Acte I
Scène 1
Figaro, Chérubin
Figaro
Enfin, vous voilà, Monseigneur, le maître de ce Château. Vous n'êtes plus Chérubin, et votre élévation à la Cour vous donne la supériorité sur le Comte, Il dépend à son tour de vous.
Chérubin
Tu te trompes, Figaro. Dis plutôt l'ami du Comte et de la Comtesse.
Figaro
Cette générosité est admirable ; mais la Terre n'en est pas moins à vous ; et le dérangement de Monsieur le Comte.
Chérubin
Malgré sa position, il n'a pas voulu accepter mes services. Je n'ai acheté sa Terre qu'à condition que lui et la Comtesse l'habiteraient leur vie durant.
Figaro
Fort bien : vous n'aurez pas les honneurs de la Seigneurie ; mais vous en ferez valoir les droits. Je crois que Monsieur le Comte n'aurait jamais consenti à vous céder sa Terre, s'il n'avait pas vu que votre respect pour la Comtesse augmentait tous les jours, tandis que l'amour que vous aviez pour elle diminuait furieusement : il était si violent qu'il sautait aux yeux des moins clairvoyants ; mais le calme où vous êtes depuis quelque temps n'est pas moins visible. Je suis un vieux routier. Voyons si je ne devinerai pas la cause de cette tranquillité apparente. Madame la Comtesse, se montrant plus traitable à votre égard, pourrait bien... Eh, qu'en dites-vous ? Les femmes sont supérieures dans ce manège : tant qu'elles font les cruelles et qu'elles n'ont rien à se reprocher, elles ne prennent aucun soin pour voiler une intrigue ; mais lorsque leurs bontés deviennent enfin la récompense de nos soins, c'est alors qu'elles emploient toute leur habileté. et nous forment dans l'art de la dissimulation, où elles excellent : les rendez-vous les plus secrets et les plus délicieux éteignent en public ces mouvements impétueux qui nous transportent pour l'objet que nous aimons. Vous rêvez, Monseigneur, qu'avez-vous à répondre ?
Chérubin
Ce que tu dis sur les femmes est véritable et j'en ai fait l'expérience ; mais tu te trompes, Figaro, au sujet de la Comtesse, elle est trop respectable.
Figaro
Je le crois, dès que vous l'assurez. Vous êtes donc bien heureux à présent ? Plus d'amour, plus de folie... Vous vous taisez, Monseigneur ; vous soupirez.... Ah, de grâce, parlez moi. Est-ce que vous ne m'honorez plus de votre amitié ?
Chérubin
Mon cher ami, mon cher Figaro, je n'ose t'avouer...
Figaro
Qu'est-ce que cela veut dire ? Serait-il encore devenu amoureux de ma chère Suzanne ? J'avais bien raison de ne vouloir pas venir au mariage de la cousine de ma femme.
Chérubin
Que parles-tu de sa cousine, de Fanchette ? Elle va donc être mariée à ce butor de paysan ?
Figaro
Ah, je respire. Il faut convenir que la jalousie d'un mari Castillan est terriblement ombrageuse. Ce mal me gagne, il faut que je tâche de m'en corriger.
Chérubin
Qu'est- ce que tu marmottes-là, tout seul ?
Figaro
Mes patenôtres, que j'avais oublié de dire ce matin. Dame, l'amour, à moi, ne m'empêche pas de faire mon devoir.
Chérubin
Tu es toujours fou. Que tu es heureux d'avoir conservé cette gaieté !
Figaro
Eh ! Que ferais-je sans elle, avec tous les embarras du ménage, et les martels en tête que ma femme me cause ? Mais parlons de Fanchette. Elle vous tente, à ce qu'il me paraît, et je devine que vous sentez pour elle, ce que le Comte éprouvait pour Suzanne. Le droit du Seigneur ne vous tient il pas au coeur ?
Chérubin
Non, Figaro.
Figaro
Quoi donc ? Je croyais, moi, que c'était ce qu'il y avait de plus joli que le droit du Seigneur. Préparer une mariée au pauvre benêt de mari, qui l'attend.... Mais c'est charmant cela ! Le discours du Seigneur influe dans le ménage.
Chérubin
Laisse là la raillerie.
Figaro
Oui, quand vous êtes sérieux comme un Docteur de Salamanque.
Chérubin
Je n'en ai pas la sagesse.
Figaro
Eh bien, soyons donc fous. Amusons-nous à ce mariage.
Chérubin
Je ne le puis ; il faut m'éloigner de ces lieux.
Figaro
Quel parti extrême ! Vous n'avez rien d'un page... Vous êtes donc bien amoureux !
Chérubin
Plus que jamais. Fanchette est devenue si belle ? Elle a un air si noble et si décent ! Non, elle n'a rien d'une paysanne.
Figaro
Il ne lui manque que les habits pour avoir la mine d'une femme de Cour ; mais cela pouvait-il être autrement, ayant été instruite par ma Suzette, et élevée auprès de la Comtesse ?
Chérubin
Je crois voir en elle une fille de qualité sous l'habit grossier d'une Villageoise.
Figaro
Toujours des idées romanesques. C'est comme moi, qui me croyais un grand personnage ; mais Fanchette n'a pas été perdue, on connaît fort bien son véritable père. Les Paysans sont plus sûrs dans leur commerce. En un mot, elle est fille d'Antonio, et il n'y a point à en douter.
Chérubin
Quel dommage que Fanchette ait une si basse origine ! Si l'on pouvait vaincre le préjugé, qui fait le malheur des hommes.
Figaro
Vous avez raison, Monseigneur ; mais vous auriez tort si vous vouliez le détruire. Quoique devenu votre maître, et parvenu au plus haut degré de fortune et de dignité, vous devez tout à votre rang.
Chérubin
Ce rang est un sot, et cependant il faut avoir l'esprit de le soutenir.
Figaro
Bravo, Monseigneur. Vous êtes le seul à qui j'ai vu le caractère d'un véritable homme : ainsi, vous n'avez pas besoin de mes conseils. Que votre raison seule vous guide, et vous ne ferez pas de sottises.
Chérubin
L'amour est tout puissant. L'absence seule peut le vaincre et non pas la raison.
Figaro
Partez donc au plutôt. puisqu'il le faut, mais je crains bien que Monsieur le Comte ne profite de votre départ pour réaliser ses prétentions.
Chérubin
Tu crois, cher Figaro ?
Figaro
Ma foi, je crois tout de sa part. Respecte-t-il quelque chose en fait de galanterie ?
Chérubin
Tu me fais ouvrir les yeux. Le Comte pourrait abuser ?... Non, je ne partirai qu'après le mariage.
Figaro
Fort bien ; mais voici Monsieur le Comte. Changeons de conversation.
Scène 2
Le Comte Almaviva, Chérubin, Figaro
Le Comte Almaviva
Je reçois de Madrid des nouvelles bien intéressantes, et qui vous regardent aussi, Monsieur le Marquis.
Chérubin
Sur quoi, Monsieur le Comte ?
Le Comte Almaviva
Vous êtes allié, ainsi que Madame la Comtesse, à la Maison de Médoc ; vous savez que cette Famille avait reçu une tache à l'occasion d'un mariage secret avec le Duc Don Fernand : ce mariage avait été cassé, votre parente fut mise au couvent, le Duc exilé.
Chérubin
Eh bien, Monsieur le Comte ?
Le Comte Almaviva
Ce mariage vient d'être réhabilité, et la cérémonie a été faite à la Cour.
Chérubin
Quel bonheur ! Ma famille est donc enfin tout-à-fait relevée ?
Le Comte Almaviva
Ce n'est pas tout. Ce couple infortuné, autant qu'intéressant, vient nous voir ; mais ce qui me paraît bien singulier, c'est qu'ils me parlent dans leurs lettres d'Antonio ; beaucoup de Fanchette.
Figaro
Je ne me trompe pas. Ai-je rêvé cette histoire ou bien est-ce Suzanne qui me l'a racontée ? Je vais vous mettre au fait. Je vaux mon pesant d'or pour me retrouver dans ces aventures. La femme d'Antonio fut prise pour Nourrice, et on l'emmena avant qu'elle fut accouchée ; l'enfant de cette dame mourut au bout de trois mois, Mathurine revint dans son village avec sa fille, chargée de bijoux et de présents. J'imagine qu'il n'y a pas eu de sa faute si l'enfant est mort, et comme Fanchette est sa soeur de lait en venant dans le pays, ils seront fort aises de la voir.
Le Comte Almaviva
Il est incroyable et n'est jamais en défaut ; il fait tout. Il faut convenir que sans Monsieur Figaro, on ne trouverait pas toutes ces choses-là, et j'oubliais que j'en avais ouï parler.
Haut.
Figaro
Voilà de l'eau bénite de Cour, il a besoin de moi. Votre Excellence me flatte. Si j'ai donné de l'esprit à des ignorants, j'ai bien fait des bêtes de gens d'esprit. Je réussis où tous les autres échouent. Une heureuse gaieté fait ma philosophie ; je fais la loi aux sots ; je brave les méchants, et suis humain comme personne, faisant le bien en dépit de mes ennemis.
Chérubin
Mais à quoi sert, Figaro, ce dialogue que tu nous fais-là ? Nous parlions de Fanchette. Tu dis ?...
Figaro
Hé bien, je vous dis tout ce que j'en fais. Chacun parle de ce qui l'intéresse.
Le Comte Almaviva
Il a ses raisons. Quand Monsieur Figaro a quel que coup de patte à me donner, il ne m'épargne pas. Vous faites l'important, Monsieur le Financier parvenu. Ne vous souvient-il plus que vous avez été mon valet, et ancien médecin de chevaux en Catalogne ?
Figaro
J'ai eu l'esprit de ne pas l'oublier, et vous n'avez pas eu celui de ne plus vous en souvenir. Tenez, Monseigneur, point d'apostrophe. Je suis un homme comme vous, et je connais mes droits. Il y a un million de fois plus de mérite à être parvenu moi seul, sans l'aide de personne, à la place que j'occupe. Votre Excellence n'en peut pas dire autant.
Chérubin
Il est vrai qu'il a essuyé bien des évènements et des tracasseries dans sa vie.
Le Comte Almaviva
Et tout a tourné à son avantage. Le voilà bien malade. Pauvre petit, je lui conseille de se plaindre. C'est bien le mortel le plus heureux : son étoile vaut deux mille ans de noblesse.
Figaro
Je conviens que je suis ne coiffé ; que tout autre, qui aurait éprouvé mes catastrophes, se serait cru perdu. Je me suis vu à la fois loué, blâmé, et traité comme un petit garçon. J'avais autant de probité qu'il en fallait pour faire un honnête quoiqu'elle soit regardée dans ce siècle comme un papier monnaie, qui ne passe qu'à la faveur du crédit. J'ai fait une étude particulière des hommes ; je sais comme il faut s'y prendre pour les mener. Si je vous racontais....
Le Comte Almaviva
Grâce, grâce, Monsieur Figaro ; vous allez nous faire un discours éternel.
On entend du bruit.
Figaro
Voilà les Grands Seigneurs ! Les rapproche-t-on du but et de la vérité, on ne trouve plus personne. Mais voici nos Dames avec la mariée.
