Acte I
Scène 1
Lisidor, Cléonte
Lisidor
Jugez par le récit, que vous venez d'entendre À quelle extrémité, ma douleur peut s'étendre, Et ne me blâmez plus, si dans tous mes discours On m'entend appeler, la mort à mon secours.
Cléonte
Ma coutume n'est pas de flatter ni de feindre, Vous avez en effet, du sujet de vous plaindre, On n'a vu jusqu'ici, que fort peu de malheurs Qui méritassent mieux des soupirs et des pleurs ; Il ne faut pas pourtant, que votre âme s'abaisse Sous le poids importun, de l'ennui qui l'oppresse, Quelques grands déplaisirs, qui viennent l'affaiblir. Elle se doit en foi, noblement recueillir, Elle doit dans l'orage, être tranquille calme, Et sous le faix des maux, s'égaler à la palme. N'attendez pas de moi, d'autres raisonnements Qui tendent à finir, vos amoureux tourments, Je ne vous puis donner, en de telles alarmes Ni de meilleurs avis, ni de plus fortes armes Vous figurer de voir, votre mal allégé Par le faible secours d'un esprit affligé, Et qu'oubliant mon deuil, je dissipe le vôtre, C'est espérer qu'un mort, en ressuscite un autre.
Lisidor
En vous disant le bien, que la mort m'a volé, Je n'ai pas eu dessein, d'en être consolé : Ma tristesse est si juste, ma perte si grande Que la fin de mon mal, est-ce que j'appréhende, Et s'il faut m'exprimer, sans réserve et sans fard Je serais bien fâché que vous prissiez part, Persévérant toujours dans mon humeur première, Je veux supporter seul, ma peine toute entière : Et bien que ma vertu succombe en ce dessein, Je ne souffrirai pas qu'on me tende la main ; Les plus doux lénitifs d'un zèle charitable Ne peuvent qu'irriter ma douleur véritable, Les soins de mes amis sont pour moi dangereux, Je les appelle aussi, remèdes malheureux, Qui contre le succès que l'on s'en persuade En guérissant le mal, font mourir le malade : Mais sans vous expliquer, jusqu'où va la vigueur Du mortel déplaisir qui me tient en langueur, Que je comprenne en quoi, votre malheur consiste, Et quelle occasion vous avez, d'être triste, Est-ce un effet d'amour, où d'un autre accident ? Dites, je fus toujours, un discret confident.
Cléonte
Au seul nom de l'Amour, ma couleur qui se change Ne vous apprend que trop, que c'est lui qui se venge De ce qu'étant charmé, les deux yeux pleins d'attraits, J'ai cru que c'était d'eux, qu'il empruntait ses traits, Que sans ces beaux soleils, il n'aurait point de flammes Et qu'au lieu de brûler, il glacerait les âmes.
Lisidor
Ne m'apprendrez-vous point le nom de cet objet Qui régnant dessus vous, vous a fait son sujet ?
Cléonte
La divine beauté qui ravit ma franchise Est soeur de Clarimond, et se nomme Clorise, Je ne vous dirai point le nombre des trésors Qui brillants dans son âme, éclatent sur son corps, Pour n'en point amoindrir le prix, par la parole Il faut mouiller sa langue aux ondes du Pactole, Oui qui veut bien louer ce chef d oeuvre adoré, Il ne doit employer, qu'un langage doré : Doncques ne trouvant point des termes assez dignes, Je ne récite pas ses mérites insignes, Je t'ai pareillement ses célestes appas. Vos yeux qui les ont vus, ne les ignorent pas, Par un si noble sens, votre âme étant aidée S'en peut facilement représenter l'idée, Et puis se figurer, quel ennui je conçois Si ces douceurs ne sont, qu'amertumes pour moi.
Lisidor
Quoi ! Clorise est pour vous, de glace et de roche ?
Cléonte
La cruelle ne peut, éviter ce reproche, Ma forte passion, est l'ouvrage d'un jour, Son aspect me rendit, un esclave d'Amour : Mais ce Dieu complaisant aux voeux de ma rebelle, En entrant tout chez moi, sortit tout de chez elle, Il en ôta ses traits son Arc, et son flambeau, Bref il n'y laissa rien, si ce n'est son bandeau Que cette fille altière autant comme inhumaine Étend dessus ses yeux, de peur de voir ma peine.
Lisidor
Son mauvais traitement vient-il d'aversion, Ou bien du désaveu, de votre passion ?
Cléonte
Sa cruauté se fonde sur l'un, et sur l'autre, Jugez si mon malheur est moindre que le vôtre, Un funeste accident, vous a privé d'un bien, En l'absence duquel, tout ne vous est plus rien, Mais vous avez au moins en vos maux ce remède Que vous êtes certain qu'aucun ne le possède, Et que la passion d'un rival plus heureux Ne cueille pas le fruit, de vos soins amoureux, Je n'a pas ce bonheur, dedans mon infortune, Un amant mieux reçu, me choque m'importune, m'arrache du sein, ce que j'ai tant aimé, Et fera sa moisson, peut-être où j'ai semé; Tel est, soit que je souffre, ou que je m'évertue, Et le trait qui me blesse, le coup qui me tue.
Lisidor
Presse comme je suis de malheurs sans pareils. S'il m'est encor permis de donner des conseils, Ôtez de votre coeur, l'image de Clorise.
Cléonte
Le temps seul à mon mal peut donner cette crise, Je tâche tous les jours de dissiper mes feux. Par les charmes divers, de la chasse des jeux, Mais rien ne réussit au gré de mon attente, Mon ardeur au contraire en est plus véhémente, De sorte qu'enflammé des attraits d'un bel oeil, Je crois qu'on me verra brûler jusqu'au cercueil. Mais je me trompe fort, où voici ma cruelle Conduite par celui qui soupire pour elle, Je les ai découverts, sans en être aperçu, Je vais me plaindre ailleurs du coup que j'ai reçu. Taisez leur cependant mon déplaisir extrême.
Lisidor
En me le racontant, vous parliez à vous-même.. Encore que je sois accablé de malheurs, Je prends part toutefois à ses justes douleurs, Son insigne constance, et son feu véritable Mérite de trouver, Clorise plus traitable, Elle vient, témoignons d'ignorer sa rigueur Que tous mes sentiments rentrent dedans mon coeur, Je sais son naturel, peu de chose la pique.
Scène 2
Clorise, Lisidor, Lucidan
Clorise
Lisidor est-il donc toujours mélancolique ?
Lisidor
Faire cette demande au triste Lisidor, C'est s'informer de lui, s'il est vivant encor.
Clorise
Devez vous mesurer vos maux à votre vie ?
Lisidor
Si ce n'est mon devoir, au moins c'est mon envie.
Clorise
Votre coeur aujourd'hui lâchement abattu Dans un pressant besoin, montre mal sa vertu.
Lisidor
J'empruntais ma vertu, des vertus d'Isabelle, Et le peu que j'avais, se perdit avec elle.
Clorise
Ainsi donc vous ferez, à vous-mêmes cruel Des disgrâces d'un jour, un mal perpétuel.
Lisidor
Oui, tel est mon dessein, je veux que ma tristesse M'accompagne en tous lieux, s'augmente sans cesse, Je veux par ma douleur, témoigner mon amour ; Et me plaindre à jamais des disgrâces d'un jour ; Mais (juste Ciel) au point où ma perte me touche, Je devrais pour me plaindre avoir plus d'une bouche, Et son recouvrement ne pouvant s'espérer, Il ne me suffit pas, de deux yeux pour pleurer.
Clorise
Vous vous affligez trop.
Lisidor
Si vous saviez ma Dame, L'empire que l'Amour usurpe sur une âme Et quel désordre c'est, ou plutôt quel tourment Quand la mort prend l'aimée, sans emporter l'amant, Vous ne blâmeriez plus ma douleur continue, Où vous la blâmeriez d'être trop retenue. Si Monsieur a jamais senti le noble effet D'une ardeur véritable, et d'un zèle parfait, Il peut m'autoriser, et vous dire lui-même Jusqu'où l'on peut aller, quand on peut ce qu'on aime.
Lucidan
Après un accident si triste et si fatal, On ne saurait assez se désirer de mal Et l'amant a conçu peu de mélancolie Qui ne suit pas l'objet, à qui l'Amour le lie.
Clorise
Vous parlez hardiment, mais dans l'occasion Vous pourriez bien avoir une autre vision.
Lucidan
Ha quittez ce soupçon, et sortez, de ce doute Qui déchire le coeur, quand l'oreille l'écoute ; Si quelque maladie altérait ce beau corps, Et que la Parque en vint à rompre les accords, Les lois de mon Amour, me défendant de vivre, Je formerais bientôt le dessein de vous suivre, Et par un coup louable encore qu'inhumain Mon trépas deviendrait l'ouvrage de ma main : Toutefois insensible à tout, hors à vos charmes, Je ne redouterais l'effort d'aucunes armes, Le fer le plus aigu ne me pourrait percer, Ou bien s'il me perçoit, ne me pourrait blesser, Je ne vois point comment je sortirais du monde, Je suis trop enflammé, pour mourir dedans l'onde, Son contraire aussi peu, finirait mon tourment, Je vis dedans le feu, comme en mon élément.
Clorise
Ainsi doncques, Monsieur, quelque fut votre envie, Rien ne pourrait jamais terminer votre vie.
Lucidan
Amour est un grand Dieu, les Dieux vivent toujours. Et peuvent s'il leur plaît éterniser nos jours, Leur souverain pouvoir ne trouve point d'obstacles, S'ils veulent d'un seul mot, ils font de grands miracles. Mais l'Amour est entre eux, toujours le plus puissant, Plusieurs en font l'épreuve, chacun le consent.
Lisidor
Un même sentiment, nos deux avis ensemble, Ce Dieu me fait mourir, et vivre tout ensemble.
Scène 3
Clarimond, Lisidor
Clarimond
Je viens de vous chercher dans votre appartement.
Lisidor
Pourquoi ?
Clarimond
Four vous donner un avertissement.
Lisidor
Quel ?
Clarimond
D'écrire à Bordeaux.
Lisidor
Il n'est pas nécessaire, Plusieurs bonnes raisons m'empêchent de le faire, Entre autres celle-ci, quand j'en aurais dessein, Suffirait pour m'ôter la plume de la main, L'étonnement d'un père à l'aspect de ma lettre, Est le premier effet que je m'en dois promettre : De cet étonnement naîtront ses déplaisirs, Ses déplaisirs voudront s'exhaler en soupirs, Lèvent de ses soupirs dissipera la flamme, Qui retient dans son sang et la chaleur et l'âme ; Mon père est un vieillard courbé dessous les ans, Et la moindre tristesse abat les vieilles gens.
Clarimond
C'est être intelligent dedans l'ordre des choses, Et prévoir sagement les effets dans leurs causes, Je suis de votre avis, je trouve à propos Qu'aucun de vos écris ne trouble son repos, Cette fille du temps qu'on peint avec des ailes N'annonce que trop tôt de mauvaises nouvelles, Tandis nous essaierons par de nouveaux moyens À faire que vos maux se transforment en biens, Nous vous divertirons.
Lisidor
C'est tenter l'impossible, Et vouloir s'approcher d'un pas inaccessible, Ma misère est si grande, mes ennuis sont tels ; Que je n'espère rien du côté des mortels ; Toutefois (cher ami) si vous avez envie D'adoucir les malheurs qui traversent ma vie, Commencez sans finir, un discours plein d'horreur, Qui puisse à chaque mot donner de la terreur, Surprenez mon esprit, chargez ma mémoire De l'horrible récit d'une tragique histoire, Montrez-moi d'une part des piles de tombeaux, Que j'entende d'ailleurs croasser des corbeaux, Après conduisez-moi dans d'épaisses ténèbres Où l'air ne soit battu que de plaintes funèbres, Menez moi de ce lieu fous un affreux rocher, La ruine duquel défende d'approcher, Ensuite rendez-moi dans des pleines désertes Des oiseaux seulement du Ciel découvertes, Que partout des serpents y bordent le chemin, Et que l'herbe n'y soit verte que de venin, Si je reviens de là, permettez-moi que j'entre Tout nu, et sans escorte au plus profond d'un antre Où la lionne encor déchire par morceaux Le chasseur qui venait ravir ses lionceaux : Au terme où ma tristesse est maintenant venue, S'il faut qu'elle finisse, ou qu'elle diminue, Rien du monde ne peut plus efficacement En avancer la fin, ou le décroissement, Qui rien ne saurait mieux que ces choses terribles Rendre à mon triste coeur,mes douleurs moins sensibles, Ainsi pour en donner une comparaison On guérit bien souvent le poison par poison.
Clarimond
Improuvant ce discours, je crois que pour votre aide, On doit imaginer quelque meilleur remède, Autrement c'est au mal dont vous êtes troublé, User pour vous guérir d'un poison redoublé, À quelque extrémité qu'aille votre tristesse Laissez nous gouverner cette importune hôtesse, Par des soins tous nouveaux nous vous promettons tous : De la faire bientôt déloger de chez vous ?
