Comédie · 1884

Le camélia

d’Évarite Carrance

Représentation
≈ 28 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
170
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Claire de Villequier F 61 ≈ 9 min 12
Durand de Champeval H 21 ≈ 6 min 5
Léon de Villequier H 31 ≈ 6 min 4
Héléna de Visconti F 29 ≈ 3 min 6
Le Comte Herman H 22 ≈ 3 min 3
Le Magistrat H 6 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Camélia
Claire de Villequier absentabsent
Durand de Champeval absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léon de Villequier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Héléna de Visconti absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Comte Herman absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Magistrat absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Camélia

Scène 1

Claire de Villequier, Le Comte Herman

Claire de Villequier

Ainsi, Monsieur le Comte, vous partez demain.

Le Comte Herman

Il le faut, Madame, mes concitoyens m'ont confié un mandat que je dois m'efforcer de remplir, je suis prêt à me dévouer corps et âme aux intérêts de mon pays.

Claire de Villequier

C'est noblement parler. Oh ! Je suis sûre que vous serez utile à la grande cause de la France et que vous demanderez l'instruction et la liberté pour tous les esprits.

Le Comte Herman

Je tâcherai de faire triompher la justice, cette majesté, et la liberté, cette splendeur, mais qui me soutiendra dans cette tâche ?

Claire de Villequier

Le devoir, Monsieur le Comte.

Il se lève.

Le Comte Herman

Ainsi je partirai sans un mot d'espérance, sans un souvenir... Si je faiblis dans ma route, nulle main ne se tendra vers la mienne... Voyons, Madame, ne voulez-vous pas me donner ce camélia qui pare votre coiffure ?

Claire de Villequier

Ne vous laissez pas aller au découragement... Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes puissant, vous trouverez de brillantes consolatrices.

Le Comte Herman

Il est des coeurs qui ne veulent pas être consolés.

Claire de Villequier

Ne dites pas cela... Vous me feriez regretter de vous avoir reçu comme un ami... Non, je ne puis ni ne veux vous dire d'espérer, parce que vous savez bien que je mentirais si je vous disais cela. J'aime mon mari, Monsieur le Comte, et je le respecte autant que je l'aime.

Le Comte Herman

Hélas !

Claire de Villequier

Accepter votre amour, ce serait aussi accepter la honte... et je suis une honnête femme, restez mon ami, l'amitié est d'or, dit une maxime, voulez-vous la mienne ?

Le Comte Herman

C'est le langage de la raison que vous me faites entendre, madame, et ce langage je veux l'écouter ; pardonnez-moi de venir jeter une ombre sur votre vie si pure.

Claire de Villequier

Ainsi c'est entendu, vous êtes mon ami, et vous êtes celui de Monsieur de Villequier.

Le Comte Herman

Certes ! Je ne demande qu'à être mis à l'épreuve.

Claire de Villequier

Mon mari ne revient pas, où peut-il être ?

Le Comte Herman

Vous lui présenterez toutes mes effusions, vous lui direz que dans l'intérêt même du parti auquel il appartient, il devrait s'efforcer d'être plus calme et plus modéré. Nous voulons tous deux arriver au même but, faire régner la justice et l'égalité ; pourquoi ne suivons-nous pas la même voie ?

Claire de Villequier

Vous avez raison, Monsieur le Comte, son exaltation me fait peur.

Le Comte Herman

L'avenir nous dira si je me trompe aujourd'hui. Léon est radical et j'appartiens à la catégorie des modérés... Il veut détruire d'un seul coup toutes les institutions du passé, moi plus craintif peut-être, je sens le monde trembler sous mes pieds, j'ai peur d'une secousse trop violente et je veux édifier avant de détruire.

Claire de Villequier

L'avenir est à la République.

Le Comte Herman

Et c'est pour cela que nous devons marcher avec modération et dignité. Oui l'avenir appartiendra à la République, si nous savons former une génération virile pour en comprendre la grandeur et pour en accepter les sacrifices.

Scène 2

Héléna de Visconti, Claire de Villequier, Le Comte Herman

Héléna de Visconti

Inutile de m'annoncer, je veux surprendre mes amis.

Le Comte s'incline.

Claire de Villequier

Hélèna Visconti, quel merveilleux hasard...

Elles s'embrassent.

