Scène 1
Marine, Éliante
Marine
Vous avez beau compter, depuis notre naufrage, Depuis que nous restons chez ce peuple sauvage, Vous ne trouverez pas plus de huit jours.
À part.
Éliante
Eh bien ! Après huit jours entiers je n'espère plus rien... Oui. Licandre a péri, malheureuse Éliante ! Et tu peux vivre encore!
À part.
À Eliante, en la voyant en pleurs.
Marine
Oui, la chose est touchante... Mais vous vivez, enfin... Dieu bénisse les jours De celui qui sitôt nous a prêté secours !... Il en est bien payé puisque je suis sa femme; Son bonheur a suivi de près sa grandeur d'âme... Ce pauvre Piracmon !... Mais, quoi ! Toujours pleurer ? Il n'est pas temps encor de vous désespérer ; La mort de votre amant n'est pas encor certaine : Il peut s'être sauvé dans quelque île prochaine.
Éliante
Ah ! Marine, huit jours sans paraître.
Marine
D'accord.
Éliante
Je n'en puis plus douter, mon cher Licandre est mort. De mon père en courroux évitant la poursuite, Lorsque dans un lieu sûr il croit m'avoir conduite, Il faut que près du port il se trouve un écueil, Que de ce tendre amant la mer soit le cercueil ; Et, moi, que je me sauve en cette terre affreuse, Où, suivant du pays la loi trop rigoureuse., On me force aussitôt à choisir un époux !
Marine
J'ai trouvé cette loi moins terrible que vous. L'époux qu'on m'a donné n'est point trop haïssable ; Quoique né dans cette île, il est assez bon diable.
Éliante
Que je trouve cruels les peuples de ces lieux ! Quoi ! Tous les étrangers qui se sauvent chez eux, Ou de force ou de gré, d'abord on les marie ! Que les lois de cette île ont de bizarrerie ! Hélas!
Marine
Comment ! De quoi vous plaignez-vous ? Crispin A feint, pour les tromper, de vous donner la main ; Ces barbares ont cru qu'il vous prenait pour femme.
Éliante
J'ai peine la-dessus à rassurer mon âme. S'ils savent tôt ou tard, que pour les abuser, Un malheureux valet a feint de m'épouser, Voulant me réserver pour épouse à son maître...
Marine
Comment diantre jamais pourront-ils le connaître ? Ils croient très fermement que Crispin a sur vous Les droits d'un véritable et légitime époux, Que l'hymen est parfait. Où pourront-ils apprendre Que vous vous réservez en secret à Licandre ? Madame, là-dessus n'ayez aucune peur. Crispin passe auprès d'eux pour un fort gros seigneur. La dépense qu'il fait...
Éliante
Que veux-tu qu'il dépense ? Il n'a rien.
Marine
Vous perdez la, mémoire, je pense : Avez-vous oublié tout ce qu'a fait Crispin ?
Éliante
Eh ! Je ne songe a rien dans mon mortel chagrin.
Marine
Voyant notre vaisseau près de faire naufrage, Parmi les pleurs, les cris, il ne perd point courage : Il va du capitaine enlever le trésor. Se saisit d'un coffret rempli d'espèces d'or ; Puis, se jetant en mer, crie à perte d'haleine : « À moi, messieurs, à moi ! Sauvez le capitaine. » Ceux qui venaient du bord secourir le vaisseau S'en vont droit à Crispin, le retirent de l'eau, Et le vrai capitaine, ainsi que tout son monde, S'est vu dans ce moment enseveli sous l'onde... Mais vous me faites là répéter un récit Que Crispin vous a fait dix fois, à ce qu'il dit ; Et lorsque Piracmon nous sauvait dans sa barque, Vous-même avez pu voir...
Éliante
Est-ce que l'on remarque ?...
Marine
C'est bien dit... Mais voilà Crispin.
Scène 2
Marine, Crispin, Éliante
Marine
Bonjour, Crispin.
À Eliante, d'un ton triste.
Crispin
Bonjour... Bonjour.
Marine
Qu'as-tu ? Tu me parais chagrin ?
À Éliante.
