Comédie · 1791

Le mari directeur

de Claude-Marie Carbon de Flins

Représentation
≈ 31 min
Distribution
5 femmes, 4 hommes
Répliques
223
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dorval N 56 ≈ 8 min 12
Madame Dorval F 28 ≈ 4 min 4
Nicolas H 9 ≈ 3 min 2
Soeur Pétronille F 18 ≈ 3 min 8
Tourrière N 10 ≈ 3 min 4
L'Abbesse F 17 ≈ 2 min 8
Soeur Eudalie F 20 ≈ 2 min 8
Agnès F 23 ≈ 2 min 7
Séraphin H 7 ≈ 2 min 2
Gabriel H 8 ≈ 1 min 2
Théotime H 16 ≈ 1 min 6
Appoline N 9 ≈ 1 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Mari Directeur
Dorval absentabsentabsentabsent
Madame Dorval absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nicolas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Soeur Pétronille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tourrière absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Abbesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Soeur Eudalie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agnès absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Mari Directeur

Scène 1

Gabriel, L'Abbesse, Séraphin, Soeur Pétronille, Appoline, Tourrière, Soeur Eudalie, Agnès, Théotime

Les religieuses accourent éperdues et dispersées sur le théâtre ; l'abbesse s'oppose au passage de Gabriel et de Séraphin, qui veulent entrer.

Gabriel

Pourquoi me fuyez-vous ?

L'Abbesse

Arrêtez, malheureux. Ce n'est qu'avec l'horreur que je vous vois tous deux ; Vous êtes retourné dans un monde profane ; Vous avez délié les noeuds les plus sacrée.

Séraphin

La raison nous absout.

L'Abbesse

L'Église vous condamne. Dans ces lieux saint et retirés Venez-vous apporter vos coupables maximes ?

Gabriel

Nous venons détromper d'innocentes victimes ; Et nous réussirons.

L'Abbesse

Nous ne redoutons rien; Nous regardons comme des crimes Les lois qui de vos voeux ont rompu le lien.

Soeur Pétronille

Oui, notre âme est constante et pure, Et nous resterons dans ces lieux, Fidèles aux serments qu'ont entendu les cieux.

Appoline

Nous le promettons.

Tourrière

Je le jure.

Soeur Eudalie

Mais quelle est donc cette coiffure ? Ah ! Frère Gabriel, qui vous aurait remis, Avec ces cheveux plats tombants sur vos habits ?

Gabriel

Je suis vraiment fâché que cela vous déplaise : C'est une coiffure à l'anglaise. Elle est fort à la mode, et rend le cerveau sain ; On en est levé plus matin.

Soeur Eudalie

Vous avez donc plus d'une affaire ?

Gabriel

Oh ! Je vous en réponds : du parti populaire, Je suis le plus ferme soutien. J'avais, quand j'étais bernardin, Un talent marqué par le chaire ; Je faisais des sermons que l'on me payait bien ; Mais aujourd'hui pour la fortune Je descends de la chaire et monte à la tribune.

Soeur Eudalie

Oh ! Frère Séraphin, comme vous voilà fait ! Cette énorme cravate, et ce joli toupet, Ces cordons, ce petit gilet, Pour un religieux, semblent bien peu modestes ; N'en redoutez-vous pas quelques suites funestes ?

Séraphin

Il faut se conformer à l'état qu'on a pris. Je chantais assez bien ; pour nos moines ravis, Ma voix charma souvent la longueur de l'office ; Et j'aurais dans le temps jadis, Obtenu le bénéfice : La nation les a tous pris.

Soeur Eudalie

Vous aviez, il est vrai, la voix douce et touchante.

Séraphin

J'ai gardé mon goût, et je chante.

Soeur Eudalie

Des orémus.

Il chante.

Séraphin

Des opéras. Jadis, je chantais tristement Quelque dévote rapsodie ; Aujourd'hui, je chante gaîment L'amour, les jeux et la folie ; Tout change de rôle à présent. L'aristocrate maintenant, N'a plus aucun projet de guerre ; Le prélat ne fait de serment Qu'à la maîtresse qu'il préfère ; Tout change de rôle à présent. Vous avez aimé le couvent Malgré la tristesse profonde ; Mais vous allez prendre un amant, Et suivre tous les goûts du monde ; Tout change de rôle à présent.

