Comédie · 1873

L’incendie

d’Arnaud Berquin

Représentation
≈ 27 min
Distribution
4 femmes, 5 hommes
Répliques
177
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Thomas H 21 ≈ 6 min 5
Adrien H 43 ≈ 6 min 9
Suzette F 24 ≈ 4 min 7
Godefroy H 16 ≈ 3 min 3
Lubin H 21 ≈ 3 min 7
Monsieur de Cressac H 16 ≈ 2 min 3
Jeanne F 19 ≈ 2 min 3
Julie F 9 ≈ 1 min 1
Madame de Cressac F 8 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Incendie
Thomas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Adrien absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Suzette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Godefroy absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lubin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur de Cressac absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jeanne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Incendie

Scène 1

Adrien

Adrien

Bon Dieu ! Bon Dieu ! Tout brûle encore ! Quels gros tourbillons de fumée et de flammes ! Ô mon papa ! Maman ! Ma petite soeur Julie, qu'êtes-vous devenus ! Ne suis-je plus qu'un malheureux orphelin ? Seigneur, mon Dieu, prends pitié de moi ! Tu m'as déjà tout enlevé ; laisse-moi mes parents. Ils sont pour moi plus que tout au monde.

Accablé de fatigue et de douleur, il pose sa main contre un arbre et appuie sa tête dessus. Au même instant la ferme s'ouvre, et il en sort un petit paysan, tenant à la main son déjeuner.

Adrien

Que deviendrais-je sans eux ?

Scène 2

Lubin, Adrien

Il marche vers l'arbre, et voit Adrien.

Lubin

Il ne finit donc pas, ce feu d'enfer ? À quoi pensait mon père, d'aller s'enfourner là-dedans avec ses chevaux ? Mais voici le jour. Il ne tardera pas à revenir. Je vais m'asseoir ici pour l'attendre. Eh ! Mon petit joli monsieur, que venez-vous faire de si bonne heure dans le village ?

Adrien

Ah ! Mon ami, je ne sais ni où je suis ni où je vais.

Lubin

Comment ? Est-ce que vous seriez de la ville qui brûle ?

Adrien

Hélas ! Oui. Je me suis échappé du milieu des flammes.

Lubin

Le feu a-t-il déjà pris à votre maison ?

Adrien

C'est dans notre rue qu'il a commencé. J'étais au lit, et je dormais tranquillement. Mon papa est venu m'en arracher. On m'a habillé a la hâte, et on m'a emporté à travers les charbons de feu qui pleuvaient sur nous.

On entend une voix qui crie de l'intérieur de la ferme : « Lubin ! Lubin ! » Lubin, tout troublé, n'entend pas.

Lubin

Ô mon Dieu !

Scène 3

Jeanne, Suzette, Lubin, Adrien

Jeanne

Je crains que le drôle ne m'ait échappé pour courir au feu. N'ai-je donc pas assez de trembler pour son père ?

Suzette

Non, ma mère, le voici. Ha ! ha ! Il parle à un petit monsieur.

Jeanne

Pourquoi ne pas me répondre ?

Lubin

Je ne vous ai pas entendue. Je n'entendais que ce malheureux enfant. Ah ! Ma mère, il vous aurait donné le frisson comme à moi.

Jeanne

Que lui est-il donc arrivé ?

Lubin

D'être, peu s'en faut, brûlé vif. Sa maison était tout en feu lorsqu'il s'en est échappé.

Jeanne

Dieu de bonté ! Comme le voilà pâle ! Vous êtes si petit ! Comment avez-vous donc fait pour vous sauver ?

Adrien

Notre palefrenier m'a pris sur ses épaules, et mon papa lui a dit de m'emporter dans un village où j'ai été nourri ; mais on l'a arrêté dans la rue pour le faire travailler. Je pleurais de me voir tout seul. Une bonne femme m'a pris par la main et m'a conduit jusqu'à la porte de la ville. Elle m'a dit d'aller tout droit devant moi sur le grand chemin, que c'était le premier village que je trouverais ; et m'y voici.

