Comédie · 1745

Le babillard

de Louis de Boissy

Représentation
≈ 33 min
Distribution
8 femmes, 2 hommes
Répliques
223
Écriture
En vers
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Léandre H 72 ≈ 16 min 13
Nérine F 25 ≈ 6 min 7
Clarice F 13 ≈ 3 min 3
Valére H 15 ≈ 2 min 5
Céphise F 26 ≈ 2 min 3
Daphné F 15 ≈ 1 min 3
Doris F 20 ≈ 1 min 2
Mélite F 19 ≈ 1 min 1
Hortense F 8 ≈ 1 min 3
Ismène F 7 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Léandre absentabsentabsent
Nérine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clarice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valére absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Céphise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Daphné absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Doris absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mélite absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Clarice, Nérine

Clarice

Je sors d'avec Léandre : ah ! Quel homme ennuyeux! Je n'en puis plus, je sens un mal de tête affreux : iL n'a pas déparlé pendant une heure entière ; Par bonheur, à la fin, je viens de m'en défaire, Sous le prétexte heureux d'une commission Dont j'ai su le charger.

Nérine

Il fallait, sans façon, Lui donner son congé. Si j'avais été crue, Vous l'auriez fait, madame, à la première vue. Sa langue est justement un claquet de moulin, Qu'on ne peut arrêter sitôt qu'elle est en train ; Qui babille, babille, et qui d'un flux rapide Suit indiscrètement la chaleur qui la guide ; De guerre, de combats, cent fois vous étourdit ; Parle contre lui-même, et souvent se trahit ; Dit le bien et le mal sans voir la conséquence, Et de taire un secret ignore la science.

Clarice

Tu le peins assez bien.

Nérine

Oui, j'ose mettre en fait, Madame, qu'un bavard est toujours indiscret En vain. Tel est l'esprit de notre capitaine : Quoiqu'il ne vienne ici que de cette semaine, Ce temps me semble un siècle ; et je tremble aujourd'hui Que vous n'ayez dessein de vous unir à lui. Étant si différents d'humeur, de caractère. Clarice, honneur du sexe, a le don de se taire, Exempte du défaut qui nous est reproché, Et dont monsieur Léandre est si fort entiché. Pour moi, je trouverais son parent préférable ; Valère est le plus jeune et le plus raisonnable, Il a beaucoup d'esprit, parle peu, comme vous.

Clarice

Nérine, je veux bien l'avouer entre nous, Je pense comme toi : tout ce qui m'embarrasse, Je dépends de ma tante.

Nérine

Eh ! madame, de grâce, N'êtes-vous pas veuve?

Clarice

Oui ; mais je dois ménager Cette tante qui m'aime et veut m'avantager; Tu sais que j'en attends un fort gros héritage. Je ne puis faire un choix sans avoir son suffrage ; Et malheureusement, sans l'avoir jamais vu, Céphise pour Léandre a l'esprit prévenu. Ismène, son amie, avec grand étalage, En a fait un portrait comme d'un personnage Distingué dans la guerre, et qui pour sa valeur Doit bientôt d'une place être fait gouverneur.

Nérine

Valère est officier, brigue la même place, Et peut également obtenir cette grâce. Quand même le contraire arriverait enfin, Pourrez-vous épouser...

Clarice

Mon coeur est incertain.

Nérine

Et moi, si pour époux vous acceptez Léandre, Je quitte dès ce soir sans plus longtemps attendre. Quel maître ! Il voudrait seul parler dans le logis. Ce serait un tyran qui, tout le jour assis, Usurperait nos droits, qui ferait notre office ; Et je mourrais plutôt que d'être à son service. Il me serait trop dur de garder mes discours, De ne pouvoir rien dire, et d'écouter toujours. Un grand parleur, madame, est un monstre en ménage, Et ce n'est que pour nous qu'est fait le babillage.

Clarice

Que veux-tu que je fasse en cette occasion ? Dis.

Nérine

Il faut vous armer de résolution, Sortir en même temps de votre léthargie; Agir, faire parler une commune amie ; Par exemple, Daphné, qui dans cette maison Occupe un logement.

Clarice

Sous un air assez bon, Elle a l'esprit malin. J'ai plus de confiance Dans Hortense sa soeur.

