Comédie · 1707 · 5 actes

La trahison punie

de Florent Carton dit Dancourt

Représentation
≈ 1 h 51
Distribution
4 femmes, 5 hommes
Répliques
1 104
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Fabrice H 207 ≈ 24 min 14
Jacinte F 191 ≈ 20 min 14
Don Juan H 201 ≈ 19 min 12
Don André H 163 ≈ 15 min 14
Don Félix H 86 ≈ 12 min 12
Léonor F 119 ≈ 9 min 12
Don Garcie H 47 ≈ 5 min 10
Isabelle F 63 ≈ 5 min 8
Béatrix N 21 ≈ 2 min 3
Ignez F 4 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Fabrice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jacinte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Juan absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don André absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Félix absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léonor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Garcie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Isabelle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Béatrix, Fabrice

Béatrix

Quand ton maître saura de quelle part je viens Lui demander ce soir une heure d'entretien...

Fabrice

C'est bien du temps qu'une heure, et nous n'en avons guères, Tant nous sommes chargés de ces sortes d'affaires.

Béatrix

Il est donc par l'amour occupé vivement ?

Fabrice

Par l'amour peu, beaucoup par le dérèglement.

Béatrix

Il ne se pique pas d'une ardeur bien constante.

Fabrice

Non, il prend sans façon tout ce qui se présente. Sans goût, sans choix, sans règle, il se livre au plaisir ; Mais il s'épargne au moins l'embarras de choisir : Ainsi de quelque part, mon enfant que l'on vienne, De prude, de coquette, et fut-ce de la tienne, Je puis t'en assurer par ce que j'en ai vu, Nul message galant ne sera mal reçu.

Béatrix

À la bonne heure.

Fabrice

Bon, c'est bien prendre l'affaire : Si par hasard aussi l'on a de quoi te plaire ?

Béatrix

Hem.

Fabrice

Si tu sens pour moi quelque tentation, Parle, et l'on y fera considération.

Béatrix

Si cela m'arrivait par grand malheur, je compte De n'en parler qu'à toi, tant j'en aurais de honte.

Fabrice

Et si tu me fais part jamais d'un tel secret, Je le dirai partout, moi, tant je suis discret.

Béatrix

Nous voilà bien d'accord.

Fabrice

On ne saurait mieux l'être : Touche là.

Béatrix

Soit, mais fais que je parle à ton maître, Je ne l'ennuierai point, j'aurai fait en deux mots.

Fabrice

Le hasard le conduit ici tout à propos.

Scène 1

Don André, Fabrice, Béatrix

Don André

Que veut-on ?

Fabrice

Une jeune et gentille Suivante, Qu'on députe vers vous pour affaire importante, Demande avec instance à vous rendre un billet ; Et je me suis chargé, comme premier valet, De ces vétilles-là l'unique secrétaire, Et de vos faits galants intendant ordinaire, De vous la présenter.

Don André

Qu'elle approche.

Fabrice

Allons, viens, Mon compliment est fait, ma chère, fais le tien.

Béatrix

Une Dame, Monsieur, qui n'est pas ma maîtresse, Mais que je sers pourtant avec zèle et tendresse, M'a fort recommandé de remettre en vos mains Ce billet par lequel vous saurez ses desseins ; Et pour toute réponse, il ne faut que me dire Si vous viendrez ce soir au lieu qu'elle désire.

Don André

Je ne manquerai pas d'aller au rendez-vous, Et tiendrais à bonheur de n'y trouver que vous.

Béatrix

Que Moi, Monsieur.

Fabrice

Fort bien.

Don André

Si bien faite et si belle, Celle que vous servez présume beaucoup d'elle ; Et lorsqu'on vous a vue, il est bien malaisé Qu'à d'autres feux un coeur se trouve disposé, Oui, quiconque se sert de telle messagère, Quelques charmes qu'elle ait, hasarde de moins plaire.

Béatrix

Oh, Monsieur !

Don André

Dites-lui que vous m'avez manqué, Et trouvez-vous vous-même au lieu qui est marqué, J'irai plus volontiers.

Béatrix

Nous y serons ensemble, Et vous m'en conterez pour lors si bon vous semble ; Jusqu'à ce soir.

Don André

J'irai pour vous uniquement, Et si je suis réduit à feindre...

Scène 3

Fabrice, Don André

Fabrice

Doucement. Depuis que je vous sers dans vos bonnes fortunes ; Au diable, si jamais j'ai profité d'aucunes ; Et ce n'a pas été faute d'occasion. Si j'eusse eu comme vous mauvaise intention, Je suis assez bien fait, et plus d'une Marquise... Il n'a tenu qu'à moi d'en faire la sottise... Cela vous regardait, et je n'en ai dit mot, Mais quand un bon hasard se trouve dans mon lot... Puisqu'en tel cas pour vous j'ai de la conscience, Ayez-en, et vivons en bonne intelligence.

Don André

Comment, bélître, fat. Belle comparaison ?

Fabrice

Je suis votre valet, et vous avez raison ; Mais lorsque le valet est fidèle à son maître, Le maître à son valet a tort de ne pas l'être.

Don André

Oh, tais-toi. Sur le ton que ce coquin le prend, Il me croit ou bien sot, ou beaucoup endurant.

Fabrice

Oh, pour endurant, non, tous les jours d'ordinaire, Vous me donnez, Monsieur, des preuves du contraire.

Don André

Pour t'en donner encor qui te convainquent mieux, Si tu ne veux cesser tes discours ennuyeux, Insolemment encor si ta langue s'exerce, Sors.

Fabrice

Il a des moments où le Diable le berce. Monsieur...

Don André

Sors d'avec moi, te dis-je.

Fabrice

Quoi ! Comment, Vous me mettez dehors, Monsieur ?

Don André

Absolument. Tu manques de respect, tu ne saurais te taire, Je suis las de t'entendre.

Fabrice

Et moi de vous voir faire.

Don André

Encor ! Sortiras-tu ?

Fabrice

Mais, que vous ai-je fait !

Don André

Tu deviens familier, je t'ai pris pour valet ; Tu l'es.

Fabrice

D'accord, Monsieur.

Don André

Comme tel, je te chasse.

Fabrice

Vous êtes le maître.

Don André

Oui, sans contredit.

Fabrice

De grâce, Du droit de maître ici, puisque vous vous servez, Comme tel payez-moi ce que vous me devez.

Don André

Que je te paie ?

Fabrice

Oui.

Don André

Va, parle, tu peux dire Tout ce que tu voudras, je ne fais plus qu'en rire.

Fabrice

N'oubliez pas au moins ce que vous permettez, Je lâcherai parfois d'étranges vérités. Si vous vous fâchez...

Scène 4

Don André, Un Laquais, Fabrice

Don André

Qu'est-ce ?

Un Laquais

Un Cavalier demande À parler à Monsieur.

Fabrice

Hé, dis-lui qu'il attende.

Don André

Non, qu'on le fasse entrer.

Fabrice

Mais y songez-vous bien ? Si c'est quelque ennemi qui vienne...

Don André

Ne crains rien.

Fabrice

Quelque mari jaloux, quelque amant, quelque frère...

Don André

Il vient, demeure ici.

Fabrice

Le drôle a l'air colère.

Scène 5

Don Garcie, Don André, Fabrice

Don Garcie

Je voudrais, Don André, vous parler en secret.

Don André

Vous le pouvez, cet homme est fidèle et discret, Et depuis très longtemps il a ma confidence.

Fabrice

Monsieur n'a pas pour moi la même confiance. Ce serait le gêner.

Don Garcie

Ce valet a raison. Le secret me regarde.

Don André

Hé bien, qu'il sorte donc.

Fabrice

Volontiers. D'écouter, j'ai pourtant grande envie.

Scène 6

Don Garcie, Don André, Fabrice

Don Garcie

Savez-vous qui je suis ?

Don André

Vous êtes Don Garcie.

Don Garcie

C'est mon nom, et je suis du sang des Torellas, Noble autant qu'il en soit.

Don André

Je ne l'ignore pas.

Don Garcie

Cadet, je suis peu riche, et je me dédommage De ce manque de bien par un autre avantage. J'ai pour moi la vertu, la noblesse de coeur, Qui me font estimer de tous les gens d'honneur.

Don André

Mais où tend ce discours ? Il est peu nécessaire Pour moi, qui vous estime autant qu'on puisse faire.

Don Garcie

Vous me le prouvez mal, D. André.

Don André

Moi ?

Don Garcie

Oui, vous. Et puisqu'à vous parler, enfin je me résous, Croyez que j'ai gardé toute la patience...

Don André

Je ne vous entends point.

Don Garcie

Dès ma plus tendre enfance, J'adore Léonor : m'entendez-vous, enfin ?

Fabrice

Hoime.

Don Garcie

De son coeur j'ai trouvé le chemin.

Don André

C'est être bienheureux qu'un objet plein de charmes...

Don Garcie

Ce bonheur m'a coûté des soucis, des alarmes, Des soins, du temps, des pleurs ; et peut-être, après tout, De mes peines encor je ne suis pas à bout.

Don André

Cela se pourrait bien.

Don Garcie

Je ne crains que son père, Tout autre qui voudra hasarder de m'en faire, Soit caprice, ou raison, dessein prémédité, Passion véritable, ou simple vanité... Avez-vous donc encor quelque peine à m'entendre ?

Don André

Beaucoup.

Don Garcie

Ceci sera plus facile à comprendre. Enfin de Léonor, autant aimé qu'amant, J'entre sans lui déplaire en son appartement : Et c'est une faveur où je puis seul prétendre.

Don André

C'est donc là le secret que vous vouliez m'apprendre ?

Don Garcie

Oui, je vous le confie, et j'ose défier Quiconque le saura de l'oser publier ; Et quoique mon amour soit su de tout Valence, Sur mon bonheur de vous j'exige le silence.

Don André

Ah ! Je vous promets fort de n'en jamais parler.

Don Garcie

Ce n'est pas tout, songez à ne le point troubler : Non que de votre amour j'appréhende les suites ; Car près de Léonor vos efforts, vos poursuites, Les soins qu'on vous a vu jusqu'ici vous donner, N'ont produit d'autre effet que de la chagriner ; Je sens des mouvements bien plus violents qu'elle. Mais après le secret qu'ici je vous révèle... Vous êtes galant homme, et j'ose me flatter Que vous m'empêcherez de les faire éclater. Vous avez peu d'amour, la faveur n'est pas grande, Lèonor vous en prie, et je vous le demande.

Fabrice

Mais il a raison, et j'en suis fort content. Plût au Ciel que mon maître en pût avoir autant.

Don Garcie

Vous rêvez ? Se peut-il qu'un noble coeur hésite, À prendre un parti juste, à changer de conduite ? Je m'en vais sans réponse ; elle sera, je crois, Telle qu'en pareil cas je vous la ferais, moi.

Don André

Arrêtez, Don Garcie.

Don Garcie

Adieu, songez de grâce, Que c'est une prière, et point une menace.

Scène 7

Fabrice, Don André

Fabrice

Le Seigneur Torellas parle d'assez bon sens. Qu'en dites-vous, Monsieur ?

Don André

Moi ? Je dis que je sens Pour cette Léonor une plus vive flamme, Que lorsque j'ignorais celle qu'elle a dans l'âme. Don Garcie...

Fabrice

En entrant il m'a paru fâché.

Don André

Je m'en trouve entre nous quitte à très grand marché.

Fabrice

Comment ! A-t-il sujet d'être plus en colère ? Et seriez-vous en droit par hasard de lui faire Pareille confidence ?

Don André

Oh ! Non ; mais j'avais peur...

Fabrice

De quoi donc ?

Don André

Qu'il ne vint à me parler de sa soeur.

Fabrice

De sa soeur ?

Don André

Don Garcie est frère d'Isabelle, Et sans l'aimer, ru sais que je suis aimé d'elle.

Fabrice

Oui, tout l'Été dernier je sais que vous fassiez À peu près comme si tous deux vous vous aimiez.

Don André

Rien moins ; c'est de ma part amusement, sottise.

Fabrice

Peut-être de la sienne aussi.

Don André

Non, elle et prise Tout de bon. J'en reçois des billets chaque jour, Dont à d'autres beautés je sais faire ma cour.

Fabrice

Que vous êtes, Monsieur, d'un joli caractère ! Mais quel est le plaisir que vous pouvez vous faire, De voltiger sans cesse et sans réflexion, Sans plaisir à coup sûr, si c'est sans passion ; De poursuivre à la fois la belle, et la plus laide, Qui du plus fort amour serait un sûr remède ; Ou jeune, ou vieille, ou grande, ou petite, ou dondon, Ou maigre, ou blonde, ou brune, enfin tout vous est bon ; Les yeux grands, les petits, le long nez, la camuse, Tout vous plaît.

Don André

Rien ne plaît, mon enfant, tout amuse. Tout le cours de la vie est un amusement, Et rien n'amuse enfin tant que le changement. Pour se désennuyer d'une stupide belle, On en trouve une alors laide et spirituelle ; Qu'une vieille fatigue avec sa gravité, On prend un jeune objet plein de vivacité ; Si je suis las de voir une taille géante, Je rabaisse mon vol, et la naine me tente ; Et lorsqu'on est outré de l'excès d'embonpoint, Qu'il s'en offre une maigre, on ne la chasse point. Je n'ai jamais le goût délicat ni malade, Et la brune me plaît, quand la blonde est trop fade.

Fabrice

Que c'est bien fait à vous ! L'heureux tempérament ! Mais si par cas fortuit, (car tout événement Peut arriver), si donc sur quelque jalousie Père, amant, frère, époux, voulait par fantaisie Se venger d'un affront, ou fait ou prétendu...

Don André

On se battrait ? Jamais ne me suis-je battu.

Fabrice

Mais vous n'avez jamais été tué... je pense : Si vous l'étiez, Monsieur, quelque jour... patience...

Don André

Je cesserais de vivre ; et puisqu'on est mortel, Ne faut-il pas mourir une fois ?

Fabrice

Plût au Ciel, Que pour être bien mort, il fallût mourir quatre ! C'est alors qu'on pourrait hasarder de se battre.

Don André

Le hasard n'est pas grand.

Fabrice

Non, mais pour l'éviter, Don Garcie est brave homme, il faut le contenter. Défions-nous de lui, Monsieur, il est alaigre, Sa maîtresse est dondon, prenez-en quelque maigre, Pour vous en consoler par opposition.

Don André

Parbleu, j'écouterais ta proposition, S'il ne m'avait voulu fortement fait entendre, Que mes feux près des siens n'ont plus rien à prétendre. Cette fierté me pique, et je traverserai Son amour, son bonheur, autant que je pourrai : Les traits de Léonor ne me touchaient plus guère, Et je ne lui trouvais que des charmes vulgaires ; J'allais les oublier, on prétend m'y forcer, Un rival se déclare, il faut le traverser. Lui céder, ce serait...

