Comédie · 1798

La vengeance

de Joseph Patrat

Représentation
≈ 40 min
Distribution
3 femmes, 2 hommes
Répliques
442
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Wanderk F 114 ≈ 14 min 8
Adélaïde F 113 ≈ 8 min 8
Mirval N 86 ≈ 7 min 11
Lisbeth F 62 ≈ 6 min 7
Fridric H 55 ≈ 5 min 7
Un Notaire H 12 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Madame Wanderk absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Adélaïde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mirval absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisbeth absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fridric absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Notaire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Lisbeth, Fridric

Lisbeth est occupée à garnir les bougies que Fridric place dans les girandoles qui sont sur le table.

Lisbeth

Allons, allons ; le temps s'avance.

Fridric

Je ne m'amuse pas ; et vous pouvez le voir.

Lisbeth

Quel tracas nous auront ce soir !

Fridric

Mais aussi, nous ferons bombance.

Lisbeth

C'est la ton seul plaisir.

Fridric

Dam ! Chacun a son goût.

Lisbeth

Pourquoi faire cette dépense ? À quelle occasion ?

Fridric

Je n'en sais rien du tout.

Lisbeth

Mais par quelle raison éloigner tout-à-coup Et sa fille et ton secrétaire ?

Fridric

Mamsel' Lisbeth ? Je crois que son notaire Est mieux instruit que nous.

Lisbeth

Sur quoi le penses-tu ?

Fridric

Depuis une heure au moins, il est seul avec elle.

Lisbeth

Et tu conclus de là ?

Fridric

Pardi ! Qu'il est venu Pour marier Mademoiselle.

Lisbeth

Extravagant !

Fridric

Celui qui gagerait Qu'on donne ce festin pour la noce....

Lisbeth

Perdrait.

Fridric

Hé ! Pourquoi donc inviter sa famille?

Lisbeth

Hé ! Pourquoi donc faire partir sa fille ? Hein ?

Fridric

Pour la faire revenir. Avec son futur.

Lisbeth

Qu'il est bête !

Fridric

Vous m'en direz deux mots ce soir après la fête.

Lisbeth

Et quel est ce futur ?

Fridric

Dam ! Je ne la sais pas. Mais, qu'importe ? En Hollande on n'y regarde guerre, Et la qualité qu'on préfère Dans un mari, c'est beaucoup de ducas.

Lisbeth

Ah ! Tu ne connais pas Madame ! C'est bien le meilleur coeur ! C'est bien la plus belle âme ! Elle sait réunir la gaieté des Français À la candeur des Hollandais. Bonne amie, excellente mère ; À son coeur sa fille est trop chère Pour la sacrifier à de vils intérêts. Et comme la petite est naïve et sincère, Si quelqu'un avait su lui plaire, Certainement je le saurais. Et je n'ai jamais vu...

Fridric

Vous ne voyez donc guère.

Lisbeth

Hem ? Qu'entends-tu par là ?

Fridric

Qu'à ce pauvre Mirval. Ce mariage là va faire bien du mal.

Lisbeth

Ah ! Vraiment l'idée est nouvelle ! Un Secrétaire !

Fridric

C'est égal !

Lisbeth

Il est instituteur de notre Demoiselle ; Et tu fais tort à ce jeune Français ; Il pense avec délicatesse; Il est honnête, et modeste a l'excès. Dans ses leçons, il donne à ma maîtresse Les préceptes de la sagesse, Et ne s'en écarte jamais.

Fridric

J'ai de bons yeux.

Lisbeth

Vas, tu t'abuses.

Fridric

En fait d'amour, les filles ont des ruses !

Lisbeth

Mais, tu sais qu'aux leçons j'assistais tous les jours. Les moments s'écoulaient...

Fridric

Et leur semblaient trop courts.

Lisbeth

Mirval est fort exact.

Fridric

Jamais elle ne tarde.

Lisbeth

Elle lui parle peu.

Fridric

Mais elle le regarde.

Lisbeth

Ils ne se cherchent point.

Fridric

Ils se trouvent toujours.

Lisbeth

Adélaïde, simple et sans expérience, Ne m'a jamais caché ce qu'elle pense. Gouvernante de la maison J'ai su l'élever sur ce ton : Et je ne pense pas qu'elle change de note. Mon cher Fridric, regarde-moi ; Et lu verras si j'ai l'air d'une sotte.

Fridric

Lorsque l'on voit un couple adolescent Se sourire en sa regardant, On dit... C'est un enfantillage ; Mais lorsqu'en rencontrant leurs yeux, Ils sont tout-a-coup si honteux Qu'un grand feu leur monte au visage. Alors, bien fermement je crois Qu'ils ont tous deux l'autour en tête. Mamsel Lisbeth, regardez-moi, Et vous verrez si j'ai l'air d'une bête.

Lisbeth

En tout cas, cet amour serait bien malheureux.

Fridric

Bon ! En les mariant tout deux, Cela s'arrangerait.

Lisbeth

Ô la belle chimère !

Fridric

Et pourquoi donc ?

Lisbeth

Je sais que ce jeune étranger A sauvé du plus grand danger Ma jeune maîtresse et sa mère. Mais il en est, je crois, assez récompensé.

Fridric

On peut récompenser de plus d'une manière.

Lisbeth

Celle-ci serait singulière : Nourri, logé, vêtu, prévenu, caressé ; Il a, de la maison, la confiance entière. Mais, si Madame a pu s'apercevoir Qu'il en conte à ton écolière, Nous pouvons nous attendre à ne plus le revoir.

Fridric

Ce serait bien fâcheux !

Lisbeth

Oui, tout le monde l'aime ; C'est le meilleur garçon.

Fridric

Hé ! Le voici lui-même.

Scène 2

Lisbeth, Mirval, Fridric

Lisbeth

Comment, c'est vous mon cher Mirval ?

Mirval

Bonsoir, mes bons amis.

Fridric

Bon, vous serez du bal.

À Fridric.

Lisbeth

De vous revoir, je suis vraiment ravie. Fridric , vas prendre les paquets.

