Opéra comique · 1863

Le jardinier et son seigneur

de Théodore Barrière

Représentation
≈ 32 min
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
346
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Petit-Pierre H 74 ≈ 11 min 8
Jean Maclou H 76 ≈ 6 min 9
Le Baron F 53 ≈ 4 min 6
Tiennette F 56 ≈ 3 min 9
Margot F 37 ≈ 3 min 9
Marcasse H 37 ≈ 3 min 8
Piqueurs H 3 ≈ 1 min 1
Choeur N 4 ≈ 1 min 1
Tous N 4 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Jardinier et Son Seigneur
Petit-Pierre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jean Maclou absentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Baron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tiennette absentabsentabsentabsentabsentabsent
Margot absentabsentabsentabsentabsentabsent
Marcasse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Piqueurs absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Choeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Jardinier et Son Seigneur

Scène 1

Jean Maclou

Au lever du rideau, il fait petit jour ; Maclou sort de la maison avec précaution; il tient une gaule à la main.

Il écoute un instant, se glisse près de la haie et frappe deux grands coups de gaul à droite, puis à gauche.

Il redescend avec découragement.

COUPLETS.

I

Se tournant vers le potager.

Il

Il ramasse une pierre et la lance de toutes ses forces dans le potager.

On entend un éclat de rire, et Petit-Pierre parait en se tenant le côté.

Jean Maclou

V'là huit grand jours qu'un coquin d'lièvre Est venu s'loger Dans mon potager ! J'en suis malad' ! J'en ai la fièvre ! J' donn'rais dix écus Pour mettr' la main d'sus ! Ah ! L' grand voleux ! La méchant' bête ! Foi d' Maclou, J'en perds la tête, Foi d' Maclou J' en d'viendrai fou ! Hou! Dès l' point du jour, pour l' prendre au gîte, Comme un chien d'arrêt Je m'tiens là tout prêt !... Mais l' scélérat, dès que j' m'agite, S'en sauve ou s'tient coi, Tour mieux s'gausser d'moi ! Ah ! L' grand voleux ! La méchante bête ! Foi d'Maclou, J'en perds la tête, Foi d'Maclou, J'en d'viendrai fou ! Hou ! Vlan ! v'ian !

Scène 2

Petit-Pierre, Jean Maclou

Petit-Pierre

Ah ! ah ! ah ! ah !... Dites donc, parrain, je l'ai reçu en plein !... Ah! ah ! ah ! C'est drôle ça !

Jean Maclou

C'est toi, imbécile !

Petit-Pierre

Eh ! Oui donc qu' c'est moi !

Jean Maclou

Qu'est-ce que tu me veux ?

Petit-Pierre

Figurez-vous, parrain, que j'avais quitté un instant nos boeufs pour venir à la ferme me rafraîchir un brin... Et, chemin faisant, je cueillais deçà delà quelques bluets dans les blés pour offrir a...

Jean Maclou

À qui ?

Petit-Pierre

À mes boeufs.

Jean Maclou

C'est il point plutôt pour ma fille Tiennette ?

Petit-Pierre

Et v'là que...

Jean Maclou

Réponds donc !

Petit-Pierre

Ah ! ah ! ah ! Vous me faites mal tout d'même !... Et v'là donc que je reçois votre pierre en plein dans le côté !... Ah ! ah ! ah ! Quand je pense que si je l'aurais reçue sur la tête aussi bien, vous m'auriez tué tout net !... C'est drôle, ça !

Jean Maclou

C't animal-là... il rit de tout !

Petit-Pierre

Eh ! Oui, donc !... V'là mon caractère à moi !... C'est pas comme vous qui n'êtes jamais content de rien ! Mais à propos, pourquoi donc qu' vous jetez comme ça des pierres dans votre potager ?

Jean Maclou

Est-ce que tu ne sais point qu'y a bouté là-dedans un gredin de lièvre qui ravage et saccage tout ! Qui mange nos choux, nos laitues, tout, quoi !

Petit-Pierre

Ce n'est que ça !... Merci Dieu ! Y a bien dans vos champs de quoi nourrir cent lièvres sans qu'il y paraisse beaucoup.

Jean Maclou

Cent lièvres ! Tu m'y fais penser ! Si le brigand avait de la famille !

Avec un soupir.

Petit-Pierre

Ah ! Dame!... Ça s'est vu !... Les lièvres se marient entre eux. Ils s' marient plus facilement que les garçons de ferme !

Jean Maclou

Ah ! Je t'y prends à r'luquer la main de Tiennette !

Petit-Pierre

Eh ! Oui donc que je r'luque sa main, et son pied aussi... Et tout da !...

Jean Maclou

Eh ben !... Tu n'auras ni son pied ni sa main, et nous verrons alors si tu riras !

Petit-Pierre

Ah ! J' rirai tout d'même, pour me consoler.

Jean Maclou

Eh ben, je te flanquerai à la porte de la ferme !

Petit-Pierre

J'rirai tout de même !

Jean Maclou

Eh ben, je te chasse tout de suite !

Riant.

Petit-Pierre

Chassez ! Ah ! ah ! ah ! Me v'là sans place c'est drôle ça !

Jean Maclou

Veux-tu pas rire !

COUPLETS.