L'Abbesse

Fuyons, fuyons, mes soeurs, et ne l'écoutons pas.

Soeur Pétronille

Monstre !

Soeur Eudalie

Faussaires.

Appoline

Apostats.

Agnès

Vous voyez.

Théotime

Attendons.

Soeur Pétronille

Pouvez-vous à votre âge Vous laissez entraîner aux mondaines erreurs ? Tandis que les plus jeunes coeurs, À qui le monde, encore offre plus d'avantages, Vous donnent l'exemple des moeurs. Regardez ; Théotime est vertueux et sage, Il n'est ni pervers, ni volage ; Cependant il n'a que vingt ans.

Gabriel

C'est qu'il lui manque un peu d'usage. Cela viendra.

L'Abbesse

Sortez, méchants.

Théotime

Lorsqu'elles vantent ma sagesse, Elles ne savent pas ce que je sens pour vous ; Et je suis plus faible qu'eux tous, Si l'amour est une faiblesse.

Gabriel

Pour porter un bon jugement, Gardons de nous fier à la seule apparence. Pouvez-vous vous vanter de notre résistance Qu'on ne tentera que faiblement ? Sous une heure au plus tard, monsieur le commissaire Doit arriver dans le couvent, Et nous verrons.

Séraphin

Pour moi j'espère Que l'on va voir ici beaucoup de changement ; Et je crois que le plus grondeuses Ne voudront pas, à m'imiter, Se montrer les plus paresseuses.

Soeur Pétronille

Quel blasphème, grand Dieux !

Ils sortent.

Gabriel

J'ose aussi me flatter Que ces dames vont adopter Un habit à la fois plus frais, et plus commode, Vont changer de parure, ainsi que de maison ; Et je vais, pour cette raison, Leur envoyer bientôt, des chapeaux à la mode.

Scène 2

Soeur Pétronille, Appoline, L'Abbesse, Agnès, Théotime

Soeur Pétronille

Des chapeaux, malheureux !

Appoline

Ah ! Quels horribles mots ! Ma mère qu'a-t-il dit ?

Soeur Pétronille

Il a dit : des chapeaux.

L'Abbesse

Venez, entourez-moi, mères obéissantes : J'entends autour de nous, colombes gémissantes, Voler les féroces vautours. Mais nous saurons braver leur fureur impuissante ; Et dans le paix promise aux âmes innocentes, Nous verrons s'écouler les derniers de nos jours.

Agnès

Soupçonnez-vous encore ?

Théotime

Attendons votre père.

Agnès

Mon père !

Théotime

Oui c'est lui qui doit venir; Son district l'a nommé.

Scène 3

L'Abbesse, Nicolas, Soeur Pétronille, Soeur Eudalie, Agnès, Théotime, Appoline

L'Abbesse

Parle, que viens-tu faire, Nicolas ?

Nicolas

Je viens avertir Qu'il faut ici qu'on déménage ; Qu'on va bientôt ouvrir la cage, Et que les oiseaux vont partir.

L'Abbesse

Comment ?

Nicolas

Ce n'est plus un mystère.

Soeur Pétronille

Quoi donc ?

Nicolas

Voici le commissaire.

Soeur Eudalie

Ceci commence à me tenter.

L'Abbesse

Il connaîtra les coeurs qui l'on ose insulter Par une injuste prévoyance ; Nous ne mentirons pas à notre conscience ; Nous saurons résister à tout.

Agnès

Vous voyez, Théotime.

Théotime

Écoutons jusqu'au bout.

Nicolas

Quant à moi, je serai plus sage ; Je suis encore chez vous engagé pour deux ans. Mais le couvent bine tôt sera désert, je gage ; Et libre désormais de mes engagements, Je renonce à tous les couvents ; Je retourne à mes champs, et vais dans mon village.

Soeur Pétronille

Est-ce ainsi, Nicolas, que vous devez payer Les soins qu'ont eu pour vous nos mères, Et leurs attentions si fines et si chère ? Avez-vous pu donc oublier Leur vif empressement, leur tendre inquiétude ? Hélas ! Faut-il qu'un jardiniers Connaisse ainsi l'ingratitude ?

