Scène 1
Lucinde, Marton
Lucinde
Je viens de voir frère se promener dans le jardin, hâtons-nous, avant son retour, de placer son portrait sur sa toilette.
Marton
Le voilà, Mademoiselle, changé dans ses ajustements de manière à le rendre méconnaissable. Quoiqu'il soit le plus joli homme du monde, il brille ici en femme encore avec de nouvelles grâces.
Lucinde
Valère est, par sa délicatesse et par l'affectation de sa parure, une espèce de femme cachée sous des habits d'homme, et ce portrait, ainsi travesti, semble moins le déguiser que le rendre à son état naturel.
Marton
Eh bien, où est le mal ? Puisque les femmes aujourd'hui cherchent à se rapprocher des hommes, n'est-il pas convenable que ceux-ci fassent la moitié du chemin, et qu'ils tâchent de gagner en agréments autant qu'elles en solidité ? Grâce à la mode, tout s'en mettra plus aisément de niveau.
Lucinde
Je ne puis me faire à des modes aussi ridicules. Peut-être notre sexe aura-t-il le bonheur de n'en plaire pas moins, quoiqu'il devienne plus estimable. Mais pour les hommes, je plains leur aveuglement. Que prétend cette jeunesse étourdie en usurpant tous nos droits ? Espèrent-ils de mieux plaire aux femmes en s'efforçant de leur ressembler ?
Marton
Pour celui-là, ils auraient torts, et les femmes se haïssent trop mutuellement pour aimer ce qui leur ressemble. Mais revenons au portrait. Ne craignez-vous point que cette petite raillerie ne fâche Monsieur le Chevalier ?
Lucinde
Non, Marton ; mon frère est naturellement bon, il est même raisonnable, à son défaut près. Il sentira qu'en lui faisant par ce portrait un reproche muet et badin, je ne songe qu'à le guérir d'un travers qui choque jusqu'à cette tendre Angélique, cette aimable pupille de mon père que Valère épouse aujourd'hui. C'est lui rendre service que de corriger les défauts de son amant, et tu sais combien j'ai besoin des soins de cette chère amie pour me délivrer de Léandre, son frère, que mon père veut aussi me faire épouser.
Marton
Si bien que ce jeune inconnu, ce Cléonte que vous vîtes l'été dernier à Passy, vous tient toujours fort au coeur ?
Lucinde
Je ne m'en défends point ; je compte même sur la parole qu'il m'a donné de reparaître bientôt, et sur la promesse que m'a faite Angélique d'engager son frère à renoncer à moi.
Marton
Bon, renoncer ! Songez que vos yeux auront plus de force pour ferrer cet engagement, qu'Angélique n'en saurait avoir pour le rompre.
Lucinde
Sans disputer sur tes flatteries, je te dirai que comme Léandre ne m'a jamais vue, il sera aise à sa soeur de le prévenir, et de lui faire entendre que ne pouvant être heureux avec une femme dont le coeur est engagé ailleurs, il ne saurait mieux faire que de s'en dégager par un refus honnête.
À part...
Marton
Un refus honnête ! Ah ! Mademoiselle, refuser une femme faite comme vous avec quarante mille écus, c'est une honnêteté dont jamais Léandre ne sera capable. Si elle savait que Léandre et Cléonte ne sont que la même personne, un tel refus changerait bien d'épithète.
Lucinde
Ah ! Marton, j'entends du bruit ; cachons vite ce portrait. C'est, sans doute, mon frère qui revient, et en nous amusant à jaser, nous nous sommes ôté le loisir d'exécuter notre projet.
Marton
Non, c'est Angélique.
Scène 2
Angélique, Lucinde, Marton
Angélique
Ma chère Lucinde, vous savez avec quelle répugnance je me prêtai à votre projet quand vous fîtes changer la parure du portrait de Valère en des ajustements de femme. À présent que je vous vois prête à l'exécuter, je tremble que le déplaisir de se voir jouer indispose contre nous. Renonçons, je vous prie, à ce frivole badinage. Je sens que je ne puis trouver de goût à m'égayer au risque du repos de mon coeur.
Lucinde
Que vous êtes timide ! Valère vous aime trop pour prendre en mauvaise part tout ce qui lui viendra de la vôtre, tant que vous ne serez que sa maîtresse. Songez que vous n'avez plus qu'un jour à donner carrière à vos fantaisies, et que le tour des siennes ne viendra que trop tôt. D'ailleurs, il est question de le guérir d'un faible qui l'expose à la raillerie, et voilà proprement l'ouvrage d'une maîtresse. Nous pouvons corriger les défauts d'un amant. Mais, hélas ! Il faut supporter ceux d'un mari.
Angélique
Que lui trouvez-vous après tout de si ridicule ? Puisqu'il est aimable, a-t-il si grand tort de s'aimer, et ne lui en donnons-nous pas l'exemple ? Il cherche à plaire. Ah ! Si c'est un défaut, quelle vertu plus charmante un homme pourrait-il apporter dans la société !
Marton
Surtout, dans la société des femmes.
Angélique
Enfin, Lucinde, si vous m'en croyez, nous supprimerons et le portrait, et tout cet air de raillerie qui peut aussi bien passer pour une insulte que pour une correction.
Lucinde
Oh ! Non. Je ne perds pas ainsi les frais de mon industrie. Mais je veux bien courir seule les risques d'un succès, et rien ne vous oblige d'être complice dans une affaire dont vous pouvez n'être que témoin.
Marton
Belle distinction !
Lucinde
Je me réjouis de voir la contenance de Valère. De quelque manière qu'il prenne la chose, cela fera toujours une scène assez plaisante.
Marton
J'entends. Le prétexte est de corriger Valère : mais le vrai motif est de rire à ses dépens. Voilà le génie et le bonheur des femmes. Elles corrigent souvent les ridicules en ne songeant qu'à s'en amuser.
Angélique
Enfin, vous le voulez, mais je vous avertis que vous me répondrez de l'événement.
Lucinde
Soit.
Angélique
Depuis que nous sommes ensemble, vous m'avez fait cent pièces dont je vous dois la punition. Si cette affaire-ci me cause la moindre tracasserie avec Valère, prenez garde à vous.