I

II

Petit-Pierre

Quand quelqu' chos' vous tracasse, Vous entrez en fureur ! Moi, plus j'suis dans l' malheur, Et moins j' fais la grimace ! Vous pleurez jour et nuit, Et moi j'ris à toute heure ; Vous êtes Jean qui pleure, Et moi j' suis Jean qui rit ! Chacun son caractère : Moi je n' m'afflige de rien, Et je crois que c'est pour not' bien Qu'on nous a mis sur terre ! Vous pleurez jour et nuit, Et moi j' ris à toute heure ; Vous êtes Jean qui pleure, Et moi j' suis Jean qui rit ! C'est plus fort que moi !

Il prend sa gaule.

Jean Maclou

Ah ! C'est comme ça !... Eh ben, nous allons voir.

Maclou le poursuit en levant sa gaule pour le frapper. Entrent Tiennette et Margot qui se placent entre Maclou et Petit-Pierre.

Petit-Pierre

Ah ! ah ! ah ! ah !... Ça va bien !... À coups d'pierres tantôt... À coups d'gaule à c't'heure.

Scène 3

Tiennette, Margot, Petit-Pierre, Jean Maclou

QUATUOR.

ENSEMBLE.

Tiennette

Ah ! Mon père !

Margot

Eh ben, not' homme !

Margot

Pourquoi donc maltraiter c' garçon ?

Tiennette

Qu'a t-il fait d'mal, l' pauvre garçon ?

Petit-Pierre

Si ça l'amuse, il a raison !

Jean Maclou

Je m'en vais t' faire changer d'chanson.

Tiennette

Mon pauvr' Pierr',

Petit-Pierre

Ma chère Tiennette !

Jean Maclou

Cet animal-là rit pour m' narguer ! Son rir' commence à m' fatiguer.

À part.

ENSEMBLE.

Petit-Pierre

Battez-moi !... J'aurai la fillette !

Jean Maclou

J'm'en vais t'faire changer d'chanson !

Margot

Pourquoi donc maltraiter c' garçon ?

Tiennette

Qu'a-t-il fait d'mal, l' pauvre garçon ?

Petit-Pierre

Si ça l'amuse... il a raison !

Jean Maclou

C'est toujours l' rir' sur la lèvre Qu'il m'abord' quand j' suis furieux !

Tiennette

Furieux d'quoi ?

Jean Maclou

De c' maudit lièvre, Qui mang' nos choux, là, sous nos yeux !

Tiennette

Comment ! Vous y pensez encore !

Margot

V'là c' qui vous éveill' dès l'aurore !

Petit-Pierre

C'est vrai qu' les lièvr' ont de fameus' dents !

Jean Maclou

Ah ! Gredin !...

ENSEMBLE.

Petit-Pierre

Suffit ! J'ris en dedans !

Jean Maclou

Je me tiens à quatre Pour ne pas le battre, À grand tour de bras ! Quand sur son épaule Pleuvront les coups d'gaule, P't-être qu'il n' rira pas.

Petit-Pierre

Vous pouvez bien m' battre ! Battez-moi comm' plâtre ; N' vous en privez pas 1 J' sais sur mon épaule R'cevoir les coups de gaule ; Sans fair' d'embarras.

Tiennette

À quoi bon le battre ! Rions tous les quatre, Ne nous fâchons pas ! Sa mine est si drôle ! Laissez là votr' gaule ! Tendez-lui vos bras.

Margot

N' faites donc pas l'méchant, notr' homme.

Jean Maclou

S'il rit encore, je l'assomme.

Petit-Pierre

N' vous gênez pas, mon parrain ; Moi quand on m' bat, ça m' met en train.

Jean Maclou

Ah ! L' gredin !

Etc.

Jean Maclou

Je me tiens à quatre,

Etc.

Petit-Pierre

Vous pouvez bien m' battre,

Etc.

Tiennette

À quoi bon le battre ?

Elle le fait asseoir sur un banc.

Margot

Voyons, voyons, notre homme ! N' faites donc pas le méchant, que je vous dis !

Tiennette

Tiens, mon Pierre, v'là ton déjeuner.

Il va s'asseoir sur la table et se met à manger.

Petit-Pierre

Merci bien, mam'zelle !

Jean Maclou

Hein ! Qu'est-ce que c'est ?

Tiennette

Je dis, mon père, que nous avons vendu ce matin tous nos fruits et tous nos légumes.

Jean Maclou

Ah !

Margot

Et v'là déjà nos blés tout jaunes.

Jean Maclou

Oui, oui, la moisson sera bonne.

Tiennette

Et la vendange aussi.

Jean Maclou

Oui... Et au printemps prochain acheter nous pourrons encore un ou deux lopins de terre.

Petit-Pierre

Plaignez-vous donc, parrain ! Bientôt vous en aurez tant que vous ne saurez où les mettre.

Jean Maclou

Qu'est-ce qui te parle, à toi ?

Petit-Pierre

Je ne dis rien.

Margot

Ah ! Dame ! C'est la vérité que tout nous réussit ! Car c'te ferme est ben à nous maintenant.

Jean Maclou

Oui, oui, je suis mon propre fermier. Toutes ces terres-là sont à moi, et Monsieur le baron n'a rien à y voir... J'ai tout payé en bons écus sonnants.

Margot

Je gagerais s bien que ce baron-là, tout baron qu'il est, n'est point si heureux que toi.

Jean Maclou

Oh ! oh !... Un baron, pas si heureux qu'un paysan !

