Comédie · 1868

Le Beau Léandre

de Théodore de Banville

Représentation
≈ 32 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
253
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Léandre H 90 ≈ 15 min 7
Orgon H 86 ≈ 9 min 3
Colombine F 77 ≈ 8 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Beau Léandre
Léandre absent
Orgon absentabsentabsentabsentabsent
Colombine absentabsentabsentabsent
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Le Beau Léandre

Scène 1

Léandre

Se tournant vers la maison d'Orgon.

Remontant la scène et criant.

Léandre

Amour, petit archer, fabricant de merveilles, Oiseleur matinal, oui, c'est toi qui m'éveilles A cette heure où l'Aurore en les coloriant Ouvre d'un doigt rosé les huis de l'Orient ! Chère maison, salut! c'est ici que respire Cet astre devant qui le soleil devient pire, L'étoile de mes yeux et de mon firmament, Rosier, jardin fleuri, lys, perle et diamant, Fuseau qui de mes jours dévide la bobine, Cette délicieuse et jeune Colombine! Tudieu ! Le beau minois ! Quel grand oeil bien fendu 1 Quelle dent blanche à mordre en plein fruit défendu Et ces mains ! Et les pieds d'enfant ! Et le corsage, Luxueux ornement d'une fille encor sage, Ou peut s'en faut! Jamais empereur en gala N'eut morceau plus friand et ne s'en régala. Beau Léandre, charmant Léandre, heureux Léandre, Vous avez, j'en conviens, du bonheur à revendre Mais épouser! c'est grave. Aller mettre en un jour Sur deux fronts de vingt ans l'éteignoir de l'amour! Et puis elle n'a pas le sou ! Je m'examine Je vis de ma tournure et de ma bonne mine, Seul espoir des fripiers ! Serait-il pas fatal D'aliéner ainsi d'un coup mon capital ? L'amour seul bat monnaie, et l'hymen en détresse Bat tout au plus de l'aile Éveillons ma maîtresse. Mais par quel artifice ? Allons, mio caro, Une idée, un moyen ? Casserai-je un carreau? Non pas. Si je chantais ? Ce vieillard colérique, Orgon, arriverait, tenant en main sa trique, Et chercherait querelle à mes talons ! Parbleu ! Je tiens ce qu'il me faut; je vais crier : Au feu ! S'il paraît, je m'enfuis, je pars comme une bombe Sans prévenir, et si c'est ma douce colombe Qui s'éveille, je reste avec ivresse Au feu ! Au feu ! Tout brûle ! Au feu tout va rôtir!

Scène 2

Colombine, Léandre

Colombine

Mon Dieu ! D'où vient tout ce vacarme ?

Léandre

Au feu !

Colombine

C'est toi, Léandre ! Quoi ! Tu n'es pas grillé, brûlé, réduit en cendre Mais, s'il te plaît, où donc est le feu?

Léandre

Dans mon coeur ! Il est bien dans tes yeux! Oui, son foyer vainqueur De tes prunelles d'or a passé dans mes veines. Pour calmer sa fureur mes forces furent vaines !

Colombine

Voyez le bon apôtre !

Léandre

En vain ce faible coeur S'est contre tes regards armé de ta rigueur : Tes refus pour l'éteindre en vain faisaient la chaîne, Il fut incendié comme du coeur de chêne !

Colombine

Tu n'es qu'un enjôleur, et je ne te crois pas. À quand le mariage ?

Léandre

Ô froids et durs appas ! Coeur de neige fondue !

Colombine

À quand le mariage ?

Haut.

Léandre

Elle y tient ! Ô des cieux rare et charmant ouvrage, Fassent un jour mes voeux que nous nous unissions ! Le ciel n'est pas plus pur que mes intentions.

Colombine

Alors, marions-nous.

Léandre

Ma chère Colombine, Les destins que pour nous le sort là-haut combine, Par des astres divers sont tous contrarias, Et l'on a vu des gens, pour s'être mariés, Tomber sur leurs vieux jours dans les plus grands désastres. Songeons-y bien !

Colombine

Pour moi, je me moque des astres Et de tes chansons. Point de noces, plus d'amour.

Léandre

Cruelle ! Laisse-moi te faire un peu ma cour !