Fabrice

Une action fort sage. Vous vous garderez bien de la faire, je gage.

Don André

Oh, oui, je t'en réponds... Que me veut-on encor ? Vois donc.

Fabrice

C'est Don Félix, père de Léonor.

Don André

Laisse-nous.

Scène 8

Don André, Don Félix, Fabrice

Don André

Vous, chez moi ! Quelle heureuse fortune !

Don Félix

Plaise au ciel que pour vous ma visite en soit une.

Don André

Ce m'est, je vous assure, un sensible bonheur, Qui me fait grand plaisir ensemble et grand honneur. Quel sujet me l'attire, et quel soin vous amène ?

Don Félix

Je vous en instruirai, n'en soyez point en peine. Vous connaissez mon nom, ma naissance et mon bien ; Don André, là-dessus je ne vous dirai rien.

Fabrice

Ce début me paraît très fort semblable à l'autre : Un peu moins vif pourtant.

Don Félix

Quel objet est le vôtre ? Ignorez-vous combien les personnes de coeur Tel que je suis, sont tous délicats sur l'honneur, Quand cet honneur surtout regarde ma famille ? Pour fruit de mon hymen j'eus une seule fille, Don André, vous avez pour elle des desseins, Vous ne m'en parlez point, et c'est dont je me plains. Sur ses pas en tous lieux vous cherchez à paraître, Vous passez fort souvent la nuit sous sa fenêtre, Près d'elle au cours, au temple, on vous voit tous les jours ; Cela donne sujet à de mauvais discours : Et quoique sa vertu n'en souffre aucune tache, Tout Valence en murmure, et c'est ce qui me fâche, Et m'engage à venir vous dire doucement, Qu'il me faut là-dessus un éclaircissement. Enfin à Léonor quand Don André s'adresse, Il ne se flatte pas d'en faire une maîtresse ; Et si c'est son dessein de lui donner sa foi, Je crois qu'il eût déjà dû s'adresser à moi. Dans cette incertitude il est de ma prudence De savoir là-dessus ce qu'il veut, ce qu'il pense.

Don André

Je vous ai, Don Félix, grande obligation, De me choisir ainsi par prédilection. Je rends à Léonor des soins, je l'ai servie, Qu'ai-je fait en cela que n'ait fait Don Garcie ? Et peut-être les siens sont mes moins mal reçus... Ne me faites point trop expliquer là-dessus...

Don Félix

Arrêtez, Don André, votre discours m'irrite, Je connais Don Garcie, il n'est pas sans mérite ; Il aime Léonor, il l'a fait demander, J'en conviens.

Don André

À ses feux vous pouvez l'accorder.

Don Félix

L'accorder à ses feux ! Quelle erreur est la vôtre ? Apprenez qu'elle n'est ni pour l'un ni pour l'autre, Et qu'il faut cesser vos assiduités.

Don André

Oui, mon rival cessant les siennes.

Don Félix

Écoutez, Don André, de chagrins n'outrez point ma vieillesse. J'aime, vous le savez, ma fille avec tendresse, Et quand je vous demande un éclaircissement, C'est que j'ai pris pour elle un autre engagement. Un de mes bons amis pour son fils la demande, Je l'attends de Madrid. Tout ce que j'appréhende, C'est que ce Cavalier arrivant aujourd'hui, Quelque bruit de vos feux ne vienne jusqu'à lui. Tout le passé n'est rien, mais de fâcheuses suites Naîtraient, si vous faisiez de nouvelles poursuites ; Comme votre dessein n'est pas de l'épouser, Avec tranquillité laissez m'en disposer.

Don André

À de telles raisons, Seigneur, il faut souscrire. Vous-même prescrivez comme il faut me conduire. : Je ferai mon devoir après un tel aveu.

Don Félix

J'en prends votre parole, et me retire. Adieu.

Scène 9

Fabrice, Don André

Fabrice

Pour la première fois vous voilà raisonnable, J'en suis ravi, Monsieur, ou je me donne au diable. Il croyait vous tenir et vous prendre au filet.

Don André

Tu nous écoutais donc ?

Fabrice

Ne suis-je pas valet ?

Don André

Me vouloir marier, moi ? La plaisante idée ?

Fabrice

De bien plus doux objets votre âme est possédée ; Le mariage, fi ! C'est un engagement, Et vous ne voulez, vous, que de l'amusement.

Don André

Pour Léonor pourtant ma passion s'irrite ; Et plus on met d'obstacles à ce que je médite...

Fabrice

Hé, si vous l'aimez tant, pourquoi ne pas oser...

Don André

D'accord, je l'aime assez... pour ne pas l'épouser.

Fabrice

Mais vous avez promis.

Don André

Les promesses de bouche N'engagent point le coeur quand l'affaire le touche. Je n'avais point encor aimé jusqu'à ce jour ; Mais les difficultés me donnent de l'amour : Il faut tromper un père, et deux rivaux ensemble. C'est de quoi m'amuser.

Fabrice

Mais, Monsieur, il me semble.

Don André

Suis-moi, viens...

Fabrice

Quelqu'un monte en cet appartement.

Don André

Que pourrait-ce être ?

Fabrice

Encor quelque éclaircissement.

Scène 10

Don André, Don Juan, Fabrice

Don André

Que vois-je, quel bonheur ? Don Juan d'Alvarade ?

Don Juan

Quel plaisir je ressens d'une telle embrassade ! Mon cher ami.

Don André

Celui que j'ai en ce moment, Est encor au-dessus du vôtre assurément.

Fabrice

Je suis fort aise aussi que le sort réunisse Deux aussi bons amis.

Don Juan

Bonjour, mon cher Fabrice.

Don André

Saurai-je quel dessein vous amène en ces lieux ? Est-ce affaire ou plaisir ? Car je suis curieux, Et j'attendais si peu de vous voir à Valence...

Don Juan

Je viens m'y marier.

Don André

Vous vous moquez, je pense.

Don Juan

Je ne me moque point, cet hymen résolu Par mon père, en mon coeur est encor mieux conclu.

À Fabrice.

Don André

Je vous plains, cher ami, cet aveu diminue Le plaisir que d'abord m'a donné votre vue. Il va se marier.

Fabrice

Fi, faites comme nous, Ne vous engagez point, Monsieur, amusez-vous.

Don André

Peut-on changer ainsi d'humeur, de caractère ? Vous qu'à l'hymen toujours j'ai connu si contraire, Qui juriez tant en Flandre, où je vous ai laissé, Que jamais...

Don Juan

Pour l'hymen ce dégoût m'a passé, Mon étoile le veut, mon père le souhaite.

Don André

Votre étoile ! Morbleu, dites votre comète : C'est un astre malin qui vous conduit ici.

Don Juan

Astre malin, comète, étoile, m'y voici.

Don André

J'en suis fâché. La Dame apparemment est belle ?

Don Juan

Si vous voulez tantôt m'accompagner chez elle, Vous pourrez en juger. Arrivé d'hier au soir, J'ai jusqu'à ce moment différé de la voir : C'est à vous que je rends ma première visite, Les devoirs d'amitié sont ceux dont je m'acquitte Par préférence à tout.

Don André

Cette même amitié Me fait craindre pour vous de vous voir marié ; Mais cependant partout je suis prêt à vous suivre, Heureux, d'un mauvais pas si mon soin vous délivre.

Don Juan

Nous verrons. Comme ici je n'ai nul de mes gens, Voudrez-vous me prêter Fabrice pour un temps.

Don André

Volontiers.

Don Juan

Un valet qui ne me quitte guère, Est parti ce matin pour aller chez son père. Je n'avais que lui seul, comme je viens de loin, Ainsi...

Don André

De ce détail nous n'avons pas besoin.

Don Juan

Jusques à son retour puis-je garder Fabrice ?

Don André

Il sera trop heureux de vous rendre service.

Fabrice

Et de changer de maître, au moins pour quelques jours.

Don Juan

J'en use librement. Va donc m'attendre à l'Ours,

Fabrice

Ne faut-il, Monsieur, que vous attendre ?

Don Juan

Sachez si l'on a point de lettres à me rendre. Je vais chez un Banquier, et je repasserai Quand...

Don André

N'allez-vous que là ?

Don Juan

Non.

Don André

Je vous y suivrai.

Acte II

Scène 1

Léonor, Isabelle

Léonor

Je suis dans un chagrin qu'aucun autre n'égale ; Sortons de cette chambre, et restons dans la salle : L'air me semble plus frais et plus tranquille ici.

Isabelle

Ma chère Léonor, qui vous agite ainsi ?

Léonor

Hélas !

Isabelle

Vous soupirez ? Parlez.

Léonor

Quand je soupire Isabelle entre nous, c'est assez vous en dire.

Isabelle

Mais vous aimez mon frère ?

Léonor

Ose-t-il en douter ?

Isabelle

Mon frère vous adore.

Léonor

Il a su m'en flatter.

Isabelle

À deux coeurs bien unis manque-t-il quelque chose ?

Léonor

Tout, quand un père injuste à leur bonheur s'oppose ?

Isabelle

Le vôtre se sert-il de ses droits contre vous ?

Léonor

Sans consulter mon coeur il me donne un époux.

Isabelle

Ah, Ciel ! S'il est ainsi, que deviendra mon frère?

Léonor

Que deviendrai-je, hélas! Moi-même ?

Isabelle

Comment faire? Et quel est cet époux?

Léonor

Je ne l'ai jamais vu, Et de mon père même il n'est pas fort connu. Le sien par ses amis a proposé la chose, Et sans me consulter le mien de moi dispose.

Isabelle

Cela parait bizarre.

Léonor

Il n'est rien plus certain, Et lui-même il me l'a déclaré ce matin, Après un long discours, fatigant, inutile...

Isabelle

Le style d'un vieillard est un ennuyeux style.

Léonor

Je prétends m'a-t-il dit, prendre un gendre à mon gré.

Isabelle

Qu'avez-vous répondu ?

Léonor

Rien du tout : j'ai pleuré.

Isabelle

Mais il fallait du moins lui donner à connaître, Des sentiments du coeur qu'on n'est souvent pas maître, Et que quelque projet que le sien eût conçu...

Léonor

Des mouvements du mien il s'est bien aperçu.

Isabelle

Ah ! Vous deviez saisir ce moment pour lui dire...

Léonor

Pour me désespérer à la fois tout conspire. Mon père, apparemment pénétré de mes pleurs, Mon coeur est, m'a-t-il dit, sensible à vos douleurs, Je sais que D. André vous rend des soins, ma fille.

Isabelle

Don André !

Léonor

Attendez... Je connais sa famille, A-t-il continué ; si son feu vous est doux, Je le préfère à l'autre, et j'en fais votre époux.

Isabelle

Vous aimez Don André?

Léonor

Qui, moi? Je le déteste.

Isabelle

Et lui vous aime ?

Léonor

Amour malheureux et funeste !

Isabelle

Mais enfin, qui vous fait soupçonner cet amour ?

Léonor

Les importunités qu'il me fait chaque jour : Elles ont éclaté jusqu'aux yeux de mon père.

Isabelle

Il ne voit pas bien clair, vous vous trompez, ma chère : Depuis plus de trois mois, Don André sous ma loi, N'écrit, ne parle, enfin ne rend des soins qu'à moi.

Léonor

Quelle erreur ! Croyez-moi, l'on vous trompe, Isabelle.

Isabelle

L'erreur n'est que pour vous, Don André m'est fidèle.

Léonor

En quelque endroit que j'aille, il suit partout mes pas.

Isabelle

Il me cherche.

Léonor

Il vous cherche ?

Isabelle

Oui.

Léonor

Où vous n'êtes pas.

Isabelle

Hé, ne suffit-il pas pour lui que j'y puisse être ?

Léonor

Mais il passe les jours, les nuits sous ma fenêtre.

Isabelle

Oh ! Pour celui-là, bon !

Léonor

Il n'est rien de plus vrai, Ses regards sont toujours fixés...

Isabelle

Oui, je le sais, Toujours fixés ici.

Léonor

Ses démarches, ses mines...

Isabelle

Ma chère Léonor, nos maisons sont voisines, Nos fenêtres aussi ; cela fait, mon enfant, Que vous prenez pour vous tous les soins qu'il me rend.

Léonor

Plût au Ciel !

Isabelle

Il lui plaît, et malgré l'apparence, Je sais sur tout cela ce qu'il faut que je pense.

Léonor

Mais enfin de ses feux il m'a fait un aveu.

Isabelle

Ah ! Le tour est plaisant ! Pour mieux cacher son jeu.

Léonor

Il le cache fort bien, car rien ne le rebute, Et plus j'ai de froideur, plus il me persécute.

Isabelle

Hé, de ces froideurs-là, vous pouvez bien juger Que l'on est engagée à le dédommager. Le joli Cavalier ! Il a tant de mérite...

Léonor

Je vous devrai beaucoup, si par vous j'en suis quitte ; Et je regarderai comme un parfait bonheur, Que ce qui m'a paru se trouve être une erreur.

Isabelle

Vous serez par la suite encor mieux éclaircie. Et quand...

Léonor

Voici Jacinte. As-tu vu Don Garcie ?

Scène 2

Jacinte, Léonor, Isabelle

Jacinte

Oui.

Léonor

Sait-il que je veux lui parler?

Jacinte

Oui, vraiment.

Léonor

Viendra-t-il ?

Jacinte

S'il viendra ? N'en doutez nullement ; À de tels rendez-vous manque-t-il d'ordinaire ?

Léonor

Mais quand il entrera, prends garde que mon père...

Jacinte

Ne vous embarrassez en aucune façon, Don Garcie est aimé de toute la maison. De discours obligeants, d'honnêtetés peu chiche, Généreux, libéral, quoiqu'il ne soit pas riche... Céans en sa faveur tout semble être séduit, Et pour lui nos verrous s'ouvrent sans faire bruit.

Léonor

Oui, tout nous applaudit, nous sert, ou nous excuse. Mon père seul, hélas ! À nos veux se refuse.

Jacinte

Ce sont ses droits à lui que de s'y refuser. Vous en avez aussi, vous, dont il faut user. Il veut vous marier à son gré, comme père ; Et comme fille, vous, vous n'en voulez rien faire. C'est n'être pas d'accord ; mais je crois qu'aujourd'hui L'affaire dépendra de vous plus que de lui.

Isabelle

Elle est de fort bon sens, et dit fort vrai, Jacinte.

Léonor

Mais Don Garcie enfin, sait-il quelle est ma crainte ? Les desseins de mon père...

