Le Congé
Scène 1
Didier, Eugénie
Eugénie est assise sur un tronc d'arbre renversé. Elle épluche des fraises qu'elle a sur ses genoux, dans le creux de son chapeau de paille. Didier lui en porte dans le sien. Les fraises sont proprement arrangées dans les deux chapeaux, sur une couche de feuilles de vigne.
Didier
Tiens, ma soeur, j'espère que nous en aurons une jolie provision.
Eugénie
Je ne sais plus où mettre les miennes ; mon chapeau est déjà tout plein.
Didier
Cécile va nous apporter une corbeille. À quoi s'amuse-t-elle donc ? Tu peux, en attendant, les mettre dans ton tablier.
Eugénie
Oui, cela ferait un beau gâchis ! Pour remplir mon tablier de taches ! Et maman, que dirait-elle ? Sais-tu ce qu'il faut faire ? Ton chapeau est le plus grand ; je vais y mettre ce qu'il y a dans le mien. Tu le prendras et tu iras en chercher de nouvelles, tandis que j'éplucherai celles-ci.
Didier
C'est bien dit. Cécile viendra dans l'intervalle, et alors il y en aura, je crois, assez.
Eugénie
Quand elles seront toutes ensemble, on verra mieux ce qu'il y en a.
Didier
Ce qui sera de trop plein dans la corbeille, ce sera pour nous.
Eugénie
Je crois que nous n'aurons guère envie d'en manger aujourd'hui. Ah ! Mon frère, c'est le dernier repas que nous ferons de cette année avec notre papa ; et qui sait si nous le reverrons jamais ?
Didier
Tranquillise-toi, ma soeur, tout le monde ne meurt pas dans une bataille.
Eugénie
Maudite guerre ! Si les hommes n'étaient pas si méchants ! S'ils savaient s'aimer comme des frères et des soeurs !
Didier
Bon ! Ne nous querellons-nous pas tous les jours pour des bagatelles ? Chacun de nous croit avoir raison, et souvent on ne sait ; de quel côté elle se trouve. Il en est de même parmi les hommes.
Eugénie
Ils devraient bien au moins se raccommoder comme nous. Nos querelles ne coûtent jamais de sang.
Didier
Parce que papa ou maman les terminent. Mais les hommes ne sont pas des enfants ; ils ne se laissent pas commander quand ils ont la force en main. Et puis, lorsqu'on nous fait une injustice, ne devons-nous pas la repousser ? Faut-il nous laisser ravir impunément ce qui nous appartient ?
Eugénie
Tu parles toujours comme un soldat.
Didier
Puisque je dois l'être ! Tiens, ma soeur, tu as beau dire, c'est une belle chose que la guerre. Sans elle, comment ferions-nous pour vivre ? Serait-ce notre petit bien qui nous nourrirait ? Mais ne pleure donc pas ; tu me fais de la peine.
Eugénie
Ah ! Laisse-moi pleurer tandis que nous sommes tout seuls. J'aime mieux que mes larmes coulent devant toi que devant nos pauvres parents. Je crains trop de les affliger.
Didier
Allons, allons, sèche tes pleurs ; occupe-toi pour te distraire. Moi, je vais remplir ton chapeau.
Eugénie
Va-t'en de ce côté là-bas. Il ne reste plus rien ici à cueillir.
Scène 2
Eugénie
Elle épluche ses fraises en soupirant. Le prince Louis arrive, suivi d'un officier de hussards. Il s'arrête en voyant Eugénie.
Eugénie
Ah ! Si j'étais assez instruite pour savoir prier Dieu, peut-être qu'il m'exaucerait ! Si j'étais du moins assez grande pour aller me jeter aux genoux du roi, je suis sûre qu'il accorderait à mes prières le congé de mon papa ! Ne l'a-t-il donc pas assez bien servi rendant toute sa vie ?
Scène 3
Le Prince Louis, Eugénie, Officier
À Eugénie, en lui frappant sur l'épaule.
Le Prince Louis
Voyez donc cette charmante petite fille. Ne me découvrez pas ; je veux lui parler. Tu travailles là de bon coeur, ma chère enfant ?
Eugénie
Oh ! Monsieur, vous m'avez fait peur.
Le Prince Louis
Je t'en demande pardon, ce n'était pas mon dessein. Pour qui prépares-tu donc ces fraises ? Elles doivent être bien bonnes, épluchées d'une main si blanche et si grassouillette.
Elle lui présente le chapeau.
Le prince en prend trois. Elle en présente aussi à l'officier qui en prend deux.
Eugénie
Oserais-je vous en offrir ? Ne craignez rien, elles sont propres. Excusez-moi seulement de n'avoir pas une meilleure assiette.
Le Prince Louis
Je n'en ai jamais mangé de si bonnes. Sont-elles à vendre ?
Eugénie
Non, Monsieur, quand vous m'en donneriez je ne sais combien.
Le Prince Louis
Tu as raison ; elles sont sans prix, cueillies d'une si jolie petite main.
S'essuyant les yeux.