Chérubin
Comment cacher mon trouble ? Je me sens tout ému à son aspect.
Scène 3
La Comtesse, Fanchette, Le Comte Almaviva, Suzanne, Chérubin, Figaro
La Comtesse
Voici un nouveau Mariage, Monsieur le Comte, qui se prépare. Que ferons-nous pour Fanchette ? Pas autant que nous le désirerions. Notre fortune a bien changé.
Fanchette
Madame, je préfère vos bontés à tous les dons de la fortune.
Le Comte Almaviva
Qu'elle est devenue intéressante !
Suzanne
Elle ne chérit pas autant son Nicolas que j'aimais mon Figaro. Ce mariage ne sera pas heureux.
Chérubin
Eh, pourquoi forcer son inclination ?
Suzanne
Son père le veut.
Fanchette
Je le veux moi-même. Il faut humilier mes sentiments qui sont trop élevés pour la fille d'un jardinier.
Figaro
Un Jardinier est un homme.
Chérubin
Et sa fille peut prétendre au rang le plus élevé, quand elle a autant de mérite que Fanchette.
Le Comte Almaviva
Il en est amoureux comme un Espagnol. Je m'en étais douté : voilà ce qui l'a guéri de sa passion pour la Comtesse. Je n'en suis pas fâché.
Figaro
Je le crois, Monseigneur ; voilà votre honneur à couvert : vous avez couru de grands risques.
Le Comte Almaviva
Chut.
Suzanne
Voyez comme l'éloge la fait rougir.
La Comtesse
C'est une vérité.
Fanchette
Madame la Comtesse, ne me gâtez pas, je ne le suis que trop.
Figaro
Les femmes en conviennent rarement ; mais elle est si jeune, si simple, que la vérité n'a pas encore corrompu son âme.
Le Comte Almaviva
Cela viendra, Monsieur Figaro, cela viendra.
Figaro
Vous l'espérez, Monseigneur.
Le Comte Almaviva
J'y compte.
Chérubin
Mais pourquoi épouser un homme que vous n'aimez pas ?
Le Comte Almaviva
On dit que l'amour vient avec le temps.
Figaro
Et moi, je soutiens qu'il s'en va.
Suzanne
Figaro a raison.
Figaro
Je l'aurais juré.
La Comtesse
Surtout du côté des hommes.
Figaro
Voilà le correctif. Les femmes ne veulent jamais avoir tort les premières, et c'est toujours nous qui les prévenons.
La Comtesse
Il faut cependant égayer la fête. Vous aller nous laisser seules. Nous avons la toilette de Fanchette à faire. Je la mets en habit de Cour pour le jour de son mariage.
Fanchette
Madame, il n'est pas nécessaire : il faudra le quitter.
Suzanne
Tout est permis ce jour-là : c'est le plus beau de la mariée.
Figaro
Et du marié ?
Chérubin et Fanchette se regardent pendant le dialogue suivant, et forment une scène muette et intéressante.
Le Comte Almaviva
Je peux rester à la toilette. Vous savez que je m'y entends très bien.
Figaro
Comme la prunelle va son train ! On peut bien dire que les amants sont semblables à ces intelligences célestes, qui se communiquent leurs pensées en se regardant. Que ce langage muet est délicieux ! Heureux temPs de mes amours, ne reviendras-tu plus pour moi ?
Suzanne
Qu'as-tu, mon Figaro ? Tu soupires, mon ami.
Haut.
Figaro
La traîtresse me devine et se moque de moi. Ce jour me rappelle celui de notre mariage.
Suzanne
Eh bien ! Qu'as-tu à te plaindre ? N'a-t-il pas été des plus heureux ? N'avons-nous pas prospéré au-delà de toute espérance ? Sois persuadé que nous serons longtemps unis, et que notre cinquantaine couronnera encore nos amours.
La Comtesse
Allons, Messieurs, sortez. J'ai à parler en particulier à Fanchette et à Suzanne.
Il sen va.
Figaro
Je sors.
Scène 4
Chérubin, La Comtesse, Le Comte Almaviva
Chérubin
Mais, Monsieur le Comte, on devrait attendre Madame la Duchesse.
La Comtesse
Madame la Duchesse !
À Chérubin.
Ils sortent.
Le Comte Almaviva
J'oubliais ma chère Comtesse, de vous apprendre cette nouvelle. Votre parente, qui l'est en même temps du Marquis, vient d'être réunie à son époux le Duc de Médoc : on a réhabilité leur mariage, qui couronne une confiance que les années et l'absence n'ont pu affaiblir de part ni d'autre. Ils viennent nous voir ; voilà leur lettre. Je vais donner mes ordres pour les recevoir. Venez avec moi, Monsieur le Marquis.
Scène 5
La Comtesse, Fanchette, Suzanne
Après avoir lu bas.
La Comtesse
Quel bonheur pour ma parente ! Elle parle de toi, Fanchette.
Fanchette
Hélas, je suis la soeur de lait de leur fille infortunée, qui mourut âgée de trois mois, à ce que m'a raconté mon père.
Suzanne
Ma tante Mathurine m'a parlé très souvent de tout cela. Elle pleurait en se ressouvenant de la cruauté qu'on avait mise en séparant ces deux époux, et regardant Fanchette, elle lui disait : Tu aurais joué un grand rôle, mon enfant, et moi aussi. Car elle avait de l'ambition, pour une paysanne. Son mari n'est qu'une bête ; mais elle ne manquait pas d'esprit et d'un certain jugement.
À Fanchette.
La Comtesse
Je n'ai jamais connu ma parente, j'étais trop jeune dans ce temPs-là ; mais j'ai appris tous ses malheurs. Quel plaisir je vais goûter en la voyant ! Qu'as tu Fanchette ?
Haut.
Fanchette
J'éprouve intérieurement des mouvements inconnus. L'arrivée de ces personnes, un penchant qu'il me faut étouffer ; tout cela me bouleverse le coeur et l'esprit. Je n'en puis plus.
[À] Suzanne.
La Comtesse
Fanchette, vous pâlissez ? Elle se trouve mal, Suzanne : approche ce fauteuil.
Suzanne
C'est ce maudit homme que son père la force d'épouser.
La Comtesse
Console-toi, ma chère Fanchette ; je parlerai à Antonio, et, s'il n'écoute pas mes raisons, nous trouverons des moyens pour rompre ce mariage.
Fanchette
Il est trop avancé ; tout est préparé pour demain.
Suzanne
Nous gagnerons du temps. N'avons-nous pas le prétexte de l'arrivée de Monsieur le Duc et de son épouse ?
Fanchette
Mon père n'écoutera rien.
Scène 6
La Fleur, La Comtesse
La Fleur
Antonio et le prétendu de Fanchette demandent à parler à Madame la Comtesse.
La Fleur sort.
La Comtesse
Faites entrer.
Scène 7
La Comtesse
La Comtesse
Ils viennent bien à propos.
Scène 8
Antonio, Nicolas, La Comtesse, Suzanne, Fanchette
Antonio
Je venions, Madame la Comtesse, pour avoir l'honneur de vous présenter notre biau-fils.
Nicolas
C'est beaucoup d'honneur pour nous, Madame la Comtesse.
La Comtesse
Je suis fort aise de vous voir tous les deux ; et pour quand le mariage ?
Antonio
Tatidienne, Madame la Comtesse vous savez ben que c'est demain. J'avons prié tout le village pour assister à la fête, sans compter ceux qui viendront de l'endroit de notre gendre.
À sa Future.
Nicolas
Je sommes assez riches pour fêter tous ceux qui viendront à notre noce. Vous ne nous dites rien, Mademoiselle Fanchette. Il vous tarde d'être mariée, n'est-ce pas ?
Suzanne
Le sot animal ! Où la Fortune a-t-elle été se nicher ?
Fanchette
C'est une question qu'on ne doit pas faire, Monsieur Nicolas.
Nicolas
Ah ! Nous vous en ferons ben d'autres, quand nous serons mariés.
Antonio
C'est un Compère, que notre biau-fils.
La Comtesse
Cessons cette conversation. Antonio, vous savez que votre femme fut mise en qualité de nourrice auprès de la Duchesse, épouse du Duc Don Fernand ; ils arrivent tous les deux dans cette Terre.
Antonio
Je savons ben cela, Madame la Comtesse ; et si vous voulez, j'allons vous raconter....
La Comtesse
Je fais tout cela. Ils s'intéressent beaucoup au sort de Fanchette, et je vous conseille de ne pas terminer avant leur arrivée.
Antonio
Ça nous fait ben grand plaisir Madame la Comtesse, mais qu'ils se dépêchent de venir. On ne peut pas reculer la fête, Madame la Comtesse sent cela aussi bien que nous.
La Comtesse
Je ne vois rien qui vous force à précipiter la cérémonie.
Suzanne
Mon oncle, voudriez-vous manquer à des personnes de ce rang, et à qui vous devez tant de reconnaissance ?
Fanchette
Mon père !
À la Comtesse.
Antonio
Eh ben ! Mon père. - Taisez-vous, petite péronnelle. J'avons nos raisons, Madame la Comtesse. Monsieur Nicolas est un brave garçon, qui a du bien, qui ne veut plus que je sois jardinier, et qui prend ma fille telle qu'elle est.
Bas à la Comtesse.
Suzanne
Que veut-il dire ? J'entrevois du mystère. Tâchez d'éclaircir cela, Madame, nous allons vous laisser avec lui.
Nicolas
Je la prenons jolie, parce qu'elle l'est, morguenne, je l'épouserions de même, quand elle ne le serait pas. Suffit que j'avons donné notre parole ; notre beau-père nous connaît ben ; j'avans le coeur sur la main, dà.
Haut à Fanchette.
À Nicolas.
Suzanne
Quelle bonne tournure de mari ! Qu'on en trouve un plus benêt, et je prends sur le champ la poste aux ballons pour l'aller dire à Rome. Suivez moi, ma cousine. Et vous aussi, mon prétendu cousin.
S'approchant de sa Future.
Nicolas
J'avons l'honneur de vous saluer, Madame la Comtesse. Donnez-moi le bras, Mademoiselle Fanchette, j'allons être votre conducteur.
Nicolas met sur sa tête son chapeau qui l'embarrassait, et on lui fait faire deux ou trois tours, parce qu'il s'est présenté gauchement ; la Comtesse sourit. Ils sortent.
Suzanne
Donnez-moi aussi la main. Nous aurons-là, ma foi, un élégant Ecuyer.
Scène 9
Antonio, La Comtesse, Basile
Antonio
Madame Figaro a pris l'air goguenard comme son vaurien de mari. Je n'aimons pas toutes ces façons.
La Comtesse
Qu'avez-vous à me dire concernant Fanchette ?
Antonio
Tenez, Madame la Comtesse ; vous êtes une femme respectable ; j'allons vous décharger notre coeur. Vous connaissez Monsieur le Comte, il a toujours des prétentions sur les jeunes filles, mais je craignons encore plus ce gringalet de page, quoiqu'il soit devenu fort raisonnable, à ce qu'on dit, depuis que c'est un grand personnages je ne m'y fions guère, je l'avons surpris plusieurs fois avec Fanchette, ils avaient tous les deux un pied de rouge sur le nez : je n'avons pas la berlue. Est-ce que Monsieur le Marquis est fait pour fréquenter ma fille, et chercher à lui parler partout ?
