Causerie · 1863

Le bout de l’an de l’Amour

de Théodore Barrière

Représentation
≈ 32 min
Distribution
2 hommes
Répliques
208
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Charles Forestier H 101 ≈ 17 min 1
Henri Volnay H 99 ≈ 14 min 1
Garçon N 8 ≈ 1 min 1
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Le Bout de l'An de l'Amour

Scène unique

Henri Volnay, Charles Forestier, Garçon

Henri est au piano. Charles fume un cigare sur le balcon.

Henri Volnay

Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Charles Forestier

Je ne vois que le macadam qui poudroie et les kiosques qui flamboient.

Henri Volnay

Ces dames se font bien attendre !

Charles Forestier

Pour quelle heure leur as-tu donné rendez-vous ?

Henri Volnay

Pour sept heures précises.

Charles Forestier

Il n'est que sept heures un quart. Ces dames ont encore quarante-cinq minutes à elles. Je te disais bien que nous avions le temps, mais tu ne tenais pas en place.

Henri Volnay

Aussi, c'est que, toi, lorsque tu es à ton café du Helder...

Charles Forestier

Mon café du Helder ! C'est bien plutôt ton café que le mien ; car enfin, moi, je ne suis qu'un simple colon, comme vous nous appelez assez impoliment au 3ème Zouaves ; un pauvre petit historiographe à la mine de plomb, à qui l'on permet de suivre nos victorieuses armées et de dessiner tranquillement.

Il se lève. Un garçon entre de la gauche ; portant deux bouquets , à Henri.

Henri Volnay

Au milieu des coups de fusil.

à Henri

Garçon

Monsieur, voici ce qu'on envoie de la rue Laffitte.

Le garçon place les bouquets sur la table et sort.

Henri Volnay

Bon ! Posez ça là.

Charles Forestier

« Soupe à la tortue, Laitances de carpes à la Demidoff, Homard à l américaine, Sorbets à l'ananas, Coq de bruyère truffé, etc., etc. » Ah ! Mais, décidément, mon cher Volnay, qui traitons-nous donc ?

Henri Volnay

Ton coeur ne te dit donc rien ?

Charles Forestier

Eh non ! Parbleu ! Mon estomac seul me dit quelque chose, et il crie assez fort pour que je l'entende ; il crie famine. Voyons, tu tiens à me faire une surprise ? Eh bien, surprends-moi un peu plus tôt. Dis-moi le nom des gentilles ogresses auxquelles sont destinées ces fantastiques agapes.

Henri Volnay

Est-ce que vraiment le lieu où nous sommes ne te rappelle pas quelque chose ?

Charles Forestier

Il ne me rappelle rien du tout. - Ah ! Si, si, il me rappelle que, dans un certain souper que nous donnait un prix de Rome, je me suis querellé avec Blanchard à propos de rien ; qu'à bout d'arguments, je lui ai jeté mon Champagne à la tête, et que, le lendemain matin, dans les bois de Meudon, il m'a troué un chapeau neuf.

Henri Volnay

Tu ne te souviens que de cela ?

Charles Forestier

Absolument.

Henri Volnay

Eh bien, lis donc, coeur sans mémoire !

Charles Forestier

« 15 septembre 1856... » Eh bien?...

Henri Volnay

Eh bien !

Charles Forestier

Ah ! J'y suis.

Henri Volnay

C'est bien heureux !

Charles Forestier

Oui, oui... Il y a trois ans, la veille de notre départ pour l'Afrique, c'est bien ici qu'a eu lieu la scène déchirante de nos adieux à la charmante Alexina, à la gracieuse Colombe. Ces murs ont retenti des sanglots de nos Arianes délaissées, par ordre du ministre de la guerre.

Henri Volnay

Eh bien, mon cher, nos Arianes ne sont pas mortes de notre abandon.

Charles Forestier

Elles pas bêtes !

Henri Volnay

Et tu les verras tout à l'heure.

Charles Forestier

Tiens ! Tiens ! Tiens !... Mais où et quand les as-tu donc rencontrées ?