Eugénie
Comme vous me parlez, Monsieur ! Oh ! Ce n'est pas cela. Elles seraient bien à votre service, et toutes celles encore que mon frère et ma soeur pourraient cueillir jusqu'à ce soir. Mais... Elles sont pour notre bon papa. Ce sont aujourd'hui les premières que nous cueillons pour lui, et les dernières peut-être qu'il mangera avec nous.
Le Prince Louis
Il est donc malade ? Et vous craignez apparemment pour sa vie ?
Officier
Je me flatte que sa maladie n'est pas tout à fait désespérée, puisqu'il songe à manger des fraises.
Eugénie
Vous n'y êtes pas, messieurs. Il est bien vrai qu'il a été malade tout cet hiver d'un cruel rhumatisme. Il n'en est pas même encore entièrement guéri. Mais, guéri ou non, il faut qu'il parle demain.
Le Prince Louis
En quoi ce départ est-il donc si nécessaire ?
Eugénie
C'est que son régiment passe dans le village, et il doit le joindre à la marche.
Le Prince Louis
Son régiment ?
Eugénie
Oui, le régiment du Prince Charles.
Le Prince Louis
Je parierais que c'est une fille du capitaine de Gerville.
Eugénie
Hélas ! Oui, messieurs, c'est le nom de mon papa. Le connaissez-vous ?
Le Prince Louis
Si nous le connaissons ? Monsieur et moi nous sommes ses camarades.
Eugénie
Ô Dieu ! Le régiment est-il si près ? Est-ce qu'il passe aujourd'hui ?
Le Prince Louis
Non, mon enfant, ce n'est que demain. Nous avons pris les devants par ordre du prince. Une roue de notre voiture s'est brisée le long de ce bosquet ; nous y sommes entrés pour chercher de l'ombre. Tout doit être maintenant réparé. Ce petit sentier ne conduit-il pas au grand chemin ?
Eugénie
Non, Monsieur, il mène tout droit au village.
Le Prince Louis
Et ce village appartient sans doute à votre bon papa ?
Eugénie
Ô mon Dieu ! Que n'est-il aussi riche que vous le pensez ? Mais non, il ne possède qu'une maisonnette, un petit jardin, ce bosquet, la prairie voisine. Lorsqu'il n'est pas au camp ou en garnison, c'est ici qu'il passe sa vie avec nous et notre maman.
Le Prince Louis
Il a donc été malade cet hiver ?
Eugénie
Hélas ! Oui, monsieur, à notre grand chagrin. Il ne pouvait, de douleur, remuer aucun de ses membres. De plus, une vieille plaie qu'il avait à la tête s'est rouverte. Et maintenant qu'il est près de se rétablir, il faut qu'il aille s'exposer à de nouveaux maux.
Le Prince Louis
Pourquoi, dans cet état, ne pas demander son congé ? Il aurait pu fournir des attestations suffisantes du chirurgien.
Eugénie
C'est bien aussi ce qu'a fait maman ; mais ses lettres sont restées sans réponse. Le roi n'a pas voulu l'en croire ; ou le prince, à qui appartient le régiment, est-il peut-être si dur...
Le Prince Louis
Je crois bien que ni le roi ni le prince ne consentiraient qu'avec peine à perdre un si bon officier que votre papa, de qui mes jeunes camarades et moi nous pouvons recevoir de si utiles instructions.
Eugénie
Effectivement,vous paraissez bien jeune. Avez-vous encore votre papa et votre maman ?
Le Prince Louis
Sans doute.
Eugénie
Qu'ils doivent avoir pleuré lorsque vous vous êtes séparé d'eux ! Comment ont-ils pu y consentir ? Je sais ce qu'il nous en a coûté, à maman et à nous, lorsque mon frère aîné est parti pour l'école militaire ; et ce n'est rien pourtant en comparaison de la guerre.
Le Prince Louis
Mon père est aussi au service.
Eugénie
Oh ! Les pères qui sont soldats sont tous un peu durs. Ce que je dis là pourtant n'est pas vrai de mon papa ; il est si indulgent, si bon et si tendre ! Un enfant n'a pas une âme plus douce. Il n'y a que l'honneur sur lequel il est intraitable. Aussi je pense que c'est sa faute s'il n'a pas son congé.
Le Prince Louis
Comment cela ?
Eugénie
C'est qu'il ne l'a pas demandé sérieusement. Il disait toujours qu'on le regarderait comme un lâche s'il se retirait pendant la guerre. Il ne demandait que d'avoir assez de force pour monter à cheval et pouvoir verser la dernière goutte de son sang au service de son pays. Eh bien ! Le voilà satisfait ; mais nous, nous, pauvres enfants, nous n'avons plus de père !
Le Prince Louis
Ton père, jusqu'à présent, est toujours sorti de danger : pourquoi n'en échapperait-il pas encore ? Rassure-toi, mon enfant, tous les mousquets ne portent pas.
Eugénie
Mais ceux qui portent tuent leur homme ; et, dans le nombre, ne peut-il pas y en avoir un qui atteigne mon papa ?