La Comtesse
Ce qu'il en fait n'est que par politesse.
Antonio
Je savons ben que parmi les grands Seigneurs, on fait donner de biaux noms à ce qui n'est guère biau de soi-même.
La Comtesse
Enfin tout ce que vous me dites là n'est pas une raison pour ne pouvoir retarder ce mariage de quelques jours.
Antonio
Je vous disons tout ce que je savons, et je ne savons pas tout : tant y a que je sommes forcés de veiller notre fille comme le lait sur le feu. Ça n'est pas un petit embarras, et puis les frais sont faits. Les habits de noce sont achetés ; il faut que le contrat se signe demain. Vous voyez, Madame la Comtesse, qu'on ne peut pas retarder, ni déprier tous les assistants.
Basile
Je vais faire part à Madame la Comtesse de ce qui se passe.
Scène 10
Basile, La Comtesse
Basile
Un Courrier vient d'arriver, Madame la Comtesse ; vous n'aurez que dans quinze jours votre parente.
La Comtesse
Monsieur le Comte en est-il instruit ?
Basile
Non, Madame la Comtesse.
Au Jardinier.
Elle sort avec Antonio.
La Comtesse
Je vais le trouver. Suivez-moi Antonio.
Scène 11
Basile
Basile
La petite fille en tient pour Chérubin, c'est en vain que Monseigneur a jeté son dévolu sur elle ; le page aura la préférence pour le droit du Seigneur, et Monsieur le Comte n'aura rien.
Scène 12
Le Comte Almaviva, Basile
Le Comte Almaviva
Vous en aurez menti, Monsieur le mauvais Prophète.
Basile
Vous m'écoutiez, Monseigneur ? Votre Excellence a pu voir que dans mes paroles il n'y avait que le regret du passe-droit que je crains pour vous.
Le Comte Almaviva
C'est à quoi il faut parer, s'il est possible. La Duchesse n'arrive pas, je vais persuader à Chérubin que le devoir l'appelle auprès de sa parente ; qu'il doit partir pour Madrid et revenir avec elle. Je me défie de Figaro, il est plus son ami que le mien, il faut l'engager à partir avec Chérubin. Fanchette abhorre son prétendu ; elle ne se refuserait pas, comme sa cousine, au droit qui m'est dû. Si l'on pouvait faire partir la Comtesse, en promettant qu'on retarderait la fête. Une fois tout le monde éloigné, nous laisserions agir Antonio.
Basile
À qui mes conseils persuaderaient de ne pas perdre un moment pour conclure ce mariage. J'entends, Monseigneur, et je vais arranger tout cela avec des accompagnements sur ma guitare.
Il lui donne de l'argent.
Le Comte Almaviva
Allez, et ne vous trompez pas dans les variations. Voilà pour l'accord parfait.
Il sort.
Basile
Je n'oublierai rien, et ne me tromperai pas même d'une triple-croche. J'imiterai la voix du rossignol ; mais je ne me laisserai pas prendre par la patte, crainte de tomber. Reposez-vous sur moi, Monseigneur ; vous savez comme je mène ces sortes d'affaires. Je suis comme César, qui croyait n'avoir rien fait, lorsqu'il lui restait encore quelque chose à faire.
Scène 13
Le Comte Almaviva
Le Comte Almaviva
Voilà bien ce pédant toujours avec ses citations ! - Ce serait admirable de me venger de Figaro et du Page, en faisant de Fanchette ma maîtresse. Elle me plaît encore plus que Suzanne ; elle n'a pas l'esprit naturel et l'enjouement de sa cousine ; mais aussi qu'elle est intéressante dans sa candeur naïve ! Comment ! Elle a un air de dignité qui m'en impose, quand je veux badiner avec elle. « Je ne suis plus un enfant me dit-elle », en me faisant gravement la révérence, et puis elle me laisse là très poliment. Allons préparer nos affaires, elle changera de ton quand elle sera mariée.
Scène 14
La Comtesse, Le Comte Almaviva
La Comtesse
Vous n'ignorez pas, sans doute, Monsieur le Comte, qu'un courrier est arrivé de la part de Monsieur le Duc et de Madame la Duchesse, et que nous ne les aurons ici que dans huit jours ?
Le Comte Almaviva
Je le savais.
La Comtesse
Il conviendrait fort de retarder ce mariage. Je ne puis rien obtenir du père de Fanchette ; mais, Monsieur le Comte, vous pourriez peut-être lui faire entendre raison.
Le Comte Almaviva
Cet homme est trop entêté. Je viendrais plutôt à bout de changer un Gouvernement.
La Comtesse
Fanchette me paraît avoir bien de la répugnance pour son prétendu.
Le Comte Almaviva
Je crois qu'elle aurait plus de goût pour Chérubin.
La Comtesse
Quelle idée !
La Comtesse paraît surprise.
Le Comte Almaviva
Pas si folle ; et je crois que votre parent ne voit pas ce mariage avec plaisir. L'Amour se plaît à rapprocher les rangs.
Le Comte Almaviva
Cela vous afflige.
La Comtesse
Quoi ! Vous croyez que deux enfants...
Avec finesse.
Le Comte Almaviva
Vous vous êtes accoutumée à regarder Chérubin comme un enfant ; mais il ne l'est plus aujourd'hui. Ce n'est plus cet espiègle qui faisait rire les femmes par ses aimables folies, c'est maintenant un grand personnage. N'êtes-vous pas fâchée de ce changement ?
La Comtesse
Et pourquoi voudriez-vous, Monsieur, que je fusse fâchée de le voir heureux ?
Le Comte Almaviva
Et vous voyez avec plaisir son refroidissement pour vous ?
La Comtesse
Vous me faites sans cesse des questions qui offensent ma délicatesse. Vous Monsieur, qui avez tant de torts à mon égard ! Je ne vous parle cependant de rien. J'étouffe dans mon coeur des reproches que vous avez trop mérités. Du moins, ne soyez pas injuste : si je vous pardonne tout, faites moi grâce de ce que vous n'avez rien à me reprocher.
Le Comte Almaviva
J'en conviens, mon adorable Comtesse ; mais, à travers mes erreurs, je n'ai jamais cessé de vous estimer.
La Comtesse
Ah ! Je suis bien sûre de celui-là : je l'ai trop mérité, et voilà mon seul tort envers vous.
Le Comte Almaviva
Vous en êtes plus méritante et plus respectable.
La Comtesse
Mais moins aimée.
Le Comte Almaviva
Ah ! Le reproche est sanglant. Est-on jaloux : quand on n'aime pas ?
La Comtesse
On l'est par amour-propre et par orgueil. Voilà comme vous m'aimez.
Le Comte Almaviva
Vous êtes injuste à votre tour, ma chère Comtesse ; mais brisons là-dessus, et parlons de votre parente. Je crois qu'il est convenable que vous alliez au-devant d'elle pour la feliciter sur l'heureux événement qui la rejoint à son époux. Elle fera sensible à cette marque de votre attention.
La Comtesse
Je n'aurais osé vous en demander la permission, et je suis enchantée que vous m'ayez prévenue. Ce n'est pas le devoir qui me guidera auprès de ma parente, mais le sang et l'amitié.
Le Comte Almaviva
Comme Chérubin est du même sang, il faudra qu'il vous accompagne.
La Comtesse
Vous ferez donc de la partie ?
Le Comte Almaviva
Je ne puis aller à Madrid. Je ne pourrais garder l'incognito dans cette circonstance.
La Comtesse
Mais vous pourriez venir avec nous jusqu'auprès de l'Escurial. Vous auriez l'occasion de voir votre oncle.
Le Comte Almaviva
Je le voudrais de tout mon coeur ; mais j'ai donné parole à mes Gens d'Affaire pour après demain. Si pourtant la chose est possible, je ne me priverai pas de ce plaisir. Je vais donner les ordres pour ce départ, tout de suite après le mariage.
La Comtesse
Je vais faire préparer ce qu'il me faut ; ainsi que la parure que je destine à Fanchette pour le jour de ses noces.
Le Comte Almaviva
Mais vous souperez avec nous ?
La Comtesse
Non, je ne prendrai rien de ce soir. J'ai ma migraine, et je vais rentrer chez moi.
À part, en s'en allant.
Ils sortent.
Le Comte Almaviva
Je vais vous donner la main jusqu'à votre appartement. Bon ! Les choses en sont au point où je les voulais.
Acte II
Scène 1
Fanchette
Fanchette
Tout le monde repose dans ce Château. Que le sommeil est loin de ma paupière. Tout paraît calme ici, mon coeur seul est troublé par une terreur inexprimable. Ah ! Chérubin, Chérubin ! Son image me poursuit partout. Hélas ! Je ne suis point née pour lui. Le sort me destine à être la compagne d'un paysan, et non pas d'un homme de qualité. Ce n'est plus ce Page, cet étourdi ; c'est un homme raisonnable, décent ; il n'en est que plus dangereux pour une âme sensible. Aurai-je la force de l'oublier ? Je le dois, il faut me résigner à ma triste destinée, et remplir le devoir, qu'elle me prescrit.
Scène 2
Basile
Il sort.
Basile
Bon ! La voilà seule, allons avertir Monseigneur. Il aura le temps, avant que personne ne se lève, de s'expliquer avec elle.
Scène 3
Fanchette
Fanchette
Quelle cruelle position que la mienne ! Je n'ose confier mes peines à personne, pas même à Suzanne, ma cousine, ma plus tendre amie. Une douleur cachée devient plus aiguë et plus difficile à supporter.
Scène 4
Chérubin, Fanchette
L'apercevant.
Chérubin
J'ai passé la nuit dans le parc sans m'en apercevoir. J'erre dans ce château sans rencontrer personne ; mais Fanchette est toujours présente à mes yeux. Dieux ! Ne me trompai-je pas ! C'est elle-même.
Fanchette
Ciel ! C'est lui !
Chérubin
Ah ! Ma chère Fanchette, que faites-vous ici, si matin ?
Fanchette
Et vous-même, Monseigneur, qu'y cherchez vous ?
Chérubin
Le repos, qu'il m'est impossible de trouver. Ô, mon aimable Fanchette ! Votre coeur ne devine-t-il pas tout ce que souffre le mien !
À part.
Fanchette
Je suis plus à plaindre que vous. Songez à m'oublier. Hélas, aurai-je la force de suivre le conseil que je vous donne ? Non, je le sens, cet effort est au-dessus de moi.
Chérubin
Peut-on détruire un amour si pur ? Cet amour formé dès notre enfance, dont les années n'ont fait qu'accroître la violence, sans rien diminuer de sa pureté.
Fanchette
La raison le condamne. Quel est votre espoir ?
Chérubin
Je n'en ai point, je n'en vois aucun dans l'avenir, et je vous honore trop pour vous proposer aucun parti qui puisse alarmer votre délicatesse.