Petit-Pierre

C'est qu'on dit que le Baron a une femme... et que la Baronne a un amoureux.

Jean Maclou

Qu'est-ce qui te parle ?

Petit-Pierre

Je ne dis rien.

Margot

Tandis que toi tu as une femme qui t'aime bien.

Il embrasse Margot.

Jean Maclou

C est vrai.

Margot

T'as une gentille fillette.

Il embrasse Tiennette.

Jean Maclou

C'est vrai !

Petit-Pierre

Oh ! Oui, que c'est vrai !

Se tournant vers le potager.

Jean Maclou

Eh ben, oui, je suis heureux... très heureux ! Et sans ce gredin de lièvre !

Tiennette

Encore !

Petit-Pierre

Je promets de le prendre, moi, votre lièvre !

Jean Maclou

Toi !

Petit-Pierre

Oui... si vous consentez seulement à...

Jean Maclou

À quoi ?

Petit-Pierre

À me bailler la main de votre fille.

Jean Maclou

Va-t'en au diable !

Margot

Au fait, notre homme, Petit-Pierre est notre filleux, et v'là Tiennette en âge de se marier.

Tiennette

Il me semble bien qu'oui.

Petit-Pierre

Et vous aurez deux bons enfants qui vous aimeront bien, père Maclou.

Tiennette

Qui vous mettront dans du foin !...

Petit-Pierre

Et qui vous feront rire.

Remontant.

Jean Maclou

Laissez-moi tranquille ! Tant que je ne tiendrai pas ce maudit lièvre !

Tiennette

Puisqu'il promet de le prendre !

Jean Maclou

Eh bien, qu'il me l'apporte... et nous verrons.

Petit-Pierre

C'est dit, parrain ; nous verrons c' soir !

On entend une fanfare lointaine.

Jean Maclou

Chut !... Entendez-vous là-bas ?

Petit-Pierre

Oui, c'est Monsieur le Baron qui chasse dans le bois avec tous ses chiens et ses piqueux... Je les ai vus sortir du château dès le matin.

Il réfléchit.

Jean Maclou

Le baron qui chasse par ici ! Quelle idée !

Margot

Si j'osais... J'irais lui demander pour Petit-Pierre cette place de garde-chasse qui est vacante... Il me l'accorderait peut-être... Et alors ton père ne pourrait plus refuser de vous marier...

Tiennette

Voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?... Un baron ne m'fait pas peur.

Margot

Chut !... À quoi pensez-vous donc, notre homme ?

Jean Maclou

Oui, c'est une bonne idée... Il n'y à que ce moyen-là de m'en débarrasser.

Tiennette

Qu'est-ce qu'il a donc à se parler bas ?

Margot

Vous vous en allez ?

Jean Maclou

Oui, oui, je vas faire un tour dans nos vignes, pour voir si le raisin s'porte bien ; à tantôt...

Margot

Mais...

À part.

Nouvelles fanfares plus rapprochées.

Il sort en courant.

Jean Maclou

Occupez-vous de votr' soupe, notre femme... Il me semble que la chasse se rapproche. Faut que je les rattrape.

À Tiennette.

À Petit-Pierre.

Margot

L' pauvre homme !... Je crois qu'il devient fou ! Allons, Tiennette, viens m'aider à faire le dîner. Et toi, garçon, retourne auprès de tes boeufs.

Tiennette

Oui, ma mère.

Margot entre dans la ferme.

Petit-Pierre

Oui, marraine !...

Scène 4

Petit-Pierre, Tiennette, Margot

DUO.

Petit-Pierre

Restez donc là, près de votr' amant, Un p'tit moment, rien qu'un moment !

Tiennette

Non ! non ! n' perdez pas un moment! Prenez, prenez vite, C' maudit lièvre au gîte !

Petit-Pierre

Un p'tit moment ! Rien qu'un moment ! Je veux un à-compte Sur mes droits d'époux! Sans peur et sans honte, Vite embrassons-nous!

Petit-Pierre embrasse Tiennette.

Tiennette

Sans peur et sans honte, Soit, embrassons-nous !... Prenez un à-compte, Sur vos droits d'époux !

Il soupire.

Petit-Pierre

Rien que d'penser que j' s'rai votr' époux, Rien que d'penser qu' vous s'rez ma femme, Ça m' met l'esprit tout sens d'sus d'sous, Ça me r'mu' jusqu'au fin fond de l'âme.

Tiennette

Mais pourquoi soupirer... vous qui riez toujours?

Petit-Pierre

Ah ! moi qui ris toujours ! Quand j' pense à mes amours, Je n' suis plus en train d'rire ! Ma félicité M'enlèv' ma gaîté, J' ris quand j' suis attristé ; Quand j' suis heureux j' soupire !

Tiennette

Eh bien, moi, Par ma foi ! C'est tout le contraire : J'ris de bon coeur d'mon bonheur Quand j' suis sûr' de plaire !

Petit-Pierre

Rien qu' d'étr' près d'vous J' sens qu' j'ai la fièvre !

Tiennette

Dépêchez-vous D' saisir c'gueux d'lièvre !

L'attirant doucement à lui.

Petit-Pierre

J' sauv'rai vos choux, J'aurais c' gueux d'lièvre ! Mais en attendant Embrassons-nous, encor'... encore, ma chèr' Tiennette.

ENSEMBLE.