Nérine

L'une et l'autre s'avance.

Scène 2

Daphné, Clarice, Hortense, Nérine

Daphné

Quoi ! vous vous mariez, et ne m'en dites rien. À moi, votre voisine ! Oh ! cela n'est pas bien.

Clarice

Mais vous me surprenez avec cette nouvelle.

Daphné

À quoi bon le cacher ? Soyez plus naturelle. Vous sortez du veuvage, il n'est rien de plus sûr.

Clarice

Qui peut vous l'avoir dit ?

Daphné

Votre mari futur. Dès demain au plus tard vous épousez Léandre.

Hortense

C'est un bruit que lui-même a grand soin de répandre Ce n'est plus un secret.

Nérine

Il est bon là, ma foi !

Clarice

Vous êtes là-dessus plus savantes que moi. Je sais, pour m'obtenir, qu'il fait agir Ismène, Mais je ne croyais pas la chose si prochaine. Léandre, le premier, aurait dû m'avertir, Et la seule raison m'y fera consentir. Comme mon coeur rejette au fond cette alliance, Vous devez l'une et l'autre excuser mon silence. J'ai même appréhendé qu'avec juste raison Daphné ne badinât d'une telle union ; Et, pour preuve qu'ici j'agis avec franchise, Je vous prie instamment d'en parler à Céphise, Pour la faire changer de résolution : Je ne vous aurai pas peu d'obligation.

Hortense

Dès que je la verrai, fiez-vous à mon zèle ; Comptez que je ferai mon possible auprès d'elle.

Clarice

Écoutez cependant, je dois vous avertir Que Léandre chez moi va bientôt revenir. S'il nous rencontre ensemble...

Nérine

Eh ! vous n'avez que faire De vous presser, sachant quel est son caractère. Il est chargé pour vous d'une commission, Mais il ne quitte pas sitôt une maison. Il dit toujours: Je sors, et toujours il demeure. Ne parlât-il qu'au Suisse, il lui faut plus d'une heure. Ce remarquable trait, l'avez-vous oublié ? À dîner l'autre jour quand vous l'avez prié, Il fut voir le matin Doris, grande parleuse ; Puis Mélite survint, autre insigne causeuse. Le trio de jaser fit si bien son devoir, Qu'il ne se sépara pas qu'à cinq heures du soir. Il jaserait encore, si le discret Léandre N'avait appréhendé de se trop faire attendre : Croyant se mettre à table, il vint (j'en ai bien ri) Une grosse heure après qu'on en était sorti.

Daphné

Le trait est singulier.

Hortense

S'il ne trouvait personne ?

Daphné

Pour plus de sûreté, dépêchons-nous, ma bonne. Partons.

Hortense

Ma soeur et moi, nous allons au palais, Où nous avons affaire.

Clarice

Et moi, dans le Marais, Voir ma tante, et savoir au vrai ce qu'elle pense D'un hymen pour lequel j'ai de la répugnance.

Elles sortent.

Daphné

Quelqu'un monte ; c'est lui, car j'entends parler haut. Sortons par ce côté ; sauvons-nous au plutôt.

Nérine

Il a de babiller une fureur extrême, Jusque-là qu'étant seul il jase avec lui-même.

Scène 3

Léandre, Nérine

Léandre

Non, rien n'est plus piquant que de courir, d'aller, Sans rencontrer personne à qui pouvoir parler. Quand on trouve les gens, on raisonne, l'on cause, On s'informe et toujours on apprend quelque chose ; Et ne dît-on qu'un mot au portier du logis, Cela vous satisfait ; et comme le marquis Me disait l'autre jour en allant chez Julie...

Nérine

À qui parle monsieur?

Léandre

C'est toi ! Bonjour, ma mie, Comment te portes-tu ? Fort bien, j'en suis ravi; Ta maîtresse de même, et moi fort bien aussi. Elle m'avait prié d'aller voir Isabelle De sa part ; mais, morbleu ! personne n'est chez elle, Pas le moindre laquais ; j'ai trouvé tout sorti, Et je suis revenu comme j'étais parti. Hier encore, hier, je courus comme un diable, Secoué, cahoté dans un fiacre exécrable. Au faubourg Saint-Marceau j'allai premièrement ; Des Gobelins ensuite au faubourg Saint-Laurent; Du faubourg Saint-Laurent, sans presque prendre haleine, Au faubourg Saint-Antoine, et tout près de Vincennes ; Du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Denis ; Du faubourg Saint-Denis dans le Marais, et puis En cinq heures de temps faisant toute la ville, Je revins au Palais, et du Palais dans l'Isle ; De là je vins tomber au faubourg Saint-Germain; Du faubourg Saint-Germain...