Nicolas

Les douceurs et les agréments Qu'on fit goûter à ma jeunesse, Ma rendent plus cruels les mauvais traitements Dont on accable ma vieillesse. Le travail ne me fait pas peur. Lorsque je fus élu pour remplacer mon père, Je crois, en jardinier d'honneur, Avoir rempli mon ministère. Outre le jardin du couvent, Qui fleurit en mes mains indubitablement, Il me fallait soigner celui de chaque mère ; Il me fallait secrètement, Dans le silence des offices, Cultiver les oeillets des soeurs, Les pavots des mères des choeurs, Avec les roses des novices... Chacune, autour de moi, courait d'un pas pressé, Avec cet air charmant, dont la douceur engage. Dans les nombreux travaux que leur zèle partage, J'étais quelquefois devancé, Et j'avais fini mon ouvrage, Avant de l'avoir commencé. Maintenant, quoique vieux, j'ai gardé mon courage, Et je m'épuise encore des efforts superflus ; Mais mon ouvrage ne plaît plus. On s'écarte à ma vue, et tout bas on murmure ; À peine daigne-t-on me dire quelque injure. j'ai chez moi, pour m'aider, pris l'un de mes neveux, Jeune, mais libertin, et surtout paresseux ; Qui, dans votre jardin, gâte tout, je vous jure ; N'importe, il a l'oeil tendre et l'air très dégagé ; De vous, tout ce qu'il dit, obtient quelque louange ; Il a mieux fait, quand il dérange, Que moi quand j'ai tout arrangé ; Mai j'aperçois le commissaire.

Soeur Eudalie

Bon !

Soeur Pétronille

Répondons avec vigueur.

Appoline

Hélas !

L'Abbesse

Du courage, ma soeur.

Scène 4

Dorval, Soeur Pétronille, L'Abbesse, Tourrière, Soeur Eudalie

Dorval

Je viens remplir un ministère, Qui peut-être agréable, et qui ne peut déplaire. Dans cet asile solitaire, Il vous est permis de rester ; Mais celles qui pourraient tenter Le soin de consoler la vieillesse d'un père, De vivre dans le monde au sein de leur parents, Peuvent sortir de leurs couvents ; On pourvoit à leur nécessaire. La nation fidèle à ses engagements, Leur fera toucher tous les ans Une pension viagère.

Soeur Pétronille

Je chéris la retraite et j'aime ce couvent, Où dans un saint recueillement, J'ai vu mes premières années Par de pieux devoirs l'une à l'autre enchaînées ; Mais ma mère a pour moi de si doux sentiments ! J'ai pris dans son aveu l'état que je professe. On a dit qu'une fille, écoutant le tendresse, Pour suivre son mari, doit quitter ses parents ; Mais on ne m'a jamais dit, pour suivre les couvents. De ma mère, je veux consoler la vieillesse, C'est mon premier devoir, et pour cette raison, Je vais dans ma famille, et prends la pension.

L'Abbesse

Soeur Pétronile.

Tourrière

Ô ciel !

Soeur Eudalie

Oh ! Qui l'aurait pu croire ! Dès que ma dignité se trouve anéantie, Au monde, que je hais je me sens convertie : Le désir des honneurs fit ma vocation ; Puisque je perds ma croix, je prends la pension.

Tourrière

Je verrai finir ma carrière, Dans ces lieux où j'ai vu le jour ; Je ne suis que simple tourrière, Mais je suis fidèle à mon tour.

Dorval

Mon enfant, la constance est toujours très louable ; Mais vous n'avez point fait de voeux ; On détruit ce couvent ; vous semblez estimable, Je puis vous procurer, chez l'un de mes neveux, Un sort beaucoup plus agréable.

Tourrière

Non, c'est mon dernier mot ; il me faut un couvent. Je m'ennuierais ailleurs indubitablement ; Et si de ces lieux l'on me chasse, Puis-je ailleurs trouver une place Qui soit digne de mon talent ?

Dorval

Quel est l'art principal où votre esprit s'applique ?

Tourrière

Monsieur, c'est à la politique.

Dorval

Soit ; le ministre est mon parent, Je vous place chez lui.