Le Prince Louis
Il n'est que trop vrai. Mais quelle est cette jolie petite demoiselle que je vois venir ?
Eugénie
C'est ma soeur Cécile.
Scène 4
Eugénie, Cécile, Le Prince Louis, Officier
Eugénie
Te voilà donc, à la fin ! Tu as resté bien longtemps.
Cécile
C'est que malgré moi j'aidais maman à faire les malles de mon papa.
Eugénie
Donne-moi, je te prie, ta corbeille.
Cécile
Tiens. Avez-vous, vous autres, de quoi la remplir ?
Elle secoue dans la corbeille les fraises qui étaient dans le chapeau de Didier.
Eugénie
Tu vas voir. Vous voulez bien permettre, messieurs ?
À l'officier.
Le Prince Louis
C'est trop juste. Voilà deux enfants d'une bien aimable figure !
Cécile
Qui sont ces messieurs ?
Eugénie
Deux officiers du régiment de mon papa.
Cécile
Est-ce qu'ils viennent le chercher ?
Eugénie
Non, non ; ils vont attendre le prince dans la ville prochaine.
Cécile
Ah ! Fût-il à mille lieues avec son régiment !
Eugénie
Doucement, donc Cécile ! Si ces messieurs nous entendaient !
Cécile
Qu'ils m'entendent s'ils veulent ! Comment ! Ils viendront m'enlever mon papa, et je n'aurai pas la liberté de me plaindre !
Le Prince Louis
Il me paraît que nous ne sommes pas regardés ici de très bon oeil.
Officier
Que tardez-vous à vous faire connaître ?
Le Prince Louis
Non, non ; leur franchise m'amuse, et leur tendresse pour leurs parents pénètre mon coeur de la plus douce volupté.
Eugénie
Le pauvre Didier se fatigue, tandis que nous nous amusons à babiller. Je vais l'aider à faire sa cueillette. Toi, reste auprès de ces messieurs et songe à bien ménager tes paroles.
Cécile
Va, va, je sais comment il faut leur parler.
Eugénie
Messieurs, voici ma soeur Cécile que je vous présente.
Cécile
Votre servante, messieurs.
Le Prince Louis
Elle a une petite physionomie aussi résolue que la tienne est douce et timide.
Eugénie
Je la laisse avec vous, pour avoir l'honneur de vous entretenir. Moi, je vais aider mon frère, afin de retourner plus tôt vers mon papa. Me permettez-vous de lui annoncer votre visite ? Je suis persuadée qu'il s'en réjouirait.
Cécile
Non, non, messieurs ; il ne s'en réjouirait pas ; aucun de nous ne s'en réjouirait. Nous voulons être à nous seuls aujourd'hui.
Eugénie
Je vous prie de vouloir bien excuser cette folle.
Cécile
M'excuser ! Ces messieurs savent bien que, lorsqu'il y a des étrangers à sa table, les petites filles n'osent pas ouvrir la bouche ; et moi, j'ai mille choses à dire à mon papa, qui autrement étoufferaient mon coeur.
Eugénie leur fait une révérence gracieuse et s'éloigne.
Le Prince Louis
Rassurez-vous, mes enfants, vous ne serez point troublés dans vos doux entretiens.
Scène 5
Cécile, Le Prince Louis
Cécile
Mais dites-moi donc, Messieurs, à quoi pense le roi de nous prendre notre papa, à nous pauvres enfants ? Croit-il que nous n'avons pas besoin d'un père pour nous élever ?
Le Prince Louis
Oui ; mais crois-tu aussi qu'il n'ait pas besoin de braves soldats pour combattre ?
Cécile
Et quelle nécessité de se battre ? Mon papa, lorsqu'il nous donne une bonne éducation, n'est sûrement pas inutile à son pays.
Le Prince Louis
Surtout si tes frères et tes soeurs en ont su profiter comme toi.
Cécile
Vous croyez peut-être vous moquer ? Je sais bien qu'on me trouve un peu revêche dans la famille, et l'on dit même qu'avec une cocarde j'aurais fait un très bon soldat.
Le Prince Louis
Ha, ha ! Une petite amazone ? Tu aurais été vraiment fort redoutable.
Cécile
Oh ! Si j'avais une épée, on ne se jouerait pas de moi.
Le Prince Louis
S'il ne tient qu'à cela, voici la mienne. Je vais l'armer chevalier.
Cécile
Je le veux bien. J'aurai du plaisir à l'être de votre façon.
Le Prince Louis
Voici la première cérémonie.
Cécile
Doucement, doucement, s'il vous plaît.
Il veut encore l'embrasser.
Le Prince Louis
Oh ! Tu es une charmante enfant !
Cécile
Didier ! Eugénie !
Le Prince Louis
Qu'as-tu à craindre de moi ?
Cécile
Moi, vous craindre ? Oh ! Non. Mais seulement ne m'approchez pas de plus près, ou je cours à mon papa. Il est officier comme vous, et il ne souffrirait pas qu'on fâchât sa petite Cécile.
Le Prince Louis
Que le ciel me préserve d'avoir, la pensée de te fâcher ! Ce n'est qu'un simple badinage.