Fridric

Depuis votre départ, tenez, je parierais Que Mademoiselle t'ennuie !...

Lisbeth

Faites ce qu'on vous dit.

Fridric

J'y vais.

Scène 3

Mirval, Lisbeth

Mirval

Lisbeth, pourquoi ces apprêts ?

Lisbeth

Ne m'interrogez point là-dessus, je vous prie.

Mirval

D'où vient ?

Lisbeth

Soit par caprice ou par bizarrerie, Ma maîtresse, de ses projets, Ne m'a pas dit un mot.

Mirval

Quelle plaisanterie !

Lisbeth

Je ne plaisante pas du tout : depuis longtemps, Rendant justice à ma prudence, Elle me faisait confidence Des secrets les plus important. Hé bien, dans cette circonstance, Soit Caprice, soit méfiance, Sans prendre mon avis elle a tout ordonné. Et vous serez plus étonné Quand vous saurez que sa fille chérie Ne sait pas un mot de ceci.

Mirval

Mais, comment se peut-il ?

Lisbeth

Comment ? Elle est partie Peu de jours après vous.

Mirval

Elle n'est point ici ?

Lisbeth

Non : c'est une cachotterie !...

Mirval

Sa mère m'avait fait partir Pour terminer d'importantes affaires, Sans m'avoir fait passer les papiers nécessaires. Elle m'écrit de revenir, Et son ordre est précis.

Elle lit.

Lisbeth

Voulez-vous bien permettre ? « Mirval, au reçu de ma lettre, Vous partirez sans perdre un seul instant ; ............................... Abandonnez toute autre affaire. Je suis, etc. » ; et toujours du mystère ; Sur mon honneur, c'est révoltant.

Mirval

Vous connaissez votre maîtresse; Elle a trop de bon sens ; elle a trop de sagesse Pour n'avoir pas un motif important.

Elle cherche à lire dans ses yeux.

Lisbeth

On croit qu'en rassemblant aujourd'hui sa famille, Elle a dessein...

Mirval

De quoi ?

À part.

Lisbeth

De marier sa fille. Il a pâli : son amour est réel.

Haut.

Mirval

Cachons mon déplaisir mortel. Puis-je entrer ?

Lisbeth

Non, elle est chez elle. Mais ton Notaire est avec elle.

À part.

Haut.

Mirval

Ciel ! Je ne puis donc lui parler ?

À part.

Elle sort.

Lisbeth

Je ne sais pas si la chose est possible, Car elle a défendu qu'on aille la troubler ; Mais peut-être pour vous elle sera visible. J'y vais. Pauvre garçon !

Scène 4

Mirval

Après un silence.

Mirval

Je me flattais en vain. Tout espoir est perdu : mon malheur est certain. Cette tendre amitié que me montrait sa mère, N'était donc qu'un appât trompeur, Qui devait rendre ma douleur Et plus cuisante et plus amère ? Mirval ? Elle n'est point cause de ton erreur, Et cette femme respectable A des droits sacrés sur ton coeur : En le donnant sa confiance entière, Elle a compté sur ta candeur. Respecte Adélaïde. Elle est ton écolière : Ne te prépare point la honte et les regrets, Supporte le malheur avec une âme fière, Et ne le mérite jamais. Par bonheur, je n'ai point encore Fait éclater mes sentiment secrets ; Adélaïde les ignore : J'ai vu naître, former, embellir ses attraits : Dans ses yeux sans expérience J'ai cru quelques fois entrevoir Ce premier sentiment si cher à l'innocence, Et que le coeur éprouve avant de le prévoir ; Mats sacrifiant tout à ta reconnaissance, Il faut étouffer l'espérance Et n'écouter que le devoir. Sauvons-là d'elle-même, et partons dès ce soir. Je veux surmonter ma tendresse, Dussai-je en périr de douleur. J'aime mieux mourir sans bassesse Que de végéter sans honneur.

Scène 5

Lisbeth, Mirval, Fridric

Lisbeth

Attendez, elle est en affaire, Mais elle vont fera venir Dès qu'elle aura renvoyé son Notaire.

Mirval

Aurez-vous la bonté de me faire avertir ? Je vais monter chez moi.

Fridric

J'irai : soyez tranquille.

Il sort.

Mirval

Allons tout préparer et quittons cette ville.

Scène 6

Lisbeth, Fridric

Lisbeth

Tu disais vrai, Fridric ; il a beau s'efforcer, Il ne peut cacher sa tristesse.

Fridric

Dam, quand on est prêt à danser À la noce de ta maîtresse, Ce n'est pas régalant.

Lisbeth

Sa douleur m'intéresse. Je veux avec Madame avoir un entretien. Je l'attends de pied ferme.

Fridric

Hé bien ?

Lisbeth

Je la retournerai de toutes les manières : J'emploierai tour-à-tour reproches et prières : Enfin, je m'y prendrai si bien Pour savoir son secret...

Fridric

Que vous ne sauriez rien.

Lisbeth

Pourquoi donc, s'il vous plaît ?

Fridric

Vous sériez en colère Si je vous disais le pourquoi.

Lisbeth

Point du tout.

Fridric

Jurez-en.

Lisbeth

Ma foi.

Hésitant.

Fridric

Pour causer avec son notaire, Madame était dans son boudoir. J'étais contre la porte ; ils ne pouvaient me voir, Et je les regardais, comme je vous regarde ; Madame a dit...

Lisbeth

Quoi donc ? Ne fais pas le discret.

Fridric

Qu'elle vous confierait volontiers ton secret, Si vous n'étiez pas si bavarde.

Lisbeth

Impertinent.

Fridric

Ah ! C'est bien fait. Je ne devais pas vous instruire. Ce soufflet est bien mérité. Je savais que la vérité N'était pas toujours bonne à dire.

Scène 7

Madame Wanderk, Fridric

donnant des papiers

Madame Wanderk

Mon notaire oubliait ces papiers importants. Cours après lui, Fridric, et passe en même temps Chez mon bijoutier.

Fridric

Pour quoi faire ?

Madame Wanderk

Donnes-lui ce billet... Dis-lui que je l'attends, Et reviens au plutôt.

