Scène 1
Lisbeth, Fridric
Lisbeth est occupée à garnir les bougies que Fridric place dans les girandoles qui sont sur le table.
Lisbeth
Allons, allons ; le temps s'avance.
Fridric
Je ne m'amuse pas ; et vous pouvez le voir.
Lisbeth
Quel tracas nous auront ce soir !
Fridric
Mais aussi, nous ferons bombance.
Lisbeth
C'est la ton seul plaisir.
Fridric
Dam ! Chacun a son goût.
Lisbeth
Pourquoi faire cette dépense ? À quelle occasion ?
Fridric
Je n'en sais rien du tout.
Lisbeth
Mais par quelle raison éloigner tout-à-coup Et sa fille et ton secrétaire ?
Fridric
Mamsel' Lisbeth ? Je crois que son notaire Est mieux instruit que nous.
Lisbeth
Sur quoi le penses-tu ?
Fridric
Depuis une heure au moins, il est seul avec elle.
Lisbeth
Et tu conclus de là ?
Fridric
Pardi ! Qu'il est venu Pour marier Mademoiselle.
Lisbeth
Extravagant !
Fridric
Celui qui gagerait Qu'on donne ce festin pour la noce....
Lisbeth
Perdrait.
Fridric
Hé ! Pourquoi donc inviter sa famille?
Lisbeth
Hé ! Pourquoi donc faire partir sa fille ? Hein ?
Fridric
Pour la faire revenir. Avec son futur.
Lisbeth
Qu'il est bête !
Fridric
Vous m'en direz deux mots ce soir après la fête.
Lisbeth
Et quel est ce futur ?
Fridric
Dam ! Je ne la sais pas. Mais, qu'importe ? En Hollande on n'y regarde guerre, Et la qualité qu'on préfère Dans un mari, c'est beaucoup de ducas.
Lisbeth
Ah ! Tu ne connais pas Madame ! C'est bien le meilleur coeur ! C'est bien la plus belle âme ! Elle sait réunir la gaieté des Français À la candeur des Hollandais. Bonne amie, excellente mère ; À son coeur sa fille est trop chère Pour la sacrifier à de vils intérêts. Et comme la petite est naïve et sincère, Si quelqu'un avait su lui plaire, Certainement je le saurais. Et je n'ai jamais vu...
Fridric
Vous ne voyez donc guère.
Lisbeth
Hem ? Qu'entends-tu par là ?
Fridric
Qu'à ce pauvre Mirval. Ce mariage là va faire bien du mal.
Lisbeth
Ah ! Vraiment l'idée est nouvelle ! Un Secrétaire !
Fridric
C'est égal !
Lisbeth
Il est instituteur de notre Demoiselle ; Et tu fais tort à ce jeune Français ; Il pense avec délicatesse; Il est honnête, et modeste a l'excès. Dans ses leçons, il donne à ma maîtresse Les préceptes de la sagesse, Et ne s'en écarte jamais.
Fridric
J'ai de bons yeux.
Lisbeth
Vas, tu t'abuses.
Fridric
En fait d'amour, les filles ont des ruses !
Lisbeth
Mais, tu sais qu'aux leçons j'assistais tous les jours. Les moments s'écoulaient...
Fridric
Et leur semblaient trop courts.
Lisbeth
Mirval est fort exact.
Fridric
Jamais elle ne tarde.
Lisbeth
Elle lui parle peu.
Fridric
Mais elle le regarde.
Lisbeth
Ils ne se cherchent point.
Fridric
Ils se trouvent toujours.
Lisbeth
Adélaïde, simple et sans expérience, Ne m'a jamais caché ce qu'elle pense. Gouvernante de la maison J'ai su l'élever sur ce ton : Et je ne pense pas qu'elle change de note. Mon cher Fridric, regarde-moi ; Et lu verras si j'ai l'air d'une sotte.
Fridric
Lorsque l'on voit un couple adolescent Se sourire en sa regardant, On dit... C'est un enfantillage ; Mais lorsqu'en rencontrant leurs yeux, Ils sont tout-a-coup si honteux Qu'un grand feu leur monte au visage. Alors, bien fermement je crois Qu'ils ont tous deux l'autour en tête. Mamsel Lisbeth, regardez-moi, Et vous verrez si j'ai l'air d'une bête.
Lisbeth
En tout cas, cet amour serait bien malheureux.
Fridric
Bon ! En les mariant tout deux, Cela s'arrangerait.
Lisbeth
Ô la belle chimère !
Fridric
Et pourquoi donc ?
Lisbeth
Je sais que ce jeune étranger A sauvé du plus grand danger Ma jeune maîtresse et sa mère. Mais il en est, je crois, assez récompensé.
Fridric
On peut récompenser de plus d'une manière.
Lisbeth
Celle-ci serait singulière : Nourri, logé, vêtu, prévenu, caressé ; Il a, de la maison, la confiance entière. Mais, si Madame a pu s'apercevoir Qu'il en conte à ton écolière, Nous pouvons nous attendre à ne plus le revoir.
Fridric
Ce serait bien fâcheux !
Lisbeth
Oui, tout le monde l'aime ; C'est le meilleur garçon.
Fridric
Hé ! Le voici lui-même.
Scène 2
Lisbeth, Mirval, Fridric
Lisbeth
Comment, c'est vous mon cher Mirval ?
Mirval
Bonsoir, mes bons amis.
Fridric
Bon, vous serez du bal.
À Fridric.
Lisbeth
De vous revoir, je suis vraiment ravie. Fridric , vas prendre les paquets.
Fridric
Depuis votre départ, tenez, je parierais Que Mademoiselle t'ennuie !...
Lisbeth
Faites ce qu'on vous dit.
Fridric
J'y vais.
Scène 3
Mirval, Lisbeth
Mirval
Lisbeth, pourquoi ces apprêts ?
Lisbeth
Ne m'interrogez point là-dessus, je vous prie.
Mirval
D'où vient ?
Lisbeth
Soit par caprice ou par bizarrerie, Ma maîtresse, de ses projets, Ne m'a pas dit un mot.