Lucinde
Oui, oui.
Angélique
Songez un peu à Léandre.
Lucinde
Ah ! Ma chère Angélique.
Bas.
Angélique
Oh, si vous me brouillez avec votre frère, je vous jure que vous épouserez le mien. Marton, vous m'avez promis le secret.
Marton
Ne craignez rien.
Lucinde
Enfin, je...
Marton
J'entends la voix du Chevalier. Prenez au plus tôt votre parti, à moins que vous ne vouliez lui donner un cercle de filles à sa toilette.
Lucinde
Il faut bien éviter qu'il nous aperçoive. Elle met le portrait sur la toilette. Voilà le piège tendu.
Marton
Je veux un peu guetter mon homme pour voir.
Lucinde
Paix. Sauvons nous.
Angélique
Que j'ai de mauvais pressentiments de tout ceci !
Scène 3
Valère, Frontin
Valère
Sangaride, ce jour est un grand jour vous.
Frontin
Sangaride ; c'est-à-dire, Angélique. Oui, c'est un grand jour que celui de la noce, et qui même allonge diablement tous ceux qui le suivent.
Valère
Que je vais goûter de plaisir à rendre Angélique heureuse !
Frontin
Auriez-vous envie de la rendre veuve ?
Valère
Mauvais plaisant. Tu sais à quel point je l'aime. Dis-moi, que connais-tu qui puisse manquer à sa félicité ? Avec beaucoup d'amour, quelque peu d'esprit, et une figure, comme tu vois, on peut, je pense, se tenir toujours assez sûr de plaire.
Frontin
La chose est indubitable, et vous en avez fait sur vous-même la première expérience.
Valère
Ce que je plains en tout cela, c'est je ne sais combien de petites personnes que mon mariage sera sécher de regret, qui vont ne savoir plus que faire de leur coeur.
Frontin
Oh ! Que si. Celles qui vous ont aimé, par exemple, s'occuperont à bien détester votre chère moitié. Les autres... Mais ou diable les prendre, ces autres-là ?
Valère
La matinée s'avance ; il est temps de m'habiller pour aller voir Angélique. Allons. Il se met à sa toilette. Comment me trouves-tu ce matin ? Je n'ai point de feu dans les yeux ; j'ai le teint battu ; il semble que je ne suis point à l'ordinaire.
Frontin
À l'ordinaire ! Non, vous êtes seulement à votre ordinaire.
Valère
C'est une fort méchante habitude que l'usage du rouge ; à la fin je ne pourrai m'en passer, et je serai du dernier mal sans cela. Où est donc ma boîte à mouches ? Mais que vois-je là ? Un portrait.... Ah ! Frontin ; le charmant objet... Ou as-tu pris ce portrait ?
Frontin
Moi ? Je veux être perdu si je sais de quoi vous me parlez.
Valère
Quoi ! Ce n'est pas toi qui a mis ce portrait sur ma toilette ?
Frontin
Non, que je meure.
Valère
Qui serait-ce donc ?
Frontin
Ma foi, je n'en sais rien. Ce ne peut être que le diable ou vous.
Valère
À d'autres. On t'a payé pour te taire... Sais-tu bien que la comparaison de cet objet nuit à Angélique ? Voilà d'honneur, la plus jolie figure que j'aie vue de ma vie. Quels yeux, Frontin... Je crois qu'ils ressemblent aux miens.
Frontin
C'est tout dire.
Valère
Je lui trouve beaucoup de mon air. Elle est, ma foi, charmante... Ah ! Si l'esprit soutient tout cela... Mais son goût me répond de son esprit. La friponne est connaisseuse en mérite !
Frontin
Que diable ! Voyons donc toutes ces merveilles.
Valère
Tiens, tiens. Penses-tu me duper avec ton air niais ? Me crois-tu novice en aventures ?
Frontin
Ne me trompe-je point ! C'est lui... c'est lui-même. Comme le voilà paré ! Que de fleurs ! Que de pompons ! C'est sans doute quelque tour de Lucinde ; Marton y sera tout au moins de moitié. Ne troublons point leur badinage. Mes discrétions précédentes m'ont coûté trop cher.
Valère
Hé bien ? Monsieur Frontin reconnaîtrait-il l'original de cette peinture ?
Frontin
Pouh ! Si je le connais ! Quelques centaines de coups de pied au cul, et autant de soufflets que j'ai eu l'honneur d'en recevoir en détail, ont bien cimenté la connaissance.
Valère
Une fille, des coups de pied ! Cela est un peu gaillard.
Frontin
Ce sont de petites impatiences domestiques qui la prennent à propos de rien.
Valère
Comment ? L'aurais-tu servie ?
Frontin
Oui, Monsieur ; et j'ai même l'honneur d'être toujours son très humble serviteur.
Valère
Il serait assez plaisant qu'il y eut dans Paris une jolie qui ne fut pas de ma connaissance ! Parle-moi sincèrement. L'original est-il aussi aimable que le portrait ?
Frontin
Comment, aimable ! Savez-vous, Monsieur, que si quelqu'un pouvait approcher de vos perfections, je ne trouverais qu'elle seule à vous comparer.
Valère
Mon coeur n'y résiste pas... Frontin, dis-moi le nom de cette belle.
Frontin
Ah ! Ma foi, me voila pris sans verd.
Valère
Comment s'appelle-t-elle ? Parle donc.
Frontin
Elle s'appelle... elle s'appelle... elle ne s'appelle point. C'est une fille anonyme, comme tant d'autres.
Valère
Dans quels tristes soupçons me jette ce coquin ! Se pourrait-il que des traits aussi charmants ne fussent que ceux d'une grisette ?
Frontin
Pourquoi non ? La beauté se plaît à parer des visages qui ne tirent leur fierté que d'elle.
Valère
Quoi, c'est...
Frontin
Une petite personne bien coquette, bien minaudière, bien vaine sans grand sujet de l'être : en un mot, un vrai petit-maître femelle.
Valère
Voilà comment ces faquins de valets parlent des gens qu'ils ont servis. Il faut voir cependant. Dis-moi ou elle demeure ?
Frontin
Bon, demeurer ? Est-ce que cela demeure jamais ?