Fridric

Je ne tarderai guère, Mais je vais avertir, avant de m'en aller, Mirval, qui voudrait vous parler.

Madame Wanderk

Lisbeth ira.

Il sort.

Fridric

C'est bon.

Scène 8

Lisbeth, Madame Wanderk

Lisbeth

En conscience ; Sans manquer à la bienséance, Et sans oublier mon devoir ; En ce moment je crois pouvoir Me plaindre amèrement de votre méfiance.

Madame Wanderk

En quoi donc ?

Lisbeth

Vous donnez une fête ce soir : M'en cacher la raison c'est me faire une offense ; Mon zèle a quelques droits et votre confiance. Il est bien dur pour moi...

Madame Wanderk

Tu voudrais donc savoir Le motif de ce bal ?

Lisbeth

J'en meurs d'impatience.

Madame Wanderk

Il fallait donc m'en avertir.

Lisbeth

C'est que je craignais...

Madame Wanderk

Quelle enfance !

Lisbeth

Vous aurez donc la complaisance...

Madame Wanderk

En satisfaisant ton désir, Puis-je compter ?...

Lisbeth

Sur un profond silence.

Madame Wanderk

Si je donne une fête avec magnificence...... C'est que tel est mon bon plaisir.

Lisbeth

Comment.

Madame Wanderk

Ne vas pas me trahir : Te voilà dans ma confidence.

Lisbeth

La confidence est belle, et...

Madame Wanderk

Va vite avertir Mirval que je l'attends.

Lisbeth

Discrète autant qu'habile.

Madame Wanderk

Sur la discrétion, va, je suis bien tranquille.

Lisbeth

En vérité, Madame.

Madame Wanderk

Allez chercher Mirval.

Lisbeth

Oh ! Gardez vos secrets, cela m'est bien égal.

Scène 9

Madame Wanderk

Madame Wanderk

Elle s'en va bien en colère. Mon silence lui cause un violent chagrin. Mais lui confier mon dessein C'est le dire à toute la terre Et j'ai besoin du plus profond mystère Pour réussir dans mon projet. Mirval ose manquer à la reconnaissance ; Il adore ma fille ; elle l'aime en secret ; J'ai surpris leur intelligence ; De leur amour j'ai suivi les progrès ; Dans l'âge heureux de l'innocence Un premier sentiment ne se masque jamais : L'une trompe sa mère, et l'autre son amie ! Cette double réserve a droit de m'affliger. Elle a porté le trouble en mon âme attendrie. Voici l'instant de m'en venger. Pour les punir tous deux de n'être pas sincère, J'espère leur donner ce soir avec succès Une leçon forte et sévère, Mais sans la porter a l'excès, Je veux me venger... mais en mère.

Scène 10

Mirval, Madame Wanderk

Mirval

Je me rends à votre ordre.

Madame Wanderk

Ah ! Vous voilà Mirval ? Tant mieux ; vous m'êtes nécessaire Pour faire les honneurs du bal.

Mirval

Comment ! Vous donnez une fête ?

Madame Wanderk

Oui, mon bon ami.

Mirval

Quand ?

Madame Wanderk

Ce soir : J'ai su tout régler ; tout prévoir; Vous verrez si j'ai de la tête. À se bien divertir ici chacun s'apprête : J'en donnerai l'exemple ; et vous allez me voir D'une gaieté ! D'une folie ! Je ne veux pas sitôt renoncer au plaisir : Plus on voit approcher le terme de la vie, Et plus on doit se hâter d'en jouir. Avec l'ennui j'ai fait divorce : Je deviendrais laide demain, Sans en avoir le plus léger chagrin. Hé ! Que me fait à moi l'écorce, Tant que le fond sera bien sain. Le temps pourra m'ôter ma force, Courber mon corps ; rider mes traita, Mais mou humeur ne changera jamais. Les petits jeux sont pour l'enfance ; Dans l'âge mûr il faut de la raison ; Mais la gaieté naïve et pure Est un présent de la nature Qui convient à chaque saison.

Mirval

Cet aimable enjouement qui vous caractérise...

Madame Wanderk

Est le garant de ma franchise, Jusqu'au fond de mon coeur il est aisé de voir.

Mirval

Mais pourquoi donnez-vous cette fête ce soir ? À quelle occasion ?

Madame Wanderk

Doucement, je vous prie, Mirval ? C'est mon secret que vous voulez savoir.

Mirval

Je n'ai pas prétendu.

Madame Wanderk

Gardons chacun les nôtres. Vous ne m'avez jamais communiqué les vôtres.

Mirval

Ah ! Madame ! Croyez...

Madame Wanderk

Je ne vous blâme en rien. Chacun peut à son gré disposer de son bien, Sans que personne s'en offense : Je ne prétend point arracher Le secret qu'on veut me cacher. Mais celui qui croit par prudence Devoir me déguiser les siens, Ne doit jamais prétendre à connaître les miens : Méfiance pour méfiance.

Mirval

En me comblant de vos bienfaits, M'avez-vous, une fois, demandé mes secrets ?

Madame Wanderk

On peut avec reconnaissance Recevoir une confidence ; Mais on te l'exige jamais.

Mirval

Sans vouloir vous tromper j'ai gardé le silence. Mon père, intéressé dans un commerce immense, Vit tout-à-coup change son sort. Un revers accablant engloutit sa fortune : La vie alors lui devint importune ; Il oublia son fils, et se donna la mort. Resté sans appui sur la terre ; Redoutant le mépris qui s'attache au malheur, Je vins ici cacher ma honte et ma misère. Vous avez de mon sort, adouci la rigueur ; Et je dois tout à votre bienfaisance.

En riant.

Madame Wanderk

Dites plutôt, mon cher, et ma reconnaissance. Mais je savais déjà cela.

Mirval

Vous le saviez ?

Madame Wanderk

Sans doute, et vous voyez par là À quoi peut servir le mystère. Avec ses vrais amis il faut être sincère.

Mirval

Vous savez mes secret...

Madame Wanderk

Bien vrai ?

Mirval

Je n'en ai plus...

