Acte I
Scène 1
Le Chevalier, Pasquin
Le Chevalier
Pasquin.
Pasquin
Monsieur ?
Le Chevalier
Connais-tu dans le monde entier un plus malheureux homme que ton maître ?
Pasquin
Oui, monsieur, j'en sais un plus malheureux, sans contredit.
Le Chevalier
Eh ! Qui ?
Pasquin
Votre valet, Monsieur, le pauvre Pasquin.
Le Chevalier
En connais-tu un plus fou ?
Pasquin
Oui, assurément.
Le Chevalier
Eh, qui ! Bourreau ? Qui ?
Pasquin
Ce fou de Pasquin, Monsieur, qui sert un maître qui n'a pas le sou.
Le Chevalier
Il faut que je sorte de cette malheureuse vie.
Pasquin
Vivez plutôt pour me payer mes gages.
Le Chevalier
J'ai mangé tout mon bien au service du roi.
Pasquin
Dites au service de vos maîtresses, de vos fantaisies, de vos folies. On ne mange jamais son bien en ne faisant que son devoir. Qui dit ruiné dit prodigue ; qui dit malheureux dit imprudent ; et la morale...
Le Chevalier
Ah, coquin ! Tu abuses de ma patience et de ma misère; je te pardonne parce que je suis pauvre, mais si ma fortune change, je t'assommerai.
Pasquin
Mourez de faim, Monsieur, mourez de faim.
Le Chevalier
C'est bien à quoi il faut nous résoudre tous deux, si mon maroufle de frère aîné, le comte de Boursoufle, n'arrive pas aujourd'hui dans ce maudit village où je l'attends. Ô ciel ! Faut-il que cet homme-là ait soixante mille livres de rente pour être venu au monde une année avant moi ! Ah ! Ce sont les aînés qui ont fait les lois ; les cadets n'ont pas été consultés, je le vois bien.
Pasquin
Eh ! Monsieur, si vous aviez eu les soixante mille livres de rente, vous les auriez déjà mangées, et vous n'auriez plus de ressources ; mais monsieur le comte de Boursoufle aura pitié de vous ; il vient ici pour épouser la fille du Baron, qui aura cinq cent mille francs de biens : vous aurez un petit présent de noces.
Le Chevalier
Épouser encore cinq cent mille francs, et le tout parce que l'on est aîné ; et moi être réduit à attendre ici de ses bontés ce que je devrais ne tenir que de la nature ; et demander quelque chose à son frère aîné, c'est là le comble des disgräces.
Pasquin
Je ne connais pas Monsieur le Comte ; mais il me semble que je viens de voir arriver ici monsieur Maraudin, votre ami et le sien, et celui du baron, et celui de tout le monde ; cet homme qui noue plus d'intrigues qu'il n'en peut débrouiller, qui fait des mariages et des divorces, qui prête, qui emprunte, qui donne, qui vole, qui fournit des maîtresses aux jeunes gens, des amants aux jeunes femmes, qui se rend redouté et nécessaire dans toutes les maisons, qui fait tout, qui est partout : il n'est pas encore pendu, profitez du temps, parlez-lui; cet homme-là vous tirera d'affaire.
Le Chevalier
Non, non, Pasquin, ces gens-là ne sont bons que pour les riches ; ce sont les parasites de la société. Ils servent ceux dont ils ont besoin, et non pas ceux qui ont besoin d'eux, et leurs vies ne sont utiles qu'à eux-mêmes.
Pasquin
Pardonnez-moi, pardonnez-moi, les fripons sont assez serviables ; Monsieur Maraudin se mêlerait peut-être de vos affaires pour avoir le plaisir de s'en mêler. Un fripon aime à la fin l'intrigue pour l'intrigue même ; il est actif, vigilant ; il rend service vivement avec un très mauvais coeur ; tandis que les honnêtes gens, qui ont le meilleur coeur du monde, vous plaignent avec indolence, vous laissent dans la misère, et vous ferment la porte au nez.
Le Chevalier
Hélas ! Je ne connais guère que ces honnêtes gens-là; et j'ai grand'peur que Monsieur mon frère ne soit un très honnête homme.
Pasquin
Voilà monsieur Maraudin qui n'a pas tant de probité peut-être, mais qui pourra vous être utile.
Scène 2
Maraudin, Le Chevalier
Maraudin
Bonjour, mon très agréable chevalier, embrassez-moi, mon très cher ; par quel heureux hasard vous rencontré-je ici ?
Le Chevalier
Par un hasard très naturel, et très malheureux ; parce que je suis dans la misère, parce que mon frère qui nage dans l'opulence doit passer ici, parce que je l'attends, parce que j'enrage, parce que je suis au désespoir.
Maraudin
Voilà de très mauvaises raisons ; allez, allez, consolez- vous , Dieu a soin des cadets ; il faudra bien que votre frère jette sur vous quelques regards de compassion. C'est moi qui le marie, et je veux qu'il y ait un pot de vin pour vous dans ce marché. Quand quelqu'un épouse la fille du baron de La Cochonnière, il faut que tout le monde y gagne.
Le Chevalier
Eh, scélérat! Que ne me la faisais-tu épouser? J'y aurais gagné bien davantage.
Maraudin
D'accord ; hélas! Je crois que Mademoiselle de La Cochonnière vous aurait épousé tout aussi volontiers que monsieur le comte. Elle ne demande qu'un mari ; elle ne sait pas seulement si elle est riche. C'est une créature élevée dans toute l'ignorance et dans toute la grossière rusticité de son père. Ils sont nés avec peu de bien ; un frère de la baronne, intéressé et imbécile, qui ne savait pas chanter, mais qui savait calculer, a gagné à Paris cinq cent mille francs, dont il n'a jamais joui ; il est mort précisément comme il allait devenir insolent. La baronne est morte de l'ennui de vivre avec le baron ; et la fille, à qui tout ce bien-là appartient, ne peut être mariée par son vilain père qu'à un homme excessivement riche ; jugez s'il vous l'aurait donnée à vous qui venez de manger votre légitime.
Le Chevalier
Enfin, tu as procuré ce parti à Monsieur le Comte ; c'est fort bien fait ; que t'en revient-il ?
Maraudin
Ah! Il me traite indignement ; il s'imagine que son mérite tout seul a fait ce mariage ; et, son avarice venant à l'appui de sa vanité, il me paye fort mal pour l'avoir trop bien servi. J'en demande pardon à Monsieur son frère ; mais Monsieur le comte est presque aussi avare que fat ; vous n'êtes ni l'un ni l'autre, et si vous aviez son bien, vous feriez...
Le Chevalier
Oh oui ! Je ferais de très belles choses ; mais n'ayant rien, je ne puis rien faire que me désespérer, et le prier de... Ah! J'entends un bruit extravagant dans cette hôtellerie ; je vois arriver des chevaux, des chaises ; c'est mon frère, sans doute. Quel brillant équipage, et quelle différence la fortune met entre les hommes! Ses valets vont bien me mépriser.