Héléna de Visconti

Moi-même, chère amie. Je suis arrivée il y a deux heures à peine et ma première visite est pour toi.

Au Comte.

Claire de Villequier

Ah ! Que je suis heureuse de te voir ! Permettez-moi, Monsieur le Comte, de vous présenter ma meilleure amie.

Héléna de Visconti

Une amitié qui date de loin, Monsieur.

Le Comte Herman

Ah ! Mademoiselle, je ne croyais pas avoir le bonheur de saluer la célèbre cantatrice Hélèna Visconti.

Claire de Villequier

Ma chère belle, tes succès ont partout de l'écho. Les journaux ne parlent que de toi. On racontait ces jours derniers que pendant la représentation de Lucie, le théâtre de la Scala craquait sous Je poids de tes admirateurs et que la scène était jonchée de fleurs et de couronnes.

Héléna de Visconti

Je te raconterai cela. Tu ne te doutes guère, toi qui vis dans un milieu calme et paisible, de l'enivrement de la vie théâtrale ; c'est un monde nouveau où l'artiste véritable se sent entraîné malgré lui.

Le Comte Herman

Et dans cette vie enivrante, Mademoiselle, vous êtes restée pure et sans tache, fidèle à l'antique honneur de votre famille, ne prenant au théâtre que les joies qui conviennent aux coeurs élevés.

Héléna de Visconti

Mais, Monsieur, j'ai des milliers d'adorateurs, et, pour satisfaire tout le monde, j'ai fait un serment terrible !

Claire de Villequier

Un serment !

Héléna de Visconti

Oui, j'ai juré de ne jamais préférer personne.

À part.

Haut.

Le Comte Herman

Aussi sage que belle. Ah ! Mademoiselle, pourrez-vous tenir ce serment ?

Héléna de Visconti

Eh bien, le jour où je le trahirai, je quitterai le théâtre.

Claire de Villequier

Tu me vois toute joyeuse de ton arrivée... Mais le motif qui t'a conduite parmi nous est encore un mystère pour moi.

Ils prennent des sièges.

Héléna de Visconti

Le mystère sera bientôt expliqué... Je suis venue passer huit jours à Paris et chanter deux fois dans Le Trouvère, la proposition m'a convenu pour deux motifs.

Le Comte Herman

Je devine le premier.

Héléna de Visconti

Monsieur est sorcier.

Le Comte Herman

Jugez-en Mademoiselle, vous avez accepté parce que ces deux représentations sont données au profit des malheureux et que votre coeur n'est jamais invoqué en vain.

Claire de Villequier

Ah ! C'est noble et généreux ce que tu as fait là ; mettre son talent au service de ceux qui souffrent, je ne sais rien de plus grand.

Héléna de Visconti

Et le second motif, le plus sérieux, ma chère belle, le voici : Je savais que Versailles n'était qu'à quelques minutes de Paris et que dans cette première ville se trouvait ma meilleure, ma plus sincère amie... mais je bavarde comme une vrai pie... J'ai juste le temps de t'embrasser et de repartir pour Paris... Je suis de retour dans quelques heures et nous causerons, j'ai tant de choses à te dire...

Le Comte Herman

Pardonnez-moi d'être resté si longtemps auprès de vous... J'ai sans doute été indiscret.

Claire de Villequier

L'amitié ne l'est jamais, Monsieur le Comte.

Le comte présente le bras.

Héléna de Visconti

Offrez-moi votre bras pour me conduire jusqu'à ma voiture.

Claire de Villequier

Bonjour Comte.

Le Comte Herman

Au revoir, Madame.

Héléna de Visconti

À bientôt, ma toute belle.

Scène 3

Claire de Villequier

Elle s'assied.

Elle se lève.

Claire de Villequier

Mon père ne revient pas. Je l'avais prié de se mettre à la recherche de Léon et de le ramener ici... Je ne sais pourquoi cette maudite politique me fait peur.

Scène 4

Durand de Champeval, Claire de Villequier

Durand de Champeval

Adieu petite, tu es toute charmante ce matin.

Claire de Villequier

Et vous tout joyeux mon père... Vous l'avez trouvé...

Durand de Champeval

Ah ! Voilà, je vais te dire, petite, le bonheur m'a favorisé.

Claire de Villequier

Vraiment.

