Scène 1
Marquis, Baron
Marquis
Ce n'était pas la peine de me faire quitter Paris, le centre du beau monde et de la politesse ; et je me serais bien passé de voir une ville aussi triste et aussi mal élevée que Londres.
Baron
Je t'excuse, marquis ; tu en parlerais autrement si tu avais eu le temps de la mieux connaître.
Marquis
Non, baron, je connais assez mon Londres, quoique je n'y sois que depuis trois semaines. Tiens, ce que les anglais ont de mieux, c'est qu'ils parlent français, encore ils l'estropient.
Baron
Eh ! Nous l'estropions nous-mêmes, pour la plupart ; et cependant nous ne parlons que notre langue. Leur conversation est pleine de bon sens.
Marquis
Leur conversation ? Ils n'en ont point du tout. Ils sont une heure sans parler, et n'ont autre chose à vous dire que how do you , comment vous portez-vous ? Cela fait un entretien bien amusant !
Baron
Les anglais ne sont pas brillants, mais ils sont profonds.
Marquis
Veux-tu que je te dise ? Au lieu de passer les trois quarts de leur vie dans un café à politiquer et à lire les chiffons de gazette, ils feraient mieux de voir bonne compagnie chez eux, d'apprendre à mieux recevoir les honnêtes gens qui leur rendent visite, et à sentir un peu mieux ce que vaut un joli homme.
Baron
Sais-tu bien, marquis, puisque tu m'obliges à te parler sérieusement, qu'il ne faut que trois ou quatre têtes folles comme la tienne, pour achever de nous décrier dans un pays où notre réputation de sagesse n'est pas trop bien établie, et que tu as déjà donné deux ou trois scènes qui t'ont fait connaître de toute la ville ?
Marquis
Tant mieux ! Les gens de mérite ne perdent rien à être connus.
Baron
Oui ; mais le malheur est que tu n'es pas ici connu en beau : on t'y tourne partout en ridicule. On dit que tu es un gentilhomme français si zélé pour la politesse de ton pays, que tu es venu exprès à Londres pour l'y enseigner publiquement, et pour apprendre à vivre à toute l'Angleterre.
Marquis
Elle en aurait grand besoin, et j'en serais très capable.
Baron
Mais sais-tu, mon petit parent, que l'amour aveugle que tu as pour les manières françaises te fait extravaguer ? Qu'au lieu de vouloir assujettir à ta façon de vivre une nation chez qui tu es, c'est à toi à te conformer à la sienne, et que, sans la sage police qui règne dans Londres, tu te serais déjà fait vingt affaires pour une ?
Marquis
Mais sais-tu mon grand cousin, que trois ans de séjour que tu as fait à Londres t'ont furieusement gâté le goût, et que tu y as même pris un peu de cet air étranger qu'ont tous les habitants de cette ville ?
Baron
Les habitants de cette ville ont l'air étranger ? Que diable veux-tu dire par là ?
Marquis
Je veux dire qu'ils n'ont pas l'air qu'il faut avoir ; cet air libre, ouvert, empressé, prévenant, gracieux, l'air par excellence : en un mot, l'air que nous avons, nous autres français.
Baron
Il est vrai, messieurs les anglais ont tort d'avoir l'air anglais chez eux ; ils devraient avoir à Londres l'air que nous avons à Paris.
Marquis
Ne crois pas rire. Comme il n'y a qu'un bon goût, il n'y a aussi qu'un bon air, et c'est sans contredit le nôtre.
Baron
C'est ce qu'ils te disputeront.
Marquis
Et moi, je leur soutiens qu'un homme qui n'a pas l'air que nous avons en France, est un homme qui fait tout de mauvaise grâce, qui ne sait ni marcher, ni s'asseoir, ni se lever, ni tousser, ni cracher, ni éternuer, ni se moucher ; qu'il est, par conséquent, un homme sans manières ; qu'un homme sans manières 'est présentable nulle part, et que c'est un homme à jeter par les fenêtres qu'un homme sans manières.
Baron
Oh ! Monsieur le Marquis des manières, si vous trouviez à les troquer contre un peu de bon sens, je vous conseillerais de vous défaire d'une partie de ces manières.
Marquis
C'est pourtant à ces manières dont tu me fais tant la guerre, que j'ai l'obligation d'une conquête ; mais d'une conquête brillante !
Baron
Voilà encore la maladie de nos français qui voyagent. Ils sont si prévenus de leur prétendu mérite auprès des femmes, qu'ils croient que rien ne résiste aux brillants de leurs airs, aux charmes de leur personne, et qu'ils n'ont qu'à se montrer pour charmer toutes les belles d'une contrée. Un regard jeté par hasard sur eux, une politesse faite sans dessein leur est un sûr garant d'une victoire parfaite. Ils s'érigent en petits conquérants des coeurs ; et, de l'air dont ils quittent la France, ils semblent moins partir pour un voyage qu'aller en bonne fortune. Mais, marquis....
l'interrompant
Marquis
Mais, baron éternel, ce n'est pas sur un regard équivoque, sur une simple civilité que je suis assuré qu'on m'aime ; c'est parce qu'on me l'a dit à moi-même, parlant à ma personne.
Baron
Eh ! Peut-on savoir quel est ce rare objet ?
Marquis
C'est une jeune veuve de Cantorbéri, fille d'un lord, belle, riche, qui est à Londres pour affaires. Le hasard m'a procuré sa connaissance. Je suis venu exprès loger dans cet hôtel garni, où elle demeure depuis huit jours qu'elle a changé de quartier.
Baron
On la nomme ?
Marquis
Éliante.
Baron
Éliante ? Je la connais ; je l'ai vue plusieurs fois chez Clorinde, une de ses amies. C'est une dame du premier mérite.
Marquis
Mais tu m'en parles d'un ton à me faire croire qu'elle ne t'est pas indifférente ?
Baron
Il est vrai, je ne le cache point, c'est de toutes les femmes que j'ai vues celle dont je chercherais la possession avec plus d'ardeur ; et je t'avouerai franchement que, s'il dépendait de moi, il n'est rien que je ne fisse pour te supplanter.
éclatant de rire
Marquis
Toi, me supplanter ? Moi ?
Baron
Oui, toi-même ; j'aurais cette audace.
Marquis
Je voudrais voir cela ! Mais, dis-moi, mon très cher cousin, sait-elle les sentiments que tu as pour elle ?
Baron
Je crois qu'elle les ignore.
Marquis
Tu me fais pitié, mon pauvre garçon, et si tu veux, je me charge de les lui apprendre pour toi.
Baron
Tu es trop obligeant : je prendrai bien cette peine-là moi-même, et je n'attends que l'occasion.
Apercevant Éliante.
