Acte I
Scène 1
Philiste, Alcidon
Philiste
Dis ce que tu voudras, chacun a sa méthode.
Alcidon
Mais la tienne pour moi serait trop incommode : Mon coeur ne pourrait pas conserver tant de feu, S'il fallait que ma bouche en témoignât si peu : Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice. Il semble qu'à languir tes désirs sont contents, Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps, Quel fruit espères-tu de ta persévérance À la traiter toujours avec indifférence ? Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour, Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour ?
Philiste
Non pas, mais pour le moins je veux qu'elle devine.
Alcidon
C'en est trop présumer, cette beauté divine Avec juste raison prend pour stupidité Ce qui n'est qu'un effet de ta timidité.
Philiste
Mais as-tu remarqué que Clarice me fuie ; Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie, Que je lui sois à charge, et lorsque je la vois, Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi ? Sans te mettre en souci du feu qui me consomme, Apprends comme l'amour se traite en honnête homme, Aussitôt qu'une dame en ses rets nous a pris Offrir notre service au hasard d'un mépris, Et nous laissant conduire à nos brusques saillies, Au lieu de notre amour lui montrer nos folies, Qu'un superbe dédain punisse au même instant : Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant. Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare, Notre submission à l'orgueil la prépare. Lui dire incontinent son pouvoir souverain C'est mettre à sa rigueur les armes à la main : Usons pour être aimés d'un meilleur artifice, Sans en rien protester rendons-lui du service, Réglons sur son humeur toutes nos actions, Ajustons nos desseins à ses intentions, Tant que par la douceur d'une longue hantise Comme insensiblement elle se trouve prise. C'est par là que l'on sème aux dames des appas Qu'elles n'évitent point ne les prévoyant pas. Leur haine envers l'amour pourrait être un prodige Que le seul nom les choque et l'effet les oblige.
Alcidon
Suive qui le voudra ce nouveau procédé, Mon feu me déplairait d'être ainsi gourmandé. Ne parler point d'amour ! Pour moi je me défie Des fantasques raisons de ta Philosophie. Ce n'est pas là mon jeu ; le joli passe-temps, D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange, Qu'un cavalier regarde un autre de travers, Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, Qu'un tel dedans le mois d'une telle s'accorde ! Touche, pauvre abusé, touche la grosse corde, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas À perdre sottement tes discours et tes pas.
Philiste
Je les aurais perdus auprès de ma maîtresse, Si je n'eusse employé que la commune adresse, Puisqu'inégal de biens et de condition, Je ne pouvais prétendre à son affection.
Alcidon
Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle, Vu que par là ton feu rencontre un double obstacle, Et que ton froid silence et l'inégalité, S'opposent à la fois à ta témérité.
Philiste
Crois que de la façon dont j'ai su me conduire Mon silence n'est pas en état de me nuire, Mille petits devoirs ont trop parlé pour moi, Ses regards chaque jour m'assurent de sa foi, Ses soupirs et les miens font un secret langage Par où son coeur au mien à tous moments s'engage, Nos voeux, quoi que muets, s'entendent aisément, Et quand quelques baisers sont dûs par compliment.
Alcidon
Je m'imagine alors qu'elle en t'en dénie ?
Philiste
Mais ils tiennent bien peu de la cérémonie ; Parmi les bienséance il m'est aisé de voir Que l'amour me les donne autant que le devoir. En cette occasion c'est un plaisir extrême Lorsque de part et d'autre un couple qui s'entr-aime, Abuse dextrement de cette liberté, Que permettent les lois de la civilité, Et que le peu souvent que ce bonheur arrive Piquant notre appétit rend sa pointe plus vive : Notre flamme irrité en croît de jour en jour.
Alcidon
Tout cela cependant sans lui parler d'amour ?
Philiste
Sans lui parler d'amour.
Alcidon
J'estime ta science ; Mais j'aurais à l'épreuve un peu d'impatience.
Philiste
Le ciel qui bien souvent nous choisis des partis À tes feux et les miens prudemment assortis, Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile Il te donne en ma soeur un naturel facile, Ainsi pour cette veuve il voulut m'enflammer Après m'avoir donné par où m'en faire aimer.
Alcidon
Mais il lui faut enfin découvrir ton courage.
Philiste
C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage, Cette vieille subtile a mille inventions Pour m'avancer au but de mes intentions, Elle m'avertira du temps que je dois prendre, Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre, Adieu.
Alcidon
La confidence avec un bon ami Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi.
Philiste
Un intérêt d'amour me prescrit ces limites, Ma maîtresse m'attend pour faire des visites Où je lui promis hier de lui prêter la main.
Alcidon
Adieu donc cher Philiste.
Philiste
Adieu jusqu'à demain.
Scène 2
Alcidon, LA NOURRICE de Clarice
Alcidon
Vit-on jamais amant de pareille imprudence Avecque son rival traiter de confidence [?] Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi Asservir sous ses lois des gens faits comme moi, Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice, Ton agente est à moi, n'est-il pas vrai nourrice.
LA NOURRICE de Clarice
La belle question ! Quoi ?
Alcidon
Que Philiste...
LA NOURRICE de Clarice
Et bien ?
Alcidon
C'est en toi qu'il espère.
LA NOURRICE de Clarice
Oui, mais il ne tient rien.
Alcidon
Tu lui promets pourtant ?
LA NOURRICE de Clarice
C'est par où je l'amuse, Tant que tes bons succès lui découvre ma ruse.
Alcidon
Je viens de le quitter.
LA NOURRICE de Clarice
Eh bien que t'a-t-il dit ?
Alcidon
Que tu veux employer pour lui tout ton crédit Et que rendant toujours quelque petit service Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice.
LA NOURRICE de Clarice
Moindre qu'il ne présume, et toi ?
Alcidon
Je l'ai poussé À s'enhardir un peu plus que par le passé, Et découvrir son mal à celle qui le cause.
LA NOURRICE de Clarice
Pourquoi ?
Alcidon
Pour deux raisons, l'une qu'il me propose Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement, L'autre que ta maîtresse après ce compliment Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire.
LA NOURRICE de Clarice
Ne l'enhardis pas tant j'aurais peur du contraire Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît Car enfin ce rival est bien dans son esprit, Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe Nous ne le sachions mettre en sa mauvaise grâce.
Alcidon
Et lors ?
LA NOURRICE de Clarice
Je te réponds de ce que tu chéris, Cependant continue à caresser Doris, Que son frère ébloui par cette accorte feinte De ce que nous brassons n'ait ni soupçon ni crainte.
Alcidon
À m'en ouïr conter, l'amour de Céladon N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon, Tu rirais trop de voir comme je la cajole.
LA NOURRICE de Clarice
Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole ?
Alcidon
Cette jeune étourdie est si folle de moi Qu'elle prend chaque mot pour article de foi, Et son frère pipé du fard de mon langage Qui croit que je soupire après son mariage Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours, Mais quand il en vient là je sais bien mes détours, Tantôt vu l'amitié qui tous deux nous assemble J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble, Tantôt il faut du temps pour le consentement D'un oncle dont j'espère un haut avancement, Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.
LA NOURRICE de Clarice
Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle S'il avait découvert un si long entretien, Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.
Alcidon
Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare.
LA NOURRICE de Clarice
Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare.
Alcidon
Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.
LA NOURRICE de Clarice
Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[.]
Scène 3
Chrysante, Doris
Chrysante
C'est trop désavouer une si belle flamme Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme, Confesse-le ma fille, Alcidon a ton coeur ; Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur Ne vous entr'appeler que mon âme et ma vie, C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie, Et que d'un même trait vos esprits sont blessés.
Doris
Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez. Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse. Je me fais, comme lui, souvent toute de feux, Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux Toujours libre, et qui garde une amitié sincère À celui que voudra me prescrire une mère.
Chrysante
Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit.
Doris
Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit, Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance.
Chrysante
Ne crains pas que je veuille user de ma puissance, Je croirais en produire un trop cruel effet Si je te séparais d'un amant si parfait.
Doris
Vous le connaissez mal, son âme a deux visages, Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages, Il a beau m'accabler de protestations Je démêle aisément toutes ses fictions, Ainsi qu'il me les baille, ainsi je les renvoie, Nous nous entre-payons d'une même monnaie, Et malgré nos discours mon vertueux désir Attend toujours celui que vous voudrez choisir : Votre vouloir du mien absolument dispose.
Chrysante
L'épreuve en fera foi. Mais parlons d'autre chose, Nous vîmes hier au bal entre autres nouveautés, Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés.
Doris
Oui Madame, Alindor en voulait à Célie ; Lysandre à Célidée, Oronte à Rosélie.
Chrysante
Et nommant celles-ci tu caches finement Qu'un certain t'entretint assez paisiblement.
Doris
Ce visage inconnu qu'on appelait Florange ?
Chrysante
Lui-même.
Doris
Ah Dieu ! Que c'est un cajoleur étrange ; Ce fut paisiblement de vrai qu'il m'entretint. Soit que quelque raison en secret le retînt, Soit que son bel esprit me jugeât incapable De lui pouvoir fournir un entretien sortable, Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos À peine en plus d'une heure étaient de quatre mots, Il me mena danser deux fois sans me rien dire.
Chrysante
Oui, mais après ?
Doris
Après ? C'est bien le mot pour rire, Mon baladin muet se retire en un coin, Pour faire mieux m'envoyer des oeillades de loin ; Enfin après m'avoir longtemps considérée, Après m'avoir de l'oeil mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant avec ce compliment [:] Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant. (Il pensait m'avoir dit le meilleur mot du monde.) Entendant ce haut style aussitôt je seconde, Et réponds brusquement sans beaucoup m'émouvoir [:] Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir. Après cette réponse, il eut don de silence, Surpris (comme je crois) par quelque défaillance. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts Et retrouvant un peu l'usage de la voix Il prit un de mes gants [:] La mode en est nouvelle (Me dit-il) et jamais je n'en vis de si belle, Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré, Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré, L'amour je vous assure est une belle chose ; Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose, La ville est en hiver tout autre que les champs, Les charges à présent n'ont que trop de marchands, On n'en peut approcher.
Chrysante
Mais enfin que t'en semble ?
Doris
Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble, Ni qui mêle en discours tant de diversités.
Chrysante
Il est nouveau venu des universités, Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père, Sans deux successions que de plus il espère, Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui Qui ne lui rie au nez, et n'ait dessein sur lui.
Doris
Aussi me contez-vous de beaux traits de visage.
Chrysante
Eh bien, avec ces traits est-il à ton usage ?
Doris
Je douterais plutôt si je serais au sien.
Chrysante
Je sais qu'assurément il te veut force bien, Mais il te le faudrait plus sage et plus accorte, Recevoir désormais un peu d'une autre sorte.
Doris
Commandez seulement Madame, et mon devoir Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir.
Chrysante
Ma fille te voilà telle que je souhaite, Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite. Géron qui depuis peu fait ici tant de tours Au désçu d'un chacun a traité ces amours ; Et puisqu'à mes désirs je te vois résolue, Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue. Au regard d'Alcidon tu dois continuer, Et de ton beau semblant ne rien diminuer :
Doris
Mon frère qui croira sa poursuite abusée. SanS doute en sa faveur brouillera la fusée.