Henri Volnay

Hier soir, aux Italiens. Ne le dis pas au ténor Morini, mais nous n'avons pas entendu une note de la Norma. Nous avons parlé tout le temps de Magenta, de Solférino et surtout des beaux jours passés. Alexina a gardé de toi le meilleur souvenir. Elle était même tout émue en me montrant, à son joli bras, ton petit bracelet, tu sais ?

Charles Forestier

Ah ! Oui... Un aspic de chez Perrée, avec des yeux en rubis.

Henri Volnay

Elle m'a juré qu'elle ne l'avait jamais quitté.

Charles Forestier

Jamais ?

Henri Volnay

Pas une minute.

Charles Forestier

Merci bien !... Ah ! Si j'avais pu prévoir ça, c'est moi qui aurais crevé les yeux de l'aspic !

Henri Volnay

Dieu! qu'elles étaient jolies toutes deux ! Colombe, avec sa guirlande de liserons des prairies, et Alexina avec sa coiffure de pervenches.

Charles Forestier

Tiens ! La fleur aimée de Jean-Jacques ! Est-ce qu'Alexina serait devenue philosophe, par hasard ?

Henri Volnay

Combien je suis heureux à la pensée de me retrouver avec elles ! Ma parole d'honneur, je me sens là une joie de sous-lieutenant en semestre ! Ma gentille petite Colombe !

Charles Forestier

Oui, le déluge est fini ; déluge de boulets, de balles et de bombes, et ta colombe apporte dans son petit bec l'olivier de la paix.

Henri Volnay

Seulement, dis donc, crois-tu qu'elle soit restée tout ce temps-là dans l'arche ?

Charles Forestier

Entre nous, non, je ne le crois pas.

Henri Volnay

Et moi non plus. Car, hier, je te l'avouerai, ces dames n'étaient pas seules dans leur loge. Il y avait là deux messieurs tout de noir habillés, comme le page de Malbrouck, et qui n'ont pas dit un mot de toute la soirée.

Charles Forestier

C'étaient des hommes sérieux.

Henri Volnay

Voilà ce que c'est pourtant que de passer trois ans à guerroyer sur la terre étrangère. Ah ! Décidément, nos aïeux avaient peut-être tort d'aller en Palestine ; car il est clair que, pendant ce temps-là, les nobles châtelaines...

Charles Forestier

Oui, et soyez donc fier après cela de descendre des croisades !

Henri Volnay

Des croisés.

Charles Forestier

Oh ! Je ne fais pas de mots, moi.

Henri Volnay

Ah ! C'est égal, nos charmantes amies font, ce me semble, un peu trop de genre avec nous. La dernière fois, elles ont été plus exactes.

Charles Forestier

Dis donc, c'est peut-être parce que nous partions.

Henri Volnay

Oh ! Tu les calomnies ! Et je suis sûr, au contraire, qu'elles se réjouissent à la pensée de se retrouver tête à tète avec nous, comme autrefois. Ce ne sera peut-être, il est vrai, chez elles, qu'une fantaisie de l'esprit, qu'un caprice du coeur ; peut-être même ce jour n'aura-t-il pas de lendemain, mais enfin ce jour est à nous, peu importe le reste !

Charles Forestier

Il est avec l'amour des accommodements.

Henri Volnay

Ah ! Dame ! Je t'avouerai que, jusqu'ici, je n'ai pas pris l'amour positivement au sérieux... Jamais, je le confesse, l'idée ne m'est venue de me demander si j'étais la première passion de ma maîtresse, ni si j'en devais être la dernière. M'était-elle fidèle, je l'ignorais et ne songeais nullement à m'en assurer. Enfin, l'amour pour moi, c'est comme les oasis dans le désert : quand j'en rencontre une, je m'y désaltère avec délices et ne m'inquiète point si quelque autre ne viendra pas à son tour puiser la vie à cette source à laquelle je viens de boire. Et quand, plus tard, le ciel m'en fait trouver une seconde, je me couche ravi sous les épais palmiers sans m'informer si par hasard d'autres voyageurs avant moi ne seraient pas venus chercher le repos sous leur ombre.

Charles Forestier

Épicure, lui-même n'aurait pas mieux parlé !