Lisidor
Elle croit que mon coeur est sa propre demeure, Et n'en sortira pas si ce n'est que je meure, Jusqu'ici vous avez essayé vainement À lui faire choisir un autre logement, Le Royal passe-temps que l'on prend à la chasse A-t-il pu la forcer, d'abandonner la place ? Par quels autres moyens ou plus doux, ou plus forts Pouvez-vous espérer de la mettre dehors ?
Il rentrent.
Clarimond
La part que nous prenons à toutes vos disgrâces Nous en fera trouver qui seront efficaces, Il est vrai qu'en chassant nous pensions que vos maux S'enfuiraient devant vous comme les animaux, Mais puisque votre ennui revient de la campagne, Que ce fâcheux suivant partout vous accompagne, Ne désespérez pas de votre guérison, Nous vous divertirons sans doute à la maison. Entrez-y, je vous suis, ce laquais et ce page Viennent me rendre ici, réponse d'un message, C'est fait dans un moment, leur récit sera court, Venez, je vous attends en cette basse-cours, Que vous a-t-on appris dans cette hôtellerie ?
Scène 4
Ariston, Clarimond
Ariston
Que Lisidor regrette une amante périe Trois ou quatre Marchands autant de Matelots Nous ont dit qu'elle avait son tombeau sous les flots.
Clarimond
Dieux que cet accident me surprend et me fâche, Écoutez, gardez bien que Lisidor le fâche, Bien qu'il tire toujours des soupirs de son sein, Il se plaint d'un malheur, dont il n'est pas certain ; Mais d'où fort ce paysan ?
Scène 5
Du Pont, Clarimond, Ariston
Du Pont
Adieu donc jusqu'au rendre, Je crains qu'à l'impourvu la nuit me vienne prendre, Le Soleil est déjà tout prêt à se coucher, Et j'entends retentir la corne du vacher.
Clarimond
Il est ivre.
Du Pont
Je sens du feu dans chaque membre.
Clarimond
Quel est-il ?
Ariston
Le parent de votre homme de chambre.
Clarimond
C'est ainsi que l'on fait l'épargne de mon vin.
Du Pont
Ô liqueur des liqueurs, ô breuvage divin Ta vertu peut tirer un homme de la bière, Qu'on ne me parle plus de cidre ni de bière, Celui qui les voudrait estimer de ton prix Pour se saouler de boeuf, quitterait des perdrix.
Clarimond
Cet ivrogne est plaisant.
Du Pont
Combien ce jus des treilles En peu d'heures en nous, opère de merveilles, Ce qu'on dit n'est pas faux, en vain gît vérité Il dissipe l'erreur, où j'ai toujours été, Un faiseur d'Almanachs quel on estime habile, Fait de toute la terre une masse immobile, Un grand corps qui se tient toujours paisible et coi, Mais il n'y connaît rien, elle marche sous moi.
Clarimond
Copernic n'est pas trompé dans sa science, On croira ce qu'il dit sur cette expérience, Et l'on présumera qu'il a parlé le mieux De l'état de la terre es de celui des Cieux.
Du Pont
Sirop délicieux que nous donne la vigne, Je te veux honorer de quelque éloge insigne, Je veux dire les biens, que te doit l'Univers, Et publier partout tes miracles divers. À qui te prend matin, tu sers de médecine, Tu surpasse le suc de toute autre racine, Par toi dans le travail les hommes sont plus forts, Et s'ils te boivent frais, tu réjouis leurs corps, On rencontre par toi, le petit mot pour rire : Tu domptes les malheurs, tu les fais prédire, Tu fais que tous nos coeurs font des livres ouverts : Enfin tu fais, dit-on, composer de bons vers : Et le meilleur poète est lent à la besogne, S'il n'a premièrement enluminé sa trogne. C'est peu que tout cela, par toi l'on est hardi, Un Sergent est toujours timide avant midi, Mais lorsque tes vapeurs lui montent dans la tête, Il va partout sans crainte, il menace, il tempête, Rien n'est de plus méchant, rien de plus dangereux, Quand les diables viendraient, il est homme pour eux, Sa fureur fait trembler, tout fléchit dessous elle, Il enlève les lits, il pille la vaisselle, Il est pire qu'un chien, qu'on vient de détacher, Car un chien quel qu'il soit, ne la fait que lécher.
Clarimond
Cet ivrogne rencontre[.]
Du Pont
Enfin dedans sa rage Ainsi que serre-gents, il est serre-ménage.
Clarimond
C'est bien dit.
Du Pont
Il en est de même des recors, Ils n'ont pas s'ils n'ont bu, le Diable dans le corps. Ô gracieux présent, que nous font les vendanges, Je ne te puis donner d'assez dignes louanges : Ciel, si pour m'accorder un bonheur tout complet Les nourrices avaient, du vin au lieu de lait, Je proteste du jour, la flambante chandelle, Qu'on me verrait bientôt, reprendre la mamelle. Mais d'instant en instant, ce fumeux vin nouveau Me remplit de vapeurs, le donjon a cerveau, Je sens qu'il m'étourdit, je trouve qu'il m'enroue La cour, le logis, tournent comme un[e] roue, La terre me paraît bosselée en sillons, Je vois virevolter, cent mille papillons, Mes jambes, mes pieds, tombent dans des faiblesses, Sans écrire, je fais des ygrecs et des esses, Je n'en puis plus, je meurs, mais il m'importe peu Quand j'irais en Enfer le vin éteint le feu.
Clarimond
Le voilà renversé, ce coquin qui s'enivre, Il ne meurt pas pourtant, bien qu'il cesse de vivre, Son âme comme éteinte à présent dans son corps, Fait qu'il n'est plus au rang des vivants ni des morts. Que le vin est mauvais, a de petites têtes, Et que ceux qu'il surprend, sont semblables aux bêtes, Ha qu'ils témoignent bien, par ce dérèglement, Qu'ils aiment la clarté, moins que l'aveuglement, Et que par un effet d'une manie étrange Ils craignent peu d'éteindre un soleil dans la fange, Emportez ce maraud, et l'ôtant de ces lieux Qu'on détourne un objet, qui me fait mal aux yeux ; Toutefois son sommeil, et son ivrognerie Me font imaginer une galanterie. Donc pour l'effectuer comme je la conçois, Chargez vous de cet homme, et venez après moi.
Acte II
Scène 1
Clorise, Cléonte
Clorise
Puisque vous m'y forcez, je vous le dis Cléonte, En cherchant mon amour, vous cherchez votre honte, Et si vous persistez à m'adresser vos voeux, Mes dédains s'accroîtront à l'égal de vos feux.
Cléonte
Ciel ta rigueur doit être à ce coup assouvie, Je reçois le trépas, d'où j'attendais la vie, L'obscurité me vient, d'où j'espérais le jour, Et Je trouve la haine, où je chéris l'Amour, Vous qui causez mes maux adorable Clorise, Au lieu de vous blâmer, mon coeur vous autorise, Je suis si puissamment épris de vos beautés, Que j'aime tout de vous, jusqu'à vos cruautés : Quoi que vous me fassiez, je ne puis, ni je n'ose Condamner un effet dont je chéris la cause, Je souffre avec respect vos regards ennemis, Et sur votre captif je vous crois tout permis.
Clorise
Quelque beau sentiment que l'Amour vous inspire, Cléonte assurez-vous, que je n'en fais que rire.
Cléonte
Mais ceux qu'à Lucidan l'Amour sait inspirer, Loin de vous faire rire, ils vous font soupirer.
Du Pont tombe et dort.
Clorise
Jamais encor Amour, ni les peines qu'il donne Ne m'ont tiré du coeur des soupirs pour personne, Mais s'ils entreprenaient de m'en vouloir tirer, Pour Lucidan tout seul, je voudrais soupirer.
Cléonte
Pourquoi vous montrez-vous envers moi si cruelle ?
Clorise
Par ce que vous m'aimez.
Cléonte
Cruauté criminelle ! Quel Démon furieux ennemi de mon bien.
Clorise
Mon frère entre, cessez ce fâcheux entretien.
Scène 2
Clarimond, Clorise, Lucidan, Lisidor, Cléonte
Clarimond
Ma soeur avec plaisir acceptez ma visite.
Clorise
L'honneur que j'en reçois, me rend presque interdite.
Il aime.
Clarimond
Sachez que Lisidor a de la passion De jouer avec vous une discrétion, Il aime le piquet, l'humeur dont vous êtes, A toujours pour ce jeu des cartes toutes prêtes.
Lucidan
Vous l'avez, deviné, j'en vois sur le tapis, Sus, Monsieur, réveillez vos esprits assoupis, Il faut que vos ennuis demeurent dans ce piège.
Clarimond prend la place auprès de Clorise et Lucidan auprès de Lisidor.
Clorise
Sans de plus longs discours, prenons chacun un siège, Voyons qui de nous deux aura la primauté.
Lisidor
On vous la doit au jeu, de même qu'en beauté.
Cléonte
Tandis que vous jouerez permettez moi de grâce, Que je m'allège un peu du travail de la chasse.
Clorise
Soyez, libre céans, ne vous contraignez pas.
Cléonte
Puisse-je sur ce lit oublier tes appas.
Clorise
Coupez donc.
Lisidor
Après vous.
Clarimond
Tant de cérémonies Des divertissements doivent être bannies.
Lisidor
Voilà doncques pour vous.
Clorise
Monsieur, épargnez moi.
Lisidor donne les cartes.
Lisidor
Ma carte est une Dame.
Clorise
Et la mienne est un roi Voila deux belles mains.
Lisidor
Plus belles que les nôtres.
Clorise
Desquelles parlez-vous ?
Lisidor
J'entends parler des vôtres.
Clorise
Monsieur, encor un coup traitez moi doucement.
Lisidor
Je suis mal partagé.
Elle montre son jeu à Clarimond.
Clorise
Je ne puis autrement, Je pense que voila ce qu'il faut que j'écarte.
Clarimond
Vous ferez un grand jeu, s'il vous vient une carte.
Lisidor
Combien m'en laissez-vous ?
Clorise
Je vous en laisse deux. Je jouerai du carreau.
Il montre la carte qu'il laisse.
Lisidor
Que je suis malheureux, Avec ce dix en main j'eusse eu la quinte égale, Il était de mon jeu la carte principale, J'ai perdu maintenant.
Lucidan
Je ne le pense point.
Clorise
Une quinte, un quatorze, et cinquante un point. Capot a découvert.
Lisidor
Je quitte la partie, Trop d'heur vous a rendue assez mal divertie, Quand on gagne si vite on n'a point de plaisir.
Clorise
Nous recommencerons si c'est votre désir.
Clarimond
Non ma soeur, c'est assez, j'imagine une adresse, Qui peut mieux que le jeu combattre sa tristesse, Cléonte enseveli dans un profond sommeil, Nous prépare pour rire au sujet sans pareil.
Lucidan
Vous nous obligerez de nous le faire entendre.
Clarimond
Afin qu'en peu de mots vous le puissiez comprendre, Sachez que ce plancher est fait d'aix seulement, Et qu'on le peut percer assez facilement ; Je n'en dirai pas plus, vous en verrez la suite, Je m'en vais de ce pas mettre ordre à sa conduite ; Cependant il est bon pour jouer sûrement, Que nous sortions sans bruit de cet appartement, Et que pour achever la pièce toute entière Nous laissions en ce lieu Cléonte sans lumière, Lucidan ayez soin de prendre ce flambeau.
Ils sortent de la chambre où est Clorise.
Lisidor
Je ne puis rien comprendre en ce dessein nouveau.
Clarimond
La pièce est excellente, et n'eut jamais d'égale, Demeurez pour la voir tous deux dans cette salle, Je vais dresser mes gens, les employer tous ; Vous ma soeur suivez-moi, j'aurai besoin de vous.
Clorise
Jouerai-je un personnage en cette Comédie ?
Clarimond
Venez que je l'invente, que je vous le die.
Scène 3
Lucidan, Lisidor
Lucidan
L'esprit de Clarimond travaille incessamment, Adonner à vos maux quelqu'adoucissement Il est le vrai miroir, et le parfait modèle : D'un cousin généreux, d'un ami fidèle.
Lisidor
Lucidan il est vrai que son zèle est si grand Que mon âme confuse à peine le comprend: Et qu'il monte en un point qui m'imprime la crainte De porter dans le coeur l'ingratitude peinte Les soins qu'il prend de moi, m'obligent puissamment, Mais ils ne rendent pas la maîtresse à l'amant, L'image d'Isabelle en tous lieux, à toute heure, Se présentant à moi, m'ordonne que je meure. Je crois l'apercevoir au milieu de la mer, Exposez à la rage et de l'onde de l'air, Les mortelles horreurs de son triste naufrage, Passent dans ma mémoire et glacent mon courage, Je la vois se noyer, et je l'entends encor S'écrier en mourant, au secours Lisidor. Cet horrible tableau de l'accident funeste, Qui perdit sous les eaux cette beauté céleste : Fait naître tant d'ennuis dans mon esprit troublé, Qu'il est dessous leur faix peu s'en faut accablé.
Scène 4
Lucidan, Lisidor, Clarimond, Cléonte
Clarimond entre dans la chambre où dort Cléonte, et attache des cordes au pilier de son lit.
Lucidan
Ce discours convient mal au jeu qu'on nous apprête, C'est dans le temps du calme exciter la tempête, C'est rappeler à vous vos ennuis qui s'en vont, Laissez les, et voyez ce que fait Clarimond.