Tiennette

J' crois qu'on nous guette ! Soyez prudent !

Petit-Pierre

Je veux un à-compte Sur mes droits d'époux ! Sans peur et sans honte, Vite embrassons-nous !

Petit-Pierre l'embrasse de nouveau en soupirant.

Tiennette

Sans'peur et sans honte, Soit, embrassons-nous ! Prenez un à-compte Sur vos droits d'époux !

Margot

Tiennette ! Tiennette !

Elle entre dans la ferme.

Tiennette

Ma mère m'appelle !... Adieu ! adieu !

Scène 5

Petit-Pierre

Il remonte vers le fond.

Il se cache sous le hangar.

Petit-Pierre

Est-elle gentille !... Est-elle mignonne ! Je suis si heureux... J'suis si content que j'en pleurerais ! Mais faut d'abord que je tienne ma promesse ! J'vas me mettre à l affût dans le potager... Et si le lièvre montre ses oreilles... V'lan ! Je mets la main dessus! et nous le mangerons au repas d'noce ! Mais qu'est-ce que je vois là ?... Mon parrain qui s'en revient en causant avec Monsieur le Baron ! Monsieur le Baron et son piqueux, le grand Marcasse !... Qu'est-ce qui peuvent donc s'dire ? J'suis pas curieux... mais... j' vas toujours me cacher là pour entendre.

Scène 6

Jean Maclou, Le Baron, Marcasse

Jean Maclou

Entrez donc, Monsieur le Baron, entrez donc chez nous un moment, s'il vous plaît...

Le Baron

Comment te nommes-tu, mon brave homme ?

Jean Maclou

Maclou, Monseigneur, Jean Maclou, pour vous servir.

Le Baron

Ah ! Oui, je me souviens, tu étais autrefois le jardinier du château, je crois ?

Jean Maclou

Oui, monseigneur.

Le Baron

Et tu dis que tu as une grâce à me demander ?

Jean Maclou

Oui, monseigneur.

Le Baron

Alors dépêche-toi.... car j'ai hâte de rejoindre la chasse.

Marcasse

Dépêche-toi, drôle !

Haut.

Au baron.

Jean Maclou

Aïe !... Oui, monsieur Marcasse ! Voilà de quoi il retourne, Monseigneur... Faut vous dire qu'il y a chez nous depuis longtemps un scélérat de lièvre qui nous fait un dégât... Un dégât du diable, quoi !... Et l' plus vexant, c'est que cette maudite bête-là s' rit des pièges et des traquenards.

Le Baron

Eh bien !... Qu'est-ce que ça me fait ?

Il donne un coup de fouet dans tes jambes de Maclou.

Marcasse

Qu'est-ce que ça nous fait ?

Souriant.

Jean Maclou

Oh là! Je voulais simplement, prier monseigneur de me débarrasser de l'animal.

Le Baron

Comment, maraud ! Belître, butor ! C'est pour cela que tu m'as arrêté ! Que tu me fais venir dans ton taudis !... Tu veux que je courre le lièvre dans un champ de laitues ! Tu mériterais !...

Marcasse

Voulez-vous que je l'assomme, Monseigneur ?

Jean Maclou

Ah ! Mais non !...

Le Baron

Vingt coups de fouet suffiront.

Il poursuit Maclou à coups de fouet.

Marcasse

Ce n'est guère.

Petit-Pierre sort de sa cachette. Tiennette et Margot sortent de la ferme.

Jean Maclou

Au secours ! Au secours !

Scène 7

Margot, Tiennette, Petit-Pierre, Jean Maclou, Le Baron, Marcasse

Margot

Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il ? - Mon pauvre mari ?

Tiennette

Mon père !

Petit-Pierre

Mon parrain !...

Jean Maclou

Aïe ! aïe ! aïe ! Oh là !

Le Baron

C'est bien ! Suis-moi, Marcasse...

Tiennette

Monsieur le baron !

Il s'approche de Tiennette.

Le Baron

Que vois-je là ! Malpeste ! D'où sort ce joli minois ?

Il s'approche de Margot.

Marcasse

D'où vient cette grosse commère ?

Jean Maclou

C'est ma femme et ma fille, Monseigneur.

Tiennette

Votre servante, Monsieur le Baron.

Le Baron

Une jolie fille, ma foi !

Marcasse

Une belle femme, corbleu !

Margot

Monsieur plaisante.

Marcasse

Mais non.

Tiennette

Monseigneur veut rire.

Le Baron

Mais non.

Jean Maclou

Allez ! Allez ! J'ai mon idée.

Tiennette

Ah !

Margot

Ah !

Il recommence à lutiner Tiennette.

Le Baron

Qu'est-ce que tu me disais donc, mon cher Maclou ? Ne me priais-tu pas de chasser sur tes terres ? Je ne demande pas mieux, palsembleu ! Je ne demande pas mieux !

Il se rapproche de Margot.

Marcasse

Nous ne demandons pas mieux !

Petit-Pierre

Eh ben, eh ben, excusez ! Vous ne voyez donc rien, parrain ?

Le Baron

Qu'est-ce que c'est ?

Il lui lance un coup de fouet dans les jambe.

Marcasse

Qu'est-ce qu'il y a ?

Jean Maclou

Attrape !

Petit-Pierre

Ah ! ah ! ah ! ah ! Merci bien ! C'est drôle, ça !