Colombine

Ouais ! Vos cours mènent loin !

Léandre

Si je me désespère, Je vais...

Colombine

Va demander l'agrément de mon père. J'aime les discours brefs et les plus courts chemins.

Colombine

Il me refusera !

Elle ferme sa fenêtre. Léandre reste un moment tout penaud, puis s'avance sur le devant de la scène.

Colombine

Je m'en lave les mains. Fais-lui pour l'attendrir quelqu'un de ces beaux contes Que tu contes si bien ! Au revoir.

Scène 3

Léandre

Orgon sort de chez lui, et se parle à lui-même, sans voir Léandre.

Léandre

Toi, tu comptes Sans ton hôte! Après tout, si je me mariais? C'est un grave parti. Certes, je pariais Que jamais je n'irais à l'île de Cythère Flanqué de deux témoins assistant un notaire Mais aussi que d'écueils au métier des galants A piper une dupe et courir les brelans On a du mal, et tout n'est pas couleur de rose ! Parfois d'une eau suspecte un bourgeois vous arrose, Et des sergents, dont l'oeil sur vos pas se collait, Au sortir d'un tripot vous happent au collet, Tandis que Cidalise au milieu du tapage Fuit à pied dans la crotte en appelant son page. C'est triste! Colombine a le coeur indulgent Elle trouve souvent, très souvent de l'argent, Elle est industrieuse et femme de ressource Jamais de tant de biens je n'ai connu la source Là-dessus comme amant si je fermais les yeux, Comme mari, je puis les fermer encor mieux. Mais voici le bonhomme, abordons-le.

Scène 4

Orgon, Léandre

Apercevant Léandre.

Orgon

Mes frusques Souffrent évidemment de tous mouvements brusques, Et je m'attends sans cesse à voir dans mon pourpoint Mille trous assez grands pour y fourrer le poing. L'étoffé en est malade et me demande grâce. Comment me procurer une somme assez grasse Pour remplacer cela, sans bourse délier, Aux dépens d'un confrère ou de quelque écolier ? Ah ! Léandre ! Évitons-le, il fut toujours ma plaie.

Léandre

Salut, Seigneur Orgon !

Orgon

Je n'ai pas de monnaie. Je ne donne jamais aux pauvres.

Léandre

Vous riez ?

Orgon

Dans la semaine rien, ni les jours fériés Non plus.

Léandre

Seigneur Orgon, l'entêtement est rare. Je viens ici...

Orgon

Chansons.

Léandre

Vous saluer !

Orgon

Tarare.

Léandre

Un seul mot !

Orgon

Point d'affaire.

Léandre

Il faut cependant...

Léandre

J'aurais voulu...

Orgon

Nenni.

Léandre

Mais écoutez mon nom ! Je suis Léandre !

Orgon

Ah ! Ah ! C'est toi, mon cher Léandre ? Je t'avais pris d'abord, je ne puis m'en défendre, Pour quelque tire-laine.

Léandre

Ah vous êtes trop bon

Orgon

Que me veux-tu ?

Haut.

Léandre

Tâchons d'adoucir le barbon. Vraiment, vous vous portez comme un lys !

Orgon

Je me porte Comme un homme qui prend le frais devant sa porte, Et tu me fais l'effet de te porter aussi À ravir. Tu n'as plus besoin de moi ? Merci. Adieu.

Léandre

J'aime un objet incomparable et rare ! Il éblouit la terre ; et l'empyrée avare Regrettant ce chef-d'oeuvre, aux comètes pareil, Des yeux de ma Déesse écarte le soleil. Il n'ose pas d'ailleurs les regarder en face !

Orgon

Il montrera son dos; que veux-tu que j'y fasse?

Léandre

Son front semble à le voir la nacre de la mer Née avec Cythérée au fond du gouffre amer ; Ses cheveux sont d'or pur ainsi qu'aux séraphines : Nul paradis ne peut avec des perles fines Lutter contre ses dents, si ce n'est Visapour, Et la mer Rouge enfin, n'aurait pas suffi pour Fournir en mille fois les coraux de sa lèvre !

Orgon

Alors, mon cher, il faut la porter chez l'orfèvre; Il peut, en ce cas-la, t'en donner un bon prix.