Maraudin
C'est selon que monsieur vous traitera. Les valets ne sont pas d'une autre espèce que les courtisans ; ils sont les singes de leur maître.
Scène 3
Le Comte de Boursoufle, Le Chevalier, Maraudin, Pasquin
Le Comte de Boursoufle
Ah ! Quel supplice que d'être six heures dans une chaise de poste ! On arrive tout dérangé , tout dépoudré.
Le Chevalier
Mon frère, je suis ravi de vous...
Maraudin
Monsieur, vous allez trouver en ce pays...
Le Comte de Boursoufle
Holà ! Hé ! Qu'on m'arrange un peu ; foi de seigneur, je ne pourrai jamais me montrer dans l'état où je suis.
Le Chevalier
Mon frère, je vous trouve très bien, et je me flatte...
Le Comte de Boursoufle
Allons donc un peu! Un miroir, de la poudre d'oeillet, un pouf, un pouf. Hé! Bonjour, Monsieur Maraudin, bonjour. Mademoiselle de La Cochonnière me trouvera horriblement mal en ordre. Monsieur du Toupet! Je vous ai déjà dit mille fois que mes perruques ne fuient point assez en arrière ; vous avez la fureur d'enfoncer mon visage dans une épaisseur de cheveux qui me rend ridicule, sur mon honneur. MonsieurMaraudin, à propos... Oh ! Vous voilà, Chonchon.
Le Chevalier
Oui, et j'attends le moment...
Le Comte de Boursoufle
Monsieur Maraudin, comment trouvez-vous mon habit de noces ? L'étoffe en a coûté cent écus l'aune.
Maraudin
Mademoiselle de La Cochonnière sera éblouie.
Le Chevalier
La peste soit du fat ! Il ne daigne pas seulement me regarder.
Pasquin
Eh ! Pourquoi vous adressez-vous à lui, à sa personne ? Que ne parlez-vous à sa perruque, à sa broderie, à son équipage? Flattez sa vanité au lieu de songer à toucher son coeur.
Le Chevalier
Non, j'aimerais mieux crever que de faire ma cour à ses impertinences.
Le Comte de Boursoufle
Page, levez un peu ce miroir, haut, plus haut ; vous êtes fort maladroit, page, foi de seigneur.
Le Chevalier
Mais, mon frère, voudrez-vous bien enfin...
Le Comte de Boursoufle
Charmé de te voir, mon cher Chonchon, sur mon honneur ; tu reviens donc de la campagne, un peu grêlé, à ce que je vois. Eh ! eh ! eh ! Eh bien qu'est devenu ton cousin, qui partit avec toi il y a trois ans ?
Le Chevalier
Je vous ai mandé il y a un an qu'il était mort. C'était un très honnête garçon, et si la fortune...
Le Comte de Boursoufle
Ah ! Oui, oui, je l'avais oublié ; je m'en souviens, il est mort, il a bien fait, cela n'était pas riche. Vous venez pour être de la noce, monsieur Chonchon ; cela n'est pas maladroit. Écoutez, monsieur Maraudin, je prétends aller le plus tard que je pourrai chez Mademoiselle de La Cochonnière ; j'ai quelque affaire dans le voisinage ; Mademoiselle Julie n'est qu'à deux cents pas d'ici. Eh ! eh ! je veux un peu y aller avant de tâter du sérieux embarras d'une noce. Qu'on mette un peu mes relais à ma chaise.
Le Chevalier
Pourrai-je, pendant ce temps-là, avoir l'honneur de vous dire un petit mot ?
Le Comte de Boursoufle
Que cela soit court, au moins : un jour de mariage on a la tête remplie de tant de choses qu'on n'a guère le temps d'écouter.
Scène 4
Le Chevalier, Le Comte de Boursoufle
Le Chevalier
Mon frère, j'ai d'abord à vous dire...
Le Comte de Boursoufle
Réellement, Chonchon, croyez-vous que cet habit me siée assez bien ?
Le Chevalier
J'ai donc à vous dire, mon frère, que je n'ai presque, rien eu en partage, que je suis prêt à vous abandonner tout ce qui peut me revenir de mon bien, si vous avez la générosité de me donner dix mille francs une fois payés. Vous y gagneriez encore, et vous me tireriez d'un bien cruel embarras ; je vous aurais la plus sensible obligation.
Le Comte de Boursoufle
Holà ! Hé, ma chaise est-elle prête ? Chonchon, vous voyez bien que je n'ai pas le temps de parler d'affaires. Julie aura dîné ; il faut que j'arrive.
Le Chevalier
Quoi ! vous n'opposez à des prières dont je rougis, que cette indifférence insultante dontvousm'accablez?
Le Comte de Boursoufle
Mais, Chonchon, mais en vérité, vous n'y pensez pas. Vous ne savez pas combien un seigneur a de peine à vivre à Paris, combien coûte un berlingot, cela est incroyable ; foi de seigneur, on ne peut pas voir le bout de l'année.
Le Chevalier
Vous m'abandonnez donc ?
Le Comte de Boursoufle
Vous avez voulu vivre comme moi ; cela ne vous allait pas, il est bon que vous pâtissiez un peu.
Le Chevalier
Vous me mettez au désespoir ; et vous vous repentirez d'avoir si peu écouté la nature.
Le Comte de Boursoufle
Mais, la nature, la nature, c'est un beau mot, Chonchon, inventé par les pauvres cadets ruinés pour émouvoir la pitié des aînés qui sont sages. La nature vous avait donné une honnête légitime, et elle ne m'ordonne pas d'être un sot, parce que vous avez été dissipateur.
Le Chevalier
Vous me poussez à bout. Eh bien ! Puisque la nature se tait dans vous, elle se taira en moi, et j'aurai du moins le plaisir de vous dire que vous êtes le plus grand fat de la terre, le plus indigne de votre fortune, le coeur le plus dur, le plus...
Le Comte de Boursoufle
Mais fat, que cela est vilain de dire des injures ! Cela sent son homme de garnison. Mon Dieu, vous êtes loin d'avoir les airs de la cour.
Le Chevalier
Le sang-froid de ce barbare-là me désespère ; poltron, rien ne t'émeut ?
Le Comte de Boursoufle
Tu t'imagines donc que tu es brave parce que tu es en colère ?
Le Chevalier
Je n'y peux plus tenir, et si tu avais du coeur...
Le Comte de Boursoufle
Ah, ah, ah! Foi de seigneur, cela est plaisant ; tu crois que moi qui ai soixante mille livres de rente et qui suis près d'épouser Mademoiselle de La Cochonnière avec cinq cent mille francs, je serai assez fou pour me battre contre toi qui n'as rien à risquer ! Je vois ton petit dessein ; tu voudrais par quelque bon coup d'épée arriver à la succession de ton frère aîné ; il n'en sera rien, mon cher Chonchon, et je vais remonter dans ma chaise avec le calme d'un courtisan et la constance d'un philosophe. Holà ! Mes gens ! Holà ! Adieu, Chonchon, à ce soir, à ce soir, mons Maraudin. Holà ! Page, un miroir.