Mirval
Quelle plaisanterie !
Lisbeth
Je ne plaisante pas du tout : depuis longtemps, Rendant justice à ma prudence, Elle me faisait confidence Des secrets les plus important. Hé bien, dans cette circonstance, Soit Caprice, soit méfiance, Sans prendre mon avis elle a tout ordonné. Et vous serez plus étonné Quand vous saurez que sa fille chérie Ne sait pas un mot de ceci.
Mirval
Mais, comment se peut-il ?
Lisbeth
Comment ? Elle est partie Peu de jours après vous.
Mirval
Elle n'est point ici ?
Lisbeth
Non : c'est une cachotterie !...
Mirval
Sa mère m'avait fait partir Pour terminer d'importantes affaires, Sans m'avoir fait passer les papiers nécessaires. Elle m'écrit de revenir, Et son ordre est précis.
Elle lit.
Lisbeth
Voulez-vous bien permettre ? « Mirval, au reçu de ma lettre, Vous partirez sans perdre un seul instant ; ............................... Abandonnez toute autre affaire. Je suis, etc. » ; et toujours du mystère ; Sur mon honneur, c'est révoltant.
Mirval
Vous connaissez votre maîtresse; Elle a trop de bon sens ; elle a trop de sagesse Pour n'avoir pas un motif important.
Elle cherche à lire dans ses yeux.
Lisbeth
On croit qu'en rassemblant aujourd'hui sa famille, Elle a dessein...
Mirval
De quoi ?
À part.
Lisbeth
De marier sa fille. Il a pâli : son amour est réel.
Haut.
Mirval
Cachons mon déplaisir mortel. Puis-je entrer ?
Lisbeth
Non, elle est chez elle. Mais ton Notaire est avec elle.
À part.
Haut.
Mirval
Ciel ! Je ne puis donc lui parler ?
À part.
Elle sort.
Lisbeth
Je ne sais pas si la chose est possible, Car elle a défendu qu'on aille la troubler ; Mais peut-être pour vous elle sera visible. J'y vais. Pauvre garçon !
Scène 4
Mirval
Après un silence.
Mirval
Je me flattais en vain. Tout espoir est perdu : mon malheur est certain. Cette tendre amitié que me montrait sa mère, N'était donc qu'un appât trompeur, Qui devait rendre ma douleur Et plus cuisante et plus amère ? Mirval ? Elle n'est point cause de ton erreur, Et cette femme respectable A des droits sacrés sur ton coeur : En le donnant sa confiance entière, Elle a compté sur ta candeur. Respecte Adélaïde. Elle est ton écolière : Ne te prépare point la honte et les regrets, Supporte le malheur avec une âme fière, Et ne le mérite jamais. Par bonheur, je n'ai point encore Fait éclater mes sentiment secrets ; Adélaïde les ignore : J'ai vu naître, former, embellir ses attraits : Dans ses yeux sans expérience J'ai cru quelques fois entrevoir Ce premier sentiment si cher à l'innocence, Et que le coeur éprouve avant de le prévoir ; Mats sacrifiant tout à ta reconnaissance, Il faut étouffer l'espérance Et n'écouter que le devoir. Sauvons-là d'elle-même, et partons dès ce soir. Je veux surmonter ma tendresse, Dussai-je en périr de douleur. J'aime mieux mourir sans bassesse Que de végéter sans honneur.
Scène 5
Lisbeth, Mirval, Fridric
Lisbeth
Attendez, elle est en affaire, Mais elle vont fera venir Dès qu'elle aura renvoyé son Notaire.
Mirval
Aurez-vous la bonté de me faire avertir ? Je vais monter chez moi.
Fridric
J'irai : soyez tranquille.
Il sort.
Mirval
Allons tout préparer et quittons cette ville.
Scène 6
Lisbeth, Fridric
Lisbeth
Tu disais vrai, Fridric ; il a beau s'efforcer, Il ne peut cacher sa tristesse.
Fridric
Dam, quand on est prêt à danser À la noce de ta maîtresse, Ce n'est pas régalant.
Lisbeth
Sa douleur m'intéresse. Je veux avec Madame avoir un entretien. Je l'attends de pied ferme.
Fridric
Hé bien ?
Lisbeth
Je la retournerai de toutes les manières : J'emploierai tour-à-tour reproches et prières : Enfin, je m'y prendrai si bien Pour savoir son secret...
Fridric
Que vous ne sauriez rien.
Lisbeth
Pourquoi donc, s'il vous plaît ?
Fridric
Vous sériez en colère Si je vous disais le pourquoi.
Lisbeth
Point du tout.
Fridric
Jurez-en.
Lisbeth
Ma foi.
Hésitant.
Fridric
Pour causer avec son notaire, Madame était dans son boudoir. J'étais contre la porte ; ils ne pouvaient me voir, Et je les regardais, comme je vous regarde ; Madame a dit...
Lisbeth
Quoi donc ? Ne fais pas le discret.
Fridric
Qu'elle vous confierait volontiers ton secret, Si vous n'étiez pas si bavarde.
Lisbeth
Impertinent.
Fridric
Ah ! C'est bien fait. Je ne devais pas vous instruire. Ce soufflet est bien mérité. Je savais que la vérité N'était pas toujours bonne à dire.
Scène 7
Madame Wanderk, Fridric
donnant des papiers
Madame Wanderk
Mon notaire oubliait ces papiers importants. Cours après lui, Fridric, et passe en même temps Chez mon bijoutier.
Fridric
Pour quoi faire ?
Madame Wanderk
Donnes-lui ce billet... Dis-lui que je l'attends, Et reviens au plutôt.
Fridric
Je ne tarderai guère, Mais je vais avertir, avant de m'en aller, Mirval, qui voudrait vous parler.
Madame Wanderk
Lisbeth ira.
Il sort.
Fridric
C'est bon.
Scène 8
Lisbeth, Madame Wanderk
Lisbeth
En conscience ; Sans manquer à la bienséance, Et sans oublier mon devoir ; En ce moment je crois pouvoir Me plaindre amèrement de votre méfiance.
