Acte I
Scène 1
Francisque
Il se frotte les yeux.
Francisque
Je suis tout moulu. Les Maîtres regardent un canapé comme un meuble fort commode ; et moi, je trouve qu'on n'y dort pas à son aise. Il faut convenir que l'état de valet est un métier bien pénible. On ne nous laisse, ni le temps de prendre nos repas, ni celui de reposer. Cependant, mon sort est moins à plaindre que celui de ceux de mon état. Être au service de l'aimable et de la sensible Ninon, n'est-ce pas servir toutes les Divinités ensemble ? Il n'est pas tard, tout le monde repose encore : allons, essayons de refaire un petit somme.
Scène 2
Francisque, Mademoiselle le Roi
Francisque
Comment c'est vous, Mademoiselle le Roi ? Eh ! Qui peut vous avoir éveillée si matin ?
Mademoiselle le Roi
Mais vous, Monsieur Francisque, vous l'êtes bien.
Francisque
Que voulez-vous que je vous dise, Mademoiselle ? Je n'ai pas la force de me coucher quand les autres se lèvent.
Mademoiselle le Roi
Mademoiselle de l'Enclos ne prétend pas que ses gens veillent aussi tard qu'elle ; nous avons ordre de nous coucher à minuit, pourquoi ne vous y conformez-vous pas ?
Francisque
Est-il possible qu'un brave serviteur abuse des bontés de la Maîtresse ! Je vous avoue, Mademoiselle, que c'est par zèle que je lui désobéis.
Mademoiselle le Roi
À la bonne heure, si cela vous plaît ; je ferais de même que vous, si Mademoiselle Ninon n'exigeait pas que je me retirasse dans ma chambre après le souper.
Francisque
Est-ce par méfiance, qu'elle prend ses précautions ? Cependant nous n'ignorons de rien.
Mademoiselle le Roi
Elle n'est, ni assez dissimulée, ni assez hypocrite, pour nous cacher sa conduite. Sans nous faire ses confidents, elle ne s'inquiète pas de ce que nous pouvons apercevoir.
Francisque
Oh ! C'est une femme qui ne ressemble pas aux autres !
Mademoiselle le Roi
Oh ! Je vous en réponds !
Francisque
Aussi le célèbre Molière disait-il à Monsieur de Saint-Évremond et à Monsieur de la Rochefoucauld ; « Ninon est un brave homme sous les traits d'une femme », et les plus grands de la Cour pensent de même sur son compte. À propos, nous n'avons pas encore vu, depuis son retour de l'armée, Monsieur le Prince de Condé.
Mademoiselle le Roi
Oh ! Je suis bien sûre qu'il ne manquera pas de venir voir Mademoiselle ; ce n'est pas ce qui m'inquiète. Mais ce qui m'alarme pour elle, c'est ce Monsieur Des Yveteaux, qui ne reparaît plus depuis six mois. Elle a mis je ne sais combien de gens en campagne pour le découvrir sans en avoir encore aucune nouvelle.... À propos, Mademoiselle m'a fort recommandé de vous donner ce matin cette lettre pour la porter à Monsieur de Gourville.
Francisque
Celle-ci aura le même sort que toutes les autres. Il ne veut, ni répondre, ni revoir Ninon.
Mademoiselle le Roi
Monsieur de Gourville est un sot personnage, et ce n'est pas savoir vivre : il refuse de voir Ninon quand les plus grands du Royaume n'aspirent qu'à lui faire leur cour.
Francisque
Et voilà précisément ce qui le fâche. Je crois avoir entrevu qu'il en est encore amoureux, et qu'il craint que la passion ne se rallume en la revoyant. D'ailleurs, il n'ignore pas que Monsieur de Villarceaux l'a remplacé ; mais il n'est pas instruit, à ce qu'il paraît, que Monsieur de la Châtre a succédé à celui-là.
Mademoiselle le Roi
Son règne ne sera pas long, puisqu'il part ce matin pour l'armée.
Francisque
Que me dites-vous là ? Et de quand cette nouvelle ?
Mademoiselle le Roi
D'hier au soir. L'état de Monsieur de la Châtre est inexprimable. Mademoiselle est désolée. Et toutes les attentions de Madame Scarron, qui ne l'a point quittée, n'ont pu la consoler, ni la calmer un seul moment.
Francisque
Je m'en vais bien vite porter cette lettre, car un Amant qui arrive, a plus beau jeu qu'un Amant qui part. Mais, qui nous vient si matin ?
Mademoiselle le Roi
C'est Monsieur le Grand-Prieur ! Que nous veut ce triste personnage ? Il va trouver Mademoiselle dans une disposition propre à le congédier. Car elle ne possède pas la vertu de s'ennuyer patiemment.
Francisque
Moi, je me sauve.
Scène 3
Le Grand Prieur, Francisque
Le Grand Prieur
Écoute, mon ami, j'ai à te parler pour tes intérêts et les miens.
Francisque
Monsieur, mon devoir m'appelle ailleurs.
Le Grand Prieur
Mais, écoute-moi, de grâce ; sois-moi favorable et ta fortune est faite. Tu n'ignores pas que j'adore Ninon, et pour te prouver toute ma reconnaissance, commence par accepter cette bourse.
Francisque
Fi donc, Monsieur ; je ne reconnais pas dans ce procédé le Grand-Prieur de Malte ; si vous vous oubliez à ce point, pouvez-vous oublier quels sont les principes d'honneur et de probité de Mademoiselle de l'Enclos. On paye les Valets d'une fille d'Opéra ; mais nous, on ne nous interroge même pas.
Scène 4
Le Grand Prieur, Mademoiselle le Roi
Le Grand Prieur
Ce drôle joue le sentiment ! voyons si je réussirai mieux auprès de la suivante.
Mademoiselle le Roi
C'est à mon tour maintenant ; mais vous allez voir si je suis plus traitable que mon camarade.
Le Grand Prieur
Bonjour, Mademoiselle le Roi, comment se porte l'incomparable Ninon ?
Mademoiselle le Roi
Vous lui faites beaucoup d'honneur, à merveille Monsieur : si ce n'est une peine réelle qui la trouble en ce moment.
Le Grand Prieur
Ne puis-je savoir le sujet de son affliction ?
Mademoiselle le Roi
C'est la perte d'un ami qui l'afflige extrêmement.
Le Grand Prieur
Quel est l'heureux actuellement ?
Mademoiselle le Roi
Moi, Monsieur ! Je l'ignore ; j'ignore même si ma maîtresse dans ses amours fait des heureux.
Le Grand Prieur
La pauvre innocente ! Elle ne sait rien.
Mademoiselle le Roi
Je ne suis pas, Monsieur, plus innocente qu'une autre. Mademoiselle Ninon de l'Enclos sait non seulement se faire respecter de tous ceux qui la connaissent, mais encore de ses gens, art très difficile à saisir, mais plus encore à exercer.
Le Grand Prieur
Il faut rendre justice à la confidente de Ninon et convenir que personne n'est plus digne qu'elle d'apprécier le mérite rare de sa maîtresse ; mais Mademoiselle, vous pouvez, sans compromettre votre délicatesse, vous intéresser un peu pour moi, voilà un diamant de deux mille écus, acceptez-le, servez-moi, je vous prie, et soyez persuadée que jamais Ninon n'en sera instruite.
Mademoiselle le Roi
Tout ce que je puis faire, Monsieur, pour votre générosité et votre discrétion, c'est de vous annoncer à ma maîtresse et j'y cours.
Scène 5
Le Grand Prieur
Il s'approche de la table et s'assied, puis réfléchissant.
Il écrit et plie le papier.
Le Grand Prieur
Je commence à m'apercevoir que le mépris que ces gens-là font de mes dons est plutôt l'effet du dédain que leur maîtresse a pour mes sentiments, que celui de leur désintéressement. C'est ce dont je viens me convaincre pour la dernière fois. Ah ! Cruelle Ninon, favorable à tant de personnages qui ne me valent pas, s'il faut que j'échoue auprès de toi, une bonne épigramme me vengera de tes rigueurs. Tenons-la toute prête : voilà justement tout ce qu'il faut pour écrire.... J'y suis : elle est sanglante. Plions ceci pour en faire usage quand il sera temps.
Scène 6
Ninon, Le Grand Prieur
Haut.
Ninon
Quel homme insupportable ! Il faut donc, une bonne fois, m'expliquer avec lui. Je vous fais un million d'excuses, Monsieur le Grand-Prieur, de paraître devant vous dans le négligé du matin. Ordinairement on ne visite pas les femmes de si bonne heure ; sans être coquette, je tiens à la décence.
Le Grand Prieur
L'amour est mon excuse, et je me suis flatté que......
Ninon
Voulez-vous bien m'écouter, Monsieur le Grand-Prieur, et me permettre de vous ouvrir mon âme toute entière.
Le Grand Prieur
Je préférerais d'intéresser votre coeur.
Ninon
Je le crois ; mais je ne puis répondre à vos sentiments. L'amitié que je vous propose est plus sûre et plus durable. L'acceptez-vous ?
Le Grand Prieur
Sans doute, elle ferait mon bonheur, si j'avais commencé, comme vos amis, par obtenir un titre plus doux.
Ninon
Y pensez-vous, Monsieur ? Tous les hommes qui font le charme de ma société, ont-ils été mes amants ? L'Abbé Gedoyn, Monsieur de la Rochefoucauld, L'Abbé de Châteauneuf, Chapelle, Scarron, Des Yveteaux ; tous ces hommes recommandables n'ont jamais aspiré qu'à mon estime.
Le Grand Prieur
Ces gens-là, sans doute, ont un autre caractère que le mien. Ils espèrent finir avec vous, comme j'aurais voulu commencer : pour moi, je me déclare, et je n'attends pas.
Ninon
La manière, dont vous vous exprimez, m'est tout-à-fait étrangère ; mais elle répond parfaitement aux sentiments que je vous soupçonnais : croyez-moi, Monsieur le Grand-Prieur, il vaut mieux commander des Galères à Malte, que de servir ici ce petit fripon d'amour, qui, plus obstiné encore que capricieux, se plaît à braver ceux qui ne savent pas se le rendre favorable. Pour moi, qui n'ai su jamais induire une personne en erreur, je vois avec peine que vous vous obstinez à vouloir devenir mon amant ; et si vous insistez davantage, vous perdrez mon estime, sans obtenir mon amitié. La perte n'est pas indifférente, faites-y attention.
Il sort en jetant sur la table le papier qu'il a écrit.
Le Grand Prieur
Je saurai me passer de l'une et de l'autre. Je vous vois actuellement telle que vous êtes ; vous ne serez plus importunée de mes assiduités. Bientôt vous saurez à quoi vous en tenir sur mon compte.
Scène 7
Ninon
Elle lit.
Ninon
Il croit m'offenser et humilier mon amour-propre, il m'inspire au contraire la plus grande pitié ; je suis assez bonne pour lui faire grâce, et même pour le plaindre. Mais la Châtre ne revient point, qui peut le retenir ? Voudrait-il me cacher son départ. Ah ! Cruelle destinée ! L'amour me causera-t-il toujours de nouvelles alarmes. Que vois-je ? Un billet doux ! Ah ! Sans doute il ne l'est que par la forme. Le style sera aigre. Je ne me suis pas trompée : l'épigramme est méchante, mais elle ne me pique pas. Voyons comment je vais y répondre.
Scène 8
Molière, Chapelle, Ninon
Molière
Chapelle, l'interrompons-nous ?
Chapelle
Oui, si c'est à un amant qu'elle écrit.
Molière
Mais, si c'est à un ami, nous commettons une imprudence.
Ninon
Ah ! Vous voilà, Monsieur Molière : vous arrivez fort à propos, l'un et l'autre, pour juger cet écrit.
Molière
Nous avions craint de vous déranger, et nous étions à nous disputer si c'était à un amant ou à un ami que vous écriviez.
Ninon
Ma foi, pour la première fois, ce n'est ni à l'un ni à l'autre.
Molière
Vous n'écriviez donc à personne ?
Chapelle
Excepté ces deux sentiments, qui peut dans l'univers vous occuper ?
Ninon
La pitié.
Chapelle
Est-ce l'humanité souffrante ?
Ninon
Oui, si l'amour méprisé fait souffrir et rend l'homme injuste.
Molière
Je gagerais que c'est notre Grand-Prieur amoureux.
Ninon
Tout juste.
Molière
Qu'a-t-il fait de nouveau ?
Chapelle
De petits vers.
Ninon
Et une épigramme qui sent bien son auteur.
Chapelle
Qui ne vous a pas piquée ?
Il lit.
Molière
Voyons : Elle est trop fade.
Ninon
Il faut convenir qu'il faudrait le sel de Boileau, pour la rendre soutenable.
Molière
Et vous lui avez répondu ?
Ninon
Oui, j'en ai eu le courage.
Molière
« Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à tes faibles appas : Mon amour te prêtait des charmes, Ingrate, que tu n'avais pas. » C'est délicieux : la réponse vous fera honneur. Écoute, Chapelle, la sotte épigramme et la jolie réponse :
Chapelle
On voit du Grand-Prieur tout pur.
Molière
Et du petit faiseur.
Chapelle
Voyons la réponse.
Molière
« Insensible à tes feux, insensible à tes larmes, Je te vois renoncer à mes faibles appas : Mais si l'amour prête des charmes, Pourquoi n'en empruntais-tu pas ? »
Chapelle
Quelle est la femme qui n'aurait pas voulu recevoir une semblable méchanceté, si elle avait eu, comme vous, l'esprit d'y répondre avec tant de grâces ?
Molière
Pour celui-là, il ne sera jamais votre ami.
Ninon
Il n'en est pas digne : ainsi n'en parlons plus.
Chapelle
Il faut envoyer les vers à leur auteur.
Ninon
Cela n'est pas nécessaire : épargnons-lui le ridicule d'ajouter à ma réponse, que le dépit me l'a dictée.
Molière
Moi, je me charge de la répandre : vous ne craignez pas la publicité de son épigramme.
Ninon
Pourquoi la craindrais-je ? Ce ne serait que pour lui.
Molière
La pitié : Eh bien ! Elle en est capable ; mais vous êtes trop bonne. Je veux faire connaître le style de Monsieur le Grand-Prieur.
Chapelle
Il est en bonnes mains ; te voilà dans ton centre. Les ridicules ne lui échappent pas.
Ninon
Mais il n'y a pas là de quoi faire un sujet de comédie.
Molière
Cela trouvera sa place, je vous en réponds.
Ninon
A propos, il faut que je vous raconte, mon cher Molière, une bonhomie de Madame de Villarceaux. Elle tient un peu à son ignorance et à la petitesse de son esprit. Elle ignore sans doute que son mari la venge secrètement, avec Madame Scarron, du larcin que je lui avais fait de son coeur. L'amour et l'amitié me trahissent à la fois, mais je leur pardonne. La Châtre d'ailleurs règne seul dans mon âme depuis quelque temps. Il part ce matin, et voilà mon plus grand malheur.
Chapelle
C'est lui qui est le plus à plaindre.
Molière
Eh bien, Madame de Villarceaux ?
Ninon
Elle avait l'autre jour grande société chez elle : elle voulut faire voir à la compagnie les progrès et le savoir de son fils : elle le fit venir avec son Précepteur, à qui elle ordonna de lui faire quelques questions sur les dernières choses qu'il avait étudiées : aussitôt le Précepteur lui demanda : Quem habuit successorem Belus Rex Assyriorum ? L'enfant répondit : Ninum. Aussitôt cette femme jalouse entra dans une fureur qui déconcerta toute l'assemblée. « Il vous convient bien, dit-elle, en apostrophant le pauvre Précepteur, de l'entretenir des folies de son père ». Tout le cercle eut beau lui protester que Ninum ne voulait pas dire Ninon ; elle n'en fut que plus furieuse, et elle finit par dire qu'il était affreux que tout le monde applaudit à mes sottises.
Molière
Quelle femme ridicule ! Cela va me faire une scène délicieuse. Il me semble voir les uns se cachant pour rire, les autres pour l'apaiser, l'enfant déconcerté, et le Précepteur la bouche béante : il y a de quoi faire une situation théâtrale.
Ninon
Comme il saisit avec facilité toutes les nuances !
Chapelle
En vous parlant, je gagerais qu'il compose déjà sa Pièce.
Molière
Oh non : pas si tôt ; mais je m'en occuperai. Dans ce moment j'ai un sujet bien épineux à traiter, dans lequel vos avis, Ninon, me seront très utiles.
Ninon
Après ceux de votre servante.
Molière
Oh ! Non pas, s'il-vous-plaît ; cela n'est pas à sa portée. Il lui faut de la grosse gaieté, et mon sujet est trop noble pour le soumettre à son jugement.
Ninon
Et vous me croyez capable de prononcer plus sainement qu'un esprit naturel.
Molière
Il me faut plus qu'un esprit naturel.... Un génie éclairé, dont le goût délicat saisisse les traits du caractère que je vais mettre sur la scène.
Chapelle
N'est-ce pas ton homme de Cour ?
Molière
C'est l'opposé.
Ninon
Le Misanthrope ?
Molière
Personne ne m'a deviné que vous.
Ninon
Je m'en applaudirai toujours. Combien, dans la situation où je me trouve, votre confiance m'est nécessaire ! Vos aimables lectures me font oublier souvent ce que j'ai de plus cher, et dans cette circonstance elles me consoleront de la perte que je vais faire.
À Ninon.
Chapelle
Molière, tu occupes l'esprit, et tout le monde n'en peut pas dire autant. Permettez-moi de lui en porter envie.
Ninon
Ce règne est plus solide, et rien ne peut en altérer la durée.
Montrant son coeur
Réfléchissant.
Avec enthousiasme et prenant la main à Ninon.
Molière
Oui, mais vous voir et vous entendre sans désirer de régner là : , est une chose bien difficile. Mon Misanthrope même n'y tiendrait pas, et je veux le faire amoureux : de ce moment, je change mon plan, cela sera plus original, et son caractère plus dans la nature. Cette singularité bizarre, produira des effets neufs au théâtre. Ô ma divinité ! Mon Apollon, adorable Ninon ! Je vous dois de nouvelles lumières.
Chapelle
En vérité, il est fou.
Molière
Si j'étais bien sage, est-ce que je ferais des pièces de théâtre, en connaissant tous les inconvénients.
Chapelle
Son génie l'emporte sur sa raison.
Ninon
Ah ! Laissez-vous conduire toujours par lui. Il fait ce qu'il fait mieux que cette sotte raison qui vous ferait naître des obstacles que votre génie aplanira toujours. L'on pourra vous imiter ; mais pour vous égaler, non, jamais. Molière, vos Pièces sont le fondement de la bonne Comédie : elles en seront toujours le plus solide ornement. Le mauvais goût pourra s'introduire, mais on en reviendra toujours à vos chef-d'oeuvres.
Molière
Vous m'honorez trop ; je n'ai pas plus de mérite qu'un autre ; mais peut-être dois-je ma gloire à mon bonheur.
Chapelle
Il est aussi modeste que vous.
Ninon
à propos, Molière, avez-vous vu le Prince chéri ? Je le connais, il veut se débarrasser des affaires d'État, afin de nous laisser jouir avec plus de liberté de son auguste présence.
Molière
Je sors à l'instant de chez lui, j'allais vous en parler.
Chapelle
Hé bien ! Comment t'a-t-il reçu ?
En réfléchissant.
Parlant à Ninon.
Molière
En homme. Du plus loin qu'il m'a vu : « Molière, a-t-il crié, avancez donc, il semble que vous n'osiez pas approcher ». Aussitôt, vous eussiez vu s'ouvrir un passage pour aller jusqu'à lui. Mon Prince, lui dis-je, je craignais... Il m'arrête. « Que dites-vous, mon ami ? Apprenez que je ne vois pas d'homme plus fait pour m'approcher, que vous ; et vous me ferez plaisir de me venir voir le plus souvent qu'il vous sera possible. On s'instruit dans votre entretien... comme si ce grand homme avait besoin d'apprendre quelque chose ». Ensuite il fut beaucoup question de vous. Et vous pensez bien que la conversation ne finit pas sitôt. J'ai entrevu dans ses discours que vous ne passerez peut-être pas la journée, sans qu'il vienne vous rendre son hommage. Mais cette Reine du Nord qui fixe tous les regards, et qui touche au moment de son départ, pourra bien le retarder.
Ninon
Cette femme est bien étonnante ! On ne se fait pas d'idée d'une si grande philosophie. Eh bien, mes amis, me regarderez-vous encore comme une femme supérieure à mon sexe.
Molière
Vous avez votre mérite comme elle a le sien.
Chapelle
Vous l'admirez comme elle le ferait, si elle avait le bonheur de vous connaître comme nous.
Ninon
Aurais-je jamais eu le courage d'abandonner la Couronne à vingt-sept ans ? Ornement si flatteur pour une jeune souveraine.
Scène 9
Ninon, Mademoiselle le Roi, Molière
Ninon
Qu'est-ce ?
Mademoiselle le Roi
C'est une jeune Demoiselle qui est là-bas dans une voiture, et qui demande à parler à Monsieur Molière : elle a, dit-elle, des choses de la dernière conséquence à lui communiquer, dont elle lui a déjà fait part dans une lettre.
Molière
Ah ! Je l'avais oublié ; c'est ma jeune fille de qualité. Je m'applaudis qu'elle soit venue me trouver ici ; vous m'aiderez, Ninon, à calmer cette tête exaltée et à la faire rentrer dans son devoir. Vous voulez bien me permettre de vous la présenter.
Ninon
Mademoiselle, allez la chercher et la conduisez ici.
Scène 10
Ninon, Molière, Chapelle
Ninon
Quelle est son aventure ?
Il lit.
Molière
Je m'en vais vous lire sa lettre et vous la connaîtrez en peu de mots. « Monsieur, C'est l'être le plus infortuné, la fille la plus à plaindre, qui prend la liberté de vous instruire de ses malheurs. Je n'espère qu'en vos bontés, Monsieur ; je connais vos nobles procédés, votre génie et tous vos ouvrages. J'étais née, peut-être, avec d'heureuses dispositions pour la Comédie ; mon rang, ma fortune m'ont empêchée de suivre mon penchant. La nécessité me force aujourd'hui de prendre ce parti. Je n'ai que seize ans ; on veut m'unir à un homme de soixante. J'aime, je suis aimée d'un jeune homme bien né à qui mes parents me refusent cruellement ; j'ai réfléchi sur le pas que j'allais faire ; j'ai vu que le préjugé avait plus de part à la tâche de Comédien qu'à l'état même ; qu'un engagement dans votre troupe ne pouvait déroger ni à mon nom, ni à mes sentiments. J'irai me présenter demain chez-vous. Je sais par coeur tout votre théâtre ; vous examinerez à quel emploi je puis être propre. »
Chapelle
Au rôle d'amoureuse, à coup sûr : cela va te faire un sujet bien intéressant.
Molière
Il s'agit bien de plaisanter. Croyez-vous que je sois comédien dans toutes les époques de ma vie ? La probité fait trêve à ma frénésie ; mais la voici. Quel dommage !
Scène 11
Mademoiselle le Roi
Elle sort.
Mademoiselle le Roi
Mademoiselle, voilà Monsieur Molière.
Scène 12
Ninon, Olympe, Molière, Chapelle
Haut.
Ninon
Qu'elle est belle !... Approchez, Mademoiselle. Désirez-vous parler en particulier à Molière ; nous allons vous laisser avec lui.
Olympe
Je ne crains point de m'expliquer devant vous, Mademoiselle, vos rares vertus me sont connues et mes malheurs intéresseront votre âme. Heureuse si je peux obtenir votre estime et votre appui !
À part.
Haut.
Ninon
Ah ! Vous les avez déjà. Sa candeur, son âge. Mademoiselle, comment vous nommez-vous ?
Olympe
Olympe, fille unique du Marquis de Châteauroux.
Molière
Et sans considérer votre illustre famille, vous voulez, Mademoiselle, vous jeter dans la comédie.
Olympe
Il s'agit de mon bonheur. Lorsque vous prîtes cet état, Monsieur, permettez-moi de m'expliquer librement, c'est au plus grand Génie de l'Europe à qui je viens m'adresser, et en présence de la femme la plus admirable : rien a-t-il pu vous détourner de composer pour l'honneur de la France, et de joindre au titre d'Auteur celui d'Acteur ? N'avez-vous pas préféré d'être Directeur de Comédiens aux places honorables qu'on vous a offertes ?