Tourrière

Bon ! C'est un ignorant. Et dans la politique il me faudrait l'instruire : Quand on servit dans un couvent, On en sait plus que ceux qui gouvernent l'empire. Ne faut-il pas pour plaire à tous Se plier aux différents goûts ? Avoir l'air enjoué près des pensionnaires ? Montrer un sombre ennui sous des rides sévères, Devant les mères en courroux ? Savoir par intérêt et louer et médire ? Pour la novice qui soupire, Du jeune directeur servir les rendez-vous ? Trouver tout ce qui plaît, éviter ce qui blesse ? Flatter surtout l'abbesse, en ce qui l'intéresse, Et lui citer à tout propos Son neveu le marquis, et sa soeur la comtesse ? Où puis-je retrouver ces importants travaux ? Il faudrait m'élever moi-même au ministère Pour que je pusse encore étaler au grand jour La politique nécessaire À qui sut régner dans un tour.

Dorval

Suivez un conseil salutaire.

Elle sort.

Tourrière

Non, non, on ne me séduit pas, Je sais quel est mon poste, et j'y cours de ce pas ; J'embrasserai mon tour à mon heure dernière : Dans le tour je suis née, et je mourrai tourière. Mon coeur ne peut être changé Par un espoir trompeur et d'odieux manèges ; Je défends mieux mes privilèges Que la noblesse et le clergé.

Scène 5

Dorval, Nicolas, Soeur Eudalie, L'Abbesse

Dorval

Nous la ferons changer de résolutions. Du reste, on est d'accord, personne ne résiste. De ces dames, greffier, vous prendrez tous les noms, Et vous les mettrez sur la liste Qui renferme les pensions.

Nicolas

Monsieur le commissaire, à quoi monte la mienne ?

Dorval

Écoute : il me souvient...

Nicolas

Il faut qu'on s'en souvienne.

Dorval

Que les jardiniers n'en ont point.

Nicolas

J'ai trente ans cultivé la terre ; Les Dames ont passé trente ans à ne rien faire ; On leur assure un sort, je reste sans salaire ; Ma foi la nation est injuste en ce point.

Soeur Eudalie

Si je suis étourdie, au moins j'ai l'âme bonne ; Mon cher Nicolas, je te donne L'argent de mon premier quartier.

L'Abbesse

Il n'est plus bon à rien.

Soeur Eudalie

Eh ! C'est ce qui m'engage.

L'Abbesse

Je veux de mon argent, faire un plus noble usage, Pour mon neveu le chevalier. Il sera colonel.

Il sort.

Nicolas

Ce titre qui vous flatte, Pour moi vous rend injuste, et vous fait oublier Les services constants d'un pauvre jardinier. Jeunesse est généreuse, et vieillesse est ingrate.

Scène 6

Dorval, Soeur Eudalie, Soeur Pétronille, Appoline

Dorval

De tous les meubles du couvent Je vais commencer l'inventaire.

Soeur Eudalie

Moi, je vais faite aussi mon paquet promptement

Dorval

J'attends ici ma femme, elle m'est nécessaire Pour estimer quelques objets Auxquels je ne me connais guère.

Soeur Pétronille

Mais avant de quitter ce couvent pour jamais, Il est décent de voir, je pense, Notre père Honorin.

Appoline

Oh ! Combien je l'aimais !

Soeur Pétronille

Il dirigeait ma conscience.

Elles sortent.

Soeur Eudalie

Allons, dépêchons-nous, car je perds patience.

Scène 7

Dorval, Théotime, Agnès

Dorval

Quel est cet Honorin ?

Théotime

Un prêtre respecté, Qui, dans cette maison a trente ans habité. Sévère pour lui-même, indulgent pour les autres.

Dorval

Je le vois ; du couvent c'était un des apôtres ?

Agnès

À peu près.

Dorval

Chère Agnès, réparons nos malheurs. Une mère cruelle, en dépit de vos pleurs, Vous immola jadis à l'orgueil de vos soeurs ; Votre mère n'est plus ; et votre belle-mère Vous adopte pour fille, et ses soins complaisants S'efforcent déjà de vous plaire. De noeuds pénibles et gênants, Ma tendre amitié vous délivre, Dès ce soir, vous pourrez me suivre.

Théotime

Je vous perds, c'en est fait.

Agnès

Mon père, le couvent....

Dorval

Qui peut vous arrêter ? Vous n'êtes que novice, Vous n'avez point fait de serment.

Théotime

Quel nouveau malheur !

Agnès

Quel supplice !

Dorval

Quel est donc ce religieux, Qui sur vous, tout à l'heure, avait toujours les yeux ?

Agnès

C'est un jeune homme que j'estime.

Dorval

Comment l'appelez-vous ?

Agnès

Le père Théotime.

Dorval

Vous le voyez beaucoup ?

