Comédie · 1881

Le chapeau bleu

de Duvaucuel

Représentation
≈ 23 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
69
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Lucie F 35 ≈ 13 min 3
Henri H 34 ≈ 11 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Chapeau Bleu
Lucie absent
Henri absent
PDF

Le Chapeau Bleu

Scène 1

Lucie

Elle va essayer le chapeau devant la glace ; puis revient vers la table.

Elle prend, dans le tiroir de la table, une lettre sur laquelle elle jette les yeux et qu'elle remet, pensive, à coté d'elle, parmi ses chiffons.

Elle se lève, et parcourt la chambre de long en large.

Allant vers la pendule.

Bruit au dehors.

On frappe.

Elle va vers ta porte, l'ouvre entre Henri.

Lucie

Encor deux points araire et voilà le chapeau Terminé. Du printemps j'arbore le drapeau ! Le travail fait les frais de ma coquetterie ! Hier, après avoir rendu ma lingerie, Ma bourse résonnant d'un doux bruit argentin, J'ai fait de la dépense. Et puis de grand matin, À cinq heures, avant l'aube, vite à l'ouvrage Je me suis mise, active et pleine de courage. Et tout cela pour lui ! - Vraiment, c'est un plaisir De vouloir me parer au gré de son désir ! Les riches, à coup sûr, ignorent les délices Qu'on goûte à contenter soi-même ses caprices. Chapeau couleur du ciel, chef-d'oeuvre de mes doigts, Dis-lui bien la beauté, l'attrait que tu me dois... Cet hiver, subissant les longues quarantaines, Nous projetions déjà mille courses lointaines ; Aussi, quand la première hirondelle à nos yeux Apparut sur le toit, il s'écria, joyeux : « Les lilas vont fleurir ! - Voici la messagère D'avril ! Vive l'amour ! Fais-toi belle, ma chère. » Mais enfin, quel projet avait-il pour partir Quand mon amour osait à peine y consentir ? Quelque bonnes raisons que je me sois données, Je fus triste, en effet, durant ces deux journées. Si j'étais soupçonneuse... Oh ! Je ne le suis pas !... - Son ami Paul, c'est un marquis de Carabas : L'heureux musicien ! Il est propriétaire D'une villa, d'un parc, du côté de Nanterre... Henri pouvait fort bien, cependant, décliner L'honneur de prendre part à ce fameux dîner De Bougival... Mais non, je suis une égoïste : Je dois songer d'abord à ses travaux d'artiste; Il fallait qu'il revît son collaborateur Un livret d'opéra veut un compositeur. Et dire que l'on veut pourtant que je le quitte ! Moi, quitter mon poète ! Oh ! Je ne suis pas quitte : Je lui dois mon bonheur. Ai-je le coeur si bas Pour craindre... Pauvre mère ! Elle ne comprend pas. Non, non, je resterai, car je m'y suis contrainte ; Dût l'avenir, rêvé plein de volupté sainte, D'un sort immérité m'accabler à jamais, Moi qui me suis donnée à l'homme que j'aimais... Mais veut-il aujourd'hui me laisser prisonnière ? Et ferait-il sans moi l'école buissonnière ? Neuf heures ! Le voici. Son pas est plus léger, Ce n'est pas lui. Qui donc ? Sans doute un étranger Qui se trompe.

Scène 2

Lucie, Henri

Henri passe devant elle sans dire un mot, comme préoccupé, se dirigeant vers la gauche.

Lucie

C'est toi ! - L'idée originale De t'annoncer !... Crois-tu l'heure si matinale ? D'habitude, chez nous vous entrez sans frapper, Monsieur... Probablement c'était pour m'attraper.

Il va poser sur la table des rouleaux de papier. - Elle, le devinant, court jeter dans le tiroir, avec des débris de rubans, la lettre qu'elle avait laissée en vue.

Henri

Justement.

Lucie

Ah !

À part, pendant ce mouvement.

Henri

Quoi donc ? Tiens ! Un billet. Je flaire Là-dessous quelque sotte intrigue épistotaire ; Paul a raison, peut-être, et nous verrons...

Lucie

Oh ! Rien !...

Henri

Quel air embarrassé, quel singulier maintien !

