Le Réveil d'Épiménide
Scène 1
Joséphine, Ariste, D'Harcourt
Joséphine
Et c'est aujourd'hui qu'il s'éveille ?
Ariste
Oui, ma fille, dans un moment.
Joséphine
Depuis plus de cent ans vous dites qu'il sommeille !
Ariste
Je vous l'ai dit, ma fille.
Joséphine
Ho ! C'est bien surprenant, Mon père ; et vous nommez cet homme....
Ariste
Epiménide ; Il ne craint point les traits de la parque homicide. Lorsqu'il a vécu quelque temps, Il s'assoupit ; pendant cent ans, Le sommeil auquel il se livre L'entoure de pavots sans cesse renaissants. Il se réveille alors et recommence à vivre. Du monde qui varie il voit les changements.
D'Harcourt
Il en a vu beaucoup !
Ariste
Il a vu dans la Grèce La perfidie et la faiblesse Remplacer les mâles vertus Qui, des Persans soumis, la rendirent maîtresse. Il a vu s'élever les murs de Romulus, Il vit la liberté sur les pas de Brutus, Venger le trépas de Lucrèce ; Il vit cette cité, si longtemps chère à Mars, Rome, qui cinq cents ans n'avait point eu d'émule, Régner par les vertus, la victoire et les arts, Et ce sceptre, si grand dans la main des Césars, Tomber dans les mains d'Augustule. C'est en France surtout qu'il vit en peu d'instants Les moeurs et les événements Se succéder toujours l'un à l'autre contraires, Et le trône flotter sans bornes et sans barrières, Entre le Monarque et les Grands ; Parmi les nobles fous qui suivaient les croisades, Tous les excès s'unir à la dévotion, Et le refrain d'une chanson Se mêler au bruit du canon Qui défendait les barricades ; Il a vécu naguère en ces jours si fameux Où brillèrent Condé, Turenne et la victoire, Où Louis fit servir ses peuples à sa gloire, Immola tout pour elle, et ne fit rien pour eux, Admiré des sujets qu'il rendit malheureux.
Joséphine
Cet homme, cher d'Harcourt, doit bien savoir l'histoire !
Ariste
Epiménide a vu ce siècle trop vanté ; Il va se réveiller ; quelle métamorphose ! Moins d'éclat, plus de vérité, Le deuil de la sottise et de la vanité, Et le peuple à la fin compté pour quelque chose,
Joséphine
Combien il me tarde de voir Un si singulier personnage ! Mon père, dites-moi quel âge Croyez-vous bien qu'il peut avoir ?
Ariste
Mais cinq à six mille ans,
Joséphine
Il est épouvantable, Il va me faire peur.
D'Harcourt
Non, il ne vieillit pas.
À Ariste.
Joséphine
Ainsi qu'à la vieillesse échapper au trépas ; Mais c'est tout-à-fait agréable. Vous allez le chercher ?
Ariste
J'y cours. Tu peux m'attendre aux Tuileries.
Joséphine
Ici seule...
Ariste
Un époux...
Joséphine
Ce n'est que dans deux jours, Et je crains les plaisanteries.
D'Harcourt
Que pouvez-vous craindre avec moi ?
Scène 2
Joséphine, D'Harcourt
Joséphine
Tenez, mon cher d'Harcourt, soyez de bonne foi : Mon père plaisante et badine, Et bien loin d'être mou appui, Je vois très clairement que, d'accord avec lui, Vous vous moquez de Joséphine.
D'Harcourt
Un père, un époux, un amant, Sont ceux que votre coeur soupçonne ; Cela s'appelle assurément Ne s'en rapporter à personne.
Joséphine
Ha ! Surtout ne vous fâchez pas, Cela m'attriste et m'intimide ; Mais comment cet Epiménide, Que ne peut frapper le trépas, Fut-il gardé chez nous avec tant de mystère, Le temps que dura son sommeil, Et qui put avertir mon père Du jour précis de son réveil ?
D'Harcourt
Il était dès ce temps ami de la famille, Et d'un de vos aïeux dût épouser la fille, C'est, je m'en souviens maintenant, Celle dont le portrait charmant, (Elle fut peinte alors au sortir de l'enfance), Nous présente avec vous beaucoup de ressemblance.
Joséphine
Cela peut devenir plaisant.
D'Harcourt
Ainsi chez votre aïeul, le jour du mariage, Il tomba tout-à-coup dans les bras du sommeil ; Depuis, dans la maison, il resta pour otage, Et comme il dort cent ans, ni moins, ni davantage, Votre père a prévu l'instant de son réveil.
Joséphine
Je commence à trouver tout ceci très croyable, Et cela peut, dans un moment, Me donner devant vous le divertissement De quel qu'aventure agréable.
D'Harcourt
Une aventure ?
Joséphine
Assurément ; Car, puisque je ressemble à celle qui fut chère A notre illustre revenant, Il va m'aimer en me voyant, Et je saurai bientôt ce qu'était un amant Dans le siècle de ma grand-mère.
D'Harcourt
Mais, Joséphine, y pensez-vous ?
Ils vont se promener dans l'éloignement.
Joséphine
Oui Monsieur ; point de jalousie : Vous êtes mon amant et non pas mon époux ; À ce titre il faut filer doux, Et même vous prêter à la plaisanterie : D'abord, je veux que tout le jour, Aux yeux du revenant, vous passiez pour mon frère, C'est à lui seul que je veux plaire ; Abstenez-vous surtout de me faire la cour, Sinon je romps l'hymen qu'a projeté mon père.
