Les Fourberies de Nérine
Scène 1
Scapin
Le théâtre représente une place publique, éclatante de gaieté et dd soleil. Scapin entre d'un air joyeux, en traînant un énorme sac gonflé jusqu'aux bords.
Montrant le sac qu'il tient.
Il sort du sac des hardes précieuses, des joyaux, des sacoches d'or, qu'il remet dans le sac dès qu'il les a montrés.
Après avoir tout remis dans le sac.
Il remonte la scène, regarde au fond avec une inquiétude rusée et revient.
Au public.
Gaiement.
Changeant de ton.
Bondissant avec une excessive agilité vers un autre point de la scène.
Revenant.
Montrant le sac.
Comme assailli par une idée importune.
Il entre dans une petite maison de vilaine apparence, après avoir soigneusement regardé autour de lui. Nérine paraît, attentive, Inquiète, avec l'allure d'un chien de chasse qui flaire le gibier.
Scapin
Ciel napolitain, fait d'azur et d'or vermeil, Vois Scapin triomphant ! Regarde-moi, soleil ! Baise ma chevelure, Aurore aux doigts de rose ! Je suis riche ! J'ai là, dans ce sac, le Potose. Étoffes ! Diamants ! Sequins ! J'en ai beaucoup. Hé ! Nul ne peut m'entendre ici ? J'ai fait le coup. Géronte est mort. Bien mort. Tandis que ses prunelles S'ouvraient à la clarté des choses éternelles, Hélas ! J'ai couru vers le coffre, et, sans fracas, J'ai pillé les joyaux, les hardes, les ducats ! J'ai tout pris. C'est en vain que la Fortune triche ; À présent, je la tiens aux cheveux. Je suis riche ! Adieu Naples, je pars ! Près de tes flots dormants J'ai trop longtemps servi d'imbéciles amants ; À l'avenir, je veux intriguer pour moi-même. Oui, c'est moi dont je sers les beaux amours Je m'aime. Vous mêlerez pour moi dans les riants manoirs, Hyacinte au front d'or, Zerbinette aux yeux noirs, Vos chansons aux sanglots de la vague indocile ! Et je vais te revoir, Éden, verte Sicile, Ô terre des épis tremblants et des grands lys, Où sourit cette mer, dont j'ai souvent, jadis, Pareil à Cléopâtre, admiré les colères Et les réveils charmants... du haut de mes galères ! Chut ! On a fait du bruit là-bas, près du volet. Non, ce n'est rien. Pourtant, si quelqu'un me volait ! Naples, ce pays plein de filous et de ruses, À certains carrefours moins sûrs que les Abruzzes, Et les honnêtes gens sont fort volés. Mais on Ne m'y prend pas ! Cachons cela dans la maison. Nérine !... - Il serait fou que je la rencontrasse ! Pourtant, si la pauvrette avait suivi ma trace ? Baste ! Il est trop matin. Elle dort sur les deux Oreilles.
Scène 2
Nérine
Rêvant.
Avec admiration.
Elle veut aller il la recherche de Scapin.
Apercevant Scapin qui sort de la maison.
Elle se retire il l'écart au fond du théâtre. En même temps Scapin s'élance sur le devant de la scène, portant vide le sac qu'on a vu plein à la scène précédente.
Nérine
Les archers, quand j'ai passé près d'eux, Parlaient de vol commis, de nippes dérobées. Ils avaient vu courir à grandes enjambées Un larron, qui fuyait avec un sac aux dents. Avec un sac ! - Je sens du Scapin là-dedans. Que fait mon traître ? Il m'a quittée avec la joie Et l'oeil brillant d'un fourbe heureux qui tient sa proie. Il regardait toujours la mer et l'horizon ! Je suis sûre qu'il songe à quelque trahison. Qu'ai-je fait au destin, - moi douce comme un cygne ! Pour aimer ce hardi menteur, ce fourbe insigne ? Certes il est plus léger que le vent, plus trompeur Que ces beaux feux follets dont les enfants ont peur, Et que l'Adriatique où le couchant se dore ! C'est un prodigue, un monstre, un fou, mais je l'adore. Qu'il est rusé ! J'ai beau faire, mon coeur en tient Pour ce héros. Allons. Mais le voici qui vient. C'est le moment d'ouvrir les yeux et la narine ! Il parle. Que dit-il ? Attention, Nérine.