Crispin
Je suis chagrin... joyeux... j'appréhende... et j'espère... L'amour et le respect... par un effet contraire... Ainsi que la douleur... le plaisir... dans mon coeur... Enfin, voici le fait... Monsieur le gouverneur, Instruit, par quelques gens, que notre mariage N'était pas consommé... « Quel est ce badinage ? A-t-il dit fièrement. Se moque-t-on de moi ? Ainsi ces étrangers méprisent notre loi ! Qu'on leur dise, à tous deux, qu'il y va de la vie, Si ce soir... »
Éliante
Ah ! Mourons...
Crispin
Je n'en ai point d'envie.
Éliante
Comment ?...
Crispin
Suivons plutôt l'ordre du gouverneur.
Marine
Quoi ! Son honneur, Crispin...
Crispin
Laissons là son honneur : Il y va de la vie.
Éliante
Eh ! L'amour de ton maître ?...
Crispin
Les flots l'ont englouti... N'y pensons plus.
Éliante
Quoi ! Traître !..
Crispin
Est-ce ma faute, à moi, si mon maître a péri, Si vous m'avez prié d'être votre mari Pour ne pas épouser un de ces insulaires, Qui, ma foi ! N'aurait pas cherché tant de mystères, Et si le gouverneur veut qu'étant votre époux ... Est-ce ma faute, à moi?
Marine
Mais tu sais, entre nous...
Crispin
Je ne suis rien.
Marine
Tu sais qu'un pareil mariage...
Crispin
On dit qu'il est fort bon : que faut-il davantage ? Le grand-prêtre a formé cette belle union... Il ne nous reste plus que la conclusion.
Éliante
Mais, scélérat ! Tu sais que c'était une feinte.
Crispin
Oui, mais le gouverneur me donne de la crainte. Il est sévère en diable !... Et, d'ailleurs, certain feu... Pour vos appas me presse... un peu plus fort que jeu... Je vous aime, Ëliante,... et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie !... Et votre amant, mon maître, a bien fait de périr... Je meurs d'amour pour vous et vous m'allez guérir.
Éliante
Oses-tu devant moi tenir un tel langage ?
Crispin
Pourquoi non, s'il vous plaît ?... Les noeuds du mariage...
Éliante
Ôte-toi de mes yeux.
Crispin
Je vais au gouverneur Qui saura soutenir ses lois avec vigueur. Il m'entendra lui dire, en parlant de son île, Qu'il ne tient pas à moi qu'elle ne soit fertile.
À Crispin.
Marine
Madame, quel discours ! Avez-vous entendu L'exécrable dessein que le traître a conçu ?... Impudent !
Éliante
Jusqu'au bout tu pousses l'insolence, Misérable valet ! Effronté!
Il sort.
Crispin
Patience ! Monsieur le gouverneur va savoir tout ceci... Mais, par avance, moi, je vous déclare ici Que je suis votre époux que vous êtes ma femme... Que je veux... qu'il me plaît... Obéissez, madame.
Scène 3
Éliante, Marine
Éliante
Ô ciel ! Qui l'aurait cru, Marine ?
Marine
Le fripon ! Je vois bien que lui-même a fait la trahison ; Que si le gouverneur est instruit du mystère, C'est par lui.
À Marine.
Éliante
Malheureuse ! Hélas! Que vais-je faire ?... Que ferais-tu, Marine, en cette occasion?
Voyant paraître Piracmon.
Marine
Je ne sais... Mais voici mon mari, Piracmon... S'il pouvait nous servir !
Éliante
Il faudrait donc l'instruire ?
Marine
Il sait votre secret, et j'ai dû le lui dire.
Éliante
Quoi ! Marine, déjà ?...
Marine
Bon ! Dès les premiers jours.
Scène 4
Marine, Piracmon, Éliante
Marine
Mon mari, nous avons besoin de ton secours. Crispin fait l'insolent. Il prétend que madame, Qui, comme je t'ai dit, a feint d'être sa femme...
Piracmon
Oui, je sais le mystère.
Marine
Eh bien ! Ce faux mari Prétend, en se flattant que Licandre a péri, D'un véritable époux avoir le privilège.
Piracmon
Voyez-vous le pendard !
Marine
Enfin, que te dirai-je ? Il va, dit-il, s'en plaindre à votre gouverneur.
Piracmon
La peste ! Il faut songer à parer ce malheur.
Marine
Oui, car madame et moi nous ne savons qu'y faire.. Donne-nous là-dessus un conseil salutaire.