Henri Volnay

Épicure était dans le vrai... Jouissons de l'heure présente, et après nous la fin du monde !

Charles Forestier

Oui, la devise des enfants du siècle : « Après-nous la fin du monde ! » On va loin, Henri, avec cette phrase-là.

Henri Volnay

Prêchi ! prêcha !... Et où va-t-on?

Charles Forestier

On va au néant, parbleu ! Au néant de tout ce qui est saint, de tout ce qui est grand.

Henri Volnay

Ta parole ?

Charles Forestier

Ne ris pas... Tu la connais, n'est-ce pas, cette autre phrase : « Nos pères valaient mieux que nous ? » Elle est vieille comme le monde, et je m'en sers tout de même ! Oui, ils valaient mieux que nous... Ils logeaient dans la vie, et nous, nous y campons. Les morts vont vite, dit-on ! Eh bien, les vivants aujourd'hui vont bien plus vite encore.. C'est le temps des éphémères. Nous nous hâtons de jouir, nous mettons la vie en serre chaude, et, avant l'heure marquée, la chrysalide veut être papillon ; l'artiste, demi-dieu ; le soldat, général ; le poète, compris ; le banquier, millionnaire, et l'amant... heureux. Après nous la fin du monde ! Et nous mordons à pleines dents à la grappe verte encore, de peur de ne plus être là quand viendra la vendange. Tant pis pour nos neveux qui préparent les cuves ! Profitons du présent ! Que l'avenir s'arrange ! Après nous la fin du monde ! Et nous nous dorlotons dans notre bien-être tout capitonné d'indifférence et d'égoïsme ; et nous nous croyons quittes envers nos pères, quand nous ne les mettons pas sur la paille s'ils sont riches, ou quand nous leur donnons du pain, s'ils sont pauvres ! Envers nos filles quand nous les avons jetées en robe blanche dans les bras du premier venu ; envers nos fils...

Henri Volnay

Quand nous les avons habillés en zouaves ou en artilleurs.

Henri éclate de rire.

Charles Forestier

Envers nos amis, quand nous ne leur avons pas pris leurs femmes... Envers nos pauvres, quand nous avons bu du punch à leur profit ; envers nos morts, quand nous les avons suivis pendant dix minutes le parapluie sous le bras et le chapeau sur la tête... Et envers Dieu, quand nous ne l'avons pas envoyé au diable !

Charles Forestier

Eh bien, voilà comme je suis, moi, quand je n'ai pas dîné.

Henri Volnay

Prends donc quelque chose.

Charles Forestier

Eh ! Mais très certainement que je vais prendre quelque chose.

Henri Volnay

Tiens ! Au fait, c'est une idée ! Un rond de saucisson en attendant le coq de bruyère truffé, et une crevette en attendant le homard à l américaine.

Henri et Charles s'installent auprès de la cheminée ; Charles est à cheval sur une chaise; Henri est assis sur le tapis.

Charles Forestier

C'est ça, établissons une cantine comme en campagne. Apporte les bidons. Donne-moi du pain.

Ils mangent.

Henri Volnay

Voilà.

Charles Forestier

Ça me rappelle notre souper à la clarté des étoiles, le soir de Palestro.

Henri Volnay

Tiens ! C'est vrai, nous avons mangé du saucisson.

Ils trinquent.

Charles Forestier

À ta santé !... Ah ! Quels souvenirs ! Les feux allumés... les chants des soldats... les rondes d'officiers parmi les plats et les bouteilles. Le drapeau du 3ème zouaves, qui, a deux pas de nous, étrennant son étoile ! Car, ce jour-là, ton régiment avait été mis à l'ordre du jour... Qu'est-ce que tu as ?

Henri Volnay

Je me mouche !

Charles Forestier

Ce n'est pas vrai, tu pleures. Quel drôle de pays que le nôtre tout le monde est chauvin et personne ne veut en convenir.

Henri Volnay

Ah ! Comme le coeur battait alors ! Comme on se sentait vivre!

Charles Forestier

Surtout lorsque, comme moi, on avait été si près de mourir.

Henri Volnay

Comment ?