À part.

Le Baron

Ainsi c'est convenu, Maclou, mon ami, nous allons courre le lièvre chez toi ! Sois tranquille, va, tu te souviendras de notre visite, , et ta fille aussi.

Marcasse

Et ta femme aussi.

Petit-Pierre

Et moi itou ! Rira bien qui rira l' dernier, comme dit c't autre.

Le Baron

Mais je t'avertis que mes piqueurs sont un peu fatigués et qu'ils doivent avoir diablement soif et faim à l'heure qu'il est...

Jean Maclou

Ah ! Ils ont...

Marcasse

Soif et faim.

Petit-Pierre

Eh ben, nous les f'rons boire et manger ! Pas vrai, parrain ?

Le Baron

Et mon cheval aussi.

Marcasse

Et mes chiens aussi.

À part.

Petit-Pierre

Et le diable itou ! Ça va bien !

Margot

Ils vont boire notre vin, manger nos provisions.

Jean Maclou

Oui, mais j'aurai l' lièvre !

À Petit-Pierre.

À Marcasse.

À Margot.

À Tiennette.

Il veut saisir Tiennette qui lui échappe.

Le Baron

Allons, père Maclou ! Allons, garçon, vite à la cave, au cellier ! Courez, dépêchez-vous ! Apportez les jambons, les bouteilles ! Toi, Marcasse, fais signe à nos hommes devenir... Vous, la mère, mettez le couvert. Et toi, fillette, reste près de moi !

Petit-Pierre

Ça va bien !... Ça va bien !

Jean Maclou

Pourquoi ris-tu ?

Petit-Pierre

Dame ! C'est drôle tout ça !

Il lui tourne le dos et s'éloigne.

Jean Maclou

Tu trouves, toi !

Petit-Pierre

V'là un lièvre qui coûtera cher ! Je vas chercher les bouteilles.

Tiennette

Et moi les jambons.

Entrée des piqueurs.

Marcasse

Par ici, les amis, par ici.

Scène 8

Piqueurs, Jean Maclou, Petit-Pierre, Tiennette, Marcasse, Choeur, Le Baron, Margot, Tous

Piqueurs

Tayaut, tayaut ! Vive le bruit ! vive la chasse 1 Vive le grand air et l'espace ! Tayaut, tayaut! Quels cris, quelle ardeur! quelle joie! Le cor sonne ! La meute aboie! Hau ! hau ! haut ! hau ! Tayaut !

Jean Maclou

Messieurs, criez un peu moins eux !

Piqueurs

Tayaut !

Jean Maclou

Le bruit n'est pas ce qu'il nous faut !

Piqueurs

Tayaut ! tayaut ! Vive le bruit ! vive la chasse ! Vive le grand air et l'espace ! Tayaut ! tayaut ! Quels cris! quelle ardeur ! Quelle joie : Le cor sonne ! La meute aboie! Hau ! hau ! hau, hau, Tayaut !

Jean Maclou

Leurs cris m'ont crevé les oreilles.

Petit-Pierre

Parrain, j'apporte les bouteilles.

Tiennette

Voici des jambons et du pain.

Marcasse

Amis, apaisons notre faim. Et buvons pour nous mettre en train.

Marcasse distribue les jambons et les bouteilles.

Choeur

Amis, apaisons notre faim, Et buvons pour nous mettre en train.

Le Baron

Mignonne, donnez-moi la main, Vous m'aimerez, j'en suis certain.

Tiennette

Non, Monseigneur, laissez ma main !

Petit-Pierre

J'ris d'l'embarras d'mon pauvre parrain !

Margot

Ils vont nous ruiner, c'est certain.

Les piqueurs mangent et boivent ; - les bouteilles et les jambons circulent de main en main. - Marcasse verse à boire au Baron.

Jean Maclou

J'aurai mon lièvre, j'en suis certain !

Le Baron

Allons, vieux Maclou, sans façon, Bois avec nous, fais-nous raison !

Jean Maclou

Merci, je n'ai pas soif !

Le Baron

Et vous une chanson !

Tous

Oui, oui, Tiennette, une chanson !

Tiennette

Je n'en sais point ! Non, non, non.

Petit-Pierre

C'est moi qui m'charg' de la chanson ! Écoutez-moi!

Choeur

Chante, mon garçon !

I

II

Petit-Pierre

Quand le père Mathurin Maria sa fille, On vit, dès l'matin, V'nir tout' la famille. Nièces et neveux, Cousins et cousines, Marchaient deux à deux, Autour des cuisines, Et trois violoneux Raclaient devant eux. Ah ! Que tapage ! Qué r' mu' ménage! Qué gaspillage Dans la maison ! Vite à la broche Tous les dindons ! Et qu'on décroche Lard et jambons ! Et allez donc ! Invitez donc Vos parents à la noce ! Tous ces gens-là Vous ont, oui-da ! Un appétit féroce ! Tire lan lair ! Tire lan la ! L' seigneur du pays S'était mis en chasse, Et tous ses amis Couraient sur sa trace ; L' beau-pèr' comme un sot, En ch'min les arrête, L' seigneur aussitôt S'invite à la fête, Avec tous les siens, Ses gens et ses chiens ! Ah ! Qué bagarre ! Qué tintamarre ! Et qué fanfare Dans la maison ! Chacun s' fait gloire, Sans plus d'façon, D' manger et de boire Plus que d'raison ! Et allez donc ! Invitez donc ! Les seigneurs à la noce ! Tous ces gens-là Vous ont, oui-da Un appétit féroce ! Tire lan lair ! Tire lan la !