Durand de Champeval

Mais laisse-moi d'abord t'embrasser, ma chère enfant.

Claire de Villequier

Et cette grande joie qu'exprime votre visage... Je suis sûre que vous l'avez rencontré ?

Durand de Champeval

Juste... Figures-toi, petite, qu'il était au milieu d'un tas de vieux sous, de vieilles médailles sans aucune espèce de valeur.

Claire de Villequier

Quoi... Mon mari... Oh mon père !

Pendant cette scène Claire montre beaucoup d'impatience.

Durand de Champeval

Qu'est-ce que tu me chantes là... ton mari. Eh non ! C'est un denier d'argent à l'effigie de Henri Ier que j'ai trouvé. Tu sais bien que ma collection souffrait de cette lacune, que j'avais fouillé en vain les boutiques et les bazars. Eh bien ! Je l'ai trouvé ma fille, voici mes monnaies de la troisième race au grand complet... car je possède des deniers d'argent de Philippe Ier, de Louis VI, de Louis VII, de Philippe II. Oh ! Ai-je eu une chance !... Figures-toi que je mets la main sur un trésor et cela au premier coup... j'en tremble encore... Je regarde le marchand, il n'avait pas vu mon émotion... Je pose le denier sur le comptoir, je l'entoure de quelques pièces insignifiantes et j'en demande le prix en affermissant autant que possible ma voix.

Claire de Villequier

Mais mon mari, mon père... vous savez bien que je vous avais prié de le ramener vers moi, vous n'ignorez pas qu'il appartient à une foule de Sociétés secrètes que le gouvernement poursuit à outrance, vous savez que je suis inquiète, mon père, que je suis folle... et vous me parlez de vieilles médailles, eh ! Que m'importe !

Durand de Champeval

Comment, que t'importe !

Claire de Villequier

Voyons, mon père, mon bon père répondez-moi.

Durand de Champeval

Eh bien, petite j'ai positivement oublié ta commission. Que veux-tu, quand ces diables de médailles me trottent par la tête je n'y suis plus... Je vais retourner sur mes pas... Passer chez nos amis et je te le ramènerai, sois-en sûre.

Claire de Villequier

Allez, mon père. Je ne sais pourquoi je suis toute préoccupée ce matin, Léon m'a quittée si promptement.

Durand de Champeval

Ah ! Mon gendre est un esprit généreux, mais c'est un véritable écervelé, il compromet toute sa famille avec ses opinions écarlates... Parlez-moi d'un bonhomme comme moi qui vit au milieu des agnels d or, des tournois, des écus au lion, à l'ange, au soleil, des ducatons de milan, de gros blancs, de douzains, de cavaliers d or.

Claire de Villequier

Ah mon Dieu !

Durand de Champeval

Tu comprends bien que cette passion là ne porte tort à personne, elle n'est pas plus dangereuse pour moi que pour les voisins... au contraire... J'ai le plaisir de leur montrer ma collection, d'amuser et d'instruire en racontant l'histoire de toutes ces étranges monnaies qui nous parlent du passé.

Claire de Villequier

Je vous en supplie, mon père... L'heure s'avance et Léon ne vient pas.

Il sort.

Durand de Champeval

J'y cours, à bientôt ma fille.

Scène 5

Claire de Villequier

Claire de Villequier

Enfin ! Je croyais qu'il ne partirait pas. Je suis dans une inquiétude mortelle... pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé, c'est une nature si grande, si généreuse, si expansive ! Oh ! J'ai peur !

Scène 6

Durand de Champeval

Il entrebaille la porte.

Claire fait un mouvement d'impatience.

Durand de Champeval

Je pars... C'est le Comte Herman, ton voisin qui va être furieux lorsqu'il saura... Sa collection ne peut plus lutter avec la mienne, il n'a guère comme rareté que des écus de François Ier à la salamandre et à la croisette et quelques sols parisis de Charles IX... Allons je m'en vais.