Jacinte

Oui, Madame, il sait tout ; Mais on l'aime, est-il rien dont il ne vienne à bout ? Pour Don André déjà la chose est résolue ; Autant de mort, en cas qu'il passe dans la rue, Si de plus de cent pas il ose en approcher...

Isabelle

Ah ! Fort bien ; de quel droit prétend-il l'empêcher ? Mon frère pense-t-il me tenir en tutelle ?

Jacinte

Quoi ! Comment...

Léonor

Don André est l'amant d'Isabelle, Elle seule est l'objet de ses pas, de ses soins.

Jacinte

Sérieusement ?

Isabelle

Oui.

Jacinte

Bon ! C'est un mort de moins, Car pour celui qui vient ici dans l'espérance Qu'il sera votre époux, plus il fait diligence, Plus il court à sa perte ; et c'est un fait certain. Lui ce soir arrivé, tué demain matin. Après quoi Don Garcie a des amis à Rome, Vous l'y suivrez, alors votre père bonhomme, Qu'un excès de douleur ou de pitié prendra, Mourra peut-être, et puis tout s'accommodera. Voilà, dans les transports dont son âme est saisie, Les tranquilles projets que forme Don Garcie.

Léonor

Il a perdu l'esprit.

Jacinte

Non, mais il le perdra ; C'est un coup sûr, Madame, ou vous épousera.

Isabelle

Que je reconnais bien l'esprit de la famille ! Voilà comme ils sont tous : moi-même, quoique fille, Je ressens même feu, même vivacité ; Je n'ai qu'un seul amant : s'il m'était disputé... Je crois qu'en pareil cas la fureur qui possède...

Jacinte

N'entrez point en fureur, Madame, on vous le cède.

Isabelle

Voici mon frère.

Scène 3

Don Garcie, Léonor, Isabelle, Jacinte

Don Garcie

Hé bien quel sera mon destin ? D'un autre époux, Madame, acceptez-vous la main ? Me sacrifiez-vous au caprice d'un père ?

Léonor

Vous-même pensez-vous que je le puisse faire ? Quoique l'engagement qui m'attache à vous, N'ait rien qui dut chagriner cet époux, Comptez qu'après la foi que je vous ai donnée, Je suis à votre sort tellement enchaînée, Que je mourrais plutôt que de m'en séparer.

Don Garcie

Ah ! De quel doux transport je me sens pénétrer ! Et contre mon bonheur quoi qu'on puisse entreprendre, Que puis-je craindre après ce que je viens d'entendre ?

Isabelle

Un aveu de la sorte est bien satisfaisant.

Jacinte

Vous n'avez plus personne à tuer à présent.

Don Garcie

Nous devrions penser à prendre des mesures.

Jacinte

Il n'est pas bien aisé d'en trouver qui soient sûres.

Don Garcie

Ah ! Jacinte, il en est. À vous les proposer, Madame, votre aveu semble m'autoriser. Une affaire d'éclat, un Couvent, une fuite.

Léonor

Le remède est étrange ! Et si j'y suis réduite, Je ne vous réponds pas de prendre assez sur moi, Pour vous prouver ainsi ma tendresse et ma foi.

Don Garcie

Mais après les refus que m'a faits votre père, Sans un pareil éclat que faut-il que j'espère ?

Jacinte

Tout, si vous vous savez conduire prudemment ; Un refus, quoique dur, essuyé sagement, Une plainte modeste, une bonne conduite, Sont des titres souvent pour obtenir ensuite. Cet époux prétendu qui vous met en souci, Ne nous fait pas grand mal tant qu'il n'est point ici. Ne nous chagrinons point d'avance ; s'il arrive, Alors bon pied, don oeil, nous irons au qui-vive. Vous êtes bien d'accord de vos faits ; on fera Suivant l'occasion tout ce qui se conviendra.

Don Garcie

Me le promettez-vous ?

Léonor

Je promets, D. Garcie, Que je n'aurai jamais d'autre époux de ma vie.

Jacinte

Vous voilà mariés. Hé combien en voit-on Qui sans autant d'amour y font moins de façon. Mais qui fait accourir Ignez ainsi ?

Scène 4

Ignez, Jacinte, Léonor, Don Garcie, Isabelle

Ignez

Jacinte ?

Jacinte

Qu'est-ce ?

Ignez

Madame !

Léonor

Quoi?

Don Garcie

D'où lui naît cette crainte ?

À Léonor.

Ignez

Cette crainte, Seigneur, n'est pas sans fondement. Votre père là-bas vient d'entrer brusquement, Agité, l'oeil ardent de joie ou de colère ; C'est de l'une ou de l'autre, à coup sûr.

Léonor

Comment faire ? Si mon père le voit.

Isabelle

Tu n'es vraiment pas sage,

Jacinte

S'il le voit, c'est un premier orage Que nous essuierons.

Don Garcie

Mais...

Jacinte

Hé bien ! il vous verra : Et peut-être à vous voir il s'accoutumera. C'est une belle chose au moins que l'habitude. Courage, allons...

Léonor

Je suis dans une inquiétude...

Jacinte

Ne vous ébranlez point, pour ne pas avoir tort: Rien n'est tel que de prendre un bon parti d'abord. Il va jurer, pester, une fois, deux, trois, quatre, Il blâmera vos feux ; puis las de les combattre, Et de voir chaque jour ses ordres mal suivis, Il approuvera tout dans la crainte de pis. Pour faire ce qu'on veut, la maxime infaillible ; Madame, croyez-moi, c'est d'être incorrigible.

Isabelle

La maxime est fort bonne?

Jacinte

Est fort d'usage aussi.

Léonor

S'il pouvait sans monter ressortir.

Jacinte

Le voici.

Scène 5

Don Félix, Jacinte, Don Garcie, Léonor

Don Félix

Je viens pour t'avertir, ma fille... Don Garcie ! Vous chez moi !

Jacinte

Vous voyez, nous avons compagnie.

Don Félix

Qu'est-ce à dire... avez-vous dessein de m'offenser ? Don Garcie ?

Don Garcie

Hé, Seigneur, pouvez-vous le penser ? Une affaire qui presse, et qui m'est importante, M'a fait chercher ma soeur ; et j'ai su par sa suivante, Qu'elle l'avait laissée auprès de Léonor, Et j'ai cru sans déplaire et sans faire aucun tort, Qu'entrer dans cette salle, à tout moment ouverte, Est une liberté qui peut m'être soufferte ; Que loin de me blâmer cette liberté, Seigneur...

Don Félix

Oui, si vos feux n'avaient point éclaté ; Mais tout le monde en parle, et pour le faire taire, À ce que je me dois je saurai satisfaire.

Don Garcie

Vous, Seigneur, comment donc ?

Don Félix

Il faut qu'incessamment Un bon hymen finisse un tel empressement.

Jacinte

Le Ciel en soit loué.

Léonor

Jacinte ?

Jacinte

Patience.

Don Garcie

Don Félix rend justice à ma persévérance.

Scène 6

Ignez, Don Félix, Léonor, Don Garcie, Jacinte, Isabelle

Ignez

Don Juan d'Alvarade.

Don Félix

Hé bien il peut entrer.

Léonor

Ciel ! Est-ce à cet hymen qu'il me faut préparer ?

Don Garcie

Serait-ce mon rival, et que viens-je d'entendre ? Quel est ce Don Juan d'Alvarade ?

Don Félix

Mon gendre.

Jacinte

La pilule est fâcheuse à digérer.

Léonor

Je meurs,

Jacinte

Bonne mine, et renfermez vos pleurs.

Don Garcie

Juste Ciel !

Isabelle

Paix, mon frère.

Don Garcie

Ah ! Ma soeur, quelle épreuve ! Suis-je ici pour cela ?

Isabelle

J'avouerai qu'elle est neuve.

Scène 7

Don Félix, Don Juan, Léonor, Jacinte, Don Garcie, Isabelle, Don André

Don Félix

Que ce m'est un plaisir sensible de vous voir : Don Juan ?

Don Juan

Prévenu du plus flatteur espoir, Et pressé par l'amour de me rendre à Valence, Seigneur, je n'ai pu faire une autre diligence, Et n'ai pas eu le temps de voir mon père encor.

Don Félix

Nous l'irons voir ensemble. Approchez, Léonor.

Léonor

Hélas !

Don Félix

Voilà l'époux que mon choix vous destine, Donne-lui votre main.

Léonor

Ô coup qui m'assassine, Ciel !

Don Juan

Ne regardez point ici comme un époux Un amant qui prétend ne vous devoir qu'à vous. Madame, je le sais, l'autorité d'un père Ne donne point de droit sur un coeur ; mais j'espère Que par mille respects, par le plus tendre amour, Je pourrai mériter vos bontés quelque jour. Heureux dans ce moment, si l'ardeur qui m'anime, Dans votre coeur pour moi fait naître quelque estime, Et que le temps ensuite y produise l'effet, Que sur le mien d'abord fit votre seul portrait !

Jacinte

Votre époux prétendu n'est point un fat, Madame.

Léonor

Pardonnez mon silence au trouble de mon âme... L'époux, l'amant... l'hymen dont je me sens presser... Seigneur, en ce moment j'ai peine à m'énoncer... Le trouble de mes sens... voudrez-vous bien permettre ? J'ai besoin d'être seule afin de me remettre.

Don Félix

Cela ne sera rien, qu'on ne la quitte pas. Ces diantres de vapeurs...

Léonor

Ah ! Que je souffre, hélas.

Don Garcie

Je n'en puis plus, sortons, ma soeur, ô sort funeste ! Quel parti dois-je prendre, et quel espoir me reste ?

Don Félix

Madame Léonor...

Don Juan

Qu'est-ce que tout ceci ? Ce Cavalier, je pense, a des vapeurs aussi.

Isabelle

Vous ici, Don André, qu'y venez-vous donc faire ?

Don André

Je vous cherchais.

Isabelle

Fort bien. Mais paix, voilà mon frère.

Don Félix

Ô fille impertinente ! Ô contretemps fâcheux !

Don Juan

Léonor aime ailleurs ; et si j'ai de bons yeux, Ce trouble faux ou vrai, ces vapeurs de commande...

Don Félix

Ciel ! Qu'aperçois-je encor, et que ma peine est grande ! Chez moi Don André ! Quand vous m'avez promis... Qui vous amène ?

Don Juan

Moi ? C'est un de mes amis...

Don Félix

Un de vos amis ?

Don Juan

Oui.

Don Félix

Vous êtes bon et sage ; Mais Don André.

Don Juan

N'est pas fort pour le mariage. Ses conseils...

Don Félix

Sachez donc...

Don Juan

Tenez-vous assuré Que ce ne seront pas les siens que je prendrai.

Don Félix

C'est de vous seul je crois que vous en devez prendre. Et dans l'état où sont les affaires, mon gendre, Vous êtes maître ici, commandez, ordonnez, Tout vous obéira, mes ordres sont donnés.

Scène 8

Don Juan, Don André

Don Juan

Du choix qu'ont fait pour moi les amis de mon père, Que dites-vous, ami ?

Don André

Je dis qu'on ne peut guère Quoiqu'on prenne de soins, mieux choisir qu'ils ont fait.

Don Juan

J'ai pensé comme vous en voyant son portrait ; Dès le premier coup d'oeil je la trouvai charmante.

Don André

Près de l'original votre tendresse augmente, Sans doute ?

Don Juan

Oui, je veux bien l'avouer entre nous; J'en suis bien amoureux, puisque j'en suis jaloux.

Don André

Déjà ! C'est être prompt à prendre de l'ombrage, Ai-je tort de crier contre le mariage ?

Don Juan

Je ne suis point jaloux en mari.

Don André

Non ! Comment L'êtes-vous ?

Don Juan

Cent fois plus : je le suis en amant : Et c'est une fureur que cette jalousie. Quel Cavalier était en ce lieu ?

Don André

Don Garcie.

Don Juan

Hé bien, ce Don Garcie est un amant aimé, Léonor, lui, leurs yeux, tout me l'a confirmé.

Don André

Mais ce n'est qu'un soupçon.

Don Juan

Qu'il faut que j'éclaircisse.

Scène 9

Fabrice, Don Juan, Don André

Fabrice

Seigneur, votre valet...

Don Juan

J'ai besoin pour cela de vos soins, s'il vous plaît. Don André.

Don André

Soyez sûr que j'y prends intérêt.

Don Juan

Après, d'un mauvais pas je sais comme on se tire : En se vengeant, s'entend.

Fabrice

J'accourais pour vous dire, Seigneur...

Don Juan

Hé, laissez-moi respire un moment, De grâce.

Fabrice

Pardonnez à mon empressement: Mais la nouvelle enfin que je viens vous apprendre, Me paraît importante, et permet peu d'attendre.

Don Juan

Qu'est-ce?

Fabrice

Votre valet et sa mule, tous deux À cent pas de la Ville, au fond d'un chemin creux, Sont tombés lourdement : la pauvre mule expire. Avec un pied rompu, le valet qui s'en tire, Et qui ne peut courir, faute de ce pied-là, Vient d'envoyer à l'Ours la lettre que voilà. Et moi, je vous l'apporte en grande diligence : Lisez.

Il lit.

Don Juan

Cette lettre est de mon père, je pense.

Don André

Hé bien?

Don Juan

Que de chagrins m'accablent à la fois !

Don André

Quoi ?

Don Juan

Mon père est malade au lit depuis un mois, Et dans ce triste état il me demande en grâce, Qu'avant de mourir il me voie et m'embrasse.

Fabrice

Vous voyez bien, Monsieur, que le fait est pressant.

Don André

J'entre dans la douleur que votre coeur ressent, Mais ne pouvant, ami, détourner cet orage Il le faut essuyer du moins avec courage.

Fabrice

Oui, oui, faites, Monsieur, comme mon maître a fait, Quand son père mourut, sa douleur en effet, De toutes les douleurs eut été la plus forte, Si quelques jours après sa mère ne fut morte ; Mais cette douleur-là, dès qu'il fut orphelin, Étant au période, elle finit soudain, Ainsi par leur excès les douleurs désarmées... Les plus grandes, monsieur, sont les plutôt calmées.

Don Juan

Je suis de ce coup-là sensiblement touché.

Fabrice

Vous avez bien raison d'en être bien fâché.

Don Juan

Je le suis d'autant plus, que j'aurais dû me rendre Auprès de lui plutôt qu'à Valence.

Don André

À tout prendre Vous eussiez fort bien fait.

Don Juan

Pour réparer ce tort, Je pars dans le moment et quitte Léonor.

Don André

Et cet éloignement vous cause de la peine?

Don Juan

Un noir pressentiment, je l'avouerai, me gêne. Mon coeur ne fut jamais dans un état pareil... Ami, dans cet état, j'ai besoin de conseil... Que ferait Don André s'il était en ma place ?