Léandre

Celle que j'idolâtre et dont je suis épris, En qui tant de splendeur et de mérite brille... Parlons à coeur ouvert, vous avez une fille ?

Orgon

Non, je n'en eus jamais.

Léandre

Mais si, vous en avez Une.

Orgon

Mais non.

Léandre

Mais si.

Orgon

Mais non, vous m'énervez. Je n'en ai pas ; et comme en ce lieu je lambine, Adieu.

Léandre

Mais si.

Orgon

Mais non.

Léandre

Vous avez Colombine.

Orgon

Eh bien oui, ce chef-d'oeuvre est sorti de mon flanc. Léandre, mon ami, Colombine est mon sang, Bien qu'elle aime à courir, et qu'elle me taquine. Ma défunte, qui fut jadis une coquine, Dans un jour de franchise, ou plutôt de remords, Me dit : Dieu veuille avoir son âme chez les morts!) Que de tous mes enfants, Colombe était la seule Dont ma mère a coup sûr pût se dire l'aïeule.

Léandre

Nous voyons arriver, même aux gens les plus forts, Ces choses-là.

Orgon

J'ai mis tous les autres dehors, Et j'ai gardé chez moi cette enfant de ma femme Et de moi. Son aspect épanouit mon âme. Elle cuisine mieux que tous vos marmitons, Me fabrique d'un rien d'excellents mirotons, Et repasse a ravir les jabots de son père. Or, comme son bonheur est tout ce que j'espère, Qu'elle est bien en couleur, qu'elle a le pied mignon, L'oeil vif, et les cheveux fort épais au chignon, Je te déclare ici, sans parole confuse, Que tu n'es point son fait, et je te la refuse. Va-t'en, tire d'ici tes grègues !

Léandre

Cher Orgon, J'embrasse vos genoux

Orgon

Laissons-là ce jargon, Tire-les.

Léandre

Coeur de roc, père trois fois barbare, Plus dur que le granit et que le fer en barre, Que me reprochez-vous ?

Orgon

Tu hantes les croupiers.

Léandre

C'est un tic.

Orgon

Tu seras pendu.

Léandre

Moi ! Par les pieds Ou par la tête ?

Orgon

On sait tes façons meurtrières ; Le long du Marché-Neuf, tu cours les verdurières.

Léandre

Seigneur, accordez-moi l'objet qui m'est si cher. Je veux me ranger !

Orgon

Oui, dans quelque port de mer. Tu n'auras pas ma fille.

Léandre

Ô formidable épée, Lame de mes aïeux, dans tant de sang trempée, Toi qui luttais de rage avec les aquilons, Appui de l'innocence, effroi des coeurs félons, Ô toi qui par le Turc pourrait se voir soumettre, Plonge-toi sans remords dans le flanc de ton maître, Comme en celui d'une hydre, ou bien d'un noir dragon ! Ce n'est pas toi, d'ailleurs, c'est le barbare Orgon Qui tranche par ton fer le fuseau de ma vie. Montre par mon trépas sa fureur assouvie, Ou pour cet attentat trop loyale en effet, Si ta candeur hésite auprès d'un tel forfait, Je m'en vais de ce pas chercher ma carabine !

Orgon

Que diantre veux-tu faire aussi de Colombine ?

Léandre

Le charme de mes yeux, le pôle de mon coeur, L'astre qui me subjugue à son rayon vainqueur, Le tyran adorable à qui je dis : ordonne, Moi, j'obéis.

Orgon

Pour dot, sais-tu ce que je donne ?

Léandre

Non.

Orgon

Aimes-tu la terre ou bien l'argent comptant ?

Léandre

L'un et l'autre a de quoi me rendre fort content.

Orgon

La monnaie est meilleure, étant moins apparente.

Léandre

Oui, mais la terre aussi n'est pas, comme la rente, Variable.

Orgon

Eh bien ! Donc, étant moins vieux que Loth, Je prétends marier Colombine sans dot, Et tu peux rengainer ton épée et tes larmes Pour d'autres amours.

Haut.

Léandre

Diantre ! Épris de ses seuls charmes, Sachez que je l'adore, et que ma passion Ne prétend rien de plus que sa possession.