Nérine

J'ai couru ce matin, Et de mon pied léger, jusqu'au bout de la rue : De la rue au marché ; puis je suis revenue. Il m'a fallu laver, frotter, ranger, plier; J'ai monté, descendu de la cave au grenier, Du grenier à la cave, arpenté chaque étage. J'ai tourné, tracassé, fini plus d'un ouvrage ; Pour madame et pour moi fait chauffer un bouillon ; J'ai plus de trente fois fait toute la maison, Pendant qu'un cavalier, que Léandre on appelle, A causé, babillé, jasé tant auprès d'elle, Qu'elle en a la migraine, et que pour s'en guérir, Tout à l'heure, monsieur, elle vient de sortir.

Léandre

Vous devenez, ma fille, un peu trop familière, Et toutes ces façons ne me conviennent guère. Si je ne respectais la maison où je suis, Parbleu ! Je saurais bien... Profitez de l'avis ; Et, parlant à des gens qui passent votre sphère, Songez à mieux répondre, ou plutôt à vous taire.

Nérine

Le silence est un art difficile pour nous, Et j'irai, pour l'apprendre, à l'école chez vous.

Léandre

À Clarice, tantôt, je dirai la manière Dont tu reçois ici ceux qu'elle considère; Et tu devrais savoir qu'en la passe où je suis, On doit me ménager, et qu'en un mot je puis Faire de ta maîtresse une très haute dame, Et qu'aujourd'hui peut-être elle sera ma femme ; Que je dois obtenir un important emploi, Ayant avec honneur servi vingt ans le roi ; Que Clarice aurait tort de préférer Valère, Et qu'il est mon cadet de plus d'une manière; Qu'un homme comme moi trouve plus d'un parti ; Que de Julie enfin je ne suis point haï. Julie a du brillant et beaucoup de jeunesse : Tu maîtresse a trente ans, et moins de gentillesse; Mais elle a des vertus dont je fais plus de cas, Elle est sage, économe, et ne babille pas.

Nérine

La déclaration est tout à fait nouvelle, Et je vous dois, monsieur, remercier pour elle.

Léandre

Adieu. Je vais agir pour mon gouvernement. Oh ! Valère en sera la dupe sûrement. Mais je le vois qui vient.

Elle sort.

Nérine

Avec lui je vous laisse.

Léandre

Il m'aborde à regret, et son aspect me blesse. Il n'est, pour se haïr, que d'être un peu parent.

Scène 4

Léandre, Valére

Léandre

Ah ! vous voilà, monsieur ; j'en suis charmé, vraiment. C'est peu que de vouloir m'enlever ma maîtresse ; J'apprends que vous avez encor la hardiesse De former des desseins sur le gouvernement Qui, par la mort d'Enrique, est demeuré vacant, Et que j'ai demandé pour prix de mon courage, Sans respecter mes droits, mes services, mon âge. Mais, mon petit cousin, je vous trouve plaisant, D'oser, d'affecter d'être en tout mon concurrent. Vous vous taisez ?

Valére

J'attends le moment favorable, Et vous trouve, monsieur, parleur fort agréable. Vous avez tort, pourtant de vous mettre en courroux; Vous savez que je suis officier comme vous.

Léandre

Officier comme moi! Tu te moques : à d'autres! Oses-tu comparer tes services aux nôtres ? Dès l'âge de quinze ans j'ai porté le mousquet ; Quand j'étais lieutenant, tu n'étais que cadet. J'ai vu trente combats, vingt sièges, six batailles ; J'ai brisé des remparts, j'ai forcé des murailles ; J'ai plus de trente fois harangué nos soldats ; Et, bourgeois, je me suis ennobli par mon bras. Je n'oublierai jamais ma première campagne; Je crois que nous faisions la guerre en Allemagne. Dans un détachement... c'était en sept cent trois, À cinq heures du soir... quatorzième du mois... L'affaire fut très vive, et j'y fis des merveilles, Alidor y laissa l'une de ses oreilles. Il a joué depuis jusqu'à son régiment ; Autrefois colonel, et commis à présent. Connais-tu bien sa femme ? Elle est encor piquante: J'étais hier chez elle, où j'entretins Dorante. As-tu vu la maison qu'il a tout près de Caen ? Elle est belle. Je vais ten faire ici le plan En deux mots.