Bas.

Agnès

Mon père, très souvent. Car Monsieur cultive un talent, Auquel depuis six mois volontiers je m'applique. Je me découvre assurément.

Dorval

Et ce talent ?

Agnès

Mon père, il m'apprend la musique.

Dorval

Il a l'air fort intéressant. Et je crois qu'il chante à merveille.

Agnès

Sa voix, je l'avouerai, plaît fort à mon oreille.

Dorval

Ce que vous dites là, me fait naître un désir,

Agnès

Et ce désir...

Dorval

Est de l'entendre.

Agnès

Qui ? Lui ? Pour vous faire plaisir Il est prêt à tout entreprendre.

Théotime

Je ne chante pas bien.

Agnès

Mais comme vous pourrez.

Théotime

Je n'ai point de chansons.

Agnès

Eh bien ! Vous en ferez.

Théotime

Quand par un oncle surprise Dans les bras de son amant, La trop sensible Héloïse Vit commencer son tourment. Coup affreux ! Douleur extrême ! L'amant seul peut la sentir : N'est-ce pas déjà mourir, Que de perdre ce qu'on aime ?

Dorval

J'aime beaucoup cette romance.

Théotime

Voici le couplet qui commence : Agnès en sait la suite.

Agnès

Quoi ?... Je n'en sais pas un mot.

Théotime

Vous ferez comme moi.

Agnès

Héloïse est plus à plaindre : Non, jamais son tendre amant, Sans l'outrager ne peut craindre De son coeur un changement. Héloïse le lui jure, Qu'il entende ce soupir ; Héloïse peut mourir, Mais ne peut être parjure.

À Théotime.

À Agnès.

Dorval

Cette musique me plaît fort, Vous chantez bien ensemble, et vos voix sont d'accord. Je vous suis obligé... Je suis charmé, ma fille, De vous voir ce nouveau talent ; Sans doute il charmera Monsieur de Vintimille, Dont j'approuve l'empressement, Et qui doit, en vous épousant, Entrer bientôt dans ma famille.

Agnès

Non, je serai fidèle, et mon coeur l'a juré.

Il sort.

Théotime

C'en est trop, chère Agnès, je pars désespéré.

Scène 8

Dorval, Agnès

Dorval

Comment ! Vous changez de visage, Agnès, je vois vos pleurs couler Alors que je viens vous parler Du projet d'un bon mariage ; Vraiment, cela n'est pas naturel à votre âge.

Agnès

Pardonnez au trouble où je suis ; Oui, j'ai peine à quitter une maison si chère, Pour entrer dans le monde où je suis étrangère ; Et je vais loin de vous rêver à mes ennuis.

Scène 9

Dorval

Dorval

Ma fille, en vérité m'étonne. Redouter un mari, regretter le couvent ! Plus j'y pense, plus je soupçonne... Mais on est injuste souvent A force d'être pénétrant.

Scène 10

La Fleur, Dorval

La Fleur

Je suis chargé de vous remettre Ce paquet, avec cette lettre.

Dorval

De quelle part ?

La Fleur

C'est du père Honorin.

Dorval

Pose ici le paquet. (Ah ! C'est de notre saint.)

Scène 11

Dorval

Il lit.

Il s'habille et met le capuchon.

Dorval

Que ces nouvelles curieuses Vont donner de surprises à nos religieuses ! Oui, voilà bien la robe avec le capuchon, Qui, de tout le couvent, avait la confiance, Et qui dût entendre, dit-on, Plus d'une bonne confidence. Je voudrais un moment être sous cet habit, Pour écouter les choses rares Que sous le secret on lui dit...... Le projet est plaisant, mais les moyens bizarres. Je ne prendrai jamais la résolution... Si l'on me découvrait ! N'importe ; La curiosité l'emporte. Je cède à la tentation. Un porte-feuille ! bon, il pourra m'être utile : Des dames du couvent, examinons le style. Je lirai leur secret avant de l'écouter ; Je serai confident de quelque tendre flamme ; Cela sera charmant. On vient. Bon ! c'est ma femme. "Après de mûres réflexions, j'accepte la liberté que j'avais refusée d'abord. Quand vous recevrez cette lettre, je serai déjà parti. Je laisse dans le couvent mes habits de religieux qui ne sont plus à mon usage. "

Scène 12

Madame Dorval, Dorval

Madame Dorval

Mon père, avec respect je viens vous consulter.