Fanchette
Ah ! Je vous rends justice : votre âme est trop noble pour donner accès à la moindre idée qui puisse offenser la vertu. La pureté de vos sentiments vous rend bien digne du fort heureux qui vous a favorisé.
Scène 5
Chérubin, Basile
Chérubin
Que parlez-vous de bonheur ! Il n'en est plus pour moi.
Il sort.
Basile
Je le crois. Les sentiments ne sont pas fortune dans le siècle où nous sommes, et surtout avec les femmes. Ah ! Pauvre Page, que tu es devenu ennuyeux ! Les belles ne se le disputeront plus ; mais il pourra réussir avec les prudes. Monseigneur n'arrive guère. Allons le faire dépêcher.
Scène 6
Fanchette, Chérubin
Fanchette
Je suis perdu : je viens d'entendre la voix de ce méchant Basile. Il a l'affreux talent de noircir les choses les plus innocentes. Éloignez-vous, Monseigneur.
Chérubin
Oui, je va vous quitter, et pour jamais. Adieu, charmant et unique objet d'un amour qui me suivre jusqu'au tombeau.
Fanchette
Adieu, cher Chérubin.
Chérubin
Permettez-moi de m'informer de vous. Vous recevrez de mes nouvelles. Ne me refusez pas cette seule et dernière grâce.
Fanchette
Je ne vous refuserai jamais rien de ce que mon devoir me permettra de vous accorder.
Il lui baise la main et sort.
Chérubin
Adieu. Je vais devancer mon service à la Cour. Je n'ai, dans ce moment, que la force qu'il me faut pour m'éloigner de vous.
Scène 7
Basile, Le Comte Almaviva, Fanchette
Basile
Monseigneur, l'Oiseau est déniché ; mais il nous reste la Femelle. - Vous suis-je nécessaire ?
À Fanchette.
Le Comte Almaviva
Sans doute, elle se méfiera moins de moi. Une fille est bien éveillée le jour de ses noces.
Fanchette
Ah !... Monseigneur, on fait de rudes réflexions ce jour-là.
Le Comte Almaviva
L'ancien Page sait les rendre plus supportables.
À Basile.
Fanchette
Je reconnais bien là toute la méchanceté de ce scélérat de Basile. Homme dangereux, qu'avez-vous pu dire ?
Basile
Moi, je n'ai rien entendu ; je n'ai fait que voir en passant. J'avoue que j'ai été surpris de ce rendez-vous dans la nuit.
Fanchette
Dans la nuit, homme détestable !
Le Comte Almaviva
Calmez-vous, Fanchette ; je vais renvoyer Basile, puisqu'il vous déplaît.
Fanchette
Au contraire. Monseigneur, c'est moi qui vais lui céder la place.
Haut.
À part.
Le Comte Almaviva
Ce n'est pas ce que je veux. Eh bien, il restera. Vous craignez, sans doute, avec moi, plus qu'avec Chérubin. Ce maudit page, fou ou raisonnable, il est décidé que, dans tous les temps il me coupera l'herbe sous le pied.
Fanchette
Non, Monseigneur. Je crains moins avec vous qu'avec lui.
Le Comte Almaviva
Cette réponse naïve est assez méchante. Qu'en pensez-vous, Basile ?
Basile
Il y a beaucoup de chose à dire là-dessus, Monseigneur.
Le Comte Almaviva
Vous n'êtes pas aussi heureuse que votre cousine : elle adorait Figaro. Le pauvre Nicolas, je crois, ne fera pas aussi fortuné.
Fanchette
Si l'amour vient avec le temps, comme vous le prétendez, Monseigneur, il le sera un jour.
Basile
Il le sera, j'en suis sûr.
Haut, avec bonté, à Fanchette.
Le Comte Almaviva
Inspirons-lui de la confiance. Allons, ouvrez-moi votre coeur. Je veux au moins obtenir votre amitié.
Fanchette
Monseigneur, vous l'avez déjà, et mon respect...
Le Comte Almaviva
Ce respect m'assomme.
Basile
Il n'aime pas à en imposer en amour, c'est bien différent avec ceux qui le servent.
Le Comte Almaviva
Que dites-vous, Basile ?
Le Théâtre achève d'être éclairé.
Basile
Je regarde, Monseigneur, le lever du soleil : ses rayons m'offusquent les yeux. Je me plaignais, mais il m'en impose.
Le Comte Almaviva
Ce maudit Figaro a donné la manie à tous mes gens de faire de l'esprit.
Fanchette
Monseigneur, je vais me retirer.
Le Comte Almaviva
Quoi ! Sans me dire un mot sur la situation de votre coeur ? Si vous avez absolument de la répugnance pour Nicolas, je romprai ce mariage.
Fanchette
Quels que soient mes sentiments, je dois obéir à mon père. Puisqu'il faut que je sois établie, j'aime autant ce garçon qu'un autre.
Fanchette sort.
Le Comte Almaviva
C'est fort bien, Fanchette ; vous serez une femme raisonnable. Je veux absolument obtenir votre confiance. Allez auprès de Madame la Comtesse ; on vous prépare des ajustements que vous ornerez plus qu'ils ne vous embelliront.
Scène 8
Basile, Le Comte Almaviva
Basile
Vous n'avancez guère, Monseigneur.
Le Comte Almaviva
J'ai mes raisons. Fallait-il la dégoûter du mariage, en faisant mention du droit que je veux exercer avec elle ? Voilà comme j'ai manqué Suzanne. Il faut déterminer tout le monde à partir ; et quand nous n'aurons qu'Antonio, le Juge, Nicolas et la jeune personne, nous réussirons sans obstacle.
Regardant au fond.
Basile
C'est reculer pour mieux sauter. Mais voici Suzanne et son mari. Tenez-vous sur vos gardes, Monseigneur.
Le Comte Almaviva
Et vous surtout.
Scène 9
Suzanne, Figaro, Le Comte Almaviva, Basile
Suzanne
Il y a du complot, Figaro.
Figaro
Je m'en doute. Les voilà de bonne heure ensemble ! Ils ne s'aiment guère cependant ; mais l'utilité les rapproche.
Le Comte Almaviva
Tout le monde est déjà sur pied !
Figaro
Vous y êtes bien, Monseigneur.
Le Comte Almaviva
Je vais à la chasse, mais je serai de retour pour la noce. Je veux mettre la Comtesse [da]ns [une] voiture.
Suzanne
Si Madame la Comtesse voulait me prendre avec elle ?
Le Comte Almaviva
N'en doutez pas. Vous lui ferez grand plaisir d'être de la partie ; mais ce qui me fait de la peine, c'est que je n'ai pas de courrier à vous donner.
Figaro
Son Excellence me prend actuellement pour un zéro en chiffre. Je ne suis pas encor si lourd que je ne puisse courir la poste. Je vais endosser la veste, d'un postillon, prendre des bottes, un fouet, et me voilà bidet.
Le Comte Almaviva
Vous avez un peu grossi.
Figaro
Je n'en suis pas moins leste, Monseigneur.
Basile
C'est juste.
Figaro
Qui te parle, à toi, Pédant ? Tu sens l'application, c'est fort heureux!
Basile
Quoi, Monsieur Figaro ! Toujours des épigramme ?
Figaro
Je badine, notre ancien Maître à chanter. Ce sont des gentillesses que je vous dis : vous pouvez me les rendre.
Scène 10
La Comtesse, Figaro, Suzanne, Le Comte Almaviva, Basile
La Comtesse
EH bien, Suzanne il faut faire la toilette, de Fanchette. Elle ne veut plus qu'on retarde ; elle est déterminée à épouser Nicolas pour ne point fâcher son père.
Figaro
C'est un exemple d'obéissance extraordinaire.
Suzanne
Madame la Comtesse ne sait pas que nous partons avec elle.
La Comtesse
Tout de bon ; ma chère Suzanne ?
Le Comte Almaviva
Elle et figaro se sont offerts pour vous accompagner.
Par réflexion.
La Comtesse
Vous me faites grand plaisir. Mais cette pauvre Fanchette va rester seule. Si nous la prenions aussi
Basile
Il faudrait donc vous charger en même temps du mari et d'Antonio?
Le Comte Almaviva
Vous savez, ma chère Comtesse, qu'il n'y a ici qu'une voiture et qu'un attelage de berline.
Suzanne
Mais, Monseigneur ; venez aussi avec nous.
Figaro
Est-ce que Monseigneur ne vient pas ?
Basile
Monseigneur fait bien qu'il a des affaires avec ses fermiers.
Le Comte Almaviva
J'ai des choses essentielles à régler avec eux. Sans cela j'aurais été du nombre volontiers. Je vais partir pour la chasse. Comtesse, je vous laisse le soin de disposer tout pour la fête où j'assisterai à mon retour.
La Comtesse
Je suis d'avis qu'on la fasse dans le parc.
À Basile.
Ils sortent.
Le Comte Almaviva
C'est fort bien vu. Les Filles du village le préféreront. Elles aiment mieux danser sur la verdure que sous des lambris dorés. Adieu, je vous laisse. Suivez-moi.
Scène 11
Figaro, Suzanne, La Comtesse
Figaro
Je ne sais ; mais je soupçonne un stratagème entre le Comte et Basile, plus terrible que celui qu'on a employé à mon mariage. Ils se lançaient des regards l'un à l'autre, et Basile s'empressait de prévenir le Comte.
Suzanne
Quelle habitude as-tu de parler toujours tout seul ?
Figaro
C'est une vieille coutume dont j'abuse quelquefois.
La Comtesse
Qu'avez-vous donc, Monsieur Figaro ?
Figaro
Rien, Madame. Je dis que tout ceci va au mieux.
La Comtesse
Je vois que vous avez des soupçons sur Monsieur le Comte.
Figaro
Depuis quelques jours, je le vois, encore plus souvent qu'à l'ordinaire, avec Basile ; et tout franc...
Suzanne
Il est vrai qu'il est affreux qu'un Seigneur tel que lui, soit perpétuellement avec cet homme.
Figaro
Mes soupçons peuvent n'être pas fondés, et la tranquillité où Madame la Comtesse me paraît être, doit bien la dissiper.
La Comtesse
Je ne suis pas aussi tranquille que vous le pensez, Monsieur Figaro. J'ai tout à craindre de la part de mon mari.
Figaro
Voulez-vous suivre mes conseils. Feignons de partir tout de suite après la cérémonie. Si vous voulez ne point revenir sur nos pas, vous m'attendrez à la première poste ; et sous prétexte d'avoir oublié quelque chose, je viendrai ici à la découverte.
La Comtesse
C'est bien conçu, et par cette conduite, je me mets à l'abri de la plainte et des reproches.
Suzanne
Moi, je crois que Monsieur le Comte a changé de principes, et que c'est prendre une fausse alarme.
Figaro
C'est ce qu'il faudra voir.
À sa Camériste.
Elle sort.
La Comtesse
Figaro, veille surtout en attendant notre départ ; et moi, je vais préparer la fête. Venez avec moi, Suzanne.
Scène 12
Suzanne, Figaro
Suzanne
Adieu, mon Figaro. Ce jour me rappelle notre mariage. Celui-ci ne sera pas aussi gai, ni aussi couru : n'est-ce pas, mon ami ?