Piracmon
Attendez... justement... J'entrevois un moyen Qui pourrait réussir. Faisons-lui peur.
Marine
Eh bien ?
Éliante
Mais en lui faisant peur, qu'espérez-vous?
Piracmon
J'espère L'intimider, madame ; et de telle manière. Qu'il se mordra tantôt les doigts d'avoir voulu Entreprendre avec vous ce qui vous a déplu. Mais secondez-moi bien.
Marine
Ne t'en mets point en peine.
Éliante
Pour sauver mon honneur si votre adresse est vaine, Je saurai me donner la mort.
Voyant paraître le gouverneur avec sa suite et Crispin.
Éliante, Marine et Piracmon s'éloignent.
Piracmon
Oh ! Doucement ; Nous n'en viendrons pas là. Suivez-moi seulement... Oui, madame, je veux que, dans cette journée, Le gouverneur, cassant ce honteux hyménée, Trouve un homme en Crispin trop indigne de vous, Et trop lâche, en un mot, pour être votre époux. Je vous aurai bientôt appris tout votre rôle... Voici le gouverneur, suivi de notre drôle... Eh vite ! Éloignons-nous ; qu'il ne nous voie ici.
Scène 5
Crispin, Le Gouverneur
Crispin
Seigneur, je ne mens point, et la chose est ainsi.
Le Gouverneur
Comment donc ! À nos lois faire une telle injure ! Je vous rendrai justice, et je vous en assure.
Crispin
Vous me ferez plaisir.
Le Gouverneur
Vous êtes son époux : Elle doit se soumettre et n'obéir qu'à vous. Qu'est-ce qui lui flait donc haïr votre personne ? D'où viennent ses dégoûts ?
Crispin
Moi, c'est ce qui m'étonne.
Le Gouverneur
Vous n'êtes point affreux et laid à faire peur : Au contraire.
Crispin
Fi donc ! Monsieur le gouverneur, Vous me rendez confus.
Le Gouverneur
Parlez. Est-ce qu'en France Toutes les femmes font pareille résistance ?
Crispin
Non, par ma foi ! Bien loin de se faire prier Une fille qu'on est longtemps à marier, Fort souvent se marie elle-même.
Le Gouverneur
Eh ! Le maître, En France, n'est-ce pas l'époux ? Cela doit être.
Crispin
Oui, vraiment ; mais la femme est la maîtresse aussi.
Le Gouverneur
Votre femme voudrait faire de même ici ?
Scène 6
Piracmon, Crispin, Le Gouverneur
Piracmon
Ah ! Seigneur, apprenez une étrange nouvelle. La femme de Crispin...
Crispin
Eh bien ! Qu'est-ce ? Qu'a-t-elle ?
Piracmon
La pauvre femme, hélas ! a termine son sort : Elle vient, à nos yeux, de se donner la mort ; Et, pour se dégager de ce triste hyménée, Elle a pris un breuvage et s'est empoisonnée, S'affranchissant ainsi d'une odieuse loi.
Crispin
Ma foi ! Tant pis pour elle. Est-ce ma faute, à moi ?
Le Gouverneur
Non, vraiment.
Crispin
Mais voyez quel vilain caractère ! Je fais tout ce qu'on peut au monde pour lui plaire ; Je recule huit jours son plaisir et le mien, Et puis madame meurt !... Fi ! Cela n'est pas bien.
Piracmon
Une perte si grande et m'alarme et me touche.
Crispin
Préférer le trépas à l'honneur de ma couche ! Jeune, comme je suis, le teint frais, l'oeil charmant... Monsieur le gouverneur m'en faisait compliment... Ma figure a charmé plusieurs belles en France : Je les ai vu pour moi venir eu abondance. En voyant mon minois transporté de plaisir, Filles, femmes, chacune avait même désir. D'un seul geste, .d'un mot, à la cour, à la ville, J'en ai, foi de Crispin ! Enchanté plus de mille.
Le Gouverneur
Je suis ravi pour vous de ce petit malheur.
Crispin
Pourquoi donc, s'il vous plaît, monsieur le gouverneur ?
Le Gouverneur
Ah ! Seigneur, vous allez acquérir ; une gloire Qui doit éterniser votre illustre mémoire.
Crispin
Comment ?