Madame Wanderk

Cherchez là

Mirval

Madame, ils vous sont tous connus.

Madame Wanderk

Tous, c'est un peu fort.

Mirval

Je vous jure...

Madame Wanderk

Ne jurez pas.

Mirval

Mais...

Madame Wanderk

Gardez-vous-en bien. Je plains la méfiance et je hais l'imposture. À qui veut m'offenser, je pardonne une injure ; À qui veut me tromper, je ne pardonne rien.

À Madame Wanderk.

Mirval

De ce qu'elle me dit que faut-il que j'augure ? La crainte quelquefois...

Madame Wanderk

On peut se méfier, De celui que la crainte arrête : Tout sentiment a cessé d'être honnête Dès qu'on rougit de l'avouer.

À Madame Wanderk.

Mirval

Ah ! Mon coeur s'ouvre à l'espérance. Souvent la crainte d'offenser...

Madame Wanderk

Jamais la franchise n'offense : Mais la réservé peut blesser ; Entre de vrais amis la sotte défiance Est ridicule et fait pitié : L'attachement sans confiance N'est que l'ombre de l'amitié.

Scène 11

Adélaïde, Madame Wanderk, Mirval

Elle voit sa mère, et court se jeter dans ses bras.

Elle se trouve au milieu et tourne le dos à Mirval.

Adélaïde

Ô comme c'est joli ! Maman que je t'embrasse.

Madame Wanderk

Viens, mon enfant.

Adélaïde

J'étais bien lasse De ton absence... Mais pourquoi Me laisser huit jours loin de toi ?

Madame Wanderk

Tu le sauras dans peu.

Adélaïde

Qu'est-ce donc qui se passe ? Pourquoi l'appartement est-il orné partout ?

Madame Wanderk

Trouves-tu cela de ton goût ?

Adélaïde

C'est charmant ; mais pourquoi ces apprêts ?

Madame Wanderk

Patience, Tu seras instruite ce soir.

Adélaïde

Ce soir ? Oh ! C'est trop long ! Je voudrais tout savoir À l'instant même.

Madame Wanderk

Ah ! Quelle pétulance ! Plutôt, plus tard ; c'est bien égal.

Adélaïde

Ah ?

Madame Wanderk

Comment ? Qu'as-tu donc ?

Pendant cette scène, Adélaïde se tourne du côté de Mirval, et sa mère la retourne vis-à-vis d'elle.

Adélaïde

Mirval. Je ne vous voyais pas.

Madame Wanderk

Si pour te satisfaire Il faut absolument t'apprendre ce mystère, Je vais te contenter.

Adélaïde

C'est mal. D'abandonner votre écolière.

Mirval

J'étais...

Madame Wanderk

Tu vas savoir des détails importants Que, malgré moi, j'ai dû te taire.

Adélaïde

J'ai perdu mes leçons...

Mirval

Pendant dix jours.

Adélaïde

Le temps M'a paru bien plus long.

Madame Wanderk

J'espère Que tu m'écouteras.

Adélaïde

C'est que je m'ennuyais ! Mais où donc étiez-vous ?

Mirval

J'étais à votre terre.

Adélaïde

Pardi, c'était bien nécessaire. Il fallait venir où j'étais.

Mirval

J'obéissais à votre mère.

Adélaïde

Et moi je n'ai pu travailler Pendant ces dix grands jours !

Madame Wanderk

Elle mourait d'envie De savoir mon secret.... Hé bien ? Elle l'oublie : Quand il s'agit de babiller, Quelle tête folle et légère !

Adélaïde

Quand mon maître est absent, je ne puis plus rien faire.

Madame Wanderk

Hé bien, le voilà de retour.

Adélaïde

Depuis que j'ai pris l'habitude De prendre leçon chaque jour ; Vous n'imaginez pas combien j'aime... l'étude.

Madame Wanderk

Mais mon enfant, ce que lu sait déjà, Quelques leçons de moins ne peuvent le détruire.

Adélaïde

Oh ! C'est égal : j'aime à m'instruire.

À Mirval.

Madame Wanderk

Hé ! Laisse faire, il t'instruira. Dans votre chambre allez m'attendre. Mon cher Mirval, je veux publiquement Vous donner aujourd'hui la marque la plus tendre De mon sincère attachement. Allez.

Mirval

À peine je respire.

À Mirval.

Mirval s'éloigne lentement en regardant attentivement Adélaïde et sa mère ; Madame Wanderk les observe.

Madame Wanderk

Toi, j'ai quelque chose à te dire Qui t'intéresse vivement. Allez, mon franc ami.

Adélaïde

Qu'a-t-elle donc à rire ?

Madame Wanderk

Leur embarras m'amuse infiniment.

Scène 12

Madame Wanderk, Adélaïde

Madame Wanderk

Pourras-tu m'écouter à présent ?

Adélaïde

Oui, ma mère.

Madame Wanderk

Sais-tu ma fille à quel point tu m'es chère ?

Adélaïde

Maman ? Mets la main sur mon coeur, Il te répondra.

Madame Wanderk

Ton bonheur Tient trop au mien pour que je le diffère ; C'est mon plus doux plaisir, c'est ma plus grande affaire ; Et lui seul peut combler mes voeux.

Adélaïde

Ô ma bonne maman !

Madame Wanderk

J'ai mandé mou notaire, Et j'attends nos parents, nos amis.

Adélaïde

Pourquoi faire ?

Madame Wanderk

Pour t'assurer le sort le plus heureux.

Adélaïde

Tout cela n'est pas nécessaire : Pour être heureux avec ma mère, Je n'ai jamais eu besoin d'eux.

Madame Wanderk

Tu vas changer d'état.

Adélaïde

Comment ?

Madame Wanderk

Je te marie.

À part.

Adélaïde

Ne badine pas, je t'en prie, Le coeur me bât terriblement.

Madame Wanderk

Et j'ai voulu, ma bonne amie, Te surprendre agréablement.

Adélaïde

Ah ! Si c'était ce que je pense !

Madame Wanderk

Depuis longtemps avec prudence J'étudiais les goûts afin de les saisir...