Scène 5
Pasquin, Le Chevalier, Maraudin
Pasquin
Eh bien, Monsieur, avez-vous gagné quelque chose sur l'âme de ce courtisan poli ?
Le Chevalier
Oui, j'ai gagné le droit et la liberté de le haïr du meilleur de mon coeur.
Pasquin
C'est quelque chose, mais cela ne donne pas de quoi vivre.
Maraudin
Si fait, si fait, cela peut servir.
Le Chevalier
Et à quoi, s'il vous plaît ? Qu'à me rendre encore plus malheureux.
Maraudin
Oh ! Cela peut servir à vous ôter les scrupules que vous auriez de lui faire du mal, et c'est déjà un très grand bien. N'est-il pas vrai que si vous lui aviez obligation, et si vous l'aimiez tendrement, vous ne pourriez jamais vous résoudre à épouser mademoiselle de La Cochonnière au lieu de lui ? Mais à présent que vous voilà débarrassé du poids de la reconnaissance et des liens de l'amitié, vous êtes libre, et je veux vous aider à vous venger en vous rendant heureux.
Le Chevalier
Comment me mettre à la place du Comte de Boursoufle ? Comment puis-je être aussi fat ? Comment épouser sa maîtresse au lieu de lui ? Parle, réponds.
Maraudin
Tout cela est très aisé. Monsieur le baron n'a jamais vu votre frère aîné ; je puis vous annoncer sous son nom, puisque en effet votre nom est le sien ; vous ne mentirez point ; et il est bien doux de pouvoir tromper quelqu'un sans être réduit au chagrin de mentir : il faut que l'honneur conduise toutes nos actions.
Pasquin
Sans doute, c'est ce qui m'a réduit à l'état où je me vois.
Maraudin
Votre frère ne me donnait que dix mille francs pour lui procurer ce mariage. Je vous aime au moins une fois plus que lui : faites-moi un billet de vingt mille francs, et je vous fais épouser la fille du baron. Ce que je demande, au reste, n'est que pour l'honneur. Il est de la dignité d'un homme de votre maison d'être libéral quand il peut l'être. L'honneur me poignarde, voyez-vous.
Le Chevalier
Oh, oui ! C'est votre cruel ennemi.
Maraudin
Votre frère aîné est un fat.
Le Chevalier
D'accord.
Maraudin
Un suffisant pétri de cette vanité qui n'est que le partage des sots.
Le Chevalier
J'en conviens.
Maraudin
Un original à berner sur le théâtre.
Le Chevalier
Il est vrai.
Maraudin
Un vilain coeur clans une figure ridicule.
Le Chevalier
C'est ce que je pense.
Maraudin
Un petit-maître suranné, qui n'a pas même le jargon de l'esprit ; enflé de fadaises et de vent, et dont Pasquin ne voudrait pas pour son valet, s'il pouvait en avoir.
Pasquin
Assurément, j'aimerais bien mieux son frère le chevalier.
Le Chevalier
Eh !
Maraudin
Un homme enfin dont vous ne tirerez jamais rien, qui dépense cinquante mille francs en chiens et en chevaux, et qui laisserait périr son frère de misère.
Le Chevalier
Cela n'est que trop vrai.
Maraudin
Et vous vous feriez scrupule de supplanter un pareil homme ! Et vous ne goûteriez pas une joie parfaite en lui escroquant légitimement les cinq cent mille livres qu'il croit déjà tenir, mais qu'il mérite si peu ! Et vous ne ririez pas de tout votre coeur en tenant ce soir entre vos bras la fille du Baron, et vous balanceriez à me faire (pour l'honneur) un billet de vingt mille francs par corps à prendre sur les plus clairs deniers de mademoiselle de La Cochonnière ! Allez, vous êtes indigne d'être riche, si vous manquez l'occasion de l'être.
Le Chevalier
Vous avez raison ; mais je sens là quelque chose qui me répugne : étrange chose que le coeur humain ! Je n'avais point de scrupule à me battre tout à l'heure contre mon frère, et j'en ai de le tromper.
Maraudin
C'est que vous étiez en colère quand vous vouliez vous battre, et que vous êtes plus brave qu'habile.
Pasquin
Allez, allez, monsieur, laissez-vous conduire par monsieur Maraudin ; il en sait plus que vous ; mettez votre conscience entre ses mains ; j'en réponds sur la mienne ; j'y suis intéressé ; j'ai besoin que vous soyez riche.
Le Chevalier
Eh! Mais, cependant...
Maraudin
Allons, êtes-vous fou ?
Pasquin
Allons, mon cher maître, courage ; il n'y a pas grand mal au fond.
Maraudin
Cinq cent mille francs, et une fille jeune et fraîche, enlevée à Monsieur le Comté, et mise en notre possession.
Le Chevalier
Voyons donc ce qu'il faut faire pour le bien de la chose.
Acte Second
Scène 1
Maraudin, Colin
Maraudin
Ce vieux fou de baron s'enferme dans son château, et fait faire la garde comme si l'univers voulait lui enlever mademoiselle Thérèse de La Cochonnière, et comme si les ennemis étaient aux portes. Holà! quelqu'un, messieurs : holà !
Colin
Qui va là ?
Maraudin
Vive le roi et monsieur le baron! On vient pour marier mademoiselle Thérèse.
Colin
Je vais dire ça à monseigneur.
Maraudin
Est-il possible qu'il y ait encore en France un rustre comme le seigneur de cette gentilhommière? Voilà deux beaux contrastes que Monsieur de Boursoufle et lui.
Scène 2
Le Baron de la Cochonnière, Maraudin
Le Baron de la Cochonnière
Ah ! C'est vous, mon bravemonsieur de Maraudin ; pardon, il faut être un peu sur ses gardes quand on a une jeune fille dans sou château ; il y a tant, de gens dans le monde qui enlèvent les filles ! On ne voit que cela dans les romans.
Maraudin
Cela est vrai, et je viens aussi pour enlever mademoiselle Thérèse, et je vous amène un gendre.
Le Baron de la Cochonnière
Quand est-ce donc que j'aurai le plaisir de voir dans mon Château de La Cochonnière monsieur le Comte de Boursoufle ?
Maraudin
Dans un moment il va rendre ses respects à son très honoré beau-père.
Le Baron de la Cochonnière
Ventre de boulets ! Il sera très bien reçu ; et je lui réponds de Thérèse. Mon gendre est homme de bonne mine, sans doute?
Maraudin
Assurément, et d'une figure très agréable. Pensez-vous que j'irai donner à Mademoiselle Thérèse un petit mari, haut comme ma jambe, comme on en voit tant à la cour ?
Le Baron de la Cochonnière
Amène-t-il ici un grand équipage ? Aurons-nous bien de l'embarras ?
Maraudin
Au contraire, Monsieur le Comte hait l'éclat et le faste ; il a voulu venir avec moi incognito ; ne croyez pas qu'il soit venu dans son équipage ni en chaise de poste.
