beauté de tant d'appas pourvue, Sur qui j'avais jeté le désir et la vue, Stratonice elle-même, ses charmes puissants, Rendent comme ce corps vos esprits languissants ; Que votre bouche ici laisse parler votre âme, Avouez, hautement que vous aimez, Madame ; Confessez que ses yeux vous inspirent du feu, Il est temps de le dire, et d'en faire un aveu ; Assez vertueux fils votre âme généreuse, A souffert en secret une ardeur amoureuse, Qu'elle éclate aujourd'hui ne me la cachez plus, Parlez, et demandez sans craindre le refus.
Thamire
Je demeure interdite, et je suis étonnée, Qu'on m'ôte un Prince auquel on m'avait destinée ; Mais montrons du courage au lieu d'en murmurer.
Antiochus
Ah mon père.
Seleuque
Ah mon fils.
Antiochus
Je dois...
Seleuque
Tout espérer, Ne dissimulez point, dites sans artifice, Oui, mon père, il est vrai j'adore Stratonice, Et si vous ne l'avez je veux perdre le jour.
Antiochus
Confus de vos propos, ravi de votre amour, Honteux de découvrir une flamme insensée, Qui fait pâlir mon front, et rougir ma pensée ; Criminel envers vous d'un feu pernicieux, Oserai-je parler, dois-je lever les yeux, M'est-il encor permis de vous nommer mon père, Le puis-je justement puis que je dégénère ; Car c'est assurément dégénérer de vous, Que déporter mon coeur où vous êtes époux ; Toutefois si l'amour permet que je m'exprime, S'il me laisse parler en faveur de mon crime, Et si votre bonté m'en donne le pouvoir, Vous verrez qu'en faillant j'ai bien fait mon devoir. Alors qu'un bel objet à nos yeux se présente, Nous en sommes émeus rien ne nous en exempte, Il lui faut obéir, quoique nous réclamions, Et puis qu'il est aimable il faut que nous l'aimions ; Mais pour aimer ainsi l'on est point condamnable, Ce premier mouvement est juste et raisonnable, Vouloir le surmonter ce serait se trahir, Un homme doit aimer ce qu'il ne peut haïr ; Voici donc seulement ou consiste l'offense, C'est quand notre désir cherche la jouissance ; Lors ce premier amour change de qualité, Et n'est plus rien sinon qu'une brutalité : Je confesse, grand Roi, que j'aime Stratonice, De cette passion qui ne tient rien du vice, Mais ce brutal appas qui nous tire au plaisir, Ne m'a jamais touché de l'ombre d'un désir ; Toujours votre respect, et le soin de ma gloire, Ont été bien avant gravez dans ma mémoire, Et l'appréhension de choquer votre ardeur, A toujours éloigné ce monstre de mon coeur ; Que s'il a quelquefois tâché de me surprendre, L'honneur et la raison me sont venus défendre, Et j'avais résolu de le faire périr, Et de le surmonter, en me laissant mourir.
Il lui présente Stratonice.
Seleuque
Vivez, vivez plutôt, votre vie est si belle, Que je souhaiterais qu'elle fut immortelle ; Antioche vivez, mais vivez bienheureux, J'approuve votre feu puis qu'il est généreux ; Amour quand il lui plaît, nous échauffe et nous brûle, Alors on fait beaucoup si l'on le dissimule, C'est résister assez que de rendre inconnu, Et de tenir couvert ce tyran qui va nu : Vous avez en ce point fait voir votre courage, Il n'est pas de besoin d'en montrer davantage, Quoi que cet ennemi vous dompte et vous abat, Vous devez triompher après un tel combat ; Votre vertu mérite un si digne salaire, Qu'un autre à mon avis, ne vous peut satisfaire ; Doncques pour vous ôter de peine et de langueur, Recevez de ma main ce présent de mon coeur ; Jouissez d'un long calme après tant de tempêtes, Et goûtez les douceurs et les plaisirs honnêtes, Donnez-vous l'un à l'autre, et la main et la foi, Aimez-le comme époux, aimez, moi comme Roi ; Enfin vivez contents, et qu'un succès si rare, Vous assemble si bien que rien ne vous sépare.