Valère
Si tu m'impatiente... Où loge-t-elle, maraud ?
Frontin
Ma foi, Monsieur, à ne vous point mentir, vous le savez tout aussi bien que moi.
Valère
Comment ?
Frontin
Je vous jure que je ne connais pas mieux que vous l'original de ce portrait.
Valère
Ce n'est pas toi qui l'as placé là ?
Frontin
Non, la peste m'étouffe.
Valère
Ces idées que tu m'en as données...
Frontin
Ne voyez-vous pas que vous me les fournissiez vous-même ? Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le monde aussi ridicule que cela ?
Valère
Quoi ! Je ne pourrai découvrir d'où vient ce portrait ? Le mystère et la difficulté irritent mon empressement. Car, je te l'avoue, j'en suis très réellement épris.
Frontin
La chose est impayable ! Le voilà amoureux de lui-même.
Valère
Cependant, Angélique, la charmante Angélique ... En vérité, je ne comprends rien à mon coeur, et je veux voir cette nouvelle maîtresse avant que de rien déterminer sur mon mariage.
Frontin
Comment, Monsieur ? Vous ne... Ah ! Vous vous moquez.
Valère
Non, je te dis très sérieusement que je ne saurais offrir ma main à Angélique, tant que l'incertitude de mes sentiments sera un obstacle à notre bonheur mutuel. Je ne puis l'épouser aujourd'hui ; c'est un point résolu.
Frontin
Oui, chez vous. Mais Monsieur votre père qui a fait aussi ses petites résolutions à part est l'homme du monde le moins propre à céder aux vôtres ; vous savez que son faible n'est pas la complaisance.
Valère
Il faut la trouver à quelque prix que ce soit. Allons, Frontin, courons, cherchons partout.
Frontin
Allons, courons, volons ; faisons l'inventaire et le signalement de toutes les jolies filles de Paris. Peste, le bon petit livre que nous aurions-là ! Livre rare, dont la lecture n'endormirait pas !
Valère
Hâtons-nous. Vices achever de m'habiller.
Frontin
Attendez, voici tout à propos Monsieur votre père. Proposons-lui d'être de la partie.
Valère
Tais-toi, bourreau. Le malheureux contretemps.
Scène 4
Lisimon, Valère, Frontin
Lisimon
Hé ben, mon fils ?
Valère
Frontin, un siège à Monsieur.
Lisimon
Je veux rester debout. Je n'ai que deux mots à te dire.
Valère
Je ne saurais, Monsieur, vous écouter que vous ne soyez assis.
Lisimon
Que diable ! Il ne me plaît pas, moi. Vous verrez que l'impertinent fera des compliments avec son père.
Valère
Le respect...
Lisimon
Oh ! Le respect consiste à m'obéir et à ne me point gêner. Mais, qu'est-ce ? Encore en déshabillé ? Un jour de noces ? Voilà qui est joli ! Angélique n'a donc point encore reçu ta visite ?
Valère
J'achevais de me coiffer, et j'allais m'habiller pour me présenter décemment devant elle.
Lisimon
Faut-il tant d'appareil pour nouer des cheveux et mettre un habit. Parbleu, dans ma jeunesse, nous usions mieux du temps et sans perdre les trois quarts de la journée à faire la roue devant un miroir, nous savions à plus juste titre avancer nos affaires auprès des belles.
Valère
Il semble, cependant, que quand on veut être aimé, on ne saurait prendre trop de soin pour se rendre aimable, et qu'une parure si négligée ne devait pas annoncer des amants bien occupés du soin de plaire.
Lisimon
Pure sottise. Un peu de négligence sied quelquefois bien quand on aime. Les femmes nous tenaient plus de compte de nos empressements que du temps que nous aurions perdu à notre toilette, et sans affecter tant de délicatesse dans la parure, nous en avions davantage dans le coeur. Mais laissons cela. J'avais pensé à différer ton mariage jusqu'à l'arrivée de Léandre, afin qu'il eût le plaisir d'y assister, et que j'eusse, moi, celui de faire tes noces et celles de ta soeur en un même jour.
Valère
Frontin, quel bonheur !
Frontin
Oui, un mariage reculé ; c'est toujours autant de gagne sur le repentir.
Lisimon
Qu'en dis-tu, Valère ? Il semble qu'il ne serait pas séant de marier la soeur sans attendre le frère, puisqu'il est en chemin.
Valère
Je dis, mon père, qu'on ne peut rien de mieux penser.
Lisimon
Ce délai ne te serait donc pas de peine ?
Valère
L'empressement de vous obéir surmontera toujours toutes mes répugnances.
Lisimon
C'était pourtant dans la crainte de te mécontenter que je ne te l'avais pas proposé.
Bas.
Valère
Votre volonté n'est pas moins la règle de mes désirs que celle de mes actions. Frontin, quel bonhomme de père !
Lisimon
Je suis charmé de te trouver si docile, tu en auras le mérite à bon marché ; car, par une lettre que je reçois à l'instant, Léandre m'apprend qu'il arrive aujourd'hui.
Valère
Hé bien, mon père ?
Lisimon
Hé bien, mon fils, par ce moyen rien ne sera dérangé.
Valère
Comment, vous voudriez le marier en arrivant ?
Frontin
Marier un homme tout botté !
Lisimon
Non pas cela ; puisque, d'ailleurs, Lucinde et lui ne s'étant jamais vus, il faut bien leur laisser le loisir de faire connaissance : mais il assistera au mariage de sa soeur, et je n'aurai pas la dureté de faire languir un fils aussi complaisant.
Valère
Monsieur...
Lisimon
Ne crains rien ; je connais et j'approuve trop ton empressement pour te jouer un aussi mauvais tour.
Valère
Mon père...
Lisimon
Laissons cela, te dis-je, je devine tout ce que tu pourrais me dire.
Valère
Mais, mon père... J'ai fait... Des réflexions...
Lisimon
Des réflexions, toi ? J'avais tort. Je n'aurais pas deviné celui-là. Sur quoi donc, s'il vous plaît, roulent vos méditations sublimes ?
Valère
Sur les inconvénients du mariage.
Frontin
Voilà un texte qui fournit.