Chrysante
Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout.
Doris
Madame, avisez-y : je vous remets le tout.
Chrysante
Rentre, voici Géron, de qui la conférence Doit rompre, ou nous donner une entière assurance.
Scène 4
Chrysante, Géron
Chrysante
Ils se sont vus enfin ?
Géron
Je l'avais déjà su, Madame, et les effets ne m'en ont point déçu, Du moins quant à Florange.
Chrysante
Eh bien, mais qu'est-ce encore, Que dit-il de ma fille ?
Géron
Ah ! Madame, il l'adore, Il n'a point encore vu de miracles pareils, Ses yeux à son avis sont autant de soleils, L'enflure de son sein un double petit monde, C'est le seul ornement de la machine ronde. L'amour à ses regards allume son flambeau, Et souvent pour la voir il ôte son bandeau, Diane n'eut jamais une si belle taille ; Auprès d'elle Vénus ne serait rien qui vaille, Ce ne sont rien que lis, et roses que son teint, Enfin de ses beautés il est si fort atteint...
Chrysante
Atteint ! Ah mon ami ce sont des rêveries Il s'en moque en disant de telles niaiseries.
Géron
Madame, je vous jure, il pèche innocemment, Et s'il savait mieux dire, il dirait autrement, C'est un homme tout neuf, que voulez-vous qu'il fasse ? Il dit ce qu'il a lu. Jugez pour Dieu de grâce Plus favorablement de son intention, Et pour mieux vous montrer où va sa passion, Vous savez les deux points (mais aussi je vous prie, Vous ne lui direz pas cette supercherie.)
Chrysante
Non, non.
Géron
Vous savez donc les deux difficultés Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés.
Chrysante
Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre.
Géron
Va, Géron (m'a-t-il dit) et pour l'une et pour l'autre, Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, Accorde tout plutôt que de plus différer ; Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue, Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue, Mais qu'en dit votre fille ?
Chrysante
Ainsi que je voulois, Elle se montre prête à recevoir mes lois. Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte, Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte, Et qu'elle s'accommode aux solides raisons Qui forment à présent les meilleures maisons.
Géron
À ce compte, c'est fait, quand voulez vous qu'il vienne Dégager ma parole, et vous donner la sienne ?
Chrysante
Deux jours me suffiront ménagés dextrement, Pour disposer mon fils à son contentement. Durant ce peu de temps si son ardeur le presse Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse, Assez d'occasions s'offrent aux amoureux.
Géron
Madame, que d'un mot je le vais rendre heureux !
Scène 5
Philiste, Clarice
Philiste
Le bonheur conduisait aujourd'hui vos vi[si]tes, Et semblait rendre hommage à vos rares mérites, Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez.
Clarice
Oui, mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez De vous dire, à présent que nous faisons retraite, Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite.
Philiste
Madame toutefois elle a fait son pouvoir, Du moins en apparence, à vous bien recevoir.
Clarice
Aussi ne pensez pas que je me plaigne d'elle.
Philiste
Sa compagnie était ce me semble assez belle ?
Clarice
Que trop belle à mon goût, et que je pense au tien. Deux filles possédaient seules ton entretien, Et ce que nous étions de femmes méprisées, Nous servons cependant d'objets à vos risées.
Philiste
C'est maintenant, Madame, aux vôtres que j'en sers, Avec tant de beautés, et tant d'esprits divers, Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire.
Clarice
Avec ces bons esprits je n'étais qu'en martyre : Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu.
Philiste
Celui que nous tenions me plaisait à merveilles.
Clarice
Tes yeux s'y plaisaient bien autant que tes oreilles ?
Philiste
Je ne le peux nier, puisqu'en parlant de vous Sur les vôtres mes yeux se portaient à tous coups Et s'en allaient chercher sur ce visage d'Ange Mille sujets nouveaux d'éternelle louange.
Clarice
Ô la subtile ruse ! Ô l'excellent détour, Sans doute une des deux te donne de l'amour ? Mais tu le veux cacher.
Philiste
De l'amour ! Moi, Madame Que pour une des deux l'amour m'entrât dans l'âme ? Croyez-moi s'il vous plaît que mon affection Voudrait pour s'enflammer plus de perfection.
Clarice
Tu tranches du fâcheux, Bélinde et Chrysolite Manquent donc à ton gré d'attraits, et de mérite, Elles dont les beautés captivent mille amants ?
Philiste
Quelqu'autre trouverait leurs visages charmants, Et j'en ferais état si le ciel m'eût fait naître D'un malheur assez grand pour ne vous pas connaître ; Mais l'honneur de vous voir que vous me permettez Fait que je n'y remarque aucunes raretés, Vu que ce qui serait de soi-même admirable, À peine auprès de vous demeure supportable.
Clarice
On ne m'éblouit pas à force de flatter, Revenons aux propos que tu veux éviter, Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse, Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse.
Philiste
Que Chrysolite et l'autre égales toutes deux N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux. Si blessé des regards de quelque beau visage Mon coeur de sa franchise avait perdu l'usage.
Clarice
Tu serais assez fin pour bien cacher ton jeu.
Philiste
C'est ce qui ne se peut, l'amour est tout de feu, Il éclaire en brûlant et se trahit soi-même : L'esprit d'un amoureux absent de ce qu'il aime Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est, Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît, À tout autre propos qu'à celui de sa flamme Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme ; Son oeil semble à regret nous donner ses regards, Et les jette à la fois souvent de toutes parts, Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée. Mais auprès de l'objet qui possède son coeur, Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur : Gai, complaisant, actif.
Clarice
Enfin que veux-tu dire ?
Philiste
Que par ces actions que je viens de décrire Vous de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher, Jugiez pour quels objets l'amour m'a su toucher.
Clarice
Pour faire un jugement d'une telle importance Il faudrait plus de temps adieu, la nuit s'avance, Te verra-t-on demain ?
Philiste
Madame en doutez-vous ? Jamais commandements ne me furent si doux, Puisque loin de vos yeux, je n'ai rien qui me plaise, Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à mon aise, Un chagrin éternel triomphe de mes sens.
Clarice
Si (comme tu disais) dans le coeur des absents C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse, Ce compliment n'est bon que vers une maîtresse.
Philiste
Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour Pour un sujet si haut les effets de l'amour.
Scène 6
Clarice
Clarice
Las ! Il m'en dit assez, si je l'osais entendre Et ses désirs aux miens se font assez comprendre. Mais pour nous déclarer une si belle ardeur L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur. Que mon rang me déplaît ! Que mon trop de fortune Au lieu de m'obliger me choque et m'importune ! Égale à mon Philiste ; il m'offrirait ses voeux Je m'entendrais nommer le sujet de ses feux. Et ses discours pourraient forcer ma modestie À l'assurer bientôt de notre sympathie, Mais le peu de rapport de nos conditions Ôte le nom d'amour à ses submissions, Et sous l'injuste loi de cette retenue Le remède me manque et mon mal continue. Il me sert en esclave, et non pas en amant, Tant mon grade s'oppose à mon contentement. Ah ! Que ne devient-il un peu plus téméraire ! Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire ! Amour gagne à la fin ce respect ennuyeux, Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux.
Acte II
Scène 1
Philiste
STANCES.
Philiste
Mais j'aperçois Clarice. ô dieux ? Si cette belle Parlait autant de moi que je m'entretiens d'elle ! Du moins si sa nourrice a soin de nos amours C'est de moi qu'à présent doit être leur discours. Je ne sais quelle humeur curieuse m'emporte À me couler sans bruit dans le prochaine porte, Pour écouter de là sans en être aperçu, En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. Suivrons nous cette ardeur ? Suivons à la bonne heure, Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure, Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer Celle que notre amour cherche à se déclarer.
Scène 2
Clarice, LA NOURRICE de Clarice
Clarice
Tu me veux détourner d'une seconde flamme, Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme, Être veuve à mon âge, et toujours déplorer La perte d'un mari que je puis réparer ! Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse ! N'avoir que des mépris pour les voeux qu'il m'adresse ! Le voir toujours languir dessous ma dure loi ! Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi.
LA NOURRICE de Clarice
Madame, mon avis au vôtre ne résiste Qu'en tant que votre ardeur se porte vers Philiste, Aimez, aimez quelqu'un, mais comme à l'autrefois, Qu'un lieu digne de vous arrête votre choix.
Clarice
Brise là ce discours dont mon amour s'irrite, Philiste n'en voit point qui le passe en mérite.
LA NOURRICE de Clarice
Je ne remarque en lui rien que de fort commun Sinon que plus qu'un autre il se rend importun.
Clarice
Que ton aveuglement en ce point est extrême ! Et que tu connais mal et Philiste et moi-même, Si tu crois que l'excès de sa civilité. Passe jamais chez moi pour importunité !
LA NOURRICE de Clarice
Ce cajoleur rusé qui toujours vous assiège A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piège.
Clarice
Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur.
LA NOURRICE de Clarice
N'aime votre bien et non votre personne.
Clarice
Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne, Ce m'est trop d'heur encore dans le peu que je vaux. Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts.
LA NOURRICE de Clarice
La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse, Voudraient un successeur de plus haute noblesse.
Clarice
S'il précéda Philiste en vaines dignités Philiste le devance en rares qualités, Il est né gentilhomme, et sa vertu répare Tout ce dont la fortune envers lui fut avare Elle et moi nous avons trop de quoi l'agrandir.
LA NOURRICE de Clarice
Hélas ! Si vous pouviez, un peu vous refroidir Pour le considérer avec indifférence, Sans prendre pour mérite une fausse apparence, La raison ferait voir à vos yeux insensés Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez. Madame croyez-moi j'ai vieilli dans le monde. J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde, Éloignez s'il vous plaît quelque temps ce charmeur, Faites en son absence essai d'un[e] autre humeur, Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée, Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien, Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien.
Clarice
Exercer contre moi de si noirs artifices ! Donner à mon amour de si cruels supplices ! Trahir ainsi mon aise ! Éteindre un feu si beau ! Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau. Fais venir cet amant, dussé-je la première Lui faire de mon coeur une ouverture entière, Je ne permettrai pas qu'il sorte d'avec moi Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi.
LA NOURRICE de Clarice
Ne précipitez point ce que le temps ménage, Vous pourrez à loisir éprouver son courage.
Clarice
Ne m'importune plus de tes conseils maudits, Et sans me répliquer fais ce que je te dis.
Scène 3
Philiste, LA NOURRICE de Clarice
Philiste
Je te ferai cracher cette langue traîtresse, Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse, Détestable sorcière ?
LA NOURRICE de Clarice
Eh bien, quoi ? Qu'ai-je fait ?
Philiste
Et tu doutes encore si j'ai vu ton forfait ? Monstre de trahisons, horreur de la nature. Viens ça que je t'étrangle.
LA NOURRICE de Clarice
Ah, ah.
Philiste
Crache, parjure, Ton âme abominable, et que l'enfer attend.