Jeanne

Et savez-vous le nom de votre père nourricier ?

Adrien

Ma petite soeur de lait s'appelait Suzette.

Suzette

Ah ! Ma mère, si c'était Adrien ?

Adrien

Eh ! Oui, c'est moi.

Jeanne

Vous, le fils de Monsieur de Cressac ?

Suzette se jette à son cou, Lubin lui prend la main.

Adrien

Ô ma bonne nourrice ! Je te reconnais bien à présent. Et voilà ma chère Suzette, et voilà Lubin.

Jeanne

Ô mon Dieu, que je suis heureuse ! Je ne pensais qu'à toi dans toutes ces flammes. Mon mari a couru pour te sauver. Mais comme le voilà grandi ! L'aurais-tu reconnu, Suzette ?

Suzette

Non, pas tout de suite, ma mère. Mais j'ai bien senti que mon coeur battait près de lui. Nous avons été si longtemps sans le voir !

Adrien

C'est que j'étais au collège ! Il y a trois jours que j'en suis sorti, pour passer les fêtes à la maison. Pourquoi y suis-je venu ? Ô mon papa, maman, ma petite soeur Julie !

Jeanne

Tranquillise-toi, mon ami. Thomas est à la ville. Je le connais. Il les sauverait tous, fussent-ils dans un brasier. Mais toi, tu as couru toute la nuit. Tu dois avoir faim. Veux-tu manger ?

Lubin

Tenez, Monsieur Adrien, voici une tartine que j'avais faite pour moi.

Adrien

Tu me disais lu autrefois, Lubin.

Lubin

Eh bien ! Adrien, prends donc mon déjeuner.

Suzette

Quelque chose d'un peu chaud lui vaudra mieux. Je vais lui chercher ma soupe au lait, qui chauffe sur le fourneau.

Adrien

Non, mes amis, je vous remercie. Je ne mangerai rien que je n'aie vu mon père, ma mère et ma soeur. Je veux m'en retourner, je veux les voir.

Jeanne

Y penses-tu ? Aller courir dans les flammes !

Adrien

C'est là que je les ai laissés ! Oh ! C'est bien malgré moi. Je ne voulais pas me séparer d'eux ! Mon papa l'a voulu. Lui qui est la douceur même, il m'a menacé, il m'a repoussé. Il a bien fallu lui obéir, de peur de le mettre en colère. Mais je ne peux plus y tenir; il faut que je retourne le chercher.

Jeanne

Je ne te lâche point. Viens avec nous à la maison.

Adrien

Vous avez une maison ! Ah ! Je n'en ai plus.

Elle le prend entre ses bras et l'emporte, malgré sa résistance, dans la ferme. À Lubin.

Jeanne

La nôtre n'est-elle pas à toi ? Je t'ai nourri de mon lait : je te nourrirai bien de mon pain. Toi, reste ici pour voir venir de plus loin ton père et nous en avertir. Mais ne va pas au feu, je te le défends.

Scène 4

Lubin

Il mord dans son pain.

Lubin

Je meurs pourtant d'envie d'y courir. Quelle belle fournaise cela doit faire ! Je ne sais ; mais il me semble que je ne vois plus là-bas ce haut clocher qui grimpait dans les nuages, avec un coq doré sur sa pointe. Les pauvres gens, que je les plains ! Il ne faut pas cependant que cela m'empêche de déjeuner.

Scène 5

Lubin, Suzette

Lubin

Ah ! Ma soeur, tu es une bien bonne enfant de me porter ainsi à boire !

Suzette

Oh ! Ce n'est pas pour toi. C'est pour Adrien que je viens chercher un verre d'eau fraîche. Il ne veut prendre ni une tasse de lait ni une goutte de vin. « Mes parents, dit-il, souffrent peut-être en ce moment la faim et la soif ; et moi, je pourrais prendre quelque chose pour me régaler ! Non, non. Je ne veux qu'un peu d'eau pour me rafraîchir le gosier. »

Lubin

Il faut être bien tendre, au moins, pour ne vouloir pas prendre un peu de lait, parce qu'on ne sait pas où est son père ?