Marquis
Oh ! Parbleu ! Je veux te la procurer... Et, sans aller plus loin, voici Éliante elle-même qui vient fort à propos pour cela.
Scène 2
Marquis, Éliante, Baron
à Éliante
Marquis
Madame, vous voulez bien que je vous présente ce gentilhomme français ? Il est mon parent et mon rival tout ensemble. Il vous a vue chez Clorinde. Vous avez fait sa conquête sans le savoir. Il cherche l'occasion de vous le déclarer : elle s'offre ; je la lui procure.
Éliante
En vérité, marquis...
l'interrompant
Marquis
Sous un air timide et discret, c'est un garçon dangereux, je vous en avertis. Il veut me supplanter, madame, il veut me supplanter.
Éliante
Brisons-là ; c'est pousser trop loin la plaisanterie.
Baron
Madame, la plaisanterie ne tombe que sur moi ; je la mérite. Le marquis, en badinant, n'a dit que la vérité. Pardonnez un transport dont je n'ai pas été le maître. Je n'ai pu m'empêcher de lui avouer que je n'avais jamais rien vu de si adorable que vous, et de lui témoigner une surprise, mêlée de dépit, sur ce qu'il vient de me dire qu'il avait le bonheur d'être aimé de vous.
Éliante
Quoi ! Monsieur, vous êtes capable...
l'interrompant
Marquis
Eh ! Madame ! Quel mal y a-t-il à cela ? Vous êtes femme de condition, je suis homme de qualité ; vous êtes riche, j'ai du bien ; vous êtes veuve, je suis garçon ; vous avez dix-neuf ans, j'en ai vingt-quatre ; vous êtes belle, je suis aimable ; nous sommes faits l'un pour l'autre : nous nous aimons tous deux, à quoi bon le cacher ?
Éliante
Mais je ne vous aime pas, monsieur ; et quand cela serait, je veux qu'on ait de la discrétion : j'aime le mystère.
Marquis
Le mystère, madame ? Ah ! Fi ! Le mauvais ragoût !
Éliante
Oui, en France, où l'on n'aime que par air, où l'on n'aspire à être aimé que pour avoir la vanité de le dire, où l'amour n'est qu'un simple badinage, qu'une tromperie continuelle, et où celui qui trompe le mieux passe toujours pour le plus habile. Mais ce n'est pas ici de même. Nous sommes de meilleure foi ; nous n'aimons uniquement que pour avoir le plaisir d'aimer : nous nous en faisons une affaire sérieuse, et la tendresse, parmi nous, est un commerce de sentiments, et non pas un trafic de paroles.
Marquis
Mais il faut toujours avoir quelqu'un à qui l'on puisse conter ses amours. Dans le roman le plus exact, il n'y a point de héros qui n'ait son confident. J'ai pris le baron pour le mien ; il est garçon discret, et je suis dans la règle.
Baron
J'aurai de la discrétion par rapport à madame, car pour toi, rien ne m'oblige à garder le secret. C'est un aveu que tu m'as fait par vanité, et non pas une confidence.
Éliante
Je vous trouve admirable !
au Baron
Marquis
Baron, prends congé de madame. Tu n'as pas l'esprit de t'apercevoir que tu l'ennuies ? Tu lui dis des choses désagréables ; tu la gênes ; tu es ici de trop.
Éliante
Si quelqu'un est ici de trop, ce n'est pas monsieur.
Il sort.
Marquis
Ah ! Je vois pour le coup que vous êtes piquée. Pour vous punir, je vous laisse avec lui. Qu'il vous entretienne, madame, qu'il vous entretienne ; je n'y perdrai rien : vous m'en goûterez mieux tantôt.
Scène 3
Éliante, Baron
Éliante
Voilà ce qu'on appelle un français.
Baron
Daignez, madame, ne pas les confondre tous avec lui ; et soyez persuadée qu'il en est...
Éliante
Je le sais, monsieur ; je ne suis pas assez injuste, ni assez déraisonnable pour ne pas sentir la différence qu'il y a entre vous et lui, et pour ne pas vous accorder toute l'estime que vous méritez.
Baron
Oui, vous m'estimez, madame ; et vous aimez le marquis.
Éliante
Moi, j'aime le Marquis ! Qui vous l'a dit, monsieur ?
Baron
Votre émotion, l'air même dont vous vous défendez.
Éliante
Non, je le méprise trop pour l'aimer.
Baron
Je m'y connais, madame ; un pareil mépris n'est qu'un amour déguisé. Vous l'aimez d'autant plus que vous êtes fâchée de l'aimer.
Éliante
Eh ! Que diriez-vous, si j'en épousais un autre ?
Baron
Un autre ? Que je serais heureux, si ce choix pouvait me regarder ! Vous ne sauriez vous venger plus noblement du marquis, ni faire en même temps le bonheur d'un homme dont vous soyez plus tendrement aimée.
Éliante
Monsieur le Baron...
l'interrompant
Baron
Sans me faire valoir, je possède un bien assez considérable, je sors d'une maison assez illustre, et j'ai pour vous des sentiments si distingués...
Éliante
Monsieur, la chose est assez sérieuse pour mériter une mûre réflexion. Je vous demande du temps pour y penser.
Il sort.
Baron
Adieu, madame ; je vous laisse. L'amour vous parle pour le marquis ; vous l'aimez toujours : c'est le seul défaut que je vous connaisse, et je crains bien que vous ne vous en corrigiez pas si tôt.
Scène 4
Éliante
Éliante
Oh ! Je m'en corrigerai, je m'en corrigerai. Je suis femme, et j'ai pu me laisser éblouir par les grâces et par le faux brillant d'un mérite superficiel ; mais je suis anglaise en même temps, par conséquent capable de me servir de toute ma raison. Si le marquis continue...
Scène 5
Finette, Éliante
Finette
Madame, voilà une lettre qu'on a oublié de vous remettre hier au soir.
Elle lit.
Éliante
Voyons... c'est mon père qui m'écrit, je reconnais l'écriture. " Je pars en même temps que ma lettre, et je serai demain à Londres, sans faute. On m'a écrit que votre frère hantait mauvaise compagnie, et qu'il venait de faire tout nouvellement connaissance avec un certain marquis français, qui achève de le gâter. Comme je ne puis être à Londres que trois jours, et que je dois, de là, partir pour la Jamaïque, j'ai résolu de l'emmener et de vous marier, avant mon départ, avec Jacques Rosbif. C'est un riche négociant, fort honnête homme, et qui n'est pas moins raisonnable pour être un peu singulier. Votre extrême jeunesse ne vous permet pas de rester veuve ; et je compte que vous n'aurez pas de peine à vous conformer aux volontés d'un père qui ne cherche que votre avantage et qui vous aime tendrement. Lord Craff."