Le Baron de la Cochonnière
Tant mieux ; tous ces vains équipages ruinent et sentent la mollesse ; nos pères allaient à cheval, et jamais les seigneurs de La Cochonnière n'ont eu de carrosse.
Maraudin
Ni votre gendre non plus. Ne vous attendez pas à lui voir de ces parures frivoles, de ces étoffes superbes, de ces bijoux à la mode.
Le Baron de la Cochonnière
Un buffle, corbleu, un buffle ; voilà ce qu'il faut en temps de guerre ; mon gendre me charme par le récit que vous m'en faites.
Maraudin
Oui, un buffle ; il en trouvera ici ; il sera plus content de vous encore que vous de lui. Le voici, il s'avance.
Scène 3
Maraudin, Le Baron de la Cochonnière, Le Chevalier, Madame Barbe
Maraudin
Approchez, Monsieur le Comte, et saluez Monsieur le Baron, votre beau-père.
Le Baron de la Cochonnière
Par Henri quatre! Voici un gentilhomme tout-à-fait demi-tête bleue. Monsieur le Comte, Thérèse sera heureuse ; corbleu ! Touchez là, je suis votre beau-père et votre ami. Parbleu, vous avez la physionomie d'un honnête homme.
Le Chevalier
En vérité, Monsieur, vous me faites rougir, et je suis confus de paraître devant vous ; mais monsieur Maraudin qui sait l'état de mes affaires vous aura dit...
Maraudin
Oui, oui, j'ai dit tout ce qu'il fallait dire ; vous aurez un digne beau-père et une digne femme. Réjouissez- vous, madame Barbe, voici un mari pour Thérèse.
Madame Barbe
Est-il possible ?
Maraudin
Rien n'est plus certain.
Le Baron de la Cochonnière
Allons, faites descendre Thérèse ; faites venir les violons ; donnez la clef de la cave, et que tout le monde soit ivre aujourd'hui dans mon château.
Madame Barbe
Ah! Le bel ordre! Ah! La bonne nouvelle! Thérèse, Thérèse, Mademoiselle Thérèse, descendez, venez tôt, venez tôt.
Scène 4
Mademoislle Thérèse, Madame Barbe
Mademoislle Thérèse
Eh bien! Qu'est-ce? Thérèse, Thérèse! Brailleras-tu toujours après moi, éternelle duègne? Et faut-il que je sois pendue à ta ceinture? Je suis lasse d'être traitée en petite fille, et je sauterai les murs au premierjour.
Madame Barbe
Eh! La, la, apaisez-vous, je n'ai pas de si méchantes nouvelles à vous apprendre, et on ne voulait pas vous traiter en petite fille ; on voulait vous parler d'un mari ; mais puisque vous êtes toujours bourrue...
Mademoislle Thérèse
Aga, avec votre mari ; ces contes bleus-là me fatiguent les oreilles, entendez-vous, madame Barbe? Je crois aux maris comme aux sorciers ; j'en entends toujours parler et je n'en vois jamais. Il y a deux ans qu'on se moque de moi, mais je sais bien ce que je ferai, je me marierai bien sans vous, tous tant que vous êtes ; on n'est pas une sotte, quoiqu'on soit élevée loin de Paris, et Jacqueline-Thérèse de La Cochonnière ne sera pas toujours en prison ; c'est moi qui vous le dis, madame Barbe.
En pleurant.
Madame Barbe
Tudieu, comme vous y allez! Eh bien, puisque je suis si mal reçue, adieu donc ; vous dira qui voudra les nouvelles du logis. Cela est bien dénaturé de traiter ainsi madame Barbe qui vous a élevée.
Mademoislle Thérèse
Va, va, ne pleure point ; je te demande pardon. Qu'est-ce que tu me disais d'un mari ?
Madame Barbe
Rien ; je suis une duègne, je suis une importune ; vous ne saurez rien.
Mademoislle Thérèse
Ah, ma pauvre petite Barbe ! Je m'en vais pleurer à mon tour.
Madame Barbe
Allez, ne pleurez point, Monsieur le Comte de Boursoufle est arrivé, et vous allez être Madame la Comtesse.
Mademoislle Thérèse
Dis-tu vrai? Est-il possible? Ne me trompes-tu point? Ma chère Barbe, il y a ici un mari pour moi? Un mari! Un mari! Qu'on me le montre, où est-il que je le voie? Que je voie monsieur le comte. Me Voilà mariée, me voilà comtesse, me voilà à Paris ; je ne me sens pas de joie. Viens que je t'étouffe de caresses.
Madame Barbe
Le bon petit naturel !
Mademoislle Thérèse
Premièrement, une grande maison magnifique, et des diamants, et six grands laquais, et l'Opéra tous les jours, et toute la nuit à jouer, et tous les jeunes gens amoureux de moi, et toutes les femmes jalouses. La tête me tourne, la tête me tourne de plaisir.
Madame Barbe
Contenez-vous donc un peu ; tenez, voilà votre mari qui vient ; voyez s'il n'est pas beau et bien fait.
Mademoislle Thérèse
Ah! Je l'aime déjà de tout mon coeur ; ne dois-je pas courir l'embrasser, Madame Barbe ?
Madame Barbe
Non vraiment, gardez-vous-en bien ; il faut au contraire se tenir sur la réserve.
Mademoislle Thérèse
Eh quoi ? Puisqu'il est mon mari, et que je le trouve joli.
Madame Barbe
Il vous mépriserait si vous lui témoigniez trop d'affection.
Mademoislle Thérèse
Ah ! Je vais donc bien me retenir.
Scène 5
Mademoislle Thérèse, Le Chevalier
Mademoislle Thérèse
Je suis votre très humble servante ; je suis enchantée de vous voir ; comment vous portez-vous? Vous venez pour m'épouser, vous me comblez de joie. Je n'en ai pas trop dit, Barbe?
Le Chevalier
Madame, je faisais mon plus cher désir de l'accueil gracieux dont vous m'honorez ; mais je n'osais en faire mon espérance. Préféré par monsieur votre père, je ne me tiens point heureux si je ne le suis par vous ; c'est de vous seule que je voulais vous obtenir ; vos premiers regards font de moi un amant, et c'est un titre que je veux conserver toute ma vie.
Mademoislle Thérèse
Oh! Comme il parle, comme il parle ! Et que ce langage-là est différent de celui de nos gentilshommes de campagne. Ah! Les sots dadais, en comparaison des seigneurs de la cour ! Mon amant, irons-nous bientôt à la cour ?
Le Chevalier
Dès que vous le souhaiterez, Madame.
Mademoislle Thérèse
N'y a-t-il pas une reine là ?
Le Chevalier
Oui.
Mademoislle Thérèse
Et qui me recevra parfaitement bien ?
Le Chevalier
Avec beaucoup de bonté, assurément.
Mademoislle Thérèse
Cela fera crever toutes les femmes de dépit ; j'en serai charmée.