Il va froidement la baiser sur le front.

Lucie

Alors, tu ne dis pas bonjour. - Et l'embrassade ?... Vous l'oubliez ?... Ami, ton baiser est maussade. Qu'as-tu donc ce matin ?

Henri

Moi ? Rien. Que puis-je avoir, A ton avis ? - Je suis heureux de te revoir, Fraîche comme une rose, après deux jours d'absence.

Lucie

Presque trois, compte bien, chéri. Quelle licence Tu t'es permise !!

À part.

Haut.

Henri

Oui, j'ai dû rester plus longtemps Que je ne supposais. Des motifs importants... Ah ! Si je peux saisir sans qu'elle le soupçonne Ce billet qui m'intrigue... Il n'est venu personne Me demander, hier ?

Elle se coiffe.

Elle se tourne vers lui, de face.

Voyant qu'il reste indifférent.

Lucie

Pas même le portier. En montant me conter tes cancans du quartier Il m'aurait divertie. À propos, cher poète, Songe qu'il est fort tard, et qu'aujourd'hui c'est fête ; Ouvre tes yeux bien grands et fais provision De style noble et de points d'exclamation Admire mon chef-d'oeuvre inédit, et devine Tout ce que m'a coûté cette chose divine. - Que tu vas être fier de m'avoir au côté ! Rendez-moi les honneurs qu'on doit à la beauté. Quoi ! Tu n'es pas séduit, inondé de lyrisme. C'est l'éblouissement qui cause ton mutisme Tu songes, je parie, à m'écrire un sonnet !

Henri

Je t'aime presqu'autant en modeste bonnet.

Lucie

On ne peut décemment sortir un jour de Pâques En pauvresse, chantant « Fanchon » ou « Pauvre Jacques »; Aussi fait-on des frais pour plaire.

Henri

Moi, je suis Facile à contenter la mode que tu suis Me plaît toujours.

Lucie

Vraiment ! Cependant ta coutume Étant de t'occuper un peu de mon costume, De me donner ton goût.

Henri

Oui, j'aime assez te voir Ce tout petit chapeau garni d'un voile noir, Qui te donne un peu l'air espagnol...

Lucie

Quel scandale ! Une espagnole blonde, et la couleur locale !

Henri

Voyons, tu ris de tout.

Lucie

Toi, tu ne ris de rien. Enfin, c'est entendu, mon chapeau n'est pas bien. Du moins, il te dép)ait il manque son entrée Et ne recueille pas la gloire désirée. Je ne le garde pas.

Lucie

Je ne dis pas cela. Mais à quoi bon encor ces counchets-Là. Maintenant c'est chez toi comme une frénésie De vouloir contenter, sans but, ta fantaisie, Ton caprice bizarre et frivole à l'excès On dirait...

Lucie

Que tu vas me faire mon procès. Quel ton de loup-garou ! - N'est-ce qu'un badinage, Ou mon chapeau va-t-il brouiller notre ménage ? Maudit soit-il ! - Tu sais, j'avais cru seulement, Je m'imaginais... Mais un brusque changement S'est fait dans ton esprit ; - j'en ignore la cause. J'étais folle ! - Peut-être aimes-tu mieux le rose, Mais le bleu te plaisait beaucoup le mois dernier.

Henri

Je ne t'ai jamais dit...

Lucie

Menteur ! Oser nier La chose sans rougir !

Henri

Ta jupe, ton corsage, Certes, sont ravissants ; ton cher petit visage Est divin, encadré d'azur ! - Un fait acquis C'est que tu sais te mettre avec un goût exquis. Quel est ton conseiller ?

Lucie

C'est notre amour lui-même. L'amour est un sorcier, son pouvoir est suprême.

Henri

Prodigieux, ma foi !

Lucie

Cesse de raisonner Sur ce ton ; car vraiment j'ai lieu de m'étonner. Tu n'es pas très galant pour moi. Dois-je en conclure Qu'un événement triste a changé ton allure ? Parti tout glorieux, tu reviens sans ardeur... Que s'est-il donc passé ? Qui t'a rendu boudeur ?