Figaro
Non, ma chère Suzanne. Tout ici va clopin-clopant. Le Mari est un imbécile ; la prétendue va dire Oui comme si elle prononçait des voeux. Parle-moi de notre amour : nous mettions tout en danse ; on se soulait, on se ruait pour courir à notre mariage. À celui-ci on s'en retournera dans son triste ménage sans y rapporter le plaisir de la noce.
Suzanne
Tâchons au moins, par notre gaieté, de rappeler cet heureux jour à ceux qui s'y sont trouvés.
Figaro
Tu crois cela fort aisé !
Suzanne
Oui, si tu m'aimes encore.
Figaro
Que veux-tu dire ?
Elle sort.
Suzanne
Je m'entends. Adieu, Figaro.
Scène 13
Figaro
Figaro
Elle est toujours espiègle. C'est un défaut qu'il faut bien lui passer, puisqu'il plaît généralement à tout le monde. Cela ne laisse pas d'être quelquefois incommode dans le ménage ; mais nous, pauvre maris, nous devons porter les charges et laisser le plaisir aux autres.
Scène 14
Figaro, Chérubin
Figaro
EH bien, Monseigneur. Vous êtes des nôtres. Vous allez accompagner Madame la Comtesse, et moi je vous servirai de courrier.
Chérubin
J'en serais bien aise si l'on partait tout de suite ; mais ce qui me met au désespoir, c'est d'être forcé de rester à cette cérémonie.
Figaro
Au désespoir ! C'est une expression bien forte. Allons, Monseigneur, point de mélancolie amoureuse. Que vous reviendra-t-il de vous désoler ? Où je ne vois pas de remède, je ne veux pas qu'on ait du mal. Fanchette est une paysanne : la voilà bientôt mariée à un sot, j'en conviens ; vous vous désolez, quand vous avez tout lieu d'espérer.
Chérubin
Ah, Figaro, qu'elle est belle, qu'elle est séduisante avec ses nouveaux habits ! Faut-il qu'elle devienne la femme d'un paysan ? Est-elle faite pour un lourdaud de cette espèce ?
Figaro
Monseigneur, ne touchons pas à l'espèce, elle fournit de bons maris, plus que celle des gens de Cour.
Chérubin
Je ne reviendrai de longtemps dans cette terre.
Figaro
Tant mieux pour Monsieur le Comte ; il profitera de votre absence.
Chérubin
Tu crois qu'il a des desseins sur Fanchette et qu'elle y répondra.
Figaro
Je n'assure pas le dernier ; mais son Excellence ne négligera rien pour réussir, après que tout le monde sera parti et le droit du Seigneur sera la première attaque.
Chérubin
Ce droit ne lui appartient plus.
Figaro
Je le sais ; mais, dans vos arrangements, vous avez mis tant de générosité, que son Excellence en profiter sans réserve.
Chérubin
Si je le croyais, Monsieur Figaro, je ne partirais pas ; je déclarerais hautement mes droits, pour les abolir solennellement.
Figaro
Point d'éclat, Monseigneur. Feignons de partir. Madame la Comtesse se doute des intentions de son mari ; nous n'irons pas loin ; et s'il y a du complot, vous vous serez connaître, et préviendrez les mauvais desseins de votre rival.
Chérubin
C'est bien avisé. Le Comte aura tort s'il pousse les choses à cette extrémité. Sa conduite dirigera la mienne.
Figaro
Voilà cet imbécile d'Antonio. Qu'est ce qu'il cherche ?
Scène 15
Antonio, Figaro
Antonio
Voudriez-vous, notre neveu, annoncer Monsieur le Juge ? Il est parrain de notre biau fils, et il vient voir Madame la Comtesse.
Figaro
Mais voyez donc ce butor. Il me prend pour un laquais. Est-ce qu'il n'y a personne dans l'antichambre.
Antonio
Tatidienne, non ; sans cela je ne vous en aurions pas prié.
Figaro
Grand merci de la préférence, notre oncle.
Scène 16
Figaro, Brid'Oison, Chérubin
Figaro
Monseigneur, il manque un attelage de chaise pour partir ensemble. Il n'y a qu'à les brider tous les trois, ce sera la poste aux ânes.
Brid'Oison
Une belle réception qu'on me fait là. C'est toujours la.... la... même chose. On n'est pas plus poli qu'il ne faut dans cette maison.
Figaro
Pourvu qu'on le soit assez, Monsieur le Juge, pour vous rendre ce qui vous est dû.
Brid'Oison
Il n'est pas mauvais avec son compliment ! Il pense que j'en suis la... la dupe.
Chérubin
Vous avez mal entendu, Monsieur le Juge. Figaro a une manière de s'exprimer...
Brid'Oison
J'entends, tout-à-fait plaisante, n'est-ce pas ?
Il sort.
Chérubin
Oui, Monsieur Brid'oison. Je vais vous annoncer moi-même à Madame la Comtesse.
Scène 17
Brid'Oison, Antonio, Nicolas, Figaro
Brid'Oison
Celui-ci est honnête, cela s'entend.
Antonio
Au diantre la politesse des Grands Seigneurs qui engeôlent toutes les filles.
Nicolas
Oh dame, quand je serons mariés, je n'entendons pas qu'ils viennent se frotter dans notre ménage.
Brid'Oison
Écoute, mon garçon, tu dois être honnête avec les Grands, si tu veux parvenir.
Antonio
Parguienne, le voilà tout venu. N'a-t-il pas ses deux yeux poussés dans la tête, avec deux bons bras, C'en est assez pour travailler.
Brid'Oison
C'est juste.
Il sort.
Figaro
Ces trois imbéciles m'amuseraient, si j'avais le loisir de les entendre. On ne peut pas dire d'eux cependant que ce soient trois têtes dans un bonnet ? Car ces trois là n'en valent pas une ; mais ne tardons plus. Allons préparer le déguisement qui me fera paraître ici sans être connu.
Scène 18
Brid'Oison, Antonio, Nicolas
Brid'Oison
Je n'aime pas Monsieur Figaro. C'est un fort mauvais plaisant.
Antonio
Je ne l'aimons pas non plus ; mais ce qu'on ne peut chasser, il faut bien le souffrir.
À Nicolas.
Il rit niaisement, ainsi que Nicolas et Antonio.
Brid'Oison
C'est bien dit, et la politesse le veut. C'est ce que je voulais dire à ce garçon. Or ça, mon filleul, il faut que tu te laisses conduire par moi. Je veux faire de toi un homme d'esprit, quoique Monsieur Figaro prétende que je ne suis qu'une bête. C'est bientôt dit ; mais il faut le prouver. Une bête et moi ce sont deux, et j'ai bien plus coûté à ma mère que ça.
Nicolas
Ah, qu'il est bon, mon parrain !
Antonio
Vous êtes ben drôle, Monsieur le Juge, quand vous vous y mettez.
Brid'Oison
Hé, hé, pas mal, pas mal. Allons voir si Madame la Comtesse est visible : car on nous fait un peu attendre.
Nicolas
Votre robe va vous faire tomber, mon parrain. Voulez-vous que je la retrousse ?
Brid'Oison
Pas de ça, mon garçon, je n'aurais plus l'air d'un juge.
Antonio
Tatidienne, est-ce que votre science est dans votre robe, Monsieur Brid'oison ?
Brid'Oison
Pas tout-à-fait.
Antonio
Mais un petit tantinet. C'est tout de même que le Bailli, mon ancien camarade. Il n'en savait plus pas que moi ; mais depuis qu'il a endossé ce brimborion de manteau noir, il est devenu si savant, que nous tous n'osons lui parler qu'avec respect.
Scène 19
La Fleur
Il sort.
La Fleur
Madame la Comtesse fait dire à Monsieur le Juge qu'il peut entrer chez elle.
Scène 20
Brid'Oison, Nicolas, Antonio
À Nicolas.
Brid'Oison
Ce jeune homme a tenu sa parole, il est honnête. Songe à bien te présenter, et n'aie pas l'air d'un nigaud. Qu'il paraisse que je suis ton parrain.
Nicolas
Ah, laissez-moi faire, j'allons bien vous imiter.
Brid'Oison
Fort bien !
Antonio
Allons, dépêchons-nous. Passez devant, Monsieur le Juge, je vous devons le pas.
Brid'oison passe le premier Antonio le suit dans ce moment la porte du fond s'ouvre, ce qui fait reculer le Juge, il va tomber sur Antonio.
Nicolas
Je vous le devons aussi notre biau-père.
Scène 21
La Fleur
La Fleur
Voilà Madame la Comtesse qui vient.
Scène 22
Antonio, Brid'Oison, Figaro, Chérubin, Fanchette, La Comtesse, Suzanne
Antonio
Heureusement pour vous, Monsieur le Juge, que je me suis trouvé derrière ; sans cela vous alliez tomber comme un benêt.
Brid'Oison
Benêt vous-même ! Voyez donc ce paysan !
Figaro
Embrassez votre ami. Vous vous êtes dit vos vérités. J'aime beaucoup cette franchise. Les gens d'esprit sont plus dissimulés entre eux, mais ils n'en pensent pas moins.
Brid'Oison
Savez-vous, mon ami, que je vous... Vous m'entendez.
Figaro
Parfaitement ; mais le diable m'emporte si je vous comprends.
Chérubin
Je suis au supplice.
Figaro
Du courage, morbleu, du courage ; point de faiblesse humaine. Songez que la vie est remplie de misère. Il faut tout supporter avec philosophie.
Fanchette
Quel jour affreux pour moi ! Ah, s'il pouvait, lire au fond de mon coeur...
La Comtesse
Tu pleures, ma chère enfant ?
Antonio
Madame la Comtesse est bien bonne de faire attention aux larmes de cette mijaurée ! A-t-on jamais vu rire la mariée le jour de ses noces ? C'est bien différent le lendemain. Tatigoi, comme elle est éveillée !
Brid'Oison
Et le mari bien sot.
Figaro
Assez souvent ; mais notre homme n'est pas si bête dans cette occasion.
La Comtesse
Ma chère Fanchette, quelle est la cause de son chagrin ? Ouvre-moi ton coeur mon enfant.,
Fanchette
Excusez-moi, Madame. Non, je n'ai rien à dire. Croyez....
Suzanne
Quelle obstination !
À la Comtesse.
Chérubin
Que ne puis-je renoncer à tout ce que je suis ! L'état où je me trouve est trop violent, il faut en sortir. Souffrez, ma cousine, que je vous devance auprès de notre parente.
La Comtesse
Nous allons partir dans l'instant. Il faut signer le contrat.
Il sort.
Chérubin
Veuillez m'en dispenser. Je suis obligé de vous quitter pour un objet que j'avais oublié. Je vais, voir si tout est prêt.
Scène 23
La Comtesse, Antonio, Brid'Oison, Figaro, Suzanne
La Comtesse
Chérubin est tout changé depuis quelque temps. Il a sans doute quelque chagrin secret, donc j'ignore la cause.
Antonio
Je la devinons bien.
Brid'Oison
Si vous le savez ne nous faites pas languir. Je m'intéresse à lui, c'est un joli garçon ; il fait ce qu'on doit aux gens ; il connaît la politesse.