Scène 7

Claire de Villequier

Claire de Villequier

Je ne puis défendre mon esprit contre la tristesse qui l'envahit. Ce qui se passe en moi est étrange !... Pourvu que Léon ne coure aucun danger... Quelle folie !... N'est-il pas allé vingt fois dans de semblables réunions. Ah ! Son exaltation m'épouvante, il ne redoute rien et moi je crains tout. Ses articles sont écrits avec du feu et font naître dans l'esprit du peuple la colère et la vengeance ! Mon Dieu, ne se trompe-t-il pas ? Est-ce bien la route qu'il devrait prendre, lui si grand, si généreux, ne se trompe-t-il pas ? Ne devrait-il s'efforcer de calmer les passions populaires, de demander au nom de la justice et de la conscience, humaine les libertés qu'il veut obtenir par la force.

Scène 8

Léon de Villequier, Claire de Villequier

Léon de Villequier

C'est moi. Vive la France et vive la République !

Elle l'embrasse avec effusion.

Claire de Villequier

Ah ! Mon bien-aimé, si tu savais combien j'étais inquiète et tourmentée !

Léon de Villequier

Tourmentée ?

Claire de Villequier

Nous vivons en des temps si étranges... et je t'aime tant.

Léon de Villequier

Bonne Claire... Mais, je te demande un peu si tu avais besoin de te mettre l'esprit à la torture,

Claire de Villequier

J'avais un poids affreux sur le coeur. Te voici, je ne crains plus rien, mais je dois te confesser que mon père court après toi.

Léon de Villequier

Ah ! Par exemple, c'est trop fort... Eh bien ! Il faut faire courir après lui.

Claire de Villequier

Non mon ami, je suis bien sûre qu'il s'arrêtera en chemin, il n'a qu'à rencontrer quelque médaille curieuse.

Ils prennent des sièges.

Léon de Villequier

À propos, je n'oublie pas notre excellent père, moi et j'ai fait une trouvaille chez un antiquaire de mes amis, c'est un franc d'or que fit frapper Saint-Louis, il n'en existe que trois en Europe et notre bon numismate va crier au miracle.

Claire de Villequier

Laisse-moi te dire qu'en ton absence j'ai reçu une foule de visites.

Léon de Villequier

Donc, vous ne vous êtes pas trop ennuyée, Madame.

Claire de Villequier

Fi, le vilain, qui croit que je suis heureuse loin de lui et qui préfère les clubs et les réunions politiques à sa petite femme.

Léon de Villequier

Le pays, Claire, l'honneur, le devoir. Ah ! Dieu sait que si je donnerais mon âme pour toi, je donnerais ma vie pour le pays.

Claire de Villequier

Oui, je sais que vous êtes une nature grande et généreuse, Léon, mais je crains que vous ne dépassiez le but au lieu de l'atteindre. Le peuple fortement ébranlé peut tout à coup se lever comme un seul homme, revendiquer au prix du sang toutes ses libertés, après avoir été victime, il peut devenir bourreau.

Léon de Villequier

Il en a le devoir. Le vieux monde s'écroule, les vieilles sociétés s'effondrent, au milieu des débris, la liberté s'élance toujours jeune et toujours rayonnante ! À quoi bon calmer les esprits, à quoi bon attendre ! Il faut vaincre ou mourir ! Il faut anéantir le passé, détruire les privilèges, réveiller toutes les nobles passions.

Claire de Villequier

Mais ce sont les mauvaises qui se soulèvent.

Il se lève.

Léon de Villequier

Le peuple n'est jamais mauvais, ce sont nos institutions vicieuses qui l'ont perdu, il faut le moraliser, lui donner le rang qu'il doit occuper dans une grande nation, et s'il faut du sang pour cela, le baptême n'en sera que meilleur.

Claire de Villequier

Oh ne t'exaltes pas ainsi, tu me fais peur. Si on allait t'arrêter... me séparer de toi, que sais-je ?

Léon de Villequier

On n'oserait ? Je suis une puissance aussi et ma plume vaut une épée. Est-ce que de toutes parts, le monde ne se réveille pas. Est-ce que la jeune Amérique ne sourit pas avec orgueil à la vieille Europe qui se débarrasse de ses rois... Allons, ma bien-aimée, l'heure de la régénération sonnera... et ce jour-là, malheur aux coupables, le peuple en fera bonne et prompte justice.

Claire de Villequier

Un pays régénéré ne doit pas se venger ; il doit ramener à lui ceux qui s'égarent.