Suzette

N'est-ce pas ? Oh ! Je te connais. Ta soeur pourrait brûler toute vive, que tu n'en perdrais pas un coup de dent. Pour moi, je serais bien comme Adrien. Je n'aurais guère envie de manger, si notre cabane brûlait et si je ne savais où trouver mon père et ma mère, ou toi-même, Lubin.

Lubin

Et moi aussi, si je n'avais pas faim.

Suzette

Est-ce qu'on a faim, alors ? Tiens, je n'ai pas le moindre appétit, rien que de voir seulement pleurer ce petit malheureux.

Lubin

Ainsi donc tu ne toucheras pas à ta soupe ?

Suzette

Tu voudrais bien qu'elle te restât, après avoir mangé la tienne, et encore un gros chiffon de pain au beurre ?

Suzette lui donne le verre ; Lubin puise de l'eau à la fontaine et boit.

Lubin

Non. C'est pour empêcher qu'elle ne se perde, si Adrien ou toi n'en voulez pas manger. Donne-moi toujours le verre, que je boive en attendant.

Suzette

Dépêche-toi donc ; mon pauvre Adrien meurt de soif.

Lubin

Attends, je vais le remplir.

Suzette

Que fais-tu ? Sans le rincer ?

Lubin

Crois-tu que j'aie du poison dans la bouche ?

Elle rince le verre, le remplit, et rentre dans la ferme.

Suzette

Vraiment ce serait bien propre avec les miettes de pain qui sont encore sur le bord ! Je veux le rincer moi-même. Les enfants comme lui sont accoutumés à la propreté ; et je veux qu'il se trouve chez nous comme dans sa maison.

Scène 6

Lubin

Il se met à courir. Au détour de la colline, il rencontre son père.

Lubin

Voilà mon déjeuner fini. Si je courais à présent voir le feu ! Quelques tapes de plus ou de moins ne sont pas grand'chose. Je vais toujours avancer un peu sur le chemin. Allons, allons.

Scène 7

Lubin, Thomas

Thomas porte une cassette sous son bas. Il marche d'un pas harassé, et paraît ne respirer qu'avec peine.

Lubin

Ah ! Vous voilà, mon père. Je courais devant vous.

Thomas

Adrien est-il ici ?

Lubin

Oui, oui ; il vient d'arriver.

Il s'assied sur la cassette.

Thomas

Je te remercie, ô mon Dieu ! Toute cette honnête famille est donc sauvée ! Que je respire !

Lubin

Ne voulez-vous pas entrer ?

Lubin court vers la ferme et s'y élance.

Thomas

Non, non ; j'ai besoin d'être en plein air pour me remettre. Va dire à ta mère que je suis ici.

Scène 8

Thomas

Thomas

Je ne mourrai donc point sans l'avoir obligé à mon tour !

Scène 9

Jeanne, Thomas, Adrien, Suzette

Jeanne accourt de la ferme, portant un petit enfant dans ses bras. Adrien, Suzette et Lubin la suivent.

Jeanne

Ah ! Mon cher ami, quelle joie de te revoir!

Il prend l'enfant qu'elle tient sur son sein et qui lui tend les bras ; il le serre dans les siens, l'embrasse et le rend à sa mère.

Thomas

Ma chère femme ! Mais Adrien, où est-il ? Que je le voie !

Il regarde de tous cotés.

Adrien

Me voici, mon père nourricier, me voici. Vous êtes seul ? Mon papa, maman, ma petite soeur Julie, où sont-ils ?

Thomas

En sûreté, mon fils. Embrasse-moi.

Adrien

Oh ! Quelle joie !

Jeanne

Nous étions bien en peine. Tous les autres gens du village sont déjà de retour.

Thomas

Ils n'avaient pas leur bienfaiteur à sauver !