Madame Wanderk
En quoi donc ?
Lisbeth
Vous donnez une fête ce soir : M'en cacher la raison c'est me faire une offense ; Mon zèle a quelques droits et votre confiance. Il est bien dur pour moi...
Madame Wanderk
Tu voudrais donc savoir Le motif de ce bal ?
Lisbeth
J'en meurs d'impatience.
Madame Wanderk
Il fallait donc m'en avertir.
Lisbeth
C'est que je craignais...
Madame Wanderk
Quelle enfance !
Lisbeth
Vous aurez donc la complaisance...
Madame Wanderk
En satisfaisant ton désir, Puis-je compter ?...
Lisbeth
Sur un profond silence.
Madame Wanderk
Si je donne une fête avec magnificence...... C'est que tel est mon bon plaisir.
Lisbeth
Comment.
Madame Wanderk
Ne vas pas me trahir : Te voilà dans ma confidence.
Lisbeth
La confidence est belle, et...
Madame Wanderk
Va vite avertir Mirval que je l'attends.
Lisbeth
Discrète autant qu'habile.
Madame Wanderk
Sur la discrétion, va, je suis bien tranquille.
Lisbeth
En vérité, Madame.
Madame Wanderk
Allez chercher Mirval.
Lisbeth
Oh ! Gardez vos secrets, cela m'est bien égal.
Scène 9
Madame Wanderk
Madame Wanderk
Elle s'en va bien en colère. Mon silence lui cause un violent chagrin. Mais lui confier mon dessein C'est le dire à toute la terre Et j'ai besoin du plus profond mystère Pour réussir dans mon projet. Mirval ose manquer à la reconnaissance ; Il adore ma fille ; elle l'aime en secret ; J'ai surpris leur intelligence ; De leur amour j'ai suivi les progrès ; Dans l'âge heureux de l'innocence Un premier sentiment ne se masque jamais : L'une trompe sa mère, et l'autre son amie ! Cette double réserve a droit de m'affliger. Elle a porté le trouble en mon âme attendrie. Voici l'instant de m'en venger. Pour les punir tous deux de n'être pas sincère, J'espère leur donner ce soir avec succès Une leçon forte et sévère, Mais sans la porter a l'excès, Je veux me venger... mais en mère.
Scène 10
Mirval, Madame Wanderk
Mirval
Je me rends à votre ordre.
Madame Wanderk
Ah ! Vous voilà Mirval ? Tant mieux ; vous m'êtes nécessaire Pour faire les honneurs du bal.
Mirval
Comment ! Vous donnez une fête ?
Madame Wanderk
Oui, mon bon ami.
Mirval
Quand ?
Madame Wanderk
Ce soir : J'ai su tout régler ; tout prévoir; Vous verrez si j'ai de la tête. À se bien divertir ici chacun s'apprête : J'en donnerai l'exemple ; et vous allez me voir D'une gaieté ! D'une folie ! Je ne veux pas sitôt renoncer au plaisir : Plus on voit approcher le terme de la vie, Et plus on doit se hâter d'en jouir. Avec l'ennui j'ai fait divorce : Je deviendrais laide demain, Sans en avoir le plus léger chagrin. Hé ! Que me fait à moi l'écorce, Tant que le fond sera bien sain. Le temps pourra m'ôter ma force, Courber mon corps ; rider mes traita, Mais mou humeur ne changera jamais. Les petits jeux sont pour l'enfance ; Dans l'âge mûr il faut de la raison ; Mais la gaieté naïve et pure Est un présent de la nature Qui convient à chaque saison.
Mirval
Cet aimable enjouement qui vous caractérise...
Madame Wanderk
Est le garant de ma franchise, Jusqu'au fond de mon coeur il est aisé de voir.
Mirval
Mais pourquoi donnez-vous cette fête ce soir ? À quelle occasion ?
Madame Wanderk
Doucement, je vous prie, Mirval ? C'est mon secret que vous voulez savoir.
Mirval
Je n'ai pas prétendu.
Madame Wanderk
Gardons chacun les nôtres. Vous ne m'avez jamais communiqué les vôtres.
Mirval
Ah ! Madame ! Croyez...
Madame Wanderk
Je ne vous blâme en rien. Chacun peut à son gré disposer de son bien, Sans que personne s'en offense : Je ne prétend point arracher Le secret qu'on veut me cacher. Mais celui qui croit par prudence Devoir me déguiser les siens, Ne doit jamais prétendre à connaître les miens : Méfiance pour méfiance.
Mirval
En me comblant de vos bienfaits, M'avez-vous, une fois, demandé mes secrets ?
Madame Wanderk
On peut avec reconnaissance Recevoir une confidence ; Mais on te l'exige jamais.
Mirval
Sans vouloir vous tromper j'ai gardé le silence. Mon père, intéressé dans un commerce immense, Vit tout-à-coup change son sort. Un revers accablant engloutit sa fortune : La vie alors lui devint importune ; Il oublia son fils, et se donna la mort. Resté sans appui sur la terre ; Redoutant le mépris qui s'attache au malheur, Je vins ici cacher ma honte et ma misère. Vous avez de mon sort, adouci la rigueur ; Et je dois tout à votre bienfaisance.
En riant.
Madame Wanderk
Dites plutôt, mon cher, et ma reconnaissance. Mais je savais déjà cela.
Mirval
Vous le saviez ?
Madame Wanderk
Sans doute, et vous voyez par là À quoi peut servir le mystère. Avec ses vrais amis il faut être sincère.
Mirval
Vous savez mes secret...
Madame Wanderk
Bien vrai ?
Mirval
Je n'en ai plus...
Madame Wanderk
Cherchez là
Mirval
Madame, ils vous sont tous connus.
Madame Wanderk
Tous, c'est un peu fort.
Mirval
Je vous jure...
Madame Wanderk
Ne jurez pas.
Mirval
Mais...