Léon de Villequier

Impossible ! Ces souteneurs des vieilles monarchies sont les ennemis implacables du progrès. Trébuchet fatal de la République, ils ne se corrigeront jamais, ils aiment les rois dont ils sont les courtisans obséquieux, et ils nous traitent de misérables, parce que nous dévoilons leur perfidie, parce que nous leur disons avec une crudité républicaine : Non ! Le peuple n'est pas une bête de somme qui doit toujours se courber devant vous, sa sueur ne vous appartient pas. Vos droits sont les mêmes, vous êtes égaux devant les hommes comme vous êtes égaux devant Dieu !

Claire de Villequier

Je te comprends, mon ami, mais je te le répète, je crains pour toi, et je ne puis songer sans frémir aux nombreuses arrestations qui sont ordonnées par le gouvernement.

Léon de Villequier

Assez de politique, ma petite femme. Tu sais que je ne perds pas la mémoire comme notre excellent père, raconte-moi tes visites de ce matin.

Ils prennent des sièges.

Claire de Villequier

C'est cela. Je commence par notre voisin ; le Comte Herman est venu nous faire ses adieux, il part pour Paris.

Léon de Villequier

Ah ! Ah ! Encore un député à l'eau de rose celui-là, un républicain qui se contenterait d'une monarchie libérale... comme si une monarchie pouvait l'être. C'est pourtant une honnêteté... un des meilleurs esprits de notre temps... Ah si tous les députés étaient comme lui...

Claire de Villequier

On avait dit : plus de politique.

Léon de Villequier

C'est vrai, mais il est si difficile de parler sans s'en occuper un peu ; voyons ma bonne amie, passons à la seconde visite.

Scène 9

Héléna de Visconti, Léon de Villequier, Claire de Villequier

Héléna de Visconti

Mademoiselle Hélèna Visconti.

Léon de Villequier

Ah bah !

Héléna de Visconti

Comment cela va-t-il ? Très bien, n'est-ce pas, et toi, ma bonne, tu es surprise de me voir de retour après vingt minutes d'absence... J'ai rencontré en chemin le Directeur de l Opéra. Je chante demain, je lui ai donné mes petits ordres et me voilà, ai-je eu une bonne idée ?

Claire de Villequier

Toujours la même !

Léon de Villequier

Les journaux annonçaient votre arrivée et je n'y croyais pas.

Héléna de Visconti

Comment, républicain que vous êtes, vous lisez donc les chroniques théâtrales.

Léon de Villequier

Est-ce que le théâtre n'est pas une petite république où les opinions les plus opposées viennent se dérouler ? Est-ce que les artistes ne sont pas les enfants de la liberté ? Est-ce que ceux qui marchent avec de l'azur dans les yeux, de l'amour dans le coeur, de la poésie dans l'esprit, ne veulent pas vivre libres sous le grand soleil du bon Dieu.

Héléna de Visconti

Bravo.

Léon de Villequier

Est-ce que l'inspiration n'est pas fille de la liberté ? Interrogez-vous, mademoiselle, vous êtes une grande cantatrice, et lorsque mille regards enfiévrés sont suspendus à vos lèvres, vous obéissez à cette inspiration qui donne à votre voix des modulations sublimes. Que vous peigniez la joie ou la douleur, vos accents s'élancent libres et victorieux, car l'artiste sans la liberté est comme le rossignol en cage : il ne chante plus !

Héléna de Visconti

Voilà une liberté qui me raccommode avec vos républicains.

Léon de Villequier

N'est-ce pas, Mademoiselle, oh ! Nous finirions bien par nous entendre.

Claire de Villequier

Voyons, mon petit mari, nous sommes toujours les victimes de la politique, vous devriez bien ménager notre faible esprit ; vous autres hommes, vous êtes trop exclusifs.

Héléna de Visconti

C'est à dire très égoïstes.

Léon de Villequier

Eh quoi, Mademoiselle, vous aussi.

Héléna de Visconti

Nous finirons par nous entendre, disiez-vous tout à l heure, soit, et je ne demande pas mieux ; mais à une condition.

Scène 10

Le Magistrat, Claire de Villequier, Héléna de Visconti, Léon de Villequier

Le Magistrat

Au nom de la loi, ouvrez !

Claire de Villequier

Grand Dieu !

Héléna de Visconti

Qu'est-ce donc ?

Il ouvre la porte, un magistrat se présente.

Léon de Villequier

Du calme ! Nous allons le savoir.