Finette
Monsieur votre père arrive aujourd'hui pour vous marier avec Jacques Rosbif ? Miséricorde ! C'est bien l'anglais le plus disgracieux, le plus taciturne, le plus bizarre, le plus impoli que je connaisse.
Éliante
Ah ! Finette, quelle nouvelle !... Mon coeur est agité de divers mouvements, que je ne puis accorder. J'aime le marquis, et je dois peu l'estimer. J'estime le baron, et je voudrais l'aimer. Je hais Rosbif, et il faut que je l'épouse, puisque mon père le veut.
Finette
Mais, madame, n'êtes-vous pas veuve, et, par conséquent, maîtresse de vous-même ?
Éliante
Ma grande jeunesse, la tendresse que mon père m'a toujours témoignée, le bien même que je dois en attendre, ne me permettent pas de me soustraire à son obéissance.
Finette
Quoi ! Vous pourrez, madame, vous résoudre à épouser encore un homme de votre nation, après ce que vous avez souffert avec votre premier mari ? Avez-vous si tôt oublié la triste vie que vous avez menée pendant deux ans que vous avez vécu ensemble ? Toujours sombre, toujours brusque, il ne vous a jamais dit une douceur ; se levant le matin de mauvaise humeur, pour rentrer le soir ivre ; vous laissant seule toute la journée, ou réduite à la passer tristement avec d'autres femmes, aussi malheureuses que vous, à faire des noeuds, à tourner votre rouet pour tout amusement, et à jouer de l'éventail pour toute conversation. Mort de ma vie ! Je ne permettrai pas que vous fassiez un pareil mariage, ou vous me donnerez mon congé tout à l'heure.
Éliante
Que veux-tu que je fasse ?
Finette
Que vous ayez le courage de vous rendre heureuse, et que vous épousiez un homme de mon pays, un français. Considérez, madame, que c'est la meilleure pâte de maris qu'il y ait au monde ; qu'ils doivent servir de modèle aux autres nations, et qu'un français a cent fois plus de politesse et de complaisance pour sa femme, qu'un anglais n'en a pour sa maîtresse. Une belle dame comme vous serait adorée de son mari en France. Il ne croirait pas pouvoir faire un meilleur usage de son bien que de l'employer à se ruiner pour vous. Il n'aurait pas de plus grand plaisir que de vous voir brillante et parée, attirer tous les regards, assujettir tous les coeurs. Le premier appartement, le meilleur carrosse et les plus beaux laquais seraient pour madame. Vous verriez sans cesse une foule d'adorateurs empressés à vous plaire, ingénieux à vous amuser, étudier vos goûts, prévenir vos désirs ; s'épuiser en fêtes galantes, vous promener de plaisirs en plaisirs, sans que votre époux osât y trouver à redire, de peur d'être sifflé de tous les honnêtes gens.
Éliante
Mais, Finette, comment faut-il m'y prendre pour déterminer mon père ?
Finette
Il faut lui parler avec la noble fermeté qui convient à une veuve, sans sortir du respect que doit une fille à son père ; il faut lui représenter que les maris de ce pays-ci ne sont pas faits pour rendre une femme heureuse, que vous en avez déjà fait la dure expérience, et qu'il s'offre un parti plus avantageux et plus conforme à votre inclination, un marquis français, jeune, riche, bien fait.
Éliante
Mon père n'y consentira jamais. Il est déjà prévenu contre lui, comme tu l'as vu par sa lettre ; car c'est assurément de lui dont on lui aura parlé.
Finette
Milord Craff votre père est un homme sensé, il ne sera pas difficile de lui faire entendre raison.
Éliante
Moi-même, j'ai lieu de n'être pas contente du marquis ; son indiscrétion et son étourderie...
Voyant paraître Milord Houzey.
Finette
Bon ! Bon ! Il faut lui passer quelque chose, en faveur de la jeunesse et des grâces... Mais voici Milord Houzey, votre frère : c'est du fruit nouveau.
Scène 6
Milord Houzey, Éliante, Finette
Milord Houzey
Eh ! Bonjour, ma petite soeur.
Éliante
Bonjour, mon frère. Tu te rends bien rare depuis quelque temps.
Milord Houzey
Que veux-tu ? Tu as changé de quartier, et je ne sais que d'aujourd'hui ta nouvelle demeure. D'ailleurs, depuis que je ne t'ai vue, j'ai été entraîné par une chaîne de plaisirs, et j'ai fait connaissance avec un jeune seigneur français, qu'on appelle le marquis de Polinville. C'est bien le garçon le plus aimable, le plus gracieux !... Tiens, moi qui brille, sans vanité, parmi tout ce qu'il y a de beau à Londres, je ne suis qu'un maussade auprès de lui, et je ne compte savoir vivre que du jour que je le connais. Ah ! Qu'il m'a appris de choses en cinq ou six conversations, et que je me suis façonné avec lui en quatre jours de temps ! Cela n'est pas concevable, et tu dois me trouver bien changé.
Éliante
Cela est vrai ; je te trouve beaucoup plus ridicule qu'à l'ordinaire.
Finette
Allez, ne la croyez pas ; je ne vous ai jamais vu si gentil.
Milord Houzey
J'étais sot, timide, embarrassé, quand je me trouvais avec des dames. Je ne savais que leur dire ; mais à présent, ce n'est plus cela. Si tu me voyais dans un cercle de femmes, tu serais étonnée, ma petite soeur. Je suis sémillant, je badine, je folâtre, je papillonne, je voltige de l'une à l'autre, je les amuse toutes. Je parois poli, respectueux en public ; mais je suis hardi, entreprenant tête à tête, rien ne plaît plus au beau sexe qu'une noble assurance.
Éliante
Tu te gâtes, mon frère, et tu deviens libertin.
Finette
Une petite pointe de libertinage ne messied point à un jeune homme, et rien ne le polit plus que le commerce des femmes.
Finette montre de l'embarras.
Milord Houzey
Finette a raison. C'est elle qui m'a donné la première leçon de politesse : je ne l'oublierai pas. Elle est modeste, mes louanges la font rougir. Ma foi ! Vive les femmes, elles sont l'âme de tous les plaisirs ! Par exemple, à table, rien n'est plus charmant qu'une jolie femme en pointe de vin, qui chante un air à boire, ou qui s'attendrit le verre à la main. Nous autre anglais, nous n'entendons pas nos intérêts quand nous vous bannissons de nos parties. Nous ne buvons que pour boire, et nous portons la tristesse jusqu'au sein de la joie. Il n'est que les français pour faire agréablement la débauche. J'ai fait avant hier, avec le marquis, le plus délicieux souper, au lion rouge ; le tout accommodé par un cuisinier français, et servi à petits plats, mais délicats. Nous étions en femmes. Tiens, ma petite soeur, je n'ai jamais tant eu de plaisir en ma vie. Que d'esprit ! Que d'enjouement ! Que de volupté ! Que nous fîmes... que nous dîmes de jolies choses ! Je t'y souhaitai plus d'une fois, tant je suis bon frère !