Madame Wanderk
Gardez-vous-en bien. Je plains la méfiance et je hais l'imposture. À qui veut m'offenser, je pardonne une injure ; À qui veut me tromper, je ne pardonne rien.
À Madame Wanderk.
Mirval
De ce qu'elle me dit que faut-il que j'augure ? La crainte quelquefois...
Madame Wanderk
On peut se méfier, De celui que la crainte arrête : Tout sentiment a cessé d'être honnête Dès qu'on rougit de l'avouer.
À Madame Wanderk.
Mirval
Ah ! Mon coeur s'ouvre à l'espérance. Souvent la crainte d'offenser...
Madame Wanderk
Jamais la franchise n'offense : Mais la réservé peut blesser ; Entre de vrais amis la sotte défiance Est ridicule et fait pitié : L'attachement sans confiance N'est que l'ombre de l'amitié.
Scène 11
Adélaïde, Madame Wanderk, Mirval
Elle voit sa mère, et court se jeter dans ses bras.
Elle se trouve au milieu et tourne le dos à Mirval.
Adélaïde
Ô comme c'est joli ! Maman que je t'embrasse.
Madame Wanderk
Viens, mon enfant.
Adélaïde
J'étais bien lasse De ton absence... Mais pourquoi Me laisser huit jours loin de toi ?
Madame Wanderk
Tu le sauras dans peu.
Adélaïde
Qu'est-ce donc qui se passe ? Pourquoi l'appartement est-il orné partout ?
Madame Wanderk
Trouves-tu cela de ton goût ?
Adélaïde
C'est charmant ; mais pourquoi ces apprêts ?
Madame Wanderk
Patience, Tu seras instruite ce soir.
Adélaïde
Ce soir ? Oh ! C'est trop long ! Je voudrais tout savoir À l'instant même.
Madame Wanderk
Ah ! Quelle pétulance ! Plutôt, plus tard ; c'est bien égal.
Adélaïde
Ah ?
Madame Wanderk
Comment ? Qu'as-tu donc ?
Pendant cette scène, Adélaïde se tourne du côté de Mirval, et sa mère la retourne vis-à-vis d'elle.
Adélaïde
Mirval. Je ne vous voyais pas.
Madame Wanderk
Si pour te satisfaire Il faut absolument t'apprendre ce mystère, Je vais te contenter.
Adélaïde
C'est mal. D'abandonner votre écolière.
Mirval
J'étais...
Madame Wanderk
Tu vas savoir des détails importants Que, malgré moi, j'ai dû te taire.
Adélaïde
J'ai perdu mes leçons...
Mirval
Pendant dix jours.
Adélaïde
Le temps M'a paru bien plus long.
Madame Wanderk
J'espère Que tu m'écouteras.
Adélaïde
C'est que je m'ennuyais ! Mais où donc étiez-vous ?
Mirval
J'étais à votre terre.
Adélaïde
Pardi, c'était bien nécessaire. Il fallait venir où j'étais.
Mirval
J'obéissais à votre mère.
Adélaïde
Et moi je n'ai pu travailler Pendant ces dix grands jours !
Madame Wanderk
Elle mourait d'envie De savoir mon secret.... Hé bien ? Elle l'oublie : Quand il s'agit de babiller, Quelle tête folle et légère !
Adélaïde
Quand mon maître est absent, je ne puis plus rien faire.
Madame Wanderk
Hé bien, le voilà de retour.
Adélaïde
Depuis que j'ai pris l'habitude De prendre leçon chaque jour ; Vous n'imaginez pas combien j'aime... l'étude.
Madame Wanderk
Mais mon enfant, ce que lu sait déjà, Quelques leçons de moins ne peuvent le détruire.
Adélaïde
Oh ! C'est égal : j'aime à m'instruire.
À Mirval.
Madame Wanderk
Hé ! Laisse faire, il t'instruira. Dans votre chambre allez m'attendre. Mon cher Mirval, je veux publiquement Vous donner aujourd'hui la marque la plus tendre De mon sincère attachement. Allez.
Mirval
À peine je respire.
À Mirval.
Mirval s'éloigne lentement en regardant attentivement Adélaïde et sa mère ; Madame Wanderk les observe.
Madame Wanderk
Toi, j'ai quelque chose à te dire Qui t'intéresse vivement. Allez, mon franc ami.
Adélaïde
Qu'a-t-elle donc à rire ?
Madame Wanderk
Leur embarras m'amuse infiniment.
Scène 12
Madame Wanderk, Adélaïde
Madame Wanderk
Pourras-tu m'écouter à présent ?
Adélaïde
Oui, ma mère.
Madame Wanderk
Sais-tu ma fille à quel point tu m'es chère ?
Adélaïde
Maman ? Mets la main sur mon coeur, Il te répondra.
Madame Wanderk
Ton bonheur Tient trop au mien pour que je le diffère ; C'est mon plus doux plaisir, c'est ma plus grande affaire ; Et lui seul peut combler mes voeux.
Adélaïde
Ô ma bonne maman !
Madame Wanderk
J'ai mandé mou notaire, Et j'attends nos parents, nos amis.
Adélaïde
Pourquoi faire ?
Madame Wanderk
Pour t'assurer le sort le plus heureux.
Adélaïde
Tout cela n'est pas nécessaire : Pour être heureux avec ma mère, Je n'ai jamais eu besoin d'eux.
Madame Wanderk
Tu vas changer d'état.
Adélaïde
Comment ?
Madame Wanderk
Je te marie.
À part.
Adélaïde
Ne badine pas, je t'en prie, Le coeur me bât terriblement.
Madame Wanderk
Et j'ai voulu, ma bonne amie, Te surprendre agréablement.
Adélaïde
Ah ! Si c'était ce que je pense !
Madame Wanderk
Depuis longtemps avec prudence J'étudiais les goûts afin de les saisir...
Adélaïde
Elle a lu dans mon coeur.
Madame Wanderk
Ma tendre complaisance N'a consulté dans cette circonstance Que ce qui peut contenter ton désir.
Adélaïde
Ô combien je dois vous chérir !