Jeanne

Mais au moins tout est-il éteint à présent ?

Thomas

Éteint, ma femme ? Oh ! Ce n'est plus une maison, une rue ; c'est la ville tout entière embrasée ! Si tu voyais cette désolation ! Les femmes courant échevelées et vous demandant à grands cris leurs maris et leurs enfants ! Le son des cloches, le bruit des chariots et des pompes, le fracas épouvantable des maisons qui s'écroulent ! Les chevaux furieux et les flots de peuple effrayé qui vous renversent ! Les flammes qui vous poursuivent et se croisent devant vous ! Les poutres brûlantes qui tombent sur la foule et l'écrasent... Je ne sais comment j'en suis revenu.

Jeanne

Tu me glaces le sang dans les veines.

Suzette

Ah ! Ma mère, voyez ses sourcils, ses cheveux tout brûlés !

Thomas

Et mon bras encore ! Mais qu'est-ce que tout cela ? Trop heureux d'en sortir la vie sauve ! Je ne l'aurais pas marchandée.

Jeanne

Que me dis-tu, mon ami ?

Adrien passe ses bras autour du corps de sa nourrice.

Thomas

Quoi ! Ma femme, pour notre bienfaiteur ? N'est-ce pas lui qui a fait notre mariage ? N'est-ce pas à lui que nous devons cette ferme et tout ce que nous possédons ? N'as-tu pas nourri son enfant ? Ah ! J'aurais eu mille vies que je les aurais toutes risquées.

Jeanne

Tu l'as donc pu secourir ?

Thomas

Oui, j'ai eu ce bonheur. Lui, sa femme et sa fille étaient à peine, sortis de leur maison tout en flammes, lorsqu'une charpente embrasée est tombée à leurs pieds. Pleureusement je n'étais encore qu'à vingt pas. Tout le monde les croyait écrasés et fuyait. J'ai entendu leurs cris : je me suis précipité au milieu des ruines brûlantes, et je les en ai retirés. J'avais déjà sauvé la cassette que voici, et mon chariot est chargé de leurs effets les plus précieux.

Adrien

Ô mon père nourricier ! Sois sûr d'en être bien récompensé.

Thomas

Je le suis déjà, mon ami. Ton père ne comptait peut-être pas sur moi, et je l'ai secouru ; me voilà mieux payé qu'il n'est en son pouvoir de le faire. Mais ce n'est pas tout.-Il ne tardera pas sans doute avenir avec sa famille et ses gens.

Adrien

Oh ! Je vais donc les revoir !

Thomas

Cours, ma femme ; va tirer de notre excellent vin vieux ; fais traire nos vaches ; prépare nos meilleures provisions ; qu'on mette des draps blancs au grand lit; nous irons coucher dans l'étable.

Jeanne

Oui, j'y vole, mon ami.

Scène 10

Thomas, Suzette, Lubin

Thomas

Et moi je vais ranger le foin dans la grange, pour faire place aux malheureux qui viendront me demander un asile. Hélas ! Toute la plaine en est couverte. Je crois les voir encore, les uns, muets et insensibles de douleur, s'arrêter comme des bornes dans les grands chemins, en regardant brûler leurs maisons, ou tomber évanouis de frayeur, de fatigue ou d'épuisement ; les autres courant çà et là comme des forcenés, tordant leurs bras, s'arrachant les cheveux et voulant rentrer avec des cris horribles dans la ville enflammée, à travers les piques des soldats qui les repoussent. J'aurai toute ma vie cette peinture devant les yeux.

Suzette

Ah ! Mon pauvre Adrien, si tu l'étais trouvé là, on t'aurait foulé sous les pieds.

Il se baisse pour prendre la cassette.

Thomas

Aussitôt que mes chevaux seront revenus, j'irai ; je veux ramasser tout ce je que pourrai d'enfants, de femmes et de vieillards pour les conduire ici. J'étais le plus pauvre du village; j'en suis devenu le plus riche : c'est à moi qu'appartiennent tous les malheureux.