Charles Forestier

Ah ! C'est vrai, je ne t'ai pas raconté... Tiens, au fait, moi, j'ai perdu là un sujet de dessin et une réclame ! Tu sauras donc que c'était pendant la bagarre ; oh ! Mais au beau moment! Je m'étais mis dans un petit coin, et, tandis que vous jouiez du sabre et de la baïonnette, moi, je m'escrimais vivement de mon crayon. Quand tout à coup, en relevant la tête, j'aperçois à vingt-cinq pas de moi, tout au plus, un habit blanc qui épaulait son arme à mon intention. Je me sentais perdu, je ne te le cacherai pas ; ma carabine était près de moi, il est vrai, mais le temps de la prendre... Bref, par un mouvement instinctif mais idiot, je mets mon dessin devant moi en guise de bouclier, et, tout aussitôt, mon Autrichien tombe la face contre terre. - J'aurais pu attribuer cette attitude respectueuse à l'admiration causée par le chef d oeuvre que je lui présentais ; je crus plus modeste de supposer qu'un des nôtres, témoin du danger que je courais, lui avait logé une balle dans le ventre.

Henri Volnay

Eh bien, tu l'as échappé belle ! Ah ! À ta place, je prierais l'illustre Devisme de me faire un porte-crayon rayé.

Charles Forestier

J'y songerai. Passe-moi les crevettes.

Ils échangent les comestibles.

Henri Volnay

Passe-moi le saucisson... Donnant, donnant.

Garçon

Messieurs...

Charles Forestier

Quoi ?... Tiens, je l'ai pris pour mon Autrichien.

Garçon

Monsieur, le dîner a trop attendu, il sera détestable.

Charles Forestier

Eh bien, qu'est-ce que ça nous fait ?

Garçon

Ah !...

Charles Forestier

Votre dîner, votre dîner, vous le ferez réchauffer demain pour une noce.

Il sort.

Garçon

Pour une noce !... Ah ! Monsieur !...

Se levant.

Charles Forestier

Tiens ! Suis-je bête, moi ! Je ne me souvenais plus que nous étions au café Anglais. C'est ta faute aussi ! On n'a jamais dîné sur l'herbe dans un cabinet du boulevard des Italiens.

Henri Volnay

Bah ! Quand on arrive d'Italie ! Oh ! Mais ce n'est pas possible. Ces dames ne viendront plus maintenant.

Charles Forestier

Quel bonheur !

Henri Volnay

Forestier, je te trouve froid !

Charles Forestier

Qu'est-ce que tu veux ! J'ai une idée que je n'avais pas voulu te dire d'abord, de peur de te contrarier, mais que...

Henri Volnay

Quoi donc ?

Charles Forestier

Eh bien, s'il faut te l'avouer, je trouve qu'en organisant cette petite fête du souvenir, tu as commis une imprudence... ou, si tu l'aimes mieux, une maladresse.

Henri Volnay

Une maladresse !

Charles Forestier

Imperitia... chez les anciens... impair chez les modernes, qui n'y regardent pas de si près.

Henri Volnay

Ah ! Je te trouvais froid tout à l'heure, maintenant je te trouve sévère.

Charles Forestier

Sévère... mais juste.

Henri Volnay

Enfin, pourquoi ?

Charles Forestier

Pourquoi ? Pourquoi ? Ah ! Un mot, d'abord ! Me permets-tu de le parler du fleuve du Tendre ?

Henri Volnay

Tu es insupportable.

Charles Forestier

Réponds... c'est important.

Henri Volnay

Eh bien, oui.

Charles Forestier

Merci ! À charge de revanche... Je te dirai donc que le fleuve du Tendre peut être descendu, mais qu'il ne faut jamais le remonter.

Henri Volnay

Je ne comprends pas.

Charles Forestier

Ah! Tu ne comprends pas? Eh bien, sais-tu ce que nous eussions fait tous quatre ici, ce soir, si ces dames étaient, venues ? Sais-tu ce que nous ferions encore, si elles venaient ?

Henri Volnay

Nous ferions un bon dîner.

Charles Forestier

Pas du tout, car on vient de te dire qu'il serait détestable. Nous ferions ce que j'appelle le bout de l'an de l'amour.