Henri

Une scène imprévue, étrange, épouvantable : J'arrive à Bougival à l'heure où l'on s'attable ; Au lieu de joie, un deuil. Paul était tout en pleurs. Il se jette à mon cou, me conte ses malheurs Sa maitresse, tu sais, la célèbre chanteuse De talent très réel, mais de beauté douteuse, De laquelle il est fou, qui, dans notre opéra, Devait tenir le grand rôle de Foedora, Eh bien, elle le trompe, et partout le diffame Auprès de ses amis...

Lucie

Oh ! La méchante femme ! - Car lui, l'excellent coeur, jamais ne l'affligea. - Mais quel est son rival ?... Le connaît-il déjà ?

À part.

Haut.

Henri

Parbleu ! C'est un banquier très laid, qu'en son absence La dame recevait en vieille connaissance. J'avais cru la surprendre. Elle ne tremble point, Cependant. Peut-elle être effrontée à ce point? Et croirais-tu qu'il veut se battre avec cet-homme?

Lucie

Il a raison.

Henri

Vraiment ? - Belle raison, en somme. En sera-t-il après moins malheureux qu'avant ? Puis, va-t-on disputer la femme qui se vend À celui qui l'achète ?

Lucie

Et ce fameux ouvrage, Vous l'avez terminé ?

Henri

Paul faillit, dans sa rage, Jeter au feu, - j'en ai rêvé toute la nuit ! - Partition, livret, et tout ce qui s'ensuit. Nous sommes restés seuls et j'ai dû tout entendre. Ce n'est pas gai. - Pourtant il aurait dû s'attendre À cela. N'est-ce pas pour la femme un bonheur Que de s'abandonner au démon suborneur ; Ce qui brille le plus nous ravit sa tendresse Et son amour fait fi de notre humble détresse.

Lucie

Quoi ! Tu peuples le monde, ingrat malencontreux, De maîtresses sans coeur et d'amants malheureux ! Et, pour justifier ta vaine théorie, Tu nous ranges tous deux dans la catégorie. Selon les lieux communs sur l'amour débités Toujours l'homme subit nos infidélités. Mais c'est tuer l'amour... mais c'est se montrer lâche, Malgré tout votre orgueil...

Henri

Tiens ! Voilà qu'on se fâche.

Lucie

Je ne me fâche pas ; je m'exalte à bon droit. Comment aurais-je pu t'entendre de sang-froid Émettre un doute, alors qu'une affection douce Dans la simplicité nous berce sans secousse... Pour te tromper, Henri, quel talent il faudrait ! Si j'essayais un jour...

Henri

Qui t'en empêcherait ? Nul serment ne te tient ; Quand on est libre et belle, Les hasards non cherchés viennent en ribambelle. Sais-je ce que tu fais après que j'ai quitté La maison ? Je n'ai pas le don d'ubiquité. Je ne suis pas non plus un amant magnifique Possédant du sorcier la baguette magique ; Et dans le tourbillon des plaisirs dévorants Je fais triste figure...

Sur un geste que fait Henri pour parler. Il est assis, elle, debout, devant lui.

Lucie

Arrête, je comprends ! À la bonne heure, au moins, tu n'épargnes personne. Je te laissais parler... Mais puisqu'on me soupçonne, Je m'indigne, à la fin. Je veux savoir pourquoi Tu me traites ainsi. Dis vite, réponds-moi. Mais non. J'ai deviné jusqu'au bout ta pensée, Je sais ce que cachait ta phrase commencée. A la foi du serment n'osant pas le fier, Pourquoi ne pas descendre à me faire épier ? Tu le pouvais, c'était ton droit. N'es-tu pas maître De me chasser d'ici, de ne me plus connaître, Et d'aller proclamer demain dans tout Paris Qu'en un piège odieux, imprévu, je t'ai pris ? Pour t'épargner l'ennui de me jeter l'injure, Je ne la sens pas moins cruelle, je te jure ! Fallait-il ces détours pour me porter ce coup ? Non, tais-toi, mon ami, tu m'en as dit beaucoup. Pour la première fois, par toi-même choquée, Je vois la jalousie infamante évoquée Sur ce vague motif d'un lambeau de velours. Pourtant tu sais qu'il faut que nous plaisions toujours ! Quoi ! Me comparer presque à la femme galante Dont chacun peut payer la faveur insolente !... Dis, n'est-ce pas horrible ? - Ah ! oui, malheur à nous Qui faisons pour l'aimé nos rêves les plus doux... Par quel nouvel objet est-elle accaparée Cette part de ton coeur que tu m'as retirée ?

