Comédie · 1710

Le naufrage

de Joseph de la Font

Représentation
≈ 29 min
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
228
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Crispin H 64 ≈ 8 min 7
Le Gouverneur H 49 ≈ 6 min 9
Marine F 34 ≈ 5 min 6
Piracmon H 31 ≈ 4 min 4
Éliante F 26 ≈ 2 min 5
Licandre H 12 ≈ 2 min 3
Grand-prêtre N 4 ≈ 1 min 1
La Grande-Prêtresse F 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Crispin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Gouverneur absentabsentabsentabsentabsentabsent
Marine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Piracmon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éliante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Licandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Grand-prêtre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Grande-Prêtresse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Marine, Éliante

Marine

Vous avez beau compter, depuis notre naufrage, Depuis que nous restons chez ce peuple sauvage, Vous ne trouverez pas plus de huit jours.

À part.

Éliante

Eh bien ! Après huit jours entiers je n'espère plus rien... Oui. Licandre a péri, malheureuse Éliante ! Et tu peux vivre encore!

À part.

À Eliante, en la voyant en pleurs.

Marine

Oui, la chose est touchante... Mais vous vivez, enfin... Dieu bénisse les jours De celui qui sitôt nous a prêté secours !... Il en est bien payé puisque je suis sa femme; Son bonheur a suivi de près sa grandeur d'âme... Ce pauvre Piracmon !... Mais, quoi ! Toujours pleurer ? Il n'est pas temps encor de vous désespérer ; La mort de votre amant n'est pas encor certaine : Il peut s'être sauvé dans quelque île prochaine.

Éliante

Ah ! Marine, huit jours sans paraître.

Marine

D'accord.

Éliante

Je n'en puis plus douter, mon cher Licandre est mort. De mon père en courroux évitant la poursuite, Lorsque dans un lieu sûr il croit m'avoir conduite, Il faut que près du port il se trouve un écueil, Que de ce tendre amant la mer soit le cercueil ; Et, moi, que je me sauve en cette terre affreuse, Où, suivant du pays la loi trop rigoureuse., On me force aussitôt à choisir un époux !

Marine

J'ai trouvé cette loi moins terrible que vous. L'époux qu'on m'a donné n'est point trop haïssable ; Quoique né dans cette île, il est assez bon diable.

Éliante

Que je trouve cruels les peuples de ces lieux ! Quoi ! Tous les étrangers qui se sauvent chez eux, Ou de force ou de gré, d'abord on les marie ! Que les lois de cette île ont de bizarrerie ! Hélas!

Marine

Comment ! De quoi vous plaignez-vous ? Crispin A feint, pour les tromper, de vous donner la main ; Ces barbares ont cru qu'il vous prenait pour femme.

Éliante

J'ai peine la-dessus à rassurer mon âme. S'ils savent tôt ou tard, que pour les abuser, Un malheureux valet a feint de m'épouser, Voulant me réserver pour épouse à son maître...

Marine

Comment diantre jamais pourront-ils le connaître ? Ils croient très fermement que Crispin a sur vous Les droits d'un véritable et légitime époux, Que l'hymen est parfait. Où pourront-ils apprendre Que vous vous réservez en secret à Licandre ? Madame, là-dessus n'ayez aucune peur. Crispin passe auprès d'eux pour un fort gros seigneur. La dépense qu'il fait...

Éliante

Que veux-tu qu'il dépense ? Il n'a rien.

Marine

Vous perdez la, mémoire, je pense : Avez-vous oublié tout ce qu'a fait Crispin ?

Éliante

Eh ! Je ne songe a rien dans mon mortel chagrin.

Marine

Voyant notre vaisseau près de faire naufrage, Parmi les pleurs, les cris, il ne perd point courage : Il va du capitaine enlever le trésor. Se saisit d'un coffret rempli d'espèces d'or ; Puis, se jetant en mer, crie à perte d'haleine : « À moi, messieurs, à moi ! Sauvez le capitaine. » Ceux qui venaient du bord secourir le vaisseau S'en vont droit à Crispin, le retirent de l'eau, Et le vrai capitaine, ainsi que tout son monde, S'est vu dans ce moment enseveli sous l'onde... Mais vous me faites là répéter un récit Que Crispin vous a fait dix fois, à ce qu'il dit ; Et lorsque Piracmon nous sauvait dans sa barque, Vous-même avez pu voir...