Henri Volnay

Très jolie, l'image !

Charles Forestier

Oui, le bout de l'an de l'amour ; et les bouts de l'an, vois-tu, Henri, ce n'est plus cela. Les yeux lisent bien les mêmes versets, la bouche récite bien les mêmes psaumes, mais l'émotion est partie, la ferveur est absente. Alors, on ne se gêne guère pour parler de celui qui n'est plus ; on le discute, on le juge, quelquefois on le condamne, et l'on s'en va dîner... Eh bien, mon cher, généralement, en est de même aux bouts de l'an de l'amour.

Henri Volnay

Ce qui donnerait à entendre qu'avant minuit nous aurons dit pis que pendre du défunt.

Charles Forestier

Mais ce serait bien possible, et... entre nous, le coeur sur la main... aurions-nous tout à fait tort ? Car enfin...

Henri Volnay

Ah ! Comment déjà ?... Mais il n'est pas huit heures et demie.

Continuant.

Charles Forestier

Ça retarde ici. Car enfin, parmi les roses du passé, que d'épines, mon ami ! Quand je pense que notre jalousie s'est battue trois ou quatre fois pour nos infidèles.

Henri Volnay

Et comme ça nous avançait à grand'chose, hein ?

Charles Forestier

Oui, à mesure que nous arrachions des rivaux, il en repoussait.

Henri Volnay

C'est vrai, mais enfin ce n'étaient pas les mêmes.

Ils s'asseyent.

Charles Forestier

Ô Alexina !... À propos, sais-tu ce qui l'a perdue ? C'est son beau-père ; car, dans les commencements, elle avait bien quelques dispositions pour la vertu...

Henri Volnay

Une vertu relative.

Charles Forestier

Bien entendu... Nous nous adorions ; nous voyagions alors dans le pays du Bleu ; nous avions même notre petit nuage au mois ; mais le beau-père d'Alexina était ambitieux pour elle... Et surtout pour lui.

Henri Volnay

Ah çà ! Est-ce que lui aussi descendait des croisades ?

Charles Forestier

Non, il descendait de cheval... Il avait été postillon... Et ce qui a fait notre malheur, c'est qu'il avait gardé ses grandes bottes et qu'il tenait absolument à mettre du foin dedans. Moi, un artiste, tu comprends, je n'aurais jamais pu suffire ; car on ne sait pas, vois-tu, ce que peuvent contenir de foin les bottes d'un postillon.

Henri Volnay

Enfin, tu as dû quitter Alexina, et alors...

Charles Forestier

Alors... Voilà... Quand je l'ai retrouvée avec ta chère Colombe. ( Tiens ! c'était mon premier bout de l'an !) Quand je l'ai retrouvée, elle avait un équipage et le beau-père avait un paletot neuf, un magnifique paletot jaune ; je le vois, toujours ; brave homme ! Que le bon Dieu ait son âme !

Henri Volnay

Il est donc mort ?

Charles Forestier

Mais non ; et c'est bien pour ça.

Henri Volnay

Ah ! bon !

Après un mouvement de rage.

Charles Forestier

Comme on est lâche parfois ! Quand je pense que... Tiens, un certain jour, il était trois heures du matin, if neigeait et j'attendais Alexina depuis minuit sur ma terrasse. Elle arriva enfin, avec le régent aux oreilles, et, en me le montrant : « Je suis en retard, me dit-elle avec un sourire, mais... voilà mon excuse... » Et après cela, je l'aimais encore 1

Henri Volnay

Ah ! Comme je comprends ça !

Charles Forestier

Mais c'est qu'elle avait tant de grâces ! Tant de charmes !... Oh ! Ce n'est pas possible : le bon Dieu s'était trompé, et tout ça n'était pas pour elle.

Henri Volnay

Ah ! Quand je réfléchis ! Colombe aussi avait bien ses mauvais côtés ! D'abord, elle adorait les griffons d'Écosse ; elle tenait cela de sa mère, une bien brave femme ! Ah ! Tiens ! Le digne pendant de ton beau-père. Eh bien, Colombe avait une sorte d'idolâtrie pour ces abominables petites bêles, chez lesquelles on ne peut jamais distinguer la tête de la queue. Quant à moi, je sais bien que je les déteste. Je comprends le chien de berger, il ramène les brebis au bercail.