Éliante
Le marquis français est un fort bon maître. Il vous instruit bien, à ce que je vois.
Milord Houzey
Je veux te le faire connaître. Il ne sera pas mal aisé, car je viens d'apprendre qu'il loge dans ce même hôtel. Je lui ai déjà parlé de toi, sans te nommer pourtant... Il me vient une idée. Je lui dois donner à souper ce soir au lion rouge. Tout est déjà commandé pour cela : il faut que tu sois des nôtres, et Finette aussi.
Finette
Vous me faites trop d'honneur, monsieur.
Éliante
Je le veux bien ; mais à condition que mon père, qui arrive aujourd'hui, sera aussi de la partie.
Milord Houzey
Mon père arrive aujourd'hui ?
Éliante
Oui, aujourd'hui même ; et vos fredaines, dont il est informé, sont en partie cause de son voyage.
Il sort.
Milord Houzey
Il vient bien mal à propos... que ces pères sont incommodes ! Voilà notre partie dérangée... Adieu, ma soeur, je vais contremander le souper, et déprier nos gens.
Scène 7
Finette, Éliante
Finette
Votre frère se forme, madame.
Voyant paraître Jacques Rosbif.
Éliante
Il se gâte, plutôt, et le voilà enrôlé dans la coterie de nos beaux d'Angleterre ; engeance ici d'autant plus insupportable qu'elle a tous les vices de vos petits-maîtres de France sans en avoir les grâces... Mais quelqu'un vient... Ah ! C'est ce vilain Rosbif. Depuis qu'on en veut faire mon mari, je le trouve encore plus désagréable.
Éliante rentre dans son appartement.
Finette
Cela est naturel. Allez, rentrez, madame... Laissez-moi le soin de recevoir sa visite pour vous. Je vais le congédier à la française.
Scène 8
Rosbif, Finette
Rosbif
Finissez, avec toutes vos révérences, qui ne mènent à rien.
Finette
Vous êtes naturellement si civil et si honnête à l'égard des autres, qu'on ne se lasse pas de l'être envers vous.
Rosbif
Verbiage encore inutile. Venons au fait. Où est Éliante ?
Finette
Elle n'est pas visible.
Rosbif
Elle doit l'être pour son prétendu.
Finette
Vous, son prétendu ? Ah ! Ah ! Ah !
Rosbif
Oui, moi-même. Qu'est-ce qu'il y a là de si plaisant ?
Finette
Je vous demande pardon, monsieur ; mais votre figure est si extraordinaire, que je ne puis m'empêcher d'en rire.
Rosbif
Vous êtes une impudente, avec toute votre politesse.
Finette
Mais, monsieur...
Rosbif
Je m'appelle Jacques Rosbif, et non pas monsieur. Je vous ai dit cent fois, ma mie, que ce nom là m'affligeait les oreilles : il y a tant de faquins qui le portent...
Finette
Eh bien ! Jacques Rosbif, puisque Jacques Rosbif il y a, regardez-vous dans votre miroir, et rendez-vous justice. Il vous dira que vous n'êtes ni assez bien mis pour être présenté à la fille d'un lord, ni assez aimable pour être son mari. Je veux vous faire voir un jeune marquis de chez moi, qui loge dans cet hôtel. C'est là ce qui s'appelle un joli homme ! Et si, ce n'est encore rien en comparaison de nos jeunes seigneurs de la cour.
Rosbif
Je gage que c'est cet original de marquis de Polinville ? Je ne serai pas fâché de le voir. On m'en a fait un portrait assez ridicule.
Finette
Parlez avec plus de respect d'un français, et surtout d'un français homme de qualité.
Voyant paraître le Marquis.
Rosbif
Qu'est-ce qu'elle vient me chanter avec son homme de qualité ? Je me moque d'une noblesse imaginaire. Les vrais gentilshommes, ce sont les honnêtes gens ; il n'y a que le vice de roturier. C'est là le discours d'un marchand, qui voudrait trancher du philosophe... Mais je vois entrer monsieur le marquis lui-même. Vous allez trouver à qui parler.
Scène 9
Finette
Elle sort.
Finette
Monsieur le Marquis, voilà un homme que je vous donne à décrasser : il en a grand besoin ; je vous le recommande. Son nom est Jacques Rosbif ; ne l'oubliez pas.
Scène 10
Marquis, Rosbif
À Rosbif, qu'il voit le regarder attentivement.
à part
Marquis
Elle a raison, cet homme n'a pas l'air avantageux. N'importe, faisons-lui politesse ; ne nous démentons point... Monsieur, peut-on vous demander qu'est-ce qui me procure, de votre part, l'honneur d'une attention si particulière ?
Rosbif
La curiosité.
Marquis
Mais, encore ; ne puis-je savoir à quoi je vous suis bon ?
Rosbif
À me dire, au vrai, si vous êtes le marquis de Polinville.
Marquis
Oui, c'est moi-même.
Il se met dans un fauteuil.
Rosbif
Cela étant, je m'en vais m'asseoir, pour vous voir plus à mon aise.
Marquis
Vous êtes sans façon, monsieur, à ce qu'il me paraît.
Rosbif
Allons, courage, donnez-vous des airs, ayez des façons, dites-nous de jolies choses. Je vous regarde, je vous écoute.
Lui présentant la main.
À part.
Il va s'asseoir vis-à-vis Rosbif, le regardant longtemps sans rien dire ; ensuite il interrompt son silence de trois ou quatre how do you, qu'il lui adresse en le saluant.
À Rosbif.
Marquis
Comment ! Jacques Rosbif, mon ami ! Vous raillez, je pense ? Vous tirez sur moi. Tant mieux ! Morbleu ! Tant mieux ! J'aime les gens qui montrent de l'esprit, et même à mes dépens. Je vois que vous êtes venu ici pour faire assaut d'esprit avec moi... Touchez là ; c'est me prier d'une partie de plaisir. Mais, prenez garde à vous, je suis un rude joueur, je vous en avertis. J'en ai désarçonné de plus fermes que vous. Quand ma cervelle est une fois échauffée, vous diriez d'un feu d'artifice : ce ne sont que fusées, ce ne sont que pétards... bz ! Pif ! Paf ! Pouf ! Un coup n'attend pas l'autre. Eh quoi ! Vous avez déjà peur ? Vous avez perdu la parole ? Allons, du coeur, défendez-vous, ripostez donc. Je n'aime pas la gloire aisée. Vous débutez par un coup de feu, et vous en demeurez là... vous ne répondez rien ?... Là, avouez du moins votre défaite... Hein ? Plaît-il ?... J'enrage ! Pas le mot !... Holà ! Eh ! Jacques Rosbif, vous dormez, réveillez-vous. Oh ! Parbleu ! Voilà un animal bien taciturne. Je crois qu'il le fait exprès pour m'impatienter, mais je n'en serai pas la dupe. Je vais suivre son exemple et faire une conversation à l'anglaise. Si quelqu'un s'avisait d'écouter aux portes, il serait bien attrapé... C'est donc là, monsieur, tout ce que vous avez à me dire ? En vérité, il faut avouer que votre conversation est bien agréable, et qu'il y a beaucoup à profiter avec vous. Où prenez-vous toutes les belles choses que vous dites ? Il vous échappe des traits, mais des traits dignes d'être imprimés. à votre place, j'aurais toujours à mes côtés un homme qui écrirait toutes mes réparties. Cela ferait un beau livre, au moins !