Figaro
Que voulez-vous savoir ? Les Grands sont comme les jolies femmes : ils sont rêveurs par ton.
Suzanne
Tu es insupportable, tu plaisantes toujours.
Figaro
Ne faut-il pas que je garde mon caractère ? Sans cela vous seriez tous tristes comme des Chartreux. - Mais je vois Monseigneur avec le notaire.
Scène 24
La Comtesse, Le Comte Almaviva, Figaro, Brid'Oison
La Comtesse
Avez-vous vu Chérubin, Monsieur le Comte ?
Le Comte Almaviva
Il est déjà à cheval, et m'a chargé de vous faire les excuses. Il va vous faire préparer des chevaux à la poste.
Figaro
Chacun doit être à sa place. C'était à moi à courir à franc étrier.
Basile crie de la coulisse.
Brid'Oison
C'est mon avis.
Scène 25
Basile, Figaro, Brid'Oison, Suzanne, Le Comte Almaviva, Un Notaire, Antonio
Basile
C'est affreux, c'est abominable. Il m'a très bien reconnu, et mon habit est assez noir pour qu'on le voie de loin.
Haut.
Figaro
Voici un tour de Page admirable. Ce n'était point à son costume qu'il en voulait, mais bien à ses épaules. Qu'est-ce, notre ancien Maître à chanter ? Qu'y a-t-il de neuf ?
Basile
L'ancien Page, qui prétend m'avoir pris pour un postillon. J'étais dans un coin de l'écurie, et sous le prétexte que son cheval n'était pas harnaché...
Figaro
Il t'a bridé à sa place.
Brid'Oison
Comme il y va ! Brider un homme !
Basile
Il m'a donné cent coups de fouets : j'avais beau crier que j'étais Basile l'Organiste, il redoublait de plus belle.
Figaro
Il t'a reconnu, à la fin ?
Basile
Oui, quand son fouet s'est cassé.
Figaro
Celui-là n'est pas de sa faute.
Brid'Oison
J'en suis persuadé ; il est trop honnête pour cela.
Basile
Il est venu ensuite me faire un million d'excuses.
Brid'Oison
J'en étais bien sûr.
Figaro
Comme le hasard punit quelquefois un coquin ! Ah ! Si je puis un jour le tenir sous ma main, comme il en aura !
Suzanne
Te voilà dans ton centre, mon ami.
Figaro
Si je m'y étais trouvé, l'erreur n'aurait pas fini sitôt, je t'en assure.
Suzanne
Oh ! Je m'en rapporte à ton zèle.
Figaro
C'est que je ne vois rien de plus doux que de payer ce qu'on doit à un vilain : mais je m'acquitterai un jour.
Haut.
Le Comte Almaviva
Je ne plains pas Basile, mais je vois le motif de Chérubin. Terminons, signons le contrat, Comtesse.
Le Comte, la Comtesse et Brid'oison signent.
Un Notaire
Le voilà.
Un Notaire
Où donc est le père ?
Antonio
Parguienne, est-ce que vous ne me voyez pas ?
Un Notaire
Signez donc.
Antonio
Est-ce que vous ignorez que je ne savons ni lire, ni écrire ?
Figaro
Ce n'est pas un grand tort pour un faiseur de salades : mais pour un faiseur de comédies, c'est un grand malheur.
Le Comte Almaviva
Un auteur qui ne sait ni lire, ni écrire ! Où avez-vous trouvé cela ?
Figaro
Il faut vous dire d'abord que cet Auteur est une femme. Elle m'a fait l'honneur de me jouer deux ou trois fois. On ne peut pas dire que ce qu'elle fait soit absolument mauvais, l'on doit lui savoir gré de ses faibles productions, puisque c'est avec un esprit naturel qu'elle compose.
Brid'Oison
Comment peut-elle faire, n'ayant pas les moyens de déposer ses idées sur le papier ?
Figaro
Elle vous apprendrait encore beaucoup de choses que vous ignorez, Monsieur le Juge. Elle fait comme les grands Seigneurs, elle se sert de secrétaires.
Le Comte Almaviva
N'a-t-elle pas aussi un teinturier ?
Figaro
Non et c'est en quoi elle diffère des grands Seigneurs. Elle demande souvent des avis, et finit toujours par s'en tenir à ses idées. C'est ce dont on peut se convaincre en lisant ses ouvrages.
Au Notaire.
Il signe, ainsi que Nicolas et Fanchette. Six jeunes filles apportent un bouquet et un guirlande. Fanchette se met à genoux ; deux jeunes filles chantent un duo du temps, tandis qu'on place la couronne sur la tête de la mariée ; la Comtesse et le Comte la relèvent, la prennent chacun par une main et sortent avec elle, tout le monde les suit.
Le Comte Almaviva
Laissons-là cette conversation, Monsieur Figaro, quoiqu'elle vous intéresse infiniment. Les auteurs perdent souvent de vue les choses essentielles, en s'occupant de celles qui sont inutiles. Je vais signer pour Antonio.
Acte III
Scène 1
Brid'Oison, Fanchette
Nicolas et Fanchette dansent un menuet, l'un en Paysan, et l'autre en Demoiselle.
Brid'Oison
Je dois danser le menuet aussi, et vous deviez. Mademoiselle, m'en faire la politesse.
Fanchette
Monsieur, je ne demande pas mieux.
Il lui prend la main, la symphonie joue le commencement de l'air de Rose et Colas :
Il s'approche des Musiciens et leur dit :
Il chante l'air le plus baroque et le plus ancien. La symphonie l'exécute, pendant que Fanchette et lui dansent le Menuet ; il va s'asseoir ensuite avec elle à la porte d'un des cabinets, où sont deux fauteuils et des bougies allumées. Antonio s'impatiente de toutes ces cérémonies, et sort.
Brid'Oison
À la bonne heure. Ah, comme il y viendra. Mais, Messieurs, ce n'est point cela. Voudriez-vous bien avoir la complaisance de noter l'air que je veux vous chanter ; vous le jouerez ensuite.
Scène 2
Brid'Oison, Basile, Figaro, Fanchette
Brid'Oison
Pourquoi ce cabinet est il éclairé, Monsieur l'Organiste ?
Basile
Vous connaissez, Monsieur le Juge, les droits de Monseigneur. Il faut qu'il interroge la fiancée.
Regardant Basile qui fait de grands gestes, en parlant tout bas à Brid'oison.
Il s'approche de plus près.
Figaro
Le fripon ! Je ne me suis pas trompé. Un vieux renard, comme moi, voit les choses de loin. On ne se doute pas de notre retour ; j'ai pris le devant, et j'ai laissé tout mon monde pas bien loin d'ici. Pour éviter des préparatifs, le Duc voulait surprendre le Comte Almaviva ; mais son Excellence sera bien plus surprise de leur présence. Comme il se démène ! Il tâche de convertir le juge, et ce benêt approuvera tout.
Brid'Oison
C'est juste et comme on dit, à tout Seigneur tout honneur. Si la mariée ne se conformait pas aux lois, le mariage ne serait point consommé, et on pourrait le faire casser.
Basile
Je suis persuadé que Monseigneur a de bonnes intentions, et que les avis qu'il donnera à la mariée la feront prospérer dans son ménage. C'est à vous, Monsieur le Juge, à lui montrer son devoir.
Brid'Oison
Oui, cela me regarde.
Figaro
Le scélérat ! S'il s'éloignait un peu d'ici, à la faveur de mon costume, je pourrais lui rincer les épaules.
Brid'Oison
Venez ici, Fanchette.
Fanchette
Que voulez-vous, Monsieur le Juge ?
Brid'Oison
Il s'agit, ma chère enfant, de prouver votre soumission et votre respect à votre père et à votre futur époux.
Basile
Et surtout à Monseigneur.
Fanchette
Je sais ce que je dois à tous trois.
Brid'Oison
Fort bien ! Ainsi, ma belle enfant, Monseigneur sera fort content de vous cette nuit.
Fanchette
Cette nuit ! Qu'est-ce que cela veut dire, Monsieur le Juge ?
Brid'Oison
Cela veut dire que vous passerez la nuit à causer avec Monseigneur. C'est la loi de... C'est le droit.
Fanchette
Quoi, Monsieur le Comte pourrait me soumettre à ce droit injurieux ! Je n'y consentirai jamais.
Brid'Oison
Le mariage ne vaudra rien.
Haut.
Elle sort avec vivacité les Paysans et les Paysannes la suivent.
Fanchette
Ah ! Tant mieux, je respire. Vous pouvez déclarer mes intentions à Monseigneur. Je vais, dès ce moment, trouver mon père : il approuvera ma résolution.
Scène 3
Figaro, Nicolas, Brid'Oison, Basile
Nicolas s'approche de Brid'oison et lui parle bas.
Figaro
Comme elle est enchantée de la menace qu'on lui a faite, la pauvre petite ! Assurément elle ne s'intéresse pas beaucoup à la validité de ce mariage.
Nicolas
La Fiancée s'enfuit sans me dire mot ! Qu'est-ce que cela veut dire, notre parrain ?
Brid'Oison
Ça veut dire que votre mariage n'aura pas lieu.
Nicolas
Eh pourquoi ça ?
Basile
Il y a du remède.
Brid'Oison
Je n'en vois pas. Se refuser à la loi ! Est-ce que je suis un Magistrat en peinture ?
Figaro
Sans doute, et l'on peut dire un parfait original.
Brid'Oison
Se refuser à la loi ! Je n'en reviens pas.
Basile
Que veut cet homme, Monsieur le Juge ?
À Figaro.
Brid'Oison
Il me regarde depuis longtemps avec un certain plaisir. Approchez, l'ami.
Haut.
Figaro
Fabriquons un langage inconnu. Hospé hal, lidi cirici, cara maladida impogod pospodogo.
Brid'Oison
Quelle est cette langue, Monsieur Basile ? Ce n'est ni du latin ni de l'Espagnol.
À Figaro.
Basile
Il faut que ce soit de l'Arabe. Est-ce que vous ne savez pas parler Français ?
À part.
Allant en dansant.
Il sort.
Figaro
In yerli pla nigoudouil fripouil késaco. Il est temps de m'en aller. Ah ! Si je pouvais tenir ce coquin de Basile dans quelqu'endroit écarté. Cara miladida, inferni plain pla béta jugea, bêta jugea.
Scène 4
Basile, Brid'Oison
Basile
Que dites-vous de cet homme, Monsieur le Juge ? C'est quelqu'arracheur de dents.
Brid'Oison
Vous avez deviné. Il parle en charlatan. Ne vend-il pas aussi des chansons ?
Basile
Je crois que oui. Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble beaucoup à cet impertinent de Figaro ?
Brid'Oison
Oh, que nenni ! L'autre parle bien, et celui-ci ne fait pas dire un mot. Bêta jugea, pospolo. Je ne saurais jamais prononcer cette diable de langue. Il m'a pourtant amusé. Rappelez-le.
Il sort.
Basile
Vous aller être satisfait, Monsieur le Juge ; tâchez, en attendant, d'exhorter Nicolas à résoudre son épouse.