Lisidor
Je ne puis concevoir le dessein qu'il projette, Avant que recréer ce plaisir inquiète À force d'intriguer j'ai peur qu'il brouille tout, Et qu'il ourdisse un fil qui n'aura point de bout.
Clarimond
Je me ris de la peur que vous avez conçue, La trame que j'ourdis aura meilleure issue, Et pour vous témoigner que j'en sais les moyens. Mêlez confusément vos cris avec les miens, Au feu, tout est perdu.
Cléonte
Ciel que viens-je d'entendre !
Clarimond
Partout ce n'est que feu, que fumée, et que cendre, Et l'avide fureur de cet embrasement. Dévore le logis jusqu'à son fondement, Au secours mes amis.
Cléonte
Que tardes-tu Cléonte, À fuir le danger, le trépas, et la honte ? Ta vie est en péril, et tes amis aussi, Et lâche toutefois tu demeures ici : Sauve-toi, sauve les, dedans cette infortune, La honte, le danger, la mort nous est commune : Mais ô fort rigoureux ! Ô funeste accident ! Je me trouve enfermé dans ce logis ardent, À quelque violence où la frayeur me porte, C'est inutilement que je heurte à la porte, Je m'obstine à l'ouvrir, mais par ce vain effort Je ne sais que hâter, et qu'irriter la mort, Ouï la mort en ce lieu, doit terminer ma vie, Sa cruauté sur moi, se va voir assouvie, Je m'en vais ressentir son extrême rigueur, Et mourir forcené, la rage dans le coeur, En me désespérant, en mordant les murailles ; Peut-être en déchirant moi-même mes entrailles : Toutefois c'est trop tôt, céder au désespoir Ce tumulte élevé commence à se rasseoir, Je n'entends plus de bruit, de clameurs, ni de plaintes, D'où je crois qu'à présent ces flammes sont éteintes.
Clarimond
Demeurons en silence.
On lève le lit sur lequel Cléonte s'était couché.
Il cherche son lit.
Cléonte
Écoutons toutefois. Tout est calme céans, sans doute je rêvais, Et le feu qu'en mon coeur je nourris pour Clorise, A causé dedans moi cette étrange méprise ; Je sais que le sommeil dans ces impressions, Se règle à nos humeurs, et suit nos passions, Qu'il s'accommode au temps, aux personnes aux âges, Qu'un vieillard songera des eaux et des naufrages, Couché un jeune homme des jeux, et que les vrais amants Se figurent des feux, des embrasements : Cléonte assurément ce n'est qu'un mauvais songe, Ton oreille en ce point a commis un mensonge Ce tumulte, ce feu, ces cris, ton transport En un mot la frayeur vient de son faux rapport, Ton jugement fondé dessus un vain fantôme, S'est formé des écueils, et des monts d'un atome, Ces Messieurs qui jouaient ont levé le tapis, Voyant mes yeux fermés, et mes sens assoupis, Leur divertissement à mieux aimé se rompre, Que de m'importuner ou que de m'interrompre, Te reprends donc sans craindre, et sans plus m'étonner Le paisible repos qu'ils m'ont voulu donner. Ne pouvant m'égarer en ce petit espace, Je pense que mon lit, s'est ôté de là sa place.
Lisidor
Le succès est meilleur que je ne l'eusse dit.
Clarimond, Lisidor, Lucidan écoutent à la porte.
Cléonte
Je demeure confus, où plutôt interdit, Serait-ce bien l'effet d'une autre rêverie ? Je trouve bien la table, et la tapisserie, Tout l'autre ameublement se présente à mes mains, e Mais au regard du lit, mes efforts restent vains, Je voudrais pour beaucoup avoir de la lumière.
Lisidor
L'adresse d'inventer vous est particulière.
Cléonte
Cherchons obstinément par haut, et par bas, Je veux quoi qu'il en soit m'éclaircir sur ce cas, A-t-on jamais parlé d'une chose pareille, Suis-je encor endormi, rêvé-je ou si je veille ? Quel charme malheureux dessus moi s'accomplit, Je suis debout, je marche, et me sens sous mon lit.
Lisidor
Malgré mes déplaisirs, je suis contraint de rire.
Lucidan
Écoutons.
Cléonte
Je ne sais que faire ni que dire.
Clarimond
Voici tout le meilleur.
On abaisse le lit peu à peu de dessus lui.
Cléonte
Ha que je suis troublé, L'effroi s'est dans mon coeur tout à coup redoublé, Mon lit fond sur ma tête, et son faix qui m'accable Me rendra dedans peu la mort inévitable, Si pour me conserver au nombre des humains, Je ne prête à mes pieds le secours de mes mains.
Clarimond
Recommençons nos cris, au feu, tout se consomme.
Cléonte
Vit on jamais sur terre un plus malheureux homme ?
Lucidan
Tout brûle, tout périt.
Cléonte
Ô Ciel c'est tout de bon.
Clarimond
Le grand corps du logis, n'est plus qu'un gros charbon, Le feu s'est élevé jusqu'au dernier étage.
Cléonte
Le frisson me saisit, et je suis tout à nage.
Clarimond
Je languis.
Lisidor
Je me meurs.
Lucidan
Je suis demi brûlé.
Cléonte
Est-il dedans le monde un lieu plus désolé ?
Scène 5
Clorise, Cléonte, Lisidor, Lucidan, Clarimond
Clorise à la porte de la chambre où est Cléonte.
Clorise
Enfin l'heure est venue, il faut cesser de vivre, On dirait que la flamme a l'instinct de me suivre, Je la trouve partout, où je porte mes pas, Cléonte en ce besoin, ne m'abandonnez pas.
Cléonte
Doux martyre des coeurs, beau supplice des âmes, Clorise est-ce donc vous que poursuivent les flammes ? Répondez moi Madame, souffrez que vos yeux Chassent l'obscurité qui règne dans ces lieux, Faites que je vous voie, et que dans ce rencontre, En vous tirant du feu, mon feu secret se montre. Mais hélas je bats l'air de propos superflus, Je la supplie en vain, elle ne m'entend plus, Les flammes ont détruit cette beauté céleste, Son beau nom seulement est tout ce qui m'en reste, Puisse-je être à mon tour dévoré par le feu.
Clorise
Si vous ne battez, je quitterai le jeu. Envers tous les pipeurs, ma haine est naturelle.
Lisidor
Madame, je vois bien que vous cherchez querelle, Vous voulez disputer, me voyant dans le gain.
Cléonte
Est-ce que [je] n'ai pas, le jugement bien sain, Ou que je suis atteint de quelque maladie, Qui figure des jeux, après une incendie ? N'ai-je pas entendu Clorise s'écrier Qu'elle allait rendre l'âme au milieu d'un brasier ? Mais n'ai-je pas aussi presque dans l'instant même, Entendu dans le jeu, cette beauté que j'aime ? Je n'en saurais douter, et n'en puis croire rien, L'incendie et le jeu, ne s'accordent pas bien, Que dois-je donc penser ? Dans cette occurrence À quoi suis-je obligé d'arrêter ma créance ? De dire que je rêve, il est hors de raison ; Mais d'autre part, le feu n'est pas dans la maison, Clorise est retirée, et moi-même j'avoue Que je suis insensé, si je crois qu'elle joue ; Ciel que dirai-je donc en cette occasion, Quelle cause donner à ma confusion. Ha certes vu l'excès du trouble où je me plonge, Il faut que j'extravague, ou du moins que je songe : Mais mon esprit troublé de mille objets hideux Ne saurait discerner lequel c'est de ces deux. Essayons toutefois de sortir de ce doute, Conduisons nous des mains, où nos yeux ne voient goutte Et pour me retrouver où je me suis perdu, Sachons si notre lit est encor suspendu.
Lucidan
Je m'en vais éclater.
Clarimond
Contraignez vous encore. Ce serait déclarer le secret qu'il ignore.
Il se remet sur le lit.
Cléonte
Si quelque enchantement ici ne me déçoit, Je trouve que ce lit est comme il faut qu'il soit, Je le sens arrêté dans sa place ordinaire, D'où j'apprends que je suis, un pur visionnaire, Que je rêve en veillant, et que mes sens blessés Me font appréhender les objets renversés, L'excès de la tristesse où l'ingrate Clorise Laisse flotter mon âme après l'avoir surprise, M'a causé ces erreurs, et son aversion M'a sans doute troublé l'imagination : Mais réveillons en nous la raison endormie, Armons la désormais contre cette ennemie, Ôtons de ma mémoire, effaçons de mon coeur Les traits de son visage, ceux de sa rigueur, Oui superbe Clorise, oui la chose est conclue, Vous ne ferez jamais sur mes sens absolue, Votre règne est fini, je méprise vos lois Et je parle de vous pour la dernière fois, Je suis libre à présent autant qu'homme du monde, Mon repos est entier, et ma joie est profonde, Jusque là que je veux mourir à mon réveil, Si jamais votre amour interrompt mon sommeil, Je m'en vais sur ce lit, exempt d'inquiétude Oublier vos beautés, et votre ingratitude, Et me représentant des fantômes nouveaux, Songer au lieu de feux, des glaces, des eaux.
Clarimond
Finirons nous ici cette agréable pièce.
Clorise
Non, je veux vous montrer un trait de mon adresse. Suivez moi Lucidan, reprenez ce flambeau Et cachez sa lumière avec votre chapeau : Ces deux Messieurs pourront à travers de ces vitres Comme nos spectateurs être encor nos arbitres.
Lisidor
Clarimond vous avez une galante soeur, Heureux celui qu'hymen en sera possesseur.
Clorise
Hâtez vous de poser ce flambeau sur la table,
Lucidan
L'y voilà.
Lucidan et Clorise entre dans la chambre où est Cléonte.
Clorise
Soyons nous
Cléonte
Ô Ciel est-il croyable, Mon idée et mes yeux ne se trompent-ils point ?
Clorise
Ha ce rêveur m'a fait méconter en mon point, Je ne puis m'empêcher de lui prêter l'oreille, Si je veux bien jouer il faut que [je] l'éveille.
Cléonte
À ce que je comprends j'étais donc endormi, Et ce n'est qu'en rêvant que mon coeur a frémi, Lorsque de mille erreurs mon âme embarrassée, Figurait faussement des feux à ma pensée, Et lui représentait le lit où je me vois, Suspendu dedans l'air, tombant dessus moi.
Clorise
Le moyen de jouer,voilà qu'il recommence Avecque plus de bruit et plus d'extravagance Pour moi je suis d'avis que nous sortions d'ici, Qu'en dites-vous Monsieur ?
Lucidan
J'en suis d'avis aussi.
Cléonte
Non non, ne sortez pas, ma vue est dessillée, Mon esprit éclairé, ma raison éveillée, Madame demeurez, je ne rêverai plus À ces trompeurs objets qui me sont apparus ; Et dont le vain fantôme offert à ma pensée, A fait que dans le jeu, je vous ai traversée ; Mais comme j'ai commis cette faute en dormant, J'en aurai le pardon assez facilement.
Lucidan
Monsieur si vous dormiez, Madame vous excuse, Vous n'êtes pas tout seul que le sommeil abuse, Mais pour ne trahir point mes sentiments secrets, Je crois pour nous troubler, que vous rêviez exprès.
Cléonte
Ha Lucidan cessez de parler de la sorte, Je ne le cèle point, à ce mot je m'emporte, Vous imaginez mal, voyez de travers, Je dormais.
Lisidor
À ce compte on dort les yeux ouverts.
Clorise
Monsieur il me suffit, je crois en vos paroles Lucidan a conçu, que des soupçons frivoles.
Lucidan
Je raillais ce dormeur.
Clorise
Ha puisque vous raillez, Non vous ne dormiez pas Cléonte, vous veillez.
Cléonte
C'est railler à propos de votre raillerie.
Lucidan
Tel qui raille est raillé.
Clorise
Brisons la je vous prie, Le souper nous attend, et tout le monde est prêt, Allons sans plus tarder.
Lucidan
Allons puisqu'il vous plaît !
Lisidor
Suivons les, mais devant il faut que je die, J'ai pris un grand plaisir à cette comédie. J'en ai ri de bon coeur.
Clarimond
Je forme le projet, D'un intrigue plus rare, et d'un plus beau sujet.
Acte III
Scène 1
Clarimond, Lisidor
Clarimond
Le sujet est comique, l'aventure est telle Qu'on n'en peut désirer de plus plaisante qu'elle. S'il vous plaît de prêter, l'oreille à mes propos Je vous en apprendrai, le reste en peu de mots.
Lisidor
Lorsque par un effet d'amitié sans pareille On a donné le coeur, on prête bien l'oreille Te me rends attentif, achevez, ce discours, Trop heureux si sa fin, est celle de mes jours, Donc, j'ai cru ce tonneau, qui dégoûtait sa lie, Capable de charmer, votre mélancolie, Sans cette opinion, par mon commandement, Mes gens l'ont apporté, dans cet appartement, Et l'ayant dépouillé, de son habit rustique, L'ont vêtu d'un des miens, moderne et magnifique, Après selon mon ordre, ils l'ont mis sur un lit, De charger son cerveau, du vin qui l'affaiblit ; Je crois qu'à son réveil,ce suppôt d'Épicure Paraîtra bien surpris d'une telle aventure, Et que ses sentiments, ainsi que ses discours Nous seront des sujets, de quoi rire toujours Lucidan et ma soeur, avec un de mes pages Dans cette comédie, auront leurs personnages, Et vous les y verrez, si dextrement jouer Que vous serez après, contraint de les louer, On tire le rideau, ce m'est une assurance, Que les acteurs tous prêts, demandent audience, Tirons nous à l'écart, et sans nous faire voir Ménageons le plaisir, que nous allons avoir.