Scène 3
Épiménide, Ariste
Épiménide
Combien j'aime à revoir ce jardin enchanté, Que pour le grand Louis le Nôtre avait planté ! Pour moi, j'ai toujours regretté, Qu'à ce palais superbe, à ces nobles murailles, Louis-le-Grand, avec sa Cour, Ait préféré pour son séjour, Le triste château de Versailles.
Ariste
En ce cas, réjouissez-vous, Un de ses descendants, l'idole de la France, Est venu vivre parmi nous ; Après quelques moments de trouble et de licence, Son auguste et douce présence, Apporte le bonheur à son peuple calmé ; Il ne s'entoure point d'une garde étrangère, Au sein de ses enfants, que peut craindre un bon père ? Plus on le voit de près, et plus il est aimé.
Épiménide
Ainsi donc a péri cette pompe orgueilleuse, D'un Roi qui, dévoré de chagrins et d'ennui, Mit toujours sa grandeur entre son peuple et lui.
Ariste
Notre Prince dédaigne une Cour fastueuse. Son Peuple est son plus ferme appui.
Épiménide
Je le vois, la France est heureuse, Et l'on a de vos jours détruit tous les abus.
Ariste
Mais beaucoup.
Épiménide
Près d'ici j'aperçus tout à l'heure, Des hommes qui marchaient modestement vêtus, Les bourgeois pour les voir, sortant de leur demeure, S'écriaient : "Les voilà ces sages Citoyens", De l'État et du Roi les plus fermes soutiens !"
Ariste
On doit bien cet hommage à leur vertu suprême. Comment ne pas bénir ceux dont le nobles voix, Aux peuples opprimés ont rendu tous leurs droits ?
Épiménide
Les Courtisans ont donc bien changé de système ! Ne vous trompez-vous pas ?
Ariste
Vous vous trompez vous-même, Ce ne sont point ses Courtisans, Que consulte un Monarque sage
Épiménide
Mais ce sont donc les Parlements ?
Ariste
Les Parlements ? Pas davantage !
Épiménide
Tous ces faits sont bien surprenants ; Quel est donc le conseil du Prince ?
Ariste
Ce sont tous les honnêtes gens ; Il les aime beaucoup.
Épiménide
Fort bien.
Ariste
Chaque province. Envoya les siens à la Cour. Tout ne put pas d'abord s'arranger dans un jour. Quelques gens ont joué de vilains personnages ; Mais il faut en chasser jusques au souvenir ; Ce n'est point quand le ciel commence à s'éclaircir, Qu'il faut rappeler les orages ; Maintenant tout va bien, et nous devenons sages ; Le Peuple vraiment libre, en chérissant ses Rois, Obéit au Monarque, et le Monarque aux Lois.
Épiménide
Légitime puissance ! Ô grandeur véritable ! Que j'aurai du plaisir à vivre dans Paris Parmi ce peuple respectable, Qui n'était que le plus aimable, Lorsqu'il était le plus soumis ! Cependant pour mener une vie agréable, Il y faut de l'argent, ainsi qu'au temps jadis.
Ariste
Un peu plus.
Épiménide
Vous m'avez promis De voir les descendants d'un honnête notaire, Qui fut longtemps de mes amis ; Chez lui, de mon vivant, autrefois j'ai remis Un peu d'argent qui m'est aujourd'hui nécessaire ; En mourant il l'aura j'espère, Laissé pour me le rendre en la main de ses fils, Au sujet d'une ancienne affaire, Je voudrais voir un procureur, Et je demande qu'un tailleur, Me fasse un habit plus commode, Car je vois que le mien n'est pas fort à la mode.
Ariste
Je saurai remplir tous vos voeux.
Scène 4
Épiménide
Épiménide
Me voici donc encore une fois de ce monde ; Ma destinée est sans seconde, Et je n'en suis pas plus heureux. Je fais des amis sur la terre, Et je deviens même amoureux ; Lorsque pour moi la vie est déjà douce et chère, Je m'assoupis ; pendant cent ans Au sommeil mon corps s'abandonne ; Quand je m'éveille après ce temps, Hélas ! Maîtresse, amis, sont morts depuis longtemps, Et je ne reconnais personne : Mais je ne regrette rien tant Que cet objet jeune et charmant, À qui le noeud de l'hymen allait unir ma vie... Elle n'est plus sans doute, ou par l'âge enlaidie.....
Scène 5
Joséphine, Épiménide
D'Harcourt reste dans une allée de manière à être vu des spectateurs.
Joséphine
Non, laissez-moi, Monsieur, je veux le voir de près.
À Josephine.
Épiménide
C'est son geste, son port, ses traits ; Oui, c'est elle, c'est Amélie ! Le temps qui flétrit tour, respecta vos attraits, Vos yeux sont aussi vifs, votre teint aussi frais ; Vous êtes jeune encor.
Joséphine
La fleurette est jolie : Vous êtes étonné de me voir sans horreur, Et vous me savez gré de ne pas faire peur.
