Bergerie · 1753

Le Devin du Village

de Jean-Jacques Rousseau

Représentation
≈ 8 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
81
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Colin H 26 ≈ 3 min 4
Le Devin H 19 ≈ 2 min 5
Colette F 31 ≈ 2 min 4
Ensemble N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Colin absentabsentabsentabsent
Le Devin absentabsentabsent
Colette absentabsentabsentabsent
Ensemble absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Colette

Colette

Il m'aimait autrefois, et ce fut mon bonheur. Mais quelle est donc celle qui me préfère ? Elle est donc bien charmante ! Imprudente bergère, ne crains-tu point les maux que j'éprouve en ce jour ? Colin m'a pu changer, tu peux avoir ton tour.

Scène 2

Colette, Le Devin

Tandis que le devin s'avance gravement, Colette compte dans sa main de la monnaie ; puis elle la plie dans un papier, et en présente au devin, après avoir un peu hésité à l'aborder.

Colette

Perdrai-je Colin sans retour . Dites-moi s'il faut que je meure.

Le Devin

Je lis dans votre coeur, et j'ai lu dans le sien.

Colette

Ô dieux !

Le Devin

Modérez-vous.

Colette

Eh bien ? Colin...

Le Devin

Vous est infidèle.

Colette

Je me meurs.

Le Devin

Et pourtant il vous aime toujours.

Colette

Que dites-vous ?

Le Devin

Plus adroite et moins belle, La dame de ces lieux...

Colette

Il me quitte pour elle !

Le Devin

Je vous l'ai déjà dit, il vous aime toujours.

Colette

Et toujours il me fuit !

Le Devin

Comptez sur mon secours. Je prétends à vos pieds ramenez le volage. Colin veut être brave, il aime à se parer : Sa vanité vous a fait un outrage Que son amour doit réparer.

Colette

À vos sages leçons Colette s'abandonne.

Le Devin

Avec Colin prenez un autre ton.

Colette

Je feindrai d'imiter l'exemple qu'il me donne.

Le Devin

Ne l'imitez pas tout de bon ; Mais qu'il puisse le connaître. Mon art m'apprend qu'il va paraître ; Je vous appellerai quand il en sera temps.

Scène 3

Le Devin

Le Devin

J'ai tout su de Colin, et ces pauvres enfants Admirent tous les deux la science profonde Qui me fait deviner tout ce qu'ils m'ont appris. Leur amour à propos en ce jour me seconde ; Et les rendant heureux, il faut que je confonde De la dame du lieu les airs et les mépris.

Scène 4

Colin, Le Devin

Colin

L'amour et vos leçons m'ont enfin rendu sage ; Je préfère Colette à des biens superflus. Je sus lui plaire en habit de village : Sous un habit doré qu'obtiendrai-je de plus ?

Le Devin

Colin, il n'est plus temps, et Colette t'oublie.

Colin

Elle m'oublie, ô ciel ! Colette a pu changer !

Le Devin

Ce n'est point un berger qu'elle préfère à toi ; C'est un beau monsieur de la ville.

Colin

Qui vous l'a dit ?

Le Devin

Mon art.

Colin

Je n'en saurais douter. Hélas ! Qu'il m'en va coûter Pour avoir été trop facile À m'en laisser conter par les dames de cour !

Le Devin

On sert mal à la fois la fortune et l'amour. D'être si beau garçon quelquefois il en coûte.

Colin

De grâce, apprenez-moi le moyen d'éviter Le coup affreux que je redoute.

Le devin tire de sa poche un livre de grimoire et un petit bâton de Jacob, avec lesquels il fait un charme. De jeunes paysannes, qui venaient le consulter, laissent tomber leurs présents, et se sauvent tout effrayées en voyant ses contorsions.

Le Devin

Laisse-moi seul un moment consulter. Le charme est fait. Colette en ce lieu va se rendre ; Il faut ici l'attendre.

Colin

À l'apaiser pourrai-je parvenir ? Hélas ! Voudra-t-elle m'entendre ?

À part.

Le Devin

Avec un coeur fidèle et tendre On a droit de tout obtenir. Sur ce qu'elle doit dire allons la prévenir.

Scène 5

Scène 6

Colin, Colette, Ensemble

Colin

Je l'aperçois... Je tremble en m'offrant à sa vue... Sauvons-nous... Je la perds si je fuis...

Colette

Il me voit... Que je suis émue ! Le coeur me bat...

Colin

Je ne sais où j'en suis.

Colette

Trop près, sans y songer, je me suis approchée.

À Colette, d'un ton radouci, et d'un air moitié riant, moitié embarrassé.

Colin

Je ne puis m'en dédire, il a faut aborder. Ma Colette... Êtes-vous fâchée ? Je suis Colin : daignez me regarder.

Colette

Colin m'aimait ; Colin m'était fidèle : Je vous regarde, et ne vois plus Colin.