Le Chevalier
Si vous avez envie d'aller au plus tôt briller à la cour, mademoiselle, daignez donc hâter le moment de mon bonheur. Monsieur votre père veut retarder le mariage de quelques jours ; je vous avoue que ce retardement me mettrait au désespoir. Je sais que vous avez des amants jaloux de ma félicité, qui songent à vous enlever, et qui voudraient vous enfermer à la campagne pour votre vie.
Mademoislle Thérèse
Ah, les coquins! Pour m'enlever, passe ; mais m'enfermer!
Le Chevalier
Le plus sûr moyen de leur dérober la possession de vos charmes est de vous donner à moi par un prompt hyménée qui vous mettra en liberté, et moi au comble du bonheur ; il faudrait m'épouser plus tôt que plus tard,
Mademoislle Thérèse
Vous épouser ! Qu'à cela ne tienne, dans le moment, dans l'instant, je ne demande pas mieux, je vous jure ; et je voudrais déjà que cela fût fait.
Le Chevalier
Vous ne vous sentez donc pas de répugnance pour un époux qui vous adore.
Mademoislle Thérèse
Au contraire, je vous aime de tout mon coeur ; Madame Barbe prétend que je ne devais vous en rien dire ; mais c'est une radoteuse, et je ne vois pas, moi, quel grand mal il y a à vous dire que je vous aime, puisque vous êtes mon mari, et que vous m'aimez.
Scène 6
Mademoislle Thérèse, Le Chevalier, Le Baron de la Cochonnière, Madame Barbe
Mademoislle Thérèse
Papa, quand nous marierez-vous ?
Le Chevalier
Mademoiselle votre fille, Monsieur, daigne recevoir les empressements de mon coeur avec une bonté que vous autorisez.
Mademoislle Thérèse
Hem! Qu'est-ce que vous dites là ?
Le Chevalier
Je vous le répète, monsieur, il y a des gens en campagne pour enlever ce trésor, et si vous n'y prenez garde, mademoiselle de La Cochonnière est perdue aujourd'hui pour vous et pour son mari.
Le Baron de la Cochonnière
Par la culasse de mes mousquetons, nous y donnerons bon ordre ; qu'ils s'y jouent les scélérats! je vais commencer par enfermer Thérèse dans le grenier.
Madame Barbe
Allons, Mademoiselle, allons.
Mademoislle Thérèse
Miséricorde! J'aime cent fois mieux qu'on m'enlève. Papa, si on m'enferme davantage, je me casse la tête contre les murs.
Le Chevalier
N'y aurait-il point, Monsieur, un petit mezzo termine à cette affaire ?
Le Baron de la Cochonnière
Oui, de fendre la cervelle au premier qui viendra frapper à la porte du château.
Le Chevalier
Ce parti est très raisonnable, et l'on ne peut rien de plus juste ; mais si vous commenciez par prendre la précaution de marier tout d'un coup les deux futurs, cela préviendrait merveilleusement tous les méchants desseins. Les ravisseurs auront beau venir après cela, Mademoiselle Thérèse leur dira : Messieurs, vous êtes venus trop tard, la place est prise. Qu'auront-ils à répondre à cela? Rien ; il faudra qu'ils s'en retournent bien honteux.
Mademoislle Thérèse
Oui ; mais s'ils me disent : ça ne fait rien, quand vous seriez mariée cent fois davantage, mademoiselle Thérèse, nous vous aimons, vous êtes belle, et il faut que nous vous enlevions. Qu'est-ce que je dirai, moi?
Le Baron de la Cochonnière
Je te tordrai le cou de mes propres mains plutôt que de souffrir qu'on attente à ton honneur ; car vois-tu, je t'aime.
Le Chevalier
Ne voyez-vous rien à travers ces arbres ? N'entendez-vous rien ?
Le Baron de la Cochonnière
M'est avis que je vois une chaise de poste et des gens à cheval.
Le Chevalier
Tout juste ; nous y voici, c'est sans contredit un de nos coquins. Ne craignez rien, Mademoiselle Thérèse.
Mademoislle Thérèse
Moi, hélas ! Et qu'ai-je à craindre ?
Le Chevalier
Vous avez un père homme de courage, et votre mari aura l'honneur de le seconder.
Le Baron de la Cochonnière
Oui, voici une occasion où il faut avoir du coeur. Renfermons-nous dans le château ; fermons toutes les portes. Colin, Martinet, Jérôme, tirez vos arquebuses par les meurtrières sur les gens qui voudront entrer malgré vous.
Le Chevalier
On ne peut pas mieux se préparer. En vérité, monsieur le baron, c'est dommage que vous ne commandiez pas dans quelque place frontière, et que vous n'ayez pas été gouverneur de Philipsbourg.
Le Baron de la Cochonnière
Je ne l'aurais pas rendu en deux jours.
À part.
Haut au Baron.
Le Chevalier
Rentrez, monsieur le baron, rentrez, voilà les ennemis qui approchent. Tout ceci commence un peu à m'inquiéter. Voici mon frère qui vient épouser Thérèse, et m'arracher ma fortune. Rentrez donc, et gardez-vous de vous montrer.
Scène 7
Le Comte de Boursoufle, Le Baron de la Cochonnière, Mademoislle Thérèse, Page
Le Comte de Boursoufle
Voilàune assez plaisanteréception ; foi de seigneur, sur mon honneur, on nous ferme la porte au nez. Holà! Hé! Qu'on heurte un peu, qu'on sonne un peu, qu'on sache un peu ce que cela veut dire. Est-ce que ce n'est pas ici la maison du seigneur baron de La Cochonnière ?
Le Baron de la Cochonnière
Oui, c'est ici mon château, et c'est moi qui suis Monsieur le Baron. Que lui voulez-vous, monsieur l'aventurier?
Le Comte de Boursoufle
Vous devriez un peu vous douter qui je suis. Je m'attendais à être reçu d'autre sorte. Écoutez, bon homme, je viens ici avec une lettre de Monsieur Maraudin, et mon dessein était d'épouser Mademoiselle de La Cochonnière ; mais tant que vous me tiendrez à la porte, il n'y a pas d'apparence que nous puissions conclure cette affaire.
Le Baron de la Cochonnière
Ah ! Ah ! Vous veniez pour épouser ma fille : fort bien. Ah ! Comment vous nommez - vous, s'il vous plaît ?
Le Comte de Boursoufle
Vous faites le mauvais plaisant, Baron.
Le Baron de la Cochonnière
Non, non, je voudrais savoir comment vous vous nommez.
Le Comte de Boursoufle
Mais il y a quelque apparence que je me nomme le Comte de Boursoufle : nous sommes un peu plus connus à la Cour qu'ici.
Mademoislle Thérèse
Papa, voilà un impudent maroufle qui prend le nom de mon mari.
Le Baron de la Cochonnière
Écoute : vois-tu ces arbres qui ornent le dehors de mon château ; si tu ne te retires, voilà où je te ferai pendre avant qu'il soit une heure.
II heurte.
Le Comte de Boursoufle
Foi de seigneur, c'est pousser un peu loin la raillerie. Allons, ouvrez, et ne faites plus le mauvais plaisant.