Molière
Je n'en ai pas mieux fait, et si j'étais à recommencer, je ne sais pas si je le préférerais.
Chapelle
Voilà l'homme ! Il ne sera jamais content. Celui-ci est couvert de gloire, et il se plaint encore.
Ninon
En effet, je ne vous conçois pas, Molière ; quand tout le monde fait votre éloge.
Molière
Mes amis, mes chers amis, vous ne voyez que les roses qu'on sème par-ci par-là sur mes pas, et que votre amitié me cueille ; eh bien, moi, je ne trouve à chaque instant que des épines sur mon passage.
Olympe
Vous êtes trop rigide pour vous-même, et vous n'êtes pas heureux. On me l'avait bien dit.
Molière
Mademoiselle, voulez-vous en connaître la cause ? C'est que je suis comédien. Je ne dégrade pas par ce mot mon état, je crois qu'il est même noble par lui-même, et qu'il ne convient qu'à ceux qui ont de l'âme ; mais tous en ont-ils ? Et le Public n'est-il pas aussi injuste dans ses souhaits et dans ses caprices ?
Chapelle
Le bon perce toujours.
Molière
Tarare.
Ninon
Voilà son proverbe familier.
Chapelle
C'est qu'il est juste et bien appliqué.
Olympe
Mais puis-je, Monsieur Molière, vous faire une question ?
Molière
Toutes celles qui vous feront plaisir.
Olympe
Étiez-vous amoureux, quand vous prîtes la comédie ?
Molière
Attendez... Mais oui, un peu de la vieille gouvernante de mon oncle. J'étais bien jeune.
Ninon
Il fallait en effet que vous le fussiez beaucoup ; mais ce n'était pas là une passion.
Molière
Oh ! Vous avez raison.
Ninon
Et Mademoiselle ne prend le parti violent de la Comédie, qu'après avoir consulté son coeur.
Olympe
Il est vrai, Mademoiselle, et je suis d'autant plus affligée, que mon amant est sans parents, et n'a d'autre protecteur, d'autre appui que mon père ; il a tout perdu, en perdant son amitié ; et il ne lui reste d'autre ressource que la comédie. Ressource, qui doit nous unir un jour l'un à l'autre ; et résolus de prendre ce parti, nous nous sommes jurés une foi éternelle.
À part.
Ninon
Ah ! Mademoiselle, qu'avez-vous fait ? Je n'aime pas les serments d'amour, il semble qu'ils ne soient prononcés que pour être violés ; mais ce jeune homme m'intéresse autant que vous sans le connaître. Ah ! Monsieur, Monsieur de Coligny, qu'avez-vous fait ? Faut-il qu'au seul nom d'un inconnu, je sente dans le fond de mon âme se réveiller la nature !
Olympe
Mais, que puis-je faire de mieux dans la cruelle position où je me trouve, que d'embrasser la Comédie ?
Molière
Allez vous jeter aux pieds de vos parents, leur demander pardon de votre imprudence, de votre désertion, et de toutes les expressions qui peuvent condamner votre démarche ; je vous y conduirai ; s'il le faut, je parlerai à vos parents, à votre père, ils m'écouteront, et j'espère obtenir votre pardon.
Olympe
Et je perdrais mon amant !
Molière
Eh ! Vous le perdriez bien plutôt à la comédie. Apprenez, Mademoiselle, que sagesse et constance, sont deux qualités proscrites du théâtre. Je veux croire même que vous les possédiez ; et quand vous auriez une vertu des plus austères, on n'y croira pas ; et si vous avez le malheur qu'on y ajoute foi, point d'amis, point d'applaudissements : vous entendrez crier du fond de la salle : Ah ! Voilà cette Bégueule ! Où a-t-elle été nicher sa vertu, et pourquoi n'entrait-elle pas plutôt au couvent qu'à la comédie ?
Ninon
Molière a raison, et vous devez l'en croire, Mademoiselle.
Molière
Et en plus grand malheur encore, votre amant lui-même vous punira peut-être plus de votre démarche, que votre père. Distrait par des objets charmants, las de soupirer et d'attendre un temps plus favorable, il vous oubliera ; le changement est si naturel à l'homme.
Ninon
Qui veut dire l'homme, veut dire la femme aussi, Mademoiselle.
Chapelle
Cela s'entend. Mademoiselle me paraît trop instruite pour ne pas le sentir.
Olympe
Je me rends, Monsieur Molière, à vos observations, et je conçois à présent tout le danger de ma démarche ; mais enfin, je ne dois rien vous cacher.
Chapelle
Tout est fait : elle peut entrer actuellement à la Comédie.
À Chapelle en se frottant le menton.
Molière
Expliquez-vous, Mademoiselle. J'ai bien peur...
Chapelle
Oh ! Tu peux l'engager.
Olympe
Il y a trois jours que j'ai disparu de chez moi avec une femme de Chambre qui m'a élevée.
Molière
Le mauvais Gouverneur que vous avez là, Mademoiselle.
Olympe
Je ne suis sortie qu'aujourd'hui d'un Hôtel garni où nous nous étions réfugiés, un valet de mon père, tout-à-fait dans mes intérêts, m'a avertie ce matin, qu'il était à la Cour et qu'il sollicitait un ordre pour me faire enfermer.
Ninon
Il l'obtiendra sans peine.
Molière
Cela est trop juste : mais il faut le prévenir par votre soumission ; et dans cet Hôtel où vous vous êtes retirée, votre amant ne s'y est-il pas rendu ?
Olympe
Non, Monsieur ; je ne lui ai même jamais parlé chez mon père qu'en présence de ma bonne.
Ninon
Mais cette Bonne me paraît bien traitable.
Olympe
J'en conviens ; mais je n'ai jamais mis à l'épreuve une facilité qui m'aurait perdue.
Ninon
Que vous êtes heureuse de prévoir de si loin et d'être aussi forte.
Olympe
Ah ! Mademoiselle de l'Enclos, honorez-moi de votre bienveillance.
Ninon
Moi, mon enfant, elle vous ferait du tort dans le monde.
Olympe
Il faudrait désarmer mon père avant de me présenter à lui.
Molière
Elle a raison ; cachons-la aujourd'hui. Il faut que vous lui donniez l'hospitalité. Ensuite nous verrons les moyens pour aborder ce père inexorable.
Chapelle
Attendez... Un de nos amis communs est lié étroitement avec lui.
Olympe
Monsieur, comment se nomme-t-il ?
Chapelle
C'est Saint-Évremond.
Olympe
Il est vrai ; ils sont amis dès la plus tendre enfance.
Chapelle
Je vais le trouver de ce pas, et vous ne me reverrez que quand j'aurai de bonnes nouvelles à vous donner.
Ninon
Si vous n'en donnez pas de plus promptes que celles de Des Yveteaux, Mademoiselle les attendra longtemps, vous m'aviez cependant bien promis de le déterrer.
Chapelle
J'ai fait plus de courses que vous n'imaginez, et toutes ont été infructueuses.
À Molière.
À Chapelle.
Ninon
Venez, Mademoiselle, je vais vous conduire dans un Salon où, sans doute, vous ne vous déplairez pas. Ma Bibliothèque est à côté, et vous trouverez de quoi vous distraire dans le choix de mes livres. Je suis à vous dans l'instant, Molière. Sans doute on vous verra ce soir, Monsieur Chapelle ?
Chapelle
Cela se demande-t-il ? N'ai-je pas deux motifs actuellement ?
Mademoiselle de Châteauroux salue avec noblesse Chapelle et Molière : Ninon la prend sous le bras et elles sortent.
Ninon
C'est pour cette raison que je crains que vous n'y manquiez.
Scène 12
Molière, Chapelle
Molière
Elle a raison. Elle te connaît bien ; plus tu as à faire, moins tu fais.
Chapelle
Oh ! Je conviens que je diffère bien de vous deux ; toi, tu trouves toujours le temps trop court, et tu n'en a jamais assez pour traiter les sujets qui te passent par la tête ; elle de même pour faire l'amour et pour obliger ses amis.
Molière
Garde pour ce moment tes observations et songe à servir cette jeune personne. Si tu ne trouves pas Saint-Évremond, j'irai moi-même trouver Monsieur de Châteauroux.
Il sort.
Chapelle
Nous nous verrons ce soir.
Scène 13
Ninon, Molière
Ninon
Je vous avoue, mon cher Molière, que cette jeune personne m'intéresse infiniment.
Molière
J'en suis bien persuadé.
Ninon
Mais si Monsieur de Saint-Évremond ne réussit pas, et vous-même quand vous en feriez la démarche, je ne vous cache pas que je serais désespérée de l'avoir connue.
Molière
Je vois un moyen infaillible.
Ninon
Quel est-il ?
Molière
Vous verrez Monsieur de Châteauroux, vous lui peindrez les dangers que court sa fille, dans lesquels sa cruauté peut la précipiter ; mais je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'il faut faire ; vous avez mille ressources pour le toucher, et je suis sûr que ce n'est qu'à vous qu'est réservé l'honneur du succès.
Ninon
J'y consens, d'après la bonne idée que vous avez de mes moyens.
Scène 14
Francisque, Ninon, Molière, Monsieur de Gourville
Francisque
Mademoiselle, voici Monsieur de Gourville.
Ninon
Enfin, il en est temps.
Molière
Il s'avise un peu tard de ce qu'il vous devait.
Elle fait signe à Francisque de se retirer.
Ninon
Nous ignorons ses raisons ; mais, nous allons les apprendre.
Monsieur de Gourville
Je suis confus de paraître devant elle, surtout après l'avoir soupçonnée d'une si grande bassesse : peut-être n'ai-je point tort. Voyons si je trouverai dans cette femme étonnante plus de probité que dans cet homme de bien.
Ninon
Approchez, Gourville, nous sommes confus tous les deux, et nous craignons de nous expliquer. Dans votre absence, il m'est arrivé un grand malheur, que je vous prie de me pardonner.
Monsieur de Gourville
Je m'y attendais ; ceci ne me surprend pas ; à ce début, ma cassette va se trouver volée.
Ninon
J'ai perdu le goût que j'avais pour vous ; mais je n'ai point perdu la mémoire. Voilà dans cette cassette les trente mille écus que vous m'aviez confiés avant de partir. Ils sont encore dans le même état que vous me les avez donnés ; remportez-les, et ne nous revoyons plus que comme amis.
Monsieur de Gourville
Je suis anéanti, et c'est moi qui suis un homme vil d'avoir pu soupçonner une si belle âme.
Ninon
D'où vient votre surprise ? Vous m'affligez, Gourville.
Monsieur de Gourville
Quoi ! C'est vous, Ninon, qui êtes capable d'un aussi beau procédé.
Ninon
Mais je ne vois rien là de méritoire ; y a-t-il rien de plus juste que de restituer un dépôt et de rendre un bien qu'on nous a confié ? J'en appelle à Molière.
Molière
Vous avez raison ; un bien qu'on nous a confié est un dépôt sacré. Et cependant votre conduite l'étonne, tant l'abus de confiance est commun parmi les hommes ; mais moi je n'en suis pas surpris de votre part.
Monsieur de Gourville
Je tombe à vos genoux ; non, ce n'est qu'à vos pieds que je dois expier l'injure cruelle que j'ai pu vous faire.
Ninon
Y pensez-vous, Gourville : levez-vous donc.
Monsieur de Gourville
Non, et c'est en présence du grand Molière que je veux faire cet aveu.
Scène 15
Le Marquis de la Châtre, Ninon, Monsieur de Gourville, Molière
Le Marquis de la Châtre
L'ingrate ! La voilà ; ai-je pu compter un instant sur sa constance ?
Ninon
Que faites-vous là, la Châtre ; approchez : c'est un ami de plus qui m'arrive.
Le Marquis de la Châtre
Oui, un ami à genoux, de la manière dont il a été avec vous ; mais comme vous dites bien, il arrive, et moi je pars.
À la Châtre.
Monsieur de Gourville
Monsieur, je dois sans doute envier votre sort ; mais apprenez à respecter mieux un coeur où vous avez régné, une âme pure comme le jour : c'est devant vous, Messieurs, que je vais m'accuser d'avoir pu, comme vous, la croire capable de mauvais procédés.
Le Marquis de la Châtre
Je ne vous entends pas, Monsieur : ce que vous me dites-là est de l'Hébreu pour moi.
Monsieur de Gourville
En peu de mots vous m'allez entendre : lorsque je partis pour rejoindre le Prince, pendant les guerres civiles, il fallut mettre à couvert une médiocre fortune et soixante mille écus étaient tout ce que je possédais. Je partageai cette somme et je priai Ninon de m'en garder la moitié à titre de dépôt secret. Je confiai pareille somme à cet homme de bien tant cité dans Paris par l'austérité de ses mours. J'arrive, et mon premier soin est de me transporter chez lui. Je le prie de vouloir bien me remettre le dépôt dont il avait bien voulu se charger pendant les six mois de mon absence. Il paraît étonné quelques instants, et me dit d'un ton pieux et naïf : « Mon Dieu, mon cher Monsieur, j'ignore ce dont vous me parlez ». Quelle fut encore ma surprise, quand il ajouta qu'on avait coutume dans leur monastère de ne recevoir que des deniers destinés à être distribués aux pauvres ; obligation à laquelle on avait soin de satisfaire aussitôt. J'ai beau supplier, insister, on me congédie jusqu'à la porte avec des bénédictions, en m'assurant qu'on ne m'oublierait point dans les prières : que Dieu me rendrait le bien que j'avais fait aux malheureux. Il accompagna ces expressions de gestes, avec les deux mains jointes vers le Ciel, et s'en fut sans vouloir m'entendre davantage. Furieux, désespéré, que pouvais-je attendre d'une femme, quand un homme de Dieu, un ministre de paix portait à ce point l'abus de confiance. Ninon apprend mon retour, me fait solliciter de passer chez elle, m'écrit elle-même pour m'y engager. J'arrive, elle badine sur l'amour, et me rend mon dépôt, me donne par-dessus son amitié : et voilà, Monsieur, le motif qui m'a fait tomber à ses genoux. Êtes-vous encore jaloux de la lâcheté que j'ai eu de soupçonner un coeur aussi noble.
Le Marquis de la Châtre
Ah ! Ninon, ah ! Gourville ; moi seul, je suis à plaindre, vous allez jouir de son amitié, du bonheur de la voir tous les jours, et moi, je pars.
Ninon
La Châtre, ne m'affligez pas davantage ; et vous, Monsieur de Gourville, je dois vous en vouloir d'avoir pu oublier que j'étais Ninon et non pas un Religieux.
Le Marquis de la Châtre
Molière est absorbé : voyez comme il est occupé.
Ninon
Ah ! Gourville, ce que vous venez de raconter le fait frémir.
Monsieur de Gourville
C'est un honnête homme, je n'en suis pas étonné. Le génie chez lui ne corrompt point les mours. Il ne fait que les épurer.
Molière
Ah ! Coquin, si je pouvais te saisir comme tu es en effet ; combien je m'applaudirais de le faire reconnaître à son odieux portrait, et de pouvoir justement faire la guerre au vice. Je te tiendrai un jour, et tu ne m'échapperas pas.
Ninon
Voilà, Molière, un genre d'homme, digne de vos attentions.
Molière
Ah ! Je vous en réponds. J'y avais déjà songé. Je connaissais à-peu-près un caractère d'homme... Mais je vous avouerai, que je ne m'attendais pas à voir l'hypocrisie et l'imposture portées à ce degré. Fourbe abominable ! Si je ne craignais pas d'affaiblir mon sujet par l'empressement de le traiter, je prendrais à l'instant la plume.
Ninon
À cette indignation, Messieurs, reconnaissez-vous le but respectable de l'Auteur célèbre, et de l'homme estimable.
Le Marquis de la Châtre
Les beaux jours sont à Paris actuellement. Les fureurs des guerres civiles sont éteintes, la Cour est brillante, la maison de Ninon est le séjour des plaisirs et de la bonne société ; et moi, je pars pour aller prodiguer ma vie, en combattant l'ennemi ; mais je suis Français, et l'amour ne l'emportera pas sur la gloire.
Molière
Les moments leur sont chers, Monsieur Gourville : croyez-moi, imitez-moi : Ninon, j'ai affaire et je vous laisse.
Monsieur de Gourville
Je sors avec vous, Monsieur Molière.
Ninon
Molière, un instant.
Le Marquis de la Châtre
Il sera dit qu'elle ne me donnera pas un instant, mais l'amour a ses droits ainsi que l'amitié.
Molière
En êtes-vous jaloux ?
Ninon
Il a raison. Il n'a pas de rivaux plus à craindre que mes amis.
Molière
La voilà ! Amie pour la vie ? Amante pour l'instant.
Scène 16
Francisque, Ninon, Le Marquis de la Châtre, Molière
Francisque
Mademoiselle, Madame la Marquise de la Sablière vous fait savoir, que Monsieur Des Yveteaux est retrouvé, qu'il est dans sa maison de campagne du Faubourg Saint-Germain, qu'il se cache, et que ses gens sont habillés en paysans.
Ninon
Je vais sur le champ faire mettre mes chevaux ; Molière, vous m'accompagnerez. Voulez-vous être de la partie, Monsieur de Gourville ? Pour vous, La Châtre, c'est impossible.
Le Marquis de la Châtre
Courage ! Il ne manquait plus que de me laisser partir sans me rien dire.
Ils sortent.
Molière
Il faut convenir que vous le traitez avec un peu trop de rigueur. Nous allons vous laisser : donnez-lui au moins la satisfaction de vous baiser la main sans témoins. Vous nous trouverez sur votre passage.
Scène 17
Ninon
Ninon
Francisque, prenez cette cassette et suivez Monsieur.
Scène 18
Le Marquis de la Châtre, Ninon
Le Marquis de la Châtre
Enfin, je respire.
Ninon
Vous allez vous plaindre, et je suis cent fois plus à plaindre que vous. Je cherche dans l'amitié la consolation du chagrin que votre absence va me causer, et je sens bien que je ne l'y trouverai pas.
Le Marquis de la Châtre
« Non, cruelle, vous allez m'oublier et me trahir : je connais votre coeur, il m'alarme, il m'épouvante ; il m'est encore fidèle, je le sais, je le vois, vous ne me trompez point en ce moment. Mais je vous parle moi-même de mon amour : qui vous le rappellera quand je serai parti ? L'amour que vous savez inspirer, Ninon, est bien différent de celui que vous sentez. Vous serez toujours présente à mes yeux : l'absence est un nouveau feu qui va me consumer, et l'absence est pour vous le terme de la tendresse. Tous les objets, loin de vous, vont me paraître odieux ; ils vont tous vous intéresser. »
Ninon
Ah ! La Châtre, que pourrais-je faire pour vous convaincre de ma constance et de ma fidélité ? Je ne puis blâmer vos alarmes, mais vous avez moins à craindre que personne. Il y a un temps pour tout, et je commence à croire qu'à mon âge, l'amour est plus solide.
Le Marquis de la Châtre
« Écoutez, Ninon ; vous êtes, sans contredit, à mille égards, une femme extraordinaire : ce qui peut me tranquilliser, doit l'être aussi. Je veux intéresser à mon bonheur quelque chose de plus que l'amour même. J'exige que vous me fassiez un billet, par lequel vous vous engagerez à me tenir la fidélité la plus inviolable. Je vais vous le dicter dans la forme la plus sacrée des engagements humains. Je ne vous quitte point, que je n'aie obtenu ce gage de votre constance ; il est nécessaire à mon repos ».
Ninon
J'y consens : vouloir vous persuader que cette précaution est inutile, ce serait vous donner de nouvelles alarmes, et j'ai trop de plaisir à vous satisfaire sur ce point.
Le Marquis de la Châtre
Ah ! Ninon, qu'il est heureux de vous plaire, mais qu'il est cruel de perdre votre coeur !
Ninon
La Châtre, que ne puis-je vous suivre. Je ne sais si je fais une folie en écrivant ce billet, mais je soulage mon coeur en faisant ce que vous désirez.
Le Marquis de la Châtre
Oui, je promets par l'honneur, par la probité...
Ninon
Probité...
Le Marquis de la Châtre
Qui a toujours fait la base de mes sentiments, de ne m'attacher désormais à personne... en amour.
Répétant.
Ninon
À la bonne heure. En amour.
Le Marquis de la Châtre
Et de rester fidèle pour la vie à l'amour que j'ai juré à la Châtre.
Ninon
À la Châtre...
Le Marquis de la Châtre
Nul mortel ne pourra me faire renoncer à mon engagement. Je le jure foi de Ninon.
Ninon
Foi... de... Ninon.
Le Marquis de la Châtre
Muni de ce titre, je vole aux combats et je suis le plus fortuné des hommes. Adieu, mon adorable Ninon : il faut nous séparer.
Ninon
Quoi ? Si tôt !
Scène 19
Francisque, Le Marquis de la Châtre, Ninon
Francisque
Monsieur le Comte de Fiesque fait demander, Mademoiselle, si vous êtes visible.
Le Marquis de la Châtre
Ô ma chère Ninon, évitez sa présence : vous m'avez avoué que s'il n'était pas parti pour son voyage de Rome, vous l'auriez aimé. Il est jeune, aimable, instruit ; que de qualités pour vous faire oublier vos serments ! Songez qu'actuellement vous êtes engagée à moi par l'honneur.
À Francisque.
Ninon
Je veux bien vous en faire le sacrifice, plus pour vous obliger que par crainte pour moi-même. Dites à Monsieur le Comte de Fiesque que je suis bien fâchée de ne pouvoir le recevoir.
Scène 20
Le Marquis de la Châtre, Ninon
Le Marquis de la Châtre
Peut-être, dites-vous vrai ?
Ninon
Pourquoi interpréter mal ma manière de m'exprimer ?
Scène 21
Le Marquis de la Châtre, Ninon, Madame Scarron
Il leur fait signe qu'il s'en va mais qu'il ne veut pas que Ninon s'en aperçoive.
Le Marquis de la Châtre
Venez, Madame Scarron, je vous recommande ma chère Ninon, que votre amitié ne l'abandonne pas.
Ninon
Il est parti !
Madame Scarron
C'en est fait.
Se relevant et prenant un ton assuré.
Ninon
Que je suis malheureuse ! Je suis la femme la plus infortunée ! Quoi ! L'Amour me causera-t-il sans cesse de nouveaux tourments ? L'engagement que j'ai pris, m'est un sûr garant que ce sont les derniers, et si je perds la Châtre, je n'aimerai plus personne. Que vous me faites plaisir, ma bonne amie, d'être venue dans ce moment. Il faut prendre mon parti ; un soin bien différent m'occupe. Voulez-vous vous joindre à moi pour aller consoler le pauvre Des Yveteaux que Madame de la Sablière m'a découvert.
Madame Scarron
Tout ce qui peut vous être agréable, ma chère Ninon, ne me l'est-il pas ?
À tous.
Ninon
J'en suis bien sûre. Ne perdons pas de temps, j'ai un bout de toilette à faire ; mais elle ne sera pas longue.
Acte II
Scène 1
Lucas, Blaise
Lucas
Eh bien, la Fleur, les extravagances de notre Maître ne font que croître et embellir tous les jours.
Blaise
Défais-toi donc du nom de la Fleur, puisqu'il a pris fantaisie à mon maître de me débaptiser pour me donner le nom de Blaise et à toi celui de Lucas. Il ne nous pardonnerait pas la plus petite distraction à ce sujet, et sur le champ notre compte serait au bout. J'aime autant garder des moutons que de valeter du matin au soir dans Paris.
Lucas
Cette vie paisible m'a plu les premiers jours ; mais je t'avoue qu'actuellement elle m'ennuie beaucoup.
On entend une cloche derrière le théâtre.
Blaise
On voit bien que tu es un Parisien. Tous ces Badauds s'en vont les Dimanches aux environs de Paris contempler les beautés de la campagne. Quelles beautés ! Ils n'en aperçoivent que les laideurs. Ils voudraient que la journée ne finît jamais ; mais s'ils étaient condamnés à y passer huit jours, ils se croiraient enterrés. Pour moi qui suis né aux champs, cette vie champêtre me plaît mieux que celle de la Ville. Aussi, je m'accorde bien avec Mathurin qui est un bon Paysan comme moi. Mais je l'entends déjà avec sa cloche.
Lucas
Ah ! Que je voudrais que Mademoiselle de l'Enclos nous vît dans cet accoutrement ! Comme elle se moquerait de nous.
Blaise
Tu crois cela ; et bien, moi, je pense au contraire qu'elle en rirait beaucoup.