Orgon

Cela va bien.

Léandre

Brûlant d'une ardeur sans seconde, Avec elle mon sort est le plus beau du monde.

Orgon

As-tu de l'argent ?

Léandre

Non, pas sur moi.

Orgon

Mais ailleurs En as-tu ?

Léandre

Moi ? J'espère en des destins meilleurs, Et j'ai vu des papiers dans mes bibliothèques, Par lesquels tous mes biens sont grevés d'hypothèques.

Mouvement de joie de Léandre.

Orgon

Que ne le disais-tu tout d'abord ? Touche )A. Colombine n'est pas pour toi.

Léandre

Comme voilà Un obstiné vieillard, bourreau de sa famille !

Orgon

Parlons raison. Crois-tu que j'aurai fait ma fille, Que chez une fermière, au fond de l'Angoumois, Du prix de mes sueurs j'aurai payé ses mois De nourrice ; qu'enfin de tout soin affranchie, Je l'aurai bien nourrie, élevée et blanchie, Et rendue à mes frais belle comme un printemps, Pour qu'un fat vienne après me la prendre à vingt ans, Sans restituer rien des sommes déboursées?

Léandre

Un bon père.

Orgon

J'entends. Point de billevesées. Un bon père est assez payé de son amour Par le bonheur de ceux qui lui durent le jour : De ce que j'ai donné pour elle, cher Léandre, Je ne regrette rien, mais je prétends qu'un gendre, En signant le contrat, m'apporte de l'argent.

Léandre

Et combien ?

À part, avec malice.

Orgon

Vu qu'au fond je te sais indigent, Que je te vois gaillard et rose comme un moine, Et que cette beauté fut ton seul patrimoine ; Vu l'état misérable où toujours tu vécus, Et pour toi seulement, ce sera cent écus. Cent écus, c'est le trait qu'ici je lui décoche.

Léandre

Cent écus faut-il donc dévaliser le coche D'Auxerre ?

Orgon

Sans croquer plus longtemps le marmot, Séparons-nous ici, voilà mon dernier mot Cent écus trébuchants, ou bien pas d'hyménée.

Léandre

Cent écus !

Orgon, feint de partir, il va jusqu'à la porte, puis revient.

Orgon

Cent écus.

Léandre

Ô fatale journée Où trouver sur la terre un pareil galion? Il pourrait aussi bien vouloir un million, Ou bien me demander la gabelle et son coffre. Que faire ?

Orgon

Eh bien ! As-tu pesé ce que je t'offre ?

Léandre

Seigneur...

Orgon

C'est cent écus seulement qu'il me faut. Cent écus. Cent écus.

Léandre

Vous les aurez tantôt.

À part.

Orgon

À te revoir. Je fais une excellente affaire.

Scène 5

Léandre

Léandre

Sous quel dôme céleste et dans quel hémisphère Décrocher d'un seul coup ce brelan de soleils ? Quel obscur souterrain contient des sacs pareils ? Cent écus ne sauraient se trouver sous la queue D'une cavale ! À qui, dessous la voûte bleue, Demander ce pactole, où pourraient, j'en réponds, Naviguer aisément des vaisseaux à trois ponts ? A ma famille? Si j'en ai, je n'en ai guère. Enfant du régiment, je naquis à la guerre Sous les drapeaux épars du colonel Amour. À mes amis ? Autant taper sur un tambour, Ou chercher sur les toits des fleurs épanouies. Les amis sont des gens pareils aux parapluies : On ne les a jamais sous la main quand il pleut. Puisque de mes ennuis Colombine s'émeut? Et que pour moi jamais elle ne fut rebelle, Je pourrais demander la somme à cette belle. Je ne fus point ingrat pour son argent défunt : Si je le lui prouvais par un nouvel emprunt ? Oui, mais, honnêtement, se peut-il que je m'aille Mettre à lui dire : « Orgon est un vieux pince-maille Qui troque tout au plus trésor contre trésor ; Prêtez-moi ce gâteau fait de farine d'or, Pour que je le lui jette et que je vous épouse ! » Non. Autre tour heureux ? Faisons à ma jalouse La surprise, ma foi, je m'en sens démanger, D'avoir l'argent par elle, et puis de le manger. Celui-là ne vaut rien, je n'aurais pas la femme. Mais j'aurais cent écus, et, par ma bonne lame Cent écus sont jolis à voir, en les mangeant.