Choeur

Tire lan lair ! Tire lan la! Qué drôle de noc' que c' te noc'-là !

Le Baron

À la brune ici, mon joli minois, Reviens m'attendre en tapinois.

Marcasse

J' veux vous r'voir tantôt encore une fois !

Petit-Pierre

Ça va bien ! Ça va bien ! L' parrain s'en mord les doigts.

Jean Maclou

Tatigué ! J'en ai la fièvre !

Le Baron

Et maintenant en chasse ! Allons courre le lièvre !

Le Baron sort avec Marcasse et les piqueurs. On les voit courir à droite et à gauche a travers le potager. Le cor retentit de temps en temps, pendant la scène suivante, et le bruit de la chasse s'éloigne peu à peu.

Choeur

Tayaut ! Tayaut ! Vive le bruit, vive la chasse ! Vive le grand air et l'espace ! Tayaut ! tayaut ! Quels cris ! Quelle ardeur ! Quelle joie ! Le cor sonne, la meute aboie ! Hau ! hau ! hau ! haut ! Tayaut !

Scène 9

Petit-Pierre, Jean Maclou, Tiennette, Margot

Petit-Pierre

Ah ! ah ! ah ! ah !

Jean Maclou

Veux-tu te taire, toi !

Imitant le son du cor.

On entend plusieurs coups do feu.

Descendant et venant en scène.

Petit-Pierre

Les v'là lancés dans le potager ! Tara ! tara ! tara !... Ta ! ta! ta! ta! ta ! ta ! Courent-ils ! Sautent-ils ! Cabriolent-ils ! S' donnent-ils du mouvement ! C'est comme une trombe, quoi 1 Tarai tara 1 tarai... l'auront-ils, ne l'auront-ils pas' Pan ! pan ! patapan !... V'là qui tirent sur vos choux !... C'est la mort aux légumes que c't chasse-là.

Jean Maclou

Mes pauvres choux !

Tiennette

Notre pauvre jardin !

Margot

Une jolie idée qu' t'as eue là, notre homme !

Petit-Pierre

Bon, v'là le lièvre qui saute par-dessus la haie... Et les chiens qui sautent après... Et Monsieur le baron qui enfonce la clôture pour faire passer son cheval... y a plus de clôture! Ils sont dans 1' verger à c't' heure ! Et allez donc ! En v'là-t-il du bruit et du dégât pour un pauvre lièvre du bon Dieu !... Avec ça qu'ils ne l'auront point !

Il sort en courant et en criant ; le bruit de la chasse s'est éloigné, on entend encore un ou deux coups de fusil.

Jean Maclou

Monseigneur, Monseigneur ! Arrêtez !... J'en ai assez ! J' demande sa grâce ! Monseigneur, grâce pour le lièvre !

Il sort en courant et en imitant le son du cor et le bruit des coups de fusil.

Petit-Pierre

Eh ! Parrain ; attendez-moi, parrain ! Tara ! tara ! tara ! Pif ! paf ! pan !

Scène 10

Margot, Tiennette

À part.

À Tiennette.

À part.

Elle entre dans la ferme.

Margot

Il est bien temps de courir, maintenant que le mal est fait. C'est encore une jolie idée que ton père a eue là de les amener chez nous. Et Monsieur Marcasse qui m'a priée tout bas de venir l'attendre ici à la brune. Viens m'aider, fillette. C'est égal, Monsieur Maclou a de la chance d'avoir une femme honnête... sans ça... son lièvre lui coûterait plus cher qu'il ne croit, l' pauv' cher homme!...

Tiennette

Monsieur le baron m'a dit de l'attendre ici. Faut qu'il m'accorde la place de garde-chasse pour Petit-Pierre.

À Tiennette.

Elles entrent dans la ferme, Marcasse passe la tête au dessus de la haie et s'avance avec précaution. Le jour commence à baisser.

Musique à l'orchestre.

Margot

Mais j' veux qu'il ait peur tout de même et qu'il profite de la leçon... V'là le soir qui vient... j'ai mon idée. Viens, fillette.

Scène 11

Marcasse

COUPLETS.

1

II

La nuit est venue peu à peu.

Marcasse

Il est un vieux dicton, Ton,ton, Margoton ! Il est un vieux dicton, Bien connu dans l' canton : Mon pèr' le t'nait d'son père, Qui le t'nait d'sa grand'mère, Depuis plus de cent ans ! Et c' vieux dicton qu'j'admire, A raison de nous dire, Qu'il n' faut jamais courir deux lièvres en mêm' temps ! Oui, l' proverbe a raison ! Ton, ton, Margoton! Oui, l' proverbe a raison, Margoton ! Les vieux loups, nous dit-on, Ton,ton, Margoton Les vieux loups, nous dit-on, N' guett'nt jamais qu'un mouton ; Moi j'approuve leur méthode, Et j' crois qu' c'est plus commode, Qu' d'en guetter deux ou trois : Quand on suit double trace, On fait mauvaise chasse ! Il n' faut jamais courir deux lièvres à la fois. Oui, l' proverbe à raison, Ton, ton, Margoton ! Oui, l' proverbe a raison, Margoton ! Ma foi, tant pis ! Je les plante là ! Qu'ils chassent sans moi s'ils veulent... Il y a un autre lièvre par ici, bien plus gras et bien plus appétissant, que je veux tâcher de prendre gîte... Et au ce lièvre-là se nomme Margot, Margoton !...