On tire.
Le Baron de la Cochonnière
Il fait violence ; tirez, Jérôme.
Page
Jarni, on n'a jamais reçu de cette façon des gens de qualité. Sauvons-nous.
Le Comte de Boursoufle
Mais ceci devient sérieux, ceci est abominable, ceci est une véritable guerre ; assurément on en parlera à la cour.
Le Baron, Mademoiselle Thérèse et ses gens descendent ; on se saisit du Comte.
Le Baron de la Cochonnière
Enfants, voici le moment de signaler votre intrépidité. Il est seul ; saisissez-moi ce bohême-là, et liez-le moi comme un sac.
Le Comte de Boursoufle
Mais qu'est-ce que c'est que çà ? Qu'est-ce que c'est que çà? Ah! Vous me liez trop fort ; vous allez gâter toute ma broderie. Baron, vous me paraissez un fou un peu violent : n'avez-vous jamais de bons intervalles ?
Le Baron de la Cochonnière
Je n'ai jamais vu un drôle si impudent.
Le Comte de Boursoufle
Pour peu qu'il vous reste un grain de raison, ne sauriez-vous me dire comment la tête vous a tourné, et pourquoi vous faites ainsi garrotter le comte votre gendre ?
Mademoislle Thérèse
Que je voie donc comment sont faits les gens qui veulent m'enlever. Ah! Papa, il m'empuantit d'odeur de fleur d'orange ; j'en aurai des vapeurs pour quinze jours. Ah, le vilain homme !
Le Comte de Boursoufle
Beau-père, au goût que cette personne me témoigne, il y a apparence que c'est là ma femme. Me tiendrez-vous long-temps dans cette posture? Expliquez- vous, s'il vous plaît ; n'attendiez-vous pas le comte de Boursoufle? Ne devait-il pas venir avec une lettre de votre ami Monsieur Maraudin ?
Le Baron de la Cochonnière
Oui, coquin, oui.
Le Comte de Boursoufle
Ne m'insultez donc point, s'il vous plaît ; je vous ai déjà dit que j'ai l'honneur d'être ce comte de Boursoufle, et que j'ai la lettre du sieur Maraudin dans ma poche ; fouillez plutôt.
Le Baron de la Cochonnière
Je reconnais mes fripons ; ils ne sont jamais sans lettres en poche. Prenons toujours la lettre ; il sera pendu comme ravisseur et comme faussaire.
Le Comte de Boursoufle
Ce baron est une espèce de beau-père bien étrange.
Le Baron de la Cochonnière
Mon ami, je suis bien aise, pour te réjouir, de t'apprendre que tes visées étaient mal prises, et que Monsieur le Comte et Monsieur Maraudin sont ici.
Le Comte de Boursoufle
Le comte est ici, beau-père! Vous me dites des choses incroyables, sur mon honneur.
Le Baron de la Cochonnière
Monsieur le Comte, Monsieur Maraudin, venez, venez, montrez à ce coquin qui vous êtes. Holà ! Mon gendre ; monsieurMaraudin. Personne ne me répond ; il faut que je les aille chercher moi-même.
Scène 8
Le Comte de Boursoufle, Mademoislle Thérèse
Le Comte de Boursoufle
J'ai beau me servir de tout mon esprit, et assurément j'en ai beaucoup, je ne comprends rien à cette aventure. Ma belle demoiselle, vous me paraissez naïve. Pourrait-on savoir de vous ce que veut dire toute cette incartade? Est-ce ainsi que vous recevez tous les gens qui viennent pour avoir l'honneur de vous donner la main?
Mademoislle Thérèse
Pardi, plus je regarde ce drôle-là, et plus il me paraît, malgré tout çà, avoir la mine assez revenante. Il est bien mieux mis que mon mari : ma foi, il est au moins tout aussi joli. Oh! Vivent les gens de Paris! Je le dirai toujours. Mais de quoi t'avisais-tu de prendre si mal ton temps pour m'enlever? Écoute, je te pardonne de tout mon coeur ; puisque tu voulais m'avoir, c'est que tu me trouvais belle ; j'en suis assez charmée, et je te promets de pleurer quand on te pendra.
Le Comte de Boursoufle
Je vois bien que la fille n'a pas plus de raison que le père.
Mademoislle Thérèse
Hem ! ne dis-tu pas que je t'ai ôté la raison ? Pauvre garçon, tu étais donc bien amoureux de moi? Ah! Que je ferai de passions ! Qu'on m'aimera !
Le Comte de Boursoufle
Les jolies dispositions ! Le beau petit naturel de femme !
Scène 9
Le Baron de la Cochonnière, Mademoislle Thérèse, Le Comte de Boursoufle
Le Baron de la Cochonnière
Merci de mon honneur : que faites-vous là, Thérèse ? Vous osez parler à ce fripon ! Dénichez, ou vous ne serez mariée de dix ans.
Mademoislle Thérèse
Ah! Je m'enfuis ; ce pauvre garçon, c'est dommage!
Le Comte de Boursoufle
Eh bien! Monsieur le baron, puis-je enfin avoir l'honneur de parler à votre gendre, et voir un peu avec lui qui de nous deux est le comte de Boursoufle? Franchement, je commence à me lasser, et je suis fort mal à mon aise.
Le Baron de la Cochonnière
Va, va, pendard, monsieur le comte et Monsieur Maraudin ne veulent te parler qu'en présence de la justice. Ils ont raison : elle va venir, nous verrons beau jeu. Çà, qu'on me mène ce drôle-là dans l'écurie, et qu'on l'attache à la mangeoire, en attendant que son procès lui soit fait et parfait.
Le Comte de Boursoufle
Je ne crois pas que seigneur de ma sorte ait jamais été traité ainsi. Nous verrons ce que la cour en dira.
Acte Troisième
Scène 1
Mademoislle Thérèse, Madame Barbe, Le Chevalier, Maraudin
Mademoislle Thérèse
Je baille un soufflet au premier qui m'appellera encore mademoiselle Thérèse. Vertuchoux ! Je suis madame la comtesse, afin que vous le sachiez. Ne partez vous pas tout à l'heure pour Paris, monsieur le comte? je m'ennuie ici épouvantablement.
Madame Barbe
Irai-je itou à Paris, Monsieur le Comte ?
Mademoislle Thérèse
Toi, non, tu m'as trop enfermée dans ma chambre toutes les fois qu'il venait ici des jeunes gens ; je ne te mènerai point à Paris.
Madame Barbe
Ah ! Que deviendra donc Madame Barbe ?
Mademoislle Thérèse
Pour vivre à Paris, il faut être jeune, brillante, extrêmement jolie, avoir lu les romans, et savoir le monde ; c'est affaire à moi à vivre à Paris.
Le Chevalier
Plût au ciel, madame, que je pusse vous y conduire tout à l'heure, et que monsieur votre père daignât le permettre !
Mademoislle Thérèse
Il faudra bien que papa La Cochonnière le veuille ; et, veuille ou non, je ne veux pas rester ici plus d'un jour.