Scène 6

Colombine, Léandre

Colombine

Bonjour, mon chevalier !

Il va s'asseoir sur le banc et cache sa tête dans ses mains en donnant les signes du plus violent désespoir.

Léandre

Te voilà, mon argent.

Léandre reste immobile.

Colombine

Me trouves-tu gentille ? Allons, qu'on me sourie 1 Ce matin, ce n'était que pure espièglerie Si je t'ai rudoyé ! Dites-moi, mes amours, Votre chanson nouvelle ! Aime-t-on bien toujours Sa petite Colombe ?

Léandre

Ô sombre destinée !

Colombine

Quoi! tu penses encore il cette matinée ? Je riais, je te dis !

Léandre

Ô malheur imprévu Sort affreux ! Coup fatal !

Colombine

Qu'est-ce donc ? As-tu vu Mon père ?

Léandre

Votre père ?

Colombine

Eh ! Oui, je suis gourmand[e]. De nouvelles ! A-t-il accueilli ta demande ?

Léandre

J'ai bien pour le moment d'autres chiens à fouetter, Hélas !

Colombine

Qu'as-tu pour geindre et pour pirouetter De la sorte ?

Criant d'une façon terrible.

Léandre

Le sage a bien raison de dire Que la vie ici-bas est comme un long martyre, Et nous cache un abîme en ses chemins frayés. Un affreux abîme !

Colombine

Ah mon Dieu ! Vous m'effrayez ! Qu'avez-vous?

Léandre

Je possède un frère dans le monde.

Colombine

Je l'ignorais.

Léandre

Hélas charmante tête blonde Un frère que j'aimais comme mes yeux... bien plus !

Colombine

Il est mort ?

Avec exaltation.

Léandre

Non. Ô deuil ! Ô regrets superflus ! Ainsi que sont unis la poignée et le glaive, Les doigts avec la main, nous l'étions

Colombine

Ciel ! Achève.

Léandre

Je ne sais à quoi tient que dans le fond du puits Je n'aille me jeter !

Colombine

Mais dis-moi.

Léandre

Je ne puis.

Colombine

Ce frère...

Il feint de chercher, en retournant toutes ses poches, une lettre qu'il ne trouve pas.

Léandre

Plut aux Dieux qu'il eut pu ne pas l'être ! Un ami sûr m'apprend son sort dans cette lettre Que mes pleurs ont mouillée !

Colombine

Eh bien ?

Léandre

Le malheureux Habitait dans Antibes. Il était amoureux. Antibes est une ville étrange et surannée Que baigne en son azur la Méditerranée, Un port de mer. Un jour que, loin de tous les siens, Dans un esquif suivi par des musiciens, Il allait promener sur la mer sa maîtresse, (La fraîcheur de la nuit enchantait leur paresse,) Au loin on voyait fuir dans les cieux étoilés Le rivage, et tous deux, par un rideau voilés, Comme ils en admiraient les contours pittoresques, Des corsaires venus des états barharesques.

Colombine

On l'a fait prisonnier ?

À part.

Haut et déclamant.

Léandre

Justement. Le moyen Est adroit, et surtout nouveau, mais est-il rien À quoi d'abord un coeur aveuglé ne consente ? Mon pauvre neveu pleure, et sa patrie absente L'appelle en vain ! Hélas ! Cher neveu !

Colombine

Quel neveu ? Je croyais que c'était votre frère.

Léandre

Parbleu ! Non, c'est mon neveu.

Colombine

Bon.

Léandre

Ah ! Les forbans ! Quel crime ! Le malheur, c'est qu'ils ont emmené leur victime À Tunis, j'imagine, ou dans un port voisin Or, ils ne veulent pas relâcher mon cousin, Qui perdit, par surcroît, un oeil dans la bagarre...

Colombine

Vous disiez un neveu.

Léandre

Moi ? la douleur m'égare À ce point que j'oublie, en mon trouble apparent, À quel degré le pauvre. Octave est mon parent. Mais comme le récit exact de ses misères M'a touché !