Adélaïde, qui écoutait avec joie, change de visage tout-à-coup. Madame Wanderk qui saisit tout ses mouvements, continue gaiement.
Madame Wanderk
J'ai sondé les replis de ton âme ingénue : Quand je me suis bien convaincue Que ton coeur était libre... ... Et que tu n'aimais rien. Que la parure et la magnificence...
Adélaïde
Moi, ma mère ?
Madame Wanderk
Tu vois que je te connaît bien.
Adélaïde
Mais...
Madame Wanderk
Il fallait en conséquence Te ménager ure riche alliance, Et c'est à quoi je viens de travailler.
Adélaïde
Vous avez, dites-vous ?...
Madame Wanderk
Hé ! Oui, tu vas briller ! Tu vas nager dans l'opulence ! De la félicité mon coeur jouit d'avance.
Adélaïde
Écoutez-moi.
Madame Wanderk
C'en est assez.
Adélaïde
À vos pieds...
Madame Wanderk
Lève toi, ma fille, Quand sur ton front le plaisir brille, Mes soins sont trop récompensés.
Adélaïde
Quoi ?...
Madame Wanderk
Dans tes yeux ton coeur se déploie.
Adélaïde
Mais, regardez-les donc.
Madame Wanderk
Que ces larmes de joie Me payent bien...
Adélaïde
Écoutez.
Madame Wanderk
Non : Ma chère enfant, je te dispense ; De ces remerciements qui sont hors de saison.
Adélaïde
Si vous vouliez m'entendre !
Madame Wanderk
Eh ! Mais je sais d'avance Ce que tu me dirais.
Adélaïde
Mon coeur...
Adélaïde reste absorbée : Madame Wanderk prête à rentrer, jette un coup d'oeil, et à toutes les peines du monde à s'empêcher de rire.
Madame Wanderk
C'est bon ! C'est bon.
Scène 13
Adélaïde
Après une courte réflexion.
Revenant promptement à elle.
Adélaïde
Ô quel charmant espoir elle vint de détruire ! Me voilà maintenant dans un bel embarras ! Mais comment ne sait-elle pas Que Mirval a mon coeur ? Tout a dû l'en instruire. Car c'est aussi clair que le jour. Il ne m'a point encor parlé de son amour, Mais nos yeux devant elle en avaient le langage, Et quand elle voyait notre tendre embarras. Un doux sourire animait son visage. On ne doit pas rire à son âge De ce que l'on n'approuve pas. Elle nous a trompé tout les deux... comment faire ? Si je lui disait fermement : « Je ne veux que Mirval pour époux, pour amant : Je l'aime : et vous aurez beau faire.... » Qui, moi ? Résister à ma mère ! Moi l'affliger un seul moment ! Eh ! Pourrai-je éprouver un plus cruel tourment Que le malheur de lui déplaire ? Non : non... Si je parlais de Mirval ;... le voici.
Scène 14
Adélaïde, Mirval
Adélaïde
Oh ! Comme il est rêveur !
Mirval
Elle est encore ici ? Je ne puis l'éviter.
Adélaïde
Que n'ai-je assez d'adresse Pour le faire expliquer !
Mirval
Cachons-lui ma faiblesse ; Et prenons garde de nous trahir.
Après un petit silence.
Adélaïde
Je ne pourrai jamais lui parler sans rougir. Pourquoi restez-vous là Mirval ?
Mirval
Mademoiselle, Je cherche voire mère.
Adélaïde
Elle ra revenir. Vous savez qu'à vous voir elle a bien du plaisir. Restez.
Mirval
Sa bonté naturelle...
Adélaïde
Et vous savez aussi que je pense comme elle.
Mirval
Croyez que mon respect...
Adélaïde
Je n'oublierai jamais Que c'est à vous que je dois mes progrès.
Mirval
De mes soins assidus ils sont la récompense.
Adélaïde
Ils vous donnent des droits à ma reconnaissance, Ainsi qu'à ma tendre amitié.
Mirval
Ô ciel !
Adélaïde
Pour vous prouver toute ma confiance, Je veux vous faire confidence De mes chagrins... vous en aurez pitié.
Mirval
Daignez m'écouter je vous prie. Votre coeur pur et sans détour Ne veut pas offenser une mère chérie ? Me révéler ce qui vous contrarie, C'est un vol fait à son amour.
Adélaïde
Ah ! Vous savez combien son amitié m'est chère ! Elle tient à mon être ; elle m'est nécessaire : Et malgré des rapports si doux, Je ne sais pas trop entre nous En quoi notre amitié diffère ; Mais celle que j'ai pour ma mère N'est pas celle que j'ai pour vous.
Mirval
Et je ne puis parler ! Ô contrainte cruelle !
Scène 15
Fridric, Adélaïde, Mirval
Fridric
Vivat, vivat ! Grande nouvelle !
Adélaïde
Qu'est-ce que c'est ?
Fridric
Je l'ai dit ce matin, « Il faut que le fait soit certain, Puisque l'on donne une veillée ». J'ai de l'esprit comme un lutin ! Vous allez être émerveillée !
Adélaïde
Et de quoi donc ?
Il saute comme s'il dansait une valse.
Fridric
Quand vous verrez cela ! Ceci par ci, cela par là ! Il faudra que chacun admire ; Et puis ensemble on s'écriera... « La bonne maman que voilà ! » Et puis au bal comme on va rire ! Et walz, et walz : et houp ça ça.
Mirval
Du sujet de ta joie il faudrait nous instruire.
Adélaïde
Mais sans doute.
Il les mène au-devant du théâtre et leur dit en confidence.
Fridric
Je le veux bien. Votre mère m'a dit, mais sans m'expliquer rien, Vas porter promptement ces papiers, cette lettre.
Adélaïde
À qui ?
Fridric
Voulez-vous bien permettre ? Je vous expliquerai le fait de bout en bout. J'ai porté les papiers... ensuite Chez l'autre j'ai couru bien vite : Mais quand je me suis trouvé là, Ah ! Bon dieu !