Éliante

Est-ce que l'on remarque ?...

Marine

C'est bien dit... Mais voilà Crispin.

Scène 2

Marine, Crispin, Éliante

Marine

Bonjour, Crispin.

À Eliante, d'un ton triste.

Crispin

Bonjour... Bonjour.

Marine

Qu'as-tu ? Tu me parais chagrin ?

À Éliante.

Crispin

Je suis chagrin... joyeux... j'appréhende... et j'espère... L'amour et le respect... par un effet contraire... Ainsi que la douleur... le plaisir... dans mon coeur... Enfin, voici le fait... Monsieur le gouverneur, Instruit, par quelques gens, que notre mariage N'était pas consommé... « Quel est ce badinage ? A-t-il dit fièrement. Se moque-t-on de moi ? Ainsi ces étrangers méprisent notre loi ! Qu'on leur dise, à tous deux, qu'il y va de la vie, Si ce soir... »

Éliante

Ah ! Mourons...

Crispin

Je n'en ai point d'envie.

Éliante

Comment ?...

Crispin

Suivons plutôt l'ordre du gouverneur.

Marine

Quoi ! Son honneur, Crispin...

Crispin

Laissons là son honneur : Il y va de la vie.

Éliante

Eh ! L'amour de ton maître ?...

Crispin

Les flots l'ont englouti... N'y pensons plus.

Éliante

Quoi ! Traître !..

Crispin

Est-ce ma faute, à moi, si mon maître a péri, Si vous m'avez prié d'être votre mari Pour ne pas épouser un de ces insulaires, Qui, ma foi ! N'aurait pas cherché tant de mystères, Et si le gouverneur veut qu'étant votre époux ... Est-ce ma faute, à moi?

Marine

Mais tu sais, entre nous...

Crispin

Je ne suis rien.

Marine

Tu sais qu'un pareil mariage...

Crispin

On dit qu'il est fort bon : que faut-il davantage ? Le grand-prêtre a formé cette belle union... Il ne nous reste plus que la conclusion.

Éliante

Mais, scélérat ! Tu sais que c'était une feinte.

Crispin

Oui, mais le gouverneur me donne de la crainte. Il est sévère en diable !... Et, d'ailleurs, certain feu... Pour vos appas me presse... un peu plus fort que jeu... Je vous aime, Ëliante,... et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie !... Et votre amant, mon maître, a bien fait de périr... Je meurs d'amour pour vous et vous m'allez guérir.

Éliante

Oses-tu devant moi tenir un tel langage ?

Crispin

Pourquoi non, s'il vous plaît ?... Les noeuds du mariage...

Éliante

Ôte-toi de mes yeux.

Crispin

Je vais au gouverneur Qui saura soutenir ses lois avec vigueur. Il m'entendra lui dire, en parlant de son île, Qu'il ne tient pas à moi qu'elle ne soit fertile.

À Crispin.

Marine

Madame, quel discours ! Avez-vous entendu L'exécrable dessein que le traître a conçu ?... Impudent !

Éliante

Jusqu'au bout tu pousses l'insolence, Misérable valet ! Effronté!

Il sort.

Crispin

Patience ! Monsieur le gouverneur va savoir tout ceci... Mais, par avance, moi, je vous déclare ici Que je suis votre époux que vous êtes ma femme... Que je veux... qu'il me plaît... Obéissez, madame.

Scène 3

Éliante, Marine

Éliante

Ô ciel ! Qui l'aurait cru, Marine ?

Marine

Le fripon ! Je vois bien que lui-même a fait la trahison ; Que si le gouverneur est instruit du mystère, C'est par lui.

À Marine.

Éliante

Malheureuse ! Hélas! Que vais-je faire ?... Que ferais-tu, Marine, en cette occasion?

Voyant paraître Piracmon.

Marine

Je ne sais... Mais voici mon mari, Piracmon... S'il pouvait nous servir !

Éliante

Il faudrait donc l'instruire ?