Don André

Qui, moi, je ne vois pas ce qui vous embarrasse ; Sur les soins d'un ami je me reposerais, Et partirais tranquille autant que je pourrais.

Don Juan

Oh ! Pour tranquille, non, la chose est impossible.

Don André

Vous croyez Léonor à d'autres feux sensible ?

Don Juan

Ce funeste soupçon m'alarme malgré moi, Je voudrais l'éclaircir.

Don André

Donnez-moi cet emploi, Je saurai m'y conduire avec le même zèle, Mêmes soins, comme si j'étais amoureux d'elle ; Enfin.

Fabrice

Le traître !

Don Juan

Ami, que ne vous dois-je point.

Don André

Fabrice nous peut même être utile en ce point. Avant votre départ, vous instruirez, je pense, Don Félix des raisons d'une si prompte absence.

Don Juan

À de pareils devoirs je ne sais point manquer.

Don André

Hé bien, en le quittant il lui faut expliquer, Que laissant ce valet avec votre équipage... Lui-même là-dessus vous préviendra, je gage, Et Fabrice introduit ainsi dans la maison...

Fabrice

Me voilà bien.

Don André

De tout il nous rendra raison, Et moi j'observerai Léonor, Don Garcie. De si près, avec tant de soins, que je parie, S'ils ont pris l'un pour l'autre un mutuel amour, D'en savoir le détail avant votre retour.

Don Juan

Ah ! Ce n'est point assez que cette connaissance, Et quand vous serez sûr de cette intelligence, Puisque vous voulez bien prendre cet emploi, Il faut être jaloux, furieux comme moi, Pour perdre mon rival mettre tout en usage.

Fabrice

Il ferait pis encor, s'il le pouvait, je gage.

Don André

Pour servir un ami...

Don Juan

Je compte là-dessus.

Don André

Vous-même, Don Juan, vous n'en feriez pas plus. Croyez-en l'amitié, ma parole, mon zèle, Mon coeur.

Don Juan

Je n'en veux point de garant plus fidèle.

Don André

Adieu donc.

Don Juan

Des raisons qui causent mon départ, Je vais à Don Félix à l'instant faire-part.

Scène 10

Fabrice, Don André

Fabrice

Il me paraît, Monsieur...

Don André

Va, suis ton nouveau maître. Il faut pour son valet qu'il te fasse connaître. Sur ce pied-là de toi je puis avoir besoin.

Fabrice

Vous formez des projets qui vous mèneront loin.

Don André

Comment donc ?

Fabrice

Je devine, et vois le train des choses.

Don André

Hé bien ! À ces projets, est-ce que tu t'opposes ?

Fabrice

Mon, mais...

Don André

Suis Don Juan, fais ce que je te dis, Et viens me retrouver quand il sera parti.

Scène 11

Fabrice

Fabrice

On va m'embarquer là dans une étrange affaire ; Car je connais mon homme, et sais ce qu'il peut faire. Si j'en disais deux mots à Don Juan ? Mais, non, Je sûr en parlant de cent coups de bâton ; Et d'un autre côté ne disant rien, la peine Qui put m'en arriver du moins n'est pas certaine.

Acte III

Scène 1

Léonor, Jacinte

Léonor

Oui, tes conseils sont bons, et je m'y soumettrai, Mais pour les suivre, hélas ! Quels efforts je ferai !

Jacinte

Oui da.

Léonor

Je porte un coeur incapable de feindre.

Jacinte

Mais pour un temps du moins tâchez de vous contraindre ; Le devoir, la raison, l'honneur vous le prescrit

Léonor

Hé bien, va, je ferai tout ce que tu m'as dit.

Jacinte

Le Ciel en soit loué. Mais voici votre père. Don Juan l'accompagne.

Scène 2

Don Juan, Don Félix, Jacinte, Léonor

Don Juan

Une importante affaire M'oblige de partir dans ce même moment.

Don Félix

Mais vous me surprenez par cet éloignement.

Jacinte

Il part, Madame.

Léonor

Ah, Ciel !

Jacinte

Vous en voilà défaite...

Don Félix

À qui dois-je imputer cette prompte retraite ? De ma fille, de moi, seriez-vous mécontent ? Expliquez-vous, parlez ; car enfin je prétends...

Don Juan

Jusques ici du moins, je n'ai rien vu paraître Qui me puisse donner aucun sujet de l'être ; Et je ne prévois pas...

Don Félix

Un départ si soudain...

Don Juan

De mon père, Seigneur, vous connaissez la main. Lisez, et vous verrez l'affaire d'importance Qui m'arrache au plaisir de rester à Valence.

Don Félix

Je suis au lit depuis un mois ; Avec la fièvre continue ; Par vos lettres que je reçois, La violence en paraît suspendue ; Mais quoique le mal diminue, Je ne crois pas aller loin, toutefois. Hâtez-vous, mon cher fils, partez, venez vous-même Auprès d'un père qui vous aime, Recevoir ses derniers adieux, Et lui rendre la vie, ou lui fermer les yeux. Don Bertrand d'Alvarade.

Don Juan

Hé bien, dois-je partir ?

Don Félix

Je croirais faire un crime De blâmer un devoir si saint, si légitime. Allez donc, et surtout hâtez votre retour.

Don Juan

J'en suis assez pressé, Seigneur, par mon amour.

Don Félix

Léonor vous plaît donc?

Don Juan

Rien ne me plaît tant qu'elle. Permettez en partant que je vous renouvelle Le tendre engagement que l'on a pris pour moi, De venir lui donner et mon coeur et ma foi.

Jacinte

Il part pour revenir ; peste soit du voyage.

Léonor

Hélas !

Don Félix

Vous laisserez ici votre équipage ?

Don Juan

Pour équipage ici je n'ai qu'un de mes gens.

Don Félix

Il vous suit.

Don Juan

Non.

Don Félix

Hé bien, il restera céans.

Don Juan

Mais c'est un embarras...

Don Félix

Point de vaines défaites.

Don Juan

J'accepte sans façon l'offre que vous me faites.

Don Félix

C'est m'obliger ; ainsi lorsque vous reviendrez, De même sans façon ici vous descendrez, Nous vous regardons tous comme de la famille.

Jacinte

Pas tout à fait encor.

À Don Juan.

Don Félix

Ah ! Vous voilà, ma fille. Je suis ravi que vous vous portiez mieux. Votre époux pour un temps s'éloigne de ces lieux. Adieu, si vous m'aimez vous ferez diligence, J'attends votre retour avec impatience.

Scène 3

Don Juan, Léonor, Jacinte

Don Juan

Cet ordre du retour ne me peut sembler doux, Si je n'en reçois pas un semblable de vous.

Léonor

Seigneur, je n'ai point d'ordre à vous donner.

Don Juan

Madame, Je pars, et je crois voir dans le fond de votre âme...

Léonor

On pénètre aisément les sentiments d'un coeur, Qui n'a jamais appris l'art de feindre, Seigneur.

Don Juan

Ces sentiments pour moi sont fâcheux à connaître.

Léonor

Avec prévention vous en jugez peut-être ?

Don Juan

Vos troubles, vos chagrins peuvent-ils m'abuser.

Léonor

Votre éloignement seul ne peut-il les causer ?

Don Juan

Mon éloignement ! Non. Mes feux en vain s'en flattent. Ces troubles, ces chagrins depuis tantôt éclatent, Et le plus sûr moyen de les faire finir, Serait de m'éloigner pour ne plus revenir.

Jacinte

Il est au fait.

Léonor

Seigneur, finissons-là, de grâce, Ce reproche est fâcheux, il m'aigrit, m'embarrasse ; Mais des troubles d'un coeur on doit peu s'alarmer, Quand l'honneur nous conduit et sait les réprimer.

Don Juan

Hé, Ce n'est point aussi l'honneur qui s'en alarme ? C'est le coeur qui gémit, plus la beauté le charme. Hé, me croirais-je heureux d'obtenir votre foi, Si l'amour vous engage à quelque autre qu'à moi.

Léonor

Comptez si jusques-là l'amour m'avait séduite, Que toujours la vertu réglerait ma conduite ; Et songez...

Jacinte

Ah ! Changez de conversation. Vous vous perdrez tous deux dans la réflexion, La morale, Seigneur, est peu divertissante. Et par l'ennui, le trouble et le chagrin s'augmente. Partez donc ; au retour, si c'est votre plaisir, Vous moraliserez tour à tour à loisir : Et je vous promets, moi, d'appuyer la morale.

Don Juan

Adieu, Madame.

Léonor

Hélas !

Scène 4

Jacinte, Léonor

Jacinte

Adieu. Le beau régale ! Qu'un amant qui déplaît, et qui par argument, Prétend prouver qu'il faut qu'on l'aime absolument.

Léonor

Il n'est pas sans mérite ; et je trouve, Jacinte, Que son sort et le mien sont bien dignes de plainte.

Jacinte

Vous êtes, j'en conviens, dans un grand embarras, Ce que le père veut, vous ne le voulez pas ; Ce que vous voulez, vous, n'est pas au gré du père ; L'un des deux doit céder.

Léonor

Que résoudre, que faire ?

Jacinte

Comment, vous balancez, je pense ?

Léonor

Nullement.

Jacinte

Mais vous aimez toujours Don Garcie.

Léonor

Oui, vraiment.

Jacinte

Et pour cet autre amant vous avez de la haine ?

Léonor

De la haine : au contraire, il me fait de la peine, Je le plains.

Jacinte

En cela nous sommes de moitié : Plaignons-le, d'accord, mais n'en ayons pas pitié.

Léonor

Ne crains pas qu'à ce point je pousse la faiblesse.

Jacinte

Il faut faire une fin pourtant, tout vous en presse, Le temps de cette absence est autant de gagné ; Mais des deux prétendants quand l'un est éloigné, De cet éloignement si l'autre ne profite, Et si rien au retour n'est fait, gare la suite.

Léonor

Quoi donc ! À ce retour que veux-tu qui soit fait ? Explique-toi, Jacinte.

Jacinte

Un bon hymen secret ; Faute de quoi, Madame, il ne faut pas s'attendre...

Léonor

Oh ! C'est ce que sur moi je ne puis jamais prendre.

Jacinte

Oh bien ! Moi, qui suis moins scrupuleuse que vous, Je me charge de tout, à tout je me résous ; Laissez-moi faire, allez.

Léonor

Tu n'es vraiment pas sage.

Jacinte

Tout le risque est pour moi, pour vous tout l'avantage, Et je ne me plains pas. Il faut que cette nuit Dans votre appartement, D. Garcie introduit...

Léonor

Dans mon appartement, voir la nuit D. Garcie.

Jacinte

Vous ne le verrez pas, j'éteindrai la bougie.

Léonor

Ah ! Jacinte.

Jacinte

Hé bien, quoi ? Quand on a de l'amour, Qu'importe, s'il vous plaît, de la nuit ou du jour ?

Léonor

Il est vrai, mais...

Jacinte

Hé bien ?

Léonor

Je n'y saurais souscrire. Il fallait...

Jacinte

Quoi ?

Léonor

Le faire et ne le pas dire. Si tu prends tout sur toi...

Jacinte

C'est avoir de l'esprit. Tâchez donc d'oublier tout ce que j'en ai dit.

Léonor

Tu sais qu'il faut garder certaine bienséance.

Jacinte

Oui, vous avez raison, c'est la grande science.

Léonor

Mais dans la nuit, comment le faire entrer ici ?

Jacinte

C'est ce qu'il ne faut pas que vous sachiez aussi.

Léonor

Mais je crains si tu vas mal prendre tes mesures.

Jacinte

Non, n'appréhendez rien, comptez qu'elles sont sûres.

Léonor

Mais encor...

Jacinte

Le logis du jardin touche au sien...

Léonor

Hé bien?

Jacinte

Vous voulez tout savoir sans savoir rien. Entrez dans votre chambre et soyez-y tranquille.

Léonor

Ne va pas faire au moins d'entreprise inutile.

Jacinte

Hé, non ?

Léonor

Je suis tremblante, et je ne sais pourquoi.

Jacinte

Allez, rassurez-vous, et vous fiez à moi.

Léonor

Je n'entre en tout ceci pour rien.

Jacinte

Vous n'avez garde. Rentrez.

Scène 5

Jacinte

Jacinte

Puisque c'est moi que l'affaire regarde, Afin de la conduire à sa perfection, Il faut se ménager avec discrétion, Quoique de son rival il ignore l'absence, Le pauvre Don Garcie outré d'impatience, M'a déjà par trois fois fait dire qu'au jardin, Il attend de son sort quelle sera la fin : Mais pour l'en informer, quelque ennui qu'il endure, Attendons que la nuit devienne plus obscure.

Scène 6

Fabrice, Jacinte

Fabrice

Don Juan est parti, moi dans cette maison, Comme à lui, je deviens par son ordre espion. (Métier scabreux) qu'il faut cependant que je fasse, Allons, baste, à peu près je sais ce qui s'y passe.

Jacinte

Que vois-je?

Fabrice

Et ce qui doit le plus m'embarrasser, C'est ce qui par mes soins doit bientôt s'y passer, Hoime.

Jacinte

C'est le valet de Don André, je pense.

Fabrice

C'est la suivante.

Jacinte

Ah, ah ! Quelle est votre insolence, Maraud ?

Fabrice

Tout doux, ma mie.

Jacinte

Oser venir ici ? Que faire ?

Fabrice

Doucement, n'en sois point en souci, Suffit, que m'y voilà.

Jacinte

Comment, faquin, bélitre, Nous y voilà ?

Fabrice

Tu vois.

Jacinte

De quel droit ! À quel titre ? Quand, comment, et par où le traître est-il entré ?

Fabrice

Par la porte.

Jacinte

Es-tu pas valet de D. André ?

Fabrice

De Don André, fi donc, Que le Ciel m'en préserve. Don André désormais peut chercher qui le serve : Nous sommes séparés pour longtemps, que je crois. Je suis à Don Juan à présent.

Jacinte

Toi ?

Fabrice

Oui, moi. C'est sur ce titre-là que j'ose ici paraître, Et j'y suis de l'aveu, de l'ordre de ton maître. Compte qu'en ce logis dussé-je t'en fâcher, Quand j'aurai bien soupé, je puis m'aller coucher.

Jacinte

Le fusses-tu déjà.

Fabrice

Comment ?

Jacinte

Je suis perdue ? Ceci de nos amants peut troubler l'entrevue.

Fabrice

Plaît-il ?

Jacinte

De ce maroufle, il faudrait m'assurer, Après...

Fabrice

Je crois tout bas t'entendre murmurer ; Me trompais-je dis ?

Jacinte

Non, c'est que je me propose...

Fabrice

Je me propose aussi comme toi quelque chose.

Jacinte

Que te proposes-tu ? Parle.