Lisimon
Un sot peut réfléchir quelquefois ; mais ce n'est jamais qu'après la sottise. Je reconnais là mon fils.
Valère
Comment, après la sottise ? Mais je ne suis pas encore marié.
Lisimon
Apprenez, Monsieur le philosophe, qu'il n'y a nulle différence de ma volonté à l'acte. Vous pouviez moraliser quand je vous proposai la chose, et que vous en étiez vous-même si empressé. J'aurais de bon coeur écouté vos raisons. Car, vous savez si je suis complaisant.
Frontin
Oh ! Oui monsieur, nous sommes là-dessus en état de vous rendre justice.
Lisimon
Mais aujourd'hui que tout est arrêté, vous pouvez spéculer à votre aise ; ce sera, s'il vous plaît, sans préjudice de la noce.
Valère
La contrainte redouble ma répugnance. Songez, je vous supplie, à l'importance de l'affaire. Daignez m'accorder quelques jours...
Lisimon
Adieu, mon fils ; tu seras marié ce soir, ou tu m'entends... Comme j'étais la dupe de la fausse déférence du pendard !
Scène 5
Valère, Frontin
Valère
Ciel ! Dans quelle peine me jette son inflexibilité !
Frontin
Oui, marie ou déshérité ! Épouser une femme ou la misère ! On balancerait à moins.
Valère
Moi, balancer ! Non ; mon choix était encore incertain ; l'opiniâtreté de mon père l'a déterminé.
Frontin
En faveur d'Angélique ?
Valère
Tout au contraire.
Frontin
Je vous félicite, Monsieur, d'une résolution aussi héroïque. Vous allez mourir de faim en digne martyr de la liberté. Mais s'il était question d'épouser le portrait ? Hem ! Le mariage ne vous paraîtrait plus si affreux ?
Valère
Non ; mais si mon père prétendait m'y forcer, je crois que j'y résisterais avec la même fermeté, et je sens que mon coeur me ramènerait vers Angélique sitôt qu'on m'en voudrait éloigner.
Frontin
Quelle docilité ! Si vous n'héritez pas des biens de Monsieur votre père, vous hériterez au moins de ses vertus. Regardant le portrait. Ah !
Valère
Qu'as-tu ?
Frontin
Depuis notre disgrâce, ce portrait me semble avoir pris une physionomie famélique, un certain air allongé.
Il sort.
Valère
C'est trop perdre de temps à des impertinences. Nous devrions déjà avoir couru la moitié de Paris.
Frontin
Au train dont vous allez, vous courrez bientôt les champs. Attendons, cependant, le dénouement de tout ceci ; et pour feindre de mon côté une recherche imaginaire, allons-nous cacher dans un cabaret.
Scène 6
Marton, Angélique
Marton
Ah ! Ah, ah, ah ! La plaisante scène ? Qui l'eut jamais prévue ? Que vous avez perdu, Mademoiselle, à n'être point ici cachée avec moi quand il s'est si bien épris de ses propres charmes !
Angélique
Il s'est vu par mes yeux.
Marton
Quoi ! Vous auriez la faiblesse de conserver des sentiments pour un homme capable d'un pareil travers ?
Angélique
Il te parait donc bien coupable ! Qu'a-t-on, cependant, à lui reprocher que le vice universel de son âge ? Ne crois pas pourtant qu'insensible à l'outrage du Chevalier, je souffre qu'il me préfère ainsi le premier visage qui le frappe agréablement. J'ai trop d'amour pour n'avoir pas de la délicatesse, et Valère me sacrifiera ses folies dès ce jour, ou je sacrifierai mon amour à ma raison.
Marton
Je crains bien que l'un ne soit aussi difficile que l'autre.
Angélique
Voici Lucinde. Mon frère doit arriver aujourd'hui. Prends bien garde qu'elle ne le soupçonne d'être son inconnu jusqu'à ce qu'il en soit temps.
Scène 7
Marton, Lucinde, Angélique
Marton
Je gage, Mademoiselle, que vous ne devineriez jamais quel a été l'effet du portrait ? Vous en rirez sûrement.
Lucinde
Eh ! Marron, laissons-là le portrait ; j'ai bien d'autres choses en tête. Ma chère Angélique, je suis désolée, je suis mourante. Voici l'instant ou j'ai besoin de tout votre secours. Mon père vient de m'annoncer l'arrivée de Léandre. Il veut que je me dispose à le recevoir aujourd'hui et à lui donner la main dans huit jours.
Angélique
Que trouvez-vous donc-là de si terrible ?
Marton
Comment, terrible ! Vouloir marier une belle personne de dix-huit ans avec un homme de vingt-deux, riche et bienfait ! La vérité, cela fait peur, et il n'y a point de fille en âge de raison à qui l'idée d'un tel mariage ne donnât la fièvre.
Lucinde
Je ne veux rien cacher ; j'ai reçu en même temps une lettre de Cléonte ; il sera incessamment à Paris ; il va faire agir auprès de mon père ; il me conjure de différer mon mariage : enfin, il m'aime toujours. Ah, ma chère, serez-vous insensible aux alarmes de mon coeur et cette amitié que vous m'avez jurée...
Angélique
Plus cette amitié m'est chère, et plus je dois souhaiter d'en voir resserrer les noeuds par votre mariage avec mon frère. Cependant, Lucinde, votre repos est le premier de mes désirs, et mes voeux sont encore plus conformes aux vôtres que vous ne pensez.
Lucinde
Daignez donc vous rappeler vos promesses. Faites bien comprendre à Léandre que mon coeur ne saurait être à lui, que...
Marton
Mon Dieu ! Ne jurons de rien. Les hommes ont tant de ressources et les femmes tant d'inconstance, que si Léandre se mettait bien dans la tête de vous plaire, qu'il en viendrait à bout malgré vous.
Lucinde
Marton !
Marton
Je ne lui donne pas deux jours pour supplanter votre inconnu sans vous en laisser même le moindre regret.
Elle sort.
Lucinde
Allons, continuez... Chère Angélique, je compte sur vos soins ; et dans le trouble qui m'agite, je cours tout tenter auprès de mon père pour différer, s'il est possible, un hymen que la préoccupation de mon coeur me fait envisager avec effroi.