Lucas
C'est bien, à-peu-près, la même chose.
Scène 2
Mathurin, Lucas, Blaise
Mathurin
Tatiguenne ! Que ça me paraît drôle de faire comme si j'avions bien des bestiaux à garder, j'avons beau répéter tous les jours la même manigance, ça nous paraît toujours comme un songe.
Lucas
Et ça ne vous ennuie pas.
Mathurin
Pas tant seulement une seconde, je voudrions seulement savoir pourquoi notre Maître veut que je devenions le père d'une fille que je n'avons jamais ni vue, ni connue, et qui nous paraît ben drôlette pas moins da.
Blaise
Elle est encore, ma foi, ben plus rusée ; comme elle fait l'innocente ; comme elle entend bien à servir la folie de mon Maître. On dirait que c'est une simple bergère qui n'a jamais soupiré que pour le berger Coridon.
Lucas
Ce sont de ces bergères qui ont abandonné leurs troupeaux, et qui viennent s'égarer dans la Capitale.
Mathurin
Jarnigoi ! Que vous êtes cocasse ! Et quel conte vous me faites l'un et l'autre. Je n'avons pas tout-à-fait la berlue, pour ne pas voir que notre maître est un vieux fou. Je ne le connaissons que depuis six mois ; et je ne lui avons pas vu encore six minutes de bon sens.
Blaise
Vous ignorez quel homme c'est. Apprenez qu'il fut un grand Seigneur, de beaucoup d'esprit, et qui a le premier appris à lire à un Roi de France.
Mathurin
Oh ! Oh ! Serait-il possible, il a l'air d'un benêt.
Lucas
Ce benêt a fait les plaisirs de Paris, et on le regrette dans les meilleures sociétés, et entr'autres dans celle d'une femme célèbre, Mademoiselle Ninon de l'Enclos.
Mathurin
Mademoiselle Ninon de l'Enclos. Je ne la connais pas. Je ne connaissons à Paris que notre bergère des Alpes.
Blaise
Mais tu as peut-être entendu parler, dans ton village, du grand Condé.
Mathurin
Mille escadrons, si j'en avons entendu parler. J'avons un cousin qui a servi avec lui.
Lucas
Dis donc, imbécile, qu'il a servi soldat dans l'armée qu'il commandait.
Mathurin
Qu'il servait ou qu'il commandait. De soldat à soldat, il n'y a que la main.
Blaise
C'est juste, Mathurin, et ce grand homme ne se trouverait pas offensé de la comparaison.
Mathurin
Bon ! Je le crois bien, ma foi. Si vous entendiez deviser mon cousin sur son compte, il vous en dirait bien d'autres, ma foi ! Il est la cause, par ses biaux discours, que les trois quarts des garçons du Village se sont engagés, sans compter les hommes mariés. On dirait que c'est comme un sort.
Blaise
Eh bien ! Ce grand Prince qui fait des merveilles jusque dans ton Village, apprends qu'il aima longtemps Monsieur Des Yveteaux, devenu le berger Coridon.
Mathurin
Mais, que diantre ! Je n'entendons rien aux fagots que vous nous faites : et d'où vient donc qu'il a perdu son bon sens, puisqu'il a fréquenté de si biaux esprits ?
Lucas
Il y a bien des choses à dire là-dessus.
Mathurin
Et je ne pourrons pas savoir le fin mot ; tatiguenne ! Je sommes cependant ben curieux, et puis le berger Coridon, la bergère des Alpes, un grand Prince, tout cela nous paraît si drôle.
Lucas
Il y a des choses dans le monde si surprenantes, qu'on dirait qu'il y a du sortilège.
Mathurin
M'est avis qu'oui, dans ce que vous dites.
Blaise
Tu n'as donc jamais lu des contes de fées ?
Mathurin
Dieu m'en préserve ; c'est avec ça qu'on vous ensorcelle ; et je voyons ben que notre Maître a perdu son bon sens, avec ses belles lectures.
Blaise
Il y a quelque vraisemblance dans ce que tu dis ; mais, en deux mots, je vais t'instruire sur son compte.
Mathurin
Allez-vous encore vous gausser de nous ?
Blaise
Non ; fais attention seulement.
Mathurin
À cela ne tienne, j'allons ouvrir bien fort les oreilles.
Blaise
Apprends que notre Maître fut un des hommes les plus aimables de son temps, riche, spirituel, il a vieilli dans les plaisirs.
Mathurin
Par la sanguenne ! C'est bien dommage, car il me semble que si je n'avions pas de la peine ; je ne vieillirions jamais.
Lucas
Il te le semble.
Blaise
Écoute donc jusqu'au bout.
Mathurin
J'écoutons ; mais tout ceci nous paraît si extraordinaire, que je ne croyons pas même ce que je voyons.
Blaise
Tu as raison ; mais il n'est pas moins vrai que tout ce qui te paraît s'écarter de la vraisemblance, sont des choses très certaines.
Mathurin
Dégoisez-nous donc le reste.
Blaise
Ce jeune berger que tu vois promener son troupeau, et soupirant aux pieds de sa bergère, n'a que quatre-vingt-dix ans.
Mathurin
Pas plus que ça : je ne sommes plus étonnés s'il n'a plus son bon esprit ; et sa bergère est-elle aussi jeune que lui ?
Lucas
Que tu es borné ! Mon pauvre Mathurin : elle n'en a que soixante-dix de moins.
Mathurin
Ça n'est pas biaucoup.
Blaise
Un soir qu'il rentrait fort tard, il la trouva assise sur le pas de la porte.
Mathurin
Il la fit entrer ?
Blaise
Tout juste ; et comme il avait beaucoup de goût pour la vie champêtre ; il se mit en tête de s'enfermer avec sa bergère dans ce jardin, dont il a fait une bergerie. Tu vois que rien n'y manque, si ce n'est le local qui ne répond pas à ses projets. À peine pouvons-nous y renfermer une trentaine de moutons ; mais le bruit de la cloche nous tient lieu de tous les bestiaux qui nous manquent.
Mathurin
Mais, pourquoi veut-il que je soyons le père de cette dévergondée qui courait comme ça les rues de Paris, pour que quelqu'un la ramassit.
Blaise
Pour donner plus de vraisemblance à sa folie, et comme il entend l'épouser, il ne veut l'obtenir que du consentement de son père. Le berger Coridon est chaste dans ses vieilles amours.
Mathurin
Oh, oh, oh ! Ah ! Que tout ce que vous me contez est donc drôle ; mais le voici avec ses moutons et sa bergère ; j'allons rire de plus belle.
Blaise
Garde-toi bien de faire paraître ce que tu sais, et mêle-toi seulement de faire sonner ta cloche.
Scène 3
Des Yveteaux, La Dupuis, Mathurin
Des Yveteaux habillé en Berger, la houlette à la main, la panetière au côté, et le chapeau garni de rubans, parmi lesquels on distingue une fontange jaune, que lui avait donnée Ninon. La Dupuis habillée en Bergère élégante, et tenant une guitare. Des Yveteaux conduit un agneau, et regarde son troupeau qui traverse le fond du Théâtre.
Il chante la Romance connue.
Des Yveteaux
« De mes Moutons le nombre augmente, L'Agneau suit la brebis bêlante ; Autour des fleurs de ce séjour, Mille fleurs naissent chaque jour : Le lierre croît au pied du lierre, Des jeunes pins s'élèvent sous les Cieux ; Ah !dis-moi donc, dis-moi, ma chère, Pourquoi toujours ne restons-nous que deux ? » Venez adorable bergère ; approchez-vous de votre cher Coridon, pendant que nos moutons bondissent sur ces gazons fleuris, au bord de cette fontaine.
La Dupuis
Cet agneau chéri que vos mains mènent paître, abandonnez-le à son instinct innocent. Qu'il paisse avec la même liberté que celle dont vous m'entretenez de vos amours.
À la Dupuis.
Des Yveteaux
Va joindre le troupeau. Ne t'écarte point du chien fidèle qui te préservera de la cruauté du loup. Asseyons-nous, bergère, sur ce banc de gazon, à l'ombre de ce vert feuillage.
La Dupuis
Tous les jours le soleil éclaire mes yeux, et je vous vois, berger, toujours plus amoureux.
Des Yveteaux
Tous les matins, dans ces paisibles lieux, mon amour prévient l'aurore. Vous arrivez ensemble, et plus belle qu'elle, je la vois jalouse de la préférence que je vous donne.
La Dupuis
Ah ! Si j'avais son art, et qu'il fut en mon pouvoir de vous rajeunir, comme elle fit à Tithon, vous ne craindriez plus, Berger, l'outrage des années.
Des Yveteaux
Le changement est fait, Bergère, Coridon n'a plus rien à craindre. Les Dieux lui ont donné un Printemps éternel. Ce changement est dû au charme de votre voix, aux sons mélodieux de votre lyre. Apollon, qui toujours me protégea, et qui me promit une récompense pour les veilles que je lui ai consacrées, me disait dans mes douces rêveries : une Bergère des Alpes ira te chercher, et t'arracher d'une vie tumultueuse, pour te faire connaître le bonheur champêtre, en ouvrant tes yeux sur le passé.
La Dupuis
Le pauvre cher homme, il ne s'aperçoit pas qu'au contraire il les ferme. Mais il faut le laisser dans son erreur, puisqu'elle fait son bonheur et mon profit.
Des Yveteaux
Chantez, adorable Bergère, la Chanson de Lise et de Colin. Elle avait un père à craindre, comme nous avons le vôtre.
Mathurin
Ah ! Celui-là n'est pas mauvais. Je sommes un père bien à craindre puisqu'on me commande de l'être. Ah ! Jarnigoi, la drôle d'Histoire ! On ne la croira jamais dans notre Village. Écoutons la chanson, car c'est ce qui nous divartissons le plus de toutes les extravagances que je voyons ici.
Des Yveteaux
J'attends, charmante Bergère, et je soupire.
Mathurin
Il a beau attendre et soupirer, il n'en fera que ça... Vouloir faire l'amour quand on est si vieux, ah ! Quelle extravagance !
Mathurin
Ah ! Voyons : essayons pour nous divartir, d'arriver à propos, comme le père de Lise. Tartiguenne, que ça va donc être drôle, voyons, s'il s'en ira aussi vite que le jeune gars.
Des Yveteaux
Bergère aimable, voilà votre père.
Mathurin
Oui, ventre sanguenne ! Nous vla. Je vous y attrapons donc biau Berger, à conter fleurette à notre fille.
Des Yveteaux
Ah ! Monsieur Mathurin, permettez que je vous demande une grâce.
À part.
Haut.
Mathurin
De grâce, je n'en avons pas à vous faire. Je vous défendons même de lui en conter davantage. N'avez-vous pas vergogne d'abuser comme vous le faites de l'innocence d'une jeune fille. Il prend la chose tout de bon : Ah ! Le singulier corps ! Au lieu de veiller sur votre troupeau et d'empêcher le loup de manger les brebis, et vous êtes vous-même un loup qui dévorez des yeux cette brebis, et vous n'y mordez pas tant seulement.
La Dupuis
Mon père !...
Mathurin
Eh bien, mon père ? Comme ça a le ton mielleux. Va, va, je te connaissons, fine mouche ; va-t'en toujours autour du troupeau qui paraît s'écarter de ce côté-là.
À part.
La Dupuis
J'y cours, mon père. Il joue fort bien son rôle.
Scène 4
Des Yveteaux, Mathurin
Tombant aux genoux de Mathurin.
Des Yveteaux
Elle s'éloigne de moi, un cruel devoir me prive de sa présence. Ô mon père !
Mathurin
Moi, son père ! Diantre ! Comme il y va. Il faudrait donc que je soyons aussi vieux que le Juif-errant pour ça ; mais laissons-le dégoiser à son aise : il va nous en conter de bonnes.
Des Yveteaux
Je me jette à vos pieds, j'implore votre clémence, accordez-moi la Bergère Colinette et devenez mon père. Votre sévérité me jette dans un mortel désespoir, et si vous résistez plus longtemps à m'accorder l'objet qui m'aime et que j'adore, je meurs à vos genoux d'amour et de douleur.
Haut, le prenant par la main.
En sortant.
Il sort. Des Yveteaux le salue en lui tendant les bras, le regardant en aller ; ce qui fait faire des gestes comiques à Mathurin.
Mathurin
Ah ! Je ne savons plus que lui dire et j'étouffons : si stapendant il allait le bonhomme mourir tout de bon, il est bien d'âge à nous jouer ce tour-là. Je ne voulons pas en être la cause. Allons, levez-vous, mon biau fils, et reprenez courage ; car vous en avez grand besoin ; ne pleurez plus tant, j'allons vous envoyer votre bien-aimée, et je vous promettons de ne vous plus chagriner dans vos amours. En vérité, j'avons la conscience qui nous répugne, et je voulons sarvir sa folie, tatiguenne ! Il nous amuse tant par ses contes et ses chansons que je serions ben fâché qu'il devint à présent plus raisonnable ; qu'est-ce que c'est que notre esprit ? Il n'est pas plus solide que le temps.
Scène 5
Des Yveteaux
Des Yveteaux
Ô père fortuné de la Bergère la plus respectable ! Mais qu'elle tarde à paraître ! Allons vers son agneau : que ses cris bêlants me retracent l'image de son amour ; ô Bergère adorable, pour qui j'ai tout quitté, parents, amis, et vous, célèbre Ninon, dont l'aimable société faisait mes délices, je vous ai abandonnée ; mais pardonnez, l'amour est mon excuse. Eh ! Ninon, qui peut mieux que vous me justifier ? Si vous pouviez concevoir mon bonheur ! L'amour cependant ne m'a point rendu ingrat. Votre ruban chéri, gage de votre amitié, fait la parure de mon chapeau, et me sera toujours précieux.
Scène 6
La Dupuis, Des Yveteaux
La Dupuis
Ô Cher Coridon, quel bonheur ! Mon père permet que je vous parle.
Des Yveteaux
Ô délices de mon coeur ! Quel charme succède à ma douleur ? J'ai peine à croire à toute ma félicité.
La Dupuis
Venez, berger ; venez vous rafraîchir à cette onde pure, symbole de notre amour.
Il va pour se baisser, et tombe dans la fontaine.
Des Yveteaux
Nous allons boire ensemble, dans la même tasse, de cette eau argentine, plus agréable aux bergers que le nectar des Dieux.
La Dupuis
À moi ! Vite, au secours, le berger Coridon se noie, si vous n'arrivez promptement.
Scène 7
Mathurin, Blaise, Des Yveteaux, La Dupuis, Ninon, Lucas, Molière
Mathurin
Eh bien ! Qu'est-ce qu'il y a ?
Blaise
Bon Dieu ! À l'aide, vite, le berger Coridon a la moitié du corps dans la fontaine.
Mathurin
Eh bien ! Il ne se noiera pas, puisqu'elle est à sec.
Blaise
Tu n'y as donc pas mis d'eau ce matin ?
Blaise et Mathurin le lèvent et le placent sur le banc de gazon.
Mathurin
Tatiguenne ! Que j'avons ben fait d'avoir eu cette advertance, et où en serait-y, le cher homme ? Pour cette fois, il aurait bu tout à son aise.
Mathurin
Allons, chantez-lui une brave chanson pour lui ravigoter le coeur : il en est tout pâle.
À part.
Blaise
Êtes-vous blessé, beau berger ? En vérité, cependant, cela me fend le coeur.
Des Yveteaux
Rassurez-vous, Blaise ; et vous aussi, Mathurin. Je me suis démis qu'un peu le pied. Voilà qu'il se remet depuis que je suis assis.
Mathurin
Une gentille chanson de votre bergère achevera de le raccommoder.
On entend un grand bruit.
La Dupuis
Je vais vous pincer un air qui va vous rendre le courage. Ah ! Berger Coridon, quel nouveau malheur nous menace ! Entendez-vous ce bruit à l'entrée du bercail.
Ninon
Je te dis que je veux le voir, lui parler.
Des Yveteaux
Le son de cette voix ne m'est point inconnu.
Lucas
Mademoiselle, c'est avec peine que je vous refuse : mais tels sont les ordres de mon Maître.
Molière
Si ton Maître était instruit que c'est Mademoiselle de l'Enclos, il ne lui refuserait pas sa porte.
Lucas
Ah ! Monsieur, si vous saviez dans quel état il est !
Ninon
Tu augmentes davantage mon inquiétude et mon impatience. Je ne t'écoute plus.
Des Yveteaux
Ah ! Je reconnais cette voix enchanteresse : c'est celle de mon aimable Ninon.
La Dupuis
Ah ! Cher Coridon, on vient vous arracher de mes bras.
Des Yveteaux
Ô ma bien-aimée ! Ne craignez point cet outrage. Le berger Coridon vous sera toujours fidèle, et le même tombeau renfermera nos deux cours.
Mathurin
Oh ! La bergère calcule bien différemment ; et ce n'est pas là son compte.
Scène 8
Ninon, Molière, Des Yveteaux, Madame Scarron, Monsieur de Gourville, La Dupuis, Lucas, Mathurin, Blaise
Ninon
Mes amis, est-ce bien lui ? Mais oui : je ne me trompe pas : c'est lui-même. Quelle métamorphose !
Molière
Je reste anéanti. Est-ce un rêve ? Est-ce une folie ? Chapelle avait raison.
Ninon
Des Yveteaux, mon ami, ne me reconnaissez-vous pas, et n'êtes-vous plus le même ?
Des Yveteaux
Je le suis en amitié ; mais en amour, je suis le berger Coridon, et voilà ma bergère.
Madame Scarron
On n'est pas plus fou que cela, et son extravagance est au comble.
Molière
Est-il possible ! Je ne l'aurais jamais cru.
Monsieur de Gourville
Un homme qui eut tant d'esprit : je n'en reviens pas.
Molière
L'amour produit des événements bien singuliers.
Ninon
Mes amis, respectons sa folie, et craignons de l'affliger, en lui ôtant ses douces rêveries ; ce serait peut-être lui ôter son bonheur.
Molière
Ninon a raison, et j'aime mieux le trouver heureux dans ses idées pastorales, que malheureux dans toute l'énergie de son esprit. Je ne désirerais pas d'autre fin.
À Des Yveteaux.
Ninon
Je suis de votre avis, Molière ; mais peut-être le sort ne nous accordera pas cette faveur. Essayons de le prendre par son faible. Loin de troubler vos plaisirs, berger Coridon, vos amis viennent les partager. Pourriez-vous refuser leur hommage.
Des Yveteaux
S'il est agréable à ma bergère, sans doute il me sera cher. Mais je lui ai consacré tous mes plaisirs, ma vie et tout ce que j'ai de plus cher sur la terre, hors le gage chéri que votre main divine attacha à mon chapeau, et qui, depuis quinze ans, orne ma tête.
Molière
Voyez à quel point vos amis vous sont fidèles.
Madame Scarron
Sa frénésie n'a point détruit le sentiment chez lui.
Molière
Sa folie me paraît cent fois plus intéressante.
Ninon
Il m'en est plus cher.
Madame Scarron
Comment donc, ma tendre amie, vous voilà toute émue.
À la Dupuis.
Ninon
Je ne m'en défends pas ; sa situation et sa constance me touchent jusqu'aux larmes. Qui que vous soyez, Mademoiselle, vous ne serez pas assez inhumaine pour nous priver du plaisir de le voir.
La Dupuis
Vous pouvez en être assurée, Mademoiselle ; je mettrai mon bonheur désormais à l'entretenir dans l'amitié qu'il vous a vouée pour la vie.
Bas à Madame Scarron.
Ninon
Je n'en doute nullement. Mais quelle est cette fille ?
Madame Scarron
Sa figure ne m'est point inconnue.
Lucas
Vous ne connaissez que cela : c'est cette joueuse de guitare.
Molière
Bon ! Cette jeune fille qu'on nomme la Dupuis ? Elle est, ma foi, jolie, et on ne la dit pas sotte.
Ninon
Je le crois, et nous obtiendrons tout d'elle.
Monsieur de Gourville
Morbleu, mes amis, essayons de le rappeler à la raison ; puisque l'amitié a tant d'empire sur son coeur, elle en aura sans doute sur son esprit. Allons, Mademoiselle de l'Enclos, profitez de l'ascendant que vous avez sur lui.
Molière
Monsieur de Gourville, n'employons point de remèdes violents, il faut au contraire que l'amitié se prête à la situation de son état. Si on pouvait le ramener dans la société avec sa bergère ; peut-être le guéririons-nous par ce moyen.
Madame Scarron
Pour moi je n'en crois rien, et je suis de l'avis de Monsieur de Gourville. Il faudrait plutôt, par de bons raisonnements, lui faire apercevoir son ridicule.
À la Dupuis.
Ninon
Dieu m'en préserve, je ne suivrai que l'avis de Molière. Nous avons étudié tous deux, plus que vous, le coeur humain. Et vous, Mademoiselle, puis-je attendre de votre complaisance, que vous le ramènerez quelquefois à ses anciens amis.
La Dupuis
Je m'en ferai toujours un devoir.
Des Yveteaux
Partout je suivrai ses pas, et l'aimable Ninon me sera toujours chère.
Ninon
Et vous ne me regardez point.
Des Yveteaux
Je n'ai des yeux que pour ma bergère.
Madame Scarron
Vous avouerez, ma bonne amie, que c'est trop complaisant pour pouvoir s'empêcher de rire.
S'apercevant que Mathurin la regarde avec attention.
Ninon
J'en conviens. Quel est celui-ci qui nous regarde avec tant d'attention. Je n'ai point vu cet homme chez Des Yveteaux.
Mathurin
Tatiguenne ? Je vous regardons, parce que vous êtes bonne à voir, ainsi que ste belle Dame qui vous accompagnont.
Madame Scarron
Sa figure est tout-à-fait plaisante.
Blaise
Cet honnête homme que vous voyez, Mesdames, est le respectable père de la bergère Colinette.
Mathurin
Tu en as menti, je n'en sommes le père que par exprès et non tout de bon.
Blaise
Te tairas-tu : suis-nous, tu n'as rien à faire ici.
Monsieur de Gourville
En voici bien d'un autre ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
Molière
Cela n'est pas bien difficile à deviner ; et ne voyez-vous pas que tout est factice ici, et que ce paysan n'est pas aussi au fait que les autres.
Scène 9
Ninon, Francisque, Des Yveteaux, La Dupuis
Ninon
Que veux-tu ? Tu as l'air bien agité.
Francisque
Mademoiselle, Monsieur le Prince de Condé est dans sa voiture, à la porte : il vous fait demander s'il peut vous voir, ainsi que Monsieur Des Yveteaux.
Ninon
Mais par quel hasard sait-il que je suis ici ?
Regardant.
Francisque
Il a été pour vous voir, et Mademoiselle le Roi l'a instruit de tout. Mais ce qu'il me paraît, il est mal informé sur son désastre. Monsieur le Comte de Fiesque l'accompagne avec plusieurs autres Seigneurs.
Ninon
Je ne suis point surprise de sa démarche : il joint au grand art de la guerre, les qualités d'un bon citoyen, d'un bon ami. Mais je dois auparavant demander à Des Yveteaux la permission de lui présenter le Prince. Berger Coridon, les Héros, ainsi que les Dieux, veulent honorer votre retraite. Le Grand-Condé demande à vous voir.
Des Yveteaux
Si la Bergère y consent, je suis prêt à le recevoir.
À part.
La Dupuis
Si j'y consens ; pouvez-vous me le demander, aimable Berger ? Ce moment est trop glorieux pour moi pour le laisser échapper.
Francisque sort avec étonnement en regardant le Berger et la Bergère.
Ninon
Dites au Prince qu'il peut entrer avec sa suite. Quelle surprise pour lui !
Scène 10
Molière, Ninon
Molière
Francisque ne sait où il en est : c'est une énigme pour lui.
Ninon
Allons, Bergère ; allons au-devant du plus grand des Mortels, de notre Seigneur, de notre Maître.
Scène 11
Mathurin, Des Yveteaux, Le Grand Condé, Ninon, Molière
Tous les Acteurs se rangent sur les deux côtés du Théâtre. Le Grand Condé est dans le milieu, au fond du théâtre.
Mathurin
Gare ! Gare ! Voici, ma foi, du biau monde... Ah ! Les biaux habits.
Des Yveteaux
Le Dieu Mars vient donc visiter la chaumière du paisible laboureur. Le Berger Coridon lui présente sa fille, et lui demande, à genoux, d'accorder à son amour la Bergère Colinette.