Scène 6
Didier, Le Prince Louis, Cécile, Eugénie
Didier
N'as-tu pas crié, Cécile ? Je viens à ton secours.
Le Prince Louis
Contre nous, mon petit ami ?
Didier
Contre tous ceux qui font crier ma soeur.
Elle rend l'épée au prince.
Cécile
Grand merci, mon frère, ce cri m'est échappé. Je n'ai pas besoin de ton bras. Vois-tu ? En voici déjà un que j'ai désarmé. Allons, Monsieur, pour cette fois, je vous fais grâce de la vie. Mais n'y revenez pas ; vous m'entendez ?
Le Prince Louis
Tu es une petite créature bien extraordinaire.
Elle leur présente la corbeille.
Eugénie
Je, suis charmée qu'elle l'entende de votre bouche. Mais à présent, Messieurs, nous avons cueilli assez de fraises pour être en état de vous en offrir. Prenez, prenez, je vous en prie.
Le Prince Louis
Non, non, nous nous garderons bien d'y toucher. Elles ont une destination trop respectable.
Eugénie
Ce que vous prendrez ne sera rabattu que sur notre portion. Il n'y aura pas grand mal quand nous n'en mangerions pas d'aujourd'hui. Vous êtes du régiment de notre papa, et c'est de notre devoir de vous faire tous les honneurs qui dépendent de nous.
Cécile
En ce cas-là, je vais vous donner ce bouquet que j'avais cueilli pour moi. Mon papa et maman en ont eu un de ma main, sans quoi vous n'auriez pas celui-ci. Mais il m'appartient, je vous le donne.
Le Prince Louis
Et moi je l'accepte avec tous les transports du plaisir et de la reconnaissance.
Cécile
Il s'est un peu flétri au soleil ; si vous vouliez attendre un moment, j'irais vous en faire un tout frais de jasmin, de violette et de chèvrefeuille. J'en ai un buisson dans mon jardin.
Eugénie
Tu sais le rosier qui fleurit sous mes fenêtres ? Tu peux y prendre toutes les roses épanouies d'aujourd'hui.
Cécile
Eh bien ! Voulez-vous ?
Le Prince Louis
Quoi ! Vous auriez celle bonté, mes chers enfants ! Mais, non, je vous remercie. Le plaisir de causer avec vous me touche plus que toutes les fleurs de l'univers.
Cécile
Il me vient une pensée, mon jeune officier. Vous savez peut-être comment on doit s'y prendre pour sortir avec honneur de son régiment. Ne pourriez-vous pas nous donner un bon conseil pour en tirer honorablement notre papa ?
Eugénie
Oh ! Si vous pouviez nous le dire, nous vous donnerions de bon coeur tout ce que nous possédons.
Didier
Oui, si vous savez nous faire rendre notre papa, mes timbales, mon esponton, ma giberne, tout cela est à vous.
Cécile
Et moi je vous donnerai de moi-même ce que vous vouliez me prendre tout à l'heure.
Le Prince Louis
Tant de biens à la fois ! Ah ! Croyez que si je savais un moyen....
Eugénie
Vous n'en savez donc pas ? Ainsi nous ne faisons que vous affliger de ne pouvoir nous aider à sortir de peine !
Cécile
Oh ! Je ne lâche pas sitôt prise. Le prince, colonel du régiment, doit passer ici près. Eh bien ! Nous trois, avec mon petit frère et ma plus jeune soeur, nous irons nous jeter à ses pieds, nous nous attacherons à ses babils, et nous ne nous relèverons pas avant qu'il nous ait accordé notre demande.
Eugénie
Oui, ma soeur. Il verrait nos larmes, il entendrait nos voeux et nos prières ; nous lui dirions combien notre papa a été malade cet hiver, combien il est faible encore, et tout ce que nous aurions à souffrir de nous en séparer. Croyez-vous qu'il fût assez cruel pour nous renvoyer impitoyablement ?
Le Prince Louis
Non, je ne puis le croire ; mais il ne doit venir nous joindre qu'à l'entrée de la campagne. Par bonheur, le prince son fils suit le régiment en qualité de volontaire.
Didier
De volontaire ?
Le Prince Louis
Oui, pour apprendre sous les yeux de son père le métier de la guerre. Je puis vous répondre qu'il s'intéressera vivement en votre faveur.
Eugénie
Êtes-vous bien avec lui ?
Le Prince Louis
Oui, lorsque j'ai fait mon devoir.
Les sanglots l'interrompent.
Eugénie
Ah ! De grâce, parlez-lui pour mon papa. Qu'il le conserve à une famille qui ne vit que par lui. Vous-même, Monsieur, cherchez à adoucir son service, et, s'il est malade ou blessé...
Cécile
Blessé ? N'attendez pas qu'il le soit. S'il y a un sabre levé sur sa tête, courez vous mettre au-devant du coup.
Haut.
Le Prince Louis
Que j'ai de peine à me déguiser plus longtemps ! Non, tendres et nobles petites âmes, ne craignez rien pour ses jours ; j'en réponds sur ma vie.