Angélique
Je devrais l'arrêter. Mais Lisimon n'est pas un homme à céder aux sollicitations de sa fille, et toutes ses prières ne feront qu'affermir ce mariage qu'elle-même souhaite d'autant plus qu'elle parait le craindre. Si je me plais à jouir pendant quelques instants de ses inquiétudes, c'est pour lui en rendre l'événement plus doux. Quelle autre vengeance pourrait être autorisée par l'amitié ?
Marton
Je vais la suivre ; et sans trahir notre secret, l'empêcher, s'il se peut, de faire quelque folie.
Scène 8
Angélique
Angélique
Insensée que je suis ! Mon esprit s'occupe à des badineries pendant que j'ai tant d'affaires avec mon coeur. Hélas ! Peut-être qu'en ce moment Valère confirme son infidélité. Peut être qu'instruit de tout et honteux de s'être laissé surprendre, il offre par dépit son coeur à quelque autre objet. Car voilà les hommes ; ils ne se vengent jamais avec plus d'emportement que quand ils ont le plus de tort. Mais le voici, bien occupé de son portrait.
Scène 9
Valère, Angélique
Valère
Je cours sans savoir ou je dois chercher cet objet charmant. L'amour ne guidera-t-il point mes pas ?
Angélique
Ingrat ! Il ne les conduit que trop bien.
Valère
Ainsi l'amour a toujours ses peines. Il faut que je les éprouve à chercher la beauté que j'aime, ne pouvant en trouver à me faire aimer.
Angélique
Quelle impertinence ! Hélas ! Comment peut-on être si fat et si aimable tout à la fois ?
Valère
Il faut attendre Frontin ; il aura peut-être mieux réussi. En tout cas, Angélique m'adore...
Angélique
Ah, traître ! Tu connais trop mon faible.
Valère
Après tout, je sens toujours que je ne perdrai rien auprès d'elle : le coeur, les appas, tout s'y trouve.
Angélique
Il me sera l'honneur de m'agréer pour son pis-aller.
Valère
Que j'éprouve de bizarrerie dans mes sentiments ! Je renonce à la possession d'un objet charmant et auquel, dans le fond, mon penchant me ramène encore. Je m'expose à la disgrâce de mon père pour m'entêter d'une belle, peut-être indigne de mes soupirs, peut-être imaginaire, sur la seule foi d'un portrait tombe des nues et flatte à coup sûr. Quel caprice ! Quelle folie ! Mais quoi ! La folie et les caprices ne sont-ils pas le relief d'un homme aimable ? Regardant le portrait. Que de grâces !... Quels traits !... Que cela est enchanté ! Que cela est divin ! Ah ! Qu'Angélique ne se flatte pas de soutenir la comparaison avec tant de charmes.
Angélique
Je n'ai gardé assurément. Mais qu'il me soit permis de partager votre admiration. La connaissance des charmes de cette heureuse rivale adoucira du moins la honte de ma défaite.
Valère
Ô ciel !
Angélique
Qu'avez-vous donc ? Vous paraissez tout interdit. Je n'aurais jamais cru qu'un petit-maître soit si aise à décontenancer.
Valère
Ah ! Cruelle, vous connaissez tout l'ascendant que vous avez sur moi, et vous m'outragez sans que je puisse répondre.
Angélique
C'est fort mal fait, en vérité ; et régulièrement vous devriez me dire des injures. Allez, Chevalier, j'ai pitié de votre embarras. Voila vôtre portrait ; et je suis d'autant moins fâchée que vous en aimiez l'original, que vos sentiments sont sur ce point tout à fait d'accord avec les miens.
Valère
Quoi ! Vous connaissez la personne ?
Angélique
Non seulement je la connais, mais je puis vous dire qu'elle est ce que j'ai de plus cher au monde.
Valère
Vraiment, voici du nouveau, et le langage est un peu singulier dans la bouche d'une rivale.
À part.
Angélique
Je ne sais ! Mais il est sincère. S'il se pique, je triomphe.
Valère
Elle a donc bien du mérite ?
Angélique
Il ne tient qu'à elle d'en avoir infiniment.
Valère
Point de défaut, sans doute.
Angélique
Oh ! Beaucoup. C'est une petite personne bizarre, capricieuse, éventée, étourdie, volage, et surtout d'une vanité insupportable. Mais quoi ! Elle est aimable avec tout cela, et je prédis d'avance que vous l'aimerez jusqu'au tombeau.
Valère
Vous y consentez donc ?
Angélique
Oui.
Valère
Cela ne vous fâchera point ?
Angélique
Non.
Haut.
Valère
Son indifférence me désespère. Oserai-je me flatter qu'en ma saveur vous voudrez bien resserrer encore votre union avec elle.
Angélique
C'est tout ce que je demande.
Valère
Vous dîtes tout cela avec une tranquillité qui me charme.
Angélique
Comment donc ? Vous vous plaigniez tout à l'heure de mon enjouement, et à présent vous vous fâchez de mon sang-froid. Je ne sais plus quel ton prendre avec vous.
Haut.
Valère
Je crève de dépit. Mademoiselle m'accorde-t-elle la faveur de me faire faire connaissance avec elle ?
Angélique
Voilà, par exemple, un genre de service que je suis bien sure que vous n'attendez pas de moi : mais je veux passer votre espérance, et je vous le promets encore.
Valère
Ce sera bientôt, au moins ?
Angélique
Peut-être dès aujourd'hui.
Il veut s'en aller.
Valère
Je n'y puis plus tenir.
Haut.
Angélique
Je commence à bien augurer de tout ceci ; il a trop de dépit pour n'avoir plus d'amour. Où allez-vous, Valère ?
Valère
Je vois que ma présence vous gêne, et je vais vous céder la place.
Angélique
Ah ! Point. Je vais me retirer moi-même : il que n'est pas juste que je vous chasse de chez vous.
Valère
Allez, allez ; souvenez-vous que qui n'aime rien ne mérite pas d'être aimé.
Angélique
Il vaut encore mieux n'aimer rien que d'être amoureux de soi-même.