Marine

Il sait votre secret, et j'ai dû le lui dire.

Éliante

Quoi ! Marine, déjà ?...

Marine

Bon ! Dès les premiers jours.

Scène 4

Marine, Piracmon, Éliante

Marine

Mon mari, nous avons besoin de ton secours. Crispin fait l'insolent. Il prétend que madame, Qui, comme je t'ai dit, a feint d'être sa femme...

Piracmon

Oui, je sais le mystère.

Marine

Eh bien ! Ce faux mari Prétend, en se flattant que Licandre a péri, D'un véritable époux avoir le privilège.

Piracmon

Voyez-vous le pendard !

Marine

Enfin, que te dirai-je ? Il va, dit-il, s'en plaindre à votre gouverneur.

Piracmon

La peste ! Il faut songer à parer ce malheur.

Marine

Oui, car madame et moi nous ne savons qu'y faire.. Donne-nous là-dessus un conseil salutaire.

Piracmon

Attendez... justement... J'entrevois un moyen Qui pourrait réussir. Faisons-lui peur.

Marine

Eh bien ?

Éliante

Mais en lui faisant peur, qu'espérez-vous?

Piracmon

J'espère L'intimider, madame ; et de telle manière. Qu'il se mordra tantôt les doigts d'avoir voulu Entreprendre avec vous ce qui vous a déplu. Mais secondez-moi bien.

Marine

Ne t'en mets point en peine.

Éliante

Pour sauver mon honneur si votre adresse est vaine, Je saurai me donner la mort.

Voyant paraître le gouverneur avec sa suite et Crispin.

Éliante, Marine et Piracmon s'éloignent.

Piracmon

Oh ! Doucement ; Nous n'en viendrons pas là. Suivez-moi seulement... Oui, madame, je veux que, dans cette journée, Le gouverneur, cassant ce honteux hyménée, Trouve un homme en Crispin trop indigne de vous, Et trop lâche, en un mot, pour être votre époux. Je vous aurai bientôt appris tout votre rôle... Voici le gouverneur, suivi de notre drôle... Eh vite ! Éloignons-nous ; qu'il ne nous voie ici.

Scène 5

Crispin, Le Gouverneur

Crispin

Seigneur, je ne mens point, et la chose est ainsi.

Le Gouverneur

Comment donc ! À nos lois faire une telle injure ! Je vous rendrai justice, et je vous en assure.

Crispin

Vous me ferez plaisir.

Le Gouverneur

Vous êtes son époux : Elle doit se soumettre et n'obéir qu'à vous. Qu'est-ce qui lui flait donc haïr votre personne ? D'où viennent ses dégoûts ?

Crispin

Moi, c'est ce qui m'étonne.

Le Gouverneur

Vous n'êtes point affreux et laid à faire peur : Au contraire.

Crispin

Fi donc ! Monsieur le gouverneur, Vous me rendez confus.

Le Gouverneur

Parlez. Est-ce qu'en France Toutes les femmes font pareille résistance ?

Crispin

Non, par ma foi ! Bien loin de se faire prier Une fille qu'on est longtemps à marier, Fort souvent se marie elle-même.

Le Gouverneur

Eh ! Le maître, En France, n'est-ce pas l'époux ? Cela doit être.

Crispin

Oui, vraiment ; mais la femme est la maîtresse aussi.

Le Gouverneur

Votre femme voudrait faire de même ici ?

Scène 6

Piracmon, Crispin, Le Gouverneur

Piracmon

Ah ! Seigneur, apprenez une étrange nouvelle. La femme de Crispin...

Crispin

Eh bien ! Qu'est-ce ? Qu'a-t-elle ?

Piracmon

La pauvre femme, hélas ! a termine son sort : Elle vient, à nos yeux, de se donner la mort ; Et, pour se dégager de ce triste hyménée, Elle a pris un breuvage et s'est empoisonnée, S'affranchissant ainsi d'une odieuse loi.

Crispin

Ma foi ! Tant pis pour elle. Est-ce ma faute, à moi ?

Le Gouverneur

Non, vraiment.

Crispin

Mais voyez quel vilain caractère ! Je fais tout ce qu'on peut au monde pour lui plaire ; Je recule huit jours son plaisir et le mien, Et puis madame meurt !... Fi ! Cela n'est pas bien.