Scène 12

Le Baron, Marcasse, Ensemble

Le Baron

Parbleu ! Cette petite me tient au coeur, et je veux profiter de la sottise du père.

Marcasse

Je crois qu'on marche.

Le Baron

Voici le soir venu, l'ombre nous favorise ; et la belle, je l'espère, ne se fera pas attendre.

Le Baron et Marcasse se dirigent l'un vers l'autre sans se reconnaître.

Marcasse

C'est Madame Maclou qui me cherche !

Le Baron

Tiennette !

Ils se heurtent violemment.

Marcasse

Margot !

Ensemble

Holà !

Le Baron

Marcasse !

Marcasse

Monsieur le Baron !

Le Baron

Comment ! Drôle ! C'est toi ?

Marcasse

C'est vous, Monseigneur ?

Riant.

Le Baron

Que viens-tu faire ici ? Est-ce que par hasard ?...

Marcasse

Oui, Monseigneur.

Le Baron

Tu attends Madame Maclou ?

Marcasse

Comme vous, Tiennette.

Le Baron

Chut !... Si la baronne t'entendait !

Marcasse

Il me semble qu'on remue par-là.

Le Baron

On vient.

Ils remontent.

Ensemble

C'est elle !

Scène 13

Le Baron, Tiennette, Marcasse, Margot

Le Baron

Belle Tiennette !

Tiennette

Monseigneur !

Marcasse

Chère Margot !

Margot

Monsieur Marcasse !

Le Baron

Elle est prise !

QUATUOR.

Marcasse

Je la tiens !

Le Baron

Pendant que notre homme est en chasse, Et que son lièvre au loin s'enfuit, Me voilà maître de la place, Sachons profiter de la nuit.

Margot

Pendant que notre homme est en chasse, Sachons-nous défendre sans lui ; Apprenons à Monsieur Marcasse À respecter le bien d'autrui.

Marcasse

Pendant que l'époux est en chasse, Sans pitié moquons-nous de lui ! Ici c'est moi qui le remplace, Emparons-nous du bien d'autrui.

Tiennette

Pendant que mon père est en chasse, Et que P'tit-Pierre court après lui, Bon gré mal gré, j'aurai la place ; Monseigneur va répondre : oui.

Le Baron

Aimable Tiennette. Gentille fillette, Comble mon espoir ! Près de moi dans l'ombre, Dans ce bosquet sombre, Consens à t'asseoir.

Le baron entraîne doucement Tiennette à droite, Margot et Marcasse se sont assis à gauche sur un banc.

REPRISE DE L'ENSEMBLE.

Marcasse

Aimable commère, Livre sans colère, Ton coeur aux abois ! Permets qu'on t'embrasse, Et viens prendre place Sur ce banc de bois.

Etc.

Le Baron

Pendant que notre homme est en chasse,

Etc.

Margot

Pendant que notre homme est en chasse,

Etc.

Marcasse

Pendant que l'époux est en chasse,

Etc.

Tiennette

Pendant que mon père est en chasse,

Le Baron

Allons, Tiennette, un doux baiser !

À part.

Tiennette

Non, Monseigneur. Il faut ruser.

Marcasse

Allons, Margot, point de grimace !

Margot

T'nez-vous tranquill', Monsieur Marcasse.

Le Baron

Que ton coeur se laisse toucher !

Margot

À bas les mains ! Ou j' vas me fâcher !

Tiennette

Si vraiment vous tenez à m' plaire, Monsieur l' Baron, y a p't êtr' moyen...

Le Baron

Dis-moi vite ce qu'il faut faire, Allons, parle sans crainte.

Tiennette

Eh bien !

Margot

Nous y v'là !

Marcasse

Mais...

Elle se lève.

Margot

N' dites donc rien !

Tiennette

J' voudrais la place De garde-chasse.

Le Baron

Pour toi ?

Tiennette

Non, pour mon amoureux.

Le Baron

Ah ! Oui-da ! pour ton amoureux !

Tiennette

Monseigneur, soyez généreux.

Marcasse

Ah ! j' vous retrouve enfin !... C'est heureux !

Margot

C't animal-là devient dang'reux !

Le Baron

Pardonne-moi, ma chère ! Cette place, Depuis longtemps est promise à Marcasse...

Tiennette

Bah ! qu'import' !... r'prenez-la !

Le Baron

Eh bien, pour un baiser, ma foi, je te la donne.

Tiennette

Si c'est tout d'bon, signez-moi ça.

Le Baron

Tiens !

Tiennette

Merci, Monseigneur.

Margot lui donne un soufflet.

Marcasse

Ma foi, tant pis. Oh la !

Tiennette

Le tour est fait !

Marcasse

Ah ! Coquine !

Le Baron cherche Tiennette, Marcasse veut rejoindre Margot. Les deux femmes leur échappent en riant. Le Baron et Marcasse finissent par se heurter dans l'ombre.

ENSEMBLE.

Le Baron

Ah ! Friponne !

Le Baron

De ce tendron Voyez l'audace ! Pour un baron Quelle disgrâce 1 Corbleu ! morbleu ! Ce maudit jeu M'a mis en feu !