Scène 10
Valère
Valère
Amoureux de soi-même ! Est-ce un crime de sentir un peu ce qu'on vaut ? Je suis cependant bien piqué. Est-il possible qu'on perde un amant tel que moi sans douleur ? On dirait qu'elle me regarde comme un homme ordinaire. Hélas ! Je me déguise en vain le trouble de mon coeur, et je tremble de l'aimer encore après son inconstance. Mais non ; tout mon coeur n'est qu'à ce charmant objet. Courons tenter de nouvelles recherches, et joignons au soin de faire mon bonheur, celui d'exciter la jalouse d'Angélique. Mais voici Frontin.
Scène 11
Frontin, Valère
Frontin
Que diable ! Je ne fais, pourquoi je ne puis me tenir ; j'ai pourtant fait de mon mieux pour prendre des forces.
Valère
Eh bien, Frontin, as-tu trouvé ?
Frontin
Oh ! Oui, Monsieur.
Valère
Ah ? Ciel ! Serait-il possible ?
Frontin
Aussi j'ai bien eu de la peine.
Valère
Hâte-toi donc de me dire...
Frontin
Il m'a fallu courir tous les cabarets du quartier.
Valère
Des cabarets !
Frontin
Mais j'ai réussi au-delà de mes espérances.
Valère
Conte-moi donc...
Frontin
C'était un feu... Une mousse...
Valère
Que diable barbouille cet animal ?
Frontin
Attendez que je reprenne la chose par ordre.
Valère
Tais-toi, ivrogne, faquin ; ou réponds-moi sur les ordres que je t'ai donnés au sujet de l'original du portrait.
Frontin
Ah ! Oui, l'original. Justement. Réjouissez-vous, Réjouissez-vous, vous dis-je.
Valère
Hé bien ?
Frontin
Il n'est déjà ni à la Croix-blanche, ni au Lion-d'or, ni à la Pomme de pin, ni...
Valère
Bourreau, finiras-tu ?
Frontin
Patience. Puisqu'il n'est pas-là, il faut qu'il soit ailleurs ; et... Oh ! Je le trouverai, je le trouverai...
Valère
Il me prend des démangeaisons de l'assommer ; sortons.
Scène 12
Frontin
Frontin
Me voilà, en effet, assez joli garçon... Ce plancher est diablement raboteux. Où en étais-je ? Ma foi, je n'y suis plus. Ah ! Si fait...
Scène 13
Lucinde, Frontin
Lucinde
Frontin, où est ton maître ?
Frontin
Mais, je crois qu'il se cherche actuellement.
Lucinde
Comment, il se cherche ?
Frontin
Oui, il se cherche pour s'épouser.
Lucinde
Qu'est ce que c'est que ce galimatias ?
Frontin
Ce galimatias ! Vous n'y comprenez donc rien ?
Lucinde
Non, en vérité.
Frontin
Ma foi, ni moi non plus : je vais pourtant vous l'expliquer, si vous voulez.
Lucinde
Comment m'expliquer ce que tu ne comprends pas ?
Frontin
Oh ! Dame, j'ai fait mes études, moi.
Lucinde
Il est ivre, je crois. Eh ! Frontin, je t'en prie, rappelle un peu ton bon sens ; tâche de te faire entendre.
Frontin
Pardi rien n'est plus aise. Tenez. C'est un portrait... métamor... non, métaphor... oui, métaphorisé. C'est mon maître, c'est une fille... Vous avez fait un certain mélange... Car j'ai deviné tout ça, moi. Hé bien, peut-on parler plus clairement ?
Lucinde
Non, cela n'est pas possible.
Frontin
Il n'y a que mon maître qui n'y comprenne rien. Car il est devenu amoureux de sa ressemblance.
Lucinde
Quoi ! Sans se reconnaître ?
Frontin
Oui, et c'est bien ce qu'il y a d'extraordinaire.
Lucinde
Ah ! Je comprends tout le reste. Et qui pouvait prévoir cela ? Cours vite, mon pauvre Frontin, vole chercher ton maître et dis-lui que j'ai les choses les plus pressantes à lui communiquer. Prends garde, surtout, de ne lui point parler de tes devinations. Tiens, voila pour...
Frontin
Pour boire, n'est-ce pas ?
Lucinde
Oh non, tu n'en as pas de besoin.
Frontin
Ce sera par précaution.
Scène 14
Lucinde
Lucinde
Ne balançons pas un instant, avouons tout ; et quoiqu'il m'en puisse arriver, ne souffrons pas qu'un frère si cher se donne en ridicule par les moyens mêmes que j'avais employés pour l'en guérir. Que je fuis malheureuse ! J'ai désobligé mon frère ; mon père irrité de ma résistance n'en est que plus absolu ; mon amant absent n'est point en état de me secourir ; je crains les trahisons d'une amie, et les précautions d'un homme que je ne puis souffrir : car je le hais sûrement, et je sens que je préférerais la mort à Léandre.
Scène 15
Angélique, Lucinde, Marton
Angélique
Consolez-vous, Lucinde, Léandre ne veut pas vous faire mourir. Je vous avoue, cependant, qu'il a voulu vous voir sans que vous le sussiez.
Lucinde
Hélas ! Tant pis.
Angélique
Mais savez-vous bien que voila un tant pis qui n'est pas trop modeste ?
Marton
C'est une petite veine du sang fraternel.
Lucinde
Mon Dieu, que vous êtes méchantes ! Après cela, qu'a-t-il dit ?
Angélique
Il m'a dit qu'il serait au désespoir de vous obtenir contre votre gré.
Marton
Il a même ajouté que votre résistance lui faisait plaisir en quelque manière. Mais il a dit cela d'un certain air... Savez-vous qu'à bien juger de vos sentiments pour lui, je gagerais qu'il n'est guère en reste avec vous. Haïssez-le toujours de même, il ne vous rendra pas mal le change.
Lucinde
Voilà une façon de m'obéir qui n'est pas trop polie.
Marton
Pour être poli avec les autres femmes, il ne faut pas toujours être si obéissant.
Angélique
La seule condition qu'il a mise à sa renonciation est que vous recevrez sa visite d'adieu.
Lucinde
Oh, pour cela non ; je l'en quitte.