Henri

Tu prends mal à propos de grands airs triomphant. Est-ce un jeu de ta part?. ou si tu te défends? Certes, c'est bien ainsi qu'une femme s'arrange, Accusant à son tour pour nous donner le change, Et ne laissant jamais un affront à moitié.

Elle va vers le fond.

Lucie

Ah ! c'en est trop, Henri; vrai ! Tu me fais pitié. J'oubliai tout pour toi : position, famille ; Je fus la soeur coupable et la mauvaise fille ! Je n'ai rien écouté. Du jour où je te vis, La route que tes voeux prenaient, je la suivis. Que m'importait qu'après un monde à la voix haute À ma félicité donnât le nom de faute J'en avais estimé la morale à son prix, J'avais des souvenirs pour braver son mépris. - Aussi je n'ai pas cru que je lui dusse compte De rien qui regardât mon honneur ou ma honte. Quand nous avons senti le cruel dénuement Sur nos bras enlacés s'appuyer lourdement, J'ai travaillé. - Tu sais quelle ardeur inquiète Me faisait épargner jusqu'à la moindre miette Du pain quotidien, non sans peine gagné ; J'ai souri, j'ai chanté quand il nous fut donné. - Je peux bien me vanter enfin à ma manière. - Quand je pus être un peu coquette j'étais fière, Car, avant de songer à ces colifichets, À ces frivolités, souvent je te trichais ; Dérobant au repos les heures méritées, J'ai veillé plus de nuits que tu n'en as comptées. Pour toi j'ai froidement appris à calculer ! Mes doigts, grâce au prestige habile à consoler, Faisant double travail touchaient double salaire. Alors à mes souhaits un ange tutélaire Répondait... Je n'ai plus cette abnégation, Cette force... Aujourd'hui s'en va l'illusion... Je reprendrai ma place au rang des étrangères, Dans le monde inconnu pour toi.

Henri

Tu t'exagères Mes discours ; je n'ai dû pourtant rien avancer Qui, si j'ai jugé mal, ait lieu de te froisser.

Lucie

Non, certes, j'aurais tort de trouver singulières Tes déclamations, tes façons cavalières. Tu veux rompre... Au surplus, après ton jugement, À quoi bon irais-tu t'exprimer plus crûment ?

Henri

Avoue enfin qu'au train dont partout vont les choses, On peut avoir raison en de semblables causes ; Les exemples nombreux...

Elle s'éloigne vivement vers la porte ; lui, fait quelques pas pour la retenir.

Lucie

Oui, Henri, la raison Nous dit de couper court à notre liaison. Ce lien-là n'est pas, du reste, indissoluble ; D'aucun titre fâcheux la loi ne nous affuble. Puisque tu n'as pas craint de prendre les devants, Mieux vaut se séparer que rester survivants, Pour le tourment commun, au sentiment qui cesse. Nous avons trop longtemps écoute la jeunesse ; Nous nous sommes trompés tous les deux, voilà tout ! Adieu, Henri !

Henri

Comment ? Où vas-tu ?

Elle ouvre la porte ; sur le seuil :

Lucie

N'importe où ! Pour tout l'amour passé mon coeur te remercie.

Henri

Viens!

Lucie

Non, tu m'as blessée au coeur... Adieu !

Henri

Lucie !!!

Scène 3

Henri

Il se promène, agité, puis va regarder à la fenêtre.

Il semble chercher dans ses souvenirs

Il va vers la table.

Il trouve le chapeau sur la table et le jette sur une chaise.

Il cherche la lettre.

Il la prend, la retourne en tous sens, et se dispose à la lire.

Après avoir vu la signature.

II replace la lettre dans le tiroir.

Il va pour s'asseoir sur la chaise où il a jeté le chapeau il saisit et le rame sur la table.

Il s'assied.

Il se lève.