Eugénie
Je puis, donc compter sur vous ! Ah ! Que vous me charmez ! Ne nous oubliez pas pour cela auprès du prince. Qu'il nous renvoie bientôt notre papa !
Cécile
Dites-lui que toute une couvée naissante a besoin encore des ailes de son père pour se fortifier. Dites-lui qu'une petite fille de sept ans lui souhaite toutes sortes de bonheurs, s'il lui rend un père qu'elle aime et dont elle a besoin.
Eugénie
Nous vous quittons sur cette douce espérance. J'aurais encore mille choses à vous dire ; mais votre coeur vous les dira. Notre papa nous attend peut-être, et nous devons le perdre demain.
Il en tire une de son doigt.
Le Prince Louis
Allez, allez, mes chers enfants ; mais daignez accepter quelque marque légère de ma reconnaissance, pour l'agréable demi-heure que je viens de passer avec vous. Tiens, ma douce Eugénie, prends cette bague. Elle est trop large pour toi ; mais un joaillier la mettra à son point.
Eugénie
Non, non, Monsieur, on serait peut-être mécontent de moi a la maison ; et, surtout à la veille de perdre mon papa, je ne voudrais, pour rien au monde, avoir le moindre reproche à mériter de sa part.
Il la lui fait accepter.
Le Prince Louis
Il faut absolument que tu la prennes. Je me charge de tout auprès de lui, lorsqu'il viendra au régiment.
Eugénie
Eh bien ! Il vous la reportera, s'il trouve mauvais que je l'ai reçue. S'il n'en est pas fâché, je serai bien aise de m'honorer toute ma vie de votre souvenir.
Cécile
Allons, ma soeur, il est temps de nous retirer.
Le Prince Louis
Et toi, Cécile, est-ce que tu serais fâchée de te souvenir de moi ? Tiens, ma chère enfant, voici un étui de cuivre doré, avec une pierre de composition.
Cécile
Il n'y a que vos paroles de fausses dans tout cela. Je suis sûr que c'est de l'or, et un véritable diamant. Je n'en veux pas. Vous avez pris cela dans quelque pillage. Mon papa est aussi capitaine que vous, et il n'a pas de ces cadeaux à faire. Il n'a jamais rien pillé, lui.
Le Prince Louis
Sois tranquille, il n'y a pas là plus de sang qu'à mon épée. Des bijoux me seraient inutiles à la guerre. Si tu ne veux pas accepter celui-ci, garde-le-moi jusqu'à mon retour.
Cécile
À la bonne heure.
Le Prince Louis
N'aurais-tu pas un baiser à me donner pour mes sûretés ?
Cécile
Non, non ; vous avez entendu mes conditions. Pas à moins.
Le Prince Louis
Eh bien ! Je vais faire tous mes efforts pour le gagner.
Cécile
Je vous le garde jusqu'à ce moment. Viens, avec nous, mon frère.
Didier
Allez d'abord ; je vais vous suivre. J'ai quelque chose à dire en secret à cet officier.
L'officier, qui s'est éloigné dans le cours de la scène, revient auprès du prince, lui remet un portefeuille et s'entretient tout bas avec lui.
Le Prince Louis
Je suis à toi dans l'instant, mon petit ami.
Cécile
Est-ce que tu veux en avoir aussi ton cadeau ?
Eugénie
Fi donc ! Mon frère. Je le croyais trop fier pour cela.
Didier
Fi ! mes soeurs, d'avoir eu de moi cette pensée ! J'ai quelque chose de bien autrement important à lui demander.
Cécile
Si j'avais le coeur de me divertir, je rirais de l'air de gravité que tu prends pour traiter ton affaire d'importance.
Didier
Et toi, si tu n'étais pas ma soeur, tu me le payerais cher de m'avoir soupçonné d'escroquerie.
Cécile
Songe à te bien tirer de tes grandes affaires.
Scène 7
Le Prince Louis, Didier, Officier
Le Prince Louis
Je suis fort aise, mon cher Didier, que tu veuilles rester avec moi. Nous n'avions pas assez bien fait connaissance. On vient de me dire que ma voiture n'est pas encore prête. Ainsi nous avons quelques instants à causer ensemble.
Didier
Tant mieux. Mais ne vous imaginez pas que je reste pour avoir quelque chose de vous.
Le Prince Louis
Comment donc !
Didier
C'est que vous avez fait un cadeau à mes deux soeurs ; et vous pourriez penser... Mais, je vous le proteste, je ne prends rien, rien, absolument rien.
Le Prince Louis
Et par malheur aussi, je n'ai rien de plus à l'offrir.
Didier
C'est un bonheur que cela. Nous ne serons tentés ni l'un ni l'autre.
Le Prince Louis
J'aime à lui voir une âme aussi élevée. Que sa figure a de franchise et de noblesse !
Didier
Je n'ai qu'une question à vous adresser.
Le Prince Louis
Voyons ce que c'est, mon ami.
Didier
Vous m'avez dit tout à l'heure que le fils du prince marchait comme volontaire. Qu'est-ce qu'un volontaire ?