Le Grand Condé
Levez-vous, Des Yveteaux ; est-ce une fête que vous me donnez ? On vous reconnaît toujours par votre aimable galanterie. Je vois avec plaisir qu'on s'est trompé sur votre compte, et que vous êtes au contraire très heureux.
Ninon
Mon Prince, n'apercevez-vous pas ?
Le Grand Condé
Enfin, Mademoiselle l'Enclos, je vous vois : que j'ai souffert d'avoir tardé si longtemps, mais j'y étais forcé. Je sors de chez vous, et je ne m'en serais pas retourné sans vous avoir vue.
Ninon
Je suis on ne peut pas plus sensible et reconnaissante, mon Prince, de l'honneur que vous me faites. Je partage, avec la Nation, le plaisir de vous revoir dans votre patrie, mais j'y prends encore un intérêt particulier.
À Ninon.
Le Grand Condé
Ah ! J'en suis bien persuadé, et je n'ai jamais perdu de vue vos conseils. Ils me seront toujours chers, puisqu'ils ne tendent qu'à ma gloire. Bonjour, Molière, bonjour, mes amis. Avec quel plaisir je revois, Ninon, votre aimable société ; mais pourquoi cette Bergère, ce lieu champêtre ? Sans doute, Des Yveteaux vous a préparé cette surprise. Il eut toujours du goût pour la vie pastorale.
Ninon
Ce goût pastoral est aujourd'hui, Monseigneur, bien naturel chez lui ; et comme vous dites bien, j'en ai été surprise comme vous, et Des Yveteaux ne m'attendait point. Ce n'est plus cet homme du monde : c'est le Berger Coridon, soupirant pour la vie aux pieds de la Bergère.
Le Grand Condé
Ce que vous me dites, est-il vrai, là, en bonne conscience, et ne vous amusez-vous pas ?
Ninon
Je n'en impose jamais, et ce ne serait pas par vous, mon Prince, que je voudrais commencer. J'ai été comme vous surprise. J'ai versé d'abord des larmes sur son sort ; mais voyant qu'il est heureux dans ses idées chimériques, je suis moins affligée.
Le Grand Condé
Pardon, pardon, Mademoiselle de l'Enclos. Je vois maintenant tout ce qui en est.
Des Yveteaux
Bergère, chantez au Grand-Condé une de vos aimables chansons, et que tous les échos d'alentour la répètent dans la plaine.
Mathurin
Jarnigoi ! Laissez-moi donc le voir, vous autres, tout à mon aise. Tatiguenne ! Que mon cousin avait ben raison de dire qu'il avait la figure martiale, et le port noble et imposant. J'aimons à le voir, et j'avons la chair de poule qui nous gagne partout le corps.
Le Grand Condé
Ah ! Ah ! Quel est cet homme ?
Mathurin
Tatiguenne ! Monsieur le grand Guerrier, je ne sommes qu'un paysan, et j'aimons bien à voir un brave homme comme vous dà. Et si je ne vous avons pas vu jusqu'à présent, je n'en avons pas moins entendu parler. Quel récit on fait de vous. On dit que vous n'avez pas tant seulement plus peur d'un boulet de canon que moi d'une bouteille de vin. Quel homme vous êtes. On dirait qu'on vous a forgé de pierres à fusils et de baïonnettes. Je ne sommes plus étonné, jarnigoi ! Si vous êtes si bien construit.
Ninon
Mon Prince, on peut vous faire un éloge plus pompeux, mais non pas plus vrai et plus sincère.
À Mathurin.
Le Grand Condé
Il me plaît beaucoup. Je te rends grâces, mon ami.
Mathurin
La tatidienne ! C'est plutôt nous qui devons la rendre au hasard de nous avoir donné un si grand homme : il pouvait si bien nous donner un homme inutile à la patrie, comme tant d'autres, et je ne serions pas à même de faire la barbe à l'ennemi, comme j'en sommes capables avec votre bras.
Des Yveteaux
Approchez, Bergers et Bergères : venez saluer le Dieu des combats. Que le son des Musettes se mêle aux cris d'allégresse, qu'un peuple assemblé vole sur ses pas.
Molière
Ah ! Que n'ai-je un ballet et un choeur tout prêt, dans le fond du jardin.
Scène 12
Le Grand Condé, Ninon, Molière, Lucas
Le Grand Condé
Sommes-nous transportés dans un lieu de féerie ? Tout ce que je vois me paraît un songe.
Ninon
Mon Prince, j'en suis comme vous émerveillée, et dans les siècles à venir, on regardera l'histoire de Des Yveteaux comme un fait fabuleux, et qui cependant se passe sous vos yeux.
Aux Paysans.
Le Grand Condé écoute.
Molière
C'est tout comme à l'Opéra. Il y a de l'enchantement ici. D'où viennent ces Bergers et ces Bergères ?
Lucas
Ce sont des Bergers et Bergères de la Bergerie de Monsieur Des Yveteaux. C'est-à-dire les aimables Compagnes de Mademoiselle Dupuis. La folie de notre Maître est achevée, et ces diablesses font tout ce qu'elles veulent. Je viens de leur voir arranger tous leurs beaux compliments : elles entendent fort bien cela.
À Ninon et à Molière.
Le Grand Condé
Jamais fou n'a eu de goût plus agréable. Je vous assure que tout ceci m'a amusé, quand je croyais que c'était préparé ; mais je me divertis bien davantage de voir ceci au naturel.
Six Danseurs et six Danseuses forment un Ballet Pastoral dans le genre agréable. Le premier Danseur et la première Danseuse portent une couronne de laurier, qu'ils vont présenter au Grand-Condé. Une Bergère chante un couplet sur la vie champêtre. Un second Berger chante un couplet en l'honneur du Prince. Une autre Bergère chante un couplet à la louange de Ninon. Des Yveteaux chante un couplet à la gloire du Prince. La Bergère Colinette en chante un autre au même sujet ; et tous les Bergers et Bergères répètent en choeur la fin du couplet. Le Ballet se retire, et il ne reste plus que les acteurs précédents.
On peut se dispenser de ce premier Ballet, si l'Acte est trop long.
Molière
Comment diable ! Du caractère dans la danse !
Scène 13
Le Grand Condé, Ninon, Le Comte de Fiesque, Des Yveteaux, La Dupuis, Molière
Au Comte de Fiesque.
À Ninon.
Le Grand Condé
Je veux vous donner la main, Mademoiselle de l'Enclos ; car je ne vous tiens pas quitte de ma visite. Comte de Fiesque, vous ne serez pas fâché que je vous présente. Il craignait d'être banni de votre société, après y avoir été accueilli, et en être digne. Ce procédé n'est pas fait pour vous.
Ninon
Mon Prince, je suis fâchée qu'une circonstance bien pardonnable, je vous assure, m'ait empêchée de recevoir Monsieur le Comte, et je lui en fais un million d'excuses. Je me ferai toujours un plaisir de le voir dans ma société.
Le Comte de Fiesque
Cet aveu me dédommage de la fausse alarme qu'on m'a donnée, ce matin, de votre part.
Ninon
Cet homme a une ressemblance à s'y méprendre avec la Châtre, si je le connaissais moins.
Le Grand Condé
Avez-vous essayé, Mademoiselle l'Enclos, de ramener Des Yveteaux dans le sein de ses amis ?
Ninon
Oui, mon Prince, mais je n'ai point réussi : vous seul, peut-être, Monseigneur, pouvez l'enflammer du côté de la gloire. Proposez-lui de servir sous vos drapeaux... Qui sait ? Peut-être ce moyen...
À Des Yveteaux.
Le Grand Condé
Il me paraît bien douteux, mais n'importe, pour vous plaire, je m'en vais le tenter. Seigneur Des Yveteaux, voulez-vous me suivre à l'armée ? Je vous promets un service honorable et distingué.
Des Yveteaux
Ah ! Bergère Colinette, avez-vous entendu ces ordres, et ne frémissez-vous pas ?
La Dupuis
Je vois qu'un grand guerrier vous appelle à la gloire, et que ma perte est certaine.
Des Yveteaux
Non, Bergère, non jamais la gloire ne fera de moi un second Renaud. Le Berger Coridon mourra plutôt à vos pieds que d'abandonner cet heureux asile ; mais témoignons au Prince l'impossibilité de me rendre à ses ordres honorables.
Le Grand Condé
Je l'avais bien dit, il n'y a rien à faire. Ainsi laissons-le jouir, comme il vient de nous l'exprimer, paisiblement dans cet heureux asile.
En l'embrassant.
Ninon
Allons, prenons congé de sa Bergerie ; mais il faut que je l'embrasse avant de le quitter. Adieu, mon pauvre Des Yveteaux ; continuez d'être heureux avec votre Bergère, mais ne nous abandonnez pas tout-à-fait.
La Dupuis
Je vous promets de vous le mener souvent, et ce sera désormais mon unique soin.
Ninon
Mademoiselle, j'en suis persuadée.
Molière
Adieu, mon vieil ami ; que le Ciel vous tienne dans cette heureuse rêverie.
Acte III
Scène 1
Mademoiselle le Roi
Elle va vers le canapé, et arrange tous les oreillers. Elle débarrasse aussi les fauteuils.
Mademoiselle le Roi
Comme la maison est déserte quand Mademoiselle n'y est pas ! Le Grand Condé a été la rejoindre chez Monsieur Des Yveteaux : peut-être reviendront-ils ensemble... Mais cette jeune personne, qui est enfermée avec sa bonne dans le Salon d'été, qu'a-t-elle de commun avec Ninon ? C'est là leur secret, et je n'ai rien à y voir. On arrive... C'est le cher Monsieur Scarron. Arrangeons vite sa place. Comme il souffre, le cher homme, et comme il est gai. Il va me dire, suivant sa coutume, quelque chose de drôle.
Scène 2
Scarron, Ier. Porteur, Mademoiselle le Roi, 2e Porteur
Aux porteurs.
Les porteurs se retirent.
Scarron
Je ne suis bien qu'ici. Adieu, mes enfants, jusqu'au revoir, à ce soir.
en s'en allant
Ier. Porteur
Jarnigoi ! Monsieur Scarron, si vous donniez quelques sous, j'irions boire à votre santé.
Scarron
Coquins ! J'ai beau vous donner pour boire, je ne m'en porte pas mieux, et je ne veux pas m'exposer à me faire casser le col. C'est bien assez que j'aie le corps brisé. Je veux conserver ma tête pour mes amis.
Mademoiselle le Roi
C'est bien fait, Monsieur Scarron ; car hier ces marauds étaient sous comme des grives.
Ils sortent.
2e Porteur
Tiens, prenons notre parti, il n'y a rien à faire pour aujourd'hui.
Scène 3
Scarron, Mademoiselle le Roi
Scarron
Comment te portes-tu, ma poule ? Et mon ange Ninon, la colombe est déjà dénichée, et les oiseaux des tournelles sont aux champs.
Mademoiselle le Roi
Ah ! Monsieur Scarron, vous ne savez pas une grande nouvelle ? Monsieur Des Yveteaux est retrouvé.
Scarron
Ah ! Que tu me fais plaisir ! Sans doute, Ninon en est instruite.
Mademoiselle le Roi
Oui, puisqu'elle a volé chez lui sur le champ.
Scarron
Et sait-on où le bonhomme s'était caché pendant six mois ?
Mademoiselle le Roi
Dans sa maison du faubourg Saint-Marceau.
Scarron
Mais il en était dégoûté.
Mademoiselle le Roi
On n'en a pas appris davantage à Mademoiselle de l'Enclos, sinon que ses valets sont tous habillés en paysans.
Scarron
Il eut toujours du goût pour la vie champêtre ; aussi a-t-il fait des pastorales.
Mademoiselle le Roi
Nous apprendrons tout au retour de ma Maîtresse.
Scarron
Cette nouvelle redouble mon impatience de voir mon adorable Ninon. Mais écoute, ma poule ; profitons du temps, donne-moi du papier et une écritoire, que je fasse mes adieux à ce charmant Marais, à la Reine des cours, à qui jamais aucun ne sera rebelle.
Mademoiselle le Roi
Tenez, faites agir votre esprit et votre âme pour ma Maîtresse ; mais pourquoi nous quitter ?
Scarron
Ce n'est pas moi qui vous quitte : ce sont mes infirmités qui m'y forcent, et cette vilaine camarde qui me mitonne depuis longtemps, et qui bientôt, avec sa faux, me donnera dans la visière ; mais comme je ne suis pas sa dupe, je veux profiter du temps qu'il me reste.
Scarron continue d'écrire.
Elle sort.
Mademoiselle le Roi
Quelle heureuse philosophie ! C'est, en vérité, grand dommage, quand des hommes de cet esprit et de cette gaité sont exposés aux souffrances et à perdre la vie. Voici, fort à propos, Monsieur le Maréchal d'Estrées, avec le Président Deffiat, pour lui tenir compagnie.
Scène 4
LE PRÉSIDENT d'EFFIAT, LE MARÉCHAL d'ESTRÉES, Scarron, Mademoiselle le Roi
LE PRÉSIDENT d'EFFIAT
Non, Monsieur le Maréchal, je ne puis vous céder mes droits sur ce point ; ce sont ceux de la nature, et je les réclame.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Mais j'ai ces mêmes droits, et vous ne pouvez me les ravir, sans la plus grande injustice.
Scarron
Je suis votre serviteur, Monsieur le Maréchal ; je suis votre Valet, Monsieur le Président.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
L'ami Scarron va nous juger, et nous tirer de peine. Vous en rapporterez-vous à sa décision ?
LE PRÉSIDENT d'EFFIAT
Oui, mais il ne faut pas nommer la personne.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Croyez-vous qu'il ne la devinera pas.
Scarron
Je connais déjà votre affaire. Cette contestation fait assez de bruit dans le monde, et est d'une nature à faire connaître ses auteurs ; elle fait honneur à la femme et aux hommes.
LE PRÉSIDENT d'EFFIAT
Mais Monsieur le Maréchal n'a régné qu'après moi.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Je suis le père du gage précieux qu'elle m'a donné de son amour.
LE PRÉSIDENT d'EFFIAT
Je suis plus sûr des dates, et vous êtes dans l'erreur, Monsieur le Maréchal.
Scarron
Que diable ! Monsieur le Président, vous êtes un mauvais chronologiste, avec toute votre gentillesse. C'est le secret des femmes que vous voulez calculer. Le premier Mathématicien du monde y perdrait son algèbre ; mais ce qui me surpasse davantage, c'est de voir votre petit rabat prêter le collet à un Maréchal de France.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Il n'y a point de rang ni d'état qui empêche un père de réclamer son enfant, et c'est en quoi je loue Monsieur le Président.
Scarron
Eh bien, je m'en vais prononcer comme le Roi Salomon, non que j'ordonne de partager le Poupon, mais vous allez le tirer aux dés.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Oui ; en voici qui vont vider notre querelle.
LE PRÉSIDENT d'EFFIAT
J'y consens.
Il tire.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Allons, au passe-dix. Rafle de six ; à vous Monsieur le Président.
Scarron
À coup sûr, il ira au-dessous.
Il tire.
LE PRÉSIDENT d'EFFIAT
Je puis amener le même point. Ne l'avais-je pas bien dit ?
Monsieur le Président tire une seconde fois et amène rafle de trois.
Scarron
Ceci demande de l'attention. Voici deux champions d'égale valeur. Comment diable ! Un Robin tient tête à un Maréchal de France : allons, Messieurs, il faut recommencer.
Il tire, et sautant avec la plus grande joie.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Bon ! Il n'a amené que neuf ; à mon tour, pour la dernière fois. Douze. Bon ! J'ai gagné.
Scarron
J'en suis bien aise, je suis flatté que le sort ait tourné en faveur du Maréchal, et que cet enfant lui appartienne, il en fera un brave soldat, plus utile à la patrie qu'un être oisif.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Ninon n'en sera pas fâchée. Monsieur le Président, son amitié me dédommagera de cette perte.
Mademoiselle le Roi
Messieurs, j'entends des voitures, je crois que voilà Mademoiselle.
Scarron
Cette dispute est favorable à mes vers ; je vais à son arrivée lui en faire l'hommage.
Scène 5
Francisque, Scarron, LE PRÉSIDENT d'EFFIAT, LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Francisque
Eh vite, vite, Mademoiselle, préparez des fauteuils, notre maîtresse arrive avec le grand Condé.
Scarron
Est-ce qu'il a été avec elle chez Des Yveteaux ?
Francisque, aidé de Mademoiselle le Roi, rangent des fauteuils sur le devant de la scène en face de Scarron.
Francisque
Non, mais il est venu l'y trouver, et revient avec elle ; leurs deux voitures sont pleines, permettez-moi, Messieurs, de préparer des sièges.
Scarron
Pour moi, je ne bouge pas, assis comme un Empereur de la Chine, me voilà sur mon trône.
LE PRÉSIDENT d'EFFIAT
Toujours gai au milieu des tourments.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
On n'est pas plus aimable avec ses amis. Aussi l'aimable Ninon lui consacre tous ses moments.
Scarron
Et quelquefois, les meilleurs. On peut dire que c'est un grand homme sous des cotillons.
Scène 6
Ninon, Scarron, Molière, Le Grand Condé, Madame Scarron, LE MARÉCHAL d'ESTRÉES, Le Comte de Fiesque
Ninon
Oh ! Mon cher ami, vous étiez chez moi, et j'étais absente. Ne vous êtes-vous pas ennuyé, mon ami ?
Scarron
Ce mal me gagne dès que je ne vous vois pas, et c'est le plus insupportable de mes maux ; mais n'êtes-vous pas toujours présente à mon imagination.
À Ninon.
Molière
Et elle a travaillé en vous attendant.
Le Grand Condé
Qu'est-ce qu'elle a donc fait ? Ce n'est donc que dans cette maison que je vois régner la pure et simple amitié. Je ne m'en étonne point, si tous les honnêtes gens s'y rassemblent.
Madame Scarron
Ce sont des Vers qu'il a faits. Ah ! De grâce, faites-nous en part.
Molière
Et bien jolis, je vous en réponds, par ce que j'en vois.
Se retournant vers Molière.
Scarron
Ah ! Bonjour, Madame Scarron. Et toi, de quoi te mêles-tu ? Il faudrait t'imiter pour faire quelque chose digne de Ninon.
Molière
Allons, ne te fâche pas, mon camarade et mon cher confrère ; nous faisons l'un et l'autre de notre mieux, pour rendre hommage à tant de rares qualités, et à tant de grandeur d'âme.
Scarron
Pour ton indiscrétion, tu vas lire les vers.
Molière
Ah, l'agréable pénitence !
Le Grand Condé
Et quelle punition pour la société !
Ninon
En vérité, vous me gâtez, je vous le dis tous les jours ; et vous, mon Prince, vous, dont les actions héroïques sont au-dessus des adulations qui, tôt ou tard, perdent les femmes...
Le Grand Condé
N'êtes-vous pas homme par l'esprit et le courage ?
Ninon
Quelquefois je l'ai cru ; mais je crains mon sexe ; et en avançant en âge, il devient faible.
Scarron
Ce n'est point mon aimable Ninon qui doit appréhender les atteintes de ce sexe trop faible et trop présomptueux.
Le Grand Condé
Allons, Molière, lisez-nous cette jolie production.
En embrassant Scarron.
Molière
Quelle facilité ! Quelle heureuse gaîté ! Que je suis loin d'approcher de cette sublime philosophie, Mon ami, je suis un petit enfant auprès de vous.
Scarron
Quel enfant ! Je m'en rapporte à vous, mon Prince ; il me passe sur le corps à cent piques par-dessus la tête.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Mon Prince, voilà deux hommes qui ne se doutent pas de leur mérite.
Le Grand Condé
Tant de modestie est rare.
Ninon
Moins que tant de courage. Ah ! Monseigneur, que vous devez être fort devant l'ennemi...
Le Grand Condé
Molière, vous oubliez que vous avez des Vers à nous lire.
Molière
Ah ! Mon Prince, je vous demande un million de pardons.
Ninon
La distraction est excusable.
Molière
Adieu, bien que ne soyez blonde, Fille, dont parle tout le monde. Charmant objet, belle Ninon, La Maîtresse d'Agamemnon (N'eut jamais rien de comparable, à tout ce qui vous rend aimable ;) Était sans voix, était sans luth, Et mit pourtant les Grecs en rut De si furieuse manière, Que, ma foi, ne s'en fallut guère Que tout leur camp n'en fût gâté, Par Messire Hector irrité. Tant est vrai que fille trop belle, N'engendre jamais que querelle. De peur qu'il n'en arrive autant, Tâchez de n'en blesser pas tant ; Et commandez à vos oillades, De faire un peu moins de malades. Adieux aux Marais, par le plus fidèle oiseau des Tournelles.
Le Grand Condé
Ainsi, faites trêve à vos charmes, ou donnez-nous la force d'y résister.
Scarron
Il faudrait être, comme moi, pauvre estropié, pour avoir la force de les braver.
Ninon
Vous allez donc nous quitter ; et vous croyez que je ne vous suivrai pas. Mon ami, je veux être votre première garde-malade.
Le Grand Condé
Et vous croyez que Madame vous cédera son droit.
Scarron
Mon Prince, voilà ma femme, et voici mon amie.
Ninon
Et l'amitié règne seule actuellement...
Regardant la compagnie.
Scarron
Comment, point d'amant, mon bel ange. Ah ! Messieurs, vous ne me laisserez pas longtemps la place libre.
Le Comte de Fiesque
Qui peut s'empêcher d'y prétendre ? Heureux qui pourra l'attaquer avec succès !
Le Grand Condé
Il paraît que vous avez échoué, Comte de Fiesque ?
Le Comte de Fiesque
Oui, mon Prince ; mais je ne perds pas pour cela courage.
Ninon
J'aime à voir qu'on ne se rebute point ; mais, Messieurs, ne finirez-vous point sur mon compte, et n'avons-nous pas à nous occuper de ce malheureux Des Yveteaux ; quoique heureux dans son asile ?
Scarron
À propos, mon adorable, j'avais oublié de vous en demander des nouvelles ; en vous voyant, on oublie tout l'Univers ; mais allons ; faites-moi part de toutes ses extravagances.
Ninon
Il finit comme il a vécu : il a déjà quatre-vingt et tant d'années, et il rajeunit tous les jours dans ses folies ; si vous le voyiez, mon ami, avec un habit de Berger, la houlette à la main, et la Panetière au côté, son chapeau de paille, orné de rubans, parmi lesquels on distingue une fontange jaune, dont je l'ai décoré il y a quinze ans. On ne sait si l'on doit rire ou pleurer au premier abord, mais à peine l'a-t-on entendu que la pitié fait place à la gaieté. Il m'a fallu applaudir et louer son extravagance.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Quel effort pour votre sagesse.
Molière
Elle en est capable : son bonheur n'existe que dans celui de ses amis.
Scarron
Pourquoi troubler celui de Des Yveteaux. N'est-il pas dans l'âge de rentrer dans cette heureuse enfance.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
S'il a perdu la raison, à la bonne heure.
Ninon
Non, Monsieur le Maréchal, il a tout son bon-sens ; vous en jugerez au premier moment. J'ai exigé de son ancienne amitié qu'il vint revoir ses bons amis du monde, et que puisqu'il avait abandonné la société qui devait lui être chère, il lui devait au moins ses adieux.
Scarron
Ah ! Que je serai content d'embrasser ce tendre Des Yveteaux pour la dernière fois ; nous ferons nos adieux ensemble ; mais quelle différence ! Lui, dans les plaisirs, moi, dans les tourments.
Ninon
Mon ami, vous nous affligez.
Le Grand Condé
Je devais souper ce soir à la Cour, mais, mes amis, je suis des vôtres.
Ninon
Mais, mon Prince, malgré le bonheur qu'on éprouve en vous possédant, nous préférons votre gloire à nos plaisirs. Vous le savez, Monseigneur, j'ai des ennemis à la Cour.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Pas en hommes ; toujours.
Le Comte de Fiesque
Je le crois.
Ninon
C'est précisément parce que j'ai trop d'amis.
Madame Scarron
Et les Bégueules, Messieurs ?
Ninon
Madame Scarron a raison : ne les comptez-vous pour rien ?
Le Grand Condé
Est-ce qu'on s'arrête au caquet des prudes ?
Ninon
Quelquefois, Monseigneur ! Elles se vengent souvent de celles qui n'ont jamais su les imiter.
Molière
C'est le seul talent que la Nature vous ait refusé.
Ninon
Mais n'ai-je pas été aussi un peu trop l'opposé de ce caractère.