LA NOURRICE de Clarice
De grâce quatre mots, et tu seras content.
Philiste
Et je serai content ! Qui te fait si hardis D"jouter l'impudence à tant de perfidie ?
LA NOURRICE de Clarice
Tenir ce qu'on promet est-ce une trahison ?
Philiste
Est-ce ainsi qu'on le tient ?
LA NOURRICE de Clarice
Parlons avec raison, Que t'avais-je promis ?
Philiste
Que de tout ton possible Tu rendrais ta maîtresse à mes désirs sensible, Et la disposerais à recevoir mes voeux.
LA NOURRICE de Clarice
Et quoi ? N'est-elle pas au point où tu la veux ?
Philiste
Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite.
LA NOURRICE de Clarice
Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite, Jeune et simple novice en matière d'amour, Qui ne saurais comprendre encore un si bon tour, Flatter de nos discours les passions des dames, C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes, C'est traiter lourdement un délicat effet, C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait. Moi qui de ce métier ai la haute science, Et qui pour te servir brûle d'impatience, Par un chemin plus court qu'un propos complaisant J'ai su croître sa flamme en la contredisant, J'ai su faire éclater avecques violence, Un amour étouffé sous un honteux silence, Et n'ai pas tant choqué que piqué ses désirs Dont la soif irritée avance tes plaisirs.
Philiste
À croire ton babil, la ruse est merveilleuse, Mais l'épreuve à mon goût en est fort périlleuse.
LA NOURRICE de Clarice
Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. La raison et l'amour sont ennemis jurés. Et lorsque ce dernier dans un esprit commande, Il ne peut endurer que l'autre le gourmande, Plus la raison l'attaque et plus il se raidit ; Plus elle l'intimide et plus il s'enhardit. Mais je vous parle en vain, vos yeux et vos oreilles Vous de bons témoins de toutes ces merveilles Vous-même avez tout vu que voulez-vous de plus, Entrez, on vous attend, ces discours superflus Reculent votre bien et font languir Clarice. Allez, allez cueillir les fruits de mon service, Usez bien de votre heur et de l'occasion.
Philiste
Soit une vérité, soit une illusion, Que ton esprit adroit emploie à ta défense, Le mien de tes discours plus outre ne s'offense, Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait, Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet.
LA NOURRICE de Clarice
Que de propos perdus ! Voyez l'impatiente Qui ne peut plus souffrir une si longue attente.
Scène 4
Clarice, Philiste, LA NOURRICE de Clarice
Clarice
Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, Devinez la façon dont je veux vous punir.
Philiste
M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue ?
Clarice
Vraiment vous me jugez de sens fort dépourvue, Vous bannir de mes yeux ! Une si dure loi Ferait trop retomber le châtiment sur moi, Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même.
Philiste
L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime.
Clarice
Aussi, que savez-vous si vos perfections, Ne vous ont rien acquis sur mes affections ?
Philiste
Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnaître Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître.
Clarice
N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés Pour vous priser de bouche autant que vous valez ; Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites ? Demeurez avec moi d'accord de vos mérites, Laissez-moi me flatter de cette vanité Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté, Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible, Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible, Une si douce erreur tâche à s'autoriser, Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser ?
Philiste
Ce n'est point une erreur ; pardonnez-moi, Madame, Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme. Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets Se donnent leur supplice en demeurant secrets ; Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire, Mais si j'ose brûler, aussi je sais me taire. Et près de votre objet mon unique vainqueur, Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon coeur. En vain j'avais appris que la seule espérance Entretenait l'amour dans la persévérance, J'aime sans espérer, et je ne me promets Aucun loyer d'un feu qu'on n'éteindra jamais. L'amour devient servile alors qu'il se propose Le seul espoir d'un prix pour son but et sa cause. Ma flamme est toute pure et sans rien présumer Je ne cherche en aimant, que le seul bien d'aimer.
Clarice
Et celui d'être aimé sans que tu le prétendes. Préviendra tes désirs et tes justes demandes. Ne déguisons plus rien, mon Philiste : il est temps Qu'un aveu mutuel rende nos voeux contents. Donnons-leur je te prie, une entière assurance, Vengeons-nous à loisir de notre indifférence, Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs Où sa fausse couleur avait réduit nos coeurs.
Philiste
Vous me jouez, Madame, et cette accorte feinte Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte.
Clarice
Quelle façon étrange ! En me voyant brûler, Tu t'obstines encore à le dissimuler, Tu veux qu'encor un coup je devienne effrontée Pour te dire à quel point mon ardeur est montée, Tu le vois cependant en son extrémité. Et tu doutes encore de cette vérité ?
Philiste
Oui j'en doute et l'excès du bonheur de ma béatitude Est le seul fondement de mon incertitude, Ma Reine, est-il possible, et me puis-je assurer D'un bien à quoi mes voeux n'oseraient aspirer ?
Clarice
Cesse de me tuer par cette défiance, Qui pourrait des mortels troubler notre alliance ? Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions, Qui prescrive une règle à mes affections ? Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne, Puis-je pas disposer de ce que je te donne ?
Philiste
N'ayant jamais été digne d'un tel honneur J'ai de la peine encore à croire mon bonheur.
Clarice
Pour t'obliger enfin à changer de langage, Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage, Un bracelet, exprès tissu de mes cheveux, T'attend pour enchaîner et ton bras et tes voeux, Viens le quérir et prendre avec moi, la journée Qui termine bientôt notre heureux hyménée.
Philiste
C'est dont vos seuls avis se doivent consulter. Trop heureux quant à moi de les exécuter.
LA NOURRICE de Clarice
Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre, Alcidon averti de ce que vous brassé Va rendre en un moment vos desseins renversés. Je lui vais bien donner de plus sûres adresses Que d'amuser Doris par de fausses caresses, Aussi bien (m'a-t-on dit) à beau jeu beau retour, Au lieu de la duper avec ce feint amour Elle-même le dupe, et par un contre-échange, En écoutant ses voeux reçoit ceux de Florange, Ainsi de tous côtés primé par un rival Ses affaires sans moi se porteraient fort mal.
Scène 5
Alcidon, Doris
Alcidon
Adieu mon cher souci sois sûre que mon âme, Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme.
Doris
Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu Tu ne fais que d'entrer, à peine t'ai-je vu, C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence, Hé de grâce ma vie, un peu de complaisance ? Et puisque je te tiens souffre qu'avec loisir Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir.
Alcidon
En peux-tu recevoir de l'entretien d'un homme, Qui t'explique si mal le feu qui le consomme. Dont le discours est plat, et pour tout compliment n'a jamais que ce mot, je t'aime infiniment. J'ai honte auprès de toi que ma langue grossière Manque d'expression, et non pas de matière, Et ne répondant point aux mouvements du coeur Te découvrent si peu le fond de ma langueur, Doris, si tu pouvais lire dans ma pensée Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée, Que tu verrais un feu bien autre et bien plus grand Qu'en ces faibles devoirs que ma bouche te rend.
Doris
Si tu pouvais aussi pénétrer mon courage Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage, Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs Ne te semblerait plus que de tristes froideurs, Ton amour et le mien ont faute de paroles, Par un malheur égal ainsi tu me consoles, Et de mille défauts me sentant accabler Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me faire ressembler.
Alcidon
Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne, Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne, Et tu ne m'aimes pas de la même façon.
Doris
Quitte, mon cher souci, quitte un si faux soupçon , Tu douterais à tort d'une chose si claire, L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire, Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour Qui te montre quel est envers toi mon amour, Ma mère en ma faveur brûle de même envie.
Alcidon
Hélas ! Ma volonté sous un autre asservie Dont je ne puis encore à mon gré disposer Fait que d'un tel bonheur je ne saurais user Je dépends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise, Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise, Tu sais que ses grands biens ne regarde que moi, Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi : Mais nous le gagnerons et mon humeur accorte Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte, Un peu de temps fait tout.
Doris
Ne précipite rien. Je connais ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien. Conserve ce vieillard pourquoi te mettre en peine À force de m'aimer, de t'acquérir sa haine ? Ce qui te plaît m'agrée, et ce retardement, Parce qu'il vient de toi m'oblige infiniment.
Alcidon
De moi ! C'est offenser une pure innocence, Si l'effet de mes voeux n'est pas en ma puissance, Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi.
Doris
C'est prendre mal mon sens, je sais quelle est ta foi.
Alcidon
Qu'un baiser de nouveau t'en donne l'assurance.
Doris
Elle m'assure assez de ta persévérance Et je lui ferais tort d'en recevoir d'ailleurs Une preuve plus ample ou des garants meilleurs.
Alcidon
Que cette feinte est belle, et qu'elle a d'industrie !
Doris
On a les yeux sur nous, laisse moi je te prie.
Alcidon
Crains-tu que cette vieille en ose babiller ?
Doris
Adieu, va désormais où tu voulais aller. Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite Qu'il te souvienne au moins que c'est moi qui te quitte.
Alcidon
Quoi donc, sans un baiser ? Je m'en passerai bien.
Scène 6
LA NOURRICE de Clarice, Alcidon
LA NOURRICE de Clarice
Je te prends au sortir d'un plaisant entretien.
Alcidon
Plaisant de vérité, vu que mon artifice Lui raconte les voeux que j'envoie à Clarice, Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin Elle se croit l'objet, et n'en est que témoin.
LA NOURRICE de Clarice
Ainsi ton feu se joue ?
Alcidon
Ainsi quand je soupire Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre, Et sa réponse au point que je peux souhaiter Dans cette illusion a droit de me flatter.
LA NOURRICE de Clarice
Elle t'aime ?
Alcidon
Et de plus, un discours équivoque Lui fait aisément croire un amour réciproque, Elle se pense belle, et cette vanité L'assure imprudemment de ma captivité, Et comme si j'étais des amants ordinaires Elle prend sur mon coeur des droits imaginaires, Cependant que le sien ressent ce que je feins Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains.
LA NOURRICE de Clarice
Je te réponds que non, si tu n'y mets remède Par avant qu'il soit peu, Florange la possède.
Alcidon
Et qui t'en a tant dit ?
LA NOURRICE de Clarice
Géron m'a tout conté ; C'est lui qui sourdement a conduit ce traité.
Alcidon
Ce n'est pas grand dommage aussi bine tant de feintes. M'allaient bientôt donner d'ennuyeuses contraintes, Ils peuvent achever quand ils trouveront bon, Rien ne les troublera du côté d'Alcidon. Cependant m'apprend moi ce que fait ta maîtresse ?
LA NOURRICE de Clarice
Elle met la nourrice au bout de sa finesse, Philiste assurément tient son esprit charmé, Je n'eusse jamais cru qu'elle l'eût tant aimé.
Alcidon
C'est à faire à du temps.
LA NOURRICE de Clarice
Quitte cette espérance, Ils ont pris l'un de l'autre une entière assurance, Jusqu'à s'entre-donner la parole et la foi.
Alcidon
Que tu demeures froide en te moquant de moi.
LA NOURRICE de Clarice
Il n'est rien de si vrai, ce n'est point raillerie.
Alcidon
C'est donc fait d'Alcidon, Nourrice, je te prie...