Épiménide
Non point ; mais en suivant l'ordre des destinées, Je l'avouerai tout haut, je ne m'attendais pas À vous retrouver tant d'appas. Vous comptiez près de vingt années, Alors que dans Paris je vous rendis des soins ; Or, j'ai dormi cent ans, car je ne dors pas moins ; Et quand je vous revois, je vous trouve embellie ; Si la surprise alors s'empare de mes sens, C'est qu'il n'est pas commun, quand on a cent vingt ans, D'être si fraîche et si jolie... Vous ne répondez point : eh ! Quel accueil, ô Dieux ! Infidèle ! elle rit et détourne les yeux.
Joséphine
Infidèle est fort bon ; je le fuis donc d'avance : Nous n'avons pas, Monsieur, fait encore connaissance.
Épiménide
J'allais vous épouser quand le sommeil me prit.
Joséphine
Jamais à mes côtés amant ne s'endormit.
Épiménide
C'était l'an mil six cent....
Joséphine
Non pas, ne vous déplaise, Je n'ai pas cent vingt ans, je n'en compte que seize.
Épiménide
Amélie !
Joséphine
Ah ! Ce nom doit être respecté, Car par ma bisaïeule, on dit qu'il fut porté. Et des gens de ma connaissance, Ont dans leurs accès de gaieté, Entre elle et moi trouvé beaucoup de ressemblance.
Épiménide
Je commence à tout concevoir.
Joséphine
Venez, nous n'avons plus besoin de votre absence. J'ai su ce que je veux savoir, Et je vous aime avec constance En dépit de tous vos défauts.
Scène 6
Gorgi, Épiménide, D'Harcourt
Il heurte Épiménide.
Gorgi
Achevons maintenant la feuille de Bruxelles. Combien nous faudra-il tuer d'Impériaux ? Deux ou trois mille ? Bagatelles ! Il me faut surpasser tous les autres journaux Par de plus sanglantes nouvelles..... Vingt mille homme tués dans le dernier combat... Je ne vous voyais point ; pardon, je me retire.
Épiménide
Pourquoi vous déranger ? Continuez d'écrire.
Gorgi
Il le faut bien, c'est mon état..., Si ces Messieurs voulaient souscrire ?
Épiménide
Volontiers, mais auparavant, Monsieur, pour quel ouvrage ? il faut nous en instruire.
Gorgi
C'est pour un journal excellent, Qui le matin, dès qu'on s'éveille, Apprend dans tout Paris, ce qui dans le Brabant. S'est à coup sûr, passé la veille.
D'Harcourt
Moi je ne puis pas concevoir, Comment de Gand ou de Bruxelles, Vous pouvez le matin nous donner des nouvelles, Tandis que le Courrier n'arrive que le soir.
Gorgi
Je n'attends pas les faits, Monsieur, je les devine ; Les Courriers sont d'une lenteur, Et ce qu'on apprend d'eux après tant de longueur. Ne vaut pas ce qu'on imagine.
Épiménide
Mais tromper le Public ;
d'Harcourt donnant de l'argent.
Gorgi
Le Public est si bon ! Il ne veut qu'être ému, c'est à quoi je m'applique ; Je ne vois que complots et conjuration ; Je mets partout du fer, des mines, du canon ; Ah ! Messieurs ; sans l'invention, Que deviendrait la politique ! Je souscris donc pour un roman.
Gorgi
L'Archevêque a perdu sa cuirasse et ses bottes, Et l'on égorgea près de Gand Que quatre vingt-deux Patriotes.
Scène 7
Épiménide, D'Harcourt, Joséphine
Épiménide
Vous souffrez des écrits pleins de rapports si faux !
D'Harcourt
On rit de leurs Auteurs, même de leurs outrages. Ils n'en imposent qu'à des sots.
Épiménide
Et l'on n'empêche point tous ces mauvais ouvrages ?
D'Harcourt
Pas plus que les mauvais propos.
Épiménide
On fut moins doux jadis : pour la moindre vétille, On allait quelque temps rêver à la Bastille.
D'Harcourt
On n'y peut plus rêver, la Bastille n'est plus.
Épiménide
Que dites-vous, Monsieur !
D'Harcourt
Ses murs sont abattus.
Épiménide
Comment ! Cette puissante et vaste Forteresse, Qui semblait à Paris devoir donner de lois. Contre qui de Condé, le courage et l'adresse Ont échoué pendant trois mois ?
Joséphine
On est devenu plus habile : Il n'a, de notre temps, fallu qu'une heure ou deux.
D'Harcourt
Quelques Citoyens généreux. En ont débarrassé la ville, Et détruit ces murs trop fameux, Qui servaient des tyrans la fureur vengeresse, Les soupçons d'un ministre ou ceux d'une maîtresse ; J'ai vu s'ouvrir au jour, pour la première fois, Ces Cachots ténébreux, creusés pour les coupables, Qui, de tant d'innocents, ont entendu les voix. Et j'ai vu ces tours formidables Expier en tombant tous les crimes des Rois
Épiménide
Ce que vous contez-là me paraît à merveille. Jamais un fait plus désiré. Ne pouvait flatter mon oreille, Et je vous en sais très bon gré. Malgré les agréments dont ce Paris fourmille, Souvent on y courait gros jeu, Il n'est pas de plaisirs que ne gâtât un peu La crainte de coucher le soir à la Bastille.
Scène 8
Madame Brochure, D'Harcourt, Joséphine, Épiménide
Madame Brochure
Qui veut un ouvrage nouveau ? À deux sous, Messieurs, c'est du beau, Vous pourrez en faire un cadeau.
D'Harcourt
Nous.
Madame Brochure
À Mademoiselle ; elle aime la lecture.