Il sort.
Rosbif
Il n'ennuierait pas le public. Il vaut mieux se taire que de dire des fadaises, et se retirer que d'en écouter... Adieu... Je vous ai donné le temps de déployer toute votre impertinence, et j'ai voulu voir si vous étiez aussi ridicule qu'on me l'avait dit. Il faut vous rendre justice, vous passez votre renommée. Vous avez tort de vous laisser voir pour rien : vous êtes un fort joli bouffon, et vous valez bien trois schelins.
Scène 11
Marquis
Marquis
J'apprendrais à parler à ce brutal là s'il portait une épée.
Scène 12
Finette, Marquis, Éliante
Finette
Eh bien ! Monsieur, avez-vous dégourdi notre homme ?
Marquis
Va te promener. Tu viens de me mettre aux prises avec le plus grand cheval de carrosse, l'animal le plus sot...
Éliante
Donnez, s'il vous plaît, d'autres épithètes à un homme qui doit être mon époux.
Marquis
Lui votre époux, madame ? Ah ! Si je l'avais su, il serait sorti avec deux oreilles de moins. Mais vous voulez badiner, et ce personnage là...
Éliante
Je ne badine point du tout. Mon père vient exprès pour ce mariage.
Marquis
Eh ! Vous y consentirez ?
Éliante
Je n'y aurais peut-être pas consenti, si vous aviez été plus raisonnable ; mais votre indiscrétion et vos airs éventés...
Finette
Oh ! Ne querellons point, nous n'en avons pas le temps ; ne songeons qu'à bien nous entendre tous trois pour donner l'exclusion à Jacques Rosbif. Commencez, madame, par tout oublier.
Au Marquis.
Éliante
Soit. Je suis bonne, je veux bien lui pardonner encore cette fois-ci ; mais ce sera la dernière, et à condition qu'il sera plus discret et plus retenu à l'avenir. Mon père arrive incessamment ; ainsi, monsieur, modérez cette vivacité française quand vous le verrez. Surtout point d'airs et fort peu de manières.
avec affectation
Marquis
Je vous proteste, je vous jure, madame, que je serai désormais le plus simple, le plus uni de tous les hommes.
Éliante
Fort bien ! En me disant que vous serez le plus simple, le plus uni de tous les hommes, vous êtes tout le contraire. Vous donnez des coups de tête, vous gesticulez, vous parlez d'un ton et d'un air...
Finette
Eh ! Madame, voulez-vous que monsieur le marquis ait l'air d'un Caton à son âge ?
Marquis
Non, elle veut que j'aie l'air de Monsieur Jacques Rosbif, son prétendu.
Éliante
Monsieur, je veux que vous ayez l'air raisonnable, et que vous preniez monsieur le baron pour modèle.
Marquis
Moi, je ne copie personne, madame ; je me pique d'être original.
Éliante sort avec Finette.
Éliante
On le voit bien. Mais souvenez-vous toujours que je ne vous pardonne qu'à condition que vous changerez d'air et de conduite, et surtout que vous ne ferez plus de souper au lion rouge. Adieu, je vous laisse. Finette et moi, nous allons au-devant de mon père.
Scène 13
Marquis
Voyant paraître le Lord Houzey
Marquis
Elle me parle du Lion Rouge ! Qui diantre a pu l'informer du souper que j'y ai fait ? Je suis encore prié pour ce soir. Mais voici le petit Lord Houzey ; c'est justement notre Amphitryon ; je vais me dégager.
Scène 14
Milord Houzey, Marquis
Milord Houzey
Monsieur le Marquis, j'ai un vrai chagrin de ne pouvoir pas vous donner à souper ce soir ; mon père arrive aujourd'hui, et je viens pour vous prier de remettre la partie à une autre fois.
Marquis
Je suis charmé du contre-temps, mon cher Milord, car aussi bien, je n'aurais pas pu être des vôtres.
Milord Houzey
Moi, j'en suis au désespoir ! Je compte pour perdus tous les moments que je n'ai pas le bonheur d'être avec vous, vos conversations sont autant de leçons pour moi. Plus je vous vois, et plus je sens la supériorité que vous avez sur nous.
à part
Marquis
Ce jeune homme est assez poli pour un anglais.
Milord Houzey
Enseignez-moi, de grâce, comment vous faites pour être si aimable. C'est un je ne sais quoi qui nous manque, que je ne puis exprimer.
Marquis
Et qu'il ne vous sera pas difficile d'attraper. Vos discours, vos façons vous distinguent déjà de vos compatriotes. Vous savez vivre, vous sentez votre bien, et vous avez l'air français.
Milord Houzey
J'ai l'air français ? Ah ! Monsieur, vous ne pouvez rien me dire dont je sois plus flatté. C'est de tous les airs celui que j'ambitionne le plus.
Marquis
Vous avez du goût, milord, vous irez loin. Vous avez de la figure, vous avez des grâces, ce serait un meurtre de les enfouir ; il faut les développer, monsieur, il faut les développer. La nature commence un joli homme, mais c'est l'art qui l'achève.
Milord Houzey
Eh ! En quoi consiste précisément cet art ?
Le Lord Houzey place son chapeau de la même manière que le Marquis.
Marquis
En des riens qui échappent et qu'il faut saisir ; en des bagatelles qui font les agréments. Un coup de tête, un air d'épaule, un geste, un souris, un regard, une expression, une inflexion de voix ; la façon de s'asseoir, de se lever, de tenir son chapeau, de prendre du tabac, de se moucher, de cracher. Par exemple, permettez-moi de vous dire que vous mettez votre chapeau en garçon marchand. Regardez-moi. C'est ainsi qu'on le porte à la cour de France. Oui, comme cela.
Milord Houzey
Je ne l'oublierai pas. J'aime les airs, les manières, les façons.