Scène 3
Scapin, Nérine
Scapin
Tout va des mieux. La mer est douce comme un lac Et m'appelle. Faisons disparaître le sac, Mon complice, et je suis aussi blanc que la neige.
Nérine
Nous verrons bien.
Cherchant, avec une profonde indifférence.
Scapin
Un lys, une colombe. N'ai-je Rien oublié ?
Nérine
Si fait.
Avec le même accent que la première fois.
Comme un homme qui se rappelle tout à coup une chose profondément oubliée.
Scapin
Tout succède a mes voeux. Je pars, je sens déjà passer dans mes cheveux Le souffle frais et pur do la brise marine ! N'ai-je rien oublié ? Si ! D'épouser Nérine.
Nérine
C'est heureux.
Avec bonhomie.
Scapin
Bah ! Pourquoi se marier ?
Nérine
Pendard !
Scapin
Dans les yeux de Nérine Amour cache son dard. Ses cheveux d'or, couleur de flamme et de comète, Sont doux comme le miel blondissant de l'Hymette !
Nérine
Oui !
Scapin
Mais d'autres désirs occupent mon cerveau.
Nérine
Ah !
Scapin
Chaque jour au gré d'un caprice nouveau, Ailé comme l'espoir et charmant comme un rêve, Sur le pommier fatal renaît la pomme d'Ève : Or, je veux la croquer jusqu'au dernier pépin ! Nérine n'aura rien, tant pis.
Nérine
Bonjour, Scapin.
Très froidement.
Scapin
Eh ! C'est Nérine ! Par quel bon vent amenée ? Cher astre.
Nérine
Tout est prêt.
Scapin
Quoi ?
Nérine
Pour notre hyménée.
Scapin
Fort bien. Je...
Nérine
Mes parents ont été prévenus, Et le notaire avec les témoins sont venus.
Scapin
Je...
Nérine
Ma robe de noce est prête. Une merveille !
Scapin
Tant mieux. Je...
Nérine
Son tissu lamé la rend pareille Au diamant. On croit voir, limpide et changeant, Un ciel de neige avec des étoiles d'argent ! Être belle n'est rien, mais il faut qu'on le sache. Tu verras mon collier fait de perles sans tache ! Quel bonheur de courir, par un jour embaumé, Vers l'autel, appuyée au bras du bien-aimé, Quand, mettant à néant l'ennui, les maux sans nombre Dans notre coeur, ainsi qu'en un bocage sombre, Le rossignol Amour fredonne sa chanson ! Quand irons-nous ?
Scapin
Jamais. Je veux rester garçon.
Nérine
Ah ! ah !
Scapin
Nérine !
Nérine
Ah ! ah !
Scapin
Nérine !
Nérine
Ah ! ah !
Scapin
Nérine !
Nérine
Ah ! ah !
Scapin
J'aimai toujours ta bouche purpurine ! Mais...
Nérine
Ah ! ah !
Scapin
Parle-nous !
Nérine
Ah !
Scapin
Nérine !
Nérine
Va-t'en, Satrape ! Lestrygon ! Crocodile ! Satan ! Voleur d'âmes ! Flatteur à langue vipérine ! Pendard ! Méchant ! Vaurien ! Fourbe ! Effronté !
Amicalement.
Scapin
Nérine ! Je ne veux pas, avant l'heure de mon trépas, Me marier.
Nérine
Pourquoi ne le voudrais-tu pas, Cruel, coeur de rocher, plus dur qu'un ours de Thrace !
Scapin
Pour imiter mon père et tous ceux de ma race Qui ne se sont jamais mariés.
Nérine
Il fallait Me dire tout cela, méchant, quand ruisselait Sur nos têtes ce doux soleil du mois des roses, Lorsqu'au fond de ces vieux jardins aux portes closes, Dont le soir caressait la belle floraison, À l'ombre des jasmins, tu me...