Le Magistrat

Au nom de la loi !

Léon de Villequier

Un Français lui doit toujours obéissance, Monsieur.

Le Magistrat

Est-ce à Monsieur Léon de Villequier que j'ai l'honneur de parler ?

Claire de Villequier

Le malheur que j'avais prévu.

Léon de Villequier

Oui Monsieur.

Le Magistrat

Vous êtes mon prisonnier.

Léon de Villequier

Quel est le crime dont on m'accuse ?

Le Magistrat

Je n'ai pas à vous répondre, Monsieur, une voiture nous attend, suivez-moi.

Claire de Villequier

Mon mari... Non, Monsieur, il ne vous suivra pas.

Héléna de Visconti

Pauvre jeune femme.

Léon de Villequier

Laisse-moi partir, ma bonne Claire, laisse-moi partir la tête haute et la conscience tranquille, l'honnête homme ne doit rien redouter, j'ai fait mon devoir de républicain sincère.

Claire de Villequier

Oh ! Je t'en supplie, Léon, ne suis pas cet homme !

Léon de Villequier

Mademoiselle Hélèna, je vous confie ma femme, je reviendrai bientôt, j'en suis sûr, on ne saurait punir en moi le défenseur de la cause du peuple, j'en appellerai à la conscience publique.

Le Magistrat

Êtes-vous prêt, Monsieur ?

À Hélèna.

À Claire qu'il embrasse.

Ils sortent.

Léon de Villequier

Je vous suis. Adieu Au revoir, ma bien aimée, au revoir.

Scène 11

Claire de Villequier, Héléna de Visconti

Claire de Villequier

C'est le malheur qui nous frappe ! Nous étions si heureux, ma bonne Hélèna, si tu savais combien je l'aime !

Héléna de Visconti

Mais c'est affreux de venir ainsi arrêter les gens, ne pleure pas, ma douce Claire, ton mari n'est pas coupable, j'en suis sûre !

Claire de Villequier

Coupable ! Lui si bon, si grand, si généreux, coupable ! Ah ! C'est son coeur qui l'a perdu, c'est sa vaillante plume qui l'a trahi. Pauvre Léon... Coupable ! Mais tu ne sais donc pas qu'il donnerait la dernière goutte de son sang pour le peuple. Coupable mais c'est un martyr de la liberté !

Héléna de Visconti

Il faut le sortir de là à tout prix, il ne faut pas que la joie s'éloigne de ton foyer.

Elles sortent par la gauche.

Claire de Villequier

Une idée... Oui, le comte Herman, n'est pas parti, il est puissant et dévoué... Viens, Hélèna, pauvre amie ! Quelle réception je te fais.

Scène 12

Durand de Champeval

Durand de Champeval

Il y a des jours heureux dans la vie, positivement il y a des jours heureux. Je viens de rencontrer une affaire d'or et je me sens tout guilleret, moi. Ah ! La magnifique collection que celle du papa de Champeval... Voici maintenant que je possède des écus blancs de Provence, des écus carambole de Flandres et des sols de Strasbourg ! Quelle chance ! Je vais commander de nouvelles étagères pour établir mon trésor, puis je veux changer la disposition de mes monnaies, mes écus aux trois couronnes et au vertugadin sont mal placés... mes médailles elles-mêmes ne produisent aucun effet, mon appartement est à la fois trop obscur et trop petit. Je possède la plus remarquable des collections ; j'ai la médaille de Charlemagne : Carolus magnus renovatio regni Franc, une tête laurée magnifique. J'ai... voyons un peu... J'ai : un Jean Boccace en robe traînante, avec la date 1374, s'il vous plaît, j'ai un Rabelais de 1533 : Cave fictus fallit amictus, oui je crois bien que c'est la légende gravée sur sa médaille. Oh ! Je suis très riche, moi, j'ai tout un monde en or, en argent et en bronze qui s'agite sous mes doigts et dit à mon esprit la grande histoire du passé. J'ai un Jean Calvin superbe de 1564, avec sa barbe pointue et son visage austère, puis une Diane de Poitiers victorieuse et demi nue qui terrasse l'amour : Omnium Victorem Vici. C'est très beau, très beau, mais il faut changer d'appartement, à tout prix il faut aller...