Stratonice
Puis-je sans lâcheté contenter vos désirs ?
Antiochus
Et puis-je sans douleur posséder vos plaisirs ; Puis-je voir la lumière à votre préjudice, Puis-je sans un remords vous ravir Stratonice, Et peut-elle non plus sans regret m'enflammer, Nous faites-vous ce tort que de le présumer ?
Seleuque
Ces nobles sentiments que la vertu vous donne, Affermissent ceux-là que l'amitié m'ordonne ; Stratonice est à vous, ne vous défendez plus, Tous vos propos seraient et vains et superflus; Madame, je vous prie en faveur de la flamme, Que vos perfections firent naître en mon âme, Et de plus en faveur de ce nouvel époux, De soupirer pour lui comme il languit pour vous.
Stratonice
C'est peu de soupirer, Sire, il faut que je pleure, Pleurer c'est encor peu, Sire, il faut que je meure, Et que je m'affranchisse en courant au trépas, Du crime d'obéir, ou de n'obéir pas.
Seleuque
Ce que je vous demande est juste et légitime, L'octroyer est vertu,le refuser un crime ; Le Ciel n'inspire aux Rois que de justes desseins, Il assemble vos coeurs quand j'assemble vos mains ; Témoignez-vous tous deux une tendresse égale.
Stratonice
Sire, je le chéris d'une amour conjugale, Puisque votre vouloir me l'ordonne aujourd'hui, Je ne suis plus à vous, je ne suis plus qu'à lui.
Seleuque
Que je vous suis tenu de cette complaisance, Tout l'État vous en doit une reconnaissance ; Mais écoutant Thamire, à ne voir que son front, Elle croit en son coeur qu'on lui fait un affront, Détournons-en les yeux, et prêtons les oreilles.
Stratonice
Un pareil accident touche peu mes pareilles, Non, non,je ne crois point que ce soit un mépris, Je suis pour Antioche un assez digne prix ; Si la hauteur du trône élève sa famille, S'il est le fils d'un Roi, l'on sait que j'en suis fille, Et je ne pense pas que l'on m'offense en rien, Sachant l'égalité de son rang et du mien.
Seleuque
J'aime ces sentiments que la vertu suggère, Mais je me trompe fort, ou je vois votre père ; Il témoigne qu'il est irrité contre nous, Ses yeux sont enflammés du feu de son courroux, Il le faut écouter.
Scène Dernière
Messappe, Seleuque, Climène, Erasistrate, Antiochus, Thamire, Stratonice
Messappe
Doncques tant de traverses Que m'ont donné les mers les terres diverses, Doncques tant de dangers que j'ai courus sur l'eau, Où je n'étais toujours qu'à trois doigts du tombeau, Où les vents mutinés et Neptune en sa rage, M'ont peint plus de cent fois la mort sur le visage; Doncques encor un coup, tant de travaux soufferts, M'ont en vain travaillé pour un bien que je perds ; Vous trompez mon espoir, et par trop d'oubliance, Vous rompez avec moi la paix et l'alliance ; Trahissez vous ainsi l'honneur et votre foi, Un Roi doit-il ainsi traiter un autre Roi ?
Seleuque
Ce généreux courroux sera-t-il de durée ?
Messappe
Autant, et beaucoup plus que l'injure endurée ; Violez un hymen que vous avez promis, Vous êtes à Damas où tout vous est permis ; Accordez Antioche à la beauté qu'il aime... L'onde qui m'amena m'emmènera de même, Et si rien ne s'oppose à mes soins diligents, Je vous reviendrai voir avecques plus de gens......
Seleuque
Par ce hardi propos vous menacez ma terre ?
Messappe
Des plus sanglants effets que peut causer la guerre ; Puisque les doux moyens ne sont pas de saison, J'alléguerai des Rois la dernière raison.
Seleuque
Je n'appréhende pas qu'une telle menace, Trouble de mon pays la paix et la bonace ; Je m'en vais vous ôter, si mes voeux ne font vains, Et la haine du coeur, et les armes des mains ; Il est vrai qu'aujourd'hui je romps un mariage, Dont je vous ai donné ma parole en otage, Mais ce n'est point orgueil, ni manquement de foi. Ces défauts n'entrent point dedans l'âme d'un Roi ; Les Dieux ne souffrent pas que la nature cache Dans leurs plus beaux portraits une si laide tâche.