Le Prince Louis
C'est un soldat libre, qui n'a aucun grade dans le régiment, qui peut se reposer ou combattre, partir ou rester, comme il lui plaît.
Didier
Oh ! Si j'y allais, moi, ce serait pour me battre. J'aurais bien du plaisir à être volontaire sur ce pied-là.
Officier
Mais il faut qu'un volontaire ait de l'argent. En as-tu, mon petit ami ?
Didier
Tu ! Tu ! Je n'aime pas cela, Monsieur. Mon papa est capitaine, et je suis fait pour l'être comme lui.
Le Prince Louis
C'est que nous le regardons déjà comme notre camarade.
Didier
Ah ! Tant mieux ! Tutoyez-moi maintenant tant que vous voudrez. Mais vous parlez d'argent : le roi n'en a-t-il pas assez ? Et n'est-il pas obligé de nourrir ceux qui le servent ?
Le Prince Louis
Oui ; mais un volontaire n'a pas de service réglé. Ainsi il est juste qu'il s'entretienne à ses dépens.
Didier
Ah ! Que me dites-vous ? Tant pis. Mais si je ne demandais que du pain de munition et de l'eau ? Si je priais le régiment de me recevoir à la place de mon papa ?
Le Prince Louis
Pauvre enfant ! Comment figurerais-tu la tête d'une compagnie ? Il faut de l'expérience et de la représentation.
Didier
Si je n'en ai pas assez pour commander, j'en aurai assez pour obéir. Qu'on me fasse commencer par où l'on voudra, pourvu que je serve.
Le Prince Louis
Serais-tu seulement en état de suivre la marche ?
Didier
J'irais tant que je pourrais ; et, quand je serais rendu, on me jetterait dans un fourgon de bagage, ou je marcherais avec l'artillerie, à cheval sur un canon. Auriez-vous peur que je restasse en maraude ? Oh ! Je saurais bientôt vous rattraper.
Le Prince Louis
Mais si tu servais à la place de ton père, il faudrait toujours te séparer de lui.
Didier
Et ne comptez-vous pour rien ma joie de le rendre à mes soeurs et à maman et d'assurer le repos de sa vieillesse ? Il me semble que le roi ne perdrait pas au change. Mon papa, malheureusement, ne sera bientôt plus en état de servir ; et moi, dans peu d'années, je puis être tout ce qu'il a été. La guerre est ma folie. Je sais toutes les chansons grenadières, et je leur fais des accompagnement sur mon tambour. Tenez, en voici un recueil, je vous le donne. Je n'en ai plus besoin, je le sais par coeur.
Il ouvre son portefeuille et en tire des papiers.
Le Prince Louis
Oh ! Que tu me ravis ! Je veux t'en donner un autre à mon tour.
Didier
Pour une chanson, je puis la recevoir.
Le Prince Louis
Tiens, en voici d'abord une pour ton père.
Didier
Mon papa ne sait plus chanter. Il n'aime que la musique du canon.
Le Prince Louis
N'importe. Je suis sûr que vous aurez du plaisir tous deux, rien qu'à la lire seulement. Celle-ci est pour toi.
Didier
Ah ! Grand merci. Voyons si je la sais.
Il met les deux papiers ensemble, et les lui donne.
Le Prince Louis
Non ; tu la liras quand nous serons partis. Mets cela dans ta poche, et prends bien garde de le perdre. Adieu, mon petit ami, songe que je te retiens pour mon camarade.
Didier
Oui, oui, je le suis. Je vous aimerai toujours. Je veux, à ma première bataille, combattre à votre côté.
Officier
Nous allons l'annoncer d'avance au régiment.
Didier
Parlez-lui bien de moi, je vous en prie. Oh ! Comme je vais me dépêcher de grandir !
Ils entrent dans le bosquet. Didier les suit de l'oeil jusqu'à ce qu'ils soient un peu éloignés.
Le Prince Louis
Je sens combien le coeur de leur père doit saigner de quitter de si aimables enfants. Relirons-nous un peu à l'écart pour observer celui-ci et jouir de ses premiers transports.
Scène 8
Didier
Il tire les papiers de sa poche.
Il l'ouvre.
Il lit.
Il continue.
Il se met à courir en criant.
Didier
À quoi pense-t-il de vouloir faire chanter mon papa ? Ha, ha ! Celle-ci est cachetée. Il faut qu'il y ail quelque drôlerie. Voyons toujours la mienne ! Cela n'a pas trop l'air d'une chanson. Les mots vont tout du long de la ligne. « Bon pour cent louis d'or que le trésorier de ma maison.... » Je ne connais point d'air qui puisse aller sur ces paroles. « payera au porteur de ce billet. » « Prince CHARLES. » Il s'est moqué de moi, en me donnant cela pour une chanson de guerre. Il n'y a que des paroles d'argent. Il faut qu'il se soit trompé. Courons après lui. Monsieur l'officier ! Monsieur l'officier !
Scène 9
Monsieur de Gerville, Didier, Cécile, Eugénie, Madame de Gerville, Marianne, Enfants
Il aperçoit Didier.