Lubin

Mon père, que je vous aide à la porter. Vous êtes si las !

Il sort avec Lubin.

Thomas

Non, non ; prends garde, elle est trop lourde pour toi. Elle te casserait les jambes, si elle échappait de mes mains. Va plutôt dire à la vieille Michelle de venir chauffer notre four et fourbir nos marmites des vendanges ; puis tu courras chez le meunier pour qu'il nous apporte de la farine. Que ces pauvres incendiés trouvent au moins de quoi satisfaire leurs besoins les plus pressants. Je ne suis pas, grâce à Dieu, dans l'aisance pour qu'on meure de faim autour de moi. Je donnerais jusqu'à mon dernier morceau de pain.

Scène 11

Suzette, Adrien

Suzette

Oh ! Je partagerai aussi toujours avec toi. Mon pauvre Adrien, qui m'aurait dit que je te verrais un jour si à plaindre ?

Adrien

Ah ! Ma chère Suzette ! C'est bien cruel aussi de tout perdre dans une nuit !

Suzette

Console-toi, mon ami. Ne te souviens-tu pas combien nous avons été heureux ici, quand nous étions encore plus petits que nous ne le sommes, tiens, pas plus hauts que ce buisson là-bas ? Eh bien ! Nous le serons encore. Crains-tu que rien te manque, autant que j'en aurai ?

Adrien

Non, je ne le crains pas. Mais c'était moi qui devais un jour te mettre à ton aise, te marier lorsque tu serais grande, et prendre soin de tes enfants comme des miens.

Suzette

Eh bien ! Ce sera mon affaire, au lieu d'être la tienne : quand on s'aime, c'est toujours la même chose. Je te donnerai les plus belles fleurs de notre jardin ; tous les plus beaux fruits que je pourrai cueillir, je te les apporterai ; je te donnerai aussi mon lit, et je dormirai à terre auprès de toi.

Adrien

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ma chère Suzette ! Combien je dois l'aimer!

Suzette

Tu verras aussi comme j'aurai soin de ta petite Julie ! Je serai toujours entre vous deux. Quand on s'est nourri du même lait, n'est-ce pas comme si l'on était frère et soeur ?

Adrien

Oui, tu seras toujours la mienne ; et je ne sais laquelle j'aimerais le plus, de Julie ou de toi. Je te présenterai à mon papa et à maman, pour que tu sois aussi leur fille. Mais, mon Dieu ! Quand reviendront-ils ?

Suzette

Pourquoi l'inquiéter ? Tu sais bien que mon père les a mis hors de danger ?

Adrien

C'est que mon papa est comme le tien. Il aura aussi voulu sauver à son tour ses amis. Il se sera peut-être rejeté au milieu des flammes. Je tremblerai toujours pour lui jusqu'à ce que je le revoie. J'entends du bruit derrière la colline. Oh ! Si c'était lui !

Scène 12

Adrien, Godefroy, Suzette

Adrien

Ah ! Godefroi !

Godefroy

Vous voilà, Monsieur Adrien ?

Adrien

C'est bien de moi qu'il s'agit ! Où est mon papa ? Où est ma maman ? Où est ma soeur Julie ? Sont-ils ici ?

Godefroy

Ici ! Où donc ?

Adrien

Derrière toi.

Il se retourne.

Godefroy

Derrière moi ? Je ne les vois pas.

Adrien

Tu ne les as donc pas accompagnés ?

Godefroy

Ils ne sont donc pas ici ?

Adrien

C'est ici que tu viens les chercher?

Adrien pâlit.

Avec consternation.

Godefroy

Vous me faites, frissonner de la tête aux pieds. Ne vous effrayez donc pas. Ils ne sont pas ici ?

Suzette

Il n'est venu personne que mon frère Adrien.

Adrien

Pourquoi y suis-je venu ?