LA NOURRICE de Clarice
Tu m'as beau supplier, mon esprit épuisé Pour divertir ce coup n'est point assez rusé, Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire.
Alcidon
Dépêche, ta longueur m'est un second martyre.
LA NOURRICE de Clarice
Clarice tous les soirs rêvant à ses amours, Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours.
Alcidon
Et qu'a cela de propre à reculer ma perte ?
LA NOURRICE de Clarice
Je te puis en tenir la fausse porte ouverte, Aurais-tu du courage assez pour l'enlever ?
Alcidon
Oui, mais il faut retraite après où me sauver, Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire Que d'être partisan d'une action si noire Si j'avais un prétexte, alors je ne dis pas Que quelqu'un abusé n'accompagnât mes pas.
LA NOURRICE de Clarice
Tu n'en saurais manquer, aveugle, considère Qu'on t'enlève Doris, va quereller son frère, Fais éclater partout un faux ressentiment. Trop d'amis s'offriront à venger promptement L'affront qu'en apparence aura reçu ta flamme, Et lors (mais sans ouvrir les secrets de ton âme) Tâche à te servir d'eux.
Alcidon
Ainsi tout ira bien. Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien.
LA NOURRICE de Clarice
Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, Ne faisons plus ensemble aucune conférence, Et viens quand tu pourras, je t'attends dès demain.
Alcidon
Adieu je tiens le coup, autant vaut, dans ma main.
Acte III
Scène 1
Célidan, Alcidon
Célidan
Ce n'est pas que j'excuse, ou la soeur, ou le frère, Dont l'infidélité fait naître ta colère, Mais, à ne point mentir, ton dessein à l'abord N'a gagné mon esprit qu'avec un peu d'effort : Lorsque tu m'as parlé d'enlever sa maîtresse L'honneur a quelque temps combattu ma promesse. Ce mot d'enlèvement me faisait de l'horreur Mes sens embarrassés dans cette vaine erreur, N'avaient plus la raison de leur intelligence, En plaignant ton malheur je blâmais ta vengeance, Et l'ombre d'un forfait amusant ma pitié Retardait les effets dûs à notre amitié.
Alcidon
Voilà grossièrement chercher à te dédire, Avec leurs trahisons ta lâcheté conspire; Puisque tu sais leur crime et consens leur bonheur. Mais c'est trop désormais survivre à mon honneur. C'est trop porter en vain par leur perfide trame La rougeur sur le front et la fureur en l'âme, Va va n'empêche plus mon désespoir d'agir. Souffre qu'après mon front ce flanc puisse en rougir, Et qu'un bras impuissant à venger cet outrage Reporte dans mon coeur les effets de ma rage.
Alcidon
Bien loin de révoquer ce que je t'ai promis, Je t'offre avec mon bras celui de cent amis. Prends puisque tu le veux ma maison pour retraite, Dispose absolument d'une amitié parfaite, Je vois trop que Philiste en te volant ton bien. N'a que trop mérité qu'en le prive du sien, Après son action la tienne est légitime, On venge honnêtement un crime par un crime.
Alcidon
Tu vois comme il me trompe, et me promet sa soeur dont il fait sourdement Florange possesseur, Ah ciel ! Fut-il jamais un si noir artifice ? Il lui fait recevoir mes offres de service Cette belle m'accepte, et dessous cet aveu, Je me vante partout du bonheur de mon feu Cependant il me l'ôte et par cette pratique, Plus mon amour est su, plus ma honte est publique.
Célidan
Après sa trahison, vois ma fidélité. Il t'enlève un objet que je t'avais quitté, Ta Doris fut toujours la reine de mon âme, J'ai toujours eu pour elle une secrète flamme, Sans jamais témoigner que j'en étais épris Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix : Mais je te l'ai quittée et non pas à Florange, Quand je t'aurai vengé, contre lui je me venge, Et je lui fais savoir que devant mon trépas Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas.
Alcidon
Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue ! Que je te veux de mal de cette retenue ! Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à coeur ouvert ?
Célidan
Mon feu, qui t'offensait, est demeuré couvert ; Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître, J'ai su pour ton respect l'empêcher de paraître.
Alcidon
Hélas ! Tu m'as perdu, me voulant obliger ; Notre vieille amitié m'en eût fait dégager. Je souffre maintenant la honte de sa perte, Et j'aurais eu l'honneur de te l'avoir offerte, De te l'avoir cédée, et réduit mes désirs Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs. Faites, dieux tout-puissants, que Philiste se change, Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange, Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour Pour un ami je sais étouffer mon amour.
Célidan
Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire ; Doris sur ton esprit reprendrait son empire : Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous.
Alcidon
Si j'y manquais, grands dieux, je vous conjure tous D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses.
Célidan
Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses, Il n'y va pas de tant, résolvons seulement Du jour, et des moyens, de cet enlèvement.
Alcidon
Mon secret n'a besoin que de ton assistance, Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance, La beauté dont mon traître adore les attraits Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais, J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte. Étant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte. Allons-y dès ce soir, le plus tôt vaut le mieux, Et surtout déguisés dérobons à ses yeux, Et de nous, et du coup, l'entière connaissance.
Célidan
Si Clarice une fois est en notre puissance, Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord, Et rendre en ce faisant ton parti le plus fort. Mais pour la sûreté d'une telle entreprise Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise, Retournons sur nos pas, et soudain effaçons Ce que pourrait l'absence engendrer de soupçons.
Alcidon
Ton salutaire avis est la même prudence ; Et déjà je prépare une froide impudence À m'informer demain avec étonnement, De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement.
Célidan
Adieu, j'y vais mettre ordre.
Alcidon
Estime qu'en revanche Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche.
Scène 2
Alcidon
Alcidon
Bons dieux ! Que d'innocence et de simplicité ; Ou pour la mieux nommer que de stupidité Dont le manque de sens se cache et se déguise Sous le front spécieux d'une sotte franchise ? Que Célidan est bon ! Que j'aime sa candeur ! Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur ! Ô qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode À l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode, Et qui nous font souvent cent protestations Et contre les effets ont mille inventions ! Lui quand il a promis il meurt qu'il n'effectue, Et l'attente déjà de me servir le tue. J'admire cependant par quel secret ressort Sa fortune et la mienne ont cela de rapport, Que celle qu'un ami, nomme, ou tient sa maîtresse Est l'objet qui tous deux au fond du coeur nous blesse, Et qu'ayant comme moi caché sa passion, Nous n'avons différé que de l'intention ; Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière, Et pour moi.
Scène 3
Philiste, Alcidon
Philiste
Je t'y prends, rêveur.
Alcidon
Oui, par derrière. C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font.
Philiste
Je te vois accablé d'un chagrin si profond Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue. Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue ? Quelque penser fâcheux te servait d'entretien ?
Alcidon
Je rêvais que le monde en l'âme ne vaut rien, Du moins pour la plupart, que le siècle où nous sommes À bien dissimuler met la vertu des hommes, Qu'à grand peine deux mots se peuvent échapper Sans quelque double sens afin de nous tromper, Et que souvent de bouche un dessein se propose Cependant que l'esprit songe à toute autre chose.
Philiste
Et cela t'affligeait ? Laissons courir le temps Et malgré ses abus vivons toujours contents, Le monde est un chaos, et son désordre excède, Tout ce qu'on y voudrait apporter de remède. N'ayons l'oeil, cher ami, que sur nos actions, Aussi bien s'offenser de ses corruptions À des gens comme nous ce n'est qu'une folie. Or pour te retirer de la mélancolie, Je te veux faire part de mes contentements. Si l'on peut en amour s'assurer aux serments, Dans trois jours au plus tard par un bonheur étrange, Clarice est à Philiste.
Alcidon
Et Doris à Florange.
Philiste
Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit, J'aurai perdu la vie avant que cela soit.
Alcidon
Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce, Philiste vois-tu bien, je sais ce qui se passe.
Philiste
Ma mère en a reçu de vrai quelque propos, Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots, Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire, De ne régler qu'aux biens une pareille affaire, Un si honteux motif leur fait tout décider, Et l'or qui les aveugle, a droit de les guider, Moi dont ce faux éclat n'éblouit jamais l'âme, Qui connaît ton mérite autant comme ta flamme, Je lui fis bien savoir que mon consentement Ne dépendrait jamais de son aveuglement, Et que jusqu'au tombeau quant à cet hyménée Je maintiendrais sa foi que je t'avais donnée. Ma soeur accortement feignait de l'écouter, Non pas que son amour n'osât lui résister, Mais fine, elle voulait qu'un ver de jalousie Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie, Ce petit aiguillon quelquefois en passant Réveille puissamment un amour languissant.
Alcidon
Fais à qui tu voudras ce conte ridicule, Soit que ta soeur l'accepte ou qu'elle dissimule, Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher : Rien de mes sentiments ne saurait approcher Comme alors qu'au théâtre on nous fait voir Mélite Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte : Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta soeur, Et je la veux traiter avec même douceur. Pourquoi m'aigrir contre elle ! En cet indigne change Le choix de ce lourdaud la punit et me venge, Et ce sexe imparfait de son mieux ennemi, Ne posséda jamais la raison qu'à demi, J'aurais tort de vouloir qu'elle en eût davantage, Sa faiblesse la force à devenir volage, Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi, Et mon courroux entier se réserve pour toi, Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître, Et que tes lâchetés tirent de leur excès Par ce damnable appas un facile succès, Déloyal, ainsi donc de ta vaine promesse Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse, Et ton perfide coeur, masqué jusqu'à ce jour, Pour assouvir ta haine alluma mon amour. Ces soupçons dissipés par des effets contraires, Nous renouerons bientôt une amitié de frères : Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux Ce qu'a de plus mortel la colère des Cieux, Si jamais ton rival a ma soeur sans ma vie, À cause de ses biens ma mère en meurt d'envie, Mais malgré.
Alcidon
Laisse là ces propos superflus Ces protestations ne m'éblouissent plus, Et ma simplicité lasse d'être dupée N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée.
Philiste
Étrange impression d'une jalouse erreur Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur ! Eh bien, tu veux ma vie, et je te l'abandonne, Ce courroux insensé qui dans ton coeur bouillonne Contente-le par là, pousse, mais n'attends pas Que par le tien je veuille éviter mon trépas, Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire Je le veux tout donner au seul bien de te plaire, Toujours pour les duels on m'a vu sans effroi, Mais je n'ai point d'épée à trancher contre toi.
Alcidon
Voilà bien déguiser un manque de courage.
Philiste
Si jamais quelque part ton intérêt m'engage, Tu pourras voir alors si je suis un moqueur, Et si pour te servir j'aurai manque de coeur. Mais pour te mieux ôter tout sujet de colère, Sitôt que l'aurai pu me rendre chez ma mère, Dût mon peu de respect offenser tous les Dieux J'affronterai Géron et Florange à ses yeux. Je souffre jusques là ton humeur violente. Mais ces devoirs rendus si rien ne te contente, Sache alors que voici de quoi nous apaisons, quiconque ne veut pas se payer de raisons.