Valére

Mais, monsieur, vous battez la campagne Et vous êtes déjà bien loin de l'Allemagne. Quant au gouvernement, le succès montrera Si j'ai de bons amis.

Léandre

Oh ! Je t'arrête là. Des amis, des patrons, j'en ai de toute espèce. Fripons, honnêtes gens, tout pour moi s'intéresse. Je fais agir sous main le Chevalier caquet, Lisimon l'intrigant, et Damon le furet, Qui se fourre partout, à l'État très utile, Officier à la cour, espion à la ville ; Un jeune abbé qui fait et le bien et le mal, Du sexe fort aimé. J'aurai par son canal Une lettre aujourd'hui d'un certaine dame Qui connaît le ministre, et peut tout sur son âme ; Parente de Cloris : je ne dit pas son nom, Il faut avoir en tout de la discrétion. Chez elle, ce matin, sans plus longtemps remettre, L'abbé doit me mener pour avoir cette lettre.

Valére

Parente de Cloris ! C'est Constance, ma foi ! Elle est fort mon amie, et fera tout pour moi. Il m'a très à propos rappelé son idée ; Il faut le prévenir.

Léandre

La chose est décidée ; Et quand même la cour, par un coup de bonheur, De Quimper-Corentin vous ferait gouverneur, Je n'en serais pas moins le mari de Clarice, Car sa tante m'estime.

Valére

Elle vous rend justice. Votre...

Léandre

Votre ? Écoutez, car je parle le mieux.

Valére

Dites encor le plus.

Léandre

Tu n'es qu'un envieux: N'ayant pas, comme moi, le don de la parole, Ton coeur en est jaloux, et cela te désole. De ma complexion je parle peu pourtant ; Et si j'avais voulu mettre au jour mon talent, Mieux que mon avocat j'aurais plaidé moi-même Mes causes, quoiqu'il soit d'une éloquence extrême Car il dit ce qu'il veut, il est orateur né. Sur sa langue les mots s'arrangent à son gré ; Sa volubilité, qui n'a point de pareille. Est un torrent, qui part et ravage l'oreille ; Et je ne vois personne au Palais, aujourd'hui, Qui parle plus longtemps ni plus vite que lui.

Valére

Oh ! Sur lui vous auriez remporté la victoire : Je ne balance pas un moment à le croire.

Léandre

En vain tu penses rire, en vain tu crois railler. Sois instruit que tout cède au talent de parler, Et sache qu'en amour, aussi bien qu'en affaire, La langue fut toujours une arme nécessaire. Par là l'on persuade et l'on se fait aimer ; On méprise ces gens qui, lents à s'exprimer, Hésitant sur un mot qui dans leur bouche expire, Font souffrir l'auditeur de ce qu'ils veulent dire.

Valére

Moi, je crois qu'en affaire, aussi bien qu'en amours, Agir quand il le faut vaut mieux que les discours : Le trop parler, monsieur, souvent nous est contraire.

Léandre

Vous jasez cependant plus qu'à votre ordinaire. Pour moi, j'articulais mes mots avant le temps, Et m'expliquais si bien à l'âge de trois ans, Qu'entendant mes discours qui passaient ma portée, Un jour, il m'en souvient, ma grand'mère enchantée Me prit entre ses bras.

Valére

Quel est donc ce laquais ?

Scène 5

La Fleur, Léandre, Valére

bas à Léandre

La Fleur

Monsieur l'abbé m'envoie; il vous attend.

Continuant son discours.

Léandre

J'y vais. Puis me tint ce propos.

Valére

Le voilà qui demeure.

revenant sur ses pas

La Fleur

Monsieur, il va sortir ; dépêchez.

La Fleur s'en va.

Léandre

Tout à l'heure.