Il va prendre son chapeau, dans le fond, et se dirige vers la porte.

Henri

Je ne prévoyais pas ce dénouement nouveau. Le projet mûrit vite en son jeune cerveau. Bah ! Sans doute elle avait sa décision prise, Ayant, de longue main, préparé l'entreprise. Du reste, ce départ n'a pas dû lui coûter : Elle n'a pas daigné seulement m'écouter. Mieux vaut rompre, en effet. - Pourvu qu'elle s'en mêle, Quelle femme ne sait s'en tirer tout comme elle. J'en ai connu plus d'une aux sourires moqueurs, Aux mensonges fardés, fruits gâtés jusqu'aux coeurs, Qu'un génie infernal, insultant notre envie, Fait croître chaque jour à l'arbre de la vie Sur la branche où nos mains, sans crainte, vont glaner. Leur rôle sur la terre est de tout profaner, D'opposer leurs dégoûts, leurs profondes sciences, À la naïveté de nos chères croyances... Il lui sied bien, vraiment, de sembler s'indigner Et de fuir ! - Ce moyen lui sert à s'épargner Une explication timide, une querelle Inévitable, avec la honte encor pour elle. Elle avait rendez-vous chez un nouvel amant, Et l'heure la pressait... Celui, probablement, Que Paul a rencontré, demandant au concierge S'il me savait absent. Eh mon ami Thiberge, Ne serait-ce pas vous, par hasard ? - Paul prétend Que l'homme en question, qui se dépêchait tant De grimper l'escalier, avait la barbe blonde, Comme vous, avec l'air le plus vainqueur du monde. Du reste, le billet va me mettre au courant. Tiens ! Voilà le sujet de notre différend. Quel mauvais goût ! Quel luxe ! À propos, c'est un gage ; Elle le viendra prendre avec tout son bagage Quand cela lui plaira, c'est mon moindre souci. Elle l'a mis dans le tiroir... Ah ! M'y voici. Diable ! Il aime un peu trop les parfums, ce jeune homme. Mais, du moins, il est bref. Voyons donc s'il se nomme. Comment ? - Oui, j'ai bien lu « Ta mère, Anna Bertin. » Mais... je suis un grand sot... Et j'y perds mon latin. C'était son frère ! Ainsi la lettre est de sa mère)1 Son infidélité n'était qu'une chimère. Où donc Paul avait-il la tête, l'autre jour, Pour me faire ce conte absurde? Était-ce un tour De sa façon ? J'arrive, et je lui tends un piège, Pour la prendre en défaut !... Sa bonté l'en protège ! Remettons tout ici. Qu'elle ignore ùn moment Que je sais le secret de son beau dévouement. Ah ! Le mignon chapeau... qu'elle eût été jolie !... Mais maintenant tout est perdu par ma folie. Pourtant je n'ai jamais été jaloux... Jamais ! Pour combattre un fantôme, insensé, je m'armais. Quel talisman vainqueur du mal, quelle voix brève A commandé de fuir au spectre affreux du rêve ? Je m'interroge en vain. Jamais je n'ai senti Les symptômes du mal ; j'ai menti ! J'ai menti ! Oui, mon coeur est brûlant, mais non pas de ces fièvres Qui font briller les yeux, se contracter les lèvres C'est d'une émotion toute jeune, en sa fleur. L'écho d'une douleur parlait dans ma douleur. Si les femmes m'ont fait douter de l'amour même, À ma foi de croyant arrachant un blasphème, Elle avait rappelé sous ses yeux réjouis L'essaim nombreux de mes plaisirs évanouis. - Si d'autres ont déçu ma confiance douce Dans l'intrigue vulgaire ou le hasard nous pousse, La joie était venue, avec mon idéal, M'exiler pour toujours de ce monde banal. L'hallucination a cessé tout s'explique. Oui, je veux croire au bien ; je ne suis pas sceptique. Mais comment lui prouver, et lui dire assez haut ?... - Il faut que je la trouve à tout prix. Il le faut !!! « Ma chère enfant, La lettre que j'ai reçue de toi, après la visite que t'a faite ton frère, m'annonce que tu persistes dans tes erreurs. C'est ton coeur qui te perd, Lucie. Charles te l'a dit : un honnête homme de nos amis t'offre son nom et sa petite fortune. Il t'a toujours aimée comme sa propre fille et veut oublier tes torts si tu manifestes un repentir sincère. Demain, jour de Pâques, viens à la maison, dans la matinée, tu l'y trouveras, et nous pourrons causer. Tu me sais aussi toute prête à pardonner. »

Scène 4

Henri, Lucie

En ouvrant la porte, il aperçoit sa maîtresse appuyée au mur de la petite pièce d'entrée. lui dit quelques mots précipitamment,puis l'amène sur le devant de la scène.