Joséphine
Eh ! Mais, c'est madame Brochure. Avez-vous beaucoup de chansons ?
Madame Brochure
Chansons ! Je n'en vends plus, je cède aux circonstances. Autres temps, autres moeurs, je vends des motions, Des arrêtés et des séances.
Joséphine
Quoi ! Pas même un air des bouffons ?
Madame Brochure
J'ai longtemps vendu des chansons Et de galantes aventures ; J'ai vendu des contes fripons, Avec d'excellentes gravures. Quand de jeunes gens un essaim Vient près de moi pour faire emplette, Moi, je leur souris à dessein, Pour que tout le monde en achète. Enfin, un plus noble travail Maintenant me réhabilite ; C'est l'esprit des Lois en détail, Qu'à très bon marché je débite. Riches, pauvres, accourez tous, Venez près de moi faire emplette : Ah ! La sagesse est à deux sous, Pour que tout le monde en achète. Lorsqu'ils avaient beaucoup d'argent, J'aimais fort les aristocrates ; Mais, citoyenne maintenant, J'aime beaucoup les démocrates, Messieurs, je vends de bons écrits ; Venez près de moi faire emplette : Ah ! J'en ai de tous les partis, Pour que tout le monde en achète.
Épiménide
Ah ! Madame, est libraire.
Madame Brochure
À peu près.
Épiménide
Quel bonheur ! Je vais donc retrouver en France, Tous les divins écrits dont j'ai chéri l'auteur ; Molière, par exemple.
Madame Brochure
Oh ! Sa vogue est finie.
Épiménide
De ses vers excellents on s'occupe toujours ? Quelquefois à la Comédie, Encor sont-ce les mauvais jours.
Épiménide
Et ce maître de l'art ce sublime génie, Corneille....
Madame Brochure
Ah ! Monsieur, quel travers !
Épiménide
Racine....
Madame Brochure
On ne lit plus de vers.
Épiménide
Quoi !....
D'Harcourt
Chaque siècle a sa manie. Dix ans on raffola de l'Encyclopédie.
Joséphine
Pour la chimie encore on eut beaucoup d'amour.
D'Harcourt
Chaque art, tour-à-tour eut la pomme.
Joséphine
Et l'on vit paraître à la Cour Plus d'un économiste, et pas un économe.
D'Harcourt
Restait la politique ; aujourd'hui c'est son tour.
Madame Brochure
Chacun règle l'État ; et même la coquette A fait des droits de l'homme un livre de toilette.
D'Harcourt
Un honnête Marchand endoctrine les Rois. Un clerc d'huissier-priseur veut réformer les lois.
Joséphine
Un chansonnier l'Église, un danseur la marine.
Madame Brochure
Mon boulanger plus sage écrit sur la farine. Tout cela fait pitié ; mais on le vend enfin.
Scène 9
Madame Brochure, Gorgi
Madame Brochure
Comment vont, cher Gorgi, les feuilles du matin !
À Madame Brochure.
Gorgi
L'aristocrate en vain retarde sa défaite. Encore quelques complots, et ma fortune est faite.
Madame Brochure
Quel est donc ce Monsieur, qui paraît si chagrin ?
Gorgi
Mon enfant, c'est monsieur Rature, Dont tous les écrivains redoutaient la censure.
Madame Brochure
Qu'il a l'air de mauvaise humeur !
Madame Brochure sort avec Gorgi.
Gorgi
Il s'était fait de nuire une profonde étude : Il ne fait plus de mal, mais il fait encore peur, Et de fuir les Censeurs j'ai gagné l'habitude.
Scène 10
Rature, Épiménide, D'Harcourt
Rature
Cet Auteur est bien insolent. Mais aujourd'hui rien ne m'étonne ; Et que respecte-t-on dans le siècle présent ? On abolit effrontément Une charge de la couronne : On m'ôte mon empire.
Épiménide
Oh le trait déloyal ! Qu'étiez-vous donc, Monsieur ?
Rature
J'étais Censeur royal. J'ai censuré Jean-Jacques et Voltaire et Rainal ; J'ai rempli mes devoirs avec bien du scrupule. Les plus grands écrivains tremblait à mon aspect ; J'ai souvent raturé jusques à la virgule ; Lorsque l'auteur était suspect. J'opprimai les talents soumis à ma férule, Et je ne fis jamais fléchir l'autorité ; Quand souvent un Auteur rebelle. Me forçait d'admirer l'article rejeté, Je raturais encore pour mieux prouver mon zèle ; Et le nom de Rature enfin m'en est resté.
Épiménide
On a, je le vois bien, supprimé la censure.
Rature
C'est une fâcheuse aventure.
D'Harcourt
Oh, oui, pour les censeurs.
Rature
Mais bientôt on verra Tous les maux que ceci va causer à la France.
Épiménide
Eh bien ! Que croyez-vous qu'il en arrivera ?
Rature
Chacun écrira ce qu'il pense.
D'Harcourt
Le grand mal.
Rature
Si, du moins dans cette occasion, On nous avait laissé la moindre pension, J'aurais pu, je le sens, garder moins de rancune ; Mais, las ! Nous renvoyer sans pension aucune.
D'Harcourt
Ah voilà le grand tort ; mais quoi ! vous pourriez bien Composer au moins quelque ouvrage.
Rature
Je raturais avec courage ; Mais, moi, je n'imagine rien.