Fabrice

L'occasion... Sait le larron souvent... La proposition... Comme on n'a point encor céans réglé mon gîte, Si tu veux cette nuit recevoir ma visite, Pour causer seulement ; car...

Jacinte

Es-tu grand causeur ?

Fabrice

Je te défierais bien d'en trouver un meilleur.

Jacinte

Tant mieux, de mon côté, moi qui suis babillarde.

Fabrice

La conversation, je crois, sera gaillarde.

Jacinte

Tu seras sage, au moins ?

Fabrice

Plus qu'on ne peut penser.

Jacinte

Ne m'en conte pas...

Fabrice

Songe à ne point m'agacer.

Jacinte

Non, non, je t'en réponds, ne crains rien.

Fabrice

Où me rendre ? Dis.

Jacinte

Dans ma chambre même il faut m'aller attendre.

Fabrice

Ta chambre est ?

Jacinte

Toute ouverte au deuxième palier, Tu tourneras à gauche en quittant l'escalier.

Fabrice

Bon.

Jacinte

Prends bien garde au bruit, pour peu qu'on en entende, Dans ce logis, surtout, la rumeur devient grande.

Fabrice

Ne t'embarrasse point, si tôt que j'y serai, Motus.

Jacinte

Qu'avec plaisir je t'y enfermerai ?

Fabrice

Quoi ?

Jacinte

Rien. En m'attendant, tu peux sur quelque chaise, Si le sommeil te prend, dormir fort à mon aise.

Fabrice

Ne me fais point languir, au moins, ma chère.

Jacinte

Non. Je ne ferai qu'un tour ou deux dans la maison, Et puis je te rejoins.

Scène 7

Fabrice

Fabrice

J'y vais de ce pas même. La rencontre est plaisante, et la friponne m'aime : Il est de certaines gens qui vont au coeur d'abord. Si Don André plaisait de même à Léonor, Il serait peu besoin qu'à présent dans la rue, Pour tâche de la voir, il fit le pied de grue. Pour se cacher ici, je dois le faire entrer, Quand cela sera fait, où diantre le fourrer ? Il m'attend là-dehors cependant : qu'il s'y tienne, Si sa bonne fortune allait troubler la mienne. Il vient voir Léonor sans ordre, sans aveu. Ou dedans, ou dehors, aura-t-il plus beau jeu ? Et peu doit m'importer qu'il lui plaise, ou déplaise, Si j'ai bonne nuit, moi, qu'il la passe mauvaise. S'il reste-là pourtant, j'aurai, j'en suis certain, Pour une bonne nuit un fâcheux lendemain. Qu'il entre, tout coup vaille, allons ouvrir la porte. Sans bruit et sans hasard, Dieu veuille qu'il ressorte !

Scène 8

Jacinte

Jacinte

St, st. Il est parti ! Ce benêt va penser Qu'avec moi pour en prendre on n'a qu'à se baisser. L'affection que j'ai pour Léonor m'engage À jouer, je l'avoue, un joli personnage, Le drôle dans ma chambre est déjà. Jusqu'au jour Allons fermer sur lui la porte à double tour.

Scène 9

Fabrice, Don André

Fabrice

Entrez sans faire bruit.

Don André

Laisse la porte ouverte.

Fabrice

Elle n'est que poussée; et vous soyez alerte À décamper bientôt au moindre petit bruit ; Car si l'on vous trouvait ici caché de nuit, Comptez que ce serait une cruelle affaire. De bonne foi, Monsieur, ça qu'y venez-vous faire ?

Don André

Parler à Léonor, et de force, ou de gré, Tâcher à mes rivaux que je sois préféré.

Fabrice

Mais quoi ? Lorsqu'à vos soins Don Juan se confie...

Don André

Tout ici m'est égal, Don Juan, Don Garcie. Dans l'état violent où mon amour m'a mis, Tous deux sont mes rivaux, tous deux mes ennemis.

Fabrice

Il entre moins d'amour ici que de caprice. Examinez-vous bien, là rendez-vous justice.

Don André

Hé bien, caprice, amour, quoi que ce soit enfin, J'ai cette affaire en tête, et j'en veux voir la fin.

Fabrice

La fin n'en vaudra rien, Monsieur, prenez-y garde.

Don André

Dans tout ceci, dis-moi, qu'est-ce que je hasarde ?

Fabrice

De nous faire assommer seulement.

Don André

Paix, tais-toi.

Fabrice

Écoutez, je n'y prends intérêt que pour moi, Car pour vous...

Don André

Oh ! Fini, tout est tranquille. Sais-tu si Don Félix...

Fabrice

Il est encore en ville. Et je sais en tout cas quand il serait ici, Que son appartement est loin de celui-ci.

Don André

Léonor ?

Fabrice

Dans le sien Léonor est rentrée.

Don André

Attendons qu'au sommeil elle se soit livrée. Au fond de cette salle est son appartement, Et j'ai de quoi forcer la serrure aisément.

Fabrice

Forcer une serrure ! Ah, Monsieur !

Don André

Misérable ! Te tairas-tu ?

Fabrice

Songez que c'est un cas pendable.

Don André

Finis donc ? Où cas-tu ?

Fabrice

Je gagne l'escalier, Et vais tourner à gauche au deuxième palier.

Don André

Demeure ici.

Fabrice

Monsieur.

Don André

Sur les yeux de ta tête, Reste.

Fabrice

Il me fait manquer une belle conquête.

Scène 10

Jacinte

Jacinte

On ne peut souhaiter une plus sombre nuit, Attendez un moment ici sans faire de bruit, Je vais voir si quelqu'un, valet ou demoiselle, Ou même Don Félix, ne sont point avec elle.

Scène 11

Don André, Fabrice, Don Garcie

Don André

Quelqu'un parle, entends-tu dis ?

Fabrice

Nous sommes perdus. Chut, taisons-nous, Monsieur, de peur d'être entendus.

Don Garcie

Je suis épié, Ciel !

Don André

On ouvre quelque porte.

Fabrice

Tant pis.

Don André

Approchons-nous, et nous plaçons de sorte... Viens donc.

Fabrice

Oui, viens. Tout seul vous pouvez approcher, Je n'ai pas seulement la force de marcher.

Scène 12

Jacinte, Don Garcie

Elle rentre et ferme la porte.

Jacinte

St, st, st, on vous attend. Allons.

Don Garcie

Jacinte, arrête : Tu te méprends.

Jacinte

Pour nous quel orage s'apprête ?

Scène 13

Don Garcie, Don André, Fabrice

Don Garcie

De quel trouble soudain je me sens confondu !

Don André

Je viens sans qu'on me mande, un autre est attendu.

Don Garcie

Est-ce vous, Don Juan ?

Don André

Est-ce vous, Don Garcie ?

Don Garcie

Oui, c'est votre rival, défendez votre vie.

Don André

Défends plutôt la tienne, infâme suborneur.

Don Garcie

Ta mort, ta seule mort peut faire mon bonheur.

Fabrice

Don Garcie, attendez, quelle erreur est la vôtre ? Vous allez égorger Don André pour un autre.

Don Garcie

Don André !

Don André

Oui, c'est moi.

Don Garcie

Ah ! Ce nom odieux Ajoute à mes transports, me rend plus furieux ; Malgré l'obscurité, la rage qui me guide, Doit conduire mes coups dans le coeur du perfide.

Fabrice

Alphonse, Ignez, quelqu'un, Fernandez, au secours.

Scène 14

Léonor, Jacinte, Don Garcie, Don André

Léonor

De mon amant, Jacinte, on attaque les jours, Courons sauver sa vie aux dépens de la mienne : Que vois-je ? Don André ! Je meurs. Qu'on me soutienne.

Jacinte

Ce maraud que je crois enfermé, le voilà. C'est lui de qui nous vient tout ce désordre-là.

Don Garcie

Instruits des noirs projets qu'un perfide a pu faire, Je viens jusques chez vous punir le téméraire.

Don André

Et je suis venu, moi, sûr d'avoir en effet, À venger Don Juan de l'affront qu'on lui fait.

Léonor

Que dis-tu, malheureux !

Don André

Que je perdrai la vie Ou que je l'ôterai, Madame, à Don Garcie.

Don Garcie

Quoi, traître...

Léonor

Songez-vous, que cet éclat me perd, Don Garcie ?

Scène 15

Don Juan, Léonor, Don Garcie, Don André, Fabrice, Jacinte, Don Félix

Don Juan

À mes yeux quel spectacle est offert? Fermons d'abord la porte.

Léonor

Ô nuit vraiment funeste !

Don Garcie

Don Juan !

Don André

De tour déjà !

Fabrice

La male-peste Nous allons voir beau jeu.

Don Juan

Don André ! Léonor ! Mon rival ? Tout se tait. Quel est mon triste sort ? J'apprends la mort d'un père en sortant de Valence, Et lorsque j'y reviens flatté de l'espérance, D'y trouver du remède à mes vives douleurs, Je trouve en arrivant le comble des malheurs. Ah, que mon coeur pâtit ! Don André ! Don Garcie ! De l'ami, du rival, de tout je me défie, Tout m'est suspect. La nuit ! À quel dessein ! Comment Vous trouvez-vous tous deux dans cet appartement ?

Don André

Qu'imaginer ?

Don Garcie

Que dire ?

Fabrice

Aucun n'ose répondre.

Don Juan

Tous deux également vous semblez vous confondre.

Don André

Il faut du mieux qu'on peut sortir d'un mauvais pas.

Don Garcie

Ménageons Léonor, ne la trahissons pas.

Don Juan

Vous tairez-vous toujours, Don André ?

Don André

Mon silence Ne vous apprend-il pas tout ce qu'il faut que l'on pense.

Don Juan

Ce silence me fait connaître mon malheur ; Mais ce n'est point assez, si je n'en sais l'auteur.

Don André

En pouvez-vous douter ?

Don Juan

L'un de vous deux doit l'être, Et vous l'êtes tous deux également peut-être.

Don André

Vous souvient-il des soins dont vous m'avez chargé ?

Don Juan

Oui.

Don André

Pour m'en acquitter je n'ai rien négligé. Vous trouvez en ce lieu Léonor éperdue, Don Garcie interdit, votre ami l'âme émue... On vous trahissait...

Don Juan

Ciel ! Mais qu'en juger encor, L'un est mon ami, l'autre amant de Léonor : Qui des deux me trahit ?

Léonor

Ce n'est point Don Garcie.

Don Juan

C'est celui qu'en secret votre coeur justifie ; Et quand à cet excès on ose m'outrager, C'est celui qui vous plaît dont je me dois venger.

Jacinte

On frappe.

Fabrice

Et rudement.

Don Félix

Ouvrez donc.

Léonor

C'est mon père !

Don Juan

Sauvons-lui les chagrins que ceci peut lui faire. Sortez d'ici tandis que je l'entretiendrai, Don Garcie, et chez vous demain je vous verrai.

Don Garcie

Je vous attends...

À Léonor.

Don Juan

Restez avec moi... Vous, Madame, Rentrez, et suspendez les troubles de votre âme. Qu'on ouvre.

Scène 16

Don Félix, Don Juan, Don André

Don Félix

Ah ! Don Juan, vous n'êtes point parti ?

Don Juan

En montant à cheval, je viens d'être averti Que j'allais entreprendre un voyage inutile. Mon père est mort.

Don Félix

Ah, Ciel ! En revenant de Ville, Un de mes gens là-bas, fort effrayé, m'a dit Qu'en cet appartement il entendait du bruit, Qu'on s'y battait.

Don Juan

Ici, comment ? Quelle apparence ? Vous nous trouvez tous deux en bonne intelligence.

Don Félix

Quoi, Don André partout accompagne vos pas.

Don Juan

Nous nous aimons assez pour ne nous quitter pas.

Don Félix

Et ma fille ? Chez elle entend-on quelque chose ?

Don Juan

Rien du tout. Léonor apparemment repose Et pour ne pas troubler cette tranquillité, Ou sortons, ou passons de quelque autre côté.

Don Félix

Volontiers.

Don André

Trouvez bon qu'ensemble je vous laisse. Une certaine affaire...

Don Juan

Est-ce affaire qui presse ?

Don André

Je n'en fais point mystère, un rendez-vous que j'ai, Que jusqu'à ce moment pour vous j'ai négligé...

Don Félix

Rendez-vous de Dame ?

Don André

Oui.

Don Juan

L'heure est-elle passée ?

Don André

Pas tout à fait encor, mais beaucoup avancée.

Don Juan

Vous ferait-on chagrin de vous accompagner ? Dites.

Don André

Rien en cela ne doit me répugner, D'un ami tel que vous plus sûr que de tout autre.

Don Juan

Si vous êtes le mien comme je suis le vôtre...

Don André

Vous en doutez ? Venez, ce que vous allez voir Détruira les soupçons que vous pourriez avoir.

Don Juan

Permettez, Don Félix...

Don Félix

Ah ! Dans l'âge où vous êtes, Il faut bien se prêter aux choses que vous faites. L'ai ouï du bruit, ce bruit tout-à-coup a cessé ; Qu'en juger ? Et chez moi qu'est-ce qui s'est passé ?

Acte IV

Scène 1

Léonor

Léonor

Non, je ne conçois pas de supplice plus rude Que l'état où je suis : de mon inquiétude Jacinte est avertie, et me sait seule ici. Qu'elle tarde ! À la fin, grâce au Ciel, la voici. Hé bien, Jacinte.

Scène 2

Jacinte, Léonor

Jacinte

Hé bien... un moment, je vous prie. Je suis toute essoufflée.

Léonor

As-tu vu Don Garcie ?

Jacinte

Je viens de le quitter chagrin, fou, préparé À se couper la gorge avecque Don André.

Léonor

Ah... Jacinte, c'est ce qui me désespère...

Jacinte

J'ai dit de votre part qu'il n'en fallait rien faire, Que de quelque façon que la chose tournât, Cela serait pour vous un très fâcheux éclat. Enfin, à mes raisons il a paru se rendre.

Léonor

Le Ciel en soit loué.

Jacinte

Mais il m'a fait entendre Que si Don Juan vient le trouver aujourd'hui, Il ne peut éviter de se battre avec lui. Mais, quoi qu'il arrive, entre nous, il me semble Qu'à coup sûr deux des trois auront du bruir ensemble.

Léonor

Hé, c'est ce que je crains, et qu'il faut empêcher.

Jacinte

Il en est un moyen, qu'à force de chercher J'ai trouvé dans ma tête en cette conjoncture, Et pour lequel déjà j'ai pris quelque mesure.

Léonor

Jacinte, que je t'ai grande obligation.

Jacinte

Il faut avoir un peu de résolution.

Léonor

J'en ai pour cela, tu n'as qu'à me prescrire, Dis.