Scène 6

Léandre, Valére

Léandre

La bonne femme donc, j'ai son discours présent ; Ce qu'on retient alors reste profondément : C'est une cire molle où tout ce qu'on applique S'écrit... Si, comme moi, vous saviez la physique, Je vous mettrais au fait ; car j'ai beaucoup de goût, Pour un homme de guerre, et sais un peu de tout. J'aime les tourbillons, le sec et le liquide, Des atomes...

Valére

Il va se perdre dans le vide.

Léandre

Le flux et le reflux exercent mon esprit ; La matière subtile, elle me réjouit. C'est une belle chose encore que l'histoire ; Je la cite à propos, car j'ai de la mémoire, Et n'ai rien oublié de tout ce que j'ai lu : La bataille d'Arbelle, où César fut vaincu, Et celle de Pharsale où périt Alexandre ; Et Darius le Grand, qui mit Thèbes en cendre... Dans la vivacité je crois que je confonds.

Valére

Ma foi ! Vous excellez pour les digressions, Et j'admire votre art à changer de matières Par des transitions insensibles, légères. Vous raisonnez de tout avec beaucoup d'esprit, Et vous citez l'histoire en homme bien instruit.

Léandre

Il me brouille toujours.

Scène 7

Nérine, Léandre

S'adressant à Léandre.

Nérine

Excusez, je vous prie : Mais il entre, messieurs, nombreuse compagnie. La tante de Clarice arrive maintenant : Ismène l'accompagne ; Hortense au même instant Rentre, et sa soeur la suit ; Doris avec Mélite Vient d'un autre côté pour nous rendre visite. Vous les entretiendrez, elles ne sont que six ; Et ferez, s'il vous plaît, les honneurs du logis, Monsieur, en attendant le retour de Clarice.

Léandre

Volontiers, je saisis l'occasion propice : Je vole vers la tante et je cours l'embrasser, Et lui donner la main. Je vous laisse y penser. Adieu, monsieur.

Scène 8

Valére, Nérine

Valére

Que croire ?

Nérine

Allez, quoi qu'il en dise. Nous pourrons balancer le pouvoir de Céphise. Monsieur, je vous protège, et cela vous suffit.

Valére

Et ta maîtresse ?

Nérine

Elle est pour vous, sans contredit Si le gouvernement...

Valére

Va, mon affaire est bonne, Et je sors de ce pas pour voir une personne Dont notre babillard m'a fait ressouvenir, Et qui pour moi, je crois, pourra tout obtenir ; Dans le temps que lui-même entretiendra ces dames, Et qu'il va tenir tête au caquet de six femmes.

Nérine

Rentrons, j'entends nos gens qui parlent en chorus.

Scène 9

Doris Et Mélite, Hortense, Léandre, Daphné, Doris, Ismène, Céphise, Mélite

entrant les premières

Doris Et Mélite

Nous nous rendons, madame, et ne disputons plus.

Hortense

Je suis de la maison, point de cérémonie.

Léandre

Mesdames, vous voilà fort bonne compagnie : Vous n'avez qu'à parler, je suis prêt d'écouter ; Et de tous vos discours je m'en vais profiter.

Dos, à Hortense.

Daphné

Vous êtes aujourd'hui coiffée en miniature. Sa parure est risible autant que sa figure.

Doris

Je suis en négligé.

Ismène

J'aime cette façon.

Céphise

Elle vous sied.

Léandre

Cela vous donne un air fripon.

Hortense

Je viens de rencontrer Lucile dans la rue, Et je vous avouerai que je l'ai méconnue.

Ismène

Elle devient coquette en l'arrière saison.

Mélite

Elle est toujours au bal, c'est là sa passion.

Céphise

Mais, à propos de bal, on m'a fait une histoire.

Léandre

Bon. Racontez-nous-la : plus qu'on ne saurait croire J'ai l'esprit curieux.

Céphise

Je vais vous la conter.

Doris

J'en sais une.

Léandre

Et moi deux.

Céphise

Voulez-vous m'écouter ?

À part.

Daphné

Oh ! Vous parlez si bien que je suis tout oreille. Son ton de voix m'endort, et déjà je sommeille.

Léandre

Je ne dis rien.

Ismène

Paix.