Le Gouverneur
On parlera de vous chez nos neveux. Encore un coup, Seigneur, vous êtes trop heureux.
Crispin
Comment donc ?
Piracmon
Avant tout ; dites, savez-vous lire ?
Crispin
Oui, vraiment.
Piracmon
Ainsi donc ne songez plus qu'à rire.
Crispin
Rions donc... Mais au moins, que je sache pourquoi ?
Le garde s'éloigne un moment.
Le Gouverneur
Qu'on nous apporte ici le livre de la loi.
Scène 7
Crispin, Le Gouverneur
Crispin
Sans ce livre, en deux mots, dites, qu'ordonne-t-elle ? Faut-il que je reprenne une femme nouvelle ?
Voyant, revenir le garde qui s'était éloigné.
Le Gouverneur
Par le livre à l'instant vous allez être instruit. On l'apporte.
Scène 8
Le Gouverneur, Crispin, Piracmon
Le Gouverneur
Lisez. C'est l'article dix-huit
Crispin
« Quand le mari meurt, ou la femme, On allume de grands bûchers, Et le survivant doit se jeter dans la flamme, En montrant une grandeur d'âme Qui ne s étonne pas de semblables dangers, Et c'est un grand honneur pour tous les étrangers. »
Crispin
C'est donc la le sujet qui doit faire ma joie ?
Le Gouverneur
Bénissez, bénissez le ciel qui vous l'envoie.
Il jette loin de lui le livre de la loi, et veut s'enfuir.
Crispin
Moi, je le bénirais d'un pareil traitement ? Je dois plutôt songer à m'enfuir promptement... Moi, me laisser brûler ?... Ah ! Maudits insulaires! Plus cruels, mille fois, que turcs et que corsaires! De vous brûler ainsi vous êtes de vrais fous, Et je ne reste pas un quart d heure chez vous... Adieu.
Piracmon
N'espérez pas échapper de la sorte.
Des gardes saisissent Crispin et l'arrêtent.
Le Gouverneur
Holà ! Gardes... Quelqu'un ; qu'on l'arrête. Main forte !
Crispin
Quoi ! C'est donc tout de bon ?
Le Gouverneur
Ceci n'est point un jeu ... Voulez-vous qu'on vous jette à force dans le feu ?
Piracmon
Croyez-m'en, avalez doucement la pilule. Périssez sans montrer de crainte ridicule : Car, enfin, il le faut, ou de force, ou de gré.
Crispin
Malheureux que je suis ! Où me suis-je fourré ?
Le Gouverneur
Quoi ! Vous pleurez ?
Crispin
Hélas!
Le Gouverneur
Remportez la victoire ; Songez à votre honneur.
Piracmon
Songez a votre gloire,
Crispin
De l'honneur, de la gloire, ai-je de tout cela?
Le Gouverneur
Que diront nos neveux ?
Crispin
Tout ce qu'il leur plaira.
Le Gouverneur
Jetez-vous, en héros, vous-même, dans la flamme.
Crispin
Mais, messieurs, Éliante était-elle ma femme ? Notre hymen n'était pas seulement ébauché : Est-ce à moi, s'il vous plaît, d'en porter le péché ?
Le Gouverneur
Tout cela n'y fait rien, il faut mourir.
Crispin
J'enrage ! Ah ! Que n'ai-je conclu mon chien de mariage ! Si j'avais cru sitôt terminer mon destin, Avant que de mourir j'aurais fait un Crispin,
Piracmon
Voici l'ordre, à peu près, de la cérémonie. Je vais vous en instruire.
Crispin
Ah ! Quelle tyrannie !
Piracmon
Premièrement il faut ne point verser de pleurs. On vous entourera de guirlandes de fleurs. Au son des instruments on viendra vous conduire Jusqu'au pied du bûcher.
Crispin
Juste ciel ! Quel martyre !
Le voyant dans la plus grande consternation.
Piracmon
Quand vous serez monté tout au hant du bûcher, À côté d'Éliante on doit vous attacher. Vous n'aurez jamais vu tant de réjouissances. Le peuple autour de vous viendra former des danses. Nos chants élèveront votre nom jusqu'aux cieux. Vous-même, j'en suis sûr, vous serez tout joyeux. Vous serez enchanté de notre symphonie. Enfin, pour terminer cette cérémonie Par les quatre côtés, quatre flambeaux ardents Mettront le feu sous vous ; puis, quand il sera temps ; On ira recueillir vos cendres dans une urne ; Et votre nom... Mais, quoi ! Vous voilà taciturne ?