Adélaïde
Quoi donc ?
Fridric
De ma vie. Je n'ai rien vu comme cela ! Et vous en serez éblouie : Oh ! Vous pouvez vous en fier à moi : C'est superbe !
Adélaïde
Superbe ! Quoi ?
Fridric
Un petit moment, je vous prie. Il m'a tout étalé pour me faire tout voir.
Adélaïde
Quoi donc ?
Fridric
Vous voulez le savoir ?
Adélaïde
Eh ! Sûrement ; j'en meurs d'envie.
Fridric
Pendant que j'admirais cela Il a relu la lettre.
Mirval
Eh ! bien ?
Fridric
Je vous annonce...
Adélaïde
Après ?
Il sort en dansant.
Fridric
Que je m'en vais en porter la réponse : Hé wals, hé wals, hé houp ça, ça !
Scène 16
Adélaïde, Mirval
Adélaïde
Il est devenu fou.
Mirval
Qu'annonce ce mystère ?
Adélaïde
En vérité, je n'en sais rien. Mais vous, Mirval, serez-vous plus sincère ?
Mirval
N'en doutez pas.
Adélaïde
Sur quoi roulait votre entretien Quand je vous ai trouvé tantôt avec ma mère ?
Mirval
Nous parlions de sincérité ; Pour elle cette qualité À plus d'une autre est préférable.
Adélaïde
Elle a raison, rien n'est plus agréable !
Mirval
Elle ajoutait avec bonté : « Jamais un coeur pur ne déguise Les accents de la vérité. »
Adélaïde
Mirval ? De ces leçons avez-vous profité ?
Mirval
Sans doute.
Adélaïde
Hé bien, parlons avec franchise. Voyons ; expliquons-nous.
Mirval
Nous expliquer ? Sur quoi ?
Adélaïde
Vous m'impatientez.
Mirval
Ô devoir trop sévère.
Adélaïde
Hé bien, Mirval, conseillez moi. D'abord ; apprenez que ma mère Veut me marier dès ce soir.
Mirval
Je m'en doutais.
Adélaïde
Fort bien.... Elle ne fait pas voir Ce beau mari !
Mirval
Sur sa sagesse Vous devez fonder votre espoir : Vous connaissez pour vous jusqu'où va ta tendresse, Et vous savez votre devoir.
Adélaïde
Et si cet homme est haïssable.
Mirval
Votre mère est trop raisonnable Pour avoir fait un choix dont elle pût rougir. Ah ! Croyez que l'époux qu'elle a sua vous choisir...
Adélaïde
Mais quand il serait adorable, Si je ne puis pas le souffrir ? Que dois-je faire alors ?
Mirval
Agir Comme une fille raisonnable, Qui craignant d'affliger sa mère respectable, A le courage d'obéir.
Adélaïde
Oh ! Vous êtes insupportable !
Mirval
Ne vous mettez pas en courroux.
Adélaïde
Quel raisonnement est le vôtre ! Eh ! Comment voulez-vous que j'en épouse un autre, Lorsque mon coeur est tout à vous ?
Mirval
Quoi ! Vous m'aimez !
Adélaïde
Allons, feignez de la surprise. Hum ! Vous le saviez bien !
Mirval
Jamais...
Adélaïde
Qu'il est menteur !
Mirval
Ah ! Pour connaître mon bonheur...
Adélaïde
Il fallait que je vous le dise ? Eh bien ! Vous devez le savoir, Je vous l'ai dit.
Mirval
Adélaïde, Je serais un ingrat : je serais un perfide Si je vous laissais entrevoir La plus faible lueur d'espoir.
Adélaïde
Pourquoi donc ? Ma mère vous aime, Tantôt encor, comme elle m'assurait Avec une tendresse extrême, Que mon bonheur seul l'occupait. J'ai cru que c'était vous qu'elle me destinait.
Mirval
Eh mais ! la chose est impossible ! Sans état ; sans appui ; moi qui n'ai pour tout bien Qu'une âme tendre, un coeur sensible...
Adélaïde
Et vous comptez cela pour rien ?
Mirval
Étouffez un penchant que votre mère ignore, Et que vous ne devez jamais lui révéler.
Adélaïde
Vous ne m'aimez donc pas ?
Mirval
Qui, moi ? Je vous adore.
Scène 17
Adélaïde, Mirval, Madame Wanderk
Adélaïde
Ah ! Cela s'appelle parler.
Mirval
Juste ciel ! Quel est mon délire ? J'oublie, en osant vous le dire, La reconnaissance et l'honneur. Madame Wanberk se retire et ferme doucement la porte.
Adélaïde
Hé non ! Vous êtes dans l'erreur.
Mirval
Ah ! Loin d'encourager ma criminelle ardeur, Condamnez moi vous-même au plus cruel martyre : Défendez-moi de vous offrir mon coeur.
Adélaïde
Eh ! Défend-on ce qu'on désire ?
Mirval
Adélaïde !
Adélaïde
Hé bien ?
Mirval
Vous nous perdez tous deux.
Madame Wanderk
Que l'on conduise ici Mirval et mon notaire.
Mirval
Je fuis !
Adélaïde
Non ! Demeurez... je veux, Devant vous, tout dire à ma mère.
Mirval
Je n'oserai jamais...
Adélaïde
Hé bien, laisses moi faire. J'ai du courage, moi.
Madame Wanderk
Ah ! Vous êtes ici ? Je vous faisais chercher : vous m'êtes nécessaire. Le bonheur de ma fille est ma première affaire. Mais cependant il faut aussi Qu'envers vous Mirval, je m'acquitte. Je sais que je vous dois beaucoup.
Adélaïde
Que vous avais-je dit ?
Mirval
C'est moi qui vous doit tout.
Madame Wanderk
Ma fille tient de vous ce qu'elle a de mérite. Ses talents, par vos soins, peuvent encore gagner. Il est temps de vous témoigner Jusqu'où va ma reconnaissance ; Elle surpassera je crois voire espérance ; Je m'en flatte du moins.
Adélaïde
Comme le coeur me bat !