Adélaïde

Elle a lu dans mon coeur.

Madame Wanderk

Ma tendre complaisance N'a consulté dans cette circonstance Que ce qui peut contenter ton désir.

Adélaïde

Ô combien je dois vous chérir !

Adélaïde, qui écoutait avec joie, change de visage tout-à-coup. Madame Wanderk qui saisit tout ses mouvements, continue gaiement.

Madame Wanderk

J'ai sondé les replis de ton âme ingénue : Quand je me suis bien convaincue Que ton coeur était libre... ... Et que tu n'aimais rien. Que la parure et la magnificence...

Adélaïde

Moi, ma mère ?

Madame Wanderk

Tu vois que je te connaît bien.

Adélaïde

Mais...

Madame Wanderk

Il fallait en conséquence Te ménager ure riche alliance, Et c'est à quoi je viens de travailler.

Adélaïde

Vous avez, dites-vous ?...

Madame Wanderk

Hé ! Oui, tu vas briller ! Tu vas nager dans l'opulence ! De la félicité mon coeur jouit d'avance.

Adélaïde

Écoutez-moi.

Madame Wanderk

C'en est assez.

Adélaïde

À vos pieds...

Madame Wanderk

Lève toi, ma fille, Quand sur ton front le plaisir brille, Mes soins sont trop récompensés.

Adélaïde

Quoi ?...

Madame Wanderk

Dans tes yeux ton coeur se déploie.

Adélaïde

Mais, regardez-les donc.

Madame Wanderk

Que ces larmes de joie Me payent bien...

Adélaïde

Écoutez.

Madame Wanderk

Non : Ma chère enfant, je te dispense ; De ces remerciements qui sont hors de saison.

Adélaïde

Si vous vouliez m'entendre !

Madame Wanderk

Eh ! Mais je sais d'avance Ce que tu me dirais.

Adélaïde

Mon coeur...

Adélaïde reste absorbée : Madame Wanderk prête à rentrer, jette un coup d'oeil, et à toutes les peines du monde à s'empêcher de rire.

Madame Wanderk

C'est bon ! C'est bon.

Scène 13

Adélaïde

Après une courte réflexion.

Revenant promptement à elle.

Adélaïde

Ô quel charmant espoir elle vint de détruire ! Me voilà maintenant dans un bel embarras ! Mais comment ne sait-elle pas Que Mirval a mon coeur ? Tout a dû l'en instruire. Car c'est aussi clair que le jour. Il ne m'a point encor parlé de son amour, Mais nos yeux devant elle en avaient le langage, Et quand elle voyait notre tendre embarras. Un doux sourire animait son visage. On ne doit pas rire à son âge De ce que l'on n'approuve pas. Elle nous a trompé tout les deux... comment faire ? Si je lui disait fermement : « Je ne veux que Mirval pour époux, pour amant : Je l'aime : et vous aurez beau faire.... » Qui, moi ? Résister à ma mère ! Moi l'affliger un seul moment ! Eh ! Pourrai-je éprouver un plus cruel tourment Que le malheur de lui déplaire ? Non : non... Si je parlais de Mirval ;... le voici.

Scène 14

Adélaïde, Mirval

Adélaïde

Oh ! Comme il est rêveur !

Mirval

Elle est encore ici ? Je ne puis l'éviter.

Adélaïde

Que n'ai-je assez d'adresse Pour le faire expliquer !

Mirval

Cachons-lui ma faiblesse ; Et prenons garde de nous trahir.

Après un petit silence.

Adélaïde

Je ne pourrai jamais lui parler sans rougir. Pourquoi restez-vous là Mirval ?

Mirval

Mademoiselle, Je cherche voire mère.

Adélaïde

Elle ra revenir. Vous savez qu'à vous voir elle a bien du plaisir. Restez.

Mirval

Sa bonté naturelle...

Adélaïde

Et vous savez aussi que je pense comme elle.

Mirval

Croyez que mon respect...

Adélaïde

Je n'oublierai jamais Que c'est à vous que je dois mes progrès.

Mirval

De mes soins assidus ils sont la récompense.

Adélaïde

Ils vous donnent des droits à ma reconnaissance, Ainsi qu'à ma tendre amitié.

Mirval

Ô ciel !

Adélaïde

Pour vous prouver toute ma confiance, Je veux vous faire confidence De mes chagrins... vous en aurez pitié.

Mirval

Daignez m'écouter je vous prie. Votre coeur pur et sans détour Ne veut pas offenser une mère chérie ? Me révéler ce qui vous contrarie, C'est un vol fait à son amour.

Adélaïde

Ah ! Vous savez combien son amitié m'est chère ! Elle tient à mon être ; elle m'est nécessaire : Et malgré des rapports si doux, Je ne sais pas trop entre nous En quoi notre amitié diffère ; Mais celle que j'ai pour ma mère N'est pas celle que j'ai pour vous.

Mirval

Et je ne puis parler ! Ô contrainte cruelle !

Scène 15

Fridric, Adélaïde, Mirval

Fridric

Vivat, vivat ! Grande nouvelle !

Adélaïde

Qu'est-ce que c'est ?

Fridric

Je l'ai dit ce matin, « Il faut que le fait soit certain, Puisque l'on donne une veillée ». J'ai de l'esprit comme un lutin ! Vous allez être émerveillée !

Adélaïde

Et de quoi donc ?

Il saute comme s'il dansait une valse.

Fridric

Quand vous verrez cela ! Ceci par ci, cela par là ! Il faudra que chacun admire ; Et puis ensemble on s'écriera... « La bonne maman que voilà ! » Et puis au bal comme on va rire ! Et walz, et walz : et houp ça ça.

Mirval

Du sujet de ta joie il faudrait nous instruire.

Adélaïde

Mais sans doute.

Il les mène au-devant du théâtre et leur dit en confidence.

Fridric

Je le veux bien. Votre mère m'a dit, mais sans m'expliquer rien, Vas porter promptement ces papiers, cette lettre.

Adélaïde

À qui ?