Monsieur de Gerville
Où est-il ? Mon fils, où est donc le prince ?
Didier
Le prince ?
Cécile
Ce joli monsieur qui causait avec nous.
Eugénie
Celui qui m'a donné cette bague. Il n'y a qu'un prince, dit mon papa, qui m'ait pu faire un si beau présent.
Didier
Étourdi que je suis de ne l'avoir pas reconnu !
Eugénie
Ô l'excellent jeune homme !
Cécile
Si bon ! Si familier ! Ô mon joli petit étui, je te garderai toute ma vie !
Monsieur de Gerville
Y a-t-il longtemps qu'il s'en est allé ?
Didier
Tout à l'heure. Je courais après lui, lorsque vous êtes venu.
Monsieur de Gerville
Par bonheur, je le joindrai demain dans la ville prochaine, et je pourrai lui exprimer toute ma reconnaissance. Je suis pourtant fâché qu'il ne loge pas cette nuit chez nous. N'en auriez-vous pas été charmés, mes enfants ?
Didier
Oui, mon papa. Il m'appelle déjà son camarade.
Cécile
Oh ! Moi, quoique je l'aime, je suis bien aise qu'il s'en soit allé. Nous n'aurions pu vous caresser à notre aise devant lui.
Madame de Gerville
Cécile a raison. Je n'aurais pas été libre de mêler mes larmes avec les vôtres, mes chers enfants. Il aurait fallu étouffer nos soupirs.
Monsieur de Gerville
C'est pour cela que je l'aurais encore souhaité. La violence que vous auriez faite à votre douleur m'eût donné la force de retenir la mienne ; et, puisqu'il faut que je vous quitte...
Le petit Frédéric s'écarte du sein de sa mère et tend ses bras vers son père, qui le prend à son cou et l'embrasse.
Marianne
Oh ! Ne parle pas de nous quitter, mon papa !
Monsieur de Gerville
Chers enfants ! Peut-être n'est-ce pas pour longtemps que je vous laisse. La paix ne doit pas être éloignée. Elle est l'objet de tous les voeux de notre roi bienfaisant. Oui, je l'espère, je reviendrai auprès de vous.
Madame de Gerville
Mais tu pars ; et, en attendant, qui nous consolera de ton absence ?
Eugénie
Que je lui rendrais avec plaisir sa bague, pour qu'il vous laissât avec nous !
Cécile
Et moi donc, son étui !
Il lui remet le papier.
Didier
Et moi, son papier de louis d'or ! Tenez, mon papa, voyez ce qu'il m'a donné pour une chanson.
Il lit. Joignant ses mains.
Monsieur de Gerville
Voyons donc ce que c'est. Quelle bonté dans ce jeune prince, et quelle manière noble d'obliger ! Il t'a donné un mandat que son père lui avait remis sans doute pour ses plaisirs.
Didier
Quoi ! Il m'aurait attrapé ! Rendez-lui de ma part son argent. Mais ce n'est pas tout : il m'a donné aussi une chanson pour vous.
Monsieur de Gerville
Une chanson pour moi, Didier ? Tu rêves, mon fils.
Didier
Vous allez voir.
Ils se pressent d'un air de curiosité autour de leur père.
se souriant les uns aux autres
Enfants
Une chanson ! Une chanson !
Il ouvre le paquet d'une main tremblante, jette les yeux sur les premières lignes et s'écrie.
Monsieur de Gerville
Ciel ! Le cachet du roi ! Ô ma chère femme ! Mes chers enfants ! Réjouissez-vous ! Réjouissez-vous !
Madame de Gerville
Pourvu que tu restes ! Il n'y a que cela dont je puisse me réjouir.
Tous se pressent à ses côtés dans un profond silence. Il lit quelques lignes.
Il continue.
Tous ensemble.
Monsieur de Gerville
Laissez-moi la lire tout entière. Ô l'excellent roi ! Non, c'est trop. Dans un songe où mon imagination exaltée eût formé les plus brillantes chimères, je n'aurais jamais espéré rien de si flatteur.
Madame de Gerville
Je meurs d'impatience, mon ami.
Eugénie
Qu'est-ce, mon cher papa ?
Cécile
Que vous nous tenez en peine !
Didier
Voyons donc votre chanson, à vous.
Marianne
Papa, mon papa, eh bien ?
Il se baisse et ramasse dans ses bras tous ses enfants.
Il se rejette sur le sein de sa femme, qui pose à terre le petit Frédéric.
Monsieur de Gerville
Tu me gardes, ma chère femme. Je ne vous quitte plus, mes chers enfants. Oui, oui ; lis toi-même.
Les enfants sautent tous les uns autour des autres, serrent leur père et leur mère, baissent leurs habits, frappent dans leurs mains, et font éclater leur joie par tous les transports imaginables.
Madame de Gerville
Je suis toute tremblante. Je ne saurais. Nous gardons notre papa ! Nous gardons notre papa !
Monsieur de Gerville
Oui, vous me gardez, et sans que je quitte absolument le service ; d'une manière si honorable !