Le Gouverneur
Marchez.
Crispin
Mais d'un instant ne peut-on reculer ?
Piracmon
Non, seigneur. Tout à l'heure on prétend vous brûler.; Nous n'avons pas besoin qu'un bûcher se prépare: Il en est de tout prêts.
Crispin
Précaution barbare !
Piracmon
Oui, dans tous les marchés, de toutes les façons, On en trouve, qu'on roule au-devant des maisons. À quatre pas d'ici j'en sais un magnifique.
Crispin
Ah ! Morbleu ! Ce n'est pas cela dont je me pique : De la magnificence !
Le Gouverneur
Eh ! Cela fait honneur.
Crispin
Ayez pitié de moi, monsieur le gouverneur.
Le Gouverneur
Peut-on être attaché de la sorte à la vie ?
Crispin
C'est mon faible.
Le Gouverneur
Fi donc! Quelle badinerie !
Crispin
Vous mourez donc gaiement, vous autres ?
Piracmon
Fort gaiement ? Et surtout quand on meurt dans ce noble élément.
Crispin
Mais en mourant ainsi que pouvez-vous attendre ?
Le Gouverneur
Nous croyons qu'on renaît aussitôt de sa cendre ;
Crispin
Pour moi, qui n'en crois rien, seigneur, dispensez-moi...
À Piracmon.
Le Gouverneur
Coeur bas!... Ah ! C'est trop faire injure à notre loi... Vous, Piracmon...
Piracmon
Seigneur.
Le Gouverneur
Ayez soin de la fête. Que la cérémonie en un instant soit prête... Puis-je compter sur vous ?
Piracmon
Seigneur, tout ira bien.
À Piracmon.
Le Gouverneur
Gardes... conduisez-le... Surtout, n'oubliez rien Pour rendre la musique et la danse célèbre.
Crispin
Ciel ! On va me donner un opéra funèbre !... Ah ! Le maudit pays !... Ah ! La maudite loi !
Piracmon
Venez vous préparer : il est temps ; suivez-moi.
Il s'éloigne avec Piracmon et quelques-uns des gardes du gouverneur, qui l'emmènent.
Crispin
Je vais me préparer à périr dans la flamme... Allons, c'est fait de moi... Dieu veuille avoir mon âme !
Scène 9
Le Gouverneur
Voyant paraître un insulaire, qui vient a lui.
Le Gouverneur
L'insensé ne voit pas la gloire de son sort : Il a le coeur si bas que de craindre la mort ! Puisse le ciel sur lui répandre ses lumières, Et lui donner aussi les forces nécessaires Pour pouvoir surmonter cette vaine frayeur !... Mais, quelqu'un vient à moi.
Scène 10
Le Gouverneur, Insulaire
Le Gouverneur
Que me veut-on ?
Insulaire
Seigneur, Un cavalier français vient vous rendre une lettre. Il voudrait vous parler. Voulez-vous le permettre ?
L'insulaire s'éloigne, et fait paraître Licandre.
Le Gouverneur
Qu'il approche.
Scène 11
Licandre, Le Gouverneur
Il lui présente une lettre.
Licandre
Seigneur, je suis un étranger ; Sans secours, sans espoir, dons un pressant danger, Triste jouet des vents, échappé du naufrage, Et dans l'île voisine entraîné par l'orage; Je viens du gouverneur, qui me renvoie ici, Vous apporter, seigneur, le billet que voici.
Il ouvre la lettre et la lit haut.
Le Gouverneur
Donnez. Je vous promets que, quoi qu'il me demande, Je ferai tout pour lui. Voyons ce qu'il me mande. « Le gentilhomme que je vous envoie a été jeté par la tempête dans mon île. Son nom est Licandre ; et il a fait naufrage depuis peu avec une personne, nommée Éliante, dont il était éperdument amoureux. Si, par hasard, vous aviez des nouvelles de cette aimable personne, vous rachèteriez la vie à son amant en la lui faisant retrouver. Informez-vous-en, je vous prie. Il n'est point impossible que l'orage l'ait jetée dans votre port. Donnez-y vos soins; j'en aurai une éternelle reconnaissance. BRISAPH, gouverneur de l'île de Santoriada. »
Le Gouverneur
Oui, je puis contenter vos désirs curieux ; Je puis vous informer d'Éliante.