Mirval
Madame...
Madame Wanderk
Oui : je veux assurer votre état : Mais veut me promettez d'achever votre ouvrage, C'est une clause du contrat.
Adélaïde
Du contrat : c'est bien clair.
Madame Wanderk
Sans consulter l'usage, Sans prendre avis de mes parents. Je vous ai fait un avantage Qu'on n'accorde qu'à ses enfants, Et vous voilà de la famille.
Mirval
Ah ! Madame !
Adélaïde
Ah ! Ma mère !
Elle les amène tout deux au devant de la scène.
À Adélaïde en confidence.
Madame Wanderk
Écoute-moi, ma fille, II est temps à présent de te faire savoir Ce secret désiré. J'ai rempli le devoir D'une mère prudente et sage : J'ai bien conduit l'affaire, et vous allez le voir. Le plus riche parti de tout le voisinage, Qui réunit par un double avantage Et l'opulence et le pouvoir ; Homme puissant.
Adélaïde
Hé bien ?
Madame Wanderk
Vient t'épouser ce soir.
Adélaïde
Moi ? J'épouse...
Madame Wanderk
Un seigneur, et du plut haut parage. Vous, Mirval, vous allez signer. À son contrat de mariage. Je crois que cet honneur n'est pas a dédaigner.
Mirval
Quel coup !
Madame Wanderk
Il change de visage.
À Madame Wanderk avec timidité.
Adélaïde
Je m'en vais lui parler... calmez votre chagrin. Pardon, maman... mais...
Madame Wanderk
Quoi ?
Adélaïde
Je pense... Que vous pouviez, par complaisance, Interroger mon coeur avant d'offrir ma main.
Madame Wanderk
Pourquoi donc, mon enfant ? Le mien était certain De la parfaite indifférence.
Adélaïde
Qui vous l'assure ?
Madame Wanderk
Ton silence.
Adélaïde
Quoi ? Mon silence ?...
Madame Wanderk
Oh ! Je ne risquais rien.
Adélaïde
Répondez franchement.
Madame Wanderk
Hé bien ?
Adélaïde
Vous seriez-vous mise en colère Si je vous avais dit : « Quelqu'un a su me plaire, Et ce quelqu'un n'a pat de bien ? »
Reprenant son air gai.
Madame Wanderk
Ah ! Loin de prendre un ton sévère, Ton choix, tel qu'il put être, aurait été le mien. Mais j'étais sûre du contraire.
Adélaïde
Bien sûre ?
Madame Wanderk
Ah ! Mon enfant, je croirais t'outrager, Si j'osais supposer qu'une fille si chère Eut quelques secrets pour ta mère. Du plus faible penchant, du goût le plus léger, Tu m'aurais sur-le-champ fait un aveu sincère.
Adélaïde
Oh !!!
Madame Wanderk
Les détours sont faits pour les coeurs corrompus Que la honte retient, que le grand jour offense. Mais lorsqu'au sein de l'innocence, On chérit à la fois sa mère et les vertus, On dit hardiment ce qu'on pense.
Mirval
Que le reproche est dur, quand il est mérité.
Adélaïde
J'allais dire la vérité, Mais quand on est coupable on n'a plus de courage.
Madame Wanderk
Va, mon coeur du lien est si sûr, Qu'en arrangeant ce mariage...
Adélaïde
Ce coeur...
Madame Wanderk
Est franc, sensible et pur. Le soupçonner est un outrage.
Scène Dernière
Fridric, Adélaïde, Madame Wanderk, Un Notaire, Lisbeth, Mirval
Fridric
Votre notaire.
Adélaïde
Ô ciel !
Au Notaire qui entre.
Madame Wanderk
Mets cette table ici. Je vous attendais.
Un Notaire
Me voici.
Madame Wanderk
Notre affaire est-elle finie ?
Un Notaire
J'ai stipulé le tout au gré de voire envie : Je ne veux pas être vanté. Mais je puis assurer avec véracité Que dans tous les contrats que j'ai fait en ma vie, Jamais ma perspicacité, N'a saisi les objets...
Madame Wanderk
Finissons, je vous prie.
Un Notaire
Un moment s'il vous plaît : ne m'avez-vous pas dit Qu'il fallait expliquer clairement...
Madame Wanderk
Au contraire, Je vous ai prié de vous taire.
Un Notaire
Non pas, dans le contrat cela n'est point écrit.
Madame Wanderk
Ô quelle tête !
Un Notaire
En fait d'affaire, On prend le parti le plus sûr ; Donc, j'ai joint au nom du futur...
Madame Wanderk
Hé, taisez-vous.
Un Notaire
... Le titre de la terre Qui vient de vous coûter deux cents mille florins.
Madame Wanderk
Eh ! Paix donc !
Un Notaire
D'après vos desseins, J'ai rédigé l'article, et je vais vous le lire.
Madame Wanderk
Mais vous extravaguez, je crois !
Un Notaire
Si quelqu'un extravague ici, ce n'est pas moi.
Elle le mène au coin du théâtre, le notaire lui indique l'article qu'elle lit bas, en jetant ses yeux de temps en temps sur les jeunes gens, et paraissant toujours écouter ce qu'ils disent.
Madame Wanderk
Écoutez moi.
Lisbeth
Toujours se cacher ! Quel martyre!
Adélaïde
Je vous aime... ce soir je puis encore le dire ; Mais si l'on engage ma main, Je ne le pourrai plus demain. Profitons du moment... J'ai tort avec ma mère ! Tout ce qu'elle m'a dit me l'a trop fait sentir ! Prévenons sa juste colère ; Tâchons, par un aveu sincère De la toucher, de l'attendrir.
Mirval
Et si malgré nos pleurs elle reste inflexible, Promettons tous deux de remplir Un devoir sacré ! Mais pénible.
Adélaïde
Quel sera le mien ?
Mirval
D'obéir.
Adélaïde
Le vôtre, Mirval ?
Mirval
De vous fuir.
Madame Wanderk
Ajoutez-y cela.