Charles Forestier

Pas toutes.

Ils se lèvent.

Henri Volnay

Je comprends le caniche ; au besoin, il joue de la clarinette... Le terre-neuve, il repêche les noyés et ne réclame pas vingt-cinq francs. Mais les griffons d'Écosse... Mais les kings charles, les havanais, mais tous ces petits êtres braillards, gourmands et mal élevés... Ah ! Ne m'en parle pas ! Je ne saurais te dire tout le mal que j'en pense.

Charles Forestier

Du reste... cette manie-là n'avait rien de bien... terrible.

Henri Volnay

Non ; mais elle en avait une autre ! La chère enfant était un almanach vivant de la noblesse ! Figure-toi une petite perruche à laquelle on aurait appris le blason ; Monsieur le Marquis par-ci... Monsieur le Duc par-là... Elle déjeunait d'un prince et soupait d'un vice-roi. Enfin, il n'y avait pour elle que deux catégories d'hommes les hommes du monde et les habitants de la lune. Elle me considérait, moi, comme un habitant de la lune.

Charles Forestier

Elle te considérait avec un télescope.

Henri Volnay

Oui ; elle m'avait aimé par curiosité. Du reste, cette manie aura un jour ou l'autre, un heureux résultat pour Colombe.

Charles Forestier

Comment ?

Après un silence.

Henri Volnay

Elle l'empêchera de revoir sa mère. Ah ! Au fond, tout cela est triste.

Charles Forestier

Hein !

Henri Volnay

Oui, et tu avais raison... Le bout de l'an de l'amour, mauvaise histoire. Tiens ! Nous avons assez parlé du défunt, allons-nous en.

Charles Forestier

Perds-tu la tête ?

Henri Volnay

Il faut, pour que ma soif s'étanche, Que le flot soit sans tache et pur comme un miroir; Ce sont les chiens errants qui vont à l'abreuvoir. Non, non ; tiens, Musset a dit : Eh bien, dis-moi, Forestier, est-ce que tu ne te fais pas un peu l'effet d'un chien errant, toi ?

Charles Forestier

En voilà une idée, par exemple ! Ah ça ! Que t'ont donc fait les chiens, aujourd'hui ? Tout à l'heure, c'étaient les kings Charles, les terre-neuve, et maintenant...

Henri Volnay

C'est que, moi, je me fais absolument cet effet-là ! Tu sais, ces pauvres chiens qu'on rencontre le soir ; on devine à leur démarche qu'ils n'ont pas de logis, pas d'asile... Le chien errant aborde un camarade à l'air heureux, affairé ; ils ne se disent qu'un mot, car le camarade est un chien établi... il paye l'impôt, et, comme il sent venir l'orage, il se hâte de rejoindre le toit hospitalier qui l'attend et où il retrouvera sa pâtée sous la fontaine. Le chien errant, tout triste, le regarde s'en aller, car il ne dîne pas en ville, lui, et, les yeux pleins, le ventre vide, il va se coucher inquiet sous un auvent ou sous une arche. C'est qu'il est seul au monde et que personne ne l'attend, et que personne ne l'aime. Eh bien, je m'aperçois que je suis un peu comme lui ; car, sans un amour vrai, l'homme est un chien sans maître.

Charles Forestier

Eh ! Mon Dieu ! Sur quoi donc as-tu marché depuis cinq minutes ?

Henri Volnay

Ah ! J'ai marché sur des Colombe... sur des gens du monde, sur les habitants de la lune, sur le Régent, sur tous ces souvenirs qui ne sont bons qu'à faire des regrets. Enfin, je m'ennuie profondément. Ça vient de me prendre là tout de suite ; et, après tout, il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais. - Eh bien, ma vie me semble vide, creuse, qu'est-ce que tu veux que je te dise ! En temps de guerre, on s'étourdit, on ne réfléchit pas ; mais quelque chose me dit que nous allons avoir la paix et pour longtemps peut-être ; et, alors, je me souviens de ce que tu m'as dit. Je pense que j'ai, quelque part dans un riant pays, ma maison et ma vigne, et qu'il serait doux d'avoir des fils à qui laisser la vendange. Tu ne sais pas ce que tu devrais faire ? Eh bien, tu devrais me marier.