Fridric

Voulez-vous bien permettre ? Je vous expliquerai le fait de bout en bout. J'ai porté les papiers... ensuite Chez l'autre j'ai couru bien vite : Mais quand je me suis trouvé là, Ah ! Bon dieu !

Adélaïde

Quoi donc ?

Fridric

De ma vie. Je n'ai rien vu comme cela ! Et vous en serez éblouie : Oh ! Vous pouvez vous en fier à moi : C'est superbe !

Adélaïde

Superbe ! Quoi ?

Fridric

Un petit moment, je vous prie. Il m'a tout étalé pour me faire tout voir.

Adélaïde

Quoi donc ?

Fridric

Vous voulez le savoir ?

Adélaïde

Eh ! Sûrement ; j'en meurs d'envie.

Fridric

Pendant que j'admirais cela Il a relu la lettre.

Mirval

Eh ! bien ?

Fridric

Je vous annonce...

Adélaïde

Après ?

Il sort en dansant.

Fridric

Que je m'en vais en porter la réponse : Hé wals, hé wals, hé houp ça, ça !

Scène 16

Adélaïde, Mirval

Adélaïde

Il est devenu fou.

Mirval

Qu'annonce ce mystère ?

Adélaïde

En vérité, je n'en sais rien. Mais vous, Mirval, serez-vous plus sincère ?

Mirval

N'en doutez pas.

Adélaïde

Sur quoi roulait votre entretien Quand je vous ai trouvé tantôt avec ma mère ?

Mirval

Nous parlions de sincérité ; Pour elle cette qualité À plus d'une autre est préférable.

Adélaïde

Elle a raison, rien n'est plus agréable !

Mirval

Elle ajoutait avec bonté : « Jamais un coeur pur ne déguise Les accents de la vérité. »

Adélaïde

Mirval ? De ces leçons avez-vous profité ?

Mirval

Sans doute.

Adélaïde

Hé bien, parlons avec franchise. Voyons ; expliquons-nous.

Mirval

Nous expliquer ? Sur quoi ?

Adélaïde

Vous m'impatientez.

Mirval

Ô devoir trop sévère.

Adélaïde

Hé bien, Mirval, conseillez moi. D'abord ; apprenez que ma mère Veut me marier dès ce soir.

Mirval

Je m'en doutais.

Adélaïde

Fort bien.... Elle ne fait pas voir Ce beau mari !

Mirval

Sur sa sagesse Vous devez fonder votre espoir : Vous connaissez pour vous jusqu'où va ta tendresse, Et vous savez votre devoir.

Adélaïde

Et si cet homme est haïssable.

Mirval

Votre mère est trop raisonnable Pour avoir fait un choix dont elle pût rougir. Ah ! Croyez que l'époux qu'elle a sua vous choisir...

Adélaïde

Mais quand il serait adorable, Si je ne puis pas le souffrir ? Que dois-je faire alors ?

Mirval

Agir Comme une fille raisonnable, Qui craignant d'affliger sa mère respectable, A le courage d'obéir.

Adélaïde

Oh ! Vous êtes insupportable !

Mirval

Ne vous mettez pas en courroux.

Adélaïde

Quel raisonnement est le vôtre ! Eh ! Comment voulez-vous que j'en épouse un autre, Lorsque mon coeur est tout à vous ?

Mirval

Quoi ! Vous m'aimez !

Adélaïde

Allons, feignez de la surprise. Hum ! Vous le saviez bien !

Mirval

Jamais...

Adélaïde

Qu'il est menteur !

Mirval

Ah ! Pour connaître mon bonheur...

Adélaïde

Il fallait que je vous le dise ? Eh bien ! Vous devez le savoir, Je vous l'ai dit.

Mirval

Adélaïde, Je serais un ingrat : je serais un perfide Si je vous laissais entrevoir La plus faible lueur d'espoir.

Adélaïde

Pourquoi donc ? Ma mère vous aime, Tantôt encor, comme elle m'assurait Avec une tendresse extrême, Que mon bonheur seul l'occupait. J'ai cru que c'était vous qu'elle me destinait.

Mirval

Eh mais ! la chose est impossible ! Sans état ; sans appui ; moi qui n'ai pour tout bien Qu'une âme tendre, un coeur sensible...

Adélaïde

Et vous comptez cela pour rien ?

Mirval

Étouffez un penchant que votre mère ignore, Et que vous ne devez jamais lui révéler.

Adélaïde

Vous ne m'aimez donc pas ?

Mirval

Qui, moi ? Je vous adore.

Scène 17

Adélaïde, Mirval, Madame Wanderk

Adélaïde

Ah ! Cela s'appelle parler.

Mirval

Juste ciel ! Quel est mon délire ? J'oublie, en osant vous le dire, La reconnaissance et l'honneur. Madame Wanberk se retire et ferme doucement la porte.

Adélaïde

Hé non ! Vous êtes dans l'erreur.

Mirval

Ah ! Loin d'encourager ma criminelle ardeur, Condamnez moi vous-même au plus cruel martyre : Défendez-moi de vous offrir mon coeur.

Adélaïde

Eh ! Défend-on ce qu'on désire ?

Mirval

Adélaïde !

Adélaïde

Hé bien ?

Mirval

Vous nous perdez tous deux.

Madame Wanderk

Que l'on conduise ici Mirval et mon notaire.

Mirval

Je fuis !

Adélaïde

Non ! Demeurez... je veux, Devant vous, tout dire à ma mère.

Mirval

Je n'oserai jamais...

Adélaïde

Hé bien, laisses moi faire. J'ai du courage, moi.

Madame Wanderk

Ah ! Vous êtes ici ? Je vous faisais chercher : vous m'êtes nécessaire. Le bonheur de ma fille est ma première affaire. Mais cependant il faut aussi Qu'envers vous Mirval, je m'acquitte. Je sais que je vous dois beaucoup.

Adélaïde

Que vous avais-je dit ?

Mirval

C'est moi qui vous doit tout.

Madame Wanderk

Ma fille tient de vous ce qu'elle a de mérite. Ses talents, par vos soins, peuvent encore gagner. Il est temps de vous témoigner Jusqu'où va ma reconnaissance ; Elle surpassera je crois voire espérance ; Je m'en flatte du moins.