Angélique
Ah ! Vous ne sauriez lui refuser cela. C'est d'ailleurs un engagement que j'ai pris avec lui. Je vous avertis même confidemment qu'il compte beaucoup sur le succès de cette entrevue, et qu'il ose espérer qu'après avoir paru à vos yeux vous ne résisterez plus cette alliance.
Lucinde
Il a donc bien de la vante.
Marton
Il se flatte de vous apprivoiser.
Angélique
Et ce n'est que sur cet espoir qu'il a consenti au traite que je lui ai propose.
Marton
Je vous réponds qu'il n'accepte le marché que parce qu'il est bien sûr que vous ne le prendrez pas au mot.
Lucinde
Il faut être d'une fatuité bien insupportable. Hé bien, il n'a qu'à paraître : je serai curieuse de voir comment il s'y prendra pour étaler ses charmes, et je vous donne ma parole qu'il sera reçu d'un air... Faites le venir. Il a besoin d'une leçon ; comptez qu'il la recevra... instructive.
Angélique
Voyez-vous, ma chère Lucinde, on ne tient pas tout ce qu'on se propose ; je gage que vous vous radoucirez.
Marton
Les hommes sont furieusement adroits ; vous verrez qu'on vous apaisera.
Lucinde
Soyez en repos là-dessus.
Angélique
Prenez-y garde, au moins ; vous ne direz pas qu'on ne vous a point avertie.
Marton
Ce ne sera pas notre faute si vous vous laissez surprendre.
Lucinde
En vérité, je crois que vous voulez me faire devenir folle.
Haut.
Angélique
La voilà au point. Puisque vous le voulez donc, Marton va vous l'amener.
Lucinde
Comment ?
Marton
Nous l'avons laissé dans l'antichambre, il va être ici à l'instant.
Lucinde
Ô cher Cléonte ! Que ne peux-tu voir la manière dont je reçois tes rivaux.
Scène 16
Angélique, Lucinde, Léandre
Angélique
Approchez, Léandre, venez apprendre à Lucinde à mieux connaître son propre coeur ; elle croit vous haïr, et va faire tous les efforts pour vous mal recevoir : mais je vous réponds, moi, que toutes ces marques apparentes de haine sont en effet autant de preuves réelles de son amour pour vous.
Lucinde
Sur ce pied-là, il doit s'estimer bien favorite, je vous assure ; le mauvais petit esprit !
Angélique
Allons, Lucinde, faut-il que la colère vous empêche de regarder les gens ?
Léandre
Si mon amour excite votre haine, connaissez combien je suis criminel. Il se jette aux genoux de Lucinde.
Lucinde
Ah ! Cléonte ! Ah ! Méchante Angélique !
Léandre
Léandre vous a trop déplu pour que j'ose me prévaloir sous ce nom des grâces que j'ai reçues sous celui de Cléonte. Mais si le motif de mon déguisement en peut justifier l'effet, vous le pardonnerez à la délicatesse d'un coeur dont le faible est de vouloir être aime pour lui-même.
Lucinde
Levez-vous, Léandre ; un excès de délicatesse n'offense que les coeurs qui en manquent, et le mien est aussi content de l'épreuve que le vôtre doit l'être du succès. Mais vous, Angélique ! Ma chère Angélique a eu la cruauté de se faire un amusement de mes peines ?
Angélique
Vraiment il vous siérait bien de vous plaindre ! Hélas ! Vous êtes heureux l'un et l'autre, tandis que je suis en proie aux alarmes.
Il lui baise la main.
Léandre
Quoi ! Ma chère soeur, vous avez songé à mon bonheur, pendant même que vous aviez des inquiétudes sur le vôtre. Ah ! C'est une bonté que je n'oublierai jamais.
Scène 17
Valère, Angélique, Marton, Lucinde, Léandre
Valère
Que ma présence ne vous gêne point. Comment, Mademoiselle ? Je ne connaissais pas toutes vos conquêtes ni l'heureux objet de votre préférence, et j'aurai soin de me souvenir par humilité qu'après avoir soupiré le plus constamment, Valère a été le plus maltraité.
Angélique
Ce serait mieux fait que vous ne pensez, et vous auriez besoin en effet de quelques leçons de modestie.
Valère
Quoi ! Vous osez joindre la raillerie à l'outrage, et vous avez le front de vous applaudir quand vos devriez mourir de honte ?
Angélique
Ah ! Vous vous fâchez ; je vous laisse ; je n'aime pas les injures.
Valère
Non, vous demeurerez ; il faut que je jouisse de toute votre honte.
Angélique
Hé bien, jouissez.
Valère
Car, j'espère que vous n'aurez pas la hardiesse de tentée votre justification.
Angélique
N'ayez pas peur.
Valère
Et que vous ne vous flattez pas que je conserve encore les moindres sentiments en votre faveur.
Angélique
Mon opinion là-dessus ne changera rien à la chose.
Valère
Je vous déclare que je ne veux plus avoir pour vous que de la haine.
Angélique
C'est fort bien fait.
Valère
Et voici désormais l'unique objet de tout mon amour.
Angélique
Vous avez raison. Et moi je vous déclare que j'ai pour Monsieur, montrant son frère, un attachement qui n'est des guères inférieur au vôtre pour l'original de ce portrait.
Valère
L'ingrat ! Hélas, il ne me reste plus qu'à mourir.
Angélique
Valère, écoutez. J'ai pitié de l'état où je vous vois. Vous devez convenir que vous êtes le plus injuste des hommes, de vous emporter sur une apparence d'infidélité dont vous m'avez vous-même donné l'exemple ; mais ma bonté veut bien encore aujourd'hui passer par-dessus vos travers.
Valère
Vous verrez qu'on me fera la grâce de me pardonner !
Angélique
En vérité, vous ne le méritez guère. Je vais cependant vous apprendre à quel prix je puis m'y résoudre. Vous m'avez ci-devant témoigné des sentiments que j'ai payés d'un retour trop tendre pour un ingrat. Malgré cela, vous m'avez indignement outragée par un amour extravagant conçu sur un simple portrait avec toute la légèreté, et j'ose dire, toute l'étourderie de votre âge et de votre caractère, il n'est pas temps d'examiner si j'ai dû vous imiter, et ce n'est pas à vous qui êtes coupable qu'il conviendrait de blâmer ma conduite.