Dorval

Sur quoi ?

Madame Dorval

C'est sur une entreprise Par qui je craindrais d'attenter Aux propriétés de l'église. Mon mari veut que du couvent Je fasse avec lui l'inventaire, N'est-ce pas un péché ?

Dorval

Non pas, assurément, Votre mari, d'ailleurs, est un homme prudent ; En suivant ses conseils, vous ne pouvez mieux faire.

Madame Dorval

Vous le croyez bien sage ?

Dorval

Assurément.

Madame Dorval

En croyez-vous la renommée ? Elle flatte ou médit, trompe en exagérant, Et dit juste très rarement. Des défauts de Dorval je suis bien informée, Sans doute il n'est pas sans esprit, Mais il n'a point de caractère ; Vous l'avez toujours vu se plaire À ces modes d'un jour qu'auprès du sot vulgaire, Un charlatan met en crédit. Il livra sa fortune aux fourneaux d'un chimiste ; Il alla chercher la santé Au bout du doigt d'un Mesmériste ! Du grand Cagliostro je le vis entêté, Au point que deux jours par semaine Il conversait avec Turenne Tout comme je cause avec vous. Si Mahomet eût eu quelque crédit en France, Je crois que mon bizarre époux, Mettant dans Mahomet toute sa confiance, Aurait été turc un moment : Il n'en est rien heureusement. Il quitta le service assez étourdiment, Il eut pu parvenir aux grades militaires, Il aime son pays ; mais il ne le sert guère. Dans son district il fait beaucoup de bruit, Il y pérore jour et nuit ; Et pendant ce temps-là néglige ses affaires Il est dupe.

Haut.

Dorval

Bonne leçon ! Vous ne l'aimez donc pas ?

Madame Dorval

Pardonnez-moi, je l'aime, Il est juste, honnête, et si bon ! Dans moi, sa confiance en tout point est extrême.

Dorval

Vous n'en abusez pas ?

Madame Dorval

Moi, non. Quoique je sois vive et jolie, Mon coeur resta toujours exempt de passions ; C'est à trois inclinations Que se borne en effet le roman de ma vie.

Dorval

Trois !

Madame Dorval

Vous trouvez que c'est bien peu.

Dorval

Bien peu ! La scélérate ! Ah ! Cachons notre jeu. Il n'est pas temps encor de montrer qui nous sommes.

Madame Dorval

D'abord, mon premier goût fut pour les gentilshommes, Celui que je choisis fut un brave guerrier, Et jamais on ne vit plus aimable officier.

Dorval

Et le second ?...

Madame Dorval

Suivant un état pacifique, Faisait des règlements, tantôt bien, tantôt mal ; C'était ce qu'on appelle en bonne politique, Un conseiller municipal.

Dorval

Reste un troisième.

Madame Dorval

Oui.

Dorval fait un mouvement de tête qui le décèle.

Dorval

La confidence est rare Pour un mari.

Madame Dorval

Mon choix vous paraîtra bizarre ; Mais l'amour est aveugle, et tel est mon destin, Que j'adore à présent...

Dorval

Qui donc ?

Madame Dorval

Un Bernardin.

Se découvrant.

Dorval

C'est pousser trop loin l'insolence ; Ma colère est plus forte, Et je perds patience. Me reconnaissez-vous ?

Madame Dorval

Vous êtes mon mari.

Dorval

Vous ne rougissez pas ?

Madame Dorval

Je veux faire un pari.

Dorval

Comment ? Un pari ?

Madame Dorval

Je suis sûre Monsieur, que par cette aventure, Vous croyez m'embarrasser fort.

Dorval

Sans doute.

Madame Dorval

Et la vérité pure, C'est que je suis sans aucun tort.

Dorval

Cela, Madame, est un peu fort. Vous avez, dites-vous, aimé dans votre vie Un conseiller municipal, Un militaire, un moine.

Madame Dorval

Et pourquoi, je vous prie, Vous dirais-je que non ? Je n'y vois pas de mal.

Dorval

Cela passe la raillerie.

Madame Dorval

Quoi, Monsieur, seriez-vous jaloux ?

Dorval

Madame.....

Madame Dorval

Écoutez-moi, sans vous mettre en colère ; Quand je vous épousai, vous étiez militaire.

Dorval

J'en conviens.