Adélaïde

Comme le coeur me bat !

Mirval

Madame...

Madame Wanderk

Oui : je veux assurer votre état : Mais veut me promettez d'achever votre ouvrage, C'est une clause du contrat.

Adélaïde

Du contrat : c'est bien clair.

Madame Wanderk

Sans consulter l'usage, Sans prendre avis de mes parents. Je vous ai fait un avantage Qu'on n'accorde qu'à ses enfants, Et vous voilà de la famille.

Mirval

Ah ! Madame !

Adélaïde

Ah ! Ma mère !

Elle les amène tout deux au devant de la scène.

À Adélaïde en confidence.

Madame Wanderk

Écoute-moi, ma fille, II est temps à présent de te faire savoir Ce secret désiré. J'ai rempli le devoir D'une mère prudente et sage : J'ai bien conduit l'affaire, et vous allez le voir. Le plus riche parti de tout le voisinage, Qui réunit par un double avantage Et l'opulence et le pouvoir ; Homme puissant.

Adélaïde

Hé bien ?

Madame Wanderk

Vient t'épouser ce soir.

Adélaïde

Moi ? J'épouse...

Madame Wanderk

Un seigneur, et du plut haut parage. Vous, Mirval, vous allez signer. À son contrat de mariage. Je crois que cet honneur n'est pas a dédaigner.

Mirval

Quel coup !

Madame Wanderk

Il change de visage.

À Madame Wanderk avec timidité.

Adélaïde

Je m'en vais lui parler... calmez votre chagrin. Pardon, maman... mais...

Madame Wanderk

Quoi ?

Adélaïde

Je pense... Que vous pouviez, par complaisance, Interroger mon coeur avant d'offrir ma main.

Madame Wanderk

Pourquoi donc, mon enfant ? Le mien était certain De la parfaite indifférence.

Adélaïde

Qui vous l'assure ?

Madame Wanderk

Ton silence.

Adélaïde

Quoi ? Mon silence ?...

Madame Wanderk

Oh ! Je ne risquais rien.

Adélaïde

Répondez franchement.

Madame Wanderk

Hé bien ?

Adélaïde

Vous seriez-vous mise en colère Si je vous avais dit : « Quelqu'un a su me plaire, Et ce quelqu'un n'a pat de bien ? »

Reprenant son air gai.

Madame Wanderk

Ah ! Loin de prendre un ton sévère, Ton choix, tel qu'il put être, aurait été le mien. Mais j'étais sûre du contraire.

Adélaïde

Bien sûre ?

Madame Wanderk

Ah ! Mon enfant, je croirais t'outrager, Si j'osais supposer qu'une fille si chère Eut quelques secrets pour ta mère. Du plus faible penchant, du goût le plus léger, Tu m'aurais sur-le-champ fait un aveu sincère.

Adélaïde

Oh !!!

Madame Wanderk

Les détours sont faits pour les coeurs corrompus Que la honte retient, que le grand jour offense. Mais lorsqu'au sein de l'innocence, On chérit à la fois sa mère et les vertus, On dit hardiment ce qu'on pense.

Mirval

Que le reproche est dur, quand il est mérité.

Adélaïde

J'allais dire la vérité, Mais quand on est coupable on n'a plus de courage.

Madame Wanderk

Va, mon coeur du lien est si sûr, Qu'en arrangeant ce mariage...

Adélaïde

Ce coeur...

Madame Wanderk

Est franc, sensible et pur. Le soupçonner est un outrage.

Scène Dernière

Fridric, Adélaïde, Madame Wanderk, Un Notaire, Lisbeth, Mirval

Fridric

Votre notaire.

Adélaïde

Ô ciel !

Au Notaire qui entre.

Madame Wanderk

Mets cette table ici. Je vous attendais.

Un Notaire

Me voici.

Madame Wanderk

Notre affaire est-elle finie ?

Un Notaire

J'ai stipulé le tout au gré de voire envie : Je ne veux pas être vanté. Mais je puis assurer avec véracité Que dans tous les contrats que j'ai fait en ma vie, Jamais ma perspicacité, N'a saisi les objets...

Madame Wanderk

Finissons, je vous prie.

Un Notaire

Un moment s'il vous plaît : ne m'avez-vous pas dit Qu'il fallait expliquer clairement...

Madame Wanderk

Au contraire, Je vous ai prié de vous taire.

Un Notaire

Non pas, dans le contrat cela n'est point écrit.

Madame Wanderk

Ô quelle tête !

Un Notaire

En fait d'affaire, On prend le parti le plus sûr ; Donc, j'ai joint au nom du futur...

Madame Wanderk

Hé, taisez-vous.

Un Notaire

... Le titre de la terre Qui vient de vous coûter deux cents mille florins.

Madame Wanderk

Eh ! Paix donc !

Un Notaire

D'après vos desseins, J'ai rédigé l'article, et je vais vous le lire.

Madame Wanderk

Mais vous extravaguez, je crois !

Un Notaire

Si quelqu'un extravague ici, ce n'est pas moi.

Elle le mène au coin du théâtre, le notaire lui indique l'article qu'elle lit bas, en jetant ses yeux de temps en temps sur les jeunes gens, et paraissant toujours écouter ce qu'ils disent.

Madame Wanderk

Écoutez moi.

Lisbeth

Toujours se cacher ! Quel martyre!

Adélaïde

Je vous aime... ce soir je puis encore le dire ; Mais si l'on engage ma main, Je ne le pourrai plus demain. Profitons du moment... J'ai tort avec ma mère ! Tout ce qu'elle m'a dit me l'a trop fait sentir ! Prévenons sa juste colère ; Tâchons, par un aveu sincère De la toucher, de l'attendrir.

Mirval

Et si malgré nos pleurs elle reste inflexible, Promettons tous deux de remplir Un devoir sacré ! Mais pénible.

Adélaïde

Quel sera le mien ?

Mirval

D'obéir.

Adélaïde

Le vôtre, Mirval ?

Mirval

De vous fuir.