Alcidon
Je crains son amitié plus que cette menace, Sans doute il va chasser Florange de ma place : Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins, Dieux ! Qu'il m'obligerait de m'aimer un peu moins !
Scène 4
Chrysante, Doris
Chrysante
Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable, Et ta dextérité me semble incomparable ; Tu mérites de vivre après un si beau tour.
Doris
Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour Vous n'eussiez pu m'entendre et vous tenir de rire, Je me tuais moi-même à tous coups de lui dire Que mon âme pour lui n'a que de la froideur, Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur Ne s'explique à tous deux nullement par la bouche, Enfin que je le quitte.
Chrysante
Il est donc une souche, S'il ne peut rien comprendre en ces naïvetés. Peut-être y mêlais-tu quelques obscurités ?
Doris
Pas une, en mots exprès je lui rendais son change, Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange.
Chrysante
De Florange ? Et comment en osais-tu parler ?
Doris
Je ne me trouvais pas d'humeur à rien celer, Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque.
Chrysante
Tu vaux trop, c'est ainsi qu'il faut quand on se moque, Que le moqué toujours sorte fort satisfait, Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait, Qui souvent malgré nous se termine en querelle.
Doris
Je lui prépare encore une ruse nouvelle Pour la première fois qu'il m'en viendra conter.
Chrysante
Mais pour en dire trop tu pourrais tout gâter.
Doris
N'en ayez pas de peur.
Chrysante
Quoi que l'on se propose, Assez souvent l'issue.
Doris
On vous veut quelque chose, Madame, je vous laisse.
Chrysante
Oui, va-t'en, il vaut mieux Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux.
Scène 5
Chrysante, Géron
Chrysante
Je devine à peu près le sujet qui t'amène Mais sans mentir mon fils me donne un peu de peine, Et s'emporte si fort en faveur d'un ami Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi. Encore une remise, et que tandis Florange Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change, Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui (Le croirais-tu, Géron ?) a de l'amour pour lui.
Géron
Florange impatient de n'avoir pas encore L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore Ne pourra consentir à ce retardement.
Chrysante
Le tout en ira mieux pour son contentement, Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse Si mon fils ne l'y voit que d'un oeil de rudesse, Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler, Ou ne lui parle enfin que pour le quereller ?
Géron
Madame, il ne faut point tant de discours frivoles, Je ne fus jamais homme à porter des paroles Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir. Si monsieur votre fils...
Chrysante
Je l'aperçois venir.
Géron
Tant mieux, nous allons voir s'il dédira sa mère.
Chrysante
Sauve-toi, ses regards ne sont que de colère.
Scène 6
Philiste, Géron
Philiste
Te voilà donc ici, peste du bien public, Qui réduis les amours en un sale trafic, Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes. Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes.
Géron
Monsieur, vous m'offensez, loin d'être un suborneur, Je ne sortis jamais des termes de l'honneur, Madame a trouvé bon de prendre cette voie.
Philiste
Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie, Ceux-ci seront pour toi.
Scène 7
Chrysante, Philiste, Lycas
Chrysante
Mon fils, qu'avez-vous fait ?
Philiste
J'ai mis, grâces aux Dieux, ma promesse en effet.
Chrysante
Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne.
Philiste
Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne, Mais si jamais je trouve ici ce courratier Je lui saurai, Madame, apprendre son métier.
Chrysante
Il vient sous mon aveu.
Philiste
Votre aveu ne m'importe, C'est un fou me voyant s'il ne gagne la porte, Autrement, il saura ce que pèsent mes coups.
Chrysante
Est-ce là le respect que j'attendais de vous ?
Philiste
Commandez que le coeur à vos yeux je m'arrache Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache, Je suis prêt d'expier avec mille tourments, Ce que je mets d'obstacle à vos contentements.
Chrysante
Souffrez que la raison règle votre courage, Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage L'affaire qui se traite, apporte à votre soeur : Le bien est en ce siècle une grande douceur Étant riche on est tout : ajoutez qu'elle-même N'aime point qu'Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime. Quoi ? Voulez-vous forcer son inclination ?
Philiste
Vous la forcez vous-même à cette élection, Je suis de ses amours le témoin oculaire.
Chrysante
Elle se contraignait seulement pour vous plaire.
Philiste
Elle doit donc encore se contraindre pour moi.
Chrysante
Et pourquoi lui prescrire une si dure loi ?
Philiste
Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine.
Chrysante
Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine ?
Philiste
Je veux tenir parole à mes meilleurs amis, Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis.
Chrysante
Mais elle ne vous doit aucune obéissance.
Philiste
Sa promesse me donne une entière puissance.
Chrysante
Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger.
Philiste
Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager ?
Chrysante
Il la faut révoquer, comme elle sa promesse.
Philiste
Il faudrait donc comme elle avoir l'âme traîtresse, N'en parlons plus. Lycas ?
Lycas
Monsieur.
Philiste
Sus, de ma part Va Florange avertir que s'il ne se départ, D'une place chez nous par surprise occupée, Je ne le trouve point sans une bonne épée.
Chrysante
Attends un peu, mon fils...
Philiste
Marche, mais promptement.
Chrysante
Dieux ! Que cet emporté me donne de tourment ! Que je te plains, ma fille ! Hélas pour ta misère Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère, Déplorable ! Le Ciel te veut favoriser, D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage, Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage.
Scène 8
Scène 9
Célidan, Clarice, Alcidon, LA NOURRICE de Clarice
Célidan
Cocher, attends-nous là.
Clarice
D'où provient ce murmure ?
Alcidon
Il est temps d'avancer, baissons le tapabord, Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort.
Clarice
Aux voleurs, au secours.
LA NOURRICE de Clarice
Quoi ? Des voleurs, Madame !
Clarice
Oui, des voleurs, Nourrice.
LA NOURRICE de Clarice
Ah, de frayeur je pâme.
Clarice
Laisse-moi, misérable.
Célidan
Allons, il faut marcher, Madame, vous viendrez.
Clarice
Aux vo...
Célidan
Touche, cocher.
Scène 10
LA NOURRICE de Clarice, Polimas, Doraste
LA NOURRICE de Clarice
Sortons de pâmoison, reprenons la parole, Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle, Ou je n'y connais rien, ou j'ai bien pris mon temps, Ils n'en seront pas tous également contents, Et Philiste demain cette nouvelle sue, Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue. Mais par où vont nos gens ? Voyons, qu'en sûreté Je fasse aller après par un autre côté, À présent il est temps que ma voix s'évertue, Aux armes, Aux voleurs, on m'égorge, on me tue, On enlève Madame, amis, secourez-nous, À la force, aux brigands, au meurtre, accourez tous, Doraste, Polymas, Listor.
Polimas
Qu'as-tu, nourrice ?
LA NOURRICE de Clarice
Des voleurs.
Polimas
Qu'ont-ils fait ?
LA NOURRICE de Clarice
Ils ont ravi Clarice.
Polimas
Comment ! Ravi Clarice ?
LA NOURRICE de Clarice
Oui suivez promptement. Bons dieux ! Que j'ai reçu de coups en un moment.
Doraste
Suivons-les, mais dis-nous la route qu'ils ont prise.
LA NOURRICE de Clarice
Ils vont tout droit par là, le ciel vous favorise. Ô qu'ils en vont abattre ! Ils sont morts, c'en est fait, Et leur sang autant vaut, a lavé leur forfait, Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde. Quant à nous cependant subornons quelques pleurs, Qui servent de témoins à nos fausses douleurs.
Acte IV
Scène 1
Philiste, Lycas
Philiste
Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice ? Quelle preuve en as-tu ? Quel témoin ? Quel indice ? Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit.
Lycas
Je n'en suis par les yeux (hélas) que trop instruit, Les cris de sa nourrice en sa maison déserte, M'ont trop suffisamment assuré de sa perte, Seule en ce grand logis elle court haut et bas, Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas, Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnaître : À peine devant elle oserait-on paraître De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit Que le désespoir forme, et que la rage suit, Et parmi ses transports son hurlement farouche Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche.
Philiste
Ne t'a-t-elle rien dit ?
Lycas
Soudain qu'elle m'a vu, Ces mots ont éclaté d'un transport impourvu, Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre ; Et puis incontinent me prenant pour un autre, Elle m'allait traiter en auteur du forfait, Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet.
Philiste
Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne ?
Lycas
Ses confuses clameurs n'en accusent personne, Et même les voisins n'en savent que juger.
Philiste
Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, Traître, sans que je sache où pour mon allégeance, Adresser ma poursuite et porter ma vengeance Tu fais bien d'échapper, dessus toi ma douleur Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur ; Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours, Vain et faible soulas en un coup si funeste. Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste : Plains Philiste, plains-toi, mais avec des accents Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants, Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue, Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue, Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. Clarice, unique objet qui me tiens en servage, Reçois donc de mes feux ce dernier témoignage, Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, Et par mon désespoir juge de mon amour. Aussi pour en juger peut-être est-ce ta feinte Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte, Et ton amour qui doute encore de mes serments Cherche à s'en assurer par mes ressentiments. Soupçonneuse beauté, contente ton envie, Et prends cette assurance aux dépens de ma vie, Si ton feu dure encore, par mes derniers soupirs Reçois ensemble, et perds, l'effet de tes désirs. Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée, Et sûre de sa foi tu viendras regretter Sur sa tombe le temps, et le bien d'en douter, Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même ! Qu'il m'est doux en mourant de penser qu'elle m'aime, Et dans ce désespoir que causent mes malheurs Espérer que ma mort lui coûtera des pleurs ! Simple, qu'espères-tu ? Sa perte est volontaire, Et pour mieux te punir d'un amour téméraire ; Elle veut tes regrets, tous autres châtiments Ne lui semblent pour toi de légers tourments, Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine, Elle se pâme d'aise au récit de ta peine, Et choisit pour objet de son affection Un amant plus sortable à sa condition. Pauvre désespéré ; que ta raison s'égare ! Et que tu traites mal une amitié si rare ! Après tant de serments de n'aimer rien que toi Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi, Tu veux seul avoir part à la douleur commune, Tu veux seul te charger de toute l'infortune, Comme si tu pouvais en croissant tes malheurs Diminuer les siens et l'ôter aux voleurs. N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme A mis en son pouvoir la Reine de ton âme, Et peut-être déjà ce corsaire effronté Triomphe insolemment de sa pudicité Hélas ! Qu'à ce penser ma vigueur diminue.
Scène 2
Philiste, Doraste, Polimas, Listor
Philiste
Mais voici de ses gens. Qu'est-elle devenue ? Amis le savez-vous ? N'avez-vous rien trouvé Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé ?
Doraste
Nous avons fait, monsieur, une vaine poursuite.
Philiste
Du moins vous avez vu des marques de leur fuite ?
Doraste
Si nous avions pu voir les traces de leurs pas Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas. Mais hélas quelque soin, et quelque diligence.
Philiste
Ce sont là des effets de votre intelligence, Traîtres ; ces feints hélas ne sauraient m'abuser.
Polimas
Vous ne devez, Monsieur, en rien nous accuser.