Lisidor
Je n'en espère point, la fortune cruelle Noya tous mes plaisirs, avec mon Isabelle.
Clarimond
Ce paysan pour le moins suspendra vos soucis, Prenons chacun un siège, et l'écoutons assis.
Scène 2
Du Pont, Clarimond, Lisidor
Du Pont
Sus Perrin lève toi, je vois par la fenêtre, La belle Aube du jour qui commence à paraître, J'entends le rossignol, si j'ai bien compté, Voilà déjà deux fois que le coq à chanté, Tu ne me réponds rien, ma foi je vais t'apprendre, Qu'alors qu'un maître parle, un valet doit l'entendre.
Clarimond
Il commence fort bien.
Du Pont
Mais où pensais-je aller, Et quelle vision me fait ainsi parler ? Sans doute je rêvais, mes yeux que j'ouvre à peine M'avertissent assez que la chose est certaine, Et mes pas chancelants, me font apercevoir, D'avoir bu ce matin au delà du devoir ; Qu'importe, suis-je seul au monde qui s'enivre Plusieurs m'ont devancé, plusieurs me pourront suivre, C'est ce qui me console, et puis un vigneron N'est qu'un sot en son art, s'il n'est bon biberon, Il fait encor grand jour, dedans une bonne heure Je verrai le clocher du Bourg où je demeure.
Clarimond
Préparez-vous à rire.
Lisidor
En l'état où je suis, Me plaindre et soupirer, est tout ce que je puis.
Du Pont
Qu'est-ce que j'aperçois, cette tapisserie Est-elle encor l'effet de mon ivrognerie ? Ou si c'est que mes yeux louches et mal ouverts, Pensent voir des tapis, en voyant les champs verts ? Le sommeil me tient-il encor sous son empire ? Je n'en puis que juger, et je n'en sais que dire, Je trouve en plein midi, des ténèbres partout, Éveillé que je suis je crois dormir debout, Je ne me connais plus, et ma surprise extrêm[e] Fait que dans ces habits je me cherche moi-même: Au lieu de mes haillons dont j'étais négligeant, Tout brille dessus moi, ce n'est qu'or et qu'argent, Ma chemise n'est plus d'une toile d'étoupes, Je porte un collet fin avec de belles houppes, Et comme un courtisan, deux beaux petits rabats, Attachés proprement embellissent mes bras, J'avais un vieux chapeau, malfait et plein de taches, J'en ai maintenant un tout couvert de panaches, Jamais poil de connil ne se trouva si fin, Le dedans est fourré d'un bonnet de satin, Quoi de plus, j'ai les mains dedans d'autres mains blanches, Le Seigneur de mon Bourg, n'est pas mieux les Dimanches, Tout suit, rien ne me manque, si je vois bien clair, J'ai des chausses de cuir, des ergots de fer.
Lisidor
Il orne son discours d'étranges métaphores.
Clarimond
Il en dira tantôt de meilleures encores.
Du Pont
Tant de beauté me charme, tant d'or m'éblouit, Mais que mal à propos mon coeur se réjouit ; Ce superbe attirail, cette tapisserie, Ce plancher peinturé, n'est rien qu'enchanterie, Et je dois recevoir de cette illusion, Beaucoup moins de plaisir que de confusion. Infortuné du Pont quelle est ton espérance, Tu possèdes des biens qui n'ont que l'apparence Qui sont formés de vent ou de quelque vapeur, Et qui brillent d'un lustre et d'un éclat trompeur : Quelques maudits sorciers qui te portent envie, Veulent ainsi troubler le repos de ta vie, Sachez que tes troupeaux s'augmentent chaque jour Les excommuniez, t'ont fait ce lâche tour, Comme ils devinent tout, qu'ils rodent sans cesse, Ils t'ont pris endormi, puis t'ont frotté de graisse, Et le Diable ravi de peupler son état, T'a porté dans la salle où se tient le sabbat.
Lisidor
Grotesque opinion.
Du Pont
Tout le poil me hérisse, Un Lutin vient à moi, retroussé comme un suisse, Que ne suis invisible, ou bien que n'ai-je appris, Comme il faut conjurer les infernaux esprits.
Scène 3
Ariston, Du Pont
Ariston
Monsieur un cavalier de mine et d'apparence, Demande à vous venir faire la révérence, Vous plaît-il qu'il vous voit ?
Du Pont
Il est temps de mourir, Rien que mon désespoir, ne me peut secourir ; C'est le diable en personne.
Ariston
Il attend à la porte. L'irai-je faire entrer ?
Du Pont
Ha fais plutôt qu'il sorte.
Ariston
Il paraît honnête homme et de condition, On ne le peut chasser sans indiscrétion, Ne le renvoyez pas, traités mieux son mérite.
Du Pont
Je ne suis pas d'humeur à recevoir visite, Dis lui que connaissant son mérite sans pair, Je le veux le premier aller voir en Enfer, Diablotin mon ami, rends moi ce bon office,
Ariston
C'est en trop peu de chose éprouver mon service.
Du Pont
Écoute, désirant d'être seul aujourd'hui, Je te donne congé d'aller avecques lui.
Ariston
Monsieur vous m'obligez, mais c'est tard, il entre.
Du Pont
Ha terre ouvre ton sein, et me cache en ton centre, Que ne me puis-je mettre en quelque petit trou, Il vient assurément pour me tordre le cou.
Scène 4
Clarimond, Lisidor, Du Pont, Lucidan, Ariston
Clarimond
Écoutez cette scène, elle doit être bonne, Cet acteur la rendra sérieuse et bouffonne, Lucidan est adroit, sa dextérité Saura tout en mentant dire la vérité.
Lisidor
Mentir dire vrai : cette rare merveille, Me tient dès maintenant enchaîné par l'oreille.
Du Pont
Je n'ose ouvrir les yeux, tant j'ai peur de le voir.
Lucidan
Monsieur, je viens ici m'acquitter d'un devoir. A quelque haut degré que soit votre fortune, Vous ne nommerez pas ma visite importune.
Du Pont
Pauvre homme songe à toi, le diable est bien méchant Pour te mieux attraper, il fait le chien couchant, Il dit qu'il te connaît, mais c'est un artifice, Pour t'induire à lui faire offre de ton service, Il te prendrait au mot, es puis dés aujourd'hui, Il t'écrirait au rang de ceux qui sont à lui, Tiens bon, ne lui dis mot, fais la sourde oreille.
Lucidan
Exerça-t-on jamais une rigueur pareille, Mon ami me dédaigne au lieu de m'accueillir, Ha je cède au courroux qui me vient assaillir.
Du Pont
Je suis mort autant vaut.
Lucidan
Il faut que mon épée Venge d'un coup mort et mon amitié trompée.
Du Pont
Monsieur laissez moi seul, et prenez ma maison.
Lucidan
Cette offre est maintenant un fruit hors de saison, Je te veux immoler.
Du Pont
Hélas Monsieur le diable ! En cette occasion montrez-vous pitoyable, Soyez maître céans, emportez ces trésors, Ôtez moi mes habits, mais épargnez, mon corps, Ainsi par un effet conforme à mon envie, Dieu veuille vous donner bonne longue vie.
Lucidan
Quoi feignant d'ignorer ma naissance es mon nom, Tu me veux faire ici passer pour un Démon, Donques perfide ami ton âme déguisée, À son ingratitude ajoute la risée, Et dedans ton bonheur présumant trop de toi, Ta bouche ose vomir des injures sur moi, De peur de t'obliger à m'être secourable, Tu fais l'extravagant, et tu m'appelles Diable, Mais je vais s'envoyer par l'effort de ce fer, T'informer pour jamais du contraire en Enfer.
Du Pont
Ne m'homicidez pas.
Lucidan
Il faut que je me venge.
Du Pont
J'aime mieux avouer que vous êtes un ange.
Lucidan
Et ce Page ?
Du Pont
Ce nom ne lui semble pas laid. Tâchons d'en trouver un convenable au valet.
Lucidan
Est-il un ange aussi ?
Du Pont
Monsieur sans flatterie, Il n'est au prix de vous, qu'un angelot de Brie.
Lucidan
À ce mot mon courroux s'est rendu plus puissant.
Il feint de tirer son épée.
Lisidor
Je n'ai jamais rien vu de plus divertissant.
Du Pont
Hélas c'est à ce coup qu'il s'en va me pourfendre.
Ariston
Ne l'appréhendez pas, je saurai vous défendre, Monsieur pour détourner un éminent malheur, Où le dépit vous porte ainsi que la douleur, Souffrez que mon devoir qui veut ici paraître S'exprime en peu de mots en faveur de mon maître.
Lucidan
Que m'allégueras-tu qui puisse l'excuser ?
Ariston
Que s'il a de grands biens il en sait bien user, Que vous devez lui faire un traitement moins rude, Et qu'il ne fut jamais taché d'ingratitude.
Lucidan
Si tu dis vérité d'où vient donc qu'aujourd'hui, Son ami ne reçoit que du mépris de lui ?
Ariston
C'est qu'en de certains temps son jugement s'égare, C'est une infirmité qu'il défend qu'on déclare, Atout autre qu'à vous, j'aurais tu ce secret.
Lucidan
Page apprends que je suis un cavalier discret, Mais tombe t'il toujours en des erreurs égales, Et son mal n'a-t-il point quelques bons intervalles ?
Ariston
Comme il est violent, il faut faire un aveu, Qu'il le prend rarement, es qu'il dure fort peu.
Lucidan
D'où dit-il qu'il lui vient ?
Il porte les mains à sa tête.
Ariston
D'un coup de coulevrine Qu'il reçut dans la tête au Fort de Gravelines,
Du Pont
Les marques y seraient.
Clarimond
Le plaisir est entier.
Du Pont
Celui qui me pensa savait bien son métier
Lucidan
Page puisqu'il est vrai que sa méconnaissance Est une maladie, et non une arrogance, Je vais l'entretenir d'agréables propos, Et faire mon pouvoir pour les mettre en repos.
Ariston
Afin de réussir avec plus d'avantage, Parlez lui de soldats, de guerre et de carnage.
Du Pont
Je n'appréhende rien à l'égal de ces noms, Et je crois que ce sont tout autant de Démons.
Lucidan
Quoi Monsieur, vous rêvez ?
Du Pont
Dis plutôt que je tremble.
Lucidan
Peut être à la bataille où nous étions ensemble ; Où tant de braves gens tombèrent sous vos coups.
Du Pont
Ces braves étaient donc, bien faibles ou bien fous.
Lucidan
Où le Dieu des combats sous une forme humaine, Moissonnait comme épis, les hommes dans la plaine, Où son tranchant acier, étincelant dans l'air, Était tout à la fois et la foudre et l'éclair, Enfin où sa valeur judicieuse et prompte, Fit rougir l'Espagnol et de sangs et de honte, Bref, où pour signaler son zèle envers son Roi, Il crut qu'il devait vaincre ou mourir à Rocroy.
Clarimond
Il parle....
Lisidor
Je le sais sans qu'on me l'interprète.
Du Pont
Ce Diable est curieux de lire La Gazette.
Ariston
Monsieur, à contretemps vous faites l'interdit, Témoignez d'avoir vu les merveilles qu'il dit.
Lucidan
Quoi ce fameux combat qui grossit notre Histoire, A-t-il perdu son rang dedans votre mémoire, L'avez-vous oublié ?
Ariston
Gardez, d'en convenir.
Du Pont
Il en reste des traits dedans mon souvenir, Je pense voir encor des goujards à la foule, L'un tuer le mouton, l'autre plumer la poule ; Et l'autre conseiller à son maître indigent, De me chauffer les pieds pour avoir de l'argent.
Lucidan
On n'a jamais traité vos pareils de la sorte.
Du Pont
Plus de cinquante fois.
Ariston
Quelqu'un heurte à la porte.
Lucidan
Page va t'en l'ouvrir, je crois que c'est ma soeur, Il ne tiendra qu'à vous d'en être possesseur, Le Ciel ne lui fit pas un visage effroyable.
Du Pont
C'est d'étrange pays que vient un si beau Diable, Il faut que depuis peu quelques nouveaux Enfers, Par ceux de l'autre monde aient été décou[v]erts.
Scène 5
Clorise, Ariston, Du Pont, Clarimond, Lisidor, Lucidan
Clorise
Monsieur, je suis venue afin de satisfaire Aux lois de mon devoir aussi bien que mon frère, Je crois que mon abord ne vous déplaira pas.
Ariston
Feignez, d'être amoureux de ses charmants appas, C'est le meilleur moyen, d'éviter ses outrages.
Du Pont
Quel a peur fait chez moi de terribles ravages.