Scène 7
Un Exempt, Ninon, Scarron, Molière, Le Grand Condé, Madame Scarron, LE MARÉCHAL d'ESTRÉES, Le Comte de Fiesque
Un Exempt
Je viens, Mademoiselle, la larme à l'oeil, vous signifier des ordres désagréables et cruels à remplir pour un galant homme, mais que le devoir impose.
Ninon
Ah ! Monsieur, que me dites-vous là ? Molière, on vient enlever chez moi cette jeune personne.
Un Exempt
Ah ! Mademoiselle, que je voudrais que ces ordres regardassent toute autre que vous.
Tout le monde est consterné, et le Comte de Fiesque met la main sur la garde de son épée ; le Prince lui fait signe de ne pas aller plus avant.
Ninon
Comment, Monsieur, ces ordres ne regardent que moi ; ah ! Vous me rassurez, je vous jure, je craignais...
Scarron
Qu'est-ce que cela veut dire ?
Molière
Je suis anéanti.
Le Grand Condé
Expliquez-vous de grâce, Monsieur de Saint-Faur ; je connais votre honnêteté, et vous ne voudriez pas nous laisser dans l'erreur sur les griefs qu'on impute à Ninon.
Un Exempt
Les voici, mon Prince : il s'est élevé des clameurs contre Mademoiselle de l'Enclos. Les dévotes surtout, ont répandu toute leur animosité, pour noircir la femme la plus aimable de son siècle : on a supposé même des choses d'une nature à n'être pas répétées ici. Enfin, tout ce que la calomnie a de plus affreux, on l'a prêté à Mademoiselle Ninon.
Madame Scarron
Quelle indignité !
Scarron
Ah ! Si j'étais ingambe, comme je partirais sur le champ !
Molière
Pourquoi ne suis-je qu'un simple particulier ?
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
J'ai quelque ascendant sur l'esprit de la Reine, je vais...
Le Comte de Fiesque
Moi, je défendrai Mademoiselle de l'Enclos jusqu'à la dernière goutte de mon sang.
Un Exempt
Monsieur le Comte, cet acte de violence est déplacé, il ne m'arrêterait pas si je voulais employer la force ; mais soyez persuadé que je suis aussi éloigné que vous, de remplir les ordres dont on m'a chargé.
Le Grand Condé
Ventrebleu ! Messieurs, vous oubliez que je suis ici ; et ne savez-vous pas que je saurai mieux la défendre que vous tous ensemble ; et si j'ai pris les armes pour un parti qui a imprimé une tache à ma gloire, du moins, je l'effacerai en cette circonstance, en défendant la femme la plus recommandable, et celle qui ne s'est jamais écartée de l'honneur, ni de la probité.
Ninon
Mon Prince, modérez ce transport de générosité, et n'altérez pas votre gloire par un excès impardonnable. Qu'ai-je de commun avec l'Etat ? Mon exil ou ma prison, ne doit pas être bien rigoureux ; et mes amis, peut-être, auront le droit de venir quelquefois s'informer de ma santé ?
Scarron
On m'enfermera avec elle, car je ne la quitte pas. Que pourrait-on craindre d'un homme qui n'a plus que la tête ?
Ninon
Expliquez-vous enfin, Monsieur de Saint-Faur ; où veut-on que je me retire ?
Un Exempt
Mademoiselle, je suis honteux de vous le dire ; c'est aux Filles Repenties.
Madame Scarron
Quelle horreur !
Le Comte de Fiesque
C'est affreux.
Scarron
Ce n'est pas possible.
Ninon
Vous avez raison ; car je ne suis ni fille, ni repentie.
Un Exempt
C'étaient d'abord les intentions de la Reine, cependant elle vous laisse le choix du Couvent.
Ninon
Ah ! Si on laisse le choix à ma disposition, je pourrais encore exciter de nouveau les clameurs, et je me ferais une querelle irréconciliable.
Scarron
À coup sûr, ce n'est pas un Couvent de femmes qu'elle choisirait. Son esprit est trop grand, trop sublime pour descendre jusqu'aux minuties des cloîtres féminins.
Le Grand Condé
Monsieur de Saint-Faur, voulez-vous retourner avec moi sur le champ auprès de la Reine. Je vais faire révoquer cet ordre déplacé, persuader Sa Majesté de la vérité, et lui faire connaître l'atrocité d'une telle calomnie.
Un Exempt
Monseigneur, je n'ai rien à vous refuser, d'autant plus que je crois sans peine, que la Reine aura égard à vos représentations.
Le Grand Condé
Je l'espère. Maréchal d'Estrées, suivez-moi.
Scarron
Hélas ! Mon Prince, si je pouvais vous suivre ! La Reine a eu pour moi jadis quelqu'estime, et quelques bontés... Mes infirmités, mes souffrances adoucies et soulagées par ses soins, par son amitié, pourraient prouver à la Reine que Mademoiselle de l'Enclos est la personne la plus respectable de l'Europe.
Le Grand Condé
Sans doute, mon cher Scarron : Messieurs, il faut faire encore plus, il faut que toute la société se rende dans la galerie des Tuileries, et que je fasse voir à la Reine quels sont les amis de Ninon. Vous serez du nombre, Molière.
Molière
Mon Prince, mon état...
Le Grand Condé
Est-ce votre état que l'on regarde ? C'est l'homme qu'on considère.
Scarron
Allons, qu'on appelle des gens pour me mettre dans une chaise à porteurs.
Molière
Mon ami, je m'en vais vous prendre à brasse-corps.
Le Grand Condé
À nous deux, Molière.
Scarron
Mon Prince, que faites-vous ?
Le Grand Condé
C'est pour essayer si j'ai perdu mes forces.
Molière
Ma foi, il l'emporte tout seul, quel homme ! Ah ! Il n'y en a pas beaucoup de cette trempe.
Madame Scarron
Je vous laisse, ma bonne amie ; je ne dois pas dans cette circonstance quitter mon époux.
Ninon
Comment, vous m'allez laisser toute seule : en vérité, je préférerais six mois du Couvent.
Le Prince sort emportant Scarron sur les bras, le Maréchal donne la main à Madame Scarron, tout le reste de la société sort pêle-mêle, excepté le Comte de Fiesque qui reste.
Le Comte de Fiesque
Je ne vous quitte pas, et jusqu'à ce que cette affaire ne soit éclaircie, je réponds de vous et des suites.
Scène 8
Ninon, Le Comte de Fiesque
Ninon
Je ne reste point avec vous, vous êtes trop dangereux.
Le Comte de Fiesque
Songez que je tiens la place de l'Exempt, et que sans compromettre son honnêteté, on ne peut vous laisser livrée à vous-même.
Ninon
Ce n'est pas maladroit, mais croyez que je suis très paisible, et qu'il n'y a rien à craindre.
Le Comte de Fiesque
Qu'il est heureux celui qui vous rend insensible et indifférente à l'amour que vous savez si bien inspirer ?
Ninon
Quoi ! Vous y songez encore ?
Le Comte de Fiesque
Plus que jamais.
Ninon
Et votre voyage en Italie n'a donc pas pu vous distraire ? J'avoue que vous êtes malheureux, car c'est toujours quand j'ai le coeur pris que vous me parlez d'amour.
Le Comte de Fiesque
Mais, si je suis bien informé, vous êtes près d'être libre.
Ninon
Comment donc cela, s'il-vous-plaît ?
Le Comte de Fiesque
L'ami la Châtre n'est-il pas parti ce matin ?
Ninon
Mais je l'aime toujours.
Le Comte de Fiesque
Il est déjà à trente lieues de vous ; et moi j'en suis tout près. Je vous vois, je vous entends ; ah ! Ninon, aurais-je eu le malheur de vous déplaire pour la vie, et l'homme le plus passionné pourrait-il vous être indifférent ?
Ninon
Qu'il est expressif ! En vérité, on n'est pas plus aimable.
Le Comte de Fiesque
Songez, adorable Ninon, que vous faites mon tourment depuis un an, que j'ai cru pouvoir vous oublier dans mon voyage ; que j'arrive, que je vous revois, et que je reprends ma chaîne. Je n'emploierai point, comme tous les amants, les menaces, les larmes ; je ne vous dirai point non plus, que j'aurais pu me distraire avec quelque autre objet, je n'en ai pas cherché l'occasion. Vous êtes libre, je me présente, je vous aime ; m'acceptez-vous ?
À part.
Ninon
Vous êtes libre, je me présente, je vous aime, m'acceptez-vous ? Ce ton leste déconcerterait une bégueule. Cet homme-ci est bien plus aimable que le Grand-Prieur ; s'il continue, je n'aurai jamais la force de lui résister.
Le Comte de Fiesque
Que dites-vous ? Est-ce vous, Ninon, qui craignez de vous expliquer ?
Ninon
Mais pourquoi, Monsieur, avez-vous resté avec moi ? Et pourquoi n'allez-vous pas comme tous mes amis, solliciter ma grâce.
Le Comte de Fiesque
Elle est si aisée à obtenir, qu'il est indifférent que je la sollicite, mais il n'en est pas de même de mon amour. Je suis bien persuadé que la Reine sera moins inflexible que vous à mon égard.
À part.
Ninon
Et qui vous a dit, Monsieur, que je suis bien courroucée contre vous ? Je ne sais plus ce que je fais, ni ce que je dis.
Le Comte de Fiesque
Ô la plus belle, et la plus aimable des femmes, achevez et prononcez mon bonheur ; songez que vous voyez à vos pieds l'amant le plus tendre.
En le considérant.
Ninon
Courage ! Il ne manquait plus que de se mettre à mes genoux : ma foi, je n'y tiens plus. Il a quelques traits de la Châtre, et le même son de voix, mais c'est à s'y méprendre.
Le Comte de Fiesque
C'est toujours quelque chose que d'avoir quelque rapport avec l'absent.
Ninon
Vous badinez ; mais en vérité vous lui ressemblez beaucoup.
Le Comte de Fiesque
Eh bien, en faveur de cette ressemblance, aimez-moi, Ninon, et faites le bonheur d'un homme qui n'a jamais brûlé d'un véritable amour, que depuis qu'il vous connaît.
Ninon
Il faut que je vous fuie ; je le veux, je le dois.
Le Comte de Fiesque
Vous voulez donc ma mort. Eh bien, je dois renoncer à la vie, puisque je n'ai pas le bonheur de vous plaire ; aussi bien, elle me serait insupportable.
Ninon
Arrêtez, mon cher de Fiesque. Vous êtes, en vérité, un terrible homme, mais que voulez-vous de moi dans la cruelle position où je me trouve.
Le Comte de Fiesque
Ce que je veux ? Ah ! Ninon, pouvez-vous le demander ? Ce coeur que je brûle d'obtenir.
Ninon
Eh ! Vous l'avez déjà.
Le Comte de Fiesque
Ah ! Ninon, que me dites-vous ? Que je suis heureux !
Ninon
Ah ! Le bon billet qu'a la Châtre !
Le Comte de Fiesque
Le regrettez-vous encore ?
Avec réflexion.
Ninon
Non ? Pas tant que ce matin ; mais il m'est bien permis d'y penser encore. En vérité, c'est incroyable : tous mes amis sollicitent ma grâce, et moi, je suis ici à faire l'amour à mon aise avec Monsieur. Ah ! Si l'on savait cette nouvelle anecdote, il ne serait pas si facile de l'obtenir.
Le Comte de Fiesque
Eh bien, qu'est-ce qu'on dirait ? Que vous ne perdez pas votre temps ; et qu'une femme d'esprit comme vous, doit toujours être occupée.
À part.
Haut au Comte.
Elle sort.
Ninon
J'en conviens, mais ce genre d'occupation, ne me fait point honneur. À propos j'oublie l'intéressante Olympe. Allons la rassurer, elle doit être bien agitée, mais elle ne l'est pas plus que moi. Je vous laisse pour un instant, une circonstance de bienséance m'appelle ailleurs.
Scène 9
Le Comte de Fiesque
Il sort.
Le Comte de Fiesque
Ninon se repent de s'être tant avancée avec moi, et je la loue ; car plus je l'aime, et plus je la crains. Quel est l'homme qui pourrait résister à une femme si séduisante, qui réunit l'esprit, les talents, les grâces, la beauté, et cent rares qualités étrangères chez les femmes. Ah ! Ninon, en faisant mon bonheur, vous allez me rendre l'homme le plus malheureux. Aurai-je la force de résister au sort qui m'attend ? Non, je n'ai que ce qu'il en faut pour éviter le danger pour jamais. Fuyons Ninon, et son aimable société.
Scène 10
Ninon
Ninon
Il sort... Mais je crois, ma foi, qu'il s'en va tout de bon. Ah ! Monsieur le Comte de Fiesque, c'est bien mal à vous. Dois-je le blâmer ? N'est-il pas convaincu de ma légèreté et de mon inconstance ? Mais je n'étais pas tout-à-fait séduite... Ah ! Monsieur le Comte, Monsieur le Comte, vous me bravez. Oh ! Je vous ferai voir que je ne suis pas de ces femmes que l'on subjugue par de semblables moyens.
Scène 11
Le Grand Condé, Ninon, LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Le Grand Condé
Je viens, Mademoiselle de l'Enclos, m'acquitter des ordres de la Reine, et vous assurer de sa part qu'elle est fâchée qu'on lui ait fait de faux rapports sur votre compte ; qu'elle en punira les délateurs, et que sa faveur ne s'étendra jamais sur les femmes perfides qui ont osé vous calomnier auprès d'Elle.
Ninon
Je n'en attendais pas moins de la justice et des bontés de Sa Majesté ; mais, mon Prince, je vous les dois, et sans votre assistance, je serais, peut-être, encore aux yeux de cette grande Reine une femme livrée aux plus grands excès.
Le Grand Condé
Non, le Maréchal d'Estrées avait déjà plaidé votre cause en présence de la Reine de Suède, l'illustre Christine, qui brûle de vous voir, et qui a demandé au Maréchal la grâce de vous la présenter.
Ninon
Quoi ! Mon Prince, y pensez-vous ? Moi, Ninon, simple particulière, puis-je être en état de recevoir cette grande Reine ? Non, cet honneur n'est pas fait pour moi.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Il y a quelque temps qu'elle me demanda si je voulais la conduire chez vous ; mais comme elle n'en parlait plus, je crus que des raisons de bienséance l'en avaient détournée. Aujourd'hui, elle arrive chez la Reine, à l'instant que je confondais vos vils calomniateurs. Le Prince paraît avec toute son escorte, jusqu'au Philosophe Scarron, qui a fait à la Reine un sensible plaisir. Sa Majesté a daigné parler à tous vos amis. La Reine Christine, à l'appui du Prince et de Sa Majesté, a dit tout haut : je me fais un vrai plaisir et un honneur d'aller rendre mon hommage à cette fille célèbre, dont la beauté et les talents sont les moindres ornements de ses rares qualités.
Ninon
Je dois ce grand éloge au récit de mes amis trop prévenus en ma faveur, et je ne puis les approuver sans une vanité déplacée. Il serait, sans doute, glorieux pour moi de recevoir cette grande Reine dont l'esprit et les lumières nous frappent sans nous étonner de sa part, et qui, descendue du Trône par une philosophie rare et sublime, voit l'univers à ses pieds, et dans l'admiration de ses hautes qualités et de ses connaissances profondes. Si sa démarche restait inconnue, je serais au comble du bonheur de jouir, moi seule, de son auguste présence ; cette faveur me ferait trop d'ennemis, et je craindrais moi-même d'en devenir trop vaine.
Le Grand Condé
Vous lui ferez donc refuser votre porte, car je vous préviens que le Maréchal d'Estrées et moi, nous vous la présentons ce soir.
Ninon
Eh bien, il faut jouir de cette faveur. Je recevrai donc cette illustre Souveraine, mais encore faut-il que je la reçoive avec la dignité que l'on doit à son rang. Ma foi, mes amis, nous la fêterons tous ensemble du mieux qu'il nous sera possible. Si Molière pouvait arriver, son génie nous serait d'une grande ressource. Il a tant de facilité qu'il n'y a que lui qui puisse nous tirer d'embarras.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
Le voici avec Chapelle, et Saint-Évremond.
Le Grand Condé
Il arrive fort à propos.
Scène 12
Le Grand Condé, Molière, LE MARÉCHAL d'ESTRÉES, Ninon
À Molière.
Le Grand Condé
Je vous salue, Messieurs ; Arrivez donc, Monsieur Molière : nous vous attendons, mon ami, avec la dernière impatience.
Molière
Mon Prince, j'aurais volé si j'avais pu le prévoir.
Le Grand Condé
Vous ne prévoyez pas non plus, mon ami, que vous nous allez tirer d'embarras ?
Molière
Vous tirer d'embarras ! Mon Prince, il faudrait être aussi intrépide que vous, il faudrait un autre vous-même, et il n'y a que le sang des Bourbons qui produise vos pareils.
LE MARÉCHAL d'ESTRÉES
La remarque est juste. Heureux, mon Prince, ceux qui ont servi sous vos drapeaux.
Ninon
Le nom de Condé sera toujours cher à la postérité.
Le Grand Condé
Je suis sensible aux choses obligeantes que vous me dites ; mais, Messieurs, et vous aussi, Ninon, il ne s'agit ni de ma gloire ni de ma valeur. Si c'était pour monter à l'assaut, ou pour lever un siège, je n'appellerais pas Molière à mon secours.
Molière
Je le crois, mon Prince ; mais convenez que le dernier vous est inconnu.
Le Grand Condé
Le courage et la force ne peuvent répondre de ces événements. Il est souvent prudent de se retirer à propos, et quelquefois une seconde tentative est plus heureuse que la première. C'est l'art de la guerre, ainsi ne parlons plus que de la paix. La splendeur de la Cour annonce un Règne aussi florissant que celui d'Auguste.
Ninon
Vous en êtes, mon Prince, le plus ferme soutien. Le jeune Monarque dans son berceau a vu son Trône chancelant, raffermi par votre bras invincible.
Le Grand Condé
Tous les jours, son amitié pour moi augmente avec l'âge, et tous les jours son goût se développant avec son amour pour les Arts et pour ses sujets, prouve que nous aurons en lui un grand Roi. Molière, il me parlait de vous hier au soir : « mon cousin, disait-il, que pensez-vous de cet homme et de ses ouvrages ? Sire, lui dis-je, je vois les derniers comme des chef-d'oeuvres, et dans sa conversation, je trouve toujours de quoi apprendre ». « Vous me faites plaisir, me dit-il, de me montrer que vous joignez à l'art de la guerre l'art de connaître et d'apprécier les talents. Je vous en fais mon compliment, car ordinairement les plus grands Guerriers sont sauvages, et ne connaissent d'autre mérite que le courage de se battre, et ils semblent n'être nés que pour cet état. » Lequel de vous ou de moi, Molière, a plus à se louer de ce jeune Monarque ?
Molière
Mon Prince, je suis confus de tant de bontés, et le Roi, en parlant ainsi, craignait de trouver dans son bras droit, l'ennemi de ses plaisirs : il vous a bien nommé quand il a vu ce noble retour sur vous-même. « Désormais, dit-il, on peut le nommer le Grand-Condé ».
Le Grand Condé
Vous êtes instruit, Molière, du retour de la Reine en faveur de Ninon ?
Molière
Oui, mon Prince ; et de plus de la visite que la Reine Christine veut lui rendre ; et déjà tout Paris le sait.
Ninon
Mais comment la recevoir ? Il faut, Molière, que vous veniez à mon aide, et qu'un agréable impromptu de votre façon lui donne une bonne idée de ma société.
À Ninon à part.
Il sort.
Molière
Je vais me mettre en quatre. Mon Prince, permettez que je prenne congé de Votre Altesse, et que j'aille mettre la main à l'ouvre. Saint-Évremond et Chapelle vont vous rendre compte de leur mission : tout s'arrangera, si vous le voulez bien.
Scène 13
Le Grand Condé
Il sort, et le Maréchal d'Estrées le suit.
Le Grand Condé
Je vais aussi me retirer, et vous laisser, Ninon, le temps de vous préparer... Ninon, restez de grâce.
Scène 14
Ninon, Chapelle, Monsieur de Saint-Évremond
Ninon
Quel bonheur pour moi d'avoir régné dans le coeur de ce grand Prince !
Chapelle
Je crois, Ninon, que la gloire vous enflamme.
Ninon
Que voulez-vous ? On perdrait la tête à moins. On m'estime, on m'honore, une grande Reine vient aujourd'hui me visiter : en vérité, mes amis, si vous ne prenez pas garde à moi, je vais devenir folle, et je ne serais propre ensuite qu'à la compagnie de Des Yveteaux ; lui, dans de douces rêveries et des plaisirs champêtres ; moi, dans des folies pompeuses et martiales. Les Canons, les Trompettes formeront mon cortège, et vous verrez le Trône aux pieds d'une cabane. Si je ne suis pas folle, cela y ressemble beaucoup.
Monsieur de Saint-Évremond
Vous vous amusez, Ninon, mais pour toute autre que vous j'aurais grand-peur.
Ninon
Ça, parlons de cette pauvre enfant qui ne s'amuse guère, renfermée seule avec sa Gouvernante, avez-vous vu son père, Monsieur de Saint-Évremond ?
Monsieur de Saint-Évremond
Oui, mais c'est le plus intraitable des hommes.
Ninon
Ah ! Que me dites-vous là ?
Monsieur de Saint-Évremond
Il n'y a que vous qui puissiez en venir à bout.
Ninon
Et que faut-il que je fasse ?
Chapelle
Le voir. Il ne serait pas digne d'être père, s'il résiste à vos arguments.
Ninon
Je ferai tout ce qui dépendra de moi, mais il faut au moins que vous me le fassiez connaître.
Monsieur de Saint-Évremond
Demain matin, je vous le présente, si vous le jugez à propos. D'ailleurs, le Marquis désire fort d'être admis dans votre société.
Ninon
J'en suis bien aise : ainsi, nous n'avons à nous occuper ce soir, que de la Reine de Suède. Saint-Évremond, vous ornerez la fête ; et vous, Chapelle, vous n'y manquerez pas.
Chapelle
Nous allons vous laisser.
Ninon
Soit ; mais occupez-vous de quelques couplets en l'honneur de cette femme étonnante.
Chapelle
Vous avez mis ce soin en trop bonnes mains, pour que nous osions nous mêler de la partie.
Ninon
Vous voulez des compliments, et je ne sais que dire des vérités à mes amis. Nous en ferons tous ; et les plus mauvais, seront les plus sincères : c'est le coeur qui les dictera, et non pas le génie.
Acte IV
Scène 1
Ninon, Olympe
Ninon
Oui, Mademoiselle ; demain je verrai Monsieur votre père, et soyez persuadée qu'il ne dépendra pas de moi, si vous n'obtenez point l'époux que votre coeur a choisi.
Olympe
Ah ! J'en suis bien sûre ; mais je crains de vous déranger, Mademoiselle, et je vais me retirer.
Ninon
Non, Mademoiselle ; malgré l'embarras où la visite de la Reine de Suède me jette, j'ai le plus grand plaisir de jouir de votre aimable présence. Je ne puis vous offrir de vous trouver à cette fête, ce serait compromettre vos intérêts, qui me sont plus chers que les miens.
Olympe
Que j'en suis pénétrée : si la plus sincère amitié peut m'acquitter un jour, combien je vous prouverai ma reconnaissance ! Mais souffrez que je n'abuse pas plus longtemps de votre complaisance. Je vais me retirer.
Mademoiselle le Roi paraît dans le fond du théâtre avec la gouvernante de Mademoiselle Olympe.
Ninon
Permettez-moi de vous faire reconduire : mes chevaux sont à ma voiture... Mademoiselle le Roi !
Scène 2
Ninon
En saluant.
Mademoiselle Olympe la salue avec noblesse, et sort avec sa bonne.
Ninon
Conduisez Mademoiselle jusqu'à ma voiture. Adieu Mademoiselle.
Scène 3
Ninon
Réfléchissant.
Ninon
Que cette enfant m'intéresse ! Que son amour est pur ! Que n'ai-je aimé de même ! Mais ce Comte de Fiesque, c'est un homme insupportable. Eh bien ! Cet homme m'occupe malgré moi : que je suis faible ! Et je veux avoir du courage. Mon sexe l'emporte, et je suis toujours femme.
Scène 4
Molière, Ninon
Molière
Je viens vous communiquer le plan de votre fête, mais je ne vous réponds pas qu'il soit de votre goût. Que vois-je ? Quelle nouvelle inquiétude paraît vous agiter ?