Madame de Gerville
Et comment, comment, mon ami ?
Monsieur de Gerville
Le roi, touché de ma maladie, me dispense de cette campagne. Mais (ce sont ses paroles), pour me récompenser de mes glorieux services, il m'accorde le gouvernement d'une citadelle, avec le titre de colonel.
Madame de Gerville
Quoi ! Mon ami....
Eugénie
Oh ! Joie sur joie !
Cécile
Aussi, mon cher papa, il n'y a pas d'homme comme vous dans le monde.
Didier
Et vous voilà colonel.
À Madame de Gerville.
Monsieur de Gerville
Je vais donc être pleinement heureux pour le premier moment de ma vie ! Me le pardonneras-tu, ma chère femme ? Je n'avais pourtant fait aucune démarche pour avoir mon congé.
Madame de Gerville
Va, je te connaissais ; j'ai pris ce soin pour toi.
Eugénie
Ah ! Le méchant papa ! Si maman et le roi n'avaient pas songé à nous plus que lui !...
Cécile
Vous nous aviez donc trompés ? Ce n'est pas bien, au moins.
Monsieur de Gerville
Vraiment, oui. Mais que voulez-vous ? Une mauvaise honte de soldat ! Hélas ! Cependant je n'aurais pu rendre à mon pays des services bien longs et bien utiles. Je le sens trop, mon corps n'est plus en état de supporter le poids des armes.
Madame de Gerville
Et tu m'aurais porté la mort dans le coeur ; tu aurais réduit ces innocentes créatures à l'état d'orphelins, si la Providence n'en avait pas mieux disposé pour nous et pour toi ! Allons, tout est pardonné. Mais où retrouver le généreux prince ? Que je voudrais le remercier et le retenir cette nuit auprès de nous !
Didier
Nous allons courir sur tous les chemins.
Monsieur de Gerville
Allez, allez. Que je souffre de ne pouvoir vous suivre !
Les enfants se disposent à courir. Le prince s'élance du bosquet.
Cécile
Il aura maintenant trois baisers pour un.
Scène 10
Le Prince Louis, Eugénie, Cécile, Monsieur de Gerville, Madame de Gerville, Didier
Il embrasse Cécile trois fois.
Le Prince Louis
Je te prends au mot.
Eugénie
Le prince ! Le prince !
Cécile
Vous m'avez presque fait peur, avec vos baisers.
Monsieur de Gerville
Ô mon digne prince, comment vous exprimer ma reconnaissance ?
Madame de Gerville
Mes enfants et moi, comment vous remercier ? Vous me rendez un époux et vous leur rendez un père.
Il tend la main à Monsieur de Gerville, qui la serre.
Le Prince Louis
Tous ces bienfaits sont de noire juste monarque. Je n'ai fait que solliciter son choix pour être l'instrument de ses grâces. Privé de l'espérance de profiter, sous les yeux de Monsieur de Gerville, de ses exemples et de ses leçons, j'ai voulu du moins adoucir mes regrets en venant porter le bonheur dans le sein de sa respectable épouse et de ses aimables enfants. C'est une joie que je n'oublierai jamais.
Monsieur de Gerville
Il faut avoir la bonté de voire coeur pour vous réjouir du bonheur d'une petite famille qui vous est si étrangère.
Madame de Gerville
Vous avez fait de si riches cadeaux à mes enfants !
Eugénie
Je rougis d'avoir accepté celle bague. Je ne la croyais pas si précieuse.
Le Prince Louis
C'est qu'elle s'est embellie dans tes mains. Je ne la reconnais plus.
Cécile
En ce cas, je ne vous parlerai pas de votre étui.
Didier
Pour moi, je vous rends votre chanson. Ce n'est pas apparemment celle que vous vouliez me donner ?
Le Prince Louis
Excuse ma méprise ; mais, puisqu'elle est faite, mon père a si généreusement fourni à mon équipage, que je puis bien me charger de celui d'un jeune enseigne.
Didier
Enseigne ! Est-ce dans votre compagnie ?
Le Prince Louis
Oui, mon petit ami.
Didier
Ah ! Que je suis aise ! Je serai auprès de vous, et le nom de mon père ne se perdra pas dans le régiment.
Monsieur de Gerville
Vous nous accablez de tant de grâces ! M'en refuseriez-vous une bien touchante pour mon coeur ?
Monsieur et Madame de Gerville s'inclinent d'un air respectueux.
Le Prince Louis
C'est moi qui vous supplie de me l'accorder, en vous demandant cette nuit un asile pour mon compagnon de voyage et pour moi. Pourvu cependant que Cécile n'en soit pas fâchée.
Cécile
Oh ! Puisque vous n'emmenez pas notre papa, restez tant que vous voudrez.
Eugénie
J'espère qu'au moins à présent vous mangerez de mes fraises.
Cécile
Vous nous les rendrez aussi douces que vous avez failli nous les rendre amères.
Didier
Oui, mon prince, venez en manger chez nous, en attendant que je me sois assez distingué pour mériter d'en aller manger sous votre