Godefroy

Écoutez, écoutez-moi. Une heure après qu'on vous eut arraché de mes bras pour me faire travailler, je trouvai le moyen de m'esquiver dans la foule. Tranquillisez-vous ; mais j'ai couru de tous côtés pour chercher vos parents ; je ne les ai pas trouvés. J'ai demandé de leurs nouvelles à tout le monde ; personne ne les avait vus, personne n'en avait entendu parler.

Adrien

Ô Dieu ! Ayez pitié de moi ! Mon papa, maman, où êtes-vous ?

Godefroy

Ce n'est pas tout. Écoutez. Ne vous effrayez pas seulement. Voici le pire de l'histoire.

Adrien

Hélas ! Mon Dieu ! Qu'est-ce donc?

Godefroy

Comment voulez-vous que je vous le dise, si vous allez prendre l'épouvante ?

Adrien

Eh ! Dis, dis toujours. Tu me fais mourir.

Adrien tombe évanoui.

Godefroy

Eh bien donc, le bruit court qu'un homme, une femme et une petite fille ont été écrasés dans notre rue par une charpente qui est tombée toute en feu.

Elle se précipite sur lui.

Suzette

Bon Dieu ! Bon Dieu ! À notre secours ! Adrien qui se meurt !

Godefroy

Mais qu'a-t-il donc ? Il n'en est rien, peut-être. Ce n'est qu'un ouï-dire, et on ne sait pas qui c'est.

Suzette

La frayeur l'a saisi tout à coup. Il oublie que mon père les a sauvés.

Godefroy

Ô mon doux Sauveur ! Il est froid comme un glaçon !

Suzette

Que veniez-vous faire ici ? C'est vous, c'est vous qui l'avez tué.

Il le soulève.

Il le laisse retomber.

Godefroy

Je lui avais pourtant bien dit de se tranquilliser. Monsieur Adrien !

Elle va vers plusieurs endroits du théâtre, incertaine, de quel coté elle doit sortir. Elle sort enfin par une coulisse au-dessus delà ferme.

Suzette

Laissez-le donc. Vous allez l'achever, s'il n'est pas mort encore. Ô mon cher Adrien ! Mon frère ! Où trouver à présent mon père et ma mère pour lui envoyer du secours ?

Scène 13

Godefroy

Il lui crie dans l'oreille.

Il lui souffle sur le visage.

Il le secoue encore.

Il tourne la vue de tous côtés.

Il court à la fontaine. En même temps, arrive d'un autre coté Monsieur de Cressac, donnant le bras à sa femme et tenant Julie par la main. Godefroi l'aperçoit, et, de frayeur, laisse tomber son chapeau plein d'eau. Il s'arrête un moment confus et stupéfait ; puis il court à toutes jambes vers l'autre côté de la colline, en s'écriant.

Godefroy

Non, non ; il n'est pas encore mort ; il renifle. Oh ! S'il était mort, j'irais me jeter dans le premier puits. Adrien ! Monsieur Adrien !... Si je savais comment le faire revenir ! Bah ! J'y perdrais mes poumons.... C'était bien bête aussi de ma part ; mais c'est encore plus bête de la sienne. Je lui disais de ne pas s'effrayer. Tous ces enfants de grands seigneurs sont comme des boules de savon qui crèvent de rien.... Adrien ! Monsieur Adrien ! Il ne m'entend pas. Ma femme est morte, et j'en ai eu bien du regret ; mais mourir parce qu'un autre est mort, il n'y a pas de raison à cela. Il ne revient pas, cependant ! Ah, bon ! Voici une fontaine ! je vais y puiser de l'eau dans mon chapeau. Je lui ferai une aspersion qui le fera bien revenir. Ah ! Dieu me pardonne ! S'il va trouver son fils mort, me voilà à tous les diables.

Scène 14

Monsieur de Cressac, Madame de Cressac, Julie, Adrien

Il l'appelle.

Monsieur de Cressac

Mais c'est Godefroi, je pense. Godefroi ! Où vas-tu donc ? Où est Adrien ?

Madame de Cressac

Il fuit ! Qu'a-t-il fait de mon fils ?