Clarimond
Sans doute cet endroit sera facétieux, Et charmera l'oreille aussi bien que les yeux.
Lisidor
Je regrette à ce mot celle que j'ai perdue, Sa voix charmait l'oreille, et sa beauté la vue.
Ariston
Inventez promptement on compliment de Cour, Ce stupide silence est malpropre en amour.
Clorise
Le voila bien en peine.
Clarimond
Apprêtons nous à rire.
Du Pont
Du Pont dis hardiment ce que la peur t'inspire : Madame vous avez des cheveux de fin lin Le front sans un sillon, et le nez aquilin, Vos joues en tout temps font de roses jonchées, Vos dents sont en bon ordre et des mieux emmanchées Votre bouche est mignarde, vos devis plaisants, Vos yeux que j'oubliais Sont deux beaux vers luisants : Votre gorge est de lait, vos tétons encore, Sont plus beaux que le pis, de notre jeune taureau.
Clorise
Ce grand nombre d'attraits, et de perfections, Me donnera-t-il part en vos affections ? Me pourrez-vous aimer ?
Du Pont
Que dites-vous Madame, Vos yeux ont enflammé la paille de mon âme, Et si vous n'arrêtez leurs violents efforts, Ils réduiront en feu la grange de mon corps.
Clarimond
Peut-on de plus beaux mots enrichir notre langue ?
Lisidor
Le pire est à mon goût, meilleur qu'une harangue.
Ariston
Monsieur, pour témoigner votre inclination, Vous devez donner ordre à la collation.
Du Pont
J'approuve ton avis, va dire qu'on l'apprête Et qu'on l'apporte en bref, mais qu'elle soit honnête, Qu'on nous serve des noix, des pommes, du tourteau, Du fromage, des aulx, et de mon vin nouveau, Je veux que vous fassiez aujourd'hui bonne chère.
Clorise
Pourrons-nous reconnaître une faveur si chère ?
Lucidan
Ma soeur que dites vous ? Ne l'espérez jamais, Il veut nous rendre ingrats à force de bienfaits
Clorise
Au moins si je ne puis lui rendre de services, Je paierai par amour tant de si bons offices.
Lucidan
Et moi pour n'être ingrat envers lui qu'à moitié, J'engage à le chérir toute mon amitié.
Du Pont
À ce que j'aperçois, ce Diable est honnête homme, Je voudrais pour beaucoup savoir comme il se nomme.
Scène 6
Clorise, Du Pont, Clarimond, Ariston, Lisidor, Lucidan
Clorise
Où vient que vos valets sont habillés de deuil, Et nous viennent troubler des horreurs du cercueil ?
Du Pont
Du Pont infortuné, ta perte est assurée, Le ciel l'a résolue, et l'Enfer l'a jurée.
Clarimond
Je me trompe où voici l'endroit où nous rirons.
Ariston
Servez de ces biscuits, et de ces macarons, De ces citrons confits.
Du Pont
Ha quels noms effroyables, Il appelle à son aide encore d'autres Diables.
Ariston
Avecque vos amis vous faites l'étranger, Choisissez, ces douceurs ne valent qu'à manger.
Du Pont
Je veux être pendu si j'en mets en ma bouche ; Si je leur en présente, même si j'y touche.
Lisidor
Je me lasse à la fin de ses naïvetés.
Du Pont
Je sens d'un prompt effroi mes membres agités.
Clorise
Ce soudain tremblement lui vient de hardiesse.
Clarimond
Lucidan c'est assez, mettez fin à la pièce.
Clorise
Ha mon frère domptez ce violent courroux.
Lucidan
Je ne puis plus souffrir qu'il se moque de nous ; Habitants éternels du silence et des ombres, Traînez ce malheureux en vos demeures sombres.
Du Pont
Diablotins s'il est vrai que partout l'Univers, On trouve des chemins qui mènent aux Enfers, Pour faire mes adieux à tout mon voisinage, De grâce en m'emportant, passez par mon village.
Lucidan
Que perdez-vous le temps à l'entendre parler ? Hâtez-vous de le prendre, de vous en aller, Que vos rages sur lui soit le jour occupées, Et qu'il couche la nuit sur des pointes d'épées, Pages qu'on le remette en ses premiers habits, Et puisque l'on le porte aux lieux où l'on l'a pris, Avons-nous réussi dedans nos personnages ?
Lisidor
Personne ne le peut avec plus d'avantages, Mais bien que dans ce jeu vous ayez triomphé, Mon souci s'est couvert et non pas étouffé... L'aimable souvenir des beautés d'Isabelle, Ainsi que mon amour, rend ma peine immortelle, Son excellent mérite ses rares vertus Soutiennent mes ennuis lors qu'ils font combattus, Et son ombre qui s'offre à toute heure à ma vue, Chasse et croit ma douleur, me fait vivre me tue, Refroidit mon espoir, enflamme mes désirs, Cause toute ma joie, tous mes déplaisirs.
Clorise
De semblables transports, et de telles tendresses, Dans un coeur généreux passent pour des faiblesses, Vous devez vous montrer plus constant et plus fort, Quelque soit envers vous la colère du sort.
Lisidor
Dites, dites, plutôt en faveur d'Isabelle, Qu'à tort contre mon mal mon âme se rebelle Tel est mon sentiment, et tel est mon devoir, Je dois ne vivre plus, ne la pouvant plus voir, Aussi veux-je ajouter à cette perte extrême, Le bienheureux malheur, de me perdre moi-même.
Clarimond
Ce funeste désir se dissipera tout, Lorsque vous aurez vu la pièce jusqu'au bout.
Lisidor
N'est-ce pas achevé ?
Clarimond
Le meilleur reste à faire, Ouvrons cette fenêtre, et voyons ce mystère.
Scène 7
Un Laquais, Ariston, Clorise, Du Pont, Lucidan, Clarimond, Lisidor
Les Laquais déguisés en Diables.
Il faut que du Pont ait un pétard attaché au derrière.
Un Laquais
Il semble que son âme ait quitté sa prison.
Ariston et les laquais s'enfuient.
Ariston
Non, il n'est que tombé dans une pâmoison, Mais quelque soit en lui cette langueur profonde, Le bruit de ce pétard le va remettre au monde.
Clorise
Qu'il doit être surpris, confus, et désolé.
Du Pont
Au meurtre l'on me tue, au feu je suis brûlé, Cet éclair ensoufré, ce grand coup de tonnerre, A fracassé mes os, menus comme du verre.
Lucidan
Admirez ce que peut l'imagination.
Du Pont
Je ne sens toutefois aucune fraction, Sans doute que cet or, cette tapisserie, Ces Démons, ces pétards, n'étaient que rêverie, Quelque effroi que j'aie eu, je dormais seulement Cette odeur violente en est un argument, Voici le même endroit, où Bacchus trop superbe, Pour triompher de moi, me renversa sur l'herbe, C'est lui qui m'a plongé dans ces confusions, Et fasciné les yeux de mille illusions, En un mot je n'ai fait qu'un effroyable songe, Que je ne veux tenir que pour un pur mensonge.
Clorise
Quelque éveillé qu'il fut, il croit avoir rêvé.
Du Pont
Mais déjà le Soleil est bien haut élevé, Du Pont songe à trouver tes pieds et ton village, Et raconte ce soir son songe au voisinage.
Clarimond
Le bonhomme est parti, Lisidor confessez Qu'à présent vos esprits ne sont plus si blessés.
Lisidor
Hélas pensant toujours à ma chère Isabelle, Je ne puis qu'éprouver leur blessure éternelle, Le divertissement que vous m'avez donné, A charmé mon ennui, sans l'avoir terminé.
Clarimond
Puisque jusques ici mon industrie est vaine, Ami je perds l'espoir d'amoindrir votre peine, Et je laisse à ma soeur le soin de parvenir À trouver un moyen qui la puisse finir.
Acte IV
Scène 1
Clorise, Lucidan
On lève la toile, et Clorise paraît dans sa chambre avec Lucidan.
Clorise
Lucidan il est tard, votre modestie Remettra s'il lui plaît à demain la partie, Adieu laissez moi seule, et sans plus de propos Allez passer la nuit dans un profond repos.
Lucidan
Ce sera bien plutôt dedans l'impatience, Dedans l'inquiétude, et dedans la souffrance, Les charmes du sommeil seront tous impuissants, Pour lier cette nuit l'usage de mes sens, Je vous verrai toujours, votre belle image Présente à mon esprit recevra son hommage ; Mais pour vous obéir j'abandonne ce lieu.
Clorise
Adieu donc.
Lucidan
Je mourrais si je disais adieu.
Scène 2
Clorise, Lisidor, Clarimond
Clorise
Courage, tout va bien, je tiens la chose faite, Tout me réussira comme je le souhaite, Cet amant transporté dedans sa passion, Aplanir le chemin à mon intention, Son esprit inquiet, son ardeur violente, Son caprice en un mot, remplira mon attente, Il se jette lui-même au piège que je tends, Et n'en sortira pas si je prends bien mon temps ; La natte et les tapis dont sa chambre est tendue, Ont soustrait de tout temps une porte à sa vue Sans qu'il soit de besoin d'autre narration, Voilà le fondement de mon invention, Vous serez dedans peu satisfaits l'un et l'autre.
Lisidor
On ne voit point d'esprit adroit comme le vôtre.
Clorise
Trêve de raillerie, avancez, seulement, Lucidan est pour l'heure en son appartement, Je m'en vais m'apprêter à commencer l'intrigue.
Clarimond
Va ma soeur de ses biens le Ciel te soit prodigue. Avançons à pas lents, raccourcis et comptés, Et demeurons muets de peur d'être écoutés.
Scène 3
Lucidan
Lucidan
Sommeil retire-toi, ton abord m'importune, Je veux m'entretenir de ma bonne fortune, Et malgré ta langueur, rêver jusques au jour, À l'adorable objet pour qui j'ai de l'amour. Tu persistes en vain à me vouloir abattre, J'ai dessus mon tapis des armes pour te battre : Ces pièces de théâtre, et ces nouveaux romans, Me fourniront assez de divertissements, Afin de repousser l'assaut que tu me livres ; Je ne veux seulement que prendre un de ces livres, Celui qui tombera le premier sous mes mains, Soit poésie ou non, rendra tes efforts vains : Voici le temps perdu d'un poète à la mode, Je prends plaisir à lire un sonnet ou quelque Ode, Dés le premier feuillet j'en trouve une à propos, Ode à l'honneur d'Amour, lisons-en quelques mots. Cette façon de vers est assez raisonnable, La mesure en est belle, et la chute agréable, Amour de qui je suis l'ordre, les conseils, Aide au désir que j'ai d'en faire de pareils.
Scène 4
Clorise, Lucidan, Lisidor, Clarimond
Clorise
Jusqu'à quand Lucidan veut-il être poète ?
Lucidan
Est-ce l'ombre ou le corps du bien que je souhaite, Ce bonheur imprévu fait ma confusion, Et je le prends quasi pour une illusion ; Clorise est-ce donc vous ?
Clorise
N'en soyez point en doute.
Lucidan
Beau sujet....
Clorise
Parlez bas, que mon frère n'écoute.
Lucidan
Beau sujet de ma flamme, objet délicieux, Mon âme, pour vous voir est toute dans mes yeux : Mais pourrai-je être instruit de ce qui vous amène ?
Clorise
Je viens vous raconter mon amoureuse peine, Et rendre s'il se peut, mon martyre plus doux, En passant en ce lieu, la nuit auprès de vous : Mais à condition que vous serez modeste, Et paraîtrez discret jusque dans votre geste ; Autrement...
Lucidan
Il suffit comme je veux agir, Ces beaux lys n'auront point de sujet de rougir Quel que soit mon amour, ma raison est plus forte.
Clorise
Avant que de vous seoir, allez fermer la porte.
Lisidor
À quoi tend son dessein ? J'en suis émerveillé.
Clarimond
À ce que Lucidan, rêve tout éveillé.
Lucidan
Vous êtes obéie, la porte est fermée.
Clorise
L'est-elle bien aussi ?
Lucidan
Mieux qu'à l'accoutumée, On ne la peut ouvrir sans un extrême effort, J'ai tiré les verrous, et doublé le ressort.
Clorise
Vous pouvez maintenant exercer votre veine, Vous composez des vers sans étude et sans peine, Et tel dedans Paris passe pour grand auteur, À qui dans un besoin vous seriez précepteur.
Lucidan
Quand il serait ainsi c'est un faible avantage, On est malaisément bon poète bien sage.
Clorise
C'est une vieille erreur des stupides esprits, Dont il faut négliger l'estime le mépris, Lucidan n'ayez plus cette indigne créance, Et pour la condamner sachez qu'elle m'offense, J'aime à me divertir en ce noble entretien, Et parfois mon génie y rencontre assez bien.
Lucidan
Quoi vous faites des vers ?
Clorise
Au moins je m'en escrime, Et je connais un peu les règles de la rime, Je sais aucunement comme il les faut tourner, Et le nombre des pieds qu'il convient leur donner.
Lucidan
Dites en quelques-uns.
Clorise
Une ardeur qui m'altère M'empêche de parler et de vous satisfaire, Quelqu'un ne saurait-il vous apporter de l'eau ?