D'Harcourt
Cependant les censeurs ont compté sur leur liste, Le sage Dalembert, l'auteur de Rhadamiste, Même il en est encor que l'on pourrait citer.
Rature
Ce Dalembert, Monsieur ? Bon, c'était un faux-frère. Il sut, dans tous les temps, suspect au ministère ; Sur lui l'on ne pouvait compter : Il aurait respecté la prose de Voltaire : Il aimait trop les arts : il allait tout gâter.
D'Harcourt
Mais vous ?
Rature
Moi, je n'ai pas ce reproche à me faire ; Cependant je perds tout.
D'Harcourt
Espérez.
Rature
Que j'espère ?
D'Harcourt
D'affaire, croyez-moi, vous pouvez vous tirer.
Rature
Mon embarras, Monsieur, ne saurait se décrire.
D'Harcourt
Mais, secrétaire un jour....
Rature
Je ne fais pas écrire.
Épiménide
Eh ! Que savez-vous donc ?
Il sort.
Rature
Je savais censurer.
Scène 11
Épiménide, Joséphine
Épiménide
Non, je ne doute plus du destin de la France ; Voilà de son bonheur la plus ferme assurance ; Elle est libre : à mes yeux le plus grands des bienfaits, Est, d'avoir aboli la censure, exercée Pour entourer les Rois d'infortunés muets : Les tyrans n'ont d'abord enchaîné la pensée Que pour enchaîner les sujets.
Joséphine
Mais sa réflexions me paraît fort sensée.
Scène 12
Ariste, Épiménide
Ariste
Vos gens vont arriver.
Épiménide
Vous prenez trop de soin. Vous allez voir tous ceux dont vous avez besoin ; Mais quand j'ai dit qu'Épiménide Sort de ce long sommeil qui ressemble au trépas, On rit, on me regarde, et l'on ne me croit pas. Ils veulent tous vous voir, ils m'ont choisi pour guide, Et vont vous tomber sur les bras.... Justement, c'est Monsieur Fatras.
Scène 13
Fatras, Épiménide, Ariste, D'Harcourt
Fatras
C'est donc vous qui venez, Monsieur, de l'autre monde, Il est dans celui-ci beaucoup de changements, Votre raison, sans doute, et les hait et les fronde ; Car vous me paraissez être homme de bon sens.
Épiménide
J'aime tout changement utile, Je hais ceux qui ne le sont point.
Fatras
Vous allez détester ceux qu'ont fait dans la Ville : Nous serons d'accord en tout point ; Parlons d'abord de la Justice, C'est un métier que je connais. J'ai vécu quarante ans de rapports et d'épice : Les dossiers m'ont cent fois vu plier sous le faix, Et j'usai sur mon dos dix robes de Palais ; Mais la justice criminelle Pour moi, dans tous les temps, eut surtout des attraits ; C'est là, Monsieur, que j'excellais ; Et l'on veut que j'adopte une forme nouvelle, Pour rendre mes nouveaux arrêts ! Ils ne respectent rien de nos anciens décrets ; Ils ont abolit tout, tout jusqu'à la torture. Dans la nouvelle procédure, Avant de les punir, on prouve les forfaits ; Et jusques au moment où le crime est notoire, Le jugement est suspendu. Ah ! Si l'on veut tous les en croire, Aucun d'eux ne sera pendu.
Épiménide
Mais cela me paraît sort sage.
Fatras
Voilà ce qu'ils me disent tous.
Ariste
Pourquoi donc vous mettre en courroux ?
D'Harcourt
Je suis pour la raison.
Fatras
Moi pour l'ancien usage, Je ne le vois que trop, les premiers inventeurs De ces réformes exécrables, Sont ces Auteurs abominables, Des superstitions, infâmes délateurs. Nous avons donc en vain poursuivi leur mémoire ; Fait brûler leurs écrits par la main du bourreau, Nos persécutions ajoutent à leur gloire : Nous voyons Voltaire et Rousseau, Régir l'opinion du fond de leur tombeau ; Je veux, pour nous venger, faire un réquisitoire.
Ariste
Et contre qui, Monsieur ?
Il sort.
Fatras
Contre la Nation Et je veux y mêler de vives apostrophes, Contre un Roi qui fut assez bon, Pour accorder sa sanction À des Décrets de Philosophes.
Scène 14
Joséphine, D'Harcourt, Épiménide, Ariste, Crisante, Nicolas
Joséphine
L'humeur de ce Robin est fort divertissante.
D'Harcourt
Quoi ! Vous riez de son courroux ?
Épiménide
Mais quel est ce Monsieur qui s'avance vers nous ?
Ariste
C'est un vieil Officier qui se nomme Crisante.
D'Harcourt
Il s'agite, il grimace.
Joséphine
Et n'a pas l'air fort doux.
Ariste
Gentilhomme Breton, fort de ma connaissance,
À Nicolas.
Joséphine
J'aime beaucoup sa fille Hortense. Ah ! bonjour, Nicolas.
Crisante
C'est un de mes vassaux.
Nicolas
Mais ce Paris est admirable.
Crisante
Que viens-tu faire ici ?
Nicolas
J'ai fini les travaux ; J'ai travaillé l'été, j'ai tant chassé l'automne, Et je viens dans Paris prendre un peu de repos : Que Monseigneur me le pardonne !
Crisante
L'insolent ! Dans Paris as-tu quelque procès ?