Un Notaire
Cela ?... Quoi, je vous prie ?
Madame Wanderk
Asseyez-vous.
Position de la scène.
Le Notaire à la table, Lisbeth, derrière se chaise, cherchant à lire par dessus son épaule, Fridric, dans le fond ; Madame Wanderk, au milieu de la scène. Adélaïde, ensuite, Mirval, au coin du théâtre à gauche.
Un Notaire
Que diable signifie ?...
Adélaïde en la prenant par la main.
Madame Wanderk
Enfin, voici l'instant le plus doux pour mon coeur. Je vais partager mon bonheur, Et celle tâche m'est bien chère. Viens : en attendant ton époux, Signes toujours.
Adélaïde
Je tombe à vos genoux. Pardon ! pardon !
Madame Wanderk
Mon Dieu ! Qu'as-tu pu faire Qui te fasse à ce point redouter ma colère ?
Adélaïde
Et ce n'est pas votre courroux Que je crains.
Madame Wanderk
Et quoi donc ?
Adélaïde
C'est d'affliger ma mère.
Madame Wanderk
Toi, m'affliger, mon enfant ? Toi !
Adélaïde
Oui, moi-même... Cet homme à qui l'on me marie... N'obtiendra que ma main.
Madame Wanderk
Pourquoi ? Expliques-toi donc, je t'en prie.
Adélaïde
C'est que mon coeur n'est plus à moi.
Madame Wanderk
Qu'ai-je entendu ? Ma fille ! À peine je le crois. Quoi ? Dans le coeur d'Adélaïde Un secret a pu m'échapper?
Adélaïde
Ah ! Moins coupable que timide, Je me taisais sans vouloir vous tromper.
Elle va se jeter dans les bras de Mirval.
Montrant Mirval à Adélaïde.
Madame Wanderk
À cette méfiance aurais-je pu m'attendre ! Me cacher ton penchant, n'est-ce pas me trahir? Tu voulais donc priver la mère la plus tendre Du droit le plus sacré, celui de te servir ; Celui de te guider et de te rendre heureuse ? Pour un coeur maternel, épreuve douloureuse ! Venez, mon cher Mirval, venez me secourir ; Contre un coup si cruel venez me soutenir. L'exemple de cette âme et franche et généreuse, Suffit pour te faire rougir. Son amitié sincère et tendre N'éprouvera jamais ni remords ni regrets. Si son coeur avait des secrets Ce serait dans mon sein qu'il viendrait les répandre.
Mirval
Ah ! De grâce, arrêtez : vous déchirez mon coeur. Loin d'avoir mérité cet éloge flatteur, Je suis mille fois plus coupable...
Madame Wanderk
Qui, vous Mirval ?
Mirval
Je vais vous faire horreur. J'ai mérité les noms d'ingrat, de suborneur. J'adore Adélaïde.
Madame Wanderk
Ô crime épouvantable ! Ce dernier trait m'étourdit et m'accable.
Mirval
Je dois être un monstre à vos yeux.
Madame Wanderk
Quand les attentions, les soins officieux De ma conduite étaient les guides, Loin de me payer de retour Je n'ai trouvé, pour prix de tant d'amour, Que des coeurs ingrats et perfides.
Mirval
Madame...
Adélaïde
Ayez pitié.
Madame Wanderk
Laissez moi, laissez moi.
Il quitte sa table et s'approche de Madame Wanderk.
À Madame Wanderk qui paraît accablée.
Un Notaire
Mais le contrat qu'elle-même a fait faire Ne cadre point du tout avec cette colère. Je vais savoir la vérité. Madame, expliquez moi.
Tout le monde paraît étonné : Fridric fait un bond de frayeur : le Notaire remporte son contrat et retourne à sa table.
Madame Wanderk
Silence !
Madame Wanderk
Soumettez-vous ma fille à mon obéissance, Rien ne peut plus changer ma volonté ; Mais n'accusez de ma sévérité Que votre peu de confiance.
Adélaïde
Ah ! Différez du moins, et que voire bonté...
En lui présentant la plume.
Madame Wanderk
Hé bien... je ne veux pas te faire violence : Tu peux choisir en liberté. Entre ces deux partis celui qui peut le plaire. Sans connaître l'époux que je t'ai destiné, Qu'à l'instant de ta main ce contrat soit signé, Ou renonce à jamais à l'amour de ta mère.
Adélaïde
Mon choix n'est pas douteux... Le plus affreux malheur Est la perte de votre coeur.
Madame Wanderk
Ô chère enfant !
Elle signe et s'appuie sur Lisbeth. Mirval, inquiet, s'avance. Madame Wanderk les prend tous deux par la main.
Adélaïde
Mirval, que votre âme attendrie, Imite un généreux effort : Qui me donna le jour veut m'arracher la vie, Je signe l'arrêt de ma mort.
Elle la met dans les bras de Mirval.
Madame Wanderk
Votre manque de confiance, Avait trop justement excité mon courroux. Apprenez tous les deux jusqu'où va ma vengeance. Adélaïde... embrasse ton époux.
Adélaïde
Ô ma bonne maman !
Mirval
Je tombe à vos genoux.
Lisbeth
Ah ! Je vous reconnais !
Un Notaire
Je commence à comprendre.
Fridric va pour valser, Lisbeth l'arrête tout court.
Fridric
C'est à présent qu'on valsera.
Adélaïde
Ma mère !
Mirval
À ce bonheur aurais-je dû m'attendre ?
Madame Wanderk
Levez-vous mes enfants, et venez dans mes bras. J'ai peut-être un peu trop prolongé ma vengeance ; Mais c'est en vous faisant rougir, Que j'ai voulu tous les deux vous guérir De votre injuste méfiance. « Jeunes gens sans expérience, Fuyez la ruse et les détours ; Ne cachez rien aux auteurs de vos jours, Et comptez sur leur indulgence. Évitez les pièges trompeurs Où vous entraîne l'imposture. On marche au vice par l'erreur. Si vous voulez toujours suivre l'honneur, N'offensez jamais la nature. »