Lucidan
Il ne faut qu'appeler la Roche du hameau, Qu'on puise de l'eau fraîche, que l'on me l'apporte.
Clorise
Personne n'entendra si vous n'ouvrez la porte.
Elle sort par une porte qui couvre la tapisserie, et qui est inconnue à Lucidan.
Lucidan
Je m'en vais donc l'ouvrir, crier hautement.
Clorise
Tandis qu'il ne voit pas, sortons subtilement.
Lisidor
Je ne vois point encor où tend son artifice.
Clarimond
Assurez-vous pourtant qu'il faut qu'il réussisse.
À même temps que Lucidan ouvre la porte, Clorise paraît, tenant d'une main un flambeau, et de l'autre une esgusere.
Lucidan
Ma clef a de la peine à tourner ce ressort, Celui d'une prison ne serait pas plus fort ; Clorise dissipez la peur qui vous travaille, Il faudrait pour entrer pénétrer la muraille, La porte étant fermée, il n'est Démon ni Dieu, Qui vous puisse avec moi surprendre dans ce lieu, Après plusieurs efforts enfin elle est ouverte ? Mais quelle fausse image à mes yeux est offerte, Que vois-je juste Ciel !
Clorise
Tenez voila de l'eau ; Vous appelez en vain la roche du hameau, Dans chaque appartement la nuit calme et profonde Sous le faix du sommeil accable tout le monde, C'est le sujet pourquoi Clorise a pris le soin, De vous apporter l'eau dont vous avez besoin.
Lisidor
Adresse ingénieuse autant qu'elle est risible.
Il cherche partout dans sa chambre.
Lucidan
Clorise êtes vous donc devenue invisible Et m'avez-vous soustrait votre aimable beauté, Par la force d'un charme ou par agilité ? D'un seul mot sur ce point éclaircissez mon doute, Êtes vous dans ma chambre, ou si je ne vois goutte ?
Lisidor
Ce n'est pas sans sujet qu'il paraît interdit.
Lucidan
Elle est tout aussi peu dessus que sous le lit.
Clorise
Lucidan d'où vous vient ce transport que je blâme, Dites qui cherchez vous ?
Lucidan
Je vous cherche, Madame, Votre abord dans ce lieu me rend ainsi confus, Lorsque je vous y vois, je ne vous y vois plus, En arrivant ici vous en êtes sortie.
Clorise
À de pareils discours je suis sans repartie.
Lucidan
Et Lucidan n'est pas sans trouble et sans effroi.
Clorise
Avez vous proposé de vous moquer de moi ?
Lucidan
Je fois haï de vous autant que je vous aime, Si tout ce que je dis n'est la vérité même.
Clorise
De grâce Lucidan parlez plus sagement, Je ne suis point venue en cet appartement, Vous me faites rougir, et ma pudeur s'offense Que vous ayez de moi cette indigne créance, Une fille d'honneur de condition, Conserve et chérit plus sa réputation, Et quelque grand que soit le feu qui la consomme, Elle entre rarement dans la chambre d'un homme.
Lucidan
C'est feindre trop longtemps, tirez, moi de souci, Ne vous parlais-je pas tout maintenant ici?
Clorise
Non.
Lucidan
Si vous n'en jurez je ne vous saurais croire.
Lisidor
Il n'est point de roman qui vaille cette histoire.
Lucidan
Jusqu'à quand tiendrez vous mon esprit en suspends ?
Clorise
Lucidan c'est assez railler à mes dépens, Vous ne deviez jamais me traiter de la sorte, Adieu, je laisse ici le courroux qui m'emporte.
Scène 5
Lucidan, Clarimond, Lisidor
Lucidan
Madame, revenez, je la rappelle en vain, Son déplaisir paraît dans son départ soudain, Elle ne m'entend plus, ce trait de colère M'apprend jusqu'à quel point j'ai bien pu lui déplaire : Courons donc après elle, et la pressons si fort Que nous en obtenions le pardon ou la mort.
Clarimond
Tirons nous à l'écart de peur qu'il ne nous voie.
Lucidan
Je vais aveuglement où mon amour m'envoie, Clorise me dut elle encore quereller, Je veux absolument la voir et lui parler, Sa chambre n'est pas loin, trois pas m'y peuvent rendre, Allons lui déclarer ce qui m'a fait méprendre, Qu'elle sache comment mon esprit amoureux S'est lui-même formé cet abus malheureux.
Lisidor
Que lui dira Clorise, par quelle autre ruse Pourra-t-elle avouer ou blâmer son excuse ?
Clarimond
Cela me met en peine aussi bien comme vous.
Lucidan
Ma crainte, mon respect, mon feu hasardons-nous, Puisque voici sa chambre appelons cette belle, Clorise répondez.
Scène 6
Clorise, Lucidan, Clarimond, Lisidor
Clorise
Qui heurte et qui m'appelle ?
Lucidan
Le triste Lucidan qui demande à vous voir, Accordez-lui ce bien.
Clorise
Je sais mieux mon devoir, Monsieur il est trop tard, votre espérance est vaine, Vous m'instruirez demain de ce qui vous amène.
Lucidan
Madame que peut faire un amant éconduit ?
Clorise
Que doit faire une fille en ses habits de nuit ? Monsieur que votre amour ait moins d'impatience, Ce que vous demandez, choque la bienséance, Je n'ouvre point ma porte.
Lucidan
Ha, c'en est assez dit.
Clorise
Adieu, retirez vous, je vais me mettre au lit.
Lucidan
Au moins belle Clorise avant que je m'en aille Délivrez mon esprit du soin qui le travaille, Votre soudain courroux a-t-il quitté ses traits ?
Clorise
Il n'en a point pour vous, n'en aura jamais, Ce serait me haïr, me blesser moi-même.
Lucidan
Mon coeur nage à ce mot dans une joie extrême, Je vous laisse en repos digne objet de ma foi, Je vais veiller pour vous, allez dormir pour moi.
Elle sort de sa chambre, et s'en va dans, celle de Lucidan, où elle se met sur la chaise sur laquelle elle s'était assise le première fois.
Clorise
Continuons mon jeu, le temps m'est favorable.
Lucidan
Mon bonheur est si grand qu'il est incomparable ; Le courroux de Clorise est tout à fait dompté, Et même elle a regret de m'avoir maltraité, Ciel que son déplaisir me fait avoir de joie, Mon coeur s'y plonge entier, mon âme s'y noie, Si je dors cette nuit, mon assoupissement Viendra moins de sommeil que de ravissement.
Clarimond
Lisidor approchons, et par cette verrière Regardons leur jouer la pièce toute entière.
Lucidan
Où suis-je, qu'aperçois-je ?
Clorise
Apportez-vous de l'eau ?
Lucidan
Ce fantôme m'effraye, encore qu'il soit beau.
Clorise
Répondez Lucidan, m'apportez vous à boire ?
Lucidan
Mon oreille et mes yeux, vous m'en faites accroire, Clorise est retirée en son appartement, Vous ne me la montrez qu'en songe seulement.
Clorise
Donc il me faut souffrir cette soif importune ?
Lucidan
Mon mal vient de l'excès de ma bonne fortune Ma maîtresse m'a fait un accueil gracieux ; Et mon ressouvenir la présente à mes yeux, Partout je la crois voir, partout je la rencontre, Absente ou non de moi, mon amour me la montre, Reine des passions, tu fais autant qu'un Dieu, De mettre en même temps un corps en plus d'un lieu.
Clorise
D'où vous vient cette humeur si fort extravagante ?
Lucidan
Sa parole à la fois me charme et m'épouvante. Image, ombre, fantôme, idole, illusion Agréable sujet de ma confusion, Ne conçois pas l'espoir que je te favorise, Je suis trop bien instruit que tu n'es pas Clorise, Et la raison en est qu'en ce même moment Elle est seule enfermée en son appartement, Je la viens de quitter, ce n'est point un mensonge.
Clorise
Lucidan en veillant vous avez fait un songe, Au reste mettez fin à ces propos railleurs, Puisque je suis ici, je ne puis être ailleurs.
Lucidan
Quoi, vous êtes Clorise ?
Clorise
Égarement extrême.
Lucidan
La soeur de Clarimond ?
Clorise
Oui, je suis elle-même, Que voulez vous de plus, n'êtes vous pas content ?
Lucidan
Mais comment pouvez-vous être en un même instant, Sur une chaise, au lit, dévêtue, habillée, Ici dans votre chambre, endormie, éveillée, Parler, ne dire mot, me voir, ne me voir pas, Être absente de moi, marcher dessus mes pas, Tomber dessous les sens, et n'être pas sensible, Clorise cet accord n'est-il pas impossible ? Et n'est-ce pas à tort que vous vous promettez De me persuader ces contrariétés ?
Clorise
Vous dormez tout debout, Lucidan je vous quitte, Vous reconnaissez mal l'honneur d'une visite. J'aurai du déplaisir si je ne vous conduis.
Clorise
Oui, venez dans ma chambre, voyez si j'y suis.
Clarimond
Dedans ce passe-temps trouvez-vous quelques charmes ?
Lisidor
Ma maîtresse commence à mettre bas les armes.
Clorise
Ouvrez la porte, entrez, et me cherchez partout.
Lucidan
Il faut croire en effet que je dormais debout, Madame en ce besoin, je manque de parole, Vous êtes ma maîtresse, et non pas son idole, Comme on en voit plusieurs qui marchent en dormant, Le sommeil m'a conduit à votre appartement ; Et comme à mon désir ma passion me flatte, J'ai cru que j'entendais votre voix délicate, Mais mon extrême amour m'ayant ainsi déçu, Je demande un pardon que j'ai déjà reçu.
Clorise
Si vous l'avez reçu, Lucidan je vous l'ôte, Un pardon octroyé, présuppose une faute, Vous n'en avez point fait, au moins en mon endroit, Et je condamnerais celle qui s'en plaindrait, Allez passer la nuit, dedans cette créance.
Lucidan
C'est à dire, songer à votre bienveillance, Je le promets Madame, et de n'oublier pas Vos générosités non plus que vos appas.
Il sort de la chambre de Clorise.
Clorise
Retournons lui jouer une pièce nouvelle.
Lucidan
Ma maîtresse est du moins aussi sage que belle, Une autre aurait puni l'erreur de son amant, Et ma punition est un remerciement.
Clarimond
Ami rapprochons nous, ma soeur a tant d'adresse, Que nous verrons encor quelque trait de souplesse.
Clorise entre par la fausse porte, et se met derrière Lucidan, en sorte qu'il la voit dans son miroir.
Ici Clorise s'esquive.
Lucidan
Le calme de la nuit, me convie au sommeil, Et ma toilette ouverte en est un appareil, Mais je veux néanmoins avant que m'y résoudre, Dessécher mes cheveux, avec un peu de poudre, Mon miroir et mes yeux diront tacitement Si j'en distribuerai partout également. Mais, ô nouveau sujet d'une surprise extrême, Je vois dans mon miroir, le visage que j'aime, Clorise m'y paraît, avec tous les attraits, Et je découvre ici, jusqu'à ses moindres traits, Cette glace de foi, ne pouvant rien produire, Il faut croire présent, l'astre que j'y vois luire, Cette aimable copie, et ce portrait fatal Ne sauraient subsister sans leur original ; Mais hélas que j'ai peur d'une contraire issue, Et qu'en le voulant voir, il se cache à ma vue, Bien que je sois pressé d'un désir violent, Je me retourne en crainte, me lève en tremblant, Je n'ose presque pas sortir de cette place, D'amoureux enflammé, je deviens tout de glace, Mais quoi qu'il en arrive, il faut m'évertuer, Le dessein que j'ai pris, se doit effectuer. Sus donc cherchons partout, sous le lit, sous la table, Il faut qu'il soit ici cet objet adorable, Détournons ces tapis, détendons ces rideaux, Regardons même encor, derrière ces tableaux, Remuons, déplaçons, renversons toute chose, Trouvons de mon transport le principe et la cause, Et pour donner un terme à ma confusion, Confondons tout céans, en cette occasion.
Elle leur parle à l'oreille.
Clorise
Lisidor écoutez, vous aussi mon frère.
Clorise s'en retourne.
Lucidan
Je travaille beaucoup, et je ne gagne guère, Je cours, où je sais bien ne pouvoir arriver, Et cherche ce qu'ici je ne saurais trouver ; Pareil à ces enfants, qui voyant dedans l'onde Cet astre qui sert d'oeil à tous les yeux du monde, Se flattent de l'espoir, qu'en se peinant un peu, Ils prendront dedans l'eau, cette source de feu.
Clarimond
Clorise c'est assez, vous verrez, notre adresse.
Lucidan
Cette comparaison exprime ma faiblesse, Mes yeux cherchent ici, ce qu'ils n'y peuvent voir, Et que ma seule idée, à peine dans mon miroir..
Clarimond
Lucidan hâtez-vous de m'ouvrir cette porte..
Lucidan
Est-ce vous, Clarimond ?
Clarimond
La colère m'emporte ? Ouvrez sans discourir, autrement.
Clarimond et lisidor entrent dans la chambre de Lucidan.
Lucidan
J'obéis. Qu'est-ce donc.