Piracmon

Une perte si grande et m'alarme et me touche.

Crispin

Préférer le trépas à l'honneur de ma couche ! Jeune, comme je suis, le teint frais, l'oeil charmant... Monsieur le gouverneur m'en faisait compliment... Ma figure a charmé plusieurs belles en France : Je les ai vu pour moi venir eu abondance. En voyant mon minois transporté de plaisir, Filles, femmes, chacune avait même désir. D'un seul geste, .d'un mot, à la cour, à la ville, J'en ai, foi de Crispin ! Enchanté plus de mille.

Le Gouverneur

Je suis ravi pour vous de ce petit malheur.

Crispin

Pourquoi donc, s'il vous plaît, monsieur le gouverneur ?

Le Gouverneur

Ah ! Seigneur, vous allez acquérir ; une gloire Qui doit éterniser votre illustre mémoire.

Crispin

Comment ?

Le Gouverneur

On parlera de vous chez nos neveux. Encore un coup, Seigneur, vous êtes trop heureux.

Crispin

Comment donc ?

Piracmon

Avant tout ; dites, savez-vous lire ?

Crispin

Oui, vraiment.

Piracmon

Ainsi donc ne songez plus qu'à rire.

Crispin

Rions donc... Mais au moins, que je sache pourquoi ?

Le garde s'éloigne un moment.

Le Gouverneur

Qu'on nous apporte ici le livre de la loi.

Scène 7

Crispin, Le Gouverneur

Crispin

Sans ce livre, en deux mots, dites, qu'ordonne-t-elle ? Faut-il que je reprenne une femme nouvelle ?

Voyant, revenir le garde qui s'était éloigné.

Le Gouverneur

Par le livre à l'instant vous allez être instruit. On l'apporte.

Scène 8

Le Gouverneur, Crispin, Piracmon

Le Gouverneur

Lisez. C'est l'article dix-huit

Crispin

« Quand le mari meurt, ou la femme, On allume de grands bûchers, Et le survivant doit se jeter dans la flamme, En montrant une grandeur d'âme Qui ne s étonne pas de semblables dangers, Et c'est un grand honneur pour tous les étrangers. »

Crispin

C'est donc la le sujet qui doit faire ma joie ?

Le Gouverneur

Bénissez, bénissez le ciel qui vous l'envoie.

Il jette loin de lui le livre de la loi, et veut s'enfuir.

Crispin

Moi, je le bénirais d'un pareil traitement ? Je dois plutôt songer à m'enfuir promptement... Moi, me laisser brûler ?... Ah ! Maudits insulaires! Plus cruels, mille fois, que turcs et que corsaires! De vous brûler ainsi vous êtes de vrais fous, Et je ne reste pas un quart d heure chez vous... Adieu.

Piracmon

N'espérez pas échapper de la sorte.

Des gardes saisissent Crispin et l'arrêtent.

Le Gouverneur

Holà ! Gardes... Quelqu'un ; qu'on l'arrête. Main forte !

Crispin

Quoi ! C'est donc tout de bon ?

Le Gouverneur

Ceci n'est point un jeu ... Voulez-vous qu'on vous jette à force dans le feu ?

Piracmon

Croyez-m'en, avalez doucement la pilule. Périssez sans montrer de crainte ridicule : Car, enfin, il le faut, ou de force, ou de gré.

Crispin

Malheureux que je suis ! Où me suis-je fourré ?

Le Gouverneur

Quoi ! Vous pleurez ?

Crispin

Hélas!

Le Gouverneur

Remportez la victoire ; Songez à votre honneur.

Piracmon

Songez a votre gloire,

Crispin

De l'honneur, de la gloire, ai-je de tout cela?

Le Gouverneur

Que diront nos neveux ?

Crispin

Tout ce qu'il leur plaira.

Le Gouverneur

Jetez-vous, en héros, vous-même, dans la flamme.

Crispin

Mais, messieurs, Éliante était-elle ma femme ? Notre hymen n'était pas seulement ébauché : Est-ce à moi, s'il vous plaît, d'en porter le péché ?