Colombine

Je le crois !

Léandre

Se voir par des corsaires Traité plus durement que chez les Algonquins !

Colombine

Quoi donc, l'ont-ils battu ?

Cherchant dans ses poches.

Léandre

Sans pitié. Ces requins... J'ai la lettre ; que diable est-elle devenue ?... Lui font scier du bois sur une roche nue...

Colombine

Sur une roche !

Léandre

Eh, oui !

Colombine

La barbare façon !

Léandre

Et ne le veulent pas renvoyer sans rançon. Enfin, si je n'ai pas cent écus dans une heure Pour ramener ici le neveu que je pleure ; S'il faut que sans secours il périsse là-bas Sous le bâton d'un Turc...

Colombine

Il ne périra pas ! Compte sur ton amie en ce péril extrême. Quand te faut-il les cent écus ?

Léandre

À l'heure même.

Colombine

Eh bien ! Rassure-toi, tu les auras.

Léandre

S'il faut Qu'ainsi ma loyauté soit surprise en défaut, Malgré mes feux, cherchant le fier trépas du brave, Aux bords tunisiens j'irai rejoindre Octave, Et tous les deux perdus...

Colombine

Non, tous les deux sauvés Reviens dans un instant.

Léandre

Tu l'exiges ?

Colombine

Vivez !

Avec emphase.

Il sort.

Léandre

Pour vous seule ! Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne !

Scène 7

Colombine, Orgon

À Orgon, qui s'avance et qui se trouve près d'elle.

Colombine

Ah ! Mon père me gourme et m'appelle vaurienne Si je prends les cadeaux des dénicheurs d'amour Lorsqu'ils m'ont reluquée et qu'ils me font la cour Ma foi, nous n'aurons plus ensemble de bisbille : J'espère qu'a présent je suis honnête fille, Car je n'accepte rien cette fois d'un amant, Je lui donne au contraire, et je pense vraiment Que d'une vertueuse et sage demoiselle C'est là le fait. Mais vite, il faut montrer mon zèle. Mon père vient ! Toujours il cède en enrageant : 11 faut que je le tâte au sujet de l'argent. Comme vous vous portez aujourd'hui, petit père !

Orgon

Oui.

Colombine

Vous vivrez au moins deux cents ans !

Orgon

Je l'espère.

Colombine

Que diriez-vous, au fond vous êtes obligeant, Si j'essayais. de vous emprunter de l'argent ?

Orgon

Lorsqu'aux joueurs fameux voulant faire une niche, En poursuivant sa belle un amoureux caniche Se jette au beau milieu d'un jeu de cochonnet, Comment le reçoit-on ?

Colombine

Si l'on vous bichonnait ? Fi ! Les vilains cheveux !

Orgon

Aucun bal ne s'apprête. Je me trouve charmant et jamais je ne prête.

Colombine

Alors donnez-moi ? Cent écus ?

Orgon

Le beau fuseau Que vous filez ! J'irais engraisser le museau D'un bravache ! Rayez cet espoir de vos livres. Je ne donnerai pas un écu de six livres.

Colombine

Oh ! Que si !

Orgon

Pas cinq sous. Retenez bien cela. Dans le jardin je sais de l'argent qu'on cela., J'irai le déterrer.

Orgon

Épargne-t'en la peine. Je l'ai mis prudemment sous serrure, et le pêne Est fort solide.

Colombine

Bon vous n'êtes pas donneur. Mais si je vous disais qu'il s'agit là d'honneur, Et que, pour cent écus, celui de votre fille Est en danger ?

Orgon

Je suis bon père de famille. En toi je vois revivre et mon sang et ma chair, Je fais de ton honneur mon souci le plus cher, J'y tiens mille fois plus qu'à ma vie, et le prouve Mais je tiens plus encore à cent écus.

Colombine

On trouve Cent écus !

Orgon

À coup sûr, pour en faire un remploi. On les trouve, mais on les garde.

Colombine

Écoutez-moi ! Au lieu d'être mon père, enfin...

Orgon

Quelque chimère !

Colombine

Le ciel vous aurait pu faire naître ma mère, Et vous m'auriez porté en votre sein.

Orgon

Eh bien ?