Nicolas
Nous en avions un grand dont je désespérais. Pour tous les Paysans de France ; Mais nous l'avons gagné : moi, par reconnaissance, J'accours dans Paris tout exprès, Pour voir tous les Auteurs de ces sages décrets, Qui nous ont fait rentrer dans nos droits légitimes, Ont détruit les abus, ont soulagé les maux, Ont enfin aboli les dîmes ; Car je ne parle pas des droits Seigneuriaux.
Crisante
Peut-on pousser plus loin l'audace et l'insolence ? Il me parle avec assurance. À l'entendre, on croirait que nous sommes égaux.
Nicolas
Cela pourrait bien être.
Crisante
Autrefois dans la France, La présence d'un Duc faisait taire un Marquis. Devant l'homme à la Cour admis, Un Gentilhomme de Province N'aurait osé rester assis. Un Bourgeois respectait le noble le plus mince, Les plus grands imposaient toujours aux plus petits, Et c'était un ordre admirable ; Mais aujourd'hui dans ce Paris, C'est un despotisme effroyable, Tout le monde y dit son avis.
Nicolas
Il faut bien vous y faire, ou je me donne au diable ; Nous étions bêtes autrefois, Lorsque nous ne savions pas lire, Les plus forts avaient fait les lois ; Il fallait nous laisser conduire, Hélas ! Dieu sait comment ; mais tout change aujourd'hui, Nous savons respecter un brave gentilhomme ; Quand il se bat pour nous, nous travaillons pour lui ; Mais nous ne voulons point qu'un faquin nous assomme ; Nous avons lu les droits de l'homme.
Il sort.
Crisante
Je ne m'attendais point à ce dernier trait-là, On peut faire à présent tout ce que l'on voudra : Je vois loin de ces lieux chercher un coin de terre, Où d'un peu d'esclavage on ait gardé le goût ; Et me jeter dans la rivière Si l'on devient libre partout.
Scène 15
Épiménide
Épiménide
Le siècle où vous vivez sera beau pour l'histoire, Et le Français enfin connaissant tous ses droits, Après avoir tout fait pour la grandeur des Rois, Travaille pour sa propre gloire.
Scène 16
Un Abbé, Épiménide, Joséphine, Ariste, D'Harcourt
Un Abbé
J'ai perdu mes bénéfices, Rien n'égale ma douleur....
Épiménide
Un. Puisqu'elle s'exprime en chantant Deux. Sa douleur n'est pas bien amère.
Un Abbé
Avoir rendu de mon vivant, La Nation mon héritière.
Épiménide
Quoi donc !
Un Abbé
Ces députés, ces conseils d'un bon Roi, Ces hommes qu'on chérir, on ne sait pas pas pourquoi, Et qui n'ont jamais fait le bien que par surprise, Pour enrichir l'État nous prennent notre argent, Ils vont nous obliger à vivre, en enrageant, Selon les Canons de l'Église.
Joséphine
Mais c'est tout-à-fait déplacé.
Un Abbé
Leur politique est détestable, Ce n'est pas contre moi que le piège est dressé ; Je puis mener encore une vie agréable, Avec le peu qu'on m'a laissé.
Ariste
Et quel chagrin donc vous tourmente ?
Un Abbé
Ah ! Si je souffrais seul, j'y verrais moins de mal : Mais à d'autres qu'à moi, mon malheur est fatal. Tous ceux que soutenait ma vertu bienfaisante, S'en vont mourir à l'hôpital ; J'ai soulagé longtemps les beautés indigentes. Quand j'avais des biens superflus, Je donnais pas mois mille écus, Pour aider mes pauvres parentes.
D'Harcourt
Vos parentes, Monsieur ! Pourquoi pas vos parents ?
Un Abbé
Je n'ai point de parents, je n'ai que des cousines, Ce sont d'aimables Orphelines.
Joséphine
Mais quel âge à-peu-près ?
Un Abbé
La plus vieille a vingt ans : Vous voyez de quels sacrifices, Envers tous mes parents, je m'étais fait la loi, Et que ce n'était pas pour moi, Que j'employais l'argent de mes six bénéfices.
Ariste
Oui, puisque vous rendiez de si nobles services, Vous auriez dû sans doute être plus ménagé.
Un Abbé
On nous enlève tout.
Épiménide
Que j'en suis affligé.
D'Harcourt
Que je plains ce pauvre Clergé ?
Joséphine
Que je plains ces pauvres cousines ! Mais on vous laisse au moins et vêpres et matines.
Un Abbé
Le trait sans doute est des plus noirs ; Nous prendre notre argent, nous laisser nos devoirs.
D'Harcourt
Quand tout état subit une métamorphose. Il fallait bien chez vous réformer quelque chose.
Un Abbé
Il fallait s'y prendre autrement. C'est précisément le contraire.
Joséphine
Comment ? Et que fallait-il faire ?
Il sort.
Un Abbé
Nous ôter nos devoirs, nous laisser notre argent.
Scène 17
Cabriole, Épiménide, Ariste, D'Harcourt
Cabriole
N'est-ce pas vous, Monsieur, qu'on nomme Epiménide ?
Épiménide
Oui !
Cabriole
Monsieur, le respect et m'attire et me guide.
Épiménide
Monsieur, vous êtes obligeant.
Cabriole
Vous avez vu Louis-le-Grand.
Épiménide
Oui, Monsieur.
Cabriole
Ah ! Monsieur, le règne magnifique.
Épiménide
Il avait de la majesté.