Ninon
Ah ! Mon cher Molière, j'ai bien besoin de votre présence : mon ami, je suis plus folle que jamais.
Molière
Comment donc ? La Châtre vous occuperait-il encore ? Il est cependant loin depuis ce matin.
Ninon
Oh ! Je vous en réponds : un autre a déjà pris sa place.
Molière
Déjà.
Ninon
Cela vous étonne ?
Molière
Point du tout : mais c'est l'air avec lequel vous me l'annoncez. Que vous êtes heureuse de traiter l'amour comme un enfant qu'il est. En vérité, je vous en crois la mère. Vous êtes Vénus sous les traits de Ninon. Pour nous tromper, et nous séduire, elle ne pouvait pas en trouver de plus parfaits.
Ninon
Amusez-vous, Molière, sur mon compte, vous le pouvez, et je le mérite.
Molière
Allons, ne me boudez pas ; ce n'est pas votre habitude. Apprenez-moi quel est le fortuné qui vous intéresse actuellement ?
Ninon
Ne le devinez-vous pas ?
Il imite le Comte qui mettait la main sur la garde de son épée.
Molière
Ah ! Oui, je m'en doute : celui qui voulait tantôt... À ce geste, j'aurais dû le reconnaître. Il a du courage. Il est aimable, en un mot, il est fait pour être votre amant.
Ninon
Mais il me brave, et semble même me dédaigner.
Molière
Cela n'est pas possible... Au surplus, peut-être vous craint-il, et la fuite, en pareil cas, est bien pardonnable.
Ninon
Eh bien, prenons mon parti : je veux désormais ne m'occuper que de mes amis ; aussi bien, je pourrais finir plus désagréablement que ce misérable Des Yveteaux. Il a trouvé, dans ses vieux jours, une Bergère qui le console, et moi, à cet âge, je ne trouverais pas de Berger.
Molière
Je vous prédis Ninon, qu'à quatre-vingt ans vous ferez encore des passions.
Ninon
A propos j'ai donné parole pour cette époque à l'Abbé Gedoyn. Mais où serons-nous dans ce temps l'un et l'autre ?
Molière
Je voudrais vivre jusque-là pour le voir ; mais vous êtes encore jeune, et moi, j'approche de ma quarantaine.
Ninon
Le pauvre vieux, que je le plains. Portez-moi, je vous prie, respect, car je suis votre aînée de cinq ou six ans.
Molière
Cela n'est pas possible ; vous avez la beauté et la fraîcheur de quinze ans.
Ninon
Tout ce qu'il vous plaira ; mais il n'est pas moins vrai que j'ai passé de quelques années la quarantaine : ainsi vous êtes trop sage pour ne pas me conseiller de renoncer à plaire et à me laisser séduire.
Molière
Ne me demandez pas de conseils sur cette matière ; car je vous assure que vous me trouveriez moins raisonnable que vous.
Ninon
Eh bien, voyons donc votre plan.
Molière
C'est interrompre bien adroitement la conversation.
Ninon
C'est charmant ; mais que peut-on attendre de vous, si ce n'est des choses admirables : ah ! Vous êtes bien l'unique.
Molière
Que fait Mademoiselle de Châteauroux ?
Ninon
Je l'ai renvoyée, mon ami. Il n'était pas prudent que je la retinsse davantage, dans un moment où ma maison va se trouver ouverte à toutes mes connaissances ; mais demain matin elle se trouvera ici avant l'arrivée de son père : vous ne manquerez pas de vous y rendre, et nous travaillerons, je l'espère, avec succès, au bonheur de cette aimable personne.
Molière
Vous vous en mêlez, il n'y a pas de doute.
Ninon
Il est vrai que je serai bien forte quand je vous aurai pour appui.
Scène 5
Francisque, Ninon
Francisque
Madame la Marquise de la Sablière et Monsieur Mignard font demander, Mademoiselle, si vous êtes visible.
Francisque sort.
Ninon
Faites entrer.
Scène 6
Ninon, Madame De La Sablière, MIGNARD, Peintre et Architecte, Molière
Ninon
Enfin, je vous suis redevable, Madame la Marquise, d'avoir retrouvé ce pauvre Des Yveteaux.
Madame De La Sablière
Je sais son aventure. Monsieur de Gourville vient de me la raconter. Elle est on ne peut pas plus plaisante, et sa folie est aussi gaie qu'inconcevable.
Ninon
Ah ! Je vous en assure.
MIGNARD, Peintre et Architecte
Je viens d'en entendre le récit, et j'en ai encore l'imagination remplie.
Molière
Vous devriez traiter ce sujet, Monsieur Mignard, il n'y a qu'un peintre comme vous qui puisse rendre ce tableau.
MIGNARD, Peintre et Architecte
Oui... Un grand Prince, l'amour de la patrie... dans un lieu champêtre, la surprise des Paysans, le Berger Coridon. Nous en parlerons, Monsieur Molière.
Ninon
À propos, Monsieur Mignard, comment se porte Mademoiselle votre fille. C'est un Amour pour la beauté, Vénus pour les grâces, et Minerve pour les talents.
MIGNARD, Peintre et Architecte
Oui, mais elle n'a point de mémoire.
Ninon
Elle n'a pas de mémoire ! Ah ! Monsieur Mignard, que vous êtes heureux ! Elle ne citera pas.
Molière
Votre antipathie pour les citations vous ferait même préférer la plus profonde ignorance.
Ninon
Je l'avoue, et j'aime mieux un esprit médiocre que les gens savants qui trouvent l'occasion de citer à tout propos. Soyez persuadé, Monsieur Mignard, d'après ce que vous me dites, que Mademoiselle votre fille sera une femme fort aimable.
Madame De La Sablière
Je suis chargée, Mademoiselle de l'Enclos, de vous demander une grâce de la part de deux jeunes demoiselles, moins intéressantes que Mademoiselle Mignard, mais qui ne brûlent pas moins de faire votre connaissance.
Ninon
Ce sont Mesdemoiselles de la Sablière. Je les reconnais à la faveur qu'elles veulent me faire, et à la modestie de leur mère. J'attends depuis longtemps le plaisir de les embrasser.
Madame De La Sablière
Elles auront la satisfaction de dîner demain avec vous et avec la Fontaine. Je compte sur Monsieur Molière. Quelle fête pour elles ! Mais elles veulent devancer ce plaisir en venant vous faire leur visite aujourd'hui. Ma voiture est allée les prendre au Couvent, et je les attends pour vous les présenter.
Ninon
Permettez-moi, Madame la Marquise, de m'opposer à l'honneur que vous voulez me faire de me présenter vos Demoiselles. Elles sont jeunes, belles, riches, aimables et bien nées ; elles sont faites pour prétendre aux plus grands partis, et si l'on savait dans le monde qu'elles fussent venues chez moi, cette démarche pourrait leur faire le plus grand tort.
Madame De La Sablière
Y pensez-vous, Mademoiselle de l'Enclos ? Eh, quelles sont les personnes qui pourraient prendre une impression aussi défavorable.
Molière
Il n'y a que des hypocrites, des femmes sans principes d'honneur et de probité qui cherchent à ternir votre réputation.
MIGNARD, Peintre et Architecte
Dénuées de qualités estimables, elles cherchent à les obscurcir en la personne qui les possède : eh ! Quelle est la femme qui mérite mieux que vous, Mademoiselle, l'éloge de tous les honnêtes gens.
Madame De La Sablière
Pour moi, je m'applaudis d'être d'un avis différent sur votre compte, de celui de ces prétendues femmes de bien.
Ninon
Mon Dieu, j'ambitionne plus votre estime, que je ne redoute leurs atteintes ; mais la médisance et la calomnie peuvent être si nuisibles à de jeunes Demoiselles qui fixent déjà l'attention des Maisons les plus illustres, qu'il faut ôter aux méchants, le malin plaisir de répandre leur venin.
Scène 7
Francisque, Ninon
Francisque
Mesdemoiselles de la Sablière.
Elles sortent avec Monsieur Mignard.
Ninon
Permettez-moi, Madame, d'aller les recevoir à la porte, et de les embrasser.
Scène 8
Molière
Molière
Quelle grandeur d'âme ! Quel esprit ! Quelle délicatesse ! Ah ! Femmes, femmes qui vous gendarmez contre elle ; apprenez à l'imiter, et vous vous élèverez. Quel modèle à suivre ! Ses faiblesses, ses erreurs, font ressortir davantage ses grandes et sublimes qualités. Se serait-on jamais douté, dans sa modeste conversation, qu'elle attend ce soir chez elle la Reine de Suède ? Après cet hommage, elle pouvait recevoir, ce me semble, deux Demoiselles de qualité, sans craindre de porter la moindre atteinte à leur réputation.
Scène 9
Molière, Le Comte de Fiesque
Molière
Ah ! Vous voilà, Monsieur le Comte. Ma foi, je crains bien pour vous que vous ne soyez arrivé trop tard. On a réfléchi.
Le Comte de Fiesque
Comment, serait-il possible ?
Molière
Mais aussi, Monsieur le Comte, quel homme êtes-vous, de laisser à une femme le temps de la réflexion, et surtout à Ninon... Allons, embrassez-moi, vous serez des nôtres. L'amitié vous récompensera des pertes de l'amour.
Le Comte de Fiesque
Ma foi, voilà une heureuse consolation.
Molière
Pas tant à dédaigner. Tous les hommes n'en sont pas dignes.
Le Comte de Fiesque
Je l'avoue, mais vous conviendrez que mon règne n'a pas été long ; à peine a-t-il commencé.
Molière
Un jour l'a vu commencer et finir ; mais vous conviendrez à votre tour, que le jour qui fait le bonheur d'un amant, est un des plus beaux jours de sa vie.
Le Comte de Fiesque
J'aime mieux la fuir toujours, que de faire mon malheur de ce jour que vous trouvez si fortuné.
Molière
Tant mieux pour vous, si vous pouvez l'éviter.
Scène 10
Ninon, Le Comte de Fiesque, Molière
Apercevant le Comte.
Ninon
Molière, on vous attend... Ah ! Vous voilà, Monsieur ! Quelle nouvelle nous apportez-vous ? Elles sont bonnes, sans doute, car vous avez eu le temps d'y réfléchir ? Molière n'est pas de trop, nous pouvons nous expliquer devant lui.
Le Comte de Fiesque
Ai, ai, ai, tout est perdu, puisqu'elle me raille.
Ninon
Dépêchez-vous donc, votre flegme m'impatiente.
Molière
Un amant calme n'est pas ce qui lui convient.
Il va au fond du Théâtre.
Le Comte de Fiesque
Ninon, qu'il est heureux de vous aimer, mais qu'il est cruel de vous plaire.
Ninon
Molière, pouvez-vous résoudre ce problème ?
Molière
Je l'entends parfaitement, et vous l'avez saisi aussi bien que moi.
Ninon
Revenez donc : on ne s'en va pas pour avoir entortillé un aveu par une épigramme. Je conçois actuellement que vous me craignez plus comme amante, que comme amie.
Le Comte de Fiesque
Je crains tous les deux, puisqu'il faut vous le dire. Ce ne sera que par la fuite que je réclamerai l'amitié, si j'ai la force de vous fuir.
Molière
Ah ! Voilà le courage qui lui manque ; je le vois à ses genoux.
Scène 11
Mademoiselle le Roi
Mademoiselle le Roi
Monsieur et Madame Scarron viennent d'arriver, et je viens d'entendre plusieurs voitures entrer dans la coeur.
Scène 12
Francisque, Molière, Ninon
Francisque
Le Salon commence à se remplir, Mademoiselle ; Monsieur Scarron a pris déjà sa place, et vous demande à grands cris, ainsi que Monsieur Molière.
Il sort.
Molière
Pour moi, j'y cours d'autant plus, que j'ai à finir ma besogne, dans laquelle Scarron pourra m'être très utile.
Ninon
Vous m'avertirez dès que vous verrez arriver la Reine.
Il sort.
Francisque
Je n'y manquerai pas, Mademoiselle.
Scène 13
Ninon, Le Comte de Fiesque
Ils restent tous deux un instant dans le silence.
Se grattant l'oreille.
Ninon
Qu'on est bête quand on est amoureux. Je voudrais lui parler et je ne sais par où commencer. J'en suis en vérité honteuse ; pour l'éviter je vais m'en aller.
Le Comte de Fiesque
Vous auriez bien le courage de me laisser tout seul.
Ninon
Quand les gens aiment à rêver, il ne faut pas les priver de ce plaisir, et moi, je n'aime à gêner personne.
Le Comte de Fiesque
Mais c'est à vous que je pense. Je n'ai que vous devant les yeux, vous êtes ce que j'ai de plus cher au monde, mais je crains...
À part.
Ninon
L'amant qui craint l'avenir, et qui fait provision de constance, est bien près de violer ses serments. L'Amour veut être libre, et c'est en l'enchaînant qu'il s'échappe. Si la Châtre m'avait crue...
Le Comte de Fiesque
Que dites-vous, Ninon ?
Ninon
Rien... C'est une réflexion...
Le Comte de Fiesque
Eh bien, n'en faisons plus ni l'un ni l'autre, et laissez-moi me flatter de croire que je serai longtemps heureux.
Ninon
Ah ! Je l'espère.
Scène 14
Francisque, Ninon, Le Comte de Fiesque, La Reine Christine, Le Grand Condé
Il sort.
Francisque
Mademoiselle, j'ai été surpris ; je n'ai point entendu de voiture.
Ninon
Ciel ! Je suis toute déconcertée.
Le Comte de Fiesque
Quelle imprudence j'ai fait commettre à Ninon !
Ninon
Je tombe aux pieds de Votre Majesté, je lui rends grâce de la faveur dont elle daigne m'honorer.
Elle l'embrasse.
La Reine Christine
Vous ! Mademoiselle de l'Enclos à mes genoux ! Je vous le pardonne. On est si souvent aux vôtres. Il faut d'abord, pour vous mettre plus à votre aise, que je vous embrasse. Je veux que deux baisers soient les prémices de notre liaison. Songez que je suis ici une simple particulière, et que je ne veux point de distinction.
Ninon
Ah ! Madame, je me croyais quelque chose en femme, et je vois que je ne suis rien en comparaison de tant de Philosophie, de courage, de noblesse, et de modestie.
Se tournant du côté du grand Condé.
La Reine Christine
Il faut avoir quelque analogie de caractère avec le vôtre, Mademoiselle, pour désirer aussi vivement que moi de faire votre connaissance. Je ne suis pas surprise, Prince, si elle a votre estime et votre amitié.
Au Comte.
Le Grand Condé
Elle est digne de l'un et de l'autre. Je crois, Madame, que c'est remplir vos désirs que de vous laisser la liberté de l'entretenir sans témoins. Je vais profiter de ce moment pour me rendre au conseil de la Reine. Maréchal d'Estrées, vous allez me suivre, nous reviendrons ensemble vous retrouver. Et vous Comte de Fiesque, vous n'êtes pas non plus nécessaire ici.
Le Grand-Condé salue la Reine respectueusement, ainsi que le Maréchal d'Estrées et le Comte, et ils se retirent. Christine salue le Grand Condé en Prince, et le Maréchal d'Estrées et le Comte d'un coup d'oeil.
Le Comte de Fiesque
Mon Prince, j'allais me retirer.
Scène 15
La Reine Christine, Ninon
Elle s'assied et fait signe à Ninon de s'asseoir.
La Reine Christine
Asseyons-nous maintenant. Que je sais bon gré au Prince de nous avoir laissées, je n'osais le lui demander. On ne pouvait deviner plus à propos mon intention.
Ninon
Le Prince, Madame, fait bien ce qu'il fait. Rien n'échappe à sa pénétration ; et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ce héros, à qui rien ne résiste, est simple et modeste avec ses amis. Ce ne sont pas ses égaux qu'il honore le plus de son amitié. Il ne l'accorde qu'au vrai mérite et aux grands talents, quand ils sont accompagnés des sentiments qui distinguent l'homme et qui montrent son véritable caractère.
La Reine Christine
Il est heureux pour la Cour de France d'avoir, dans un Prince de son Sang, un si grand Capitaine. Si j'avais eu à la tête de mes armées ce foudre de guerre, j'aurais pu avec gloire conserver ma Couronne, et faire le bonheur de mon peuple ; mais j'ai entrevu de loin son ingratitude ; et n'étant fécondée que faiblement, je suis descendue du trône avec la même tranquillité que j'y étais montée. Alors j'ai vu l'amour et les regrets de mes sujets ; retour superflu ! Le parti était pris. J'ai détaché de ma tête le diadème pour le placer moi-même sur le front de mon successeur. Cette abdication a calmé les esprits ; et maîtresse de mon sort, sans rang et sans éclat, j'ai commencé à régner pour moi-même.
Ninon
Le vulgaire regarde une Couronne comme un don du Ciel ; mais je conçois aisément, Madame, que les Rois sont les victimes de ce préjugé, et qu'en faisant tout pour le bonheur de leurs sujets, ils n'ont pas encore assez fait. Ils donnent des lois, et sont esclaves au milieu de l'éclat qui les environne.
La Reine Christine
Ajoutez encore qu'ils le sont de leurs cruels devoirs. Un Roi n'a pas le droit de penser ni d'agir comme un homme ordinaire. Toujours s'observant, toujours observé et forcé, à toute heure du jour, de représenter un faux personnage ; il se lasse à la fin de ce rôle trop pénible ; et s'il est assez Philosophe, il en arrache le masque, et reprend sans peine son véritable caractère.
Ninon
Tous les Souverains pensent comme vous, Madame ; mais, quel est celui qui aura le courage de vous imiter. Il est si flatteur pour la vanité de commander à tout un peuple, et d'en être adoré.
La Reine Christine
Cet amour est si sujet au caprice ; croyez-moi, Mademoiselle, je n'ai point quitté mes États par orgueil, ni par mécontentement, mais je n'ai pas voulu m'exposer à la haine de mes sujets, quand j'ai sacrifié mon penchant, pour assurer leur bonheur.
Ninon
En quittant la Couronne, vous en êtes plus grande aux yeux de l'univers.
La Reine Christine
Brisons là-dessus, Mademoiselle de l'Enclos, et laissons le poids de la Couronne à ceux qui en sont chargés. Je vous ai trop entretenue sur cette matière ; mais j'ai voulu vous ouvrir mon âme toute entière. Parlons maintenant de vos amis, de votre société ; on dit qu'elle est charmante, qu'elle réunit des hommes du plus grand génie, du premier rang ; enfin, que la meilleure compagnie de Paris se trouve chez vous.
Ninon
Il est vrai, Madame, que les hommes de ma société se sont presque tous rendus recommandables à leur siècle, et que j'ai le bonheur de les rassembler chez moi, sans que rien puisse troubler cette union.
La Reine Christine
Cela fait bien votre éloge ; et je ne m'étonne pas si vous excitez la jalousie des femmes, et surtout des prudes.
Ninon
Ce sont les pédants, censeurs de l'amour.
La Reine Christine
Vous lui faites bien plus de grâce : aussi, dit-on, que c'est dans votre maison qu'il a fixé sa coeur.
Ninon
Il est vrai qu'il m'est assez favorable ; mais je voudrais que ce Dieu fit comme Thétis, qu'il me rendit invulnérable aux atteintes de la vieillesse, et qu'il me cachât les rides sous le talon, afin que je fusse plus longtemps soumise à ses lois.
La Reine Christine
C'est charmant ! On n'est pas plus aimable, plus vraie, plus sincère ; mais sous quel point de vue le considérez-vous ? Pourquoi fait-il le bonheur des uns et le tourment des autres ? Il me semble avoir ouï-dire que vous le traitez philosophiquement.
Ninon
Jusqu'à un certain point. Cependant, les circonstances et surtout les événements de la guerre, m'ont exposée quelquefois au changement. Je me suis vue même forcée, en certains cas, d'étouffer l'amour dans mon coeur, pour rendre à la gloire ceux que j'aimais ; mais, en le considérant tel qu'il est, l'amour ne m'a paru qu'un goût fondé sur les sens, un sentiment aveugle qui ne suppose aucun mérite dans l'objet qui le fait naître, et ne l'engage à aucune reconnaissance ; en un mot, un caprice dont la durée ne dépend pas de nous, et que suivent le dégoût et le repentir.
La Reine Christine
Quelle femme ! Il y a plus d'héroïsme dans son âme que de faiblesse. Ma bonne amie ! Vous me permettrez désormais de vous nommer ainsi.
Ninon
Je ferai tout pour conserver cette faveur ; mais comment ai-je pu la mériter ?
La Reine Christine
Par les qualités qui vous mettent au-dessus de votre sexe : je voudrais, Ninon, qu'une heureuse circonstance vous rapprochât de moi. Vous n'avez pas voyagé, il faudrait m'accompagner à Rome.
Ninon
Ce serait mon goût et mon désir, si je ne consultais que mon plaisir et ma gloire, mais, grande Reine, l'Univers a les yeux ouverts sur vous, il retentit de vos éloges, et peut-être son suffrage se changerait-il en satire. N'avez-vous pas été témoin, Madame, combien j'ai excité l'envie et la calomnie ; et que serait-ce, si l'on me voyait à votre suite ? Votre génie, vos vertus vous mettent au-dessus de la censure, mais avec moi, Madame, vous n'en seriez point exempte. Il m'en coûte sans doute de refuser une proposition si flatteuse ; mais je ne consulte que votre gloire.
La Reine Christine
Je suis persuadée de la sincérité et de la délicatesse de vos sentiments, et sans vouloir insister davantage sur ce que j'aurais le plus désiré, c'était de m'instruire avec vous dans mon voyage ; je ne vous dirai pas moins, ma chère l'Enclos, que nous n'aimons la gloire que pour nos amis. Quand on a l'estime de soi, on est au-dessus des préjugés. Celui qui voit d'un oeil philosophique le cours de la vie, ne s'arrête point aux vaines opinions des hommes, il met son bonheur dans la société de ceux qui sympathisent avec lui, sans s'embarrasser des idées populaires. Voilà ses avantages, voilà sa supériorité, le reste est le fruit de son inconséquence.
Ninon
Vous vous exprimez, Madame, avec tant d'énergie que je ne sais que répondre. Vos raisons sont sans réplique ; ainsi, Madame, disposez de ma personne ; je suis prête à vous suivre.
La Reine Christine
Non, ma chère Ninon, vous ne serez pas seule généreuse : vous ne consultiez que ma gloire dans votre refus ; et moi, je ne voyais que ma satisfaction, en vous arrachant d'une société à laquelle vous devez être tendrement attachée. Vous en êtes adorée, faites-en l'ornement et l'honneur. Restez dans des lieux où l'on chérit votre présence, je me bornerai à vous écrire, je veux entretenir notre connaissance dans une aimable correspondance.
Ninon
C'est de cet instant que date mon vrai bonheur ; ce n'est donc qu'avec Christine de Suède que j'ai pu trouver de l'analogie avec ma façon de penser ; mais pour être digne d'elle, il m'aurait fallu quelques-unes de ses vertus.
La Reine Christine
Eh ! Vous avez sur moi de plus grands avantages ; mais soyons égales, Ninon ; et puisque tout nous vient de la Nature, et qu'elle a mis tant de rapport entre nous deux, remplissons son but, en mettant dans notre liaison toute l'amitié d'une tendre fraternité.
Ninon
Vous me comblez par cette faveur.
La Reine Christine
Je serais bien curieuse de voir votre société, vos amis, entre autres le célèbre Molière et le Philosophe Scarron, on dit qu'il supporte ses maux avec une gaieté admirable.
Ninon
Il faut le voir, Madame, pour en être persuadé. Ils sont tous les deux chez moi avec l'aimable Madame Scarron ; ainsi que la plupart de mes amis, qui tous n'aspirent qu'au bonheur de jouir de votre auguste présence.
Scène 16
Le Grand Condé, La Reine Christine, Ninon
Le Grand Condé
Je suis peut-être arrivé trop tôt, Madame, et je crains d'avoir commis une indiscrétion.
La Reine Christine
Je vous avoue, Prince, que je ne me suis point aperçue du temps dans la conversation de Mademoiselle de l'Enclos, que c'est la seule femme de France que l'on doive citer et admirer. Ce que vous m'en avez dit, Maréchal d'Estrées, est bien au-dessous de ce que je vois, et comme vous disiez bien, les plus grands éloges ne peuvent exprimer ce qu'elle mérite. Il faut la voir pour savoir l'apprécier, et c'est avec la plus grande reconnaissance que je vous fais mes remerciements de m'avoir mis à même de connaître une femme aussi essentielle.