Scène 13

Claire de Villequier, Durand de Champeval, Héléna de Visconti

Claire de Villequier

En prison !... En prison !...

Durand de Champeval

Ma foi, tu as raison, ma bonne fille, c'est une véritable prison !

Claire de Villequier

Quoi, mon père, vous le saviez !... Ils sont venus me l'enlever, les barbares ; ils n'ont pas eu pitié de mes larmes.

Durand de Champeval

Comment ?

Claire de Villequier

Léon, mon pauvre Léon.

Durand de Champeval

Ah bah ! Moi je te parlais des médailles qui sont très mal placées...

Claire de Villequier

Et moi mon père, je vous parle de mon mari que l'on vient d'arrêter.

Durand de Champeval

Quoi, mon gendre !...

Héléna de Visconti

Oui, Monsieur, votre gendre est en prison.

Durand de Champeval

Comme mes médailles... Mais calme-toi, mon enfant, j'ai du crédit et des amis, je vais aller.

Claire de Villequier

Hélas, mon père, vous vous arrêteriez en chemin comme cela vous arrive toujours, vous oublieriez votre famille pour quelque vieille pièce de monnaie.

Durand de Champeval

Ah ma fille ! Peux-tu me juger ainsi, allons pardonne-moi, je suis un vieux fou, je le sais bien, mais aujourd'hui il s'agit de sauver ton mari et rien ne m'arrêtera, je te le jure ; voyons, dis un mot, que puis-je faire.

Héléna de Visconti

Il faut attendre maintenant.

Scène 14

Claire de Villequier, Léon de Villequier, Durand de Champeval, Le Comte Herman, Héléna de Visconti

Claire de Villequier

Mon mari ! Ah c'est Dieu qui te ramène vers moi.

Léon de Villequier

C'est un ami qui ne voulait même pas venir jusqu'ici et qui se dérobe sournoisement à notre reconnaissance.

Claire de Villequier

Vous êtes un ami véritable, et je n'oublierai jamais le service que vous nous rendez.

Durand de Champeval

Certainement, c'est un acte vraiment noble et je le reconnaîtrai en offrant à monsieur le comte quelques sols parisis de Charles IX qui ne se trouvent pas dans sa collection.

Le Comte Herman

Accepté, avec bonheur, mon vieil ami.

Il prend dans sa poche une pièce de monnaie qu'il présente à Durand.

Léon de Villequier

Ce cher père, je vais le rendre bien heureux. Voici ce que j'ai acheté pour vous.

Il contemple sa pièce.

Durand de Champeval

Le franc d or de Saint-Louis, la perle d'une collection, mon gendre, vous êtes l'homme le plus distingué de votre siècle... des hauteurs sereines où plane votre esprit, vous daignez descendre dans le petit coin du numismate pour y apporter un trésor, ah ! C'est bien, cela !

Claire de Villequier

Monsieur le Comte, vous nous avez rendu la joie.

Héléna de Visconti

Nous avons songé à vous tout de suite, comme on songe à un digne et grand coeur.

Le Comte Herman

Vous disiez vrai ce matin, Madame, l'amitié est d'or.

Léon de Villequier

N'est-ce pas ?

Le Comte Herman

Et j'en sens tout le prix.

Claire de Villequier

Ce camélia, Monsieur le Comte, vous rappellera notre éternelle reconnaissance.

Héléna de Visconti

Moi, je n'ai rien à vous offrir.

Le Comte Herman

Qui sait... Mais vous avez fait le serment de ne jamais préférer personne, Mademoiselle.

Héléna de Visconti

J'ai juré de quitter le théâtre le jour où je craindrai de le trahir.

Le Comte Herman

Ce jour-là, Mademoiselle, vous me trouverez tout près de vous, attendant un mot d'espoir.

Durand de Champeval

Le franc d'or de Saint-Louis, c'est miraculeux !

Héléna de Visconti

Laissez-moi chanter pour les pauvres, Monsieur le Comte, je vous répondrai après.

La toile tombe.

Léon de Villequier

Avant de nous séparer, mon cher comte, laissez-moi dire que je vais recommencer la lutte contre le despotisme et l'oppression, mais que je me rallie à votre drapeau, et que c'est au nom de la justice, du patriotisme et de la sagesse que je veux montrer au peuple le chemin de la Liberté !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.