Philiste
Perfides vous prêtez épaule à leur retraite, Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète : Mais voici. Vous fuyez ? Vous avez beau courir Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir.
Doraste
Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage.
Polimas
Ne nous présentons plus aux transports de sa rage, Mais plutôt derechef allons si bien chercher Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher.
Listor
Le voilà.
Philiste
Qui les ôte à ma juste colère ? Venez de vos forfaits recevoir le salaire, Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups.
Scène 3
Alcidon, Célidan, Philiste
Alcidon
Philiste, à la bonne heure, un miracle visible T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible, Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main. Quoi ? Ta poltronnerie a changé bien soudain ? Et vais...
Célidan
Modère cette ardeur, tout beau.
Alcidon
Laisse-nous faire C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire, Crains-tu d'être témoin d'une bonne action ?
Philiste
Dieux ! Ce comble manquait à mon affliction, Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle ! Ma maîtresse perdue, un ami me querelle.
Alcidon
Ta maîtresse perdue !
Philiste
Hélas ! Hier, des voleurs.
Alcidon
Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs, Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître, Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien paraître Que son juste courroux a voulu me venger.
Philiste
Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager ? Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte. Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte. Ne me presse donc plus dedans mon désespoir : J'ai déjà fait pour toi par delà mon devoir, Te peux-tu plaindre encor de ta place occupée ? J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée J'ai menacé Florange et rompu les accords Qui causaient jadis ces violents transports.
Alcidon
Entre des cavaliers une offense reçue Ne se contente point d'une si lâche issue. Va m'attendre.
Célidan
Arrêtez, je ne permettrai pas Qu'un si funeste mot termine vos débats.
Philiste
Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare C'est montrer un esprit lâche autant que barbare, Adieu, mauvais, adieu, nous nous pourrons trouver, Et si le coeur t'en dit, au lieu de t'en braver, J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles. Mon honneur souffrirait des taches éternelles À craindre encore de perdre une telle amitié.
Scène 4
Célidan, Alcidon
Célidan
Mon coeur à ses douleurs me saigne de pitié ; Il montre une franchise ici trop naturelle Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle, L'affaire se traitait sans doute à son désçu, Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu, Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice.
Alcidon
Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice ? À ce piège, qu'il dresse afin de m'attraper ?
Célidan
Romprait-il ces accords à dessein de tromper ? Que vois-tu là qui sente une supercherie ?
Alcidon
Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie, Qu'un lâche désaveu de cette trahison, De peur d'être obligé de m'en faire raison : Je l'en pressai dès hier, mais son peu de courage Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, Par où m'éblouissant il pût un de ces jours Renouer sourdement ces muettes amours. Il en donne en secret des avis à Florange, Tu ne le connais pas, c'est un esprit étrange.
Célidan
Quelque étrange qu'il soit si tu prends bien ton temps Malgré lui tes désirs se trouveront contents. Ses offres acceptés, que rien ne se diffère, Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire.
Alcidon
Cet ordre est infaillible à procurer mon bien; Mais ton contentement m'est plus cher que le mien : Longtemps à mon sujet tes passions contraintes Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes, Il me faut à mon tour en faire autant pour toi : Hier devant tous les dieux je t'en donnai ma foi, Et pour la maintenir j'éteindrai bine ma braise.
Célidan
Mais je ne veux point d'heur aux dépends de ton aise, Et j'aurais un regret trop sensible de voir Que mon hymen laissât Alcidon à pourvoir.
Alcidon
Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme, (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), J'épouserai Clarice : ainsi, puisque mon sort Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse, C'est là que par devoir il faut que je m'adresse, Philiste m'est parjure, et moi ton obligé : Il m'a fait un affront et tu m'en as vengé. Ma raison en ce choix n'a point d'incertitude Puisque l'un est justice, et l'autre d'ingratitude.
Célidan
Mais te priver pour moi de ce que tu chéris !
Alcidon
C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, Et me venger d'un traître épousant sa Clarice. Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice, Je vais pour confirmer tout ce que je t'ai dit, Employer vers Doris mon reste de crédit : Si je la puis gagner, je te réponds du frère Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère !
Célidan
C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement : Vois ce que je pourrai pour ton contentement.
Alcidon
L'affaire à mon avis deviendrait plus aisée Si Clarice apprenait une mort supposée.
Célidan
De qui, de son amant ? Va, tiens pour assuré Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré.
Alcidon
Quand elle en aura su la nouvelle funeste Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés, Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés.
Scène 5
Célidan
Célidan
Il me cède à mon gré Doris de bon courage, Et ce nouveau dessein d'un autre mariage Pour être fait sur l'heure et tout nonchalamment Ne me semble conduit, qu trop accortement. Qu'il en sait de moyens ! Qu'il a ses raisons prêtes ! Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes Pour ne point rapprocher de son premier amour ! Quant à moi, plus j'y songe, et moins j'y vois de jour. M'aurait-il bien caché le fond de sa pensée ? Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée ; Il se venge en parole, et s'oblige en effet. Cela se juge à l'oeil, rien ne le satisfait, Quand on lui rend Doris il s'aigrit davantage. Je jouerais à ce compte un joli personnage, Il s'en faut éclaircir, Alcidon ruse en vain Tandis que le succès est encore en ma main. Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connaître Que je ne suis jamais homme à servir un traître. Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin, Et qui me veut duper en doit craindre la fin. Il ne voulait que moi pour lui servir d'escorte, Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte, Nous étions attendus, on secondait nos coups, La nourrice parut en même temps que nous, Et se pâma soudain avec tant de justesse Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse. Qui lui pourrait un peu tirer les vers du nez. Que nous verrions demain des gens bien étonnés !
Scène 6
LA NOURRICE de Clarice, Célidan
LA NOURRICE de Clarice
Ah !
Célidan
J'entends des soupirs.
LA NOURRICE de Clarice
Destins.
Célidan
C'est la nourrice, Qu'elle vient à propos !
LA NOURRICE de Clarice
Ou rendez-moi Clarice.
Célidan
Il la faut aborder.
LA NOURRICE de Clarice
Ou me donnez la mort.
Célidan
Qu'est-ce ? Qu'as-tu Nourrice à t'affliger si fort ? Quel funeste accident ? Quelle perte arrivée ?
LA NOURRICE de Clarice
Perfide, c'est donc toi qui me l'as enlevée ? En quel lieu la tiens-tu ? Dis-moi? Qu'en as-tu fait ?
Célidan
Ta douleur sans raison m'impute ce forfait.
LA NOURRICE de Clarice
Où l'as tu mise enfin ?
Célidan
Tu cherches ta maîtresse ?
LA NOURRICE de Clarice
Oui, je te la demande, âme double et traîtresse.
Célidan
Je ne trempai jamais en cet enlèvement ; Mais je t'en dirai bien l'heureux événement. Il ne faut plus avoir un visage si triste, Elle est en bonne main.
LA NOURRICE de Clarice
De qui ?
Célidan
De son Philiste.
LA NOURRICE de Clarice
Le coeur me le disait que ce rusé flatteur Devait être du coup le véritable auteur.
Célidan
Je ne dis pas cela, Nourrice, du contraire Sa rencontre à Clarice était fort nécessaire.
LA NOURRICE de Clarice
Quoi ? L'a-t-il délivrée ?
Célidan
Oui.
LA NOURRICE de Clarice
Bons dieux !
Célidan
Sa valeur Ôte ensemble la vie et Clarice, au voleur.
LA NOURRICE de Clarice
Vous ne parlez que d'un.
Célidan
L'autre ayant pris la fuite, Philiste a négligé d'en faire la poursuite.
LA NOURRICE de Clarice
Leur carrosse roulant, comme est-il advenu.
Célidan
Tu m'en veux informer en vain par le menu, Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre, Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre, Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer Comme eux et ta maîtresse étaient prêts d'y rentrer.
LA NOURRICE de Clarice
Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. Mais le nom de celui qu'il a privé de vie ?
Célidan
C'est, je l'aurais nommé mille fois en un jour. Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour ! C'est un des bons amis que Philiste eût au monde. Rêve un peu comme moi, Nourrice, et me seconde.
LA NOURRICE de Clarice
Donnez-m'en quelque adresse.
Célidan
Il se termine en don. C'est, j'y suis peu s'en faut, attends, c'est...
LA NOURRICE de Clarice
Alcidon ?
Célidan
T'y voilà justement.
LA NOURRICE de Clarice
Est-ce lui ? Quel dommage ? Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge... Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité, Et grâces aux bons Dieux, son dessein avorté. Mais du moins en mourant il nomma son complice.
Célidan
C'est là le pis pour toi.
LA NOURRICE de Clarice
Pour moi ?
Célidan
Pour toi, Nourrice.
LA NOURRICE de Clarice
Ah le traître !
Célidan
Sans doute il te voulait du mal.
LA NOURRICE de Clarice
Et m'en pourrait-il faire.
Célidan
Oui, son rapport fatal.
LA NOURRICE de Clarice
Ne peut rien contenir que je ne le dénie.
Célidan
En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie, Écoute cependant : il a dit qu'à ton sçu Ce malheureux dessein avait été conçu, Et que pour empêcher la fuite de Clarice, Ta feinte pâmoison lui fit un bon office, Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert !
LA NOURRICE de Clarice
De quels damnables tours cet imposteur se sert ? Non, Monsieur, à présent il faut que je le die, Le ciel ne vit jamais de telle perfidie, Ce traître aimait Clarice, et brûlant de ce feu Ne caressait Doris que pour couvrir son jeu, Depuis près de six mois il a tâché sans cesse D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse, Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir Mais me voyant toujours ferme dans le devoir, Et que pour moi ses dons n'avaient aucune amorce, Enfin il a voulu recourir à la force. Vous savez le surplus, vous voyez son effort À se venger de moi pour le moins en sa mort. Piqué de mes refus, il me fait criminelle, Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. Mais, monsieur, le croit-on ?
Célidan
N'en doute aucunement. Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment.
LA NOURRICE de Clarice
Las ! Que me dites-vous ?
Célidan
Ta maîtresse en colère Jure que tes forfaits recevront leur salaire, Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison : Si tu veux éviter une infâme prison N'attends pas son retour.
LA NOURRICE de Clarice
Où me vois-je réduite ! Mon salut dépend donc d'une soudaine fuite, Et mon esprit confus ne peut où l'adresser !
Célidan
J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser Nourrice, j'ai chez moi, si tu veux, ta retraite, Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète.
LA NOURRICE de Clarice
Oserais-je espérer que la compassion.
Célidan
Je prends ton innocence en ma protection. Va ne perds point de temps, être ici davantage Ne pourrait à la fin tourner qu'à ton dommage, Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encore rien, Comme après je saurai m'employer pour ton bien, Durant l'éloignement ta paix se pourra faire.
LA NOURRICE de Clarice
Vous me serez, Monsieur, comme un Dieu tutélaire.
Célidan
Trêve, pour le présent de ces remerciements, Va tu n'as pas loisir de tant de compliments.