Henri

Quoi ! Te voilà... Comment ? Tu n'étais pas sortie ? Que faisais-tu ? Bien loin je te croyais partie... Je voulais te trouver, te parler à l'instant, Et je courais... Tu vas savoir tout, j'en ai tant ! Ces perles de douleur que tes yeux ont versées, Je les rachèterai par de bonnes pensées. Vois-tu, je n'étais pas maître de moi, c'était Un autre qui parlait quand ma voix t'insultait ! Tu lui pardonneras, - par tout ce qu'il endure Pour sa punition. - C'est moi qui t'en conjure, Moi, pour qui ton amour est le suprême bien, Cher ange de bonté !

Lucie

Va, je m'en doutais bien ! Cependant, à mon sort forcément résignée, Quand précipitamment je me fus éloignée, C'est vrai, j'ai bien pleuré : cela me soulageait ; Avoue au moins, méchant, que j'en avais sujet Et que j'aurais dû mieux me tenir ma promesse... Les gens endimanchés qui sortaient de la messe Me faisaient peur, avec leurs regards curieux, Car tout me trahissait, ma démarche et mes yeux. N'ayant pas essayé d'apaiser cet orage, Je voulus le tenter j'eus assez de courage, Assez d'amour, pour croire au prochain repentir.

Henri

Il est profond, celui que j'ai dû ressentir.

Lucie

Puis, que fût devenu, sous ta main courroucée, Mon joli chapeau neuf ? - J'ai suivi ma pensée ; Je ne me trompais pas je t'attendais, tu vois !

Henri

Ce témoin convaincant vient d'élever la voix : Oui, tu me fus toujours trop bonne, trop fidèle.

Lucie

C'est se plaindre que la mariée est trop belle. M'aimeras-tu toujours ? Tu sais, c'est très longtemps. Toujours !

Henri

Et toi ?

Lucie

Toujours !

Il va vers la fenêtre, l'ouvre et montre de la main les arbres.

Henri

Ô cieux bleus éclatants ! Vous recevrez nos voeux. Vois-tu les belles choses Dans le jardin, là-bas, et les apothéoses Qu'on prépare au doux mai ? Dans les grands marronniers Entends-tu la chanson joyeuse des ramiers ? Les vieux murs sont parés de guimpes de verdure ; Tout est splendeurs, parfums tièdes ; le ciel s'azure. Les oiseaux, les amants s'en vont à travers bois. Partons.

Lucie

Est-ce à Meudon, Saint-Germain, ou Sannois ?

Henri

Où tu voudras.

Elle va pour se coiffer, et montre son chapeau à Henri, qui le lui met sur la tête.

Lucie

Eh bien ! Qu'en dis-tu, tout de même ? N'ai-je pas du talent ?

Il l'embrasse.

Henri

Mais c'est : tout un poème ! Je décerne le prix à l'instant au vainqueur.

Lucie

Voulez-vous bien finir, avec votre air moqueur !

Henri

Voyons ! Sommes-nous prêts ?

Elle va vers la table, ayant cherché ce prétexte, tandis que lui, au fond, s'impatiente. - Elle prend, dans le tiroir, la lettre qu'elle met, froissée, dans sa poche. - Elle est vue seulement du public. - Puis, revenant auprès de la cheminée.

Elle le met à son corsage.

Lucie

J'y suis. Ah ! Ma voilette ! Tiens ! voilà ton dernier bouquet de violette ; Il sent très bon encore... En route pour Meudon ! Nous prendrons le bateau ?

Henri

Mais dépêche-toi donc !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.