Léandre

Paix !

Céphise

Conduite par l'amour, Certaine dame au bal se rendit l'autre jour.

Léandre

Au bal de l'Opéra.

Céphise

Sans doute. Un mousquetaire L'attirait en ces lieux.

Léandre

En amour comme en guerre, Ce sont de verts messieurs.

Céphise

La dame en question, Je ne la nomme point, et cela pour raison.

Doris

Je devine qui c'est.

Léandre

C'est la jeune marquise.

Ismène

Il va, par son babil, indisposer Céphise.

Céphise

Un instant ; attendez : celle dont il s'agit A près de soixante ans, à ce que l'on m'a dit.

Léandre

Oh ! J'y suis pour le coup.

Mélite

Je sais aussi l'affaire.

Léandre

C'est Chloé.

Céphise

Point du tout.

Hortense

L'étrange caractère.

Mélite

C'est Clorinde.

Léandre

Ou Lucile.

Céphise

Eh ! D'un esprit moins prompt...

Léandre

Mais, sans vous interrompre.

Céphise

Encore il m'interrompt !

Léandre

Permettez-moi...

Céphise

Je prends le parti de me taire, Puisqu'on n'écoute pas, qu'on me rompt en visière.

Léandre

Moi, madame ? J'en suis incapable.

Céphise

Il suffit.

Doris

Pour bien faire, parlons tour à tour.

Léandre

C'est bien dit. La conversation doit être générale.

Mélite

Le moyen, si monsieur saisit toujours la balle ?

Léandre

Je n'ai pas entamé seulement un discours.

Daphné

Allez, laissez-les dire, et poursuivez toujours.

Doris

Mesdames, irez-vous à la pièce nouvelle ?

Léandre

Le titre, s'il vous plaît ?

Ismène

Dit-on qu'elle soit belle?

Mélite

Le Babillard, monsieur.

Léandre

Oh ! Je veux voir cela, Et je ferai ce soir faux bond à l'Opéra.

Céphise

Pour moi, je ne saurais souffrir les comédies.

Doris

Je n'ai du goût aussi que pour les tragédies.

Léandre

Parbleu ! J'y veux mener le chevalier Caquet Avec mon avocat, pour y voir leur portrait. À ce théâtre-là pourtant je ne vais guère.

Daphné

Je m'étonne, monsieur, qu'ayant tant de lumière...

Léandre

Je pourrais, il est vrai, passer pour connaisseur ; Car je sais tout Pradon et Montfleury par coeur. Autrefois j'ai joué dans les fureurs d'Oreste. « Tiens, tiens, voilà le coup. »

Mélite

Nous vous quittons du reste.

Doris

J'aime beaucoup la Foire.

Léandre

Oh ! j'y ris, sur ma foi, Du meilleur de mon âme, et sans savoir pourquoi. Madame, avez-vous vu l'animal remarquable Qui tient du chat, du boeuf, presque au chameau semblable ? Et le fameux Saxon n'est-il pas amusant? Polichinelle encore est fort divertissant. Ma foi ! Vive Paris ! C'est une grande ville.

Mélite

On ne peut dire un mot qu'il n'en réponde mille.

Céphise

Il interrompt toujours.

Doris

Il fait tout l'entretien.

Daphné

Ne vous relâchez pas.

Léandre

Je ne dirai plus rien.

Céphise

Pourriez-vous me donner des nouvelles d'Aminte ?

Doris

Madame, elle est...

Léandre

Elle est mariée à Philinte.

Céphise

Il tient bien sa parole.

Doris

Celui-là est donc trop fort. Mariée à Philinte !

Mélite

Elle est veuve.

Léandre

J'ai tort.

Doris

Aminte est mon amie.

Mélite

Et je suis sa voisine.

Léandre

Je lui tiens de plus près, car elle est ma cousine.

Mélite

Elle n'est plus ici.

Léandre

Sans contestation.

Doris

Vous l'a-t-on dit ?

Léandre

Avec votre permission...

Céphise

Eh ! Laissez donc parler.

Doris

Elle se remarie...

Daphné

Défendez-vous.

Léandre

Un mot.

Mélite

Elle est en Picardie...

Léandre

Oh ! Je suis son cousin...

Doris

Par le dernier courrier...