Valère
Ce n'est pas à moi, grands dieux ! Mais voyons ces beaux discours.
Angélique
Le voici. Je vous ai dit que je connaissais l'objet de votre nouvel amour, et cela est vrai. J'ai ajouté que je l'aimais tendrement, et cela n'est encore que trop vrai. En vous avouant son mérite, je ne vous ai point déguisé ses défauts. J'ai fait plus, je vous ai promis de vous le faire connaître, et je vous engage à présent ma parole de le faire dès aujourd'hui, dès cette heure même : car je vous avertis qu'il est plus près de vous que vous ne pensez.
Valère
Qu'entends-je ? Quoi, là...
Angélique
Ne m'interrompez point, je vous prie. Enfin, la vérité me force encore à vous répéter que cette personne vous aime avec ardeur, et je puis vous répondre de son attachement comme du mien propre. C'est à vous maintenant de choisir entre elle et moi, celle à qui vous destinez toute votre tendresse : choisissez, Chevalier ; mais choisissez des cet instant et sans retour.
Marton
Le voilà, ma foi, bien embarrassé. L'alternative est plaisante. Croyez-moi, Monsieur, choisissez le portrait ; c'est le moyen d'être à l'abri des rivaux.
Lucinde
Ah ! Valère, faut-il balancer si longtemps pour suivre les impressions du coeur ?
Marton ramasse le portrait.
Valère
C'est est fait ; vous avez vaincu, belle Angélique, et je sens combien les sentiments qui naissent du caprice sont inférieurs à ceux que vous inspirez. Mais, hélas ! Quand tout mon coeur revient à vous, puis-je me flatter qu'il me ramènera le votre ?
Angélique
Vous pourrez juger de ma reconnaissance par le sacrifice que vous venez de me faire. Levez-vous, Valère, et considérez bien ces traits.
Léandre
Attendez donc ! Mais je crois reconnaître cet objet... C'est... Oui, ma foi, c'est lui...
Valère
Qui, lui ? Dites donc, elle. C'est une femme à qui je renonce, comme à toutes les femmes de l'univers, sur qui Angélique l'emportera toujours.
Angélique
Oui, Valère ; c'était une femme jusqu'ici : mais j'espère que ce sera désormais un homme supérieur à ces petites faiblesses qui dégradaient son sexe son caractère.
Valère
Dans quelle étrange surprise vous me jetez !
Angélique
Vous devriez d'autant moins méconnaître cet objet que vous avez eu avec lui le commerce le plus intime, et qu'assurément on ne vous accusera pas de l'avoir négligé. Otez à cette tête cette parure étrange que votre soeur y a fait ajouter...
Valère
Ah ! Que vois-je ?
Marton
La chose n'est-elle pas claire ? Vous voyez le portrait, et voila l'original.
Valère
Ô ciel ! Et je ne meurs pas de honte !
Marton
Eh, Monsieur, vous êtes peut-être le seul de votre ordre qui la connaissiez.
Angélique
Ingrat ! Avais-je tort de vous dire que j'aimais l'original de ce portrait ?
Valère
Et moi je ne veux plus l'aimer que par qu'il vous adore.
Angélique
Vous voulez bien que pour affermir notre réconciliation je vous présente Léandre mon frère.
Léandre
Souffrez, Monsieur...
Valère
Dieux ! Quel comble de félicité ! Quoi ! Même quand j'étais ingrat, Angélique n'était pas infidèle ?
Lucinde
Que je prends de part à votre bonheur ! Et que le mien même en est augmenté !
Scène 18
Lisimon, Marton, Léandre, Valère, Lucinde
Lisimon
Ah ! Vous voici tous rassemblés sort à propos. Valère et Lucinde ayant tous deux résisté à leurs mariages, j'avais d'abord résolu de les y contraindre. Mais j'ai réfléchi qu'il faut quelquefois être bon père, et que la violence ne fait pas toujours des mariages heureux. J'ai donc pris le parti de rompre des aujourd'hui tout ce qui avait été arrêté ; et voici les nouveaux arrangements que j'y substitue. Angélique m'épousera ; Lucinde ira dans un couvent ; Valère sera déshérité, et quant à vous, Léandre, vous prendrez patience, s'il vous plaît.
Marton
Fort bien, ma foi ! Voilà qui est toise, on ne peut pas mieux.
Lisimon
Qu'est-ce donc ? Vous voilà tout interdits ! Est-ce que ce projet ne vous accommode pas ?
Marton
Voyez si pas un d'eux desserrera les dents ! La peste des sots amants et de la sotte jeunesse dont l'inutile babil ne tarit point, et qui ne savent trouver un mot dans une occasion nécessaire !
Lisimon
Allons, vous savez tous mes intentions ; vous n'avez qu'a vous y conformer.
Léandre
Eh, Monsieur ! Daignez suspendre votre courroux. Ne lisez-vous pas le repentir des coupables dans leurs yeux et dans leur embarras, et voulez-vous confondre les innocents dans la même punition ?
Lisimon
Ça, je veux bien avoir la faiblesse d'éprouver leur obéissance encore une fois. Voyons un peu. Eh bien, Monsieur Valère, faites-vous toujours des réflexions ?
Valère
Oui, mon père ; mais au lieu des peines du mariage, elles ne m'en offrent plus que les plaisirs.
Lisimon
Oh, oh ! Vous avez bien changé de langage ! Et toi, Lucinde, aimes-tu toujours bien ta liberté ?
Lucinde
Je sens, mon père, qu'il peut être doux de la perdre sous les lois du devoir.
Lisimon
Ah ! Les voilà tous raisonnables. J'en suis charmé. Embrassez-moi, mes enfants, et allons conclure ces heureux hyménées. Ce que c'est qu'un coup d'autorité frappé à propos !
Valère
Venez, belle Angélique ; vous m'avez guéri d'un ridicule qui faisait la honte de ma jeunesse ; et je vais désormais éprouver près de vous que quand on aime bien, on ne songe plus à soi-même.