Madame Dorval

Et voilà comment un officier fut mon premier amant. Pour le bien, pour la paix, pour la chose publique, Votre empressement sans égal Fit de vous, dans ce temps critique, Un officier municipal. Par-là, mon autre amour suffisamment s'explique : Ici vous êtes moine, ou bien votre habit ment ; J'adore un moine maintenant ; Voilà tout le noeud de l'affaire.

Dorval

Pour moi la vérité n'est pas encor trop claire ; Cependant il faut croire, ou bien faire semblant.

Elle sort.

Madame Dorval

Comptez sur ma vertu : je fais tout pour vous plaire ; Et je cours estimer les meubles du couvent.

Scène 13

Dorval

Il lit bas.

Dorval

Me voici bien payé ; les époux curieux Doivent toujours s'attendre à des choses pareilles. Un mari doit fermer les yeux.... Et non pas ouvrir les oreilles..... J'ai formé l'entreprise et je l'achèverai ; Et d'un autre secret je me divertirai. Examinons ce portefeuille. Je vois que la première feuille Est de celle qui prit le voile malgré soi, Qui cherche à soulager sa tristesse profonde, Et qui veut bien qu'on se doute pourquoi Elle va rentrer dans le monde. J'ai lu très bas, et j'ai bien fait. Mais je suis plus content de cet autre billet. Dieux ! On y parle de ma fille. Plus que je n'en voudrais, peut-être j'en saurai. Allons, il est écrit qu'aujourd'hui j'apprendrai Tous les secrets de ma famille. Ce n'est point là du tout, écrire en suborneur, Ce jeune Théotime est un homme d'honneur. Il faut vous apprendre ce que j'aurais dû vous cacher plus longtemps. J'aime Agnès, et j'en suis aimé ; mais nous ne pouvons être heureux ensemble. Quand je consentirais à rompre mes voeux, son père ne consentira jamais à nous unir ; car je suis pauvre et cadet de famille. Je dois me sacrifier moi-même : je vais quitter la France. Engagez Agnès à obéir à son père ; c'est son premier devoir. Adieu, je serai moins malheureux quand je saurai que je suis seul à plaindre. Thèotime.

Scène 14

Madame Dorval, Soeur Pétronille, Appoline, Soeur Eudalie, Dorval, L'Abbesse

Madame Dorval

Le voici ce saint personnage, À ses rares vertus, accourez rendre hommage.

Soeur Pétronille

Avant de vous quitter, apprenez mon secret, À cette confidence une heure peut suffire, Quand on sort du couvent, ou n'en saurait trop dire.

Appoline

Un mot, et j'aurai bientôt fait.

Soeur Pétronille

Je passe la première.

Soeur Eudalie

Ah ! Je suis si pressée.

Appoline

D'attendre si longtemps je suis déjà lassée.

Soeur Eudalie

Ah ! Mes soeurs, que de temps perdu !

Dorval

Je quitte cet habit, j'en ai trop entendu. Plus que vous ne croyez, j'ai votre confidence, Ce que vous me diriez, je le connais d'avance.

Soeur Eudalie

Ah ! C'est Monsieur Dorval.

Madame Dorval

Allez, c'est un malin, Qui surprend nos secrets sous l'habit d'Honorin.

Dorval

Il faut bien qu'on me le pardonne. J'avais voulu surprendre et c'est moi qu'on surprit. Pour avoir un moment endossé cet habit, La leçon, j'en conviens, fut bonne : Ceux qui l'ont porté plus longtemps En doivent bien savoir sur les âmes dévotes, Et pourraient fournir tous les ans Un plaisant recueil d'anecdotes.

Soeur Eudalie

Ce capuchon, Monsieur ?...

Dorval

Oui ; d'abord il m'apprit Que ma femme.... est femme d'esprit.

Appoline

Vous le saviez d'avance.

Madame Dorval

Et ce ne n'est pas un crime.

Dorval

Et que ma fille...

L'Abbesse

Ici tout le monde l'estime.

Dorval

Aime fort tendrement le père Théotime.

Scène 15

Tourrière, Madame Dorval, Agnès, Dorval, L'Abbesse, Théotime, Appoline, Soeur Pétronille, Soeur Eudalie

Tourrière

Je ramène un transfuge : il fuyait du couvent, Et je ne l'ai saisi qu'à son corps défendant.

Madame Dorval

Enfin, vous l'aimez donc ?