Licandre
Ah ! grands dieux ! Quoi ! Je pourrais ici revoir celle que j'aime ? Que mon coeur est content ! Que ma joie est extrême ! Montrez-la moi, de grâce ! Achevez mon bonheur.
Le Gouverneur
Si je vous là fais voir, vous mourrez de douleur. Elle vient d'expirer tout à l'heure.
Licandre
Elle est morte ?
Le Gouverneur
Je connais la grandeur du coup que je vous porte ; Mais, enfin, puisqu'il faut sans feinte vous parler, Elle, avec son mari, nous allons la brûler.
À part.
Licandre
Ah ! Que m'apprenez-vous ? Elle était mariée ?... Cruelle ! Ma tendresse est-elle ainsi payée ?... Hélas !
Le Gouverneur
Mais, cependant, il faut vous dire tout. L'hymen n'a pas été terminé jusqu'au bout. L'époux, du moins, le dit : même je le présume, Et, suivant du pays la louable coutume, Nous brûlons les époux sur des bûchers ardents.
Licandre
Permettez qu'avec eux je me jette dedans. Vous voyez bien qu'après cette perte funeste, La mort est désormais le seul bien qui me reste : Et ce sera pour moi le bonheur le plus doux.
Le Gouverneur
Le mari ne prend pas la chose comme vous ? Un sort si glorieux l'alarme et l'épouvante.
Licandre
Que j'éprouve, grands dieux ! La fortune inconstante ! En trouvant ce que j'aime on m'apprend en ces lieux Que la mort m'a ravi ce trésor précieux.
Le Gouverneur
Je vous plains.
Scène 12
Insulaire, Licandre, Le Gouverneur
au gouverneur
Insulaire
Tout est prêt pour la cérémonie ; Le bûcher, les flambeaux, le deuil, la symphonie. Le mari, cependant, ne se peut consoler.
Il reste sans connaissance.
Licandre
Je succombe... À ces mots je me sens accabler. Une vapeur secrète, en mes sens répandue, Me ravit tout à coup l'usage de la vue.
Voyant paraître de loin le cortège qui arrive.
L'insulaire et l'un des gardes du gouverneur emportent Licandre dans un lieu éloigné, et le gouverneur va au-devant du cortège avec, ses gardes et sa suite.
Le Gouverneur
Il tombe évanoui... Qu'on l'ôte de ces lieux; Il ne faut point offrir ce spectacle à ses yeux ; Sa trop vive douleur l'interromprait peut-être... Le deuil s'approche... Allons au-devant du grand-prêtre.
Scène 13
Piracmon, Marine
Piracmon
Oui, c'est dans cet endroit
Marine
Où va le gouverneur ?
Piracmon
Au-devant du grand-prêtre. Il lui doit cet honneur.
Marine
Mais tu n'y songes pas, au moins.
Piracmon
Que veux-tu dire ?
Marine
Ce bûcher, cet apprêt, cela n'est que pour rire, N'est-il pas vrai ?
Piracmon
Sans doute.
Marine
Et cependant ici Monsieur le gouverneur ne l'entend pas ainsi. Le grand-prêtre, d'abord, mettra le feu lui-même; Et que deviendrons nous avec ton stratagème ? Par ton ordre Éliante est au haut du bûcher.
Piracmon
Quand il en sera temps, j'irai l'en détacher.
Marine
Il faudrait prévenir le gouverneur. Peut-être...
Piracmon
Il est plus scrupuleux encor que le grand-prêtre : Il ne badine point sur cet article-là.
Marine
Si le feu...
Piracmon
Laisse-moi conduire tout cela. De ce qu'elle doit faire Éliante est instruite.
Marine
Je ne te comprends point.
Entendant le bruit des instruments.
Il regarde du coté par où vient le cortège, et le voit approcher.
Il va se réunir, avec Marine, aux insulaires de l'un et de l'autre sexes qui accompagnent le cortège.
Piracmon
Tu verras, dans la suite... Si le drôle en revient, je veux que, de longtemps, Il n'ait dessein... Mais, chut... j'entends les instruments... La victime paraît, couverte de guirlandes... Viens-t'en, et joignons-nous à ces joyeuses bandes.