Colombine

Lorsque je vous dirais : pour si peu, pour un rien Je perds mon avenir !

Orgon

Je répondrais que certes, Ton avenir perdu ce serait une perte, Mais, ma foi, cent écus ! Peste du sentiment 1

Pleurant.

Colombine

Chaque fois que je veux vous parler gentiment, Vous cherchez les moyens de me faire une scène Eh bien monsieur, je vais me jeter dans la Seine Oui, je veux me noyer ! qui m'en empêchera.? J'y suis bien résolue.

Orgon

On te repêchera. Il est des mariniers qui guettent ces aubaines.

Colombine

Eh bien vos cheveux blancs verront de mes fredaines. Papa, je les ferai rougir si je m'y mets !

Orgon

Mes cheveux sont d'un blanc qui ne rougit jamais. Jamais !

Colombine

Ah c'est ainsi que vous prenez la chose Comme si votre enfant chantait Bouton de Rose ! Votre femme parfois vous donna des soufflets Moi je vous prie, et c'est comme si je soufflais Dans ma flûte ! Sachez que je tiens de ma mère, Monsieur, et que je suis comme elle une commère.

Orgon

Je ne le sais que trop. Mais, chut j'entends des pas, Tais-toi.

Colombine

Non, sarpejeu ! Je ne me tairai pas. Qui brode vos collets ? Qui sans espoir de lucre Bassine votre lit le soir avec du sucre ?

Orgon

Toi, ma fille.

Colombine

Ah !

Orgon

Je sais tout ce que je te dois, Mais.

Colombine

Qui fait ces ragoûts à s'en lécher les doigts ?

Orgon

Toi-même.

Colombine

Qui choisit pour vous et la Vallée Hier cette oie énorme et si vite avalée ?

Orgon

Elle ne valait pas cent écus

Colombine

Croyez-vous ? Qui va jusque Montreuil vous chercher du vin doux ?

Orgon

Tais-toi, l'on me croirait ivrogne !

Colombine

Je lésine Pour vous plaire, et vous fais moi-même une cuisine D'ambassadeur, avec rien que vous me donnez. Mais que je vous supplie, et vous m'abandonnez Sans payer seulement les robes que je traîne !

Orgon

Je veux au jour de l'an te donner quelque étrenne.

Colombine

Vous n'avez pas compris tout ce que je valais.

Orgon

Si !

Colombine

Je vais dès ce jour vous livrer aux valets !

Orgon

Grâce ! Ma chère enfant

Colombine

Cherchez qui vous mijote Ils vous apporteront des plats de la gargote.

Orgon

Non !

Colombine

Des plats où les doigts auront fait des circuits Des rôtis calcinés.

Orgon

Et des ragoûts pas cuits !

Colombine

Ils prendront, où l'on fait un commerce qu'empêche La police, des vins faits de bois de campêche !

Orgon

Ma petite mignonne !

Colombine

En vain vous me flattez : Des bouillons sans couleur et des vins frelatés, Voilà votre lot.

Haut.

Colombine veut parler, Orgon l'interrompt.

Orgon

Ciel, à qui je rends hommage, Écarte de mes yeux cette funeste image ! Colombe, mon trésor, vois-tu, j'ai réfléchi : Tes raisons et surtout ta grâce m'ont fléchi. Je m'en vais te donner ton argent. Point d'affaire. Je ne demande pas ce que tu veux en faire.

Colombine

Et vous faites fort bien.

Orgon

Son aplomb m'interdit.

Colombine

D'autant mieux que jamais je ne vous l'aurais dit.

Orgon

C'est un grave malheur, mais enfin, sans rien prendre Chez moi, je donnerai les écus que Léandre Va m'apporter ici tout à l'heure.

Léandre parait au fond.

Colombine

Merci, Amour ! Mon Léandre est sauvé ! Mais le voici. Quel bonheur ! C'en est fait des périlleux négoces, Je vois s'ouvrir les fleurs de mon bouquet de noces !

Scène 8

Orgon, Colombine, Léandre

Orgon

Il parait justement, cela n'est pas mauvais.

Colombine

Mon père, donnez-moi les cent écus.

Il fait signe à Léandre, qui vient se placer auprès de lui, et lui dit en lui tendant la main.