Cabriole
Comme il aimait les Arts, la Danse et la Musique ; Versailles de concerts toujours retentissait.
Épiménide
Beaucoup de gens blâment sa politique.
Cabriole
Combien j'aurais alors brillé dans un ballet ?
Épiménide
J'aime mieux le nouveau système. Sa Cour.....
Cabriole
Ah ! Quelle Cour ! Tout le monde y dansait. Les Ducs, les Maréchaux, et jusqu'au Roi lui même ; Mais maintenant, hélas ! Ô regrets superflus ! Tout dégénère en France, et l'on ne danse plus. Les États-Généraux nous ont coupé la gorge, On écrit, on écrit, de livres on regorge, On est publiciste ou Soldat ; Quelques hommes de Cour, dans leur adolescence, Sont déjà des hommes d'État. Que de gens perdus pour la danse ! Non je ne fais plus rien depuis six moins entiers ; Tous mes amis, hélas ! Ont fui chez les Sarmates ; C'est parmi les Aristocrates Qu'étaient mes meilleurs écoliers.
Ariste
Vous pourrez en trouver parmi la bourgeoisie.
Cabriole
J'aimais mieux les former dans la classe choisie ; Mais d'elle, je le vois, il saut me dégager, Descendre un peu chez le vulgaire, Suivre avec quelques Grands le parti populaire, Avec Montmorency je veux bien déroger ; Oui, je deviens bourgeois et change de méthode. Près d'ici l'on prépare au*** bal, Et je veux y donner une fête à la mode, C'est un ballet national.
D'Harcourt
Il réussira je vous jure : Les affaires vont prendre une bonne tournure, Et l'on rappellera cette douce gaîté, Et cette aimable urbanité, Qui faisaient tant chérir la France, Et dont plus d'une circonstance, Depuis cinq à six mois nous ont un peu privé.
Cabriole
Ainsi refleurira le grand Art de la Danse.
D'Harcourt
Oui Monsieur.
Cabriole
L'État est sauvé.
Scène 18
Ariste, D'Harcourt, Damon, Un Abbé, Madame Brochure, Joséphine, Épiménide
Ariste
Ha ! C'est Damon le Démocrate.
D'Harcourt
C'est un Orateur excellent, Qui jadis espion est Tribun maintenant.
à l'Abbé, montrant Epiménide
Damon
C'est donc lui ?
Un Abbé
C'est lui-même.
Damon
À sa large cravate, À sa démarche fière, à son air imposant, À sa grosse perruque, on peut voir aisément Que c'est là quelqu'aristocrate.
Madame Brochure
Croyez-vous ?
Damon
Très certainement.
Un Abbé
Gorgi ne pourra le défendre, Car il n'a pas souscrit.
Madame Brochure
Du moins on peut attendre.
Les rôles de Gorgi et de l'abbé sont joués par le même Acteur.
Un Abbé
Où est donc ce pauvre Gorgi ? J'espérais le trouver ici. Nous nous ressemblons fort ; sa marotte est la nôtre, Et souvent nos amis nous ont pris l'un pour l'autre.
Damon
Qui ? Vous que je croyais un si bon citoyen, Qui dans notre District avez parlé si bien, Vous présentez partout un homme qu'on soupçonne De conspirer ?
Ariste
Qui, lui ? Votre idée est fort bonne ? Il dort depuis un siècle, et s'éveille à présent.
Joséphine
Ah ! L'on peut quelquefois conspirer en rêvant.
Damon
N'avez-vous pas vécu près de Louis-le-Grand ?
Épiménide
Sans doute.
Damon
Cette Cour n'était pas populaire ; Et vous êtes peut-être un secret émissaire...
Joséphine
Sorti de l'autre monde.
D'Harcourt
Oh ! L'on n'y croit plus guère.
Ariste
Eh quoi ! Vous réveillez ces soupçons éternels, Qui, servant de prétexte à des hommes cruels, Des lois retardent l'espérance, Et voudraient consacrer ces forfaits solennels Dont va longtemps rougir la France.
Joséphine
Oh ! C'est trop odieux, on ne peut le nier. Je suis fidèle Démocrate. Mais j'abhorre le sang, et ne puis oublier Que mon malheureux cordonnier Manqua d'être pendu comme un aristocrate
D'Harcourt
N'écartons plus de nos remparts Ceux qui faisaient fleurir le commerce et les arts : C'est assez expier quelques moments d'ivresse ; Et l'on devrait prendre le soin De rappeler ici les arts et la richesse Dont nous avons un grand besoin.
Damon
Eh pourquoi vous fâcher sans cesse ? Je soupçonne, Monsieur ; je le dis, je le crois, Et de la liberté ce sont bien là les droits.
Ariste
La liberté n'est pas le droit de faire outrage, Et l'abus ne doit point en précéder l'usage.
Damon
Vous le prenez, Monsieur, sur un singulier ton ; Et si l'on croit ici que vous osez faire ; Que devient la délation Nécessaire, en tout temps, au salut d'un Empire.
Épiménide
Oui, l'on peut, au nom de la loi, Pour suivre des complots la trame criminelle ; Mais des gens de mauvaise foi Ont trop souvent couvert leurs complots d'un faux zèle Et vous souffrez pourtant ces abus odieux Qu'on n'a jamais connu qu'en des siècles sinistres Et qui servent les voeux des coupables ministres, Ou des Tribuns ambitieux ?