Scène 14
Crispin, Legrand-prêtre Et La Grande-prêtresse Chantant, La Grande-Prêtresse, Marine, Choeur D'insulaires
Le fond s'ouvre et laisse voir le bûcher sur lequel Éliante est placée, vêtue d'une mante couverte de fleurs. Ce bûcher est élevé au pied d'un mausolée galant, où l'Amour est représenté portant le portrait de Crispin. Le grand-prêtre, la grande-prêtresse , le gouverneur, ses gardes, sa suite, et une troupe d'insulaires, de l'un et de l'autre sexes, parmi lesquels Piracmon et Marine se sont mêlés, et qui portent tous des flambeaux allumés, conduisent Crispin, en cérémonie, au pied du bûcher, au son des instruments, et avec l'appareil le plus galant et le plus gracieux.
Crispin
« Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau ; La moitié de Crispin mettra l'autre au tombeau : Mais je plains beaucoup moins, dans ce malheur funeste, La moitié que je perds que celle qui me reste...» Je dois être brûlé tout vif... Ô sort affreux !... Mon maître, quoique mort, est, ma foi, plus heureux.
ensemble
Legrand-prêtre Et La Grande-prêtresse Chantant
Crispin, il faut braver le sort. Par lui ta femme t'est ravie : Rejoins-la par un noble effort. Pour elle tu brûlais, brûlais, pendant sa vie, Brûle, brûle, avec elle, après sa mort,
La Grande-Prêtresse
D'un long veuvage on n'a point l'amertume En suivant sa femme au tombeau. De ce pays bénissez la coutume : Brûlez, brûlez d'un feu nouveau. Ici quand l'Hymen éteint son flambeau, L'Amour aussitôt le rallume.
Marine
Crispin, en mourant dans la flamme, Doit se louer de son bonheur. Il va jouir de l'honneur D'être brûlé pour sa femme. Est-il une plus belle mort? Chantons, dansons, et célébrons son sort.
de l'un et de l'autre sexes, montrant Crispin
Choeur D'insulaires
Chantons, dansons, et célébrons son sort.
La Grande-Prêtresse
Dans ses yeux sa joie est bien peinte. Qu'il est content ! Qu'il est heureux ! Nous l'allons voir dans les feux, Sans qu'il pousse aucune plainte. Est-il une plus belle mort ? Chantons, dansons, et célébrons son sort,
Marine
Maris, de lui venez apprendre À suivre une femme au tombeau ; Et de ce phénix nouveau Venez chercher de la cendre. Est-il une plus belle mort ? Chantons, dansons, et célébrons son sort.
Choeur D'insulaires
Chantons, dansons, et célébrons son sort.
À tous ceux qui formait le cortège.
Crispin
Ô ciel ! Vit-on jamais une rigueur pareille ? Ils viennent me corner leur musique à l'oreille, Célébrer mon bonheur, rire, danser, sauter !... Je vous conseille encor de me faire chanter.
Scène 15
Licandre, Crispin, Le Gouverneur, Éliante, Grand-prêtre, La Grande-Prêtresse
Licandre
Ne me retenez plus Dans ma douleur mortelle, Je veux voir Éliante, et brûler avec elle. L'époux n'aura pas seul ce funeste plaisir.
Crispin
Vous pouvez là-dessus suivre votre désir.
À Crispin.
Licandre
Que vois-je ? Juste ciel ! Ma surprise est extrême... Je ne me trompe point... Oui, vraiment, c'est lui-même. C'est Crispin!... Toi, maraud ! Cet époux fortuné, Qui m'as ravi l'objet qui m'était destiné !
À part.
À Licandre.
À tous ceux qui forment le cortège, en leur montrant Licandre.
Crispin
Eh quoi ! Monsieur, c'est vous ?... Ô ciel, je te rends grâce... Vous venez à propos pour prendre ici ma place... Messieurs, au moins, voilà le véritable époux.
Le Gouverneur
Nous n'en connaissons point ici d'autre que vous.
Crispin
Pour lui faire plaisir, j'ai feint ce mariage.
Des gardes prennent Crispin et veulent le jeter dans le bûcher.