Ninon
Que ne dois-je pas à Monsieur le Maréchal qui m'a si fort élevée dans votre esprit, puisqu'il m'a procuré l'avantage inappréciable de me voir estimée et aimée de la femme la plus sublime de l'Univers... Voici, Madame, un homme qui n'est pas moins digne de votre estime.
Scène 17
La Reine Christine, Molière, Ninon, Le Grand Condé, Scarron, Chapelle, Madame Scarron
Molière salue respectueusement la Reine.
La Reine Christine
Approchez, homme célèbre, je suis enchantée de voir l'ami de Mademoiselle de l'Enclos. Ce titre fait bien votre éloge.
Molière
Madame, ses amis sont dignes d'elle, et voilà mon plus grand mérite.
La Reine Christine
Vous me permettrez, Monsieur Molière, d'en augmenter le nombre.
Molière
C'est encore un nouveau lustre, Madame, que vous allez ajouter à la société, et dont les siècles à venir n'auront peut-être point d'autre exemple : elle réunit chez elle les héros et les Rois, ce qu'il y a de plus distingué parmi les hommes de Lettres, et ce qu'il y a de plus estimable dans les Artistes. Égale avec tous, modeste sans affectation, elle obtient les voeux de toutes les classes, et l'amour des grandes âmes.
Ninon
Mes amis me gâtent, Madame, et je ne m'en plains pas. Je suis si habituée à les entendre chanter mes louanges, que je suis tentée de croire que l'amitié a son bandeau comme l'amour. Je veux, pour m'en convaincre, consulter mes ennemis.
La Reine Christine
Ce sera, je vous prie, ma chère Ninon, quand je ne serai plus à Paris.
Ninon
Tout est-il prêt ?
Molière
Je venais vous en avertir.
Le théâtre change et représente un superbe salon à colonne et à pilastre, sur lequel sont peints les Amours de Psyché. Un superbe trône dans un des côtés du théâtre, et en face une Tribune pour placer les amis de Ninon. Le trône est soutenu par la Victoire et la Renommée. Scarron assis sur une espèce de piédestal à côté du trône, en héraut d'armes. Madame Scarron est de l'autre côté, avec une couronne de laurier, habillée en Déesse de l'Amitié. Dans le fond est une troupe de danseurs et de danseuses avec des guirlandes entrelacées dans leurs bras, et habillées à la Suédoise.
Ninon
Allons, mes amis, que les talents, le zèle et le mérite couronnent cette Reine auguste. Que l'amitié partout lui offre un trône, et qu'elle règne sur tous les cours.
La Reine Christine
Où suis-je ? Je n'ai jamais rien vu de plus galant !
Le Grand Condé
Reine, permettez qu'un brave soldat vous place sur un trône que l'amitié vous offre.
Regardant Scarron.
La Reine Christine
Que j'accepte avec plaisir ! Mais quel est ce héraut d'armes sur cette colonne ? Qu'il y a d'expression dans sa tête. Est-ce l'estimable la Fontaine ?
Scarron
C'est, grande Reine, le pauvre cul-de jatte qui ne peut saluer Votre Majesté qu'assis.
La Reine Christine
Le voilà donc cet homme souffrant, et si aimable à la fois.
Scarron
On oublie jusqu'à ses maux dans cette maison.
Chapelle
À propos, vous auriez dû, Ninon, présenter à la Reine le bonhomme puisqu'elle le demande.
Molière
Le bonhomme, mon ami, il vivra plus que nous.
Scarron
Sa gloire ne vieillira jamais. Ses fables seront du goût de tous les temps.
Christine s'asseyant sur le trône, insiste pour que le Prince se place à son côté : ce qu'il fait après plusieurs façons.
La Reine Christine
Toujours le vrai mérite rend justice aux talents.
Elle lui met la couronne sur la tête.
CHOEURS sur l'amitié qui restent à faire, et dont je ne doute pas qu'en faveur du sujet, un de nos bons Poètes se charge.
BALLETS.
Le Grand-Condé, à la tête de l'armée ennemie ; un Général Français se présente à lui, accompagné des débris de son armée qui consiste en une vingtaine de soldats, lui expose les dangers de la France ; le Prince ne peut tenir à cet aspect, il arrache l'écharpe du parti ennemi, il vole pour se mettre à la tête de ses compatriotes. Voilà, à-peu-près, l'action du Ballet.
Chaconne dans le grand genre, une troupe de Bohémiens. Le petit homme noir, connu dans l'Histoire de Madame Scarron, dira à chacun sa bonne aventure, par des couplets analogues à leur caractère. Ballet de Bohémiens, troupe de Soldats, qui peindra l'Histoire du Grand-Condé, quand il reprit les armes pour la France ; combats, victoire qu'il remporte sur l'ennemi. Tous se mettent à genoux devant le Trône. Les Soldats renversent leurs armes devant le Grand Condé, et lui présentent le Pavillon de l'armée ennemie ; pendant ce temps, le canon, les timbales, les trompettes, doivent former une musique martiale. Elle finit, piano, piano, au point qu'on doit entendre de loin un chalumeau, qui doit faire contraste avec cette grande Musique.
Madame Scarron
Grande Reine, acceptez cette couronne d'olivier que le respect et l'amitié vous offrent.
Molière
D'où part le son de ce chalumeau ?
Ninon
Vous me le demandez, je l'ignore plus que vous.
Scène 18
Mathurin, Molière, Ninon, Scarron, Des Yveteaux, La Reine Christine, Le Grand Condé, Le Comte de Fiesque
Mathurin
Gare, gare, place au Berger Coridon et à la Bergère Colinette !... Ah ! Que de biau monde.
Molière
Ah ! C'est charmant ; cette scène vaut mieux que notre fête.
Ninon
La Bergère m'a tenu parole.
Molière
C'est une fille d'honneur.
Scarron
Je n'en reviens pas. Pauvre cher homme ! Comme le voilà défiguré. On ne le reconnaîtrait jamais.
À la Reine.
Des Yveteaux
Déesse, que je ne connais point, et qui me paraissez étrangère en cette Cour, sans doute, vous êtes Bellone, à côté du Dieu Mars. Souffrez que le Berger Coridon avec sa Bergère vous offre son hommage.
La Reine Christine
Sont-ils de la fête ceux-ci, Mademoiselle de l'Enclos ? Ils imitent si bien le naturel que j'avoue ma surprise.
Ninon
Nous partageons tous cette même surprise, et nous n'attendions pas Monsieur Des Yveteaux sous ce costume.
La Reine Christine
Des Yveteaux ! Mais je connais quelques bons ouvrages qui portent ce nom.
Il parle bas à Christine.
Le Grand Condé
Madame, je vais en peu de mots vous raconter son aventure.
Ninon
Mon cher Des Yveteaux, que j'ai de plaisir de vous revoir.
Des Yveteaux, détournant la tête, et n'écoutant pas Ninon.
Le Comte de Fiesque
Je suis jaloux jusqu'au baiser qu'elle donne à la simple amitié. Voyez si l'amour peut quelque chose sur cette grande âme. Elle n'a pas encore jeté les yeux une seule fois sur moi.
Ninon
Il ne me reconnaît plus.
Molière
Je le crois bien : vous le nommez par son nom. Et avez-vous oublié qu'il n'est plus que le Berger Coridon.
Se tournant vers Des Yveteaux.
Des Yveteaux, lui prenant la main en-dessous, et regardant si la Dupuis ne l'aperçoit pas.
Ninon
Ah ! C'est vrai. Berger Coridon, est-ce que vous n'aimez plus votre Ninon ?
Ninon
Molière, il me prend la main en cachette.
Molière
Si vous étiez une Bergère, il serait bientôt infidèle. On a beau changer de folie ; le caractère de l'homme perce toujours.
Mathurin
Ah ! Je vous en réponds... Mais dites, Monsieur, vous qui nous avez l'air bien expérimenté, quelle est cette grande Dame aux côtés de ce biau Prince, qui ly parlions tout bas.
Molière
Mon ami, c'est cette grande Reine du Nord, cette fameuse Christine de Suède.
Mathurin
Tatidienne ! M'est avis qu'oui. Je l'avons vu quand elle a fait sa brave entrée à Paris. Il me semblions encore la voir sur son cheval blanc, avec un biau habit d'écarlate, et tout plein de plumes blanches à son chapiau. Mais dites-nous donc, brave Monsieur, elle avait l'air d'un homme à cheval, et ici elle a l'air d'une belle Dame.
Molière
Écoute, mon ami, ces grands génies paraissent ce qu'ils veulent être. Quand tu l'as vue à cheval, tu l'as vue comme une Reine guerrière, semblable à ces anciennes Amazones qui réunissaient la beauté avec cet air martial qui en imposait. Il n'y a qu'elle maintenant au monde de ce caractère ; elle a abandonné son trône à son Successeur, et tu vois qu'ici l'amitié lui en élève un autre.
Mathurin
Jarnigoi ! Que c'est bien fait, et qu'elle a bien l'air d'une Reine là-dessus !
Ninon
Voyez comme ce grand homme sait se mettre à la portée de tout le monde, de tous les caractères : comme il est simple avec ce Paysan !
Le Comte de Fiesque
Oui, Madame, j'en conviens ; mais je n'ai pas le talent comme vous d'admirer, ou pour mieux dire, nos prétentions sont différentes. Je ne loue jamais les hommes.
Ninon
Tant pis pour vous. Cela ne fait pas honneur à votre discernement au moins... Vous avez, je crois, l'air fâché, cela m'inquiète.
Le Comte de Fiesque
Il y paraît.
Ninon
Observez-vous donc un peu plus, et songez que je ne peux pas faire autrement.
La Reine Christine
Ce que vous me dites, Prince, est étonnant : je veux questionner la Bergère.
Mathurin
Elle va lui en conter de belles, ma foi, la Bergère : ah ! La fine mouche ! Elle en revendra encore à la Reine.
Molière
Elle n'en sera pas la dupe, je t'assure.
La Reine Christine
Apprenez-moi, Bergère, depuis quand vous avez fixé le plus galant des Bergers, et comment avez-vous pu l'enlever du sein de sa société, et lui faire oublier son nom ?
Air NOTÉ.
La Reine Christine
Elle entend à merveille son rôle.
Le Grand Condé
Elle sait tirer avec esprit, parti des circonstances.
Saluant tout le monde.
La Reine Christine
Jamais je n'ai reçu d'hommage qui m'ait plus flattée que celui que je reçois dans votre aimable société, Mademoiselle de l'Enclos : il me sera toujours cher, et jamais je ne l'oublierai. Il est temps cependant de vous faire mes remerciements et mes adieux. Je ne me sépare d'une si aimable assemblée qu'avec tous les regrets imaginables. Nous nous écrirons, Mademoiselle de l'Enclos, et j'espère que vous me rappellerez dans l'esprit de vos amis. J'y compte.
Le Choeur de l'Amitié reprend jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne sur le théâtre.
Ninon
Vous serez toujours présente à leur mémoire.
Acte V
Scène 1
Francisque, Mademoiselle le Roi
Francisque
Quel événement subit !
Mademoiselle le Roi
Mais qui aurait pu s'attendre à un changement si prompt, après tant d'honneurs, de fêtes et de plaisirs ?... Je ne reconnais plus Mademoiselle de l'Enclos. Elle est inquiète, rêveuse, serait-ce le départ de Monsieur de la Châtre qui la met au désespoir, et qui lui inspire le parti de la retraite ?
Francisque
C'est ce Monsieur le Comte de Fiesque qui bien au contraire est en cause.
Mademoiselle le Roi en pleurant.
Mademoiselle le Roi
Serait-il possible ? Jamais je ne l'ai vue aussi triste. Mon enfant, m'a-t-elle dit, à peine était-il six heures, ce matin, je vais vous affliger. Plusieurs considérations me déterminent à quitter le monde et ma société, qui est ce que je regrette le plus. Elle a versé quelques pleurs en se représentant le chagrin qu'elle allait causer à ses amis, mais bientôt son courage a repris le dessus, et aussitôt elle a appelé sa vieille gouvernante : c'est toi, ma Bonne lui a-t-elle dit, qui me suivras. Pour vous, Mademoiselle, a-t-elle ajouté, je vous paye un an de gages, ainsi qu'à Francisque, et je me retire dès aujourd'hui au Couvent des Capucines.
Francisque
Est-il possible ? Quoi, Mademoiselle de l'Enclos, fille d'esprit, ferait une semblable folie ? Elle n'en est pas capable, et vous vous trompez, Mademoiselle le Roi.
Mademoiselle le Roi
Les personnes d'esprit, Monsieur Francisque, font souvent de grandes sottises, et les réparent quelquefois trop tard, car je connais l'esprit et le coeur de Mademoiselle Ninon. La solitude n'est pas son élément, la vie du couvent est si ennuyeuse ! Elle n'y sera pas quatre jours qu'elle y périra d'ennui ; et le caractère des Béguines est-il fait pour s'accorder avec le sien ? Acariâtres, minutieuses, médisantes et fausses comme des femmes qui sont privées de la société des hommes, et qui détestent celles qui ont vécu dans le grand monde.
Scène 2
Ninon, Francisque
Ninon
Prenez ma voiture, Francisque, et allez chercher Mademoiselle de Châteauroux.
Francisque
J'y cours ; mais, Mademoiselle, n'aurait-elle pas à m'envoyer quelque part auparavant ?
Il sort.
Ninon
Non, je n'ai point d'autre commission. Allez vite.
Scène 3
Mademoiselle le Roi, Ninon
Mademoiselle le Roi
Allez-vous, Mademoiselle, vous mettre à votre toilette ?
Ninon
Ma toilette, Mademoiselle, sera bientôt faite... Un grand bonnet.
Mademoiselle le Roi
Haye ! Haye ! Haye ! Ceci sent bien le Couvent.
Scène 4
Ninon
Ninon
Me suis-je bien consultée ? Ai-je bien connu mon coeur ? Oh ! Oui, ma raison le domptera, et l'amour ne sera pas mon maître. Mais la Nature, mes enfants ! Cette idée m'arrache des larmes. Ils ne peuvent m'avouer pour leur mère qu'en rougissant. Eh bien, je garderai le silence, je me ferai cet effort ; mais puis-je m'empêcher de les voir, de m'intéresser à leur sort ? L'exemple de Monsieur de Coligny m'apprendra à craindre de livrer mes enfants aux soins paternels. En vain Monsieur le Maréchal d'Estrées me presse pour lui abandonner tout-à fait mon sang. Eh ! Bientôt il agirait comme Monsieur de Coligny, qui m'a caché, tant qu'il a vécu, le nom, le sort de la victime de mes premières erreurs... Cher enfant, dont j'ignore l'existence depuis dix-huit années. Hélas ! Peut-être, je m'alarme en vain sur son sort ; et qui sait si la mort même ne me l'a point enlevé ? Ce doute me désespère... On ne me présente point de jeune homme en qui je ne croie retrouver un fils.
Scène 5
Mademoiselle le Roi, Ninon
Mademoiselle le Roi
Mademoiselle ne se fait donc pas coiffer aujourd'hui ?
Ninon
Non, Mademoiselle. Je vous ai dit que je mettrais un grand bonnet. L'avez-vous apporté ?
Mademoiselle le Roi
En voilà plusieurs, vous choisirez celui que vous voudrez.
Scène 6
Mademoiselle le Roi, Ninon, Valet De Chambre
Mademoiselle le Roi
Voici quelqu'un.
Ninon
Qui est-ce ?
remettant une lettre à Ninon
Valet De Chambre
C'est de la part de Monsieur le Comte de Fiesque.
Le Valet-de-Chambre et Mademoiselle le Roi se retirent au fond, Ninon décachetant la lettre.
Lisant.
Ninon réfléchissant.
Elle lit.
Ninon laisse tomber la lettre et ses bras sur la table.
Prenant avec colère des ciseaux, et se coupant une partie de ses cheveux, qui ne doivent être attachés, pour l'illusion, qu'avec une épingle.
Ninon
Donnez ! Voudrait-il se justifier, ou peut-être sont-ce de nouveaux reproches ? « Je n'ai point, Mademoiselle, de reproches à vous faire. Je m'étais bien trompée. Mais voyons la fin. Peut-être, moi seul en méritai-je... J'en appelle à la justesse de votre esprit. Vous traitez l'amour avec d'autres principes que les miens, et nous aimons l'un et l'autre bien différemment. Vous êtes forte quand vous voulez vous détacher. Un Amant que vous voulez quitter, ou que les circonstances éloignent de vous, vous rend Philosophe. Moi, je ne le suis, au contraire, que quand je crains de m'attacher à un objet auprès duquel j'entrevois plus de tourment que de plaisir. Je crois que, sans vous offenser, on court ce risque avec vous. Je vais donc être Philosophe, et commencer par où vous finissez. Si jamais je suis assez calme pour vous revoir, j'espère que vous ne me refuserez pas le titre d'ami ; et comme on est sans alarmes avec ce titre, avec vous, je m'en vais travailler à l'obtenir le plutôt qu'il me sera possible ». Voilà l'homme qu'il me fallait trouver pour reconnaître tous mes torts, et malheureusement j'aime cet homme. Je m'en punirai.
Mademoiselle le Roi
Ciel ! Quelle fureur ! Quel désespoir !
Le Valet-de-Chambre surpris, sort en regardant avec compassion Mademoiselle de l'Enclos.
Ninon
Tenez, Monsieur, prenez ces cheveux, portez-les à votre maître, et dites-lui que c'est là ma réponse.
Scène 7
Mademoiselle le Roi, Ninon
Mademoiselle le Roi
Mademoiselle, permettez-moi de vous représenter...
Ninon
Vos représentations sont inutiles.
Mademoiselle le Roi
Elle a raison. Quelle femme forte ! Je ne sais que lui répondre. Je ferai mieux de me taire.
Ninon
Ce grand bonnet m'ira mieux actuellement.
Mademoiselle le Roi
Peu de femmes auraient fait un pareil sacrifice, c'est un ornement qui ajoute tant de charmes à la beauté.
Ninon
Eh bien ! Que voulez-vous que j'y fasse ? Il faut prendre son parti.
Mademoiselle le Roi
Ma foi, Mademoiselle, j'en suis plus affligée que vous.
Regardant sa montre.
On entend frapper.
Ninon
Oh ! J'en suis bien sûre... Il est neuf heures, et Mademoiselle de Châteauroux n'est pas encore arrivée ! Qui peut la retenir ? Allez voir, Mademoiselle, qui peut frapper chez moi. Mademoiselle le Roi sort.
Scène 8
Ninon
Ninon
Ce ne peut être que Mademoiselle de Châteauroux.
Scène 9
Mademoiselle le Roi, Ninon
Mademoiselle le Roi
Mademoiselle, c'est un jeune homme fort bien mis, et d'une figure charmante, qui me paraît étranger, et qui dit n'être pas connu de vous, mais qui vient vous parler de Monsieur Molière.
Mademoiselle le Roi sort.
Ninon
Faites entrer.
Scène 10
Ninon
Ninon
C'est sans doute le jeune Belfort.
Scène 11
Mademoiselle le Roi
Elle sort.
Mademoiselle le Roi
Monsieur, voilà Mademoiselle.
Scène 12
Ninon, Le Chevalier de Belfort
Le Chevalier la salue profondément.
Ninon
Ah ! La jolie tournure ; que sa figure est intéressante !
À Ninon.
Le Chevalier de Belfort
Je suis tout déconcerté, je ne puis définir la cause de ma timidité. Mademoiselle, vous connaissez le motif qui m'a fait prendre la liberté de me présenter chez vous.
Ninon
Quel trouble s'empare de moi ! Le son de sa voix, son âge, ses traits... C'est l'image vivante du Comte de Coligny. Plus je le considère, plus je me sens émue... Serait-il possible ?
Le Chevalier de Belfort
Mademoiselle, pardonnez mon embarras ; mais à peine vous ai-je aperçue, qu'une crainte soudaine a saisi tous mes sens.
Au Chevalier.
Ninon
Dois-je l'interroger ? Et si c'était ce fils, que je brûle de retrouver... Ah ! Nature, tu l'emportes... Et il faut absolument que je m'éclaircisse de ce doute. Puis-je vous demander, Monsieur, comment vous vous nommez ?
Le Chevalier de Belfort
Mademoiselle, mon nom est le Chevalier De Belfort.
De Belfort baissant les yeux avec confusion.
Ninon
Monsieur, puis-je encore vous demander si Monsieur votre père se nomme Monsieur De Belfort. Vous n'êtes pas, à ce qu'il me paraît, l'aîné de votre maison.
Ninon
Vous détournez les yeux, et semblez être étonné, Monsieur Le Chevalier, des questions que je vous fais. Aurais-je commis une indiscrétion, en les faisant ?
Le Chevalier de Belfort
Ah ! Mademoiselle, vous ne connaissez pas tous mes malheurs.
L'examinant, à part.
Haut.
Ninon
Vous éprouvez des chagrins, Monsieur le Chevalier, et autres que ceux de l'amour. Ne puis-je les connaître ? Comptez sur ma discrétion, et sur tout mon zèle à vous être favorable. Plus je le considère, plus mon trouble augmente. Ne me cachez rien, et regardez-moi comme votre meilleure amie.
Le Chevalier de Belfort
Ah ! Mademoiselle, vous m'inspirez tant de confiance, que je n'en aurais pas davantage pour ma mère, si j'avais le bonheur de la connaître.
Revenant à elle.
Haut.
Ninon
Je frémis. Étouffons la nature, et achevons de nous convaincre sans rien découvrir. Vous ne connaissez point votre mère, mais au moins vous connaissez l'auteur de vos jours.
Le Chevalier de Belfort
Ma naissance est un mystère, j'ignore à qui je dois le jour.
Haut.
Ninon
C'est lui ! Je n'en puis douter davantage ; ô destin ! Ce sont là de tes coups. Auriez-vous par hasard connu Monsieur le Comte de Coligny ?
À demi voix.
Le Chevalier de Belfort
Ah ! Madame, quel nom avez-vous prononcé ? J'ai perdu mon plus grand protecteur, mon ami... Et peut-être, mon père.
Ninon
Et peut-être votre père... Il ne vous reste sans doute qu'une mère, que vous ne pourriez reconnaître qu'avec indignation.
Le Chevalier de Belfort
Ah ! Mademoiselle, que dites-vous ? Ma mère serait la dernière des femmes que je la respecterais, que je la chérirais ; mais je me sens l'âme trop élevée pour avoir puisé mes sentiments dans un sang vil.
Ninon
Je n'y tiens plus ; nature ! Tu l'emportes.
Le Chevalier de Belfort
Que dites-vous, Mademoiselle ? Aurais-je le bonheur de trouver en vous une mère si intéressante ?
Ninon
Oui, mon fils, je suis votre mère, et je n'en puis plus douter.
Le Chevalier de Belfort
Ah ! Que me dites-vous ? Quoi ! Je serais votre fils... Bonheur inexprimable ! Je suis le plus heureux des hommes.
Ninon
Mon fils, cachons notre bonheur, et gardons le secret sur ce que je vous suis. N'en instruisez pas même votre Amante.
Le Chevalier de Belfort
Moi, taire que vous êtes ma mère ! Je veux m'enorgueillir partout. Mais que dis-je ? En me déclarant votre fils, c'est peut-être nuire à votre réputation. Ah ! Croyez que si je me résous à garder le silence, croyez, ma mère, que ce n'est que pour vous, pour votre gloire.
Ninon
Soyez persuadé, mon fils, que je ne considère pas ma réputation. Le Marquis de Châteauroux ignore donc ce que vous êtes devenu depuis quelque temps, à ce que m'a dit sa fille, et croyez-vous qu'il ne sache rien de votre naissance ?
Le Chevalier de Belfort
Non, ma mère, ou du moins il ne m'en a rien fait paraître. Mais je suis heureux !
Ninon
Je saurai bientôt s'il en est instruit. Je verrai dans sa conversation si la seule répugnance est d'unir sa fille avec un fils naturel.
Le Chevalier de Belfort
Ah ! Que je m'applaudis d'être le vôtre ! Je ne pourrais jamais trouver sur la terre une mère plus respectable, et plus intéressante à la fois.
Scène 13
Ninon, Molière, Le Chevalier de Belfort
Ninon
Ah ! Mon ami, mon cher Molière, vous douteriez-vous jamais à qui appartient le Chevalier de Belfort ?
Molière
Non ; mais les auteurs de ses jours doivent s'applaudir de l'avoir pour fils.