Marquis
Doucement, monsieur ; allons bride en main. Ne confondons point, s'il vous plaît, les uns avec les autres. Les airs sont distingués des manières, et les manières des façons. On a des manières, on fait des façons, on se donne des airs. Un homme du monde, par exemple, a des manières... écoutez ceci, c'est la quintescence du savoir-vivre... un homme du monde a des manières, par égard, par attention pour les autres, pour leur marquer la considération qu'il a pour eux, l'envie qu'il a de leur plaire et de s'attirer leur bienveillance. Est-il dans un cercle ? Il est toujours attentif à ne rien faire, à ne rien dire que d'obligeant : il prête poliment l'oreille à l'un, répond gracieusement à l'autre ; applaudit celui-ci d'un souris, fait agréablement la guerre à celui-là ; dit une douceur à la mère, regarde tendrement la fille. Vous fait-il un plaisir ? La façon dont il le fait, est cent fois au-dessus du plaisir même. Par exemple, s'il sait que vous avez besoin d'une somme d'argent, il vous la glisse doucement dans la poche, sans que vous y preniez garde. De toutes les manières, cette dernière est la plus belle, mais, par malheur, c'est la moins usitée. Vous refuse-t-il quelque chose, ce qui est plus ordinaire, il assaisonne ce refus de paroles si douces et de tant de politesses, que vous croyez lui avoir encore obligation. Allez-vous voir sa femme ? Il s'échappe adroitement, il vous laisse le champ libre ; et voilà ce qu'on appelle un homme qui sait vivre, un homme qui a des manières.
Milord Houzey
Et un homme bon à connaître, monsieur le marquis. Et les façons ?
Marquis
Un provincial fait des façons, par une politesse mal entendue, par une ignorance des usages, et faute de connaître la cour et la ville. Complimenteur éternel, il vous assommera de sa civilité maussade ; il vous estropiera pour vous témoigner combien il vous estime, et sera aux coups de poing avec vous pour vous obliger à prendre le haut du pavé, ou vous jettera tout au travers d'une porte pour vous faire passer le premier. On nomme cela être poliment brutal, ou brutalement poli. Ainsi souvenez-vous des façons pour n'en jamais faire.
Milord Houzey
Je n'y manquerai pas.
Scène 15
Milord Craff, Milord Houzey, Marquis
Apercevant le Lord Houzey et le Marquis.
Il s'assied dans le fond du théâtre.
Milord Craff
Je cherche partout mon fils... Mais le voilà apparemment avec ce marquis français... Asseyons-nous un peu pour écouter leur conversation.
Milord Houzey
Et les airs ?
Il se promène en traversant le théâtre. Le Lord Houzey passe de l'autre côté en l'imitant.
Marquis
Un joli homme se donne des airs... (Redoublez d'attention, je vous prie, car ceci est profond.) Un joli homme se donne des airs par complaisance pour lui-même, pour apprendre aux autres le cas qu'il fait de sa propre personne, pour les avertir qu'il a du mérite, qu'il en est tout pénétré, qu'on y fasse attention... est-il à la promenade ?... Il marche fièrement, la tête haute, les deux mains dans la ceinture, comme pour dire à ceux qui sont autour de lui : "Rangez-vous, messieurs. Regardez-moi passer : n'ai-je pas bon air ? Ne suis-je pas fait au tour ?... Et vous, mesdames les friponnes, qui me parcourez des yeux en souriant, vous voudriez me posséder, vous voudriez me posséder !... " Voit-il passer quelqu'un de sa connaissance ? Il affecte une politesse de seigneur ; il lui fait une inclination de tête, comme s'il lui disait : " Allez ; bonjour, monsieur. Je me souviens de vous : je vous protège. " Entre-t-il quelque part ? Il se précipite dans un fauteuil, une jambe sur l'autre, tape du pied, marmotte un petit air, joue d'une main avec son jabot, et se caresse le menton de l'autre ; il s'en conte à lui-même, et semble se parler ainsi : " en vérité, je suis un fripon bien aimable, et voilà un visage qui donne sûrement de la tablature à la dame du logis ! " Va-t-il voir une bourgeoise ? " Eh ! Bonjour, ma petite fanchonnette. Comment te portes-tu ? Te voilà jolie comme un petit ange. ça, vite, qu'on vienne s'asseoir auprès de moi, qu'on me baise, qu'on me caresse, qu'on ôte ce gant, que je voie ce bras, que je le mange, que je le croque. Tu détournes la tête, tu recules, tu rougis ? Eh ! Fi donc, ma pauvre enfant ! Tu ne sais pas vivre. Est-ce qu'on refuse quelque chose à un homme comme moi ? Est-ce qu'on se fait prier ? Est-ce qu'on a de la pudeur dans le monde ? "
Milord Houzey
Voilà une instruction dont je ferai mon profit.
Marquis
Tout ce que je vous dis-là paraît fat à bien des gens ; mais cela est nécessaire. Il faut s'afficher soi-même, il faut se donner pour ce qu'on vaut : il faut avoir le courage de dire tout haut qu'on a de l'esprit, du coeur, de la naissance, de la figure. Le monde ne vous estime qu'autant que vous vous prisez vous-même ; et de toutes les mauvaises qualités qu'un homme peut avoir, je n'en connais pas de pire que la modestie : elle étouffe le vrai mérite, elle l'enterre tout vivant. C'est l'effronterie, morbleu ! C'est l'effronterie qui le met au jour, qui le fait briller.
Milord Houzey
À présent que je sais ce que c'est que les airs, ah ! Que je vais m'en donner, que je vais m'en donner !
Milord Craff
Mon fils est dans de très belles dispositions, et voilà un fort bel entretien.
Milord Houzey
Puisque nous sommes sur ce chapitre, je voudrais vous prier de m'apprendre quelles sont les qualités qui entrent nécessairement dans la composition d'un joli homme.
Marquis
Il faut être né d'abord avec un grand fonds de confiance et de bonne opinion de soi-même, un heureux penchant à la raillerie et à la médisance, avec un goût dominant pour le plaisir, et même pour le libertinage ; un amour extrême pour le changement et la coquetterie.
Milord Houzey
Oh ! Grâce au ciel ! Je suis fourni de tout cela.
Marquis
Mais, par-dessus tout cela, il faut avoir reçu de la nature les grâces en partage, sans quoi les autres qualités deviennent inutiles ; de la liberté, du goût, de l'enjouement, du badinage, de la légèreté dans tout ce que vous faites. Choquez plutôt les bienséances que de manquer d'agrément. L'agrément est avant tout, il fait tout passer ; et, s'il fallait opter, j'aimerais cent fois mieux faire une impertinence avec grâce, qu'une politesse avec platitude. Des traits, de la vivacité, du joli, du brillant dans ce que vous dites. Ne vous embarrassez point du bon sens, pourvu que vous fassiez voir de l'esprit : l'on ne fait briller l'un qu'aux dépens de l'autre.