Le Gouverneur
Que de discours !... Allons, sans tarder davantage, Montez sur le bûcher.
Crispin
Que l'on attende un peu.
Le Gouverneur
Non, non, point de délai.
Crispin
Je vais crier au feu.
Voulant monter sur le bûcher.
Licandre
Ô ciel ! Que de beautés vont se réduire en cendre !... Je ne la quitte point.
Éliante
Ah ! Licandre, Licandre !
Crispin
Miracle !
Licandre
Juste ciel !
Le Gouverneur
Que veut dire ceci ? Votre épouse est vivante encore ?
Crispin
Oui, Dieu merci ! Le poison a raté.
au gouverneur, avec sévérité
Grand-prêtre
Que vois-je ici paraître ? Avez-vous prétendu vous moquer du grand-prêtre, Monsieur le gouverneur ?
Éliante
Pardonnez à l'amour, Qui nous a fait tenter cet innocent détour, Qui, pour me réserver toute entière à Licandre, M'a fait, blessant vos lois, un peu trop entreprendre. Il était mon époux.
Au gouverneur.
Grand-prêtre
Votre époux ? Eh ! Pourquoi Ne me pas confier un tel secret, à moi ? Je n'aurais pas permis ce second hyménée, Ou j'en aurais, du moins, retardé la journée Mais, puisqu'il est ainsi, je vous rends cet époux ; Aussi bien le second est indigne de vous. De mon autorité je romps ce mariage, Et vous rends à présent au noeud qui vous engage... N'est-ce pas votre avis, monsieur le gouverneur ?
Le Gouverneur
Oui, sans doute;
à Licandre et à Éliante
Grand-prêtre
Ainsi donc, vivez heureux.
Éliante
Seigneur, En me rendant Licandre on me rend à la vie.
Crispin
Voyez-vous la malice et la friponnerie !
À Licandre et à Êliante.
Le Gouverneur
Taisez-vous, lâche !... Et vous, trop généreux époux ! Dans mon île goûtez les plaisirs les pins doux. Ce mépris de la mort mérite trop la vie ; Qu'à tous deux de longtemps elle ne soit ravie : J'en fais tous mes souhaits.
Éliante
Seigneur, que de bontés !
Et regardant Crispin.
Le Gouverneur
Je n'en puis tant avoir que vous en méritez... Pour le seigneur Crispin...
Licandre
C'est mon valet.
À Licandre.
Le Gouverneur
Quoi ! Traître ! Me tromper, me jouer, en trahissant ton maître ?... Il faut qu'il soit puni.
Crispin
Pardonnez-moi, seigneur : Je ne le suis que trop d'avoir eu tant de peur ; J'ai souffert diablement, et vous pouvez m'en croire.
Aux insulaires de l'un et de l'autre sexes.
À Crispin.
Le Gouverneur
Avec plus de loisir j'apprendrai votre histoire ; Marine et Piracmon sauront m'en informer. Heureux amants, toujours puissiez-vous vous aimer !... Vous autres, par vos chants, prenez part à leur joie, Qu'à les bien réjouir chacun de vous s'emploie ; Et, selon notre loi, nous ferons, dès demain. Pour surcroît de plaisir, les noces de Crispin.
Les insulaires des deux sexes forment des danses.
Crispin
Soit ; mais je ne veux point terminer cette affaire Que par un bon contrat et par devant notaire La dame ne s'oblige, en mourant devant moi, Que je ne serai point sujet à votre loi.
Les insulaires, des deux sexes, reprennent leurs danses.
chantant seul, à Licandre, à Éliante et à Crispin
Grand-prêtre
Étrangers, qui trouvez ridicule Qu'ici l'on brûle Le survivant avec le mort, Vous avez tort. Ce tourment, qui paraît terrible, Fut inventé parmi nous Pour rendre une femme sensible À la mort de son époux.
La Grande-Prêtresse
Si vous voulez, malgré l'orage, Voguer encore en ce beau jour, Que ce soit sur la mer d'Amour : Il est beau d'y faire naufrage. L'Amour en quittant le rivage Promet toujours un heureux sort Avec lui, jusque dans le port, Il est beau de faire naufrage.
Crispin
Messieurs, notre nouvel ouvrage Peut couler à fond aujourd'hui ; Mais, en lui prêtant votre appui, Vous le sauverez du naufrage.