Ninon
Avez-vous oublié, mon ami, ce que je vous ai confié au sujet du Comte de Coligny, et de cet enfant que je croyais perdu ?
Molière
Vous êtes sa mère ?
Ninon
J'en suis sûre.
Molière
Jeune homme, remerciez le Ciel de vous avoir donné pour mère Mademoiselle de l'Enclos.
Le Chevalier de Belfort
Oui, je l'en remercierai éternellement.
Molière
Il faut que je l'embrasse. Mon ami, vous serez marié, c'est moi qui vous en réponds.
Le Chevalier de Belfort
Hélas ! Je serais mort de douleur de ne point obtenir Mademoiselle de Châteauroux, mais à présent que le Ciel m'a donné une mère comme Mademoiselle de l'Enclos, je ne sais pas si je n'oublierai pas jusqu'à l'amour même. La Nature a fait sur mon coeur un effet si prompt, que Mademoiselle de Châteauroux n'y règne plus qu'après ma mère.
Ninon
Qu'il est intéressant ! Ah ! Mon coeur a bien changé aussi : je ne vois plus que mon fils, que son bonheur.
Scène 14
Francisque, Ninon, Mademoiselle De Châteauroux, Le Chevalier de Belfort
Il sort.
Francisque
Mademoiselle de Châteauroux.
À Mademoiselle de Châteauroux.
Ninon
Gardons-nous bien, mon fils, et vous mon cher Molière, de lui rien faire paraître. Approchez, Mademoiselle, vous trouvez réunis vos plus grands amis.
Mademoiselle De Châteauroux
Ah ! J'en suis bien persuadée, Mademoiselle.
Ninon
Qu'il est dommage, Mademoiselle, que Monsieur votre père ne pense pas comme vous ! Il craint de donner sa fille à un jeune homme dont la naissance est obscure, et vous n'avez pas craint de vous y attacher.
Mademoiselle De Châteauroux
Que sont la naissance et les titres à l'homme qui n'en soutient pas l'honneur ? Le premier homme dans la société est l'homme estimable qui n'a d'autres principes que ceux des âmes bien nées, et que le sentiment et l'éducation ont élevé au-dessus du vulgaire.
Le Chevalier de Belfort
J'ai été élevé près de vous, puis-je avoir une façon de penser différente, et les bons principes que j'ai reçus ont-ils pu manquer de perfectionner ce que m'a donné la Nature ? Et si Mademoiselle de l'Enclos fait aujourd'hui mon bonheur, en décidant Monsieur votre père en ma faveur, que ne lui devrai-je pas à la fois ?
À Mademoiselle de Châteauroux.
À Francisque qui paraît.
Elle sort avec Molière etc.
Ninon
Que vous m'êtes chers tous deux ! Mais rentrons. Holà, Francisque ! Vous m'avertirez quand Monsieur de Saint-Évremond viendra accompagné d'une autre personne.
Scène 15
Francisque
Francisque
Ma foi, je n'aurai plus le courage de servir personne, si j'ai le malheur de perdre Mademoiselle de l'Enclos. Quelle Maîtresse ! Je n'en trouverai jamais de semblable. Mais, qui nous arrive ?... C'est ce Monsieur le Comte de Fiesque : le diable puisse-t-il lui avoir cassé le col quand il mit les pieds ici !
Scène 16
Le Comte de Fiesque, Francisque
À part.
Le Comte de Fiesque
Puis-je parler à Mademoiselle de l'Enclos ? Mais, tout de suite. Je ne saurais la laisser plus longtemps dans cette cruelle incertitude. (Haut.) Je m'en vais entrer chez elle.
Francisque
Non, Monsieur, s'il-vous-plaît ; ayez la complaisance d'attendre que je vous aie annoncé.
Le Comte de Fiesque
Eh bien, allez donc vite : vous me regardez-là comme si vous ne m'aviez jamais vu.
Francisque
Il est vrai que vous me semblez extraordinaire aujourd'hui ; mais je vous passerais cette pétulance de bon coeur, si vous aviez détourné Mademoiselle de l'Enclos d'aller s'enterrer dans un Couvent à la fleur de son âge.
Le Comte de Fiesque
Ah ! Mon ami, que me dites-vous ? Courez donc vite, et soyez persuadé que je la détournerai de ce cruel projet.
Francisque
À la bonne heure, et je cours vous annoncer.
Scène 17
Le Comte de Fiesque
Le Comte de Fiesque
C'est moi qui en suis la cause ; malheureux que je suis ! J'étais aimé, et j'ai pu affliger le coeur le plus sensible !... M'envoyer ses cheveux pour réponse ; que d'esprit ! Que de délicatesse ! Que de passion ! dut-elle m'abandonner dans huit jours, je ne la quitte plus : quel homme plus fortuné que moi d'avoir fixé Mademoiselle de l'Enclos, de régner dans son coeur, d'en être adoré ; et je pourrais être insensible à tant d'amour ! La voici... Quelle est belle dans ce simple négligé !
Scène 18
Le Comte de Fiesque, Ninon
Le Comte de Fiesque
Ô femme trop adorable, je viens abjurer à vos pieds mes torts, mon erreur, et vous jurer un amour éternel ; moi, vous éviter ! Moi, vous oublier ! Cet effort n'est pas en ma puissance... Je jure...
Ninon
Écoutez-moi, Monsieur le Comte, et levez-vous. Nous allons raisonner, si vous le voulez bien, et croyez sur tout que ce n'est point pour braver votre retour ; il me plaît et m'afflige en même temps. J'ai su aimer, Monsieur le Comte ; mais jamais feindre. Je n'ai point su non plus employer les grimaces, les ressources des coquettes qui garantissent leur coeur par le travers de leur esprit, et qui jouent la passion avec un coeur glacé.
Le Comte de Fiesque
Ah ! Ninon, me croyez-vous aussi insensible, et pouvez-vous penser que mon coeur ne ressente pas tout ce que le vôtre éprouve ? Vous n'êtes point faite pour démentir vos propres sentiments ; vous m'avez laissé entrevoir que je ne vous étais pas indifférent, ou plutôt vous m'avez prouvé les effets de la plus vive tendresse ; ainsi pardonnez à mes vives alarmes, qui n'étaient que l'effet de la crainte de vous perdre.
Ninon
« Il y a une manière d'envisager l'amour, et ses principes, dont l'estime n'est pas toujours le fondement. La disposition que j'ai à réfléchir m'a fait porter mes regards sur le partage inégal des qualités qu'on est convenu d'exiger des deux sexes. J'en sens l'injustice, et ne puis la soutenir. Je vois qu'on nous a chargées de ce qu'il y a de plus frivole, et que les hommes se sont réservé le droit aux qualités essentielles. De ce moment, je me fais homme. Je ne rougirai donc plus de l'usage que j'ai fait des dons précieux que j'avais reçus de la nature. Si l'on pouvait rajeunir et si je revenais à l'âge de quinze ans, je ne changerais en rien le plan de vie que j'ai suivi ; mais j'approche de ma cinquantaine... Cela vous étonne, et surtout que j'aie la force de l'avouer ».
Le Comte de Fiesque
Mais où rend ce discours, Ninon, qui me glace d'effroi ? Et qu'a de rapport, je vous prie, votre âge avec ma passion ? N'avez-vous pas la beauté, les grâces de la plus riante jeunesse ? L'amour ne m'aveugle point. Je vous vois telle que vous êtes.
Ninon
Mais moi, je ne me vois pas avec vos yeux, et je me vois aujourd'hui bien différente de ce que j'étais hier, surtout à votre égard. Mais devenez mon ami, vous ne perdrez rien au change ; même dans la retraite où je me propose de me retirer, je n'entends pas perdre la douceur de voir mes amis quelquefois ; mais de puissantes raisons, que je ne puis vous révéler, me forcent à prendre ce parti. Ne soupçonnez pas qu'il entre dans ma conduite ni dépit ni remords ; je vous l'ai déjà dit, Monsieur le Comte, la bonne Philosophie existe à se mortifier quelquefois avec plaisir. Dans la première jeunesse, le feu des passions fait taire cette Philosophie. Dans un âge plus avancé, elle prend le dessus, avouez que vous-même, sans une faiblesse de ma part, dans un moment où j'avais le coeur disposé à recevoir toutes les empreintes du sentiment, vous ne seriez revenu sur mon compte. Je ne puis revenir sur le vôtre, j'ai pris mon parti, et ce parti est inébranlable. Vous me connaissez, Monsieur le Comte, soyez mon ami, et ne parlons plus d'amour.
Le Comte de Fiesque
Oui, je vous connais, mon sort est résolu, femme inconcevable, et que cependant j'admire. Eh bien, j'accepte l'offre que vous me faites, mais apprenez qu'en l'acceptant, il m'en coûte le repos de mon coeur pour la mériter. Si pour renoncer au droit que vous avez de plaire, et de faire le bonheur d'un amant, vous allez incessamment vivre dans la solitude, moi, je quitte dès aujourd'hui Paris, et je n'y reviendrai que quand j'apprendrai que Mademoiselle de l'Enclos en fait les délices.
Scène 19
Francisque, Le Comte de Fiesque, Ninon
Francisque
Monsieur de Saint-Évremond, Monsieur de Châteauroux.
Le Comte de Fiesque
Je vais me retirer, Mademoiselle de l'Enclos ; permettez-moi de vous faire mes adieux, et de vous demander la permission de m'informer de vos nouvelles. Vous n'ôtez point à l'amitié la liberté de vous écrire, et d'entretenir avec vous une aimable correspondance.
Ninon
Avec plaisir j'en accepte la proposition.
Il sort en saluant ces Messieurs au fond du théâtre.
Le Comte de Fiesque
Adieu, Ninon.
Scène 20
Monsieur de Saint-Évremond, Ninon, Monsieur De Châteauroux
Monsieur de Saint-Évremond
J'ai l'honneur de vous présenter, Mademoiselle, un brave Officier, un bon ami du Comte de Coligny et qui a été témoin de sa cruelle fin.
Ninon
Je suis enchantée, Monsieur de Saint-Évremond, de faire la connaissance de Monsieur, et de vous en être redevable.
Monsieur de Saint-Évremond
Vous voyez, Mademoiselle de l'Enclos, le plus infortuné des pères à qui vos conseils seront bien salutaires.
Monsieur De Châteauroux
Je crains d'être indiscret, en vous faisant part de mes ennuis dans une première visite.
Ninon
Vous me faites tort, Monsieur, en prenant cette opinion de moi. J'espère que dans la suite vous me rendrez plus de justice, et que vous serez persuadé qu'on ne peut me rendre un plus grand service que d'avoir recours à moi.
Monsieur de Saint-Évremond
Allons, mon ami, ouvrez votre coeur à Mademoiselle de l'Enclos, et croyez que vous trouverez dans le sien la consolation que vous pouvez désirer.
Monsieur De Châteauroux
Hélas ! Elle m'est bien nécessaire. Faut-il que nos enfants, du moment de leur naissance, fassent le tourment de notre vie.
Faisant signe à Saint-Évremond d'avertir Molière.
Ninon
Asseyons-nous, Monsieur.
Monsieur de Saint-Évremond
Permettez que je vous laisse causer ensemble.
Saint-Évremond sort.
Ninon
Molière est chez moi, dites-lui qu'il n'entre que quand il en sera temps.
Scène 21
Ninon, Monsieur De Châteauroux
Ninon
Vous étiez l'ami d'un homme, Monsieur, qui portait un nom bien cher à la France, et qui ne le fut pas moins lui-même, Monsieur le Comte de Coligny.
Monsieur De Châteauroux
Cette amitié m'est bien funeste aujourd'hui, Mademoiselle, je voudrais ne l'avoir jamais connu.
Ninon
Que me dites-vous là, Monsieur ? Et quel reproche avez-vous à faire à sa mémoire ?
Monsieur De Châteauroux
Aucun. Elle est sans tache, mais la confiance qu'il a eue en moi, sera à jamais le déshonneur de ma famille. Je suis père, et je me vois privé pour la vie, d'une fille qui faisait toute ma consolation.
Ninon
Je vous plains, Monsieur, mais puis-je savoir pourquoi vous vous croyez privé pour jamais de cette fille ? La mort ne vous l'a point enlevée.
Monsieur De Châteauroux
Ah ! Plût au Ciel que le même tombeau l'eût enfermée avec sa mère ! Le temps m'en aurait consolé. J'aurais pu gémir sur sa perte, comme sur celle de mon épouse. Elle est l'unique fruit de notre amour, et je pleure aujourd'hui sur son existence. Elle s'est dérobée à mon pouvoir, pour suivre un jeune homme sans nom et sans état, que mes mains bienfaisantes ont élevé imprudemment dans ma maison.
Ninon
Et quel est ce jeune homme qui s'est rendu si peu digne de vos soins ? Il est donc né ingrat, et d'un sang vil ?
Monsieur De Châteauroux
Je n'aurais point désiré d'autre fils, je lui croyais toutes les vertus ; mais il a séduit ma fille, il l'a dérobée à mon pouvoir, rien ne peut le justifier, ni le mettre à l'abri de mes poursuites.
Haut.
Ninon
Pour la première fois, je doute de mon ascendant. Ah ! La cause me touche de trop près, et je crains davantage. Permettez-moi, Monsieur, de vous représenter, que peut-être ce jeune homme n'est pas aussi coupable qu'il vous le paraît ; et que savez-vous si votre fille ne s'est pas dérobée à votre pouvoir, sans se déshonorer ? Si vous me promettiez d'être un père calme et clément, plutôt qu'un Juge sévère, je pourrais vous donner quelques renseignements.
Molière écoutant.
Monsieur De Châteauroux
Ah ! Mademoiselle de l'Enclos, que me dites-vous ? Quoi ! Ma fille ne serait point coupable ! Elle ne serait point déshonorée ! Elle ne m'aurait point couvert d'opprobre ! Ah ! Parlez, sa grâce est dans mon sein.
Ninon
Vous connaissez, Monsieur, les principes de probité de Monsieur Molière. Quoique comédien, il fait l'honneur des plus illustres sociétés de Paris. Le Grand-Condé l'aime et l'estime.
Monsieur De Châteauroux
Je sais, Mademoiselle, que c'est un parfait honnête homme, que les plus honnêtes gens en font le plus grand cas. Je vois actuellement ce que vous m'allez annoncer. Ma fille, sans doute, s'est adressée à ce grand homme pour se soustraire à mon pouvoir ; et je ne crains plus rien, s'il est instruit de ce qu'elle est. La fureur qu'elle avait pour la Comédie, lui aura peut-être suggéré le moyen de m'échapper.
Ninon
Voici Molière. Il va lui-même vous instruire, Monsieur, du parti violent auquel vous avez exposé votre fille.
Scène 10
Ninon, Molière, Monsieur De Châteauroux
Ninon
Molière, voilà Monsieur de Châteauroux, dont la fille est venue hier vous trouver chez moi, à qui vous avez parlé en ma présence, comme un père, comme un ami ; il ne nous reste plus qu'à désarmer le père le plus tendre. Si nous pouvions lui ôter l'erreur du préjugé ; mais je tremble que nos instances ne soient sans effet.
Il tire la lettre de Mademoiselle de Châteauroux de sa poche, et la donne à Monsieur de Châteauroux.
Molière
Je ne vous reconnais pas, Mademoiselle de l'Enclos, et quelle opinion avez-vous actuellement des hommes ! Monsieur de Châteauroux est un brave officier, il est père, il sera juste et prudent. Lisez, Monsieur ; instruisez-vous sur le compte de Mademoiselle votre fille.
Ninon
Ah ! Je n'y tiens pas. Je n'aurai jamais la force de lui avouer que je suis la mère du jeune homme qui cause ses chagrins. Je vais vous laisser avec lui, vous achèverez l'entreprise.
Molière
Courage, morbleu ! Ce n'est pas vous qui devez en manquer.
Ninon
Je n'en ai plus. Je suis mère, Molière.
Monsieur De Châteauroux
La malheureuse ! Elle a donc pris son parti, et prétend que je refuse de l'unir à un jeune homme bien né. Elle ne connaît point son histoire, et je n'ai pas dû l'en instruire. Moi-même longtemps j'ai ignoré qui il était.
Molière
Monsieur, j'ai vu le jeune homme. Il ne me paraît pas si indigne de vos bontés, et de votre estime.
Monsieur De Châteauroux
Quoi, Monsieur, puis-je donner ma fille à un fils naturel !
Molière
Un fils naturel ! Eh ! Qu'importe, Monsieur, si ce jeune homme a de l'honneur, des sentiments distingués. N'est-il pas un homme ; n'a-t-il pas des droits à l'estime publique s'il la mérite ?
Ninon
Je n'en puis plus.
Monsieur De Châteauroux
Il est le fils d'un brave homme, je le sais d'un ami qui me fut cher ; mais qui sait quelle est sa mère ? Peut-être quelque vil objet, et je donnerais à ma fille pour belle-mère une femme qui la ferait rougir, et qui la condamnerait à des remords éternels !
Haut.
S'en allant.
Elle sort.
Ninon
J'étouffe ! Ah ! Monsieur, souffrez que je me retire. Je ne me trouve pas bien. Je reviendrai à vous quand je serai un peu remise. C'est d'aujourd'hui que je connais les véritables chagrins. Ah ! Il n'y en a pas de plus forts que ceux de la nature.
Molière
Que son état m'afflige ! D'autant plus qu'elle est forte, elle en doit souffrir davantage.
Scène 23
Monsieur De Châteauroux, Molière
Monsieur De Châteauroux
Monsieur Molière, quel mal subit a pu prendre à Mademoiselle de l'Enclos ? Elle a pâli, changé de couleur tout-à-coup. Son état m'inquiète. Vous qui la connaissez, dites-moi si elle est souvent affligée de ces petites indispositions ?
Molière
Jamais je ne l'ai vue dans cet état. Mettez-vous, Monsieur, à la place de Mademoiselle de l'Enclos. Douée de tous les avantages de la Nature, et d'une riche éducation, plus attaquée qu'une autre, et sans doute plus sensible, elle a aimé, elle fut adorée, vous ne l'ignorez point, et que savez-vous si elle n'a pas été mère ? Croyez-vous que la manière dont vous avez parlé d'un fils naturel, ne l'ait point affligée dans le fond de son âme. Plus cette âme est grande et délicate, plus l'outrage est offensant.
Monsieur De Châteauroux
Ah ! Monsieur Molière, que me dites-vous là ? Je sens que j'ai tort, et vous m'en voyez au désespoir. Mais mon observation a-t-elle quelque rapport avec Mademoiselle de l'Enclos, d'une vile créature à une femme si respectable. Est-ce que mon ami m'aurait caché le nom de la mère de ce fils ? Si elle eut été une femme estimable, ce n'est même qu'à son dernier moment qu'il m'a déclaré en être le père. Il ne me l'avait confié que comme un dépôt d'une famille malheureuse.
Molière
Ah ! Monsieur, gardez-vous de suspecter la conduite de Monsieur de Coligny. Il n'a gardé le silence que par respect pour la femme qu'il avait rendue mère.
Monsieur De Châteauroux
Cela se peut, Monsieur Molière, mais je n'en suis pas certain, et le doute m'empêchera toujours d'accorder ma fille à un jeune homme qui ne connaît point sa mère, et qui peut-être se ferait connaître sous un aspect trop désagréable pour moi. Je m'en rapporte à votre génie et vos sentiments.
Molière
Je suis de votre avis, Monsieur : mais si cette mère infortunée était aussi intéressante que Mademoiselle de l'Enclos, aussi estimable par ses rares qualités, que feriez-vous, Monsieur ?
Scène 24
Ninon, Monsieur De Châteauroux, Olympe, Molière, Le Chevalier de Belfort
Ninon
Je frémis...
Monsieur De Châteauroux
Ce que je ferais, Monsieur Molière ! Si elle ressemblait à Mademoiselle de l'Enclos, j'irais me jeter à ses pieds, abjurer mes erreurs, et lui demander comme une grâce insigne, d'unir son fils avec ma fille.
Ils tombent aux genoux de Monsieur de Châteauroux.
Ninon
C'est à moi, Monsieur, d'embrasser vos genoux... Approchez, mes enfants...
Olympe
Mon père, pardonnez à votre fille.
Monsieur De Châteauroux
Que faites-vous, Mademoiselle de l'Enclos ? Expliquez-vous, de grâce.
Ninon
Monsieur, voilà votre fille, et voilà mon fils ; en prononçant leur bonheur, vous ferez le mien.
Monsieur De Châteauroux
Quoi ! Vous étiez sa mère, et vous me l'avez laissé ignorer !
Molière
Ah ! Croyez, Monsieur, que son silence a bien été cruel pour son coeur.
Le Chevalier de Belfort
Monsieur, puis-je vous nommer mon père ?
Monsieur De Châteauroux
Oui, tu le peux, tu le dois ; levez-vous mes enfants ; embrasse-moi, ma fille ; ton choix m'honore actuellement.
Le Chevalier de Belfort
Ô ma mère, mon incomparable mère, quelle félicité pour moi de vous devoir le jour.
Molière
Quel spectacle ! Il semble qu'il soit fait pour moi, pour ma sensibilité. Je jouis donc dans ce moment pour moi seul, et c'est une récompense de mes veilles et de mes soins.
Olympe
Ô mon bienfaiteur ! Mon cher Monsieur Molière, si ma reconnaissance pouvait vivre aussi longtemps que votre mémoire, je désirerais qu'elle apprit aux siècles à venir tout ce que je vous dois.
Molière
Le hasard conduit tout. Combien je m'applaudis qu'il vous ait amenée jusque chez Mademoiselle de l'Enclos, en qui vous trouvez une mère et une mère comme il n'y en a pas.
Ninon
Ah ! Molière, cachons dans le fond de notre âme ce mystère : et vous, Monsieur le Marquis, vous qui daignez vous allier avec moi, ne soyons unis que pour en jouir dans le silence. Le préjugé est terrible, vous le savez. À mon égard, il n'a point eu d'effet de votre part ; mais cette alliance formée, il s'élèverait un orage qui viendrait assiéger le bonheur de ces enfants.
Monsieur De Châteauroux
Pourquoi nous condamner au silence ? Je ne puis que m'honorer d'avoir donné ma fille au fils d'un brave homme, et d'une femme que tout le monde respecte.
Ninon
Monsieur, je ne veux point être leur mère dans le monde ; jouir de ce titre en particulier avec vous, avec Monsieur Molière, ce sera un bonheur plus parfait pour moi que l'honneur que vous voulez me faire. Accordez-moi cette grâce, et croyez qu'elle ne tend qu'à leur bonheur et à votre tranquillité.
Molière
Rapportez-vous en, Monsieur, à sa pénétration.
Monsieur De Châteauroux
Eh bien, soit, il faut faire ce que vous voulez, adorable Ninon.
Ninon
Vous ne serez pas non plus étonné que j'aille me retirer dans un Couvent.
Le Chevalier de Belfort
Vous, ma mère ! Je ne puis y consentir.
Ninon
Mon fils, il le faut ; avant de vous connaître, mon parti était pris, et vous ne faites que le raffermir.
Molière
Ce que vous dites-là est-il bien possible, Mademoiselle de l'Enclos ? Quoi ? Vous abandonneriez votre société, vos amis ; c'est ordonner leur supplice, les enterrer tout-vivants.
Ninon
Mon ami, j'en suis fâchée, mais ce parti est nécessaire. Je me le dois, je le dois à mon fils.
Molière
Je tremble ; elle est si forte dans ses résolutions.
Scène 25
Chapelle, Molière, Ninon, Monsieur de Saint-Évremond
Chapelle
Puis-je croire ce qui vient de se répandre dans tout Paris ? On dit que vous allez nous quitter, Ninon ?
Molière
Oui, mes amis ; joignez-vous à mes instances, et détournons-la de ce fatal projet.
Chapelle
Venez voir arriver tous vos amis en foule chez vous, jusqu'au malheureux Scarron qui s'est fait asseoir à travers la porte pour vous en barrer la sortie. Venez les voir tous plus morts que vifs.
Ninon
Leur tendre amitié m'afflige, mais elle ne peut changer ma résolution.
Molière
Elle vient de faire le bonheur de ses enfants ; mais vous qui l'avez étudiée dans toutes les circonstances de sa vie, et qui la connaissez depuis plus longtemps que nous, pouvons-nous craindre cette fatale résolution ?
Monsieur de Saint-Évremond
Son esprit nous l'enlève, mais son coeur nous la rendra.