Milord Craff
Quelle impertinence !
Milord Houzey
Il me paraît, Monsieur le Marquis, que vous oubliez deux qualités importantes.
Marquis
Lesquelles ?
Milord Houzey
Le don de mentir aisément, et le talent de jurer avec énergie.
Marquis
Vous avez raison : rien n'orne mieux un discours qu'un mensonge dit à propos, ou qu'un serment fait en temps et lieu.
Milord Houzey
C'est encore ce que je possède assez bien ; surtout, je jure fort joliment, et personne ne prononce mieux que moi un ventrebleu ! Un le diable m'emporte ! Un la peste m'étouffe !
Milord Craff
Ah ! Le petit fripon !
au Lord Houzey
Marquis
Eh ! Fi donc, monsieur ! Ce sont des serments usés, qui traînent partout. Il faut des serments plus distingués, des serments tout neufs. Je vous ferai présent, la première fois, d'un recueil d'imprécations et de serments, nouvellement inventés par un capitaine de dragons, revus par un officier de marine, et augmentés par un abbé gascon, qui avait perdu son argent au trictrac. C'est un fort bon livre et qui vous instruira.
Milord Craff
C'est trop de patience ; je n'y puis plus tenir.
Milord Houzey
Ah ! J'aperçois mon père... je ne le croyais pas si près.
Au Lord Houzey, d'un ton sec.
Milord Craff
Vous voulez bien, monsieur le marquis, que je vous remercie des bonnes et solides instructions que vous donnez-là à mon fils ?... Pour vous, monsieur, je suis bien aise de voir comme vous employez votre temps.
Milord Houzey
Monsieur le Marquis... a la bonté... de me former le goût.
au Lord Craff
Marquis
Oui, oui, monsieur, je lui apprends des choses dont vous ne feriez pas mal de profiter vous-même.
Le Lord Houzey sort.
Milord Craff
Allez, retirez-vous. Je vous donnerai tantôt d'autres leçons.
Scène 16
Marquis, Milord Craff
Marquis
Oh ! Parbleu ! Je vous défie de lui donner, dans toute votre vie, autant d'esprit que je viens de lui en donner en un quart d heure de temps.
Milord Craff
Avant que de vous répondre, je vous prie de me dire ce que c'est que l'esprit et en quoi vous le faites consister.
Marquis
L'esprit, est à l'égard de l'âme, ce que les manières sont à l'égard du corps : il en fait la gentillesse et l'agrément : et je le fais consister à dire de jolies choses sur des riens, à donner un tour brillant à la moindre bagatelle, un air de nouveauté aux choses les plus communes.
Milord Craff
Si c'est-là avoir de l'esprit, nous n'en avons pas ici : nous nous piquons même de n'en pas avoir ; mais, si vous entendez par l'esprit le bon sens...
Il hésite.
l'interrompant
Marquis
Non, monsieur, je ne suis pas si sot de confondre l'esprit avec le bon sens. Le bon sens n'est autre chose que ce sens commun qui court les rues, et qui est de tous les pays. Mais l'esprit ne vient qu'en France : c'est, pour ainsi dire, son terroir, et nous en fournissons tous les autres peuples de l'Europe. L'esprit ne fait que voltiger sur les matières ; il n'en prend que la fleur. C'est lui qui fait un homme aimable, vif, léger, enjoué, amusant, les délices des sociétés, un beau parleur, un railleur agréable, et, pour tout dire, un français. Le bon sens, au contraire, s'appesantit sur les matières, en croyant les approfondir ; il traite tout méthodiquement, ennuyeusement. C'est lui qui fait un homme lourd, pédant, mélancolique, taciturne, ennuyeux ; le fléau des compagnies, un moraliseur, un rêve creux ; en un mot...
Milord Craff
Un anglais, n'est-ce pas ?
Marquis
Par politesse, je ne voulais pas trancher le mot, mais vous avez mis le doigt dessus.
Milord Craff
C'est-à-dire, selon votre langage, qu'un anglais est un homme de bon sens, qui n'a pas d'esprit ?
Marquis
Fort bien !
Milord Craff
Et qu'un français est un homme d'esprit, qui n'a pas le sens commun ?
Marquis
À merveille !
Milord Craff
Toute la nation française vous doit un remerciement pour une si belle définition. Mais, puisque vous renoncez au bon sens, savez-vous bien, monsieur, que je suis en droit de vous refuser l'esprit ?
Marquis
Allez, monsieur, vous vous moquez des gens ! Pouvez-vous me refuser ce que je possède et que vous n'avez pas ?
Milord Craff
Je prétends vous prouver que l'esprit ne peut exister sans le bon sens.
Marquis
Exister, exister ? Voilà un mot qui sent furieusement l'école.
Milord Craff
Quoique je sois homme de condition, je n'ai pas honte de parler comme un savant ; et je vous soutiens que l'esprit n'est autre chose que le bon sens orné, qu'ainsi...
l'interrompant
Marquis
Ah ! Vous m'allez pousser un argument ?
Milord Craff
Je ferai plus, je vous démontrerai...
l'interrompant
Marquis
Non, monsieur, on ne me démontre rien ; on ne me persuade pas même.
Milord Craff
Quelqu'opiniâtre que vous soyez, je vous convaincrai par la force de mon raisonnement...
l'interrompant en regardant sa bague
Marquis
Vous avez là un diamant qui me paraît beau, et merveilleusement bien monté.
Milord Craff
Ne voilà-t-il pas mon homme d'esprit qu'un rien distrait, qu'une niaiserie occupe, tandis qu'on agite une question sérieuse !
Marquis
Eh ! Monsieur, ne voyez-vous pas que c'est une manière adroite dont je me sers pour vous avertir poliment de finir une dissertation qui me fatigue.
Milord Craff
C'est une chose étonnante que le bon sens vous soit à charge, et qu'il n'y ait que la bagatelle...
l'interrompant en chantant
Marquis
Sans l'amour et sans ses charmes tout languit dans l'univers...
Milord Craff
Pour un garçon qui fait métier de politesse, c'est bien en manquer ; et je suis bien bon de vouloir faire entendre raison à un calotin.
Il tire son épée.
Marquis
Halte-là, monsieur. Quand on nous attaque par un trait, par un bon mot, nous tâchons d'y répondre par un autre ; mais, quand on va jusqu'à l'insulte, qu'on nous dit grossièrement des injures, voici notre réplique.
Scène 17
Baron, Marquis, Milord Craff
au Marquis, en saisissant son épée
Baron
Arrête, marquis ; apprends qu'à Londres il est défendu de tirer l'épée.