Messappe
Qu'est-ce donc qui vous porte à me désobliger ?
Il montre
Seleuque
Un fils qui meurt d'amour que je veux soulager ; Ce sage confident aura pu vous apprendre, Comme il a combattu devant que de se rendre ; Et s'il n'a rien omis de sa commission, Vous connaissez l'objet de son affection.
Messappe
Celui que vous faisiez le sujet de la vôtre.
Seleuque
Puisqu'il en est esprits, il n'en aura point d'autre, Je serais bien cruel, le pouvant secourir, De ne le faire pas, et de le voir mourir; Nature souffrirait en cette procédure, Et le courroux du Ciel vengerait la Nature.
Messappe
Saurais-je recevoir un plus grand déplaisir.
Seleuque
Je vous demande encor un moment de loisir ; Un illustre parti qui me tient de bien proche, Un Prince aussi puissant que peut l'être Antioche, D'aussi grande sagesse, et d'aussi grand renom, (Lui-même l'avouera quand il saura son nom;) Enfin un conquérant de Royale naissance, Qui sait tenir un peuple en son obéissance ; Qui sait comme il faut faire et proposer des lois, En reçoit de Thamire, et brûle pour son choix; Il l'aime d'une amour aussi sainte qu'extrême, Et pour bien l'exprimer, il s'aime moins soi-même, Avisez si les voeux de ce nouvel amant...
Messappe
Ah traitez moi de grâce un peu plus noblement ; Quel sortable parti trouvez vous à Thamire ? Tout autre qu'Antioche en vain l'aime et l'admire ; Les plus grands d'après lui sont des sujets trop bas, Et qui ne règne point, ne la mérite pas.
Seleuque
C'est un Roi qui l'adore, et qui vous la demande, Un Roi qui ne craint rien, et que tout appréhende, Que l'on redoute en guerre, et que l'on aime en paix, Enfin c'est moi, Seigneur, voyez si je vous plais ?
Climène
Ô bonheur sans pareil !
Erasistrate
Ô merveille !
Antiochus
Ô prodige! ;
Messappe
Cette offre me surprend autant qu'elle m'oblige, Je ne me flattais pas d'un si superbe espoir ; Seigneur, mes volontés suivent votre vouloir, Disposez de Thamire, et de moi-même encore, Je veux qu'elle vous aime, qu'elle vous honore, Ma fille approchez-vous, ne consentez vous pas, Que ce Roi glorieux règne sur vos appas.
Thamire
Si vous le commandez, je sais que la naissance M'oblige entièrement à cette obéissance.
Messappe
Oui, je vous le commande avec l'autorité ; Que me donne sur vous le sceptre et la clarté.
Thamire
C'est assez, je n'ai plus de désirs que les vôtres .
Stratonice
Quels bonheurs, quels plaisirs, sont plus grands que les nôtres ?
Seleuque
Puisque malgré l'envie, et la haine du sort, Nous surmontons l'orage et nous entrons au port ; Puisque tout nous succède, et que le Ciel propice, Est d'accord qu'Antioche épouse Stratonice, Et qu'il permet de plus en faveur de mes feux, Que Madame, autorise et reçoive mes voeux ; Allons dedans le Temple assurer notre joie, Et lier nos destins par des liens de joie ; Qu'un double et Saint Hymen assemble en ces bas lieux, Ce que les Immortels ont uni dans les Cieux.
Messappe
Allons, mes sentiments approuvent votre envie.
Antiochus
Quel père à son enfant donna deux fois la vie ! Cependant il est vrai que votre grand amour, M'a donné par deux fois et le sceptre et le jour.
Climène
Nous ne devons qu'à vous la paix de la Province, Le repos de Seleuque et la santé du Prince.
Erasistrate
Vous ne devez qu'aux Dieux, pour ces bienfaits récents, Des Temples, des Autels, des voeux, et de l'encens.