Léandre

Au troisième degré.

Mélite

Jusqu'au mois de janvier...

Léandre

Je sors d'un sang bourgeois.

Doris

Elle vient de m'écrire.

Mélite

Je dois...

Léandre

Et je me fais un honneur de le dire.

Céphise

Mais...

Mélite

Dans ce pays-là comme j'ai quelques biens...

Léandre

Je le suis...

Doris

Elle épouse un conseiller d'Amiens...

Mélite

Je dois aller bientôt...

Léandre

Du côté de ma mère.

Doris

C'est un riche parti...

Mélite

Je pars avec mon frère...

Céphise

Mesdames...

Léandre

Il est sûr...

Céphise

Mais, monsieur...

Daphné

Tenez bon.

MÉLITE, DORIS

Léandre

Madame...

Léandre, Mélite, Doris, Céphise et Ismène parlent ensemble.

Daphné

Allons, poussez, car vous avez raison.

Léandre

On me conteste en vain ce que je certifie, On ne m'apprendra pas ma généalogie. Mieux qu'un autre, je crois, je dois en être instruit, Puisque cent et cent fois mon père me l'a dit.

Mélite

Comme je la connais dès la plus tendre enfance, Qu'elle eut toujours en moi beaucoup de confiance Ne pouvant me parler, elle m'écrit souvent, Et je lui fais aussi réponse exactement.

Doris

À vous dire le vrai, la province m'ennuie, Car je hais les façons et la tracasserie ; Et si je n'espérais de bientôt revenir, Je ne pourrais jamais me résoudre à partir.

Céphise

Il ne se vit jamais une chose semblable ! Il faut avoir l'esprit, l'humeur insupportable ; Et c'est un procédé, monsieur, des plus choquants, Que de fermer ainsi toujours la bouche aux gens.

Ismène

Je me joins à madame, et ne puis plus me taire Sur vos façons d'agir, sur votre caractère. J'en suis scandalisée, et par votre caquet Vous détruisez, monsieur, tout ce que j'avais fait.

Mélite

Si vous voulez mander...

Doris

Vous connaissez Chrisante.

Il tousse.

Léandre

Quoi que vous en disiez, Aminte est ma parente, Mesdames ; car Aminte est fille de Damon, Gentilhomme servant, et petit-fils d'Orgon : Lequel Orgon était propre neveu d'Argante, Célèbre partisan, et frère de Dorante : Lequel Dorante avait en hymen clandestin Épousé par amour Guillemette Patin : Laquelle Guillemette était, ne vous déplaise, Fille du second lit d'Angélique la Chaise : Et laquelle Angélique...

Elle sort.

Mélite

Oh ! Laquelle, lequel, Je n'y puis plus tenir.

Scène 10

Léandre, Doris

Il crache.

Léandre

Du côté paternel, Si j'ai bonne mémoire, était soeur d'Hippolyte.

Doris

Qu'une nazarde... Mais il vaut mieux que je quitte.

Scène 11

Léandre, Hortense

Léandre

Et ladite Hippolyte était soeur, d'autre part, De l'avocat Martin, dit Babille ou Braillard, Qui mourut en parlant. Le dit Martin Habille Était mon trisaïeul.

Elle s'en va.

Hortense

C'est un mal de famille. Fuyons ; sauve qui peut.

Scène 12

Léandre, Ismène

Il éternue.

Léandre

J'ai son portrait chez moi, Et lui ressemble fort. On voit par là, je crois, Qu'Aminte... Attendez donc, j'oubliais de vous dire Que ce fameux Martin sortait d'une Delphire; Laquelle descendait du vicomte de Querre, Bas-Breton de naissance, et seigneur de Quimper ; Ce vicomte de Querre, remarquez bien de grâce...

Elle sort en colère.

Ismène

Que monsieur est un sot. J'abandonne la place.

Scène 13

Léandre, Céphise, Daphné

Il se mouche.

Léandre

Fut grand homme de guerre, et de maître de camp, Donna dans le commerce et devint trafiquant. Or donc, pour revenir, pour être laconique, Martin Braillard Babille était oncle d'Enrique, Major et gouverneur de Quimpercorenlin, Je dois avoir sa place, et le dis à dessein. Enrique donc, neveu de Martin...

Elle sort.