Charles Forestier

Ah ! ah ! ah !

Henri Volnay

Tiens ! Qu'est-ce que tu as là ?

Charles Forestier

Tu le vois bien, ce sont des breloques.

Henri Volnay

Oui... Ça s'ouvre cela ? Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ?

Il les lui montre.

Charles Forestier

Des portraits: mon père, ma mère et ma soeur... Nos parents sont morts, tu le sais ! Alors, je tiens lieu de père à ma soeur, et ma soeur me tient lieu de mère.

Henri Volnay

Ah ! Tu n'es pas un chien errant, toi. Elle est bien jolie, ta soeur.

Charles Forestier

Tu crois ?

Henri Volnay

J'en suis sûr.

Charles Forestier

Ah !... Eh bien, tu t'es trouvé en rapport avec elle, sans t'en douter.

Henri Volnay

Comment cela ?

Charles Forestier

Tu te souviens de l'air national de là-bas ?

Henri Volnay

La Milanaise.

Charles Forestier

Oui, que je t'avais prié de noter ; c'était pour l'envoyer à Estelle.

Henri Volnay

Ah ! Elle se nomme Estelle ?

Charles Forestier

Cher petit ange ! Ah ! Je ne t'ai jamais parlé d'elle ! Eh bien, je suis, un misérable, parce que ce qu'elle a fait, j'aurais dû le raconter à toute la terre.

Henri Volnay

Raconte-le-moi bien vite, alors.

Charles Forestier

C'était en 1854. Estelle avait alors dix-huit ans... Je faisais encore partie de l'armée. Tu ne m'as jamais vu en uniforme, toi ? Tu as perdu ; il paraît que j'étais très bien.

Henri Volnay

Fat !

Charles Forestier

Bref, je venais d'être blessé à Inkermann, et l'on m'avait transporté à Constantinople, au palais de l'Ambassade Russe, que le sultan avait consenti à transformer en hôpital français. Une nuit...

Il sort comme il est entré.

Henri et Charles ont un mouvement d'humeur très-prononcé. Ils rangent les chaises et rétablissent leur toilette.

Garçon

Messieurs, je crois que voici ces dames.

Il disparaît.

Garçon

Messieurs, je me suis trompé.

Henri Volnay

Que le bon Dieu te bénisse !

Charles Forestier

Que le diable t'emporte !

Henri Volnay

Continue.

Charles Forestier

Où en étais-je?

Henri Volnay

À l'hôpital.

Se retournant vers la porte.

Charles Forestier

Ah ! Oui ... Que le diable t'emporte ! Une nuit donc que, couché sur mon lit de souffrance, je m'agitais fiévreux, dans une de ces insomnies que connaissent seuls les exilés qui luttent contre la mort à cinq cents lieues de la patrie, je vis tout à coup se dresser devant moi une ombre gracieuse... Une femme était là qui se penchait vers moi, m'étreignant de ses deux bras, me couvrant de ses baisers et de ses larmes.

Se reprenant.

Henri Volnay

C'était Estelle ?... C'était ta soeur ?

Charles Forestier

Oui, ma pauvre petite soeur, qui, à la première nouvelle de ma blessure, avait tout quitté pour venir me servir de garde-malade... N'est-ce pas que c'est gentil, ça ?

Henri Volnay

Superbe !

Charles Forestier

Pour la peine que je t'ai raconté mon histoire, tu vas me jouer la Milanaise, l'air favori d'Estelle. Tu sais comme je te le demandais bien vite en Italie, dès que nous avions seulement à notre service un petit bout d'épinette grand comme ça.

Henri Volnay

Oui, et je comprends maintenant pourquoi ; tu te disais: « Cet air, Estelle le joue peut-être aussi en France, dans ce même moment, » et c'était comme si tu avais causé avec elle.

Charles Forestier

Oui, c'est vrai.

Il joue.

Parlant tout en jouant.