Clarimond
Tous mes soins, sont aujourd'hui trahis Ma soeur dans votre chambre être seule à cette heure ! Il faut que de ma main, cette indiscrète meure, Et puis entre nous deux, nous pourrons à loisir Vous montrer votre amour, moi mon déplaisir.
Lucidan
Dessus quoi fondez vous un discours si frivole ? Sur votre étonnement, sur votre parole, Vous êtes interdit, et d'ailleurs je suis sûr De vous avoir ouï tout haut nommer ma soeur, C'est ainsi que le Ciel, qui vous hait et qui m'aime, A porté votre langue à vous trahir vous-même, Et qu'il m'a suggéré pour vous surprendre mieux, De venir sans lumière, sans bruit en ces lieux.
Lucidan
Avant que me blâmer, écoutez la surprise Qui m'a fait prononcer le beau nom de Clorise.
Clarimond
Lucidan Je veux voir, et ne point écouter.
Lucidan
Un coeur comme le mien n'a rien à redouter, Visitez cette chambre, et voyez, l'un et l'autre, S'il fut jamais soupçon moins juste que le vôtre, Cherchez, et pour voir clair aux lieux les plus obscurs, Ayez des yeux de lynx qui pénètrent les murs.
Lisidor
Clarimond nous prenons une peine inutile, Votre créance est fausse, autant comme incivile, Et Lucidan a droit d'écouter à son tour Les conseils violents d'un généreux amour.
Clarimond
Je mérite en effet d'éprouver sa colère.
Lucidan
Comme j'aime la soeur, je respecte le frère, Mais pour vous retirer tout à fait de l'erreur Qui vous faisait parler avec tant de fureur, Sachez qu'à tout propos mon amour sans pareille Trompe agréablement mes yeux et mon oreille, Faisant que je crois voir, et que je pense ouïr La divine beauté dont j'espère jouir ; Mon âme par mes sens, de la sorte trompée Suit et chérit l'abus, dont elle est occupée, Dans cet égarement, je nomme sans dessein L'objet impérieux qui règne dans mon sein, Voilà de vos soupçons, la cause et l'origine.
Lucidan prend le flambeau pour les conduire.
Clarimond
J'en veux tarir la source, couper la racine, Adieu contre moi-même à bon droit irrité, Je vous ferai raison de ma témérité. Ne prenez pas le soin de nous venir conduire, En pensant nous servir, vous pourriez bien nous nuire, Étant venus ici sans lumière et sans bruit, Nous en voulons sortir dans l'ombre de la nuit, De peur qu'en éveillant Clorise qui repose Nous lui donnassions lieu de croire quelque chose, J'en aurais dedans l'âme un mortel déplaisir.
Lucidan
Je n'entreprendrai rien contre votre désir, Et comme votre peur est assez raisonnable, J'obéis et remets ce flambeau sur la table.
Lisidor
Il ne vous reste plus, puisqu'il nous faut partir, Qu'à nous ouvrir la porte, nous laisser sortir.
Il va ouvrir la porte. Clorise entre dans la chambre, Clarimond en sort habilement par la fausse porte.
Lucidan
Volontiers.
Clorise
Il est temps de vous rendre invisible.
Clarimond
Il faut voir ce détour, pour le croire possible.
Lucidan
Passez.
Lisidor
Adieu Monsieur, demeurez en repos.
Clorise
Oubliez mes soupçons conçus mal à propos.
Il éteint le flambeau et se met sur son lit, puis l'on abaisse la toile.
Lucidan
Qu'entends-je, qu'aperçois-je, incroyable surprise ! Quel charme a transformé Clarimond en Clorise, Ou bien plutôt quel Dieu, vient pour me faire peur D'anéantir le frère, de créer la soeur, Saisi d'une frayeur qui n'eut jamais d'égale, Je tombe à l'impourvu dans un nouveau Dédale, Où parmi les détours de cent chemins divers, Je marche aveuglément bien que les yeux ouverts, Mais rallumons en nous la lumière éclipsée, Chassons l'obscurité qui règne en ma pensée, Remettons ma raison dedans son premier jour, Et de mes visions n'accusons que l'amour, C'est cette passion qui dans sa violence, Me figure l'objet dont j'aime la présence, Et qui me renversant l'imagination, Flatte, ou plutôt séduit mon inclination, Mais je veux mettre fin à de pareils mensonges, Je suis las en veillant, de faire de tels songes, Je n'ai pour cet effet essayer en dormant À rêver pour le moins, plus raisonnablement.
Clorise
Avez-vous pris plaisir à ces galanteries ?
Lisidor
Madame j'en ressens mes douleurs amoindries, Je ne le cèle point, vous m'avez diverti, Sans qu'à ce jeu pourtant, mon âme ait consenti, Tandis que d'un oeil sec, j'admirais votre adresse, Mon coeur pleurait du sang, soupirait sans cesse ; Mais voici Clarimond.
Clarimond
Un autre pouvait-il Dans le tour que j'ai fait se montrer plus subtil ?
Clorise
Un éclair disparaît avec moins de vitesse.
Clarimond
Quoi que vous en disiez, vous êtes ma maîtresse, Et celui-là sans doute peu de raison Qui ferait de nous deux une comparaison. Que me veut Ariston ?
Scène 7
Ariston, Clarimond
Ariston
Dire qu'un gentilhomme Vient d'arriver ici.
Clarimond
Sais-tu comme il se nomme ?
Ariston
Je m'en suis informé sans l'apprendre pourtant.
Clarimond
Qui l'amène si tard ?
Ariston
Un secret important. Qu'il m'a dit ne vouloir déclarer qu'à vous-même, Et son impatience en ce point est extrême.
Clarimond
Je m'en le vais trouver dans un moment d'ici ; Vous ma soeur, retirez Lucidan de souci.
Acte V
Scène 1
Isabelle, Clarimond, Clorise
Isabelle
Puisque par un effet de leur bonté suprême, Les Dieux ont conservé le cavalier que j'aime, Et que dans peu de temps, vous me le ferez voir, Je consens que mon feu, rallume mon espoir.
Clarimond
Il est juste, Madame, une flamme sincère En embrasant un coeur, lui permet qu'il espère ; Mais avant qu'octroyer le plaisir à vos yeux De revoir un objet qui leur est précieux, Effectuons la pièce, entre nous proposée.
Isabelle
J'y suis pour mon regard, tout à fait disposée, Mon rôle me plaît tant, que bien loin d'y manquer, Je veux en le louant, vous faire remarquer Tant de naïveté, de grâce, d'artifice, Que vous confesserez que je suis bonne actrice.
Clarimond
J'espère que ma soeur, s'acquittera du sien.
Clorise
Je promets de ma part, de ne négliger rien.
Clarimond
Vous avez toutes deux assez, de suffisance, Mais sortez, j'aperçois Lisidor qui s'avance.
Isabelle
C'est lui-même en effet.
Clorise
Précipitons nos pas, S'il vous voit, notre jeu ne réussira pas.
Scène 2
Clarimond, Lisidor
Clarimond
Je vous allais chercher
Lisidor
Un bon ange m'amène, Mais pourquoi vouliez vous nous donner cette peine ?
Clarimond
En voici le sujet, dans l'humeur où je suis Je veux cesser de vivre, ou vaincre vos ennuis, Oui, je veux vous guérir, de votre maladie, Et mon dernier remède, est une comédie ; Ce divertissement a des charmes secrets, Capables d'arrêter le cours de vos regrets, Et vous n'ignorez pas, qu'à présent le théâtre Rend de ses raretés tout le monde idolâtre, Qu'ainsi que le plaisant l'honnête fait ses lois, Bref, qu'il est aujourd'hui le spectacle des Rois.
Lisidor
Oui, je sais que la scène est maintenant illustre, Que de grands spectateurs, en rehaussent le lustre, Je sais qu'elle est un temple, où les meilleurs esprits À la postérité, consacrent leurs écrits ; Mais ce noble plaisir, ne peut avec ses charmes Contraindre mon chagrin, à mettre bas les armes, L'empire que sur moi, ce tyran s'est acquis, M'a fait perdre le goût, des mets les plus exquis.
Clarimond
Contre l'opinion, que vous avez conçue, Mon entreprise aura quelque meilleure issue.
Lisidor
Qui feront les acteurs ?
Clarimond
Lucidan, et ma soeur Ont choisi pour bien faire un rôle à leur humeur. Ils ne sont pas pourtant les premiers de la pièce, Clorise a déféré, l'héroïne à ma nièce, Cette fille est adroite, dans ces actions Elle excite le peuple aux acclamations, Ainsi que son esprit, sa beauté la renomme. Et sa grande vertu, fait qu'elle est bien en homme, Aussi la verrons nous paraître en cavalier.
Lisidor
Cher ami, votre soin ne veut rien oublier, Plus ma douleur s'accroît, devient ennuyeuse, Plus votre affection se rend ingénieuse, Elle invente toujours de nouveaux passe-temps, Et tente à ma faveur une cure du temps.
Clarimond
Ne m'estimez jamais, si votre maladie Ne finit par la fin de notre comédie.
Lisidor
Vous ne me dites point, si son sujet est beau.
Clarimond
Je n'en ai rien appris, sinon qu'il est nouveau.
Lisidor
Les vers en sont-ils bons ?
Clarimond
Les acteurs les estiment, Ils les trouvent coulants, et disent qu'ils s'expriment.
Lisidor
Est-ce quelque accident, autrefois arrivé, Ou si ce n'est qu'un noeud, que l'auteur a rêvé ?
Clarimond
Vous jugerez tantôt, ce qu'il en faudra croire, Si c'est invention, ou bien si c'est histoire ; Séions-nous seulement, promettez surtout De voir représenter, la pièce jusqu'au bout, De vous rendre attentif de garder le silence, De ne faire paraître aucune impatience D'observer des acteurs, le geste, le maintien, Le visage, la voix, et de ne dire rien, Bref, soit que l'action vous surprenne ou vous trompe, Jurez de ne pas dire un mot qui l'interrompe.
Lisidor
Pensez vous que je fois indiscret à ce point ? Vous vous moquez de moi.
Clarimond
Je ne m'en moque point, Faites quelque serment, qui soit inviolable.
Lisidor
J'en jure une beauté, qui n'eut point de semblable, Je veux dire Isabelle, et ce serment est tel Que je voudrais plutôt profaner un autel, Oui plutôt...
On lève la toile.
Clarimond
Il suffit, mais qu'il vous en souvienne ; Cependant permettons que l'on nous entretienne, J'aperçois les acteurs dessus le point d'entrer, S'ils sont comédiens, ils nous le vont montrer.
Scène 3
Lucidan, Clorise, Lisidor, Clarimond
Lucidan
L'accueil officieux, qu'il vous plaît de me faire, Doit espérer l'aveu de Monsieur votre frère, Il ne me verra pas d'un oeil indifférent, Il me connaît fort bien, et je suis son parent.
Clorise
J'en reçois de l'honneur, et j'en ai de la joie, Comme d'une faveur que le Ciel nous envoie, Cependant oserais je attendant son retour, Vous adresser deux mots de prière à mon tour ?
Lucidan
Madame, commandez, vous êtes absolue, Je signerais ma mort, si vous l'aviez conclue.
Clorise
Mon dessein ne tend pas à cette cruauté, Faites moi le récit de votre adversité.
Lucidan
Puisque vous désirez d'apprendre une infortune De nul autre soufferte, à nul autre commune, Et que les maux passés sont doux à raconter, Madame, en peu de mots je vais vous contenter ; Cette roche rebelle où le plus grand Monarque Que l'on ait vu tomber sous l'effort de la Parque, Aidé dans ses projets d'un céleste secours, Sut pour dompter la mer, en arrêter le cours, Est la ville, où du Ciel la profonde sagesse, ,. D'un noble et saint Hymen, fit naître ma maîtresse, Mais comme les malheurs nous sont toujours présents On la vit orpheline à l'âge de trois ans, Un frère qu'elle avait la prit sous sa tutelle, Et son affection s'accrut tant envers elle, Qu'elle fut élevée avecque tout l'éclat Que son grand revenu devait à son état.
Lisidor
Jusqu'ici ce discours se rapporte à l'histoire De la beauté qu'Amour fait vivre en ma mémoire, Mais écoutons le reste, ne le troublons point, De peur de violer mon serment en ce point.
Lucidan
Son esprit se formait à mesure que l'âge Semblait la disposer aux lois du mariage, Et sa grande beauté par des traits innocents Commençait à blesser les coeurs par l'un des sens, Lorsqu'un de mes amis me fit voir la peinture.
Lisidor
Il n'en faut plus douter, il dit mon aventure.
Lucidan
De cet astre animé de ce jeune soleil, Qui n'avait sous le Ciel jamais eu de pareil. À son premier aspect un subtil trait de flamme Pénétra par mes yeux jusqu'au fonds de mon âme, Et comme j'estimai ce coup officieux, Les dames de Bordeaux dépleurent à mes yeux ; Bientôt après cédant à mon ardeur nouvelle Sans me communiquer je fus à la Rochelle, Où prenant à propos l'occasion d'un bal, Mon feu bien que naissant s'y rendit sans égal.
Lisidor
Clarimond on me joue.
Clarimond
Avez-vous la créance D'être seul que l' Amour ait mis en sa puissance, Et qu'un autre agité de ces désirs ardents, N'ait jamais éprouvé de pareils accidents ?