Scène 5
Brid'Oison, Nicolas, Basile
Brid'Oison
Cet étranger, vraiment, a l'air tout-à-fait singulier. Il y a comme ça des gens qui courent le monde, et qui mènent une étrange vie. - Te rappelles-tu, mon Filleul, tout ce qu'il a dit ?
Nicolas
Ah ! J'ouvrions bien les oreilles, dà ; mais je n'avons rien compris à son jargon. On ne parle pas comme ça cheux nous.
Basile
Au secours, au secours ; on me tue. À moi Monsieur le Juge ! Nicolas.
À Nicolas.
Brid'Oison
Qu'est-ce que cela veut dire ? Ne me quitte pas, mon garçon. Il y a toujours du trouble dans cette maison. On tue cet homme.
Scène 6
Basile, Nicolas, Brid'Oison
Basile
À moi, à moi.
Nicolas
Qu'avez-vous, Monsieur Basile ?
Basile
C'est ce malheureux Podogo qui m'a roué de coups de bâton.
Brid'Oison
Oh, oh ! Eh pourquoi ? Que lui aviez-vous fait ?
Basile
Moi, rien du tout. Je lui disais de revenir vous trouver ; il m'a pris par la main, et m'a arrangé.
Brid'Oison
De la bonne façon, n'est-ce pas ?
Basile
Cela ne se sent aussi que trop. Il s'est enfui toute de suite ; mais je le reconnaîtrai bien.
Brid'Oison
Le croyez-vous ?
Basile
Voilà Monseigneur.
Scène 7
Le Comte Almaviva, Basile, Brid'Oison, Nicolas
Le Comte Almaviva
Qu'avez-vous fait, Basile ? Je viens de rencontrer tout le village assemblé autour de Fanchette, et cet imbécile d'Antonio, qui me menace de ne plus être mon jardinier.
Basile
Son Excellence doit le punir de son impertinence, en faisant valoir ses droits et son autorité.
Brid'Oison
Vous avez, Monseigneur, tout pouvoir sur la fille et sur le père. Vos ordres doivent être exécutés.
Nicolas
Mais, mon parrain, je suis le maître de Fanchette. Il n'y a que moi qui avons tout pouvoir sur elle.
Brid'Oison
Après Monseigneur. Entendez-vous, petit garçon ? Taisez-vous.
À Basile en lui faisant des signes.
Le Comte Almaviva
Feignons et soutenons ce que je viens d'avancer. Basile, vous connaissez mes intentions, et, malgré les desseins de Chérubin...
Basile
Oui, Monseigneur, vous avez des raisons pour interroger la mariée et lui faire connaître tous les pièges de ce Page dangereux,
Le Comte Almaviva
Vous ne savez, Basile, ce que vous dites. Ce n'est pas moi qui prétends instruire la mariée. Vous le savez bien.
Basile
Ah, ah, c'est du nouveau.
Le Comte Almaviva
Vous ignorez, Monsieur le Juge, que j'ai vendu ma Terre à Chérubin. Dans nos arrangements je me suis seulement réservé la jouissance. C'est Monsieur le Marquis qui réclame des droits que j'avais abolis.
Basile
Oh, oh !
Brid'Oison
J'ignore le fait ; mais il est le maître de cette loi, et j'ai bon augure de sa capacité.
À Basile, en le pinçant par la manche.
Le Comte Almaviva
En deux mots je vais vous mettre au fait. Chérubin a feint de partir pour se trouver ce soir dans ce cabinet. Il a charge Basile de lui amener la mariée ; peut être ses intentions sont bonnes ; il faut, Monsieur le Juge, faire exécuter ses ordres. Est-ce que vous ne m'entendez pas ?
À part.
Basile
Pardonnez-moi, Monseigneur. Diable m'emporte si je devine.
Nicolas
Est-ce que je ne serons pas avec elle ?
Brid'Oison
Tu n'es pas nécessaire. Il faut être circonspect et respecter la volonté des Grands.
Nicolas
Quelle chienne de volonté ! Aussi cela me fâche. Tenez, je craignons que ce Page n'ait de mauvaises intentions. On l'assure bien méchant pour les jeunes filles.
Il remue la tête.
Brid'Oison
Je crois, ma foi de Juge, qu'il fait le mutin. Je te donne de ma houlette, si tu ne finis pas. Voyez donc ce petit garçon ; ça veut raisonner de ce où il n'a rien à voir. Je t'apprendrai... Entends-tu bien ? Hé, hé !
À Brid'oison.
Le Comte Almaviva
Rassure-toi, Nicolas ; je serai caché dans un coin, et je verrai tout. Allez donc, Monsieur le Juge, et vous aussi, Nicolas, rassurer la mariée, en lui disant que Chérubin veut faire valoir ses droits, mais gardez-vous de lui dire que je dois être caché ; représentez-lui seulement que la loi lui impose la plus grande obéissance.
Il sort avec Nicolas.
Brid'Oison
Reposez-vous sur moi, Monsieur le Comte. Je vais lui faire une bonne morale de ma façon qui la rendra soumise.
Scène 8
Le Comte Almaviva, Basile
Le Comte Almaviva
Eh bien ! Monsieur Basile, que dites-vous de tout ceci ?
Basile
J'entrevois vos projets, et que vous voulez prendre la place de Chérubin. Vous êtes bien sûr que Fanchette ne se refusera pas à ce rendez-vous : mais j'entrevois aussi de l'embarras.
Le Comte Almaviva
Toujours un rien vous embarrasse, et vous ne savez vaincre les difficultés qu'au poids de l'or : mais, dans cette occasion, il n'en est nullement besoin.
Basile
Pardonnez-moi, Monseigneur,l'argent est toujours nécessaire.
Le Comte Almaviva
Allez vous joindre à Monsieur le Juge, pour tâcher de déterminer Fanchette. Au reste, ce que j'en fais n'est que par simple curiosité, et pour savoir ses véritables sentiments au sujet de Chérubin.
Basile
Je vais seconder vos desseins : la nuit s'approche, tout vous favorise.
Basile sort.
Le Comte Almaviva
Oui, mais soyez bien circonspect. Vous soufflerez les bougies quand elle arrivera.
Scène 9
Le Comte Almaviva
Il va dans le cabinet.
Le Comte Almaviva
Fanchette ne m'aime point. Si Chérubin était à ma place, il tirerait plus de parti de ce rendez-vous. Que vais-je faire ? Si cette aventure ne peut demeurer cachée, je me perds dans l'esprit de ma femme, du Duc et de la Duchesse. Je sens au fond de mon âme des mouvements de crainte dont je ne puis me défendre : Je suis amoureux et respectueux tout à la fois. Je ne veux que lire dans le coeur de Fanchette ; si elle ne m'aime pas, je saurai respecter son innocence. J'entends du bruit. Elle résiste pour avancer. Cachons nous.
Scène 10
Antonio, Nicolas, Brid'Oison, Fanchette
À Nicolas.
Antonio
Ventredienne, Monsieur le Juge, toutes ces façons ne nous conviennent guère et je n'aimons pas plus cette loi à Monsieur le Comte qu'à son Page devenu Marquis. Je voulons bien qu'il parle à notre fille, mais en notre présence. N'est-ce pas, mon biau-fils ?
Nicolas
C'est bien dit, biau-père, et je l'entends de même que vous.
Brid'Oison
Que prétendent ces deux imbéciles. Je vous ordonne, par mon pouvoir, par ma place, de vous conformer aux lois auxquelles tous les humains sont soumis, sous peine de mort à la moindre résistance de votre part.
Antonio
Ah ! C'est une autre affaire. Je ne sommes par curieux d'être pendu pour la vertu de notre fille. Elle est assez grande pour savoir se garder.
À part.
Fanchette
Ne craignez rien, mon père, ni vous aussi Nicolas. Je rends justice à Monsieur le Marquis, ses intentions sont pures. C'est ce que je vais apprendre, ou l'accabler de ma colère.
Basile éteint les bougies, et ils sortent.
Brid'Oison
Nous allons, Madame, vous laisser seule. Suivez-moi, vous autres.
Scène 11
Fanchette, Le Comte Almaviva, Basile
Avec fermeté.
Elle va pour s'en aller.
Fanchette
Ah,je ne crains rien. Quoi, Chérubin, pourriez-vous être coupable d'un complot aussi noir ? Vous voulez donc me forcer à vous haïr, à vous mépriser ! - Le mépriser ! Peut-il cesser d'être estimable ? Hélas, il vient me faire ses derniers adieux. Autant j'étais saisie d'horreur à la seule idée de me trouver avec le Comte, autant un penchant invincible m'entraîne vers Chérubin. Quelle est ma faiblesse ! Il faut la surmonter en fuyant un entretien qui nous rendrait plus à plaindre.
Le Comte Almaviva
Fanchette, vous me fuyez.
Fanchette
Ciel ! Il n'y a plus de lumières. Ah ! Je vous ai mal connu, Chérubin.
Le Comte Almaviva
Fanchette, vous devez m'excuser. La passion la plus vraie et la plus respectueuse doit me justifier à vos yeux.
Fanchette
Non, je dois vous abhorrer. Je vois que vous vous êtes flatté de m'éblouir par votre rang, et qu'une pauvre paysanne ne pourrait résister à un grand Seigneur. Je ne suis qu'une fille de village ; mais apprenez que j'ai des sentiments trop élevés pour répondre à vos coupables désirs. J'ai pu vous aimer tant que je vous ai cru honnête ; mais je vois que vos vertus n'étaient qu'une feinte pour me séduire, et que vous êtes un homme aussi méprisable que Monsieur le Comte.
Haut, se mettant à genoux.
Le Comte Almaviva
Quelle déclaration elle me fait là ! Que j'obtienne mon pardon, ou que j'expire à vos yeux.
Fanchette
Oui, je vous l'accorde, si vous me prouvez que vos sentiments n'ont rien perdu de leur pureté.
On entend un tumulte éloigné.
Le Comte Almaviva
N'en doutez point, aimable Fanchette. Mais qu'est-ce que j'entends. Quel bruit !... Fanchette, suivez-moi. Je suis le Comte lui-même.
Le bruit redouble.
Fanchette
Ô Dieu ! Se peut-il ?... Quoi, Monseigneur, vous osez employer cet horrible stratagème ! Vous connaissez mes sentiments. Croyez qu'il ne pourront m'écarter de mes devoirs. Je vais auprès de mon époux.
Basile
Madame la Duchesse arrive. Entendez-vous, Monsieur le Comte ?
Le Comte Almaviva
Venez, Fanchette ; entrez dans ce cabinet, en attendant qu'on ait traversé le parc. J'entends des voitures, je vois des flambeaux. Cachez-vous, ne craignez rien.
Fanchette
Pourquoi me cacher ? L'innocence n'a rien à redouter.
Scène 12
Basile, Le Comte Almaviva, Chérubin, Fanchette, Figaro, Nicolas, Brid'Oison, Antonio
Basile
Monseigneur est au Château, ce n'est pas le chemin pour y arriver.
Le Comte Almaviva
Entrez, vous dis-je, pour vous et pour moi.
Chérubin
Scélérat, si tu continues de me barrer le chemin, je te perce.