Jacinte

J'ai de votre part été chez Donne Elvire.

Léonor

Elvire est mon intime.

Jacinte

Oui, je sais bien cela, Et je l'ai choisie exprès pour cette raison-là. À votre amant je viens en ce moment de dire Que sans perdre un instant, il fût chez Donne Elvire ? Que c'est le seul endroit où vous pourrez le voir, Qu'il vous attendît là du matin jusqu'au soir, Et jusqu'à demain même, attendu que sans peine Vous n'y pouvez aller, et n'êtes pas certaine De l'instant qui sera commode pour cela. Il est au rendez-vous dès à présent. Voilà, Comme en gagnant du temps à tout on remédie, Ce que pour en avoir m'a fourni mon génie C'est à vous maintenant, si vous le trouvez bon, De voir, d'examiner si vous irez, ou non, Pour mieux le retenir par une longue attente...

Léonor

Jacinte, que je crains qu'il ne s'impatiente !

Jacinte

Non, non, rassurez-vous, j'ai pris soin d'avertir, Qu'on le reçût en lieu dont il ne pût sortir.

Léonor

Mais n'étant point chez lui, si Don Juan, Jacinte, Va penser qu'il y soit.

Jacinte

Le beau sujet de crainte ! Ma foi que Don Juan pense ce qu'il voudra, Pourvu qu'il aille au diable, on s'en consolera. Mais, voici Don Félix ; qu'il est sombre, Madame ! Tenons-nous bien.

Scène 3

Don Félix, Jacinte, Léonor

Don Félix

Que j'ai d'inquiétude en l'âme !

Jacinte

Pas plus que nous, je gage.

Don Félix

Ou je suis fort trompé, Ou d'un chagrin fort vif, Don Juan occupé. Qu'est-ce ? Vous me semblez interdite, inquiète.

Jacinte

Elle n'a pas sujet d'être satisfaite.

Don Félix

Hé, pourquoi donc ?

Jacinte

Pourquoi, nous le demandez-vous ? Vous lui faites, Monsieur, espérer un époux, L'époux vient, et d'abord à la première vue, On tombe en pâmoison, tant on a l'âme émue, Pour vous mieux obéir, on se livre à l'amour, Et l'on en prend, Dieu sait... Puis dès le même jour Cet époux trop aimé, que la grêle accompagne, Presque sans dire mot, part, se met en campagne ; Croyez-vous que cela soit fort divertissant ?

Léonor

Si vous saviez l'ennui que mon âme ressent, Mon père !

Don Félix

Mais, ma fille, en est-ce là la cause ? Car je crains très fort, moi, que ce soit autre chose.

Jacinte

Autre chose, Monsieur ? En conscience, non.

Don Félix

Si ce n'est que cela tranquillisez-vous donc.

Jacinte

Hé, le moyen, de grâce ? Il est bien difficile, Quand on attend surtout, Monsieur, d'être tranquille. Ne nous condamnez point.

Don Félix

Don Juan ne part pas. Son père est mort.

Jacinte

Comment son père est mort, Hélas ? Ayez égard, Monsieur, à ce fatal présage ; Quel temps, quel triste temps pour faire un mariage ! Rompez. Que Don Juan, madame, désormais Aille pleurer son père, et qu'il nous laisse en paix.

Don Félix

Écoute, mon enfant, j'entends la raillerie, Et m'accommode peu de ta plaisanterie. Çà, ma fille, parlons plus sérieusement, Quel bruit se passa hier dans votre appartement ? Don Juan, je ne sais pourquoi, m'en fait mystère ; Mais enfin les valets qui parlent d'ordinaire...

Léonor

Quoi, Don Juan !

Jacinte

Céans, est-ce qu'il est venu ? Hier au soir !

Don Félix

Paix, tais-toi.

Jacinte

Vous ne l'avez point vu, Madame, assurément c'est une médisance...

Don Félix

Finis donc.

Jacinte

Toutes deux dans un profond silence, Sans avoir entendu le moindre petit bruit, Nous avons en repos passé toute la nuit. Ai-je menti, Madame ?

Don Félix

Ah, ma fille !

Léonor

Mon père ?

Don Félix

Vous ne me dites rien ?

Léonor

Qu'ai-je de mieux à faire ? Jacinte dit vrai.

Don Félix

Non, ce qui vous confond, C'est vous à qui je parle, et Jacinte répond.

Jacinte

Si je me mêle, moi, d'être son interprète, C'est que comme aux vapeurs elle est parfois sujette...

Don Félix

Paix! Je ne puis savoir ce secret-là de vous. Rentrez.

Scène 4

Don Félix

Don Félix

Quelque mystère est caché là-dessous ? Je l'approfondirai pourtant, quoi qu'il en coûte, Et Don Juan qui vient m'en instruira, sans doute.

Scène 5

Don Juan, Don Félix

Don Juan

Mon rival est un lâche, à m'attendre chez lui. Il sait quelles raisons l'engageaient aujourd'hui. Il ne s'y trouve point : ah, traître Don Garcie !

Don Félix

Don Juan, de quel trouble est votre âme saisie ?

Don Juan

D'aucun, Seigneur.

Don Félix

Parlons avec sincérité, Des chagrins les plus vifs je vous crois agité. (Je ne vous parle point de ceux que d'ordinaire, Au coeur d'un fils bien né cause la mort d'un père) Vous en avez encore de plus piquant.

Don Juan

Qui, moi ?

Don Félix

Je vous l'ai déjà dit, parlons de bonne foi. Je ne voulus hier faire aucune instance, De m'éclaircir un fait que je crois d'importance. Je craignis, Don Juan, de vous embarrasser... J'eus mes raisons, enfin, pour ne vous pas presser, Mais aujourd'hui cessez de m'en faire mystère. Nous sommes seuls, je dois être votre beau-père, Et je suis votre ami...

Don Juan

Vous me faites honneur.

Don Félix

Comme ami, comme fils, ouvrez-moi votre coeur, Quand on a des chagrins, est-il rien qui soulage Tant que de rencontrer quelqu'un qui les partage.

Don Juan

L'espoir de me venger, Seigneur, peut seulement, Donner à mes chagrins quelque soulagement.

Don Félix

Hé bien, dites-les moi. Don Félix par avance S'associe avec vous pour en prendre vengeance. Que vous est-il céans arrivé cette nuit ?

Don Juan

Vous le voulez savoir ?

Don Félix

Je meurs d'en être instruit.

Don Juan

Sachez donc...

Don Félix

Juste ciel ! Que me va-t-il apprendre ?

Don Juan

Je tremble en lui parlant.

Don Félix

Que je crains de l'entendre !

Don Juan

Arrivant hier ici, tout plein de la douleur Que la mort de mon père avait mise en mon coeur, L'objet, qui le premier se présente à ma vue, C'est votre fille en pleurs, interdite, éperdue, Don Garcie auprès d'elle, et Don André, tous deux L'épée à la main.

Don Félix

Comment ! Quoi, ma fille avec eux ? Qui les avait chez moi fait entrer ?

Don Juan

Je l'ignore.

Don Félix

Ô fille impertinente ! Et qui me déshonore !

Don Juan

Elle n'est point coupable.

Don Félix

Hé, qui l'est donc ?

Don Juan

C'est moi, Qui fis sauver moi-même un rival sur sa foi. Don Garcie.

Don Félix

Hé, pourquoi souffrir que Don Garcie À vos justes transports ait dérobé sa vie ?

Don Juan

Pour éviter l'éclat ; dans l'espoir qu'aujourd'hui, Comme il me l'a promis, il m'attendrait chez lui ? J'en viens, il est sorti.

Don Félix

Mais Don André mérite Qu'à la même intention vous lui rendiez visite

Don Juan

Non. La première fois que je parus chez vous, J'y vis ce Don Garcie, et j'en devins jaloux. Je priai Don André que pendant mon absence Il observât ses pas avecque diligence : Il l'a fait, il vit hier qu'aussitôt qu'il fut nuit, Mon perfide rival ici fut introduit. Il entra, le suivit, plein d'ardeur et de zèle ; Il le joignit enfin, et cet ami fidèle, De Léonor qu'un traître allait perdre d'honneur, Heureusement pour moi fut le libérateur. Voilà la vérité.

Don Félix

Du moins le vraisemblable : Mais ma fille en cela serait-elle coupable ?

Don Juan

Je n'ose le penser, Seigneur.

Don Félix

Et Don André, Pour votre compte seul y serait entré ? Songez bien Don Juan, qu'en une telle affaire, Il n'est pas question d'agir à la légère. Pour moi je crois devoir vous parler net ici : Cet ami si fidèle est un rival aussi. Je n'en saurais douter.

Don Juan

Votre erreur est extrême.

Don Félix

J'en parle savamment, je le sais par moi-même.

Don Juan

Non, non, une autre dame est l'objet de ses soins, Et mes yeux, cette nuit en ont été témoins. J'avais avant cela des soupçons, je l'avoue, Mais...

Don Félix

Croyez, Don Juan, que Don André vous joue, Que pour la fourberie il a de grands talents, Et que bien mieux que vous je me connais en gens, Comptez enfin qu'il faut en pareille occurrence, Bien choisir l'offenseur pour bien punir l'offense.

Don Juan

Mais s'ils vous sont suspects tous deux également, Qui pourra nous donner quelque éclaircissement ?

Don Félix

Les valets, qui toujours ou curieux ou traîtres, Épient avecque soin les actions des maîtres.

Don Juan

Comment les obliger à faire leur rapport ?

Don Félix

Par l'espoir du salaire, ou la peur de la mort, Jacinte : interroger celle-ci la première, Tirez-en le secret qui vous est nécessaire.

Scène 6

Jacinte, Don Félix

Jacinte

Voulez-vous quelque chose de moi, Monsieur ?

Don Félix

Don Juan veut s'éclaircir avec toi.

Jacinte

La peste !

Don Félix

Je vous quitte, et vous laisse avec elle : Comptez si Léonor se trouve criminelle, Qu'aux dépens de son sang, vous verrez de quel prix Est l'honneur d'une fille aux yeux de D. Félix.

Scène 7

Don Juan, Jacinte

Don Juan

Que de cet entretien j'appréhende la suite !

Jacinte

Si pour quelques soufflets j'en pouvais être quitte ?

Don Juan

Jacinte?

Jacinte

Quoi ? Monsieur ?

Don Juan

Pourquoi te troubles-tu ?

Jacinte

Je crains que l'on ne tende un piège à ma vertu. Dès qu'un homme me parle, ou me regarde en face, Il me monte au visage un feu que rien n'efface. (Car voyez-vous, Monsieur, j'ai beaucoup de pudeur).

Don Juan

Oui, je le crois, Jacinte, une fille d'honneur. Tu trembles ?

Jacinte

En ce temps il me prend d'ordinaire Certain léger frisson qui ne me quitte guère.

Haut.

Don Juan

Le trouble où je la vois, augmente encore le mien. Je veux savoir de toi...

Jacinte

De moi ? Je ne sais rien, Monsieur.

Don Juan

Tu ne sais rien ? Jacinte, en conscience, Si tu ne savais rien, répondrais-tu d'avance ?

Jacinte

Mais je sais seulement, Monsieur, qu'en bonne foi, Ce que vous demandez est un secret pour moi.

Don Juan

Un secret ?

Jacinte

Oui, Monsieur.

Don Juan

Non, non, parlons sans feinte ; Léonor n'eût jamais de secret pour Jacinte.

Jacinte

Léonor ! C'est l'esprit le plus dissimulé ; Jamais d'aucune chose elle ne m'a parlé.

Don Juan

Je le crois, mais Jacinte est pénétrante et fine, Et dans de certains cas quelquefois on devine, N'es-tu rien pénétré qui me regardât ?

Jacinte

Non.

Don Juan

Il te faut, je le vois, parler d'un autre ton. Prends cette bourse, prends.

Jacinte

Monsieur...

Don Juan

Prends-là, te dis-je.

Jacinte

Oh! Monsieur, je sais trop ce qu'un présent exige, Et si je l'acceptais...

Don Juan

Il faudrait seulement Que Jacinte avec moi parlât confidemment.

Jacinte

Je ne parlerai point, rien ne peut me corrompre. J'en ai fait bon serment.

Don Juan

Pour te le faire rompre, Et te réduire au point de me parler sans fard, Si l'argent ne peut rien, compte que ce poignard...

Jacinte

Miséricorde, Héla ! Monsieur, je suis perdue.

Don Juan

Tais-toi.

Jacinte

Je me tairai.

Don Juan

Non, parle, ou je te tue.

Jacinte

Tais-toi, parle : Monsieur, comment vous contenter ?

Don Juan

Parle, il n'est pas ici raison de plaisanter. Et ma juste fureur, lasse de se contraindre...

Jacinte

Mais si je parle aussi, n'aurai-je rien à craindre ?

Don Juan

Non, mais je veux savoir tout ce qui s'est passé.

Jacinte

Puisqu'il faut vous le dire, et sauter le fossé, Donnez-moi donc la bourse.

Don Juan

Elle est à toi.

Jacinte

Que dire ? Car en payant si bien, vous n'avez qu'à prescrire.

Don Juan

La vérité, c'est tout ce que j'exigerai.

Jacinte

La croirez-vous de moi, quand je vous la dirai ?

Don Juan

Je démêlerai bien ce que j'en devrai croire.

Jacinte

Soyez dons attentif, voici toute l'histoire. Don Garcie est épris de Léonor.

Don Juan

Hélas !

Jacinte

De cette vérité, Monsieur, ne doutez pas.

Don Juan

Ce n'est pas celle-là que je crains.

Jacinte

Patience. Depuis plus de six mois qu'il l'adore, je pense, Ils se sont vus au cours, aux spectacles, au bal.

Don Juan

Passons.

Jacinte

Oui, tout cela ne fait ni bien ni mal.

Don Juan

Comment répondit-elle à l'ardeur qui l'enflamme ?

Jacinte

Comme elle répondit, Monsieur ? En brave Dame, Très mal d'abord, moins mal dans la suite, encor moins Après : au bout du compte, elle agréa ses soins.

Don Juan

Ah ! Que me dis-tu là ?

Jacinte

Si l'aveu vous fait peine, Vous pouvez en douter ; mais moi, j'en suis certaine.

Don Juan

Se sont-ils vus souvent ?

Jacinte

Moins qu'ils ne l'ont voulu.

Don Juan

Et se sont-ils parlé ?

Jacinte

Tout autant qu'ils ont pu.

Don Juan

Mais hier au soir ici, dis, que venait-il faire ?

Jacinte

Oh ! Cet article-là va vous mettre en colère, Et contre moi, Monsieur, terriblement.

Don Juan

Non, non. Va, je sais me servir de toute ma raison.

Jacinte

C'est bien fait.