Maraudin
Quoi! Vous voudriez quitter sitôt un si brave homme de père !
Mademoislle Thérèse
Oh ! Brave homme, tant qu'il vous plaira : j'aime bien papa, mais il m'ennuie à crever, et je veux partir.
Le Chevalier
Hélas ! Je le voudrais aussi de tout mon coeur.
Mademoislle Thérèse
Votre équipage arrive sans doute ce soir ; faisons remettre les chevaux dès qu'ils seront arrivés, et partons.
Haut.
Le Chevalier
Ô ciel ! Que je sens de toute façon le poids de ma misère! Madame, l'excès de mon amour...
Mademoislle Thérèse
L'excès de votre amour me fait grand plaisir ; mais je ne vois arriver ni cheval, ni mule, et je veux aller à Paris.
Le Chevalier
Madame, mon équipage...
Maraudin
Son équipage, Madame, est en fort mauvais ordre ; ses chevaux sont estropiés, son carrosse est brisé.
Mademoislle Thérèse
Il n'importe, il faut que je parte.
Scène 2
Le Baron de la Cochonnière, Maraudin, Le Chevalier, Mademoislle Thérèse
Le Baron de la Cochonnière
Vous me voyez fort embarrassé.
Maraudin
Et nous aussi, Monsieur le Baron.
Le Baron de la Cochonnière
Ce diable d'homme, tout fripon qu'il est, a je ne sais quoi d'un honnête homme.
Le Chevalier
Oui, tous les fripons ont cet air-là.
Le Baron de la Cochonnière
Il jure toujours qu'il est le Comte de Boursoufle.
Maraudin
Il faut bien lui passer de jurer un peu dans le triste état où il est.
Le Baron de la Cochonnière
Il a cent lettres sur lui, toutes à l'adresse du Comte.
Le Chevalier
C'est lui qui les a écrites.
Le Baron de la Cochonnière
En voici une qu'il prétend que vous lui avez donnée pour moi.
Le Chevalier
Elle est contrefaite.
Le Baron de la Cochonnière
Il est tout cousu d'or et de bijoux.
Le Chevalier
Il les a volés.
Le Baron de la Cochonnière
Ses domestiques sont tous autour du château, et protestent qu'ils vengeront leur maître.
Le Chevalier
Ne voyez-vous pas qu'il est le chef d'une troupe de voleurs ?
Le Baron de la Cochonnière
Oui, vous avez raison, il sera pendu ; c'est sans difficulté ; je me suis d'abord aperçu que Ce n'était point un homme de qualité, car il n'avait rien de mon air et de mes façons.
Le Chevalier
Il est vrai.
Le Baron de la Cochonnière
Je suis bien aise de confronter ce scélérat devant vous ; j'ai donné ordre qu'on nous l'amène, pour être jugé selon les lois du royaume par monsieur le bailli que j'attends.
Le Chevalier
Vous voulez absolument que je parle à cet homme-là.
Le Baron de la Cochonnière
Assurément.
Le Chevalier
Je ne veux point me commettre avec un homme comme lui.
Mademoislle Thérèse
Vous avez raison, Monsieur le Comte ; qu'avons nous à dire à cet animal-là ? allons-nous-en dans ma chambre, cela vaudra bien mieux.
Ils veulent tous s'en aller.
Maraudin
Ma foi, je ne me soucie pas trop non plus de lui parler, et vous permettrez...
Scène 3
Maraudin, Le Chevalier, Le Comte de Boursoufle, Le Baron de la Cochonnière, Mademoislle Thérèse
Maraudin
Ah ! C'est lui-même, je suis confondu.
Le Chevalier
Je n'ai jamais été si embarrassé.
Le Comte de Boursoufle
J'aurai furieusement besoin d'aller chez le baigneur en sortant de ce maudit château ; qu'est-ce que je vois ! mon Dieu ! Eh ! c'est monsieur Maraudin.
Le Baron de la Cochonnière
D'où peut-il savoir votre nom ?
Maraudin
Ces gens-là connaissent tout le monde.
Le Comte de Boursoufle
Monsieur Maraudin, tout ceci est un peu singulier ; foi de seigneur, vous êtes un fripon.
Maraudin
Je vous avais bien dit qu'il connaît tout le monde ; je me souviens même de l'avoir vu quelque part.
Le Comte de Boursoufle
Est-ce vous qui me jouez ce tour ? Ah, Chonchon !
Mademoislle Thérèse
Monsieur le Comte, avec quelle insolence il vous parle !
Le Comte de Boursoufle
Qui l'eût cru, Chonchon, que tu pusses jamais parvenir à cet excès ?
Le Chevalier
Monsieur, je vous l'ai déjà dit, je ne veux pas me commettre avec cet homme-là, il me fait rougir.
Le Baron de la Cochonnière
Si tu perds encore le respect à Monsieur le Comte, je te casserai bras et jambes... Je vois bien que nous n'en tirerons point raison. Qu'on le remène en prison dans l'écurie.
Le Comte de Boursoufle
Cela est effroyable, cela est épouvantable, j'aurai beau dire qu'il est mon frère, ce coquin de chevalier assurera qu'il n'en est rien. Ces gens-ci n'entendent point raillerie. Dans les affaires épineuses, il faut toujours prendre le parti de la modération.
Le Baron de la Cochonnière
Que marmottes-tu là entre les dents, ravisseur effronté ?
Mademoislle Thérèse
Je crois qu'il me trouve fort jolie.
Le Comte de Boursoufle
Monsieur le Baron, je commence à croire que tout ceci n'est qu'un malentendu, et qu'il est aisé de nous éclaircir ; laissez-moi seulement parler deux minutes tête à tête à ce jeune et honnête gentilhomme.
Le Baron de la Cochonnière
Ah ! Il commence enfin à avouer, et la peur de la justice le presse. Rentrons. Monsieur le comte, écoutez sa déposition, je l'abandonne à votre miséricorde.
Scène 4
Le Chevalier, Le Comte de Boursoufle
Le Chevalier
Tout fâché que je suis contre lui, il me paraît si bien puni que je commence à sentir quelques remords.
Le Comte de Boursoufle
Regarde-moi un peu en face, Chonchon.
Le Chevalier
Cela est difficile ; vous m'avez traité indignement, et je vous ai fait du mal. Il n'y a pas moyen après cela de se regarder. Que me voulez-vous ?
Le Comte de Boursoufle
Je conviens que je n'ai pas eu avec toi toute la condescendance qu'un aîné devait à son cadet. Tu t'en es bien vengé ; tu es venu ici à ma place avec ce fripon de Maraudin. Tu vois le bel état où l'on m'a mis, et le ridicule dont je vais être chargé ; faisons la paix : tu me demandais ce matin dix mille francs pour le reste de ta légitime ; je t'en donne vingt, et laisse-moi épouser mademoiselle de La Cochonnière.