Colin

Mon coeur n'a point changé ; mon erreur trop cruelle Venait d'un sort jeté par quelque esprit malin : De devin l'a détruit ; je suis, malgré l'envie, Toujours Colin, toujours plus amoureux.

Colette

Par un sort, à mon tour, je me sens poursuivie. Le devin n'y peut rien.

Colin

Que je suis malheureux !

Colette

D'un amant plus contant...

Colin

Ah ! De ma mort suivi, Votre infidélité...

Colette

Vos soins sont superflus ; Non, Colin, je ne t'aime plus.

Colin

Ta foi ne m'est point ravie ; Non, consulte mieux ton coeur : Toi-même, en m'ôtant la vie, Tu perdrais tout ton bonheur.

À part.

À Colin.

Colette

Hélas ! Non, vous m'avez trahie, Vos soins sont superflus : Non, Colin, je ne t'aime plus.

Colin

C'en est donc fait, vous voulez que je meure ; Et je vais pour jamais m'éloigner du hameau.

Colette

Colin !

Colin

Quoi ?

Colette

Tu me fuis ?

DUO.

Colin

Faut-il que je demeure, Pour vous voir un amant nouveau ?

Colette

Tant qu'à mon Colin j'ai su plaire ; Je vivais dans les plaisirs.

Colin

Quand je plaisais à ma bergère, Mon sort comblait mes désirs.

Colette

Depuis que son coeur me méprise, Un autre a gagné le mien.

D'un ton pénétré.

Colin

Après le doux noeud qu'elle brise, Serait-il un autre bien ? Ma Colette se dégage !

Colette

Je crains un amant volage.

Ensemble

Je me dégage à mon tour. Mon coeur, devenu paisible, Oubliera, s'il est possible,

Colin

Que tu lui fus cher un jour.

Colette

Que tu lui fus chère un jour.

Colin

Quelque bonheur qu'on me promette Dans les noeuds qui me sont offerts, J'eusse encore préféré Colette À tous les biens de l'univers.

Colette

Quoiqu'un seigneur jeune, aimable, Ma parle aujourd'hui d'amour, Colin m'eût semblé préférable À tout éclat de la Cour.

Colin

Ah, Colette !

Colin se jette aux pieds de Colette ; elle lui fait remarquer à son chapeau un ruban fort riche qu'il a reçu de la dame. Colin le jette avec dédain. Colette lui en donne un plus simple, dont elle était parée et qu'il reçoit avec transport.

Colette

Ah ! Berger volage, Faut-il t'aimer malgré moi !

Ensemble

À jamais Colin

Colette

Je t'engage.

Colette

T'engage.

Colin

Mon coeur et ma foi.

Colette

Son coeur et sa foi.

Ensemble

Qu'un doux mariage M'unisse à toi. Aimons toujours sans partage ; Que l'amour soit notre loi.

Scène 7

Le Devin, Colin

Le Devin

Je vous ai délivrés d'un cruel maléfice ; Vous vous aimez encore, malgré les envieux.

Ils offrent chacun un présent au devin.

Colin

Quel dont pourrait jamais payer en tel service ?

Le Devin

Je suis assez payé si vous êtes heureux. Venez, jeunes garçons, venez, aimables filles, Rassemblez-vous, venez les imiter ; Venez, galants bergers, venez, beautés gentilles En chantant leur bonheur apprendre à le goûter.

Scène 8

Troupe de jeunes gens du village, Colin, Le Devin, Colette, Villageoises

ROMANCE.

On danse.

Troupe de jeunes gens du village

Colin revient à sa bergère ; Célébrons un retour si beau. Que leur amitié sincère Soit un charme toujours nouveau. Du devin de notre village Chantons le pouvoir éclatant : Il ramène un amant volage, Et le rend heureux et constant.

PANTOMIME.

Colin

Dans ma cabane obscure Toujours soucis nouveaux ; Vent, soleil ou froidure, Toujours peine et travaux. Colette, ma bergère, Si tu viens l'habiter, Colin, dans sa chaumière, N'a rien à regretter. Des champs, de la prairie, Retournant chaque soir, Chaque soir plus chérie, Je viendrai te revoir : Du soleil dans nos plaines Devançant le retour, Je charmerai mes peines En chantant notre amour.

Il tire une chanson de sa poche.

Le Devin

Il faut tous à l'envi Nous signaler ici : Si je ne puis sauter ainsi, Je dirai pour ma part une chanson nouvelle.

Regardant le chanson.

Colin

Elle a d'autres couplets : je la trouve assez belle.

Elle prend la chanson.

Colette

Voyons, voyons ; nous chanterons aussi.

Colin

Par les rigueurs on le rebute.

Colette

On l'affaiblit par les faveurs.

On danse.

On danse.

Colette

À la Ville on fait bien plus de fracas ; Mais sont-ils aussi gais dans leurs ébats ? Tous leurs concerts valent-ils nos musettes ? Allons danser sous les ormeaux Galants prenez vos chalumeaux.

Villageoises

Allons danser sous les ormeaux Galants prenez vos chalumeaux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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