Clorise
Doncques dedans le bal, vous vîtes cette belle ?
Lucidan
Je la vis, et fis tant, que j'eu place auprès d'elle, On me prit pour danser, je la pris à mon tour.
Clorise
Jusqu'ici tout succède au gré de votre amour.
Lucidan
Depuis ma passion plus forte et plus hardie, Me fit mettre auprès d'elle en une comédie, Ou selon le sujet du divertissement, J'exprimai mon ardeur ingénieusement, Ibrahim louait-il les attraits d'Isabelle, Je lui disais tout bas, vous en avez plus qu'elle, Et lorsqu'à Soliman ils donnaient de l'ennui, Je suis (disais-je encor) plus amoureux que lui.
Lisidor
Clarimond, c'est assez, mes transports sont extrêmes, Voila les sentiments, et les paroles mêmes Par qui ma passion tachait de s'expliquer.
Clarimond
Ne l'interrompez plus, vous le ferez manquer.
Lucidan
Ce trait de mon humeur sut un jour la réduire À souffrir qu'au logis je l'allasse conduire, Elle m'y fit entrer, dans notre entretien, Mon coeur adroitement se découvrit au sien.
Lisidor
Par cette adresse aussi, je lui montrai mon âme.
Lucidan
Elle me témoigna, qu'elle approuvait ma flamme, La preuve que j'en eus fut un chaste baiser.
Lisidor
C'est ainsi qu'il lui plut de me favoriser.
Lucidan
Alors ma passion, eut tant de violence, Qu'elle me contraignit de rompre le silence, Je m'ouvris à son frère, dedans peu de jours Je lui fis accepter l'offre de mes amours, Honoré d'un aveu, que l'on devait connaître, J'écrivis à Bordeaux.
Lisidor
C'est où l'on m'a vu naître.
Lucidan
On reçut mon paquet, l'on me fit savoir Qu'on approuvait mon choix, mais qu'on le voulait voir, J'en avertis soudain ma maîtresse et son frère, Leur désir s'accommode au souhait de mon père, Chacun voit ses amis, chacun fait ses apprêts, Et nous nous embarquons fort peu de temps après : Lorsque notre vaisseau partit de la Rochelle. L'onde.
Lisidor
C'est mon malheur.
Lucidan
Ne fut jamais fi belle : Mais ce traître élément dans peu par son courroux Nous apprit que la mer n'eut jamais rien de doux, Nous étions à l'endroit où l'eau de la Garonne D'un cours précipité se décharge, s'entonne, S'abîme et se rejoint avec les flots salés, Quand les ondes et l'air contre nous rebellés, Portas jusqu'aux enfers, et jusqu'au Ciel leur rage, Engagèrent nos jours dans un triste naufrage, Je vous tais nos soupirs, nos douleurs, nos regrets, Nos transports apparents, nos tourments secrets, Je vous tais tout cela, mais je ne vous puis taire Que j'embrassai pour lors ma maîtresse et son frère ; Et qu'au dixième flot, tous trois en un moment, Nous fûmes engloutis de ce fier élément, Le choc impétueux des vagues mutinées, Plus plus nous faire encor plaindre nos destinées, Troublés que nous étions des horreurs du trépas, Nous ayant affaiblis, nous fit lâcher les bras, La marine aussitôt d'une même secousse, En cent lieux différents nous pousse et nous repousse, Nous jettent tous vivants dans de profonds tombeaux, Puis nous lance soudain sur des montagnes d'eaux, Voila de mon malheur l'histoire véritable.
Lisidor
Mais c'est plutôt du mien le récit lamentable.
Clarimond
Vous parlerez toujours.
Lisidor
Clarimond permettez...
Clarimond
Observez vous ainsi ce que vous promettez ? Ne vous souvient-il plus du ferment d'Isabelle.
Lisidor
Je ne l'enfreindrai plus, je me tairai pour elle.
Clorise
Monsieur tant d'accidents arrivés à la fois M'ont ôté jusqu'ici l'usage de la voix, Quand vous les récitiez mon coeur timide et tendre, Saisi d'étonnement tremblait de les entendre, Et ma langue sentant les mouvements du coeur, J'ai cru ne disant mot, dire assez ma douleur.
Scène 4
Ariston, Clorise, Clarimond, Lisidor
Ariston
Un jeune cavalier demande avec instance De vous entretenir d'un sujet d'importance, Il attend mon retour dans cet appartement,
Clorise
Dis lui qu'il peut entrer.
Clarimond
Gardez votre serment.
Lisidor
Je m'en acquitterai, n'en soyez point en peine.
Clarimond
Quelque chose de beau remplira cette scène.
Lisidor
Madame votre nièce y fait ce cavalier.
Clarimond
Fort bien, vous en aurez un plaisir singulier.
Scène 5
Isabelle, Lisidor, Clorise, Lucidan, Clarimond
Isabelle
Madame.
Lisidor
Quel éclat sur son visage brille.
Isabelle
Dessous ce vêtement connaissez une fille, Que le sort abandonne à de si grands malheurs, Qu'elle ne peut tarir la source de ses pleurs.
Clorise
Consolez vous, Madame.
Lucidan
Ô prodige !
Lisidor
Ô merveille !
Lucidan
Mes yeux sont-ils ouverts ?
Lisidor
Est-il vrai que je veille ?
Clorise
Mon zèle à vous servir est déjà préparé, Et vous avez céans un asile assuré.
Lisidor
C'est Isabelle, ô Dieux, à ce coup je m'emporte.
Clarimond
Vous rêvez.
Lisidor
En effet, mon Isabelle est morte.
Clarimond
Ne dites donc plus mot, vous nuisez aux acteurs.
Lucidan
Mon oreille et mes yeux vous êtes des menteurs, Ma maîtresse est noyée, elle est, mais non c'est elle, Les Parques n'ont osé maltraiter cette belle. Ha, Madame.
Isabelle
Ha, Monsieur.
Lisidor
Qu'est-ce que l'aperçois ?
Lucidan
Est-ce vous que j'embrasse !
Isabelle
Est-ce vous que je vois ?
Lucidan
N'en doutez nullement, c'est Lisidor lui-même.
Lisidor
Il vous trompe, Madame.
Clarimond
Impatience extrême, Monsieur ne sauriez vous vous commander un peu, Et voulez-vous toujours les troubler dans leur jeu ?
Clorise
Instruisez moi d'où vient votre prompte allégresse.
Lucidan
La fortune à l'amant, a rendu la maîtresse, Et les Dieux satisfaits m'ont enfin renvoyé Cet adorable objet que je croyais noyé.
Clorise
Que je sache comment la colère de l'onde Prête à vous abîmer vous a laissée au monde.
Lisidor
Je ne parlerai plus, je suis trop interdit.
Lucidan
De peur de dire encor ce que j'ai déjà dit, Racontez seulement quelle heureuse fortune A garanti vos jours des fureurs de Neptune, Dites ce que la Mer vous a fait endurer Depuis l'horrible flot qui nous vint séparer.
Isabelle
Au fort de ce désordre, pendant ce grand trouble, Tandis que dans mon coeur le désespoir redouble, Et que je me crois voir le butin de la mort, Je suis heureusement remise dans le port, L'entre-heurt de deux flots me jetant sur le sable, Par l'imprévu secours d'un esquif favorable, Mes jours sont affranchis du funeste danger Où Neptune en courroux me venait de plonger. Ha Madame en ce lieu, figurez vous vous-même, Si mon affliction ne fut pas plus qu'extrême, Quand je me vis dessus le solide élément, Et que je n'y vis plus de frère ni d'amant, Je laisse ma douleur à votre conjecture, Songez ce que je fis en cette conjoncture, Je reprends cependant le fil de mon discours ; Étant seule ma guide, et seule mon secours, L'esprit triste et troublé, le corps faible et malade, Je suivi le chemin qui mène à la Tremblade, Où sans me déclarer, faisant quelque séjour, J'appris que Lisidor voyait encor le jour, Mais comme on en parlait avec incertitude, Je voulus mettre fin à mon inquiétude, Et pour mieux accomplir ce dessein proposé M'en aller à Bordeaux en habit déguisé ; Mon hôte que l'argent m'avait rendu propice, Sans s'informer de rien embrassa mon service, Et s'employant pour moi d'un soin particulier, Me fit bientôt avoir l'habit d'un cavalier, Je déguisai mon sexe, presque à l'heure même, Suivant les mouvements de mon amour extrême, Je me mis en campagne, pour plus aisément Être informée au vrai du sort de mon amant, Je vins selon la côte où la mer orageuse, Borna presque mes jours d'une fin malheureuse ; Déjà ce grand flambeau dont les brûlants rayons Revêtent de couleurs tout ce que nous voyons, Laissait luire sa soeur dessus notre hémisphère, Et la clarté déjà cédait à son contraire ; Lorsque par un bonheur que je n'espérais pas J'appris de deux paysans qui marchaient sur mes pas, Qu'un certain gentilhomme à la fleur de son âge ; Selon le bruit commun, reste seul d'un naufrage, Pour se remettre un peu des fatigues de l'eau, Était à Talemont, logé dans le château ; Je ne su pas plutôt ces heureuses nouvelles Qu'Amour et le devoir me donnèrent des ailes, Et qu'un ardent désir d'arriver en ces lieux, Me fit comme un éclair disparaître à leurs yeux. Je cours à toute bride, et pique sans relâche, Le vent de ma vitesse, s'étonne et se fâche, Il demeure derrière, et pour ainsi parler, Les pieds de mon cheval, me servent à voler. Enfin j'arrive ici sans pouls, non sans courage, Le feu dedans le coeur, et l'eau sur le visage, J'y rencontre celui que je venais chercher,, Il me voit, il m'entend, n'ose m'approcher, Il soupçonne ses yeux d'erreur et de mensonge; Tout éveillé qu'il est, il pense faire un songe, Je m'avance, il demeure, froid à mes appas, Il voit son Isabelle, et ne l'aborde pas.
Lisidor
Ha, Madame.
Isabelle
Ha, Monsieur.
Lisidor
Mes délices ?
Isabelle
Ma joie.
Lisidor
Ne vous pouvant parler, souffrez que je vous voie Ha ma chère Isabelle.
Isabelle
Ha mon cher Lisidor.
Lisidor
Ma fortune, mon bien.
Isabelle
Mon unique trésor.
Lisidor
Mon Soleil n'a donc pas achevé sa carrière Vous respirez le jour.
Isabelle
Vous voyez la lumière.
Lisidor
Oui j'ai dompté l'orage, je vois la clarté.
Isabelle
Mais dites moi comment vous l'avez surmonté.
Lisidor
Sans consumer le temps en des paroles vaines, Je ne dois mon salut qu'à ces rames humaines.
Isabelle
Et je ne dois le mien qu'au céleste secours.
Clarimond
Vous nous l'avez appris par un ample discours.
Lisidor
Ainsi donc nous pouvons sans trouble et sans envie, Goûter dorénavant les douceurs de la vie, Mais quoi vous soupirez, rare et charmant objet, Adorable beauté, dites m'en le sujet, Que je sache d'où vient cette douleur profonde. Parlez
Isabelle
C'est que mon frère est le butin de l'onde.
Lisidor
Arbitres des humains, que vos arrêts sont durs, De ne donner jamais de plaisirs qui soient purs.
Clorise
Pourquoi vous affliger d'une mort incertaine? Le Ciel qui vous sauva l'a pu sauver sans peine Il fait tout ici bas d'un pouvoir absolu.
Isabelle
Il est vrai, mais je crains qu'il ne l'ait pas voulu.
Lucidan
Comme il peut toute chose, il s'en faut tout promettre.
Scène Dernière
Clarimond, Ariston, Clorise, Isabelle, Lisidor
Clarimond
Que me veut Ariston ?
Ariston
Présenter une lettre, Que l'on vient d'apporter.
Clarimond
Voyons en la teneur.
LETTRE.
Clorise
Cet écrit me présage on insigne bonheur. Écrit dedans Bordeaux, Ergaste.
Isabelle
C'est mon frère. Ô bienheureux destin, ô fortune prospère, Je reconnais ici tous les traits de sa main, Changement merveilleux autant qu'il est soudain !
Lisidor
Dieux, après ces faveurs qui vont jusqu'à l'extrême, Je me veux envers vous rétracter d'un blasphème, Vos arrêts ne sont pas toujours cruels et durs, Et vous donnez parfois des plaisirs qui font purs.
Clarimond
C'est assez en ce lieu témoigner votre joie, Allons faire réponse à l'écrit qu'on m'envoie, Qu'à la pointe du jour parte le messager, En affaires pressants rien n'est à négliger ; Après tout à loisir disposants chaque chose, Nous ferons le voyage où l'hymen nous dispose, Vos plaisirs à venir feront d'autant plus doux Que le Ciel a versé d'amertume sur vous. Lucidan espérez qu'une heureuse journée. Rendra comme la leur votre amour couronnée ; Mais de peur d'être encor agités, sur les eaux, On nous verra par terre arriver à Bordeaux.
Lisidor
Ma voix y publiera l'adresse officieuse D'une amitié constante autant qu'ingénieuse, Qui pour débarrasser mes esprits embrouillés, A fait dormir debout des hommes éveillés.