Marquis
Comment ! Morbleu ! On m'ennuiera, et je ne pourrai pas le témoigner ? Ensuite on m'outragera et il ne me sera pas permis d'en tirer vengeance ? Ah ! J'en aurai raison, fût-ce de toute la ville.
Milord Craff
J'ai besoin de tout mon flegme pour contenir ma juste colère.
au Marquis
Baron
Modère ce transport : tu n'es pas ici en France.
Au Lord Craff.
Il sort en chantant.
Marquis
Je sors, car, si je demeurais plus longtemps, je ne serais pas mon maître... Adieu, monsieur de l'Angleterre ; si vous avez du coeur, nous nous verrons hors la ville.
Scène 18
Baron, Milord Craff
Baron
Je vous fais réparation pour lui, monsieur. Je vous prie d'excuser l'étourderie d'un jeune homme qui sort de son pays pour la première fois, et qui croit que toutes les moeurs doivent être françaises.
Milord Craff
En vérité, monsieur, vous m'étonnez.
Baron
D'où vient ?
Milord Craff
Vous êtes français et vous êtes raisonnable ?
Baron
Eh ! Monsieur, pouvez-vous donner dans un préjugé si peu digne d'un galant homme tel que vous me paraissez être, et décider de toute une nation sur un étourdi, comme celui que vous venez de voir ? Croyez-moi, monsieur, il est en France des gens raisonnables autant qu'ailleurs ; et s'il se trouve parmi nous des impertinents, nous les regardons du même oeil que vous, et nous sommes les premiers à connaître et à jouer leur ridicule. D'ailleurs, c'est un malheur que nous partageons avec les autres peuples. Chaque nation a ses travers, chaque pays a ses originaux. Sortez donc, monsieur, d'une erreur qui vous fait tort à vous-même, et rendez-vous à la raison dont vous faites tant de cas.
Milord Craff
Oui, monsieur, je m'y rends. Je sens combien cette raison est puissante sur les esprits, quand elle est accompagnée de politesse et d'agrément. Je vous demande votre amitié avec votre estime ; vous venez d'emporter toute la mienne.
Baron
Ah ! Monsieur, mon amitié vous est toute acquise. Souffrez que je vous embrasse et que je vous témoigne la joie que je ressens d'avoir conquis le coeur d'un anglais, et d'un anglais de votre mérite. La victoire est trop flatteuse pour ne pas en faire gloire.
Il sort.
Milord Craff
Adieu, monsieur ; je sors tout pénétré de ce que vous m'avez dit.
Scène 19
Baron
Baron
C'est ainsi que les hommes se préviennent les uns contre les autres, sans se connaître. Quelque raisonnables qu'ils soient, ils ne sont pas à l'abri des préjugés de l'éducation.
Scène 20
Finette, Baron
Finette
Ah ! Monsieur, savez-vous à qui vous venez de parler là ?
Baron
À un très galant homme ; c'est tout ce que j'en sais.
Finette
C'est au père de ma maîtresse.
Baron
Au père d'Éliante ? L'aventure est heureuse pour moi !
Voyant paraître Éliante.
Finette
Elle ne l'est guère pour monsieur le marquis... Voilà madame.
Scène 21
Baron, Éliante
à Éliante
Baron
Eh bien ! Madame, êtes-vous déterminée ?
Éliante
Oui, à suivre en tout les volontés de mon père. Ainsi, monsieur, si vous voulez m'obtenir, c'est à lui qu'il faut s'adresser.
Il sort.
Baron
Madame, j'y vole.
Scène 22
Finette, Éliante
Finette
Que faites-vous, madame ?
Éliante
Ce que je dois faire. Après ce que je viens d'apprendre du marquis, si je lui pardonnais, je serais indigne de l'amitié de mon père. Ce dernier trait vient de m'ouvrir les yeux, et me donne pour le marquis tout le mépris qu'il mérite.
Scène 23
Milord Craff
Apercevant Éliante et Finette.
Milord Craff
Messieurs, je ne puis vous répondre qu'en présence de ma fille... Mais la voici.
Scène 24
Milord Houzey, Milord Craff, Marquis, Éliante, Baron
Milord Houzey
Mon père, voilà monsieur le Marquis, qui est au désespoir de ce qui s'est passé. Il est naturellement si poli...
Milord Craff
Taisez-vous, petit coquin ! Vous avez vous-même besoin que quelqu'un parle pour vous.
Marquis
Monsieur, je n'avais pas l'honneur de vous connaître.
Milord Craff
Il suffit, monsieur ; j'excuse votre jeunesse. Je ne veux pas même gêner ma fille. Je me contenterai de lui représenter...
Éliante
Non, mon père, décidez vous-même. L'époux que vous me donnerez sera toujours sûr de me plaire.
bas
Marquis
Vous risquez de me perdre ; vous vous en repentirez, madame.
Au marquis.
Milord Craff
Comme je n'ai que trois jours à demeurer ici, et qu'il faut absolument vous marier avant mon départ, je vais tâcher de faire un choix digne de vous et de moi. Monsieur le Marquis, vous êtes un fort joli cavalier...
l'interrompant
Marquis
Je le sais bien, monsieur.
À Rosbif.
Milord Craff
Mais vous faites trop peu de cas de la raison, et c'est la chose dont on a plus de besoin dans un état aussi sérieux que celui du mariage. Pour vous, monsieur, vous avez un fonds de raison admirable : mais vous négligez trop la politesse, et elle est nécessaire pour rendre un mariage heureux, puisqu'elle consiste en ces égards mutuels qui contribuent le plus au contentement de deux époux... vous ne trouverez donc pas mauvais, messieurs, que je préfère monsieur le baron, qui réunit l'un et l'autre. Il a tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de ma fille.
Baron
C'est vous, monsieur, qui faites le mien. Mais il ne peut être parfait, si le coeur de madame n'est d'accord avec vos bontés.
Éliante
N'en doutez point, monsieur, puisque mon père me donne pour époux l'homme du monde que j'estime le plus.
Il sort.
Marquis
Adieu, madame. Vous êtes plus punie que moi : vous m'aimez, et je pars.
Scène 25
Milord Houzey
Il sort.
Milord Houzey
Nous partons. Je vais faire mon cours de politesse en France.
Scène 26
Rosbif
Montrant le baron.
Il sort.
Rosbif
Adieu. Je vous pardonne de m'avoir refusé. Ce français-là mérite d'être anglais ; vous ne pouviez pas mieux choisir.
Scène 27
Baron, Milord Craff
au Lord Craff
Baron
Vous venez, monsieur, de me convaincre que rien n'est au-dessus d'un anglais poli.
Milord Craff
Et vous m'avez fait connaître, monsieur, que rien n'approche d'un français raisonnable.