Agnès

Plus qu'on ne saurait dire. C'est dans la solitude et le désoeuvrement Qu'avec plus de pouvoir l'amour tient son empire.

Dorval

L'avis est fort bon à présent. Faites donc élever vos filles au couvent.

L'Abbesse

Hélas ! Que dira-t-on ?

Madame Dorval

Eh bien ! Qu'allez-vous faire ?

Dorval

Théotime est honnête, et moi je suis bon père. Il est aimé d'Agnès, je lui donne sa main.

Agnès

Mon père à vos genoux...

Théotime

Jour heureux !... sort propice !

Madame Dorval

Il sera très plaisant de voir une novice Épouser un ex-bernardin.

L'Abbesse

Si je me détermine à profiter enfin De cette liberté que le décret nous laisse, À m'avoir un mari, travaillez sourdement ; Mais il faut nécessairement, Qu'il ait appartenu jadis à la noblesse, Ou du moins ait été dans quelque parlement. Songez qu'il faut un ci-devant Pour une ci-devant abbesse. Je quitte le couvent avant la fin du jour.

Appoline

Je vais enfin revoir mon père.

Soeur Pétronille

Je cours dans les bras de ma mère.

Soeur Eudalie

Je vais, je ne sais où.

Tourrière

Je vais chercher un tour.

Scène 16

Gabriel, Séraphin, Soeur Pétronille, Soeur Eudalie, L'Abbesse, Tourrière, Agnès, Théotime, Madame Dorval

Gabriel

Mesdames, vous voyez si je m'étais trompé.

Séraphin

De vous je me suis occupé ; Je viens vous apporter un charmant vaudeville, Que depuis ce matin l'on chante par la ville.

Soeur Pétronille

Je vais donc essayer mon talent pour le chant.

Séraphin offre le vaudeville à Pétronille.

Soeur Eudalie

Un vaudeville, ah c'est plaisant ! Pour moi j'aime le chant presque autant que la danse.

VAUDEVILLE.

Soeur Pétronille

Par Madame l'abbesse il faut que l'on commence.

L'Abbesse

Je perds le titre d'abbesse ; C'est un fâcheux accident. Quoi ! L'on veut de sa noblesse Priver aussi le couvent ? Mais un destin plus propice À mes voeux est présenté ; Il n'est point de sacrifice Qu'on ne fasse à la liberté.

Tourrière

Que si j'étais jeune et belle, Et faite encore pour l'amour, Je pourrais être infidèle, Et quitter aussi mon tour. Par un retour de tendresse Mon coeur est souvent tenté ; Mais hélas ! Dans la vieillesse, Que faire de la liberté ?

Agnès

Si je sors du monastère, L'hymen m'enchaîne à jamais : Le lien que l'on préfère Ne laisse point de regrets. Le nouveau noeud que j'adore Sera toujours respecté. C'est pour l'engager encore, Que je reprends, ma liberté.

Soeur Eudalie

Ce qui chez vous est fort sage, Chez moi serait imprudent. Je vais faire un autre usage Du bonheur que l'on me rend, Mon coeur toujours vif et tendre, Veut, par l'amour agité, Souvent quitter et reprendre Tous les droits de sa liberté.

Théotime

L'Hymen n'est point une chaîne Lorsqu'il unit deux amants, Et je vous soumets sans peine Mes voeux et mes sentiments. En vous, le pouvoir suprême Ne peut être redouté ; Obéir à ce qu'on aime Vaut bien mieux que la liberté.

Madame Dorval

On dit souvent que les belles Tyrannisent leurs amants ; Mais pour les amants fidèles Ce sont de bien chers tyrans ; Et de ce fèxe équitable Reconnaissez la bonté, Quand l'amant n'est plus aimable On lui donne sa liberté.

Soeur Pétronille

Je vais rentrer dans le monde Où m'appellent mes désirs ; Je vois partout qu'on le fronde, Et qu'on cherche ses plaisirs : Mais en sortant d'esclavage, Si mon coeur a palpité, C'est sans trop savoir l'usage Qu'il fera de sa liberté.

Séraphin

Si nous sortons d'esclavage, Mes amis de ce bienfait, Aux femmes rendons hommage, Car les femmes ont tout sait : Leurs bons mots et leur aisance De tout temps ont éclaté, Et nous leur devons en France L'exemple de la liberté.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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