Le Chevalier
Il n'est plus temps, vous m'avez appris à entendre mes intérêts ; il n'y a pas d'apparence que je vous cède une fille de cinq cent mille francs pour une légitime de vingt mille.
Le Comte de Boursoufle
Chonchon !
Le Chevalier
J'ai eu de la peine à me résoudre à ce que j'ai fait ; mais la chose est sans remède.
Le Comte de Boursoufle
Comment ! Aurais-tu déjà épousé ? Il faut que tu aies l'ame bien noire.
Le Chevalier
Point, car j'ai eu quelque scrupule en épousant Thérèse, et vous n'en aviez point eu en me faisant mourir de faim.
Le Comte de Boursoufle
Tu prétends donc, scélérat, pousser jusqu'au bout l'effronterie de ton procédé, et me rendre le jouet de cette maison-ci?
Le Chevalier
Je ne prétends que cinq cent mille francs ; tout ce que je puis faire pour votre service, c'est de partager le différend par la moitié.
Le Comte de Boursoufle
C'est un accommodement, du moins.
Le Chevalier
Je prendrai la dot, et je vous laisserai la femme.
Le Comte de Boursoufle
Ah, Chonchon ! Tu commences à faire le plaisant ; on voit bien que ta fortune est faite.
Scène 5
Le Bailli, Le Baron de la Cochonnière, Mademoislle Thérèse, Madame Barbe, Le Comte de Boursoufle, Le Chevalier
Le Bailli
Oui, je suis venu en toute diligence, et je ne puis trop vous remercier de l'heureuse occasion que vous me donnez de faire pendre quelqu'un ; je n'ai point encore eu cet honneur depuis que je suis en charge ; je vous devrai toute ma réputation.
Le Baron de la Cochonnière
Corbleu ! Vous êtes plus heureux que vous ne pensez ; notre homme a des complices, et vous avez sept ou huit personnes pour le moins à qui il faudra donner la question.
Le Bailli
Dieu soit loué! Je ne me sens pas d'aise ; instrumentons au plus tôt. Où est le corps du délit ? Où est l'accusé ?
Le Baron de la Cochonnière
Le voici, c'est ce coquin-là. Condamnez-lecomme voleur de grand chemin, faussaire, et ravisseur de filles.
Le Bailli
Çà, dépêchons-nous : votre nom, votre âge, vos qualités... Ah, Dieu paternel ! Qu'est-ce que je vois là ? C'est monsieur le comte de Boursoufle, le fils de monsieur le marquis mon parrain. Ah ! Monseigneur, mon bon patron ! Par quelle aventure étrange vous vois-je traité de la sorte ?
Le Baron de la Cochonnière
Ah! Qu'est-ce que j'entends là?
Mademoislle Thérèse
En voici bien d'une autre !
Madame Barbe
Miséricorde !
Le Comte de Boursoufle
Bailli, ce vieux fou de baron s'est mis dans la tête que je n'ai pas l'honneur d'être monsieur le comte de Boursoufle ; il me prend pour un aventurier, et il est tout résolu de me faire pendre au lieu de me donner sa fille. Le procédé est barbare, sur mon honneur.
Le Baron de la Cochonnière
Quoi ! Ce serait en effet là monsieur le comte ?
Le Bailli
Rien n'est si certain.
Le Comte de Boursoufle
Il faut que ce baron soit un campagnard bien grossier pour s'y être mépris, foi de seigneur.
Le Baron de la Cochonnière
Ah! Monsieur le comte, je me jette à vos genoux : j'ai été trompé par ce scélérat de Maraudin et par cet autre coquin-ci ; mais je vais les faire brûler tout à l'heure pour vous satisfaire. Ô ciel! Qu'est-ce que j'ai fait ? Délions vite Monsieur le Comte. Je mets ma vie entre vos mains, monsieur le comte ; ordonnez du supplice des fripons qui m'ont abusé. Ah ! Que je suis un malheureux baron !
Mademoislle Thérèse
Et moi, que deviendrai-je? À qui suis-je? À qui suis-je donc ?
Le Comte de Boursoufle
Je suis enfin un peu plus libre dans ma taille. Qu'on appelle un peu mes gens, qu'on me donne de la poudre de senteur, car je pue furieusement l'écurie. Holà! Eh ! Un pouf, un pouf.
Le Baron de la Cochonnière
Monsieur le bailli, vous voyez que vous n'y perdrez rien ; voilà toujours un criminel à expédier. Saisissez-vous de celui-ci, qui a pris insolemment le nom d'un autre pour ravir ma fille.
Le Bailli
C'est monsieur le Chevalier de Boursoufle, c'est aussi le fils de mon parrain ; je ne serai pas assez osé que d'instrumenter contre monsieur le chevalier.
Le Comte de Boursoufle
Vieux fou de baron, écoutez ; j'ai l'honneur, comme je vous l'ai dit, d'être ce comte de Boursoufle avec soixante mille livres de rente. Il est vrai que ce pauvre diable-ci est mon frère ; mais c'est un cadet qui n'a pas le sou. Il voulait faire fortune en me jouant d'un tour ; il sera assez puni quand il me verra épouser à ses yeux Jacqueline Thérèse, et emporter la dot.
Mademoislle Thérèse
Moi, de tout mon coeur ; j'épouserai tous ceux que papa La Cochonnière voudra. Ça ne me fait rien, pourvu que j'aille à Paris, et que je sois grande dame.
Le Baron de la Cochonnière
Hélas ! Monsieur le comte, je suis le plus malheureux des hommes, le contrat est signé ; monsieur Maraudin a pressé la chose, et même...
Mademoislle Thérèse
Tout ça ne fait rien, papa ; j'épouserai encore Monsieur le comte ; vous n'avez qu'à dire.
Le Chevalier
Mademoiselle, je vous supplie de vous souvenir...
Mademoislle Thérèse
J'ai tout oublié ; vous êtes un cadet qui n'avez rien, et je serai grande dame avec Monsieur le Comte.
Le Comte de Boursoufle
Mais quoi, beau-père, le contrat serait signé !
Le Chevalier
Oui, mon frère, et Jacqueline Thérèse a l'honneur d'être votre belle-soeur. Il est vrai, Monsieur le Baron, que je ne suis pas riche ; mais je vous promets de faire une grande fortune à la guerre. Et vous, Madame, je me flatte que vous me pardonnerez la petite supercherie que monsieur Maraudin vous a faite, et qui me vaut l'honneur de vous posséder.
Mademoislle Thérèse
Je n'entends rien à tout cela ; et pourvu que j'aille à Paris dès ce soir, je pardonne tout. Voyez-vous deux quel est celui dont je suis la femme.
Le Baron de la Cochonnière
Monsieur le bailli, par charité, faites pendre au moins Monsieur Maraudin, qui a fait toute la friponnerie.
Le Bailli
Très volontiers ; il n'y a rien que je ne fasse pour mes amis.
Le Comte de Boursoufle
On pourrait bien de tout ceci me tourner en ridicule à la cour ; mais quand on est fait comme je suis, on est au dessus de tout, foi de seigneur.