Basile
Monseigneur, je vous demande pardon.
Chérubin
Ah, ma chère cousine !
Le Comte Almaviva
Sa cousine !... Qu'ai-je entendu ?
Fanchette
Ah, Chérubin !
Figaro
Voilà un pont très agréable à passer.
Fanchette, le relève.
Chérubin
Oui, nous serons unis pour la vie ; le préjugé ne pourra plus s'opposer à notre bonheur. Ah, mon âme est accablée sous le poids de la félicité.
Il veut courir à Chérubin.
Nicolas
Mais voyez donc les cajoleries qu'il fait à notre femme devant nous. Jarniguoi.
Figaro
Ta femme, pauvre nigaud ! Tu pourras t'en passer pour cette fois.
Brid'Oison
La tête tourne à tous ces gens-là.
Antonio
Que diable tout cela veut-il dire ?
Figaro
Cela veut dire que Fanchette n'est point votre fille.
Brid'Oison
Comme il y va ! Il ôte une femme à son mari, une fille à son père ; il voudra me débaptiser aussi, moi. Ah, ah, ah ! Ils sont incroyables dans cette maison.
Le Comte Almaviva
Expliquez-vous, Monsieur le Marquis.
Chérubin
Oui, Monsieur le Comte. Vous connaissez le mariage secret du Duc Don Fernand.
Brid'Oison
Ah, je me rappelle l'aventure. Il y eut un enfant de ce mariage qui fut confié à sa nourrice. C'est moi qui fis le procès verbal. C'était je crois, une petite fille qui fut marquée à l'oreille.
Chérubin
Cette petite-fille est Fanchette.
Figaro
C'est tout comme moi, je sus marqué aussi.
Antonio
C'est une rage que toutes ces marques : mais on a biau dire, Fanchette est notre fille.
Fanchette
Ah, Chérubin ! Se peut-il ?... Ne me trompez-vous pas ? Je n'ose me livrer à ma joie. Mais non, vous ne pouvez me jeter dans une erreur qui serait mon supplice quand je l'aurais reconnue. Ma naissance est telle que vous le dites ; j'en crois mes sentiments, trop élevés pour une villageoise, et qui sont actuellement à leur place. Ah, Chérubin, Monsieur le Comte, courons tous ; que j'aille serrer dans mes bras les auteurs de mes jours. Consolez-vous, Antonio, vous serez toujours mon père.
Nicolas
Et resterons-je aussi votre mari.
Brid'Oison
Il n'y a pas d'apparence ; mais console-toi, mon garçon, je te marierai avec une fille dont le père et la mère seront bien sûrs.
Antonio
Je ne suis plus son père, soit ; mais je voulons des preuves.
Figaro
Qu'avez-vous fait de cette cassette que votre femme, Mathurine, a recommandé de n'ouvrir qu'au moment où il serait question du mariage de Fanchette ?
Antonio
Je n'y avons pas touché.?
Figaro
C'est dans cette cassette que vous trouverez l'extrait mortuaire de votre véritable fille Fanchette et les titres de Mademoiselle Don Fernand, que voilà.
Il sort.
Antonio
J'allons voir tout cela. Je courons la chercher.
Scène 13
Le Comte Almaviva, Fanchette, Chérubin, Figaro
Le Comte Almaviva
Monsieur le Marquis, aux termes où les choses en sont, je vous dois une explication. Ma conduite à l'égard de Mademoiselle a pu vous donner des soupçons ; mais elle peut me rendre justice. Je n'ai voulu que connaître ses véritables sentiments ; j'ai respecté son amour dès que je n'ai pu en douter. Jouissez d'un coeur qui vous appartient.
Fanchette
Monsieur le Comte.
Le Comte Almaviva
J'ai pu concevoir, sans vous offenser, le désir de vous plaire.
Chérubin
Je m'en rapporte à l'opinion que j'ai de la délicatesse de vos procédés. Permettez, Monsieur le Comte, que je vous embrasse, et soyons unis, comme de bons parents.
Le Comte Almaviva
J'y consens du meilleur de mon coeur.
Figaro
Quel effort ! Le bon Apôtre ! Mais voici nos Dames.
Scène 14
Duc, La Duchesse, Fanchette, La Comtesse, Suzanne, Brid'Oison
à Fanchette
Duc
Chère enfant, viens embrasser ton père.
La Duchesse
Cher gage de notre tendresse.
Fanchette
Quoi je tiens dans mes bras ceux qui m'ont donné l'être ! Je suis le fruit de votre amour si longtemps malheureux. Je vois couler vos pleurs ; laissez-moi recueillir dans mon sein ces larmes précieuses ; qu'elles se mêlent avec les miennes. Ce sont des pleurs de joie dont aucun plaisir ne peut égaler la douceur.
La Comtesse
Ma chère cousine !
Suzanne
Vous n'êtes plus la mienne.
Fanchette
Si, ma chère Suzanne, toujours.
Brid'Oison
Je pleure aussi. On dirait d'abord que ces gens-là sont fous, et je finis toujours par pleurer de toutes leurs aventures.
Duc
Mais je crois que c'est Monsieur Brid'oison.
Brid'Oison
Il en est quelque chose, Monseigneur, hors que vous ne vouliez que je ne le sois plus.
Duc
Excusez, Monsieur le Juge, si je ne vous ai pas reconnu plutôt. Je n'ai point oublié les obligations que je vous ai, et je vous revois avec un sensible plaisir. Vous nous serez utile dans cette circonstance.
Scène 15
Antonio, Figaro, Basile, Fanchette, La Duchesse, Nicolas, Duc, Le Comte Almaviva
Antonio
Je ne l'avons pas ouverte : voyez ce qu'il y a dedans.
Ouvrant la cassette.
Figaro
Ce sera bientôt expédé. Voilà d'abord l'extrait mortuaire de la véritable Fanchette. Voilà votre procès-verbal, Monsieur Brid'oison, dont Monsieur le Duc a la copie. C'est le plus intéressant pour ces articles des bijoux, des diamants et de l'or.
Basile
Et de l'or !
Figaro
Oui, de l'or. Cela vous tente et vous fait sortir de votre léthargie.
Fanchette
Chers et respectables auteurs de mes jours ; vous que je n'ai eu le bonheur de connaître qu'en ce moment, votre fille osera-t-elle vous demander la permission de disposer de ces effets ?
La Duchesse
Ils sont à toi, ma chère fille, et tu peux en disposer à ta volonté.
Fanchette
Eh bien, j'en fais présent à mon père Antonio.
Antonio
Tatiguoi, qu'elle est aimable ! Je l'aimons encore davantage, quoique je ne soyons que son père de lait.
Basile
Je voudrAis bien être à sa place. Il n'y des a eu que coups de bâton pour moi.
Nicolas
Et moi, j'en suis pour un pied de nez.
Figaro
Eh, te souvient-il encore du Podogo ? Il est à ton service.
À Chérubin.
Duc
Allons nous occuper du bonheur de ces deux amants. Ma fille sera heureuse avec vous, Monsieur le Marquis, et sa félicité bien va nous dédommager des peines que nous avons souffertes. Il me tarde de la présenter à la Cour.
Le Comte Almaviva
Elle en sera le plus bel ornement.
Figaro
Que dites-vous de tout ceci, notre Maître à chanter ? Vous en paraissez ébahi.
Basile
Je vois que tout est possible, dans ce bas monde. Tout est bien, dit un certain axiome ; moi j'y mets une variation. Tout est bien pour ceux à qui tout réussit.
Au Public.
Fin du troisième dernier Acte.
Figaro
Ainsi, d'après ta morale, je vois, notre ancien Maître à chanter, que tu n'as plus rien à faire dans cette maison ; je te conseille donc de parcourir philosophiquement les quatre parties du monde, et, si tu trouves un de ces Messieurs commodes... tu m'entends, qui te vaille, crois-moi, abandonne-lui ton infâme métier, qui ne t'a produit, jusqu'à présent, que des coups de bâton. Messieurs, il faut convenir que mon mariage a excité la verve de tout le monde ; plusieurs m'ont traité d'extravagant, et n'ont pas moins multiplié ma folie. Si cette nouvelle production vous paraît plus remplie de défauts que celles qui l'ont précédée, daignez lui accorder votre suffrage en faveur du sexe de son auteur. Une femme qui marche dans la carrière dramatique, sans autre appui que ses propre forces, a des droits à votre indulgence. Vos yeux, accoutumés aux prestiges de l'art, ne pourront-ils se détourner un moment pour examiner les jeux d'une imagination qui n'a d'autre guide que la nature ?
Vaudeville
Scène 1
Figaro, Suzanne, Chérubin, Le Comte Almaviva, Basile, Brid'Oison
Sur l'Air de celui de la Folle Journée.
Premier Couplet.
Figaro
Souvent des auteurs femelles, Le Public est satisfait : Mais des pédants sans cervelles Ne trouvent rien de parfait ; Dans leurs censures cruelles Ils maltraitent tous les jours Les Grâces et les Amours.
Second Couplet.
Suzanne
Vivat plus que la centaine, Figaro, le bon Docteur, Qui, cher à l'espèce humaine ; L'instruit et fait son bonheur Ton illustre cinquantaine Fera toujours même honneur À ton esprit, à ton coeur.
Troisième Couplet.
Chérubin
Je ne suis donc plus ce page ; Si prompt à se travestir : De Lutin me voilà Sage, Toujours pour vous divertir, Qu'importe mon caractère, Si je puis vous réjouir ? C'est toujours faire plaisir.
Quatrième Couplet.
Le Comte Almaviva
Si d'une aimable folie On veut imiter l'auteur ; D'un succès digne d'envie Pour obtenir tout l'honneur, Il faut avoir sa magie Et son talent créateur, Son esprit et son bonheur.
Cinquième Couplet.
Figaro
Les gens de Lettres, nos frères, Ne connaîtraient pas le fiel, Si dans le sein de leurs mères Il avaient sucé le miel : C'est le lait des étrangères Qui, se tournant sur le coeur, Produit la bile et l'humeur.
Sixième Couplet.
Basile
Je vais donc, sans compagnie, Dans une île, vivre en paix Il faudra sans calomnie, Passer mes jours désormais, Mais, pour égayer ma vie, J'apprendrai, dans les forêts, À chanter aux perroquets.
Septième Couplet.
Suzanne
Qu'un mari, dans les alarmes, Aille toujours en rodant ; Si sa femme a quelques charmes ; Il en tient, j'en suis garant: Il aura toujours pour armes, Sur son écu triomphant, Une lune en son croissant.
Huitième Couplet.
Brid'Oison
Si j'en crois ce que j'écoute, Adieu ma paternité, Ce n'est pas de moi, sans doute ; Que mon fils tient sa beauté. Mais la loi me nomme père, Et, sans prendre un soin fâcheux, Je le crois, et c'est le mieux.
Neuvième et dernier Couplet.
Figaro
Quoiqu'avoir femme jolie Et sage, ce soit le hic ; Quoique de ma jalousie J'ai fait rire le Public, Il me craint, se plaint et crie, Au bonheur dont je jouis ; Gaudeant bene nati.
Basile
Gaudeat bene nanti. Non.