Don Juan

Poursuis donc.

Jacinte

Comptant sur votre absence, Et par-là voyant luire un rayon d'espérance, C'est moi qui leur avais fait prendre un rendez-vous, Pour chercher les moyens d'être défaits de vous.

Don Juan

À tes conseils ainsi Léonor complaisante... Malheureuse !

Jacinte

Hé, Monsieur, voulez-vous que je mente?

Don Juan

Don Garcie...

Jacinte

Il allait s'en retourner soudain Comme il était venu, par le mur du jardin.

Don Juan

Tu n'ouvris pas pour lui la porte de la rue ?

Jacinte

Non.

Don Juan

Non ?

Jacinte

Si je l'ouvris je veux être pendue.

Don Juan

De quelle trahison te voilà convaincu, Perfide ami ! C'est là que tu dis l'avoir vu !

Jacinte

Ah ! C'est de Don André que vous parlez peut-être ! Ne vous y trompez point, Monsieur, c'est un grand traître. Le malheureux, hélas ! Sans lui nous étions bien, Et s'il ne fût venu, tout cela n'était rien.

Don Juan

Ah ! Tais-toi, mon malheur vient de plus d'une source.

Jacinte

Voilà le curieux bien payé de sa bourse.

Don Juan

Ah, que je souffre ! Hélas ! Et dans quel désespoir...

Jacinte

N'est-il plus rien, Monsieur, que vous vouliez savoir ?

Don Juan

Ôte-toi...

Scène 8

Léonor, Jacinte, Don Juan

Léonor

Que fais-tu ? Que te voulait mon père ? Dis, Jacinte.

Jacinte

Hé ! Que diantre en avez-vous affaire.

Léonor

Ciel !

Don Juan

Arrêtez, Madame, et souffrez qu'un moment Comme ami je vous parle, et non plus comme amant.

Léonor

Seigneur...

Don Juan

De votre coeur vous n'êtes plus maîtresse, Et sans le coeur la foi n'a rien qui m'intéresse. Vous me voyez outré du plus ardent courroux.

Léonor

Seigneur...

Don Juan

N'en craignez rien, ce n'est pas contre vous. Je me plains de mon sort, sans vous blâmer, Madame. L'amour selon nos voeux n'entre point dans une âme. Je crois, si votre coeur était moins prévenu, Que par mes tendres soins je l'aurais obtenu ; Sans même interposer l'autorité d'un père. Le Ciel ne permet pas qu'à présent je l'espère, Plus que je ne voudrais de mon malheur instruit...

Léonor

Quoi ? Comment ? Quel discours, Jacinte !

Jacinte

J'ai tout dit, Madame.

Léonor

Ainsi mon coeur ennemi de la feinte, Se peut donc à présent expliquer sans contrainte ? J'aime, vous le savez, ce coeur a fait un choix, Et ne se peut, Seigneur, engager qu'une fois. Je vous offre amitié sincère, égards, estime ; Vous promettre le coeur, ce serait faire un crime.

Jacinte

C'est parler net.

Don Juan

Au point que je suis outragé, Pourriez-vous m'estimer si je n'étais vengé ?

Léonor

Quoi donc vengé ! De qui ?

Don Juan

D'un rival, d'un perfide.

Léonor

Ne vous livrez point trop au transport qui vous guide ; Songez qu'à Don Garcie un tel nom n'est point dû.

Scène 9

Fabrice, Jacinte, Don Juan

Fabrice

Ah, Madame ! Ah, Seigneur !

Jacinte

Qu'est-ce ?

Fabrice

Tout est perdu.

Don Juan

Quoi ?

Fabrice

Vous avez quitté Don André fort tranquille. Il lui vient au cerveau de monter une bile... Je n'ai pas cru d'abord que ce fut tout de bon, Mais j'en suis convaincu par vingt coups de bâton, Coups de pieds ou soufflets qu'en sa fureur extrême, Il vient de me donner en parlant à moi-même.

Jacinte

Je ne vois pas grand mal à tout cela.

Fabrice

Fort bien.

Don Juan

Pourquoi te maltraiter ainsi ?

Fabrice

Je n'en sais rien. Chez Don Garcie il m'a fait porter une lettre, Que ne le trouvant point, j'ai cru pouvoir remettre À Madame Isabelle, et quand de son billet Je lui suis revenu dire ce que j'ai fait, Enragé, furieux, faisant le diable à quatre, Il a pris une canne, et s'est mis à me battre. Moi qui ne comprend point ni comment, ni par où J'ai mérité cela, je conclus qu'il est fou.

Jacinte

Belle conclusion !

Scène 10

Isabelle, Léonor, Don Juan, Fabrice

Isabelle

Ah ! Léonor, de grâce, Détournez, s'il se peut, le coup qui me menace.

Léonor

Quelque accident fâcheux vous est-il arrive?

Isabelle

C'est un bonheur pour moi de vous avoir trouvé, Don Juan.

Don Juan

Vous puis-je être utile en quelque affaire ?

Isabelle

Je m'en flatte, Seigneur, Don Garcie est mon frère.

Don Juan

Don Garcie !

Isabelle

Oui, Seigneur, j'ignore quand, comment, Il peut avoir eu prise avec que mon amant, Don André.

Don Juan

Don André est votre amant, Madame ?

Isabelle

Depuis longtemps, Seigneur, même ardeur nous enflamme, Et celle qu'il ressent est égale à mes deux.

Don Juan

Ce Don André, Madame, est un grand malheureux.

Isabelle

Ah, Seigneur !

Fabrice

Il est vrai.

Don Juan

Poursuivez, je vous prie.

Isabelle

Il propose un duel, Seigneur, à Don Garcie, Je l'ai su par hasard en ouvrant ce billet, Qu'inconsidérément m'a laissé son valet.

Fabrice

Et voilà le sujet qui brouille sa cervelle.

Don Juan

Ah, que pour me venger l'occasion est belle ! Allons... Apprenez-moi le lieu qu'il a marqué, Et l'heure.

Isabelle

En ce billet tout est bien expliqué. Vous verrez...

Don Juan

J'y cours.

Isabelle

Où, Seigneur ?

Don Juan

Vous satisfaire, Et sauver un duel, Madame, à votre frère.

Scène 11

Jacinte, Fabrice

Jacinte

Quel transport ! Sur quelle herbe est-ce qu'il a marché ? Suis-le, Fabrice.

Fabrice

Moi ! Non, il est trop fâché.

Scène 12

Isabelle, Léonor, Jacinte

Isabelle

Léonor ?

Léonor

Isabelle ?

Isabelle

Ah, que je suis à plaindre !

Jacinte

Trêve aux douleurs, que diantre avez-vous donc à craindre ?

Isabelle

D'un frère ou d'un amant la fuite ou le trépas.

Jacinte

Tout ira bien, allez, ne nous chagrinons pas.

Acte V

Scène 1

Léonor, Isabelle, Jacinte

Léonor

Par vos réflexions, n'augmentez point ma peine, La vôtre finira, sans doute, où l'on vous mène. J'aurais laissé durer vos troubles moins longtemps, Et Jacinte à mon gré vous tient trop en suspens.

Isabelle

Partout où vous allez, je me laisse conduire: Enfin nous allons... où, dites ?

Jacinte

Chez Donna Elvire.

Isabelle

En quoi mes sens par-là seront-ils rassurés ?

Jacinte

Que sait-on ? Par quelqu'un que vous y trouverez.

Isabelle

Quoi, Don André chez elle aurait-il habitude.

Jacinte

Don André !

Isabelle

Tire-moi de cette incertitude, Jacinte, elle commence à m'impatienter, Suis-je dans un état à pouvoir plaisanter ?

Jacinte

Puisque vous répugnez à la plaisanterie, Sachez que nous venons voir ici Don Garcie.

Isabelle

Quoi, mon frère ?

Jacinte

C'est peu qu'un frère, assurément, Il vaudrait mieux, sans doute, y trouver un amant : Mais c'est le nôtre à nous, et pour la bienséance, Il est bon que la soeur soit de la confidence.

Isabelle

C'est cela...

Jacinte

Justement, qui fait qu'au rendez-vous Nous vous avons, Madame, amenée avec nous.

Isabelle

Ma crainte se dissipe, et mon coeur se rassure, Et c'est un grand plaisir pour moi, je vous le jure, Quand mon frère a querellé avec mon amant, D'en voir un à couvert du premier mouvement.

Jacinte

C'est une invention que mon petit génie, Pour prévenir l'éclat ce matin m'a fournie Mais quelqu'un vient à nous, je pense, non, si fait.

Isabelle

Oui, j'aperçois quelqu'un qui s'approche en effet.

Jacinte

C'est Fabrice, c'est lui, le hasard me l'envoie, Entrez vite, il n'est pas à propos qu'il vous voie.

Scène 2

Fabrice, Jacinte

Fabrice

Je me sais où je vais promener mon chagrin, Mon enragé de maître...

Jacinte

Ah! Te voilà, faquin, Je n'ai pu depuis hier te parler à mon aise...

Fabrice

Parle ; mais ne dis rien surtout qui me déplaise : Car je n'ai pas l'humeur endurante aujourd'hui.

Jacinte

Ce maraud croit qu'on a de grands égards pour lui.

Fabrice

Maraud... Il me paraît que vous n'en avez guère, Et vous pourriez pourtant, soit dit sans vous déplaire, Être un peu moins brutale, à moins que d'oublier Le rendez-vous d'hier au deuxième palier.

Jacinte

Tu fus témoin des soins que je pris pour m'y rendre.

Fabrice

Et tu vis bien aussi comme j'allai t'attendre.

Jacinte

Va, va, mon pauvre ami, je me moquais de toi.

Fabrice

Et de qui, s'il te plaît, me moquais-je donc, moi ?

Jacinte

Ma raison eût été vraiment bien endormie.

Fabrice

Et la mienne eût été fort en défaut, ma mie.

Jacinte

Oh, le plaisant magot !

Fabrice

La drôle de guenon ?

Jacinte

Tu le prends-là vraiment sur un fort joli ton.

Fabrice

Et sur quel ton, dis-moi, le prends-tu donc toi-même ?

Jacinte

Mais moi, je crois assez mériter que l'on m'aime.

Fabrice

Parbleu, crois-tu de moi que je pense autrement ? Va, va, Monsieur vaut bien Madame, assurément. Si pourtant tu veux être aujourd'hui sans rancune, Je te regarderai comme bonne fortune.

Jacinte

Sans rancune avec toi ! Cela ne se peut pas, Tu nous causas hier un trop grand embarras.

Fabrice

Bon, bon, je menais l'un, et toi tu menais l'autre, Hé bien, nous avions fait entrer chacun le nôtre. Nous n'avons là-dessus rien à nous reprocher, Est-ce nous, après tout, qui devons nous fâcher ? Que nos maîtres entre eux songent à la vengeance, Mais nous, vivons gaillards en bonne intelligence.

Jacinte

C'est assez bien penser.

Fabrice

Vivent les gens d'esprit, N'est-ce pas ? Touche donc, sans rancune.

Jacinte

Il suffit. Je te pardonne, va.

Fabrice

Par quelque bon office Pourrais-je mériter ce pardon ?

Jacinte

Oui, Fabrice.

Fabrice

Oh ! Tu n'as qu'à parler, Jacinte.

Jacinte

Assurément.

Fabrice

Oui, par ma foi, tu peux m'en croire à mon serment.

Jacinte

Hé bien, promets-moi donc au péril de ta vie, En toute occasion de servir Don Garcie.

Fabrice

De ma vie ! Oh ! Parbleu le serment est trop gros. Mais je te le promets au péril de mon dos.

Jacinte

Contre Don André même.

Fabrice

Oh ! Oui, par préférence, Déjà pour le trahir il m'a payé d'avance.

Scène 3

Béatrix, Jacinte, Fabrice

Béatrix

Ah ! Je t'y prends, Jacinte !

Jacinte

Hé, c'est toi, Béatrix.

Béatrix

Je trouble l'entretien ; mais quel est ce beau fils ? Oui, non, si fait... Fabrice !

Fabrice

Oui, c'est moi, ma pouponne,

Jacinte

Comment, tu connais donc Béatrix ?

Fabrice

Oui, mignonne.

Béatrix

Quoi, t'en conterait-il ?

Jacinte

Le beau doute ! Oui, vraiment.

Béatrix

Parle donc, hé, maroufle ?

Fabrice

Oh ! Point d'emportement.

Béatrix

Tu m'offres cette nuit tes voeux et ta tendresse, Je les accepte, et vois qu'une autre est ta maîtresse ?

Fabrice

Les éclaircissements ne valent jamais rien. Laissons cela.

Jacinte

Non, non, je veux savoir...

Fabrice

Hé bien ? Savoir quoi ?

Jacinte

Cette nuit tu l'as entretenue ?

Fabrice

Cette nuit ! Tu sais bien que c'est toi que j'ai vue.

Béatrix

Quoi, ton maître avec toi n'est pas venu chez nous, Hier au soir ?

À Jacinte.

Fabrice

Hé bien, oui. C'était Un rendez-vous, Qu'avait dès le matin retenu sa maîtresse ; À tout cela, vois-tu, je n'entends point finesse.

Jacinte

Ton maître avait ici rendez-vous cette nuit ?

Fabrice

Oui, mais beaucoup meilleur que chez vous ; point de bruit, Point de rival jaloux, d'amant pris pour un autre : Oh ! Cette maison-là vaut bien mieux que la vôtre ! On est bien plus tranquille.

Jacinte

Hé, voilà donc pourquoi Tu choisis Béatrix par préférence à moi ?

Fabrice

Pas préférence ! Non.

Jacinte

Je suis sans jalousie, Va.

Béatrix

Dieu me garde aussi de telle frénésie.

Jacinte

Mais lorsqu'à t'écouter on veut bien s'abaisser, Il ne faut pas qu'ailleurs tu t'ailles adresser.

Béatrix

Quand une fois on m'a fait offre de service, Je t'avertis qu'il faut s'en tenir-là, Fabrice.

Jacinte

Nous étions tous deux, ma chère, en bonne main.

Fabrice

Sans courroux.

Béatrix

Oui, pour toi ! On n'a que du dédain. Rentrons.

Scène 4

Fabrice

Fabrice

Je suis facile et de trop bonne pâte. Mon maître est un maroufle, et m'exemple me gâte. Ma foi, du contretemps, je suis pourtant fâché ; De ces deux guenons-là j'aurais eu bon marché. Je leur avais parbleu donné dans la visière ; Foin ; je m'en devais bien tenir à la première ? Je ferais bien de fuir tout commerce avec lui. ..........................................

Scène 5

Don Juan, Fabrice

Don Juan

Fabrice, écoute un mot.

Fabrice

Puis-je vous être utile ?