Elle se baisse pour le considérer ; elle reconnaît Adrien, et se jette sur lui.

Julie

Que vois-je ? Qui est couché là ? Dieu ! Mon frère ! Il est mort !

Elle s'arrache du bras de Monsieur de Cressac et se précipite à corps perdu de l'autre côté.

Madame de Cressac

Que dis-tu ? Mon fils ! Adrien !

Il tombe à genoux auprès d'Adrien et le soulève. Adrien fait un léger mouvement.

Monsieur de Cressac

Il manquait encore quelque chose à notre malheur ! Dieu soit loué ! Il respire. Ma femme, ton fils a besoin de toi. Garde tes forces pour le secourir. Assieds-toi.

Elle tombe presque évanouie.

Madame de Cressac

Mon fils ! Mon fils !

Pendant ces paroles de Julie, Monsieur de Cressac relève Madame de Cressac sur son séant et remet Adrien dans ses bras, en sorte que la tête de l'enfant porte sur le sein de sa mère, qui le couvre de baisers.

Julie

Ah ! Mon pauvre frère ! Que les flammes eussent plutôt tout dévoré ! Réveille-toi, réveille-toi.

Monsieur de Cressac

Ne perdons pas un moment. As-tu des sels sur toi ?

Monsieur de Cressac regarde autour de lui, aperçoit la fontaine et y vole.

Madame de Cressac

Je ne sais ; je suis toute troublée. Après tant de frayeurs, une encore qui les surpasse toutes ! Je donnerais tout ce qui nous reste pour quelques gouttes d'eau.

Elle ouvre le flacon ; Madame de Cressac le saisit avec transport et le fait respirer à son fils.

Julie

Maman, voici votre éther.

Adrien paraît un peu se ranimer.

Elle court à son père.

Monsieur de Cressac revient, portant de l'eau dans le creux de sa main. Il y trempe le bout de son mouchoir, bassine le front et les tempes d'Adrien, puis lui jette quelques gouttes d'eau sur le visage du bout de ses doigts.

Julie

Mon frère, reviens à toi, si tu ne veux pas que je meure à ton côté. Adrien ! Mon cher Adrien ! Ciel ! Il respire, il m'entend ! Venez, venez, mon papa.

Adrien

Hélas ! Hélas ! Mon papa !

Madame de Cressac

Mon cher Adrien !

Adrien

Il est donc mort ?

Monsieur de Cressac

Il me croit mort ! C'est cet imbécile de Godefroi qui l'aura effrayé.

Julie

Ciel ! Il entrouvre les yeux !

Madame de Cressac

Mon fils ! Ne nous reconnais-tu pas ?

Monsieur de Cressac

Adrien ! Adrien !

Julie

Mon frère ! C'est moi.

Il se relève tout à coup, et se jette au cou de sa mère.

Adrien

Suis-je vivant ? Où suis-je ? Maman !

Monsieur de Cressac

Mon fils, tu vis encore !

Adrien

Et vous aussi, mon papa !

Julie

Mon Adrien ! Mon frère, je crois revivre comme toi !

Il se tourne vers sa mère.

Adrien

Ô quelle joie, ma soeur, de te revoir ! Ah ! Maman ! C'est votre douce voix qui m'a rendu la vie.

Monsieur de Cressac

Je déplorais mon malheur ! Je vois maintenant que je pouvais perdue bien plus encore que je n'ai perdu.

Madame de Cressac

N'y pensons plus, mon ami.

Monsieur de Cressac

Je n'y pense que pour me réjouir. Je vous vois tous sauvés ; je ne regrette rien.

Julie

Mais que t'est-il donc arrivé, mon frère ?

Adrien

C'est cet étourdi de Godefroi...

Monsieur de Cressac

Ne l'ai-je pas dit ?

Adrien

Il me disait que vous étiez ensevelis sous les flammes.

Tous le regardent ; Godefroi retire sa tête, qu'il avançait entre les arbres.