Madame Wanderk

Ajoutez-y cela.

Un Notaire

Cela ?... Quoi, je vous prie ?

Madame Wanderk

Asseyez-vous.

Position de la scène.

Le Notaire à la table, Lisbeth, derrière se chaise, cherchant à lire par dessus son épaule, Fridric, dans le fond ; Madame Wanderk, au milieu de la scène. Adélaïde, ensuite, Mirval, au coin du théâtre à gauche.

Un Notaire

Que diable signifie ?...

Adélaïde en la prenant par la main.

Madame Wanderk

Enfin, voici l'instant le plus doux pour mon coeur. Je vais partager mon bonheur, Et celle tâche m'est bien chère. Viens : en attendant ton époux, Signes toujours.

Adélaïde

Je tombe à vos genoux. Pardon ! pardon !

Madame Wanderk

Mon Dieu ! Qu'as-tu pu faire Qui te fasse à ce point redouter ma colère ?

Adélaïde

Et ce n'est pas votre courroux Que je crains.

Madame Wanderk

Et quoi donc ?

Adélaïde

C'est d'affliger ma mère.

Madame Wanderk

Toi, m'affliger, mon enfant ? Toi !

Adélaïde

Oui, moi-même... Cet homme à qui l'on me marie... N'obtiendra que ma main.

Madame Wanderk

Pourquoi ? Expliques-toi donc, je t'en prie.

Adélaïde

C'est que mon coeur n'est plus à moi.

Madame Wanderk

Qu'ai-je entendu ? Ma fille ! À peine je le crois. Quoi ? Dans le coeur d'Adélaïde Un secret a pu m'échapper?

Adélaïde

Ah ! Moins coupable que timide, Je me taisais sans vouloir vous tromper.

Elle va se jeter dans les bras de Mirval.

Montrant Mirval à Adélaïde.

Madame Wanderk

À cette méfiance aurais-je pu m'attendre ! Me cacher ton penchant, n'est-ce pas me trahir? Tu voulais donc priver la mère la plus tendre Du droit le plus sacré, celui de te servir ; Celui de te guider et de te rendre heureuse ? Pour un coeur maternel, épreuve douloureuse ! Venez, mon cher Mirval, venez me secourir ; Contre un coup si cruel venez me soutenir. L'exemple de cette âme et franche et généreuse, Suffit pour te faire rougir. Son amitié sincère et tendre N'éprouvera jamais ni remords ni regrets. Si son coeur avait des secrets Ce serait dans mon sein qu'il viendrait les répandre.

Mirval

Ah ! De grâce, arrêtez : vous déchirez mon coeur. Loin d'avoir mérité cet éloge flatteur, Je suis mille fois plus coupable...

Madame Wanderk

Qui, vous Mirval ?

Mirval

Je vais vous faire horreur. J'ai mérité les noms d'ingrat, de suborneur. J'adore Adélaïde.

Madame Wanderk

Ô crime épouvantable ! Ce dernier trait m'étourdit et m'accable.

Mirval

Je dois être un monstre à vos yeux.

Madame Wanderk

Quand les attentions, les soins officieux De ma conduite étaient les guides, Loin de me payer de retour Je n'ai trouvé, pour prix de tant d'amour, Que des coeurs ingrats et perfides.

Mirval

Madame...

Adélaïde

Ayez pitié.

Madame Wanderk

Laissez moi, laissez moi.

Il quitte sa table et s'approche de Madame Wanderk.

À Madame Wanderk qui paraît accablée.

Un Notaire

Mais le contrat qu'elle-même a fait faire Ne cadre point du tout avec cette colère. Je vais savoir la vérité. Madame, expliquez moi.

Tout le monde paraît étonné : Fridric fait un bond de frayeur : le Notaire remporte son contrat et retourne à sa table.

Madame Wanderk

Silence !

Madame Wanderk

Soumettez-vous ma fille à mon obéissance, Rien ne peut plus changer ma volonté ; Mais n'accusez de ma sévérité Que votre peu de confiance.

Adélaïde

Ah ! Différez du moins, et que voire bonté...

En lui présentant la plume.

Madame Wanderk

Hé bien... je ne veux pas te faire violence : Tu peux choisir en liberté. Entre ces deux partis celui qui peut le plaire. Sans connaître l'époux que je t'ai destiné, Qu'à l'instant de ta main ce contrat soit signé, Ou renonce à jamais à l'amour de ta mère.

Adélaïde

Mon choix n'est pas douteux... Le plus affreux malheur Est la perte de votre coeur.

Madame Wanderk

Ô chère enfant !

Elle signe et s'appuie sur Lisbeth. Mirval, inquiet, s'avance. Madame Wanderk les prend tous deux par la main.

Adélaïde

Mirval, que votre âme attendrie, Imite un généreux effort : Qui me donna le jour veut m'arracher la vie, Je signe l'arrêt de ma mort.

Elle la met dans les bras de Mirval.

Madame Wanderk

Votre manque de confiance, Avait trop justement excité mon courroux. Apprenez tous les deux jusqu'où va ma vengeance. Adélaïde... embrasse ton époux.

Adélaïde

Ô ma bonne maman !

Mirval

Je tombe à vos genoux.

Lisbeth

Ah ! Je vous reconnais !

Un Notaire

Je commence à comprendre.

Fridric va pour valser, Lisbeth l'arrête tout court.

Fridric

C'est à présent qu'on valsera.

Adélaïde

Ma mère !

Mirval

À ce bonheur aurais-je dû m'attendre ?

Madame Wanderk

Levez-vous mes enfants, et venez dans mes bras. J'ai peut-être un peu trop prolongé ma vengeance ; Mais c'est en vous faisant rougir, Que j'ai voulu tous les deux vous guérir De votre injuste méfiance. « Jeunes gens sans expérience, Fuyez la ruse et les détours ; Ne cachez rien aux auteurs de vos jours, Et comptez sur leur indulgence. Évitez les pièges trompeurs Où vous entraîne l'imposture. On marche au vice par l'erreur. Si vous voulez toujours suivre l'honneur, N'offensez jamais la nature. »

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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