Henri Volnay

Eh bien, nous allons causer tous les trois. Comme cela, je serai déjà un peu de la famille. Ta soeur est bonne musicienne ?

Charles Forestier

Que trop bonne, hélas !

Henri Volnay

Comment ?

Charles Forestier

Eh ! Sans doute, car elle chante à elle seule comme la Sontag et la Malibran ensemble.

Il joue ; après un temps.

Henri Volnay

Oh ! La Malibran... Eh bien, tu disais que ta soeur ?...

Charles Forestier

Eh bien, je disais que cela lui a donné d'idée de se mettre au théâtre.

Henri Volnay

Et cela te fait de la peine ?

Charles Forestier

Oui, car Estelle, je le sais, est trop délicate, trop impressionnable pour cette vie d'émotions, de triomphes peut-être.

Henri Volnay

Et, comme la Malibran aussi, elle verserait de vrais pleurs sur la scène, et tu as peur... qu'elle ne chante le Saule.

Il s'assied près du piano.

Henri se lève très-agité ; il se promène quelque temps sans parler, puis s'arrête tout à coup devant Forestier.

Charles Forestier

Ah ! Tais-toi, tu m'as fait mal... C'est le coeur qui a tué notre mère.

Henri Volnay

Mon ami, il ne faut pas que ta soeur soit chanteuse.

Charles Forestier

Que veux-tu qu'elle soit ?

Henri Volnay

Eh ! Je veux qu'elle soit une heureuse châtelaine, parbleu ! Au fond d'un vieux manoir tout plein d'ombre et de poésie, avec de beaux enfants rieurs jouant sur les pelouses.

Charles Forestier

Mais ma soeur n'a pas de dot !

Henri Volnay

Raison de plus ! Écoute, Forestier, dis-moi, comment crois-tu que finirait, dans un théâtre à colonels, une histoire semblable à celle-ci, c'est-à-dire commençant par un coq de bruyère truffé pour en arriver à un médaillon et à des breloques ?

Charles Forestier

Je l'ignore, mon ami.

Henri Volnay

Eh bien, je vais te le dire. L'ami serait captivé par les grâces enchanteresses du médaillon ; il devinerait, dans ce doux et limpide regard, tout un avenir d'amour, dans ce dévouement de jeune fille, tout un avenir de bonheur, et il te dirait : « Mon cher Forestier, je suis jeune, je suis riche, je ne suis pas trop mal, et je n'ai jamais aimé. »

Charles Forestier

Voyons, plaisantes-tu ?

Henri Volnay

Ta soeur ne me connaît pas, elle ne m'a jamais vu; mais, avec un coeur comme le sien, avec une âme comme la sienne, elle en arriverait peut-être à aimer celui qui aurait sauvé la vie à son frère.

Ils se lèvent.

Charles Forestier

Que veux-tu dire ? Est-ce que c'était toi qui, à Palestre...?

Henri Volnay

Non, parole d'honneur ! Malheureusement... Mais tu le diras, mais tu le laisseras croire. Je ne t'ai pas sauvé la vie ce jour-là, mais je te promets de te la sauver une autre fois.

Charles Forestier

Enfant !

Henri Volnay

Voyons, Forestier, mon ami, mon frère, quand irons-nous chez toi jouer la Milanaise ? Demain, aujourd'hui, tout de suite, veux-tu ?

Charles Forestier

Mais ces dames ?

Henri Volnay

Ces dames ? Tu oses me parler de ces dames ! Toi le père d'Estelle ! À moi qui suis presque son mari ! Car, enfin, suis-je ou non son mari ?

Charles Forestier

Oui... Si elle y consent... Mais tu me jures de la rendre heureuse ?

Henri Volnay

Je te le jure ! Et, si je manque à mon serment, eh bien, brûle-moi la cervelle.

Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.

Charles Forestier

C'est convenu, mon ami. Et voilà ce que c'est que le bout de l'an de l'amour.

Il entraîne Charles ; ils sortent. - On entend le bruit d'une voiture. - Au moment où ils disparaissent par la droite, le garçon entre précipitamment par le fond.

Henri Volnay

Viens !... Viens !

Garçon

Par ici, mesdames, par ici.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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