Julie

Ah ! Le voilà là-haut !

Scène 15

Monsieur de Cressac, Adrien, Godefroy, Madame de Cressac

Monsieur de Cressac

Godefroi ! Godefroi ! Cet imbécile ! Il craint sans doute... Appelle-le toi-même, Adrien.

Adrien

Godefroi, viens donc. Ne crains rien, je suis encore vivant.

Godefroy

Est-ce bien vrai, au moins ?

Adrien

As-tu jamais entendu parler les morts ?

Godefroy

Vous n'allez pas me renvoyer, Monsieur ! Sans quoi ce ne serait pas la peine de m'avancer.

Monsieur de Cressac

Vois, malheureux, l'effet de ta bêtise.

Madame de Cressac

Tu as failli me tuer mon fils.

Adrien

Pardonnez-lui, je vous prie, ce n'est pas sa faute.

Adrien lui tend la main.

Godefroy

Sûrement, je lui disais de ne pas s'effrayer. Je suis bien aise que vous ne m'en vouliez pas de mal. Oh ! Je ne dirai plus une autre fois que les gens sont morts, à moins de les avoir vus à dix pieds sous terre.

Scène 16

Thomas, Suzette, Monsieur de Cressac, Adrien, Jeanne

Thomas

Ah ! Le malheureux ! Où est-il ? Où est-il ?

Godefroi épouvanté se relire derrière Monsieur de Cressac.

Suzette

Tenez, mon père, le voilà.

Suzette et Lubin courent vers Adrien, qui les présente à Julie. Jeanne se précipite sur la main de Madame de Cressac et la baise. Thomas se jette aux genoux de Monsieur de Cressac et les tient embrassés.

Thomas

Que vois-je ?

Monsieur de Cressac

Que fais-tu, mon ami ? À mes pieds ? Toi, mon sauveur, le sauveur de toute ma famille !

Thomas

Oui, Monsieur, c'est une nouvelle grâce que vous me faites après tant d'autres. J'ai pu vous prouver combien je suis reconnaissant de tous vos bienfaits.

Monsieur de Cressac

Tu as fait pour moi plus que je n'ai fait, plus que je ne pourrai faire de toute ma vie.

Thomas

Que dites-vous ? C'est un service d'un moment ; et moi, il y a plus de huit ans que je vis heureux par vos bontés. Voyez ces champs, cette ferme, c'est de vous que je les tiens. Vous avez tout perdu, souffrez que je vous les rende. Je vivrai assez heureux du souvenir de n'avoir pas été ingrat envers mon bienfaiteur.

Monsieur de Cressac

Eh bien ! Mon ami, je les reprends, mais pour te donner des champs dix fois plus vastes et plus fertiles. La cassette que tu m'as sauvée contient la meilleure partie de ma fortune, et je te la dois. N'ayant plus de logement à la ville, je vais habiter mes terres, tu m'y suivras. Nous y vivrons tous ensemble. Tes enfants seront les miens.

Adrien

Ah ! Mon papa, j'allais vous en prier. Voici ma soeur de lait Suzette, voilà Lubin. Si vous saviez toutes les amitiés qu'ils m'ont faites ! Je serais peut-être mort aussi sans leur secours.

Monsieur de Cressac

Eh bien ! Nous ne ferons tous qu'une famille heureuse de s'aimer.

Jeanne

Venez, en attendant, prendre quelque repos. Excusez-nous si nous ne vous recevons pas comme nous l'aurions désiré.

Thomas

Voici le chariot qui arrive, et des malheureux qui le suivent. Permettez-vous que j'aille leur offrir quelque secours ?

Monsieur de Cressac

Ah ! Je vais avec toi les consoler. Je suis trop intéressé dans l'événement cruel qui cause leurs peines. Ô jour que je croyais si malheureux ! Tu me rends bien plus que tu ne me fais perdre. Pour quelques biens que tu m'enlèves, tu me donnes une nouvelle famille et des amis dignes de mon coeur.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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