Orgon

Je vais Te les donner. Mes cent écus ?

Léandre

Oui, tout de suite.

Colombine

Eh bien ! Donnez-les donc.

À Léandre.

Orgon

Oui. Ne prends pas la fuite, Donne les cent écus.

Léandre

Sans doute, je les ai

Orgon

Allons.

Il change de côté, et va se mettre auprès de Colombine à qui il tend la main.

Léandre

Ne craignez pas au moins d'être lésé. Donne l'argent.

Colombine

Donnez.

Orgon

Donne donc.

Léandre

Allons, donne.

Orgon

Donne.

Léandre

Donne.

Colombine

Donnez.

Orgon

Ah ça ! Dieu me pardonne, Où sont mes cent écus ?

Léandre

Où sont les tiens ?

Colombine

Où sont Les vôtres ?

Haut, à Léandre.

Orgon

Je m'y perds vraiment ! Qu'est-ce qu'ils ont ? Ne m'avais-tu pas dit, aussi vrai que je m'aime, Que tu m'apporterais cent écus ici même ?

Léandre

Cet argent que je vous promettais...

Colombine

Est celui Que vous me promettiez.

Orgon

Moi, je comptais sur lui !

Colombine

Ainsi ton frère Octave, Antibes, les corsaires...

Léandre

C'était pour t'obtenir.

Orgon

Vous êtes deux faussaires. Je devrais, et j'en sens quelque tentation, Vous donner à tous deux ma malédiction.

Colombine

Mon père !...

Haut.

Orgon

Il n'est que temps de marier ma fille. Je la sens de mes doigts couler comme une anguille. Épousez-vous, l'argent ne fait pas )e bonheur.

Haut, à Orgon.

Jetant Colombine dans les bras d'Orgon.

Léandre

Ainsi je me serais marié pour l'honneur ! Tenez, Monsieur Orgon, je sais, père modèle, Ce qu'il vous coûterait de vous séparer d'elle. D'ailleurs, vous n'aimez pas mes procédés errants. Vous ne m'estimez guère, allez ! Je vous la rends !

Il jette Colombine dans tes bras de Léandre.

Orgon

Non, amant généreux, tu l'auras, je l'atteste, Et son père avec toi ne veut pas être en reste.

Même jeu avec Colombine dans tes bras d'Orgon.

Léandre

Gardez-la, mes esprits y sont bien résolus. Je ne veux pas vous en priver.

Orgon

Ni moi non plus.

Léandre

Entre nous le destin avait mis trop d'espace. Je vous la restitue !

Orgon

Et je te la repasse. La voila !

Léandre

Vainement vous voulez dépasser Ma prudhomie !

Orgon

À moi de te la repasser.

À Léandre, à part, dans un coin.

Colombine

Ah ! Tout beau, s'il vous plaît ! C'est un peu trop de zèle. Vous vous ferez du mal ! Suis-je une demoiselle Qu'on se jette de main en main comme un ballot ? Vous n'y voyez pas clair : prenez votre falot. Tant de beaux sentiments à mettre en étiquettes ! Suis-je un volant ? Peut-être, et vous les deux raquettes ? Épouse-moi, Léandre, et quitte le tripot. Mon père est... non pas est, mais a dans un vieux pot Des boisseaux de ducats enfouis sous la terre Au fond de son jardin. Tu sauras le mystère. Je tiens les bons endroits.

Léandre

Je les connais aussi, Cher amour !

Colombine

Il consent, et tout est éclairci.

À part.

Orgon

C'est fort bien, j'applaudis à ce rapatriage. Rien n'est moral au fond comme le mariage Forcé.

Colombine

Chacun après des temps plus ou moins longs Se trouve enfin...

Léandre

Heureux !

Montrant sa maison.

Orgon

Tu le seras ! Allons Célébrer là-dedans cet aimable hyménée.

Colombine

Mesdames et Messieurs, la pièce est terminée. Lorsque la Muse agite avec des rires clairs La Rime, cette épée aux magiques éclairs, Et qu'elle vient à vous le front taché de lie, Ruisselante de pampre et vêtue en Folie, Souffrez-lui sa gaieté, même en de tels excès, Car son rire immortel est le bon sens français.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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