D'Harcourt
Oui, depuis quelque temps, on veut en faite usage.
Joséphine
On le veut, mais en vain, je gage ; Les Français sont trop généreux.
Damon
Ce n'est pas moi du moins : j'accuse avec courage Les Ministres, les grands qui nous faisaient outrage. Il saut venger le Peuple.
Ariste
Il faut surtout l'aimer. Il a brisé le joug de l'antique esclavage, Au joug des bonnes lois il faut l'accoutumer, Au lieu de l'aigrir, le calmer, Et, Pour le rendre heureux, il faut le rendre sage.
Épiménide
Je suis de votre avis, Monsieur ; dans tous les temps Le Peuple eut ses flatteurs, ainsi que les tyrans. Dans plus d'une cité guerrière, J'ai vu des Citoyens adroits, Adorer par orgueil la faveur populaire, Eux que l'on aurait vu vivant sous d'autres lois, Pour monter aux grandeurs ramper aux pieds des Rois. L'honnête homme toujours à son coeur s'abandonne, Dit partout ce qu'il pense et ne flatte personne.
Damon
Mais si tout est en paix, si chacun est content, Je ne serai plus important, Et bientôt dans Paris je n'aurai plus d'affaires.
Damon sort.
Joséphine
Vous pourrez retourner dans les Cours étrangères.
Scène 19
Épiménide, Ariste
Épiménide
Eh, quel homme, Messieurs !
Ariste
C'est un homme acheté, Qui dans les troubles seuls a mis son espérance, Et qui contre la liberté, S'efforce d'armer la licence. On le connaît enfin, il n'est plus écouté. Nous avons des tyrans abattu la puissance, Des tribuns factieux arrêtons l'insolence : De l'anarchie encor sachons nous préserver. L'anarchie a souvent ramené l'esclavage ; Et la seule sagesse a droit de conserver Ce qu'a conquis notre courage.
Scène 20
Ariste, Un Tailleur. (soldat), Épiménide, Tailleur, Procureur. (soldat.), Notaire. (soldat.), D'Harcourt, Nicolas, Joséphine, Cabriole, Gorgi, Madame Brochure, Un Abbé
Ariste
Voilà tous ces Messieurs dont vous avez besoin.
Un Tailleur. (soldat)
Monsieur, je suis tout prêt.....
À Ariste.
Épiménide
Vous prenez trop de soin... Dites-moi quel dessein amène Ces Soldats et cet Officier ? Ne vous avais-je pas prié de m'envoyer Un bon Tailleur ?....
Tailleur
Est Fusilier.
Épiménide
Mon Procureur ?
Procureur. (soldat.)
Est Grenadier.
Épiménide
Et mon Notaire ?
Notaire. (soldat.)
Est Capitaine.
D'Harcourt
Nous sommes tous Guerriers, et le roi des Français. Compte autant de Soldats qu'il compte de sujets ; Demain chez lui je suis de Garde.
Nicolas
Pour lui nous irions tous au feu, Et si je n'ai point l'habit bleu, Je porte du moins la cocarde
Épiménide
Dans un moment je suis à vous. Du beau nom des Français combien je suis jaloux !
Ariste
Demeurez à Paris.
Épiménide
C'est mon voeu le plus doux.
Le Ballet commence.
VAUDEVILLE.
D'Harcourt
Quand vous verrez Madame seule, N'allez pas, soit dit entre nous, La prendre pour sa bisaïeule.
Joséphine
Lorsqu'auprès de Joséphine, Quelqu'un lui fera la cour, N'allez plus faire la mine, Et comptez sur mon amour ; Fiez-vous à votre amie, Ne la veillez pas de près ; Bannissez la jalousie.... Ce mot-là n'est pas français.
D'Harcourt
C'est en vain que je m'efforce De rassurer mon amour ; Si l'on permet le divorce, Vous pouvez changer un jour.
Joséphine
Je n'en veux point faire usage ; Mais, fidèle à mes attraits, Gardez-vous d'être volage, Ne soyez pas trop Français.
Cabriole
J'aime la vertu guerrière De nos braves Défenseurs ; Mais d'un peuple sanguinaire, Je déteste les fureurs. À l'Europe redoutables, Soyons libres à jamais ; Mais soyons toujours aimables, Et gardons l'esprit Français.
Gorgi
Du Gazetier de Bruxelles, Mesdames dites du bien ; S'il invente ses nouvelles, Vous pouvez n'en croire rien On peut plaire avec des Fables ; Vous apprîtes à vos frais, Que les trompeurs sont aimables : Vos amants sont des Français.
Madame Brochure
De la liberté nouvelle ; Faisons fleurir les bienfaits ; Nous avons vaincu par elle, Mais vainqueurs donnons la paix ; Des ennemis de la France, Vengeons nous par des couplets. Connaît-on d'autre vengeance, Quand on a le coeur français ?
Un Abbé
On dérange mes affaires, Je prends le tout sans humeur ; Quelques-uns de mes Confrères ; N'ont pas la même douceur. Qu'amour, fidèle à mes traces, Me conserve ses bienfaits ; Je chanterai mes disgrâces, Pour garder l'esprit des Français.
Épiménide
Maître de ma destinée, Roi des Hommes et des Dieux, Si ma course est terminée, Que je vive dans ces lieux. S'il faut qu'encor je sommeille, Exauce au moins mes souhaits, Fais que toujours je m'éveille, Au milieu des bons Français.