Scène 7
Célidan
Célidan
Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée. Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée. Je la croyais plus fine, et n'eusse pas pensé Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé, Dont la suite non plus n'allait qu'à l'aventure, Peut se donner à son âme une telle torture, La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. Le cuisant souvenir d'une action méchante Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante. Mettons-la cependant en lieu de sûreté D'où nous ne craignions rien de sa subtilité ; Après nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire, Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi.
Scène 8
Doris, Alcidon
Doris
C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme Allume à ta prière une nouvelle flamme ?
Alcidon
Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer.
Doris
À ce coup, Alcidon, voilà te déclarer, Ce compliment fort beau pour des âmes glacées M'est un aveu bien clair de tes feintes passées.
Alcidon
Ne parle point de feinte ; il n'appartient qu'à toi D'être dissimulée et de manquer de foi. L'effet l'a trop montré.
Doris
L'effet a dû t'apprendre, Quand on feint avec moi que je sais bien le rendre. Mais je reviens à toi, tu fais donc tant de bruit Afin qu'après un autre en recueille le fruit ? Et c'est à ce dessein que ta fausse colère Abuse insolemment de l'esprit de mon frère ?
Alcidon
Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments Seul apporte du trouble à tes contentements, Et pour moi qui vois trop ta haine par ce change Ou tu m'a préféré de lourdaud de Florange, Je n'ose plus t'offrir un service odieux.
Doris
Tu ne fais pas tant mal, mais pour faire encore mieux, Puisque tu reconnais ma véritable haine, De moi, ni de mon choix, ne te mets point en peine C'est trop manquer de sens, je te prie, est-ce à toi À l'objet de ma haine, à disposer de moi ?
Alcidon
Non, mais puisque je vois à mon peu de mérite De ta possession, l'espérance interdite, Je sentirais mon mal puissamment soulagé Si du moins un ami m'en était obligé. Ce cavalier au reste a tous les avantages Que l'on peut remarquer aux plus braves courages, Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux, Et surtout de Doris à l'extrême amoureux.
Doris
Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise Mais il en a de plus une autre fort mauvaise, C'est qu'il est ton ami cette seule raison, Me le ferait haïr si j'en savais le nom.
Alcidon
Donc pour le bien servir il faut ici le taire ?
Doris
Et de plus lui donner cet avis salutaire Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé Quand il m'entretiendra tu ne sois point nommé, Qu'il n'espère autrement de réponse que triste, J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis.
Alcidon
Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis, Je m'en vais, cependant souviens-toi, rigoureuse, Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse.
Doris
Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main.
Scène 9
Doris
Doris
Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain. Que leur condition se trouve déplorable ! Une mère aveuglée, un frère inexorable, Chacun de son côté, prennent sur mon devoir Et sur mes volontés un absolu pouvoir, Chacun me veut forcer à suivre son caprice, L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice, Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon. Dans leurs divisions mon coeur à l'abandon. N'attend que leur accord pour souffrir, et pour feindre, Je n'ose qu'espérer et je ne sais que craindre, Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien, Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien. Dure sujétion ! Étrange tyrannie ! Toute liberté donc à mon choix se dénie ! On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon coeur, Et par force un amant n'a de moi que rigueur : Cependant il y va du reste de ma vie, Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie Il faut que mes désirs toujours indifférents Aillent sans résistance au gré de mes parents, Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage, Et puis cela s'appelle une fille bien sage, Ciel, qui vois ma misère et qui sais mon besoin, Pour le moins par pitié prends de moi quelque soin.
Acte V
Scène 1
Célidan, Clarice
Célidan
N'espérez pas, Madame, avec cet artifice Apprendre du forfait l'auteur ni le complice, Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis De conserver l'honneur de mes plus chers amis, L'un aveuglé d'amour ne jugea point de blâme À ravir la beauté qui lui ravissait l'âme Et l'autre l'assista par importunité ; C'est ce que vous saurez de leur témérité.
Clarice
Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente De voir qu'un bon succès a trompé mon attente, Et me résolvant même à perdre à l'avenir De mon affliction le triste souvenir, J'estime que la perte en sera plus aisée Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée, C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours Je dois ma liberté, mon honneur, mes amours. Philiste autant que moi vous en est redevable, S'il a su mon malheur il est inconsolable, Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui Vous lui rendez la vie en me rendant à lui, Disposez de tous deux, et ce que l'un et l'autre Aurons en leur pouvoir, tenez-le comme au vôtre, Tandis permettez moi de la faire avertir Qu'il lui faut en plaisirs ses douleurs convertir.
Célidan
C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message, Trop heureux en ce point de vous servir de page, Mon secours sans cela comme de nul effet Ne vous aurait rendu qu'un service imparfait.
Clarice
Après avoir rompu les fers d'une captive, C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, Et l'obligation que j'en vais vous avoir Met la revanche hors de mon peu de pouvoir, si bine que désormais, quelque espoir qui me flatte Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate.
Célidan
En quoi que mon service oblige votre amour, Vos seuls remerciements me mettent à retour.
Scène 2
Célidan
Célidan
Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice, Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice, Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur, Qu'il querelle Philiste, et néglige sa soeur, Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse, Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse. Son artifice m'aide, et succède si bien Qu'il me donne Doris et ne lui laisse rien. Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, Et que Philiste après une faveur si grande N'ose me refuser celle dont ses transports Et ses faux mouvements font rompre les accords. Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise, Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise, Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi, Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi. Mais pour voir ces effets allons trouver le frère, Notre heur incompatible avecque sa misère Et se peut avancer qu'en lui disant le sien.
Scène 3
Célidan, Alcidon
Célidan
Ah ! Je cherchais une heure avec toi d'entretien, Ta rencontre jamais ne fut plus opportune.
Alcidon
En quel point as-tu mis l'état de ma fortune ?
Célidan
Tout va le mieux du monde, il ne se pouvait pas Avec plus de succès supposer un trépas Clarice au désespoir croit Philiste sans vie.
Alcidon
Et l'auteur de ce coup ?
Célidan
Celui qui l'a ravie, Un amant inconnu dont je lui fais parler.
Alcidon
Elle a donc bien jeté des injures en l'air ?
Célidan
Mais dedans sa fureur, quoi que rien ne l'apaise, Si je t'avais tout dit, c'est pour ne mourir d'aise.
Alcidon
Je n'en veux point qui porte une si dure loi.
Célidan
Dedans son désespoir elle parle de toi.
Alcidon
Elle parle de moi ?
Célidan
J'ai perdu ce que j'aime, (Dit-elle) mais du moins si cet autre lui-même, Son fidèle Alcidon, m'en consolait ici ! Qu'en la voyant mon mal deviendrait adouci.
Alcidon
Je ne me pensais pas si fort dans sa mémoire. Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire.
Célidan
Il n'en tiendra qu'à toi d'en voir la vérité.
Alcidon
Quand ?
Célidan
Même avant demain.
Alcidon
Ma curiosité Accepte ce parti, ce soir si bon te semble Nous nous déroberons pour l'aller voir ensemble Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite.
Célidan
Tu verras à quel point elle met ton mérite.
Alcidon
Si l'occasion s'offre, on peut la disposer, Mais comme sans dessein...
Célidan
J'entends, à t'épouser.
Alcidon
Nous pourrons feindre alors que par ma diligence Le concierge, rendu de mon intelligence Me donne un accès libre aux lieux de sa prison, Que déjà quelque argent m'en a fait la raison Et que s'il en faut croire une juste espérance Les pistoles dans peu feront sa délivrance Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes désirs.
Célidan
Que cette invention t'assure de plaisirs ! Une subtilité si dextrement tissue Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue.
Alcidon
Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir.
Célidan
Ne diffère donc point, je t'attends vers le soir, Adieu, pour le présent j'ai quelque affaire en ville.
Alcidon
Ô l'excellent ami ! Qu'il a l'esprit docile ! Pouvais-je faire un choix plus commode pour moi ? Je trompe tout le monde avec sa bonne foi ; Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine, C'est de quoi maintenant, je ne suis guère en peine : Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu Si la coquette agrée, ou néglige son feu. Mais je ne songe pas que ma joie imprudente Laisse en perplexité ma chère confidente, Avant que de partir, il faudra sur le tard De mes consentements lui faire quelque part.
Scène 4
Chrysante, Philiste, Doris
Chrysante
Je ne le puis celer, bien que j'y compatisse, Je trouve en ton malheur quelque peu de justice, Le ciel venge ta soeur ; ton brusque aveuglement A rompu sa fortune, et chasse son amant, Et tu vois aussitôt la tienne renversée, Ta maîtresse par force, et peut-être forcée. Cependant, Alcidon te querelle toujours, Au lieu de renouer ses premières amours.
Philiste
Madame, c'est à vous qu'en tombe le reproche Le moyen que jamais Alcidon en rapproche. L'affront qu'il a reçu ne lui peut plus laisser De souvenir de nous que pour nous offenser. Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice Mais du reste accusez votre seule avarice, Madame, nous perdons par votre aveuglement Votre fils un ami, votre fille, un amant.
Doris
Ôtez ce nom d'amant, le fard de son langage Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage Et nous étions tous deux semblables en ce point, Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point.
Philiste
Ce que vous n'aimiez point ! Petite écervelée, Fallait-il donc souffrir d'en être cajolée ?
Doris
Il le fallait souffrir, ou vous désobliger.
Philiste
Dites qu'il vous fallait un esprit moins léger.
Chrysante
Célidan vient d'entrer, fais un peu de silence, Et du moins à ses yeux cache ta violence.
Scène 5
Philiste, Célidan
Philiste
Eh bien que dit, que fait, notre amant irrité ? Persiste-t-il encore dans sa brutalité ?
Célidan
Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles, J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles, Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir.
Philiste
Ami, que me dis-tu ?
Célidan
Ce que je viens de voir.
Philiste
Et de grâce, où voit-on le sujet que j'adore ? Dis-moi le lieu.
Célidan
Le lieu ne se dit pas encore. Celui qui te la rend te veut faire une loi.
Philiste
Après cette faveur qu'il dispose de moi, Mon possible est à lui.
Célidan
Donc sous cette promesse Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse. Ambassadeur exprès...
Scène 6
Chrysante, Célidan, Doris
Chrysante
Son feu précipité Lui fait faire envers vous une incivilité, Excusez s'il vous plaît sa passion trop forte, Qui sans vous dire adieu vers son objet l'emporte.
Célidan
C'est comme doit agir un véritable amour, Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour, Et nous voyons assez par cette expérience Que le sien est égal à son impatience. Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants, Et que tout se dispose à vos contentements, Pour m'avancer aux miens, oserais-je, Madame, Offrir à cette belle un coeur qui n'est que flamme, Un coeur sur qui ses yeux de tout temps absolus Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus ? J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle Unissait les esprits et d'Alcidon, et d'elle, Et qu'en ce cavalier son désir arrêté Prendrait tous autres voeux pour importunité. Cette seule raison m'obligeant à me taire, Je trahissais mon feu de peur de lui déplaire. Mais à présent qu'un autre en sa place reçu, Me fait voir clairement combien j'étais déçu, Et que ce malheureux l'a si peu conservée, Mon âme que ses yeux ont toujours captivée Dans le malheur d'autrui, vient chercher son bonheur.