Don Juan

Pour joindre Don André, je cours toute la ville, Et c'est ici le lieu marqué dans son billet. Ne l'attendrais-tu point ?

Fabrice

Moi, je suis son valet; Mais du ton qu'il l'a pris, il; ne doit pas prétendre Que je sois de ma vie assez sot pour l'attendre.

Don Juan

Comment ?

Fabrice

Quoi donc, l'avez-vous oublié ? Le bourreau sans raison m'a presque estropié.

Don Juan

Sans raison ? Il faut bien qu'il en ait eu quelqu'une.

Fabrice

Point d'autre assurément, que le cours de la lune, C'est elle qui lui met la cervelle à l'envers. Je l'ai tant éprouvé depuis que je le sers, Monsieur.

Don Juan

Par Don André, mon amitié trahie, M'engage à le punir de cette perfidie. Je le cherche, et je tremble en ce moment, De m'abandonner trop au premier mouvement. Je ne veux point avoir de reproche à me faire.

Fabrice

Hem...

Don Juan

Ce valet doit être informé de l'affaire.

Fabrice

Plaît-il... Il parle seul, gare la lune aussi.

Don Juan

Il faut à fonds par lui que j'en sois éclairci. Tirons la vérité par menace et par feinte, Et fixons les soupçons dont mon âme est atteinte.

Fabrice

Je vous suis inutile en cette occasion, Monsieur, pour soutenir la conversation. Les gens d'esprit jamais ne sont seuls d'ordinaire...

Don Juan

Attends, pendard.

Fabrice

Pendard. Fort bien, la lune opère.

Don Juan

Don André t'a donné quelques coups de bâton. C'est bien fait.

Fabrice

Il fallait qu'il eût quelque raison, Dans le fonds... En effet, Monsieur, comme vous dites... Ceci commence mal, défions-nous des suites.

Don Juan

Malheureux, sous ses coups tu devais expirer ! Mais ce qu'il a manqué je vais le réparer.

Fabrice

Je serai bienheureux si le Ciel m'en délivre.

Don Juan

Un coquin comme toi mérite-t-il de vivre ?

Fabrice

Oui, je suis un coquin, et dans votre courroux, Je ne vaux pas l'honneur d'être tué par vous.

Don Juan

Comment ! Chez Léonor, qu'à ta garde on confie, Traître, tu vas ouvrir la porte à Don Garcie ?

Fabrice

La porte à Don Garcie ? Hé, Monsieur ?

Don Juan

Oui, pendard ; C'est une vérité qui vient de bonne part.

Fabrice

Il n'en est rien, Monsieur, ou je me donne au diable, C'est une vérité qui n'est pas véritable.

Don Juan

En vain tu t'en défends. Je te saurais bon gré, Pour moi, si tu l'avais ouverte à Don André. C'est mon meilleur ami.

Fabrice

Lui, votre ami ?

Don Juan

Sans doute.

Fabrice

Ah ! J'en prends à témoin le Ciel qui nous écoute, Je veux être pendu, Monsieur, dès aujourd'hui, Si je n'ouvris hier la porte exprès pour lui.

Don Juan

Exprès pour lui ? C'est lui qui m'a dit le contraire.

Fabrice

Le bourreau ! Je vous vais compter toute l'affaire...

Don Juan

Tu me feras plaisir ; car je n'aime pas, moi, Qu'il cherche à me donner des soupçons contre toi.

Fabrice

Et vous l'en croiriez, lui, c'est bien le plus grand traître, Le plus grand chien qui soit dans Valence, peut-être. Il paraît votre ami ?

Don Juan

Oui.

Fabrice

C'est votre rival.

Don Juan

Quels contes !

Fabrice

Je le sais, Monsieur, d'original. Il a depuis un temps, pour vexer Don Garcie, Moins peut-être par goût, que par bizarrerie, À Léonor rendu des assiduités ; Mais depuis hier ses feux paraissent augmentés. Et s'il faut franchement dire ce qu'il m'en semble, Tout cela pour vous faire enrager deux ensemble.

Don Juan

Je vois peu d'apparence à ce que tu me dis ? Et d'une autre beauté je sais qu'il est épris, Nous l'avons vu.

Fabrice

Monsieur, c'est une méchante âme.

Don Juan

Il nous a cette nuit menés chez une Dame.

Fabrice

Vous donnez là-dedans ?

Don Juan

J'y donne ? Pourquoi non ?

Fabrice

À peine seulement en savons-nous le nom, Ce n'est que d'hier matin qu'il promit l'entrevue, Et jamais lui ni moi nous ne l'avons connue.

Don Juan

Mais quoi ?

Fabrice

C'est Léonor à qui seule il en veut. Il cherche à vous donner le change autant qu'il peut.

Don Juan

La soeur de Don Garcie aussi compte qu'il aime.

Fabrice

De vingt autres comme elle il se moque de même. Mais vous serez, je crois, (soit dit sans vous choquer) Celui dont il aura le plus à se moquer...

Don Juan

Tais-toi, je ne veux pas en savoir davantage. Que me faut-il encor après ce témoignage ? Allons, à nous venger employons tous nos soins.

Fabrice

N'allez pas là-dedans m'embarrasser, au moins, Ce que je vous dis là n'est qu'un avis sincère.

Don Juan

Va, ne crains rien.

Fabrice

Voici le prétendu beau-père.

Scène 6

Don Félix, Don Juan, Fabrice

Don Félix

Je vous cherche partout avec empressement, Et voudrais en secret vous parler un moment,

Don Juan

Volontiers, Seigneur.

Fabrice

Je me retire.

Don Félix

Demeure. Éloignons-nous.

Don Juan

Qu'aura-t-il à me dire ?

Scène 7

Fabrice

Fabrice

Quoique simple valet, et pas content, je vois Qu'il est encor des gens bien moins contents que moi. Don Juan, Don Félix, Don Garcie et mon maître, Léonor... Tout cela n'a pas sujet de l'être. Je ne sais pas comment l'intrigue finira. Tout coup vaille, et maudit qui s'en chagrinera ; Vive la joie, allons, le Ciel me soit en aide ; J'aperçois mon brutal que la fureur possède.

Scène 8

Don André, Fabrice

Don André

Tu le vois, mon billet n'a point été rendu ; Et par moi vainement Don Garcie attendu, Au lieu que j'ai marqué n'a garde de se rendre.

Fabrice

Hé bien, j'aurai, Monsieur, la peine de l'attendre. Entrez chez Donna Elvire, et moi qui resterai, Dès qu'il sera venu je vous avertirai. Allez, c'est ici près que la belle demeure ; Vous la devez revoir, et voici quasi l'heure. Qu'elle est belle ! Ah ! Monsieur, c'est un friand morceau. !

Don André

En l'état où je suis, rien ne me paraît beau. Je ne sais quel transport, quelle rage m'agite !

Fabrice

Ma foi, ni moi non plus.

Don André

Tout me nuit, tout m'irrite, Tout me déplaît, me fâche, excepté Léonor.

Fabrice

Léonor... Quoi, Monsieur, vous y songez encor ?

Don André

Si j'y songe !

Fabrice

Ah, Monsieur !

Don André

Hem ! Je crois que tu penses Être en droit de me faire à moi des remontrances.

Fabrice

Moi ! Fi donc, pouvez-vous rien faire qui soit mal, Si ce n'est avec moi d'être un peu trop brutal, Parfois. Au demeurant, Monsieur, on a beau dire. Moi qui vous vois de près, en tout je vous admire. Un esprit doux... accort... plein de docilité... La droiture de coeur... l'exacte probité... Des moeurs... une conduite... enfin de la sagesse... Comme n'en avaient point les sept sages de la Grèce. Maître de vous, surtout... C'est là le beau.

Don André

Je crois Que ce faquin plaisante et se moque de moi.

Fabrice

Ah, le beau naturel ! De l'humeur dont vous êtes, On ne peut qu'applaudir à tout ce que vous faites.

Don André

Je m'embarrasse peu qu'on applaudisse ou non : Suffit que selon moi je crois avoir raison.

Fabrice

Vous l'avez en effet.

Don André

Ne ris point, je m'en flatte.

Fabrice

Il est vrai.

Don André

Mon amour est le premier en date ; Et malgré mes rivaux, et malgré D. Félix, Léonor de mes voeux sera bientôt le prix. Je ne souffrirai point qu'on la donne à d'autres ; Je soutiendrai mes droits.

Fabrice

Les meilleurs sont les vôtres, Sans contredit.

Don André

Va, va, je les ferai valoir. J'en sais de sûrs moyens, et je n'ai qu'à vouloir.

Fabrice

Vous voudrez ?

Don André

J'ai voulu : mes mesures sont prises, Et je n'aurai pas fait de vaines entreprises. Que Don Garcie arrive au rendez-vous donné ; J'en suis défait, Fabrice, il est assassiné.

Fabrice

Ah, Monsieur !

Don André

Plaît-il ?

Fabrice

Rien, C'est la bonne manière :

Don André

Tu peux compter qu'après l'autre ne tiendra guère.

Fabrice

Je le crois bien vraiment... Ah, le grand scélérat !

Don André

Je craindrais peu vraiment le succès d'un combat.

Fabrice

Fi donc. Courir hasard de mort ou de blessure ? Comme vous la prenez, la chose est bien plus sûre.

Don André

Sans doute.

Fabrice

Oui, vous avez bon esprit en effet. Le lâche... Il n'est hardi que pour battre un valet. Mais les suites, Monsieur...

Don André

Bon ! Que craindre des suites ?

Fabrice

Il est par tout pays certaines lois prescrites...

Don André

C'est ce qui ne doit pas m'embarrasser beaucoup, Je ne suis point connu ; ceux qui feront le coup Ont tous été gagnés par un seul émissaire, Dont je me déferai moi-même après l'affaire.

Fabrice

Fort bien !

Don André

Toi-même, à qui j'en parle imprudemment ; Songe à me bien garder le secret... Autre ment...

Fabrice

Je vous le garderai... mais point de défiance. Qu'avais-je affaire, moi, de cette confidence ?

Scène 9

Don Juan, Don André, Fabrice

Don Juan

Demeurez.

Don André

Qu'à propos je vous retrouve ici ?

Don Juan

De nous y rencontrer je suis bien aise aussi.

Don André

La Dame d'ici près?

Don Juan

Elle m'a paru belle.

Don André

Vous ne blâmez donc point l'ardeur que j'ai pour elle ?

Don Juan

Ce n'est pas ce qu'en toi je trouve à condamner, Perfide !

Don André

Ce discours a de quoi m'étonner.

Fabrice

Haie, haie.

Don Juan

À me trahir quand ton coeur s'abandonne, C'est le remords, et non le discours qui t'étonne.

Don André

Moi, je vous ai trahi !

Don Juan

De ton indigne coeur Je connais la bassesse, et toute la noirceur.

Don André

Don Juan !

Fabrice

Qu'il est sot !

Don Juan

Quand de ta perfidie J'étais moins assuré, j'en voulais à ta vie. Je te sais à présent sans honneur et sans foi, Et te méprise trop pour me venger de toi.

Don André

D'un semblable mépris je sais comme on se venge ; Et mon coeur croyez-moi, vous rend fort bien le change ; Mais de quel droit encor me parlez-vous ainsi ?

Don Juan

Va, de tes procédés je suis trop éclairci.

Don André

À juger mal de moi votre âme est un peu prompte ; Restez dans votre erreur. ?

Don Juan

Demeure dans ta honte.

Don André

Adieu, quand un peu moins nous nous mépriserons, Si le coeur vous en dit, nous nous éclaircirons. Suis-moi, Fabrice, viens.

Scène 10

Don Juan, Don Félix

Don Juan

Est-il un coeur plus lâche ? Vaut-il qu'un galant homme et s'emporte et se fâche ? Je dois ma retenue à vos sages avis, Et je me tiens heureux de les avoir suivis, Son sang versé n'eût point apaisé ma colère, Tant que le traitement que je viens de lui faire. Si jamais à mes yeux il ose se montrer...

Don Félix

Il n'y paraîtra pas, je puis vous l'assurer. Hé ! Comment se peut-il que la nature cache, Sous un tel front une âme et si basse et si lâche, Pour mon gendre sans vous je l'aurais accepté. Je vous avouerai plus, que je l'ai souhaité : Des dehors apparents, ses biens et sa famille, Tout cela paraissait convenir à ma fille.

Don Juan

Non, Léonor mérite un destin plus heureux ; Et pour le rendre tel, accordons-nous tous deux.

Scène 11

Plusieurs Voix Derrière Le Théâtre, Don Juan, Fabrice, Don Félix

Plusieurs Voix Derrière Le Théâtre

Au meurtre, à l'assassin.

Don Juan

Qu'est-ce, où cours-tu, Fabrice ?

Fabrice

Le Ciel à Don André vient de rendre justice ; Il n'en reviendra pas.

Don Félix

Quoi donc ?

Don Juan

Explique-toi ; Parle.

Fabrice

Je ne saurais, je suis tout hors de moi.

Scène 12

Isabelle, Léonor, Don Félix, Don Juan, Don Garcie, Fabrice

Isabelle

Quel désordre ? Quel bruit ?

Léonor

Don Juan et mon père !

Don Félix

Ma fille en ce quartier ! Qu'est-ce qu'elle y vient faire ?

Don Juan

Don Garcie et sa soeur sont avec elle aussi.

Don Garcie

Mon rival !

Don Juan

Par quel sort nous trouver tous ici ?

Fabrice

Pour être tous témoins, comme je viens de l'être, Du juste châtiment qui tombe sur mon maître. Il se meurt, et je puis dire ses vérités Cinq ou six grands coquins par son ordre apostés, Pour tuer Don Garcie, et Don Juan ensuite...

Don Félix

Ah, quel monstre !

Fabrice

Tous gens de courage et d'élite, Qui ne le connaissaient point du tout, ou fort peu, Selon que tout à l'heure, il m'en a fait l'aveu, Ardents à le servir, poussés d'un zèle extrême, L'ont pour l'un de vous deux assassiné lui-même.

Isabelle

Juste Ciel!

Léonor

Quel malheur !

Don Juan

Son sort, en vérité, Me touche, Don Félix, quoi qu'il l'ait mérité ; Allons le rappeler s'il se peut à la vie, Et cédons Léonor aux veux de Don Garcie.

Don Garcie

Ah, Seigneur !

Léonor

Ah, mon père !

Don Félix

Admirez quel époux, Et quel coeur généreux j'avais choisi pour vous. Sans prendre mes avis vous faites choix d'un autre, Je suis bon, et veux bien que mon choix cède au vôtre.

Don Juan

De l'effort que je fais, vos yeux sont les témoins ; Vous n'avez pu m'aimer, estimez-moi du moins.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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