Céphise

Ah ! J'expire. J'étouffe, et je m'en vais.

Elle suit Céphise.

Daphné

Moi, je crève de rire.

Scène 14

Léandre

Léandre

Hérita de ses biens; car ce Martin Braillard N'avait, à son décès, laissé qu'un fils bâtard, Mort depuis en Espagne; et pour toute famille, De son épouse Alix n'avait eu qu'une fille, Trépassée, enterrée un an avant sa mort, Qui promettait beaucoup, et qu'il chérissait fort.

Scène 15

Léandre, Nérine

Léandre

Enrique combattit et sur mer et sur terre, Et laissa les trois quarts de son corps à la guerre ; Car il perdit un oeil à Gand, le fait est sûr, La cuisse droite à Mons, le bras gauche à Namur. Il n'aimait pas le vin et haïssait les femmes : Je le dis à regret, excusez-moi, mesdames, De vous fâcher en rien...

Nérine

Vous êtes bien poli.

Léandre

Ah ! Nérine, c'est toi. Mais je suis seul ici : Je m'en serais douté. Peste soit des femelles ! Dans tous leurs entretiens elles sont éternelles ; Veulent parler, parler, et n'écouter jamais. Ces bavardes, surtout, bon Dieu! que je les hais ! Le talent le plus rare et le plus nécessaire, Surtout dans une femme, est celui de se taire.

Nérine

Ah ! Monsieur, quel exploit ! Avoir ainsi défait, Su vaincre, surpasser en babil, en caquet, Six femmes à la fois, et leur donner la fuite ! Quelles femmes encor ! la braillarde Mélite, L'éternelle Céphise et la rogue Doris, Causeuses par état, s'il en est dans Paris. Après être sorti vainqueur de cette affaire, Qui peut vous refuser le surnom de commère ?

Léandre

Voyez la médisance. À peine ai-je eu le temps De dire quatre mots, de desserrer les dents. Mais je sors.

Nérine

Attendez, voici certaine lettre Qu'on vient de me donner, monsieur, pour vous remettre.

Il lit tout haut.

Léandre

Elle vient de l'abbé; voyons ce qu'elle dit. Comme on ne saurait vous parler, monsieur, je prends le parti de vous écrire. Vous venez d'échouer dans l'affaire en question, pour avoir trop parlé et n'avoir pas assez agi, et faute de vous être rendu chez moi quand je vous ai envoyé mon laquais. Vous n'en sauriez douter, puisque Valère vient d'obtenir le gouvernement par l'entremise de la personne chez qui je devais vous mener ce matin. L'abbé BRIFFART.

Nérine

J'approuve cette lettre, et c'est fort bien écrit.

Léandre

L'injustice est criante, et je devais peu craindre... Mais j'aurai le plaisir d'aller partout m'en plaindre ; Et Clarice vaut mieux que cent gouvernements.

Scène 16

Céphise, Léandre, Nérine, Valére, Clarice

Céphise

Vous saurez devant lui quels sont mes sentiments Et je vais m'expliquer sans tarder davantage.

Léandre

Madame, en ce moment j'attends votre suffrage.

Nérine

De Quimper-Corentin Valère est gouverneur.

Céphise

Je viens d'en être instruite, et fais choix de monsieur.

Léandre

Contre les sentiments que vous faisiez paraître ?...

Céphise

Je n'avais pas alors l'honneur de vous connaître, Et je ne savais pas que vous étiez enfin Arrière petit-fils du célèbre Martin.

Valére

Vous serez de ma noce.

Clarice

Ami, maîtresse, affaire. Vous perdez tout, monsieur, pour n'avoir su vous taire.

Nérine

Monsieur le gouverneur, je vous baise les mains.

Au parterre en revenant sur ses pas.

Léandre

Je n'ai rien à répondre à ces discours malins ; Mais, pour me consoler de ce qui les fait rire, Allons chercher quelqu'un à qui pouvoir le dire. Messieurs, un mot avant que de sortir ; Je serai court, contre mon ordinaire. Si, par bonheur, j'ai pu vous divertir, Si mon babil a su vous plaire, Daignez le témoigner tout haut. Si je vous déplais, au contraire, Retirez-vous sans dire mot, N'imitez pas mon caractère.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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