Scapin
Parlons raison, Je suis Scapin. Je suis cet intrigant illustre. Chaque jour à ma gloire ajoute un nouveau lustre. Que d'exploits ! Des tuteurs raillés, des jeunes gens Aimés, grâce à mes soins toujours... intelligents ! Belles inventions ! Superbes stratagèmes Sur lesquels l'avenir écrira des poèmes ! Ruses ! Déguisements ! Des Turcs tombant des cieux Pour arracher l'argent aux avaricieux ! Les sacs passant des mains des pères dans les miennes, Pour servir de rançon à des Égyptiennes ! Dans quelle vie heureuse et bizarre voit-on Plus de sequins, d'amour et de coups de bâton ? Qui donc, dupant Géronte, a rendu populaire Son : « Que diable allait-il faire à cette galère ? » Qui l'a mis dans un sac, et dans cet appareil A battu le vieillard poudreux au grand soleil ! J'ai vaincu, dans ces lieux où mon audace brille, Trivelin, Scaramouche et le grand Mascarille Et les destins ; j'ai mis la gloire avant le pain, Et quand on veut nommer la fourbe, on dit : Scapin ! Et tu voudrais, Nérine, en ton désir pendable, Avec le grand valet illustre et formidable, Tour à tour envié, béni, craint et flétri, Faire cet animal qu'on appelle un mari !
Nérine
Quand vous m'aimiez jadis, vous parliez d'autre sorte !
Il ouvre son couteau.
Il ferme son couteau et le remet dans sa poche. - Avec indignation.
Scapin
Voilà mon sein ! Veux-tu, dis, que ma vie en sorte ? Mais Scapin marié ! Que diraient mes aïeux, Mon passé, mon histoire, et ces bandits joyeux Qui chantent mes hauts faits en pinçant leur guitare ! Ô prodige inouï ! Monstruosité rare ! Coup d'oeil inattendu ! Non, plutôt que de voir Cette métamorphose horrible à concevoir Du lion subissant une injure dernière, On verrait le Vésuve à l'ardente crinière Changer, sur les sommets où son panache luit, Son aigrette de flamme en un bonnet de nuit, Et, quittant les forêts qui lui servent d'asile, L'ours de Norvège errer dans les monts de Sicile ! Chez nous grandit le myrte et non pas le sapin, Et Scapin marié ne serait plus Scapin ! Malgré les accidents, les revers, les désastres, Je reste moi. Voilà comme on va jusqu'aux astres !
Nérine
Ah ! Tu fais le Cyrus ! Mais pour te châtier, Je m'en vais te servir un plat de mon métier.
Scapin
Encor, si vous étiez de ces filles d'intrigue, Amantes du péril que leur grande âme brigue ! Une Frosine allant jusques chez Harpagon Voler la toison d'or sous les yeux du dragon ! Je céderais ! - Mais, quoi ! Tu n'as pas de génie. Naïve comme Agnès et comme Iphigénie, Tu n'es qu'un pauvre agneau fait pour la dent des loups. De quel pas suivrais-tu le prince des filous Qui s'en va triomphant vers la race future ? Je t'explique cela. Tu comprends ? La nature N'unit pas au lion l'antilope aux yeux bleus ; Elle met les grands pics sur les monts sourcilleux, Et, comme la tempête à l'ouragan se mêle, Pour assortir Scapin veut un Scapin femelle !
Nérine
Mais...
Scapin
La foudre ne peut épouser que l'éclair. Grandis. Sois gigantesque et tu m'auras. C'est clair,
À Scapin, avec une humilité pompeuse.
Changeant de ton.
Nérine
Tu m'auras ! Ô mon roi ! Tu t'en fais bien accroire Pour quelques méchants tours fort dépourvus de gloire ! Quoi, duper des barbons chancelants, et taillés Sur un patron si vieux qu'on les croit empaillés ; Éteindre la chandelle et cacher ton front hâve Pour boire en frissonnant du vin dans une cave ; Te barbouiller de fange et de sang, comme si Des spadassins t'avaient assommé, tout ceci Pour voler une montre à quelque Égyptienne ; Descendre à copier cette aventure ancienne De travestissement, faire le loup-garou Pour bâtonner ton maître, aussi poltron que fou ; Puis, lorsque, dissipant ta grandeur usurpée, Frémit devant ton front le vent froid d'une épée, Te jeter à genoux et demander pardon, Et bientôt de César devenir Laridon, Voilà de beaux états de service ! J'admire Que tu ne chantes pas ces hauts faits sur la lyre, Et que, pour embellir ton front d'aventurier, Tu n'ais pas aux jambons dérobé leur laurier ! Ô grands événements, bien dignes de la race ! Beaux exploits de valet qu'on bâtonne et qu'on chasse ! Va, parle du Vésuve avec plus de douceur. Pauvre lièvre, fuyant au souffle du chasseur 1 Tes divertissements, dont tu nous fais parade, Sont bons à figurer dans une mascarade ; Tes ruses n'ont servi de rien, tu t'es vanté, Tu n'imagines rien, tu n'as rien inventé, Et, s'il faut parler franc, je crois que ton mensonge Confond la vérité palpable avec le songe, Et que, mêlant ton rêve aux récits d'almanach, Tu n'as même pas mis Géronte dans le sac !