Chrysante
Votre offre avantageux nous fait beaucoup d'honneur, Mais vous voyez le point où me réduit Philiste, Et comme sa boutade à mes souhaits résiste, Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte aujourd'hui Pour un qui nous méprise, et se moque de lui : Honteuse qu'il me force à manquer de promesse, Je n'ose vous donner une réponse expresse, Tant je crains de sa part un désordre nouveau.
Célidan
Vous me tuez Madame, et cachez le couteau, Sous ce détour discret un refus se colore.
Chrysante
Non, Monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore, Aussi dans le refus j'aurais peu de raison, Je connais votre bien, je sais votre maison ; Votre père jadis (hélas que cette histoire Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire ! ), Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi, J'étais son cher objet, et maintenant je vois Que comme par un droit successif de famille L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille. S'il m'aimait je l'aimais, et les seules rigueurs De ses cruels parents divisèrent nos coeurs, On l'éloigna de moi vu le peu d'avantage Qui se trouva pour dedans mon mariage. Et jamais le retour ne lui fut accordé Qu'il ne visse mon lit d'Acaste possédé, En vain à cet hymen j'opposai ma constance, La volonté des miens vainquit ma résistance. Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits De ses perfections les plus aimables traits, Afin de vous ôter désormais toute crainte Que dessous mes discours se cache aucune feinte, Allons trouver Philiste, et vous verrez alors Comme en votre faveur je ferai mes efforts.
Célidan
Il faudrait de ma belle une même assurance, Et rien ne pourrait plus troubler mon espérance.
Doris
Monsieur, ou Madame est, je n'ai point de vouloir.
Célidan
Employer contre vous un absolu pouvoir ! Ma flamme d'y penser deviendrait criminelle.
Chrysante
Je connais bien ma fille, et je vous réponds d'elle, Dépêchons seulement d'aller vers ces amants.
Célidan
Allons, mon heur dépend de vos commandements.
Scène 7
Philiste, Clarice
Philiste
Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie Pousse encore des soupirs, bien que je vous revoie, Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer. Mon âme en est ensemble et ravie, et confuse, D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse, Et votre liberté me reproche aujourd'hui, Que mon amour la doit à la pitié d'autrui, Elle me comble d'aise et m'accable de honte, Celui qui vous la rend en m'obligeant m'affronte, Un coup si glorieux n'appartenait qu'à moi.
Clarice
Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi ? Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage Et dispensent ta bouche à ce fâcheux langage ? Ton amour et tes soins trompés par mon malheur, Ma prison inconnue a bravé ta valeur ; Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre, Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, Et que d'un tel orage en bonace réduit Célidan a la peine, et Philiste le fruit ?
Philiste
Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige C'est la reconnaissance où l'honneur vous oblige, Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir Lui garder en votre âme un peu de souvenir, La mienne en est jalouse, et trouve ce partage, Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage, Je ne puis le souffrir, nos pensers à tous deux Ne devraient à mon gré parler que de nos feux, Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.
Clarice
Ton humeur, à ce compte est un peu tyrannique, Penses-tu que je veuille un amant si jaloux ?
Philiste
Je tâche d'imiter ce que je vois en vous, Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa Reine Fait de vos actions sa règle souveraine.
Clarice
Je ne puis endurer ces propos outrageux, Où m'as tu vu jalouse afin d'être ombrageux ?
Philiste
Ce fut (vous le savez) l'autre jour qu'en visite J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite.
Clarice
Ne me reproche point l'excès de mon amour.
Philiste
Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour, Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable.
Clarice
Encore pour un jaloux tu seras fort traitable, Et tu sais dextrement dedans nos entretiens Accuser mes défauts en excusant les tiens. Par cette liberté tu me fais bien paraître Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître, Puisque laissant les voeux et les submissions Tu me dis seulement mes imperfections. Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance, Et prendre avant le temps un peu trop de licence ; Nous avions notre hymen à demain arrêté Mais pour te bien punir de cette liberté, De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève.
Philiste
Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève, Pensez-vous mon souci, que pour votre secours Le même Célidan se rencontre toujours ?
Clarice
Il faut savoir de lui s'il prendrait cette peine, Vois ta mère, et ta soeur que vers nous il amène, Sa réponse rendra nos débats terminés.
Philiste
Ah ! Mère, soeur, ami, que vous m'importunez [!]
Scène 8
Chrysante, Clarice, Doris, Philiste, Célidan
Chrysante
Je viens après mon fils vous rendre une assurance De la part que je prends en votre délivrance, L'aise que j'en reçois ne savait endurer Que mes humbles devoirs se pussent différer.
Clarice
N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie Est de vous obéir le reste de sa vie, Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous. Ce brave cavalier accepté pour époux C'est à moi désormais entrant dans sa famille À vous rendre un devoir de servante, et de fille, Pourvu qu'en mes défauts j'aie tant de bonheur Que vous me réputiez digne d'un tel honneur, Et que sa passion en ce choix vous contente.
Chrysante
Dans ce bien excessif qui passe mon attente Je soupçonne mes sens d'une infidélité Tant la raison s'oppose à ma crédulité : Surprise que je suis d'une telle merveille Mon esprit tout confus doute encore si je veille, Mon âme en est ravie, et ces ravissements M'ôtent la liberté de tous remerciements.
Doris
Souffrez qu'en ce bonheur mon aise m'enhardisse À vous offrir Madame, un fidèle service.
Clarice
Et moi, sans compliment qui vous farde mon coeur Je vous offre et demande une amitié de soeur.
Philiste
Toi sans qui mon malheur était inconsolable, Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable, Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis, Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, Cesse de me tenir dedans l'incertitude, Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude, Donne-moi le moyen, après un tel bienfait De réduire pour toi ma parole en effet.
Célidan
S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice Doivent leur bonne issue à mon peu de service, Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos voeux, J'ose t'en demander un pareil à mes feux. J'ose te demander (sous l'aveu de Madame) Celle qui de tout temps a possédé mon âme, Une soeur qui reçue en mon lit pour moitié D'un lien plus étroit serre notre amitié.
Philiste
Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse Sur ton meilleur ami tu brigues cette place, Et tu sais que ma foi la réserve pour lui.
Chrysante
Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui, Ne te fais point ingrat pour une âme si double.
Philiste
Mon esprit divisé de plus en plus se trouble, Dispense-moi de grâce, et songe qu'avant toi Ce colère Alcidon tient en gage ma foi.
Chrysante
Voilà de ta parole un manque trop visible.
Philiste
Je t'ai bien tout promis ce qui m'étais possible, Mais une autre promesse ôte de mon pouvoir Ce qu'aux plaisirs reçus je me sis trop devoir.
Chrysante
Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse, Et juge en regardant cette belle maîtresse Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur N'a pas bine mérité l'échange de ta soeur.
Clarice
Je ne saurais souffrir qu'en ma présence on die Qu'il doive m'acquérir par une perfidie, Et pour un tel ami lui voir si peu de foi, Me ferait redouter qu'il en eût moins pour moi. Mais Alcidon survient ; nous l'allons voir lui-même Disputer maintenant contre vous ce qu'il aime.
Scène 9
Clarice, Alcidon, Célidan, Philiste, Chrysante, Doris
Clarice
Mon abord t'a surpris ? Tu changes de couleur ? Tu me croyais sans doute encore dans le malheur : Voici qui m'en délivre, et n'était que Philiste À ses nouveaux desseins en ta faveur résiste, Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris T'aurait pour récompense enlevé ta Doris.
Alcidon
Le désordre qu'on lit en mon âme étourdie Vient moins de votre aspect que de sa perfidie, Je forcène de voir que sur votre retour Ce traître assure ainsi ma perte et son amour, Ô honte ! Ô crève-coeur ! Ô désespoir ! Ô rage ! Qui venez à l'envi déchirer mon courage, Au lieu de vous combattre unissez vos efforts Afin de désunir mon âme de mon corps, Je tiens le plus cruels pour les plus favorables.
Célidan
Quoi ! J'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés, Et tu m'oses couvrir de ces indignités ! Cesse de m'outrager, ou le respect des dames N'est plus pour contenir celui que tu diffames.
Philiste
Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré Que je sais maintenir ce que je t'ai juré : Pour t'enlever ma soeur, il faut m'arracher l'âme.
Alcidon
Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme. Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu Que si mon coeur brûlait, c'était d'un autre feu. Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice : Voici l'auteur du coup, et voilà le complice. Adieu : ce mot lâché, je te suis en horreur.
Chrysante
Et bien rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur ?
Célidan
Puisque son désespoir vous découvre un mystère Que ma discrétion vous avait voulu taire, C'est à moi de montrer quel était mon dessein. Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main, La peur que j'eus alors qu'après ma résistance Il ne trouvât ailleurs trop fidèle assistance...
Philiste
Quittons là ce discours, puisqu'en cette action La fin m'éclaircit trop de ton intention, Et ta sincérité se fait assez connaître. Je m'obstinais tantôt dans le parti d'un traître, Mais au lieu d'affaiblir vers toi mon amitié Un tel aveuglement te doit faire pitié, Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise Qu'un ami déloyal a tellement surprise, Vois par là comme j'aime, et perds le souvenir Qu'un traître contre toi tu m'as vu maintenir. Bien que ma flamme au point d'avoir sa récompense De me venger de lui pour l'heure me dispense, Il jouira fort peu de cette vanité Fais malgré mon erreur que ton feu persévère, Ne punis point la soeur de la faute du frère, Et reçois de ma main que ton désir Par avant cette offense avait voulu choisir.
Clarice
Une pareille erreur me rend toute confuse, Mais ici mon amour me servira d'excuse, Il serre nos esprits d'un trop étroit lien, Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien.
Célidan
Si vous croyez encore que cette erreur me touche Un mot me satisfait de cette belle bouche ; Mais hélas, mon souci, je n'ose avoir pensé, Que sans avoir servi je sois récompensé.
Doris
Ici votre mérite est joint à leur puissance, Et la raison s'accorde à mon obéissance, En secondant vos feux je fais par jugement, Ce qu'ailleurs je ferais par le commandement.
Célidan
À ces mots enchanteurs mon martyre s'apaise, Et je ne conçois rien de pareil à mon aise. Pourvu que ce propos soit suivi d'un baiser.
Chrysante
Ma fille ton devoir ne le peut refuser. Leur exemple mon coeur t'oblige à la pareille.
Clarice
Mais je n'ai point de mère ici qui me conseille, Tu prends toujours d'avance.
Chrysante
Ô que sur mes vieux ans Le pitoyable Ciel me fait de doux présents ! Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange ! Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange ! Ainsi me donne-t-il pour comble de mes voeux Bientôt des deux côtés quelques petits neveux, Rendant par les doux fruits de ce double hyménée Ma débile vieillesse a jamais fortunée !
Clarice
Cependant pour ce soir ne me refusez pas L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas, Afin qu'à ces plaisirs ensemble on se prépare, Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare.
Chrysante
Vous quitter par avant ce bienheureux moment Ce serait me priver de tout contentement.