Marcasse

De cet affront... Ah ! Quelle audace ! Mes jou's gard'ront Long'temps la trace Corbleu ! morbleu! Ce maudit jeu M'a mis en feu !

Maclou parait au fond avec une lanterne. Le théâtre s'éclaire.

Tiennette

Pauvre Baron ! Pauvre Marcasse! Le tour est bon. À nous la place ! Oui, grâce à Dieu, Ce joli jeu Comble mon voeu !

Scène 14

Jean Maclou, Margot, Marcasse, Tiennette, Tous

Jean Maclou

Ah ! Bah !... Qu'est-ce que je vois là !

Margot

Vous v'là revenu, vous !... Ne vous dérangez donc pas... Monsieur Maclou !... Monsieur Marcasse nous tiendra compagnie jusqu'à demain... r' tournez à votre lièvre!

Jean Maclou

J'en ai assez de mon lièvre, et de messieurs les piqueurs... et des chiens... et de tous les autres...

Marcasse

Quels autres ?

Jean Maclou

Je m'entends... V'là mes blés saccagés, mes vignes foulées, mon jardin retourné... Et l'animal n'est pas encore pris, dessus le marché !

Margot

Ah ! Bah !

Tiennette

Vraiment ?

Ils rient tous les quatre. Petit-Pierre accourt à toutes jambes, tenant par les oreilles un lièvre dont le cou est orné d'un noeud de rubans roses.

Tous

Le lièvre est encore vivant !

Scène 15

Petit-Pierre, Jean Maclou, Tiennette, Le Baron, Margot, Marcasse, Tous

Petit-Pierre

Le v'là !... Je le tiens!

Jean Maclou

Ah ! L' gredin ! Je le reconnais !

Tiennette

Comment as-tu fait pour le prendre ?

Le Baron

Et ce noeud de rubans... Comment se fait-il?...

Petit-Pierre

Je vas vous dire la chose en deux mots... Je vois ma bêle filer à travers champs... pendant que les chiens et les chasseurs couraient après d'un autre côté... je prends mes jambes à mon cou et me v'là lancé sur sa piste... Le gredin fait un crochet... et je le vois entrer tout droit... Devinez où ?... En plein dans le parc de Monsieur le baron... j'entre aussi, moi... il s' glisse dans un bosquet... je m' glisse aussi, moi... Mais v'là le plus drôle !... Le bosquet était habité, nous trouvons Madame la Baronne en causerie... avec un bel officier... La baronne pousse un cri, l'officier tire son épée... et moi je saisis par les oreilles mon animal qui s'était tout bêtement embourbé les pattes dans les falbalas de la dame... L'officier s' mit à rire, Madame la Baronne aussi !... Et moi itou, voilà.

Le Baron

Ah ça ! Mais, que signifie...?

Petit-Pierre

Quant au noeud de rubans, c'est Madame la Baronne elle-même qui a voulu orner le cou de la bête... avec une lettre pour vous, Monseigneur, sauf votre respect.

Le Baron

Une lettre ?

Il détache la lettre et la donne au baron.

Petit-Pierre

La v'là.

Le Baron

« Mon cher baron, je vous annonce une bonne nouvelle... Pendant que vous êtes en chasse, j'ai reçu la visite de mon cousin le colonel... qui vient passer avec nous la belle saison... » Ce cher marquis !... Quelle aimable surprise !

Margot

C' pauvre baron!

Petit-Pierre

Dites donc, parrain... en v'là un lièvre dans son jardin !... Et plus dangereux que le vôtre ; c'est pas aux choux, qu'il en veut, celui-là !

Ils se poussent du coude en riant.

Jean Maclou

Tu crois ?

Tiennette

Petit-Pierre, remercie monseigneur qui te nomme garde-chasse du château !

Petit-Pierre

Moi, garde-chasse !

Appels de cor dans le lointain.

Marcasse

Comment ! Comment ! Permettez... C'est à moi que la place était promise !

À Maclou.

Le Baron

En route, Marcasse !... Rejoignons nos gens qui rentrent au château... Je te promets autre chose... Et nous prendrons ici notre revanche ! Toi, mon brave homme, je te payerai ta récolte, ce sera la dot de Tiennette !

Tous

Vive monseigneur !

Le Baron

Et je m'invite d'avance à la noce !...

Petit-Pierre

C'est bien honnête de votre part, Monsieur le Baron, mais...

Le Baron

Quoi donc ?

COUPLET FINAL.

Petit-Pierre

Quand le jour s'ra v'nu D'aller à l'église.

Tiennette

Quand tout s'ra conv'nu, Faudra qu'on vous l'dise.

Petit-Pierre

Mais je n'voulons pas Qu' not' fêt' vous dérange ;

Tiennette

Et nous frons le r' pas Sans vous dans not' grange,

Petit-Pierre

Au bruit des sabots Des verr's et des pots ! Ah ! Qué bombance ! Qué pétulance ! Et comme on danse Sur le gazon On s'cogne, on s'pousse, Et chaqu' garçon Saute et s'trémousse Comme un poisson ! Eh ! Allez donc ! Laissez-nous donc Faire sans vous la noce ! On voit chez nous Certains époux D'un' jalousi' féroce ! Lire lan l'air ! Lire lan la. Profitez bien de c't avis-là !

Tous

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Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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