Scapin
Quoi !
Allant à Scapin, et lui prenant le menton.
Nérine
Pleurer pour ce drôle ! À présent j'en ai honte. Pleurer... ceci !
Scapin
Comment ! Je n'ai pas mis Géronte Dans le sac !
Nérine
Non.
Scapin
Je n'ai...
Nérine
Va dire à tes amis Ces contes à dormir debout.
Scapin
Je n'ai pas mis Géronte dans le sac !
Nérine
Non.
Scapin
Alors, nie Homère, Achille, Troie en deuil !
Nérine
Ce sac n'est que chimère. Tu fus toujours menteur de la nuque aux talons.
Scapin
Moi ! moi ! Je ne l'ai pas mis dans le sac !
Nérine
Parlons Raison. Quoi ! Le vieux, pris à ta ruse grossière, Se serait allé mettre en cette souricière !
Scapin
Oui.
Nérine
Parce qu'à l'appui d'un péril imminent Tu lui fais voir Sylvestre en carême-prenant, (Je veux bien qu'il n'ait pas la bravoure d'Hercule,) Il se serait fourré dans ce sac ridicule !
Scapin
Parfaitement.
Nérine
Ce sont récits de vieux garçons, Contes en l'air.
Scapin
Je l'ai mis dans le sac !
Nérine
Chansons. Qu'auraient dit de ce sac qui bouge et qui frissonne Les passants ?
Scapin
Je...
Nérine
Réponds.
Scapin
Il ne passait personne. Je t'ai dit mille fois le fait de point en point.
Nérine
Quelque sotte !
Scapin
Mais si...
Nérine
Je ne te croirai point. Tu nous prends pour une autre et tu me vois bâtée. Je sais le train du monde.
Prenant le sac qu'il a apporté au commencement de la scène.
Scapin
Ô femelle entêtée ! Le sac est celui-ci. (Fût-il plein de sequins !) Je dis au vieux Géronte effrayé : « Ces coquins Vous cherchent. Ce sont gens d'une farouche mine, Qui s'en vont criant, l'un : Tue ! et l'autre : Extermine ! Et qui toute l'année ont le poignard aux dents. Ils viennent. Cachez-vous au plus tÔt là dedans. » Je lui montrais le sac.
Nérine
Et lui, Géronte ?...
Scapin
Comme Je l'y poussais toujours, il s'y mit.
Nérine
Le pauvre homme !
Scapin
Moi, je l'encourageais du geste et de la voix.
Nérine
Et, là dedans, son corps tenait ?
Scapin
Comme tu vois. Facilement. Sans nul embarras.
Nérine
Mais sa tête Passait comme la tienne !
Cachant et découvrant sa tête tour à tour.
Scapin
Allons ! Tu fais la bête. Il ramenait ainsi les bords du sac, et rien Ne passait. Est-ce clair ? Me comprends-tu ?
Criant, pour être entendue de Scapin.
Elle prend un bâton et bat Scapin.
Nérine
Fort bien. Lorsque l'on met les gens dans un sac, la malice Est de songer d'abord à serrer la coulisse. Tiens, beau ténébreux ! Tiens, vendeur d'orviétan ! Tiens, phénomène ! Tiens, héros ! Tiens, capitan !
Scapin
Nérine !
Nérine
Tiens, lion !
Scapin
Nérine, ma délice ! Mon amour !
Imitantd'une manière enfantine les rodomontades de Scapin et de Sylvestre, et, pendant tout ce temps-là, battant Scapin.
Scapin éventre le sac avec un couteau, et sort, haletant, effaré, ne sachant s'il doit se fâcher ou pardonner.
Nérine
Il fallait songer à la coulisse. Où donc est ce Géronte ? Allons ! marchons en rang. Donnons. Ferme. Poussons. Ah ! tête ! Ah ! ventre ! Ah ! sang ! Point de quartier. Comment, vous reculez ! Eh ! l'homme ! Pied ferme. Ah ! Coquins ! Ah ! Canaille ! Tue ! Assomme !
Scapin
Bien joué.
Nérine
Monseigneur me comble.
Scapin
Non, le tour Est bon, ma foi.
Nérine
J'ai fait bien peu.
Scapin
Juste retour Des choses d'ici-bas !
Nérine
Oh ! Mon maître professe, Et moi, j'apprends.
Scapin
Le tour est bon, je le confesse. Ahi ! ahi ! Je suis roué. Je suis moulu.
Nérine
Ce n'était que semblant, que jeu !
Haut, et jouant avec le couteau qui lui a servi à éventrer le sac.
Scapin
Tu l'as voulu, Scapin. Ce couteau-là me vient de toi, Nérine. Grâce à lui, j'ai rompu la toile où ma poitrine Étouffait, et j'ai...
Nérine
Viens, Scapin, mon cher époux.
Scapin
Qui, moi ? Jamais !
Nérine
Monsieur, pardonnez-moi les coups De bâton que...
Scapin
C'est bon. Je connais cette histoire. Si Nérine me hait jusqu'à ternir ma gloire, C'est au mieux. Chacun sait que d'autres yeux chez nous Réservent à ma flamme un traitement plus doux.
Nérine
Quoi ! Zaïde...
Scapin
Elle meurt pour moi. Son dernier souffle Est prêt à s'exhaler tout à l'heure.
À Scapin, d'un air tragique.
Reprenant le ton naturel.
Reprenant le ton tragique.
Elle arrache des mains de Scapin le couteau avec lequel il n'a cessé de jouer, feint de se frapper, et jette le couteau.
Elle se laisse tomber. - D'une voix mourante.
Elle feint d'être morte.
Nérine
Ah ! Maroufle ! C'est cela que tu veux. Eh bien ! Ô mon vainqueur, Puisque la pitié même a péri dans ton coeur, Puisqu'il bat désormais pour une péronnelle, Je pars, je vais te fuir dans la nuit éternelle, Et chercher du trépas le secours odieux. Scapin, je meurs. Vivez, digne race des dieux.
Il l'embrasse.
Manifestant son incrédulité par des bouffonneries tragiques.
Il l'embrasse encore.
Avec un regret comique.
Avec emphase.
Scapin
Nérine !... A-t-elle fait tout de bon la folie De... Nérine, mon coeur ! Oui, sa face pâlie... Nérine, ma déesse ! Elle avait tant d'esprit ! Sur son front, où le lys jaloux naît et fleurit, S'augmente par degrés la blancheur léthargique. Ah ! Plut au Ciel qu'instruit au grimoire magique, Je pusse ranimer par des philtres secrets L'incarnat de sa joue, et je l'épouserais...
Nérine
Ah !
Scapin
Pour un temps.
Nérine
Je meurs.
Scapin
Non, pour toujours.
Nérine
Embrasse Ta Nérine, mon prince, et quittons la grimace.
Scapin
Mon astre !
Nérine
Mon trésor !
Scapin
Mon espoir !
Nérine
Mon tourment !
Scapin
Lève les yeux avec orgueil, car le moment Est arrivé pour toi de marcher dans ton rêve, Et d'être ma femme !
Au public.
Nérine
Oui, ta femme - et ton élève ! Mesdames et messieurs, vous avez tout pouvoir À présent. Pardonnez au poète d'avoir Mendié, d'une main peut-être familière, Pour son festin d'un soir les miettes de Molière. Pardonnez-lui de s'être un moment enivré D'un peu de vin resté dans le verre sacré 1
Scapin
Certes, ce jeu d'enfant vaut que l'on en sourie ; Mais qui donc se pourrait offenser, je vous prie, Qu'à l'abri de l'orage et du vent meurtrier Cette fleurette naisse, au pied du grand laurier Dont Thalie en pleurant cherche l'ombre divine ?
Nérine
Messieurs, un bravo... pour Scapin !
Scapin
Deux. Pour Nérine !