Le Gouverneur

Tout cela n'y fait rien, il faut mourir.

Crispin

J'enrage ! Ah ! Que n'ai-je conclu mon chien de mariage ! Si j'avais cru sitôt terminer mon destin, Avant que de mourir j'aurais fait un Crispin,

Piracmon

Voici l'ordre, à peu près, de la cérémonie. Je vais vous en instruire.

Crispin

Ah ! Quelle tyrannie !

Piracmon

Premièrement il faut ne point verser de pleurs. On vous entourera de guirlandes de fleurs. Au son des instruments on viendra vous conduire Jusqu'au pied du bûcher.

Crispin

Juste ciel ! Quel martyre !

Le voyant dans la plus grande consternation.

Piracmon

Quand vous serez monté tout au hant du bûcher, À côté d'Éliante on doit vous attacher. Vous n'aurez jamais vu tant de réjouissances. Le peuple autour de vous viendra former des danses. Nos chants élèveront votre nom jusqu'aux cieux. Vous-même, j'en suis sûr, vous serez tout joyeux. Vous serez enchanté de notre symphonie. Enfin, pour terminer cette cérémonie Par les quatre côtés, quatre flambeaux ardents Mettront le feu sous vous ; puis, quand il sera temps ; On ira recueillir vos cendres dans une urne ; Et votre nom... Mais, quoi ! Vous voilà taciturne ?

Le Gouverneur

Marchez.

Crispin

Mais d'un instant ne peut-on reculer ?

Piracmon

Non, seigneur. Tout à l'heure on prétend vous brûler.; Nous n'avons pas besoin qu'un bûcher se prépare: Il en est de tout prêts.

Crispin

Précaution barbare !

Piracmon

Oui, dans tous les marchés, de toutes les façons, On en trouve, qu'on roule au-devant des maisons. À quatre pas d'ici j'en sais un magnifique.

Crispin

Ah ! Morbleu ! Ce n'est pas cela dont je me pique : De la magnificence !

Le Gouverneur

Eh ! Cela fait honneur.

Crispin

Ayez pitié de moi, monsieur le gouverneur.

Le Gouverneur

Peut-on être attaché de la sorte à la vie ?

Crispin

C'est mon faible.

Le Gouverneur

Fi donc! Quelle badinerie !

Crispin

Vous mourez donc gaiement, vous autres ?

Piracmon

Fort gaiement ? Et surtout quand on meurt dans ce noble élément.

Crispin

Mais en mourant ainsi que pouvez-vous attendre ?

Le Gouverneur

Nous croyons qu'on renaît aussitôt de sa cendre ;

Crispin

Pour moi, qui n'en crois rien, seigneur, dispensez-moi...

À Piracmon.

Le Gouverneur

Coeur bas!... Ah ! C'est trop faire injure à notre loi... Vous, Piracmon...

Piracmon

Seigneur.

Le Gouverneur

Ayez soin de la fête. Que la cérémonie en un instant soit prête... Puis-je compter sur vous ?

Piracmon

Seigneur, tout ira bien.

À Piracmon.

Le Gouverneur

Gardes... conduisez-le... Surtout, n'oubliez rien Pour rendre la musique et la danse célèbre.

Crispin

Ciel ! On va me donner un opéra funèbre !... Ah ! Le maudit pays !... Ah ! La maudite loi !

Piracmon

Venez vous préparer : il est temps ; suivez-moi.

Il s'éloigne avec Piracmon et quelques-uns des gardes du gouverneur, qui l'emmènent.

Crispin

Je vais me préparer à périr dans la flamme... Allons, c'est fait de moi... Dieu veuille avoir mon âme !

Scène 9

Le Gouverneur

Voyant paraître un insulaire, qui vient a lui.

Le Gouverneur

L'insensé ne voit pas la gloire de son sort : Il a le coeur si bas que de craindre la mort ! Puisse le ciel sur lui répandre ses lumières, Et lui donner aussi les forces nécessaires Pour pouvoir surmonter cette vaine frayeur !... Mais, quelqu'un vient à moi.

Scène 10

Le Gouverneur, Insulaire

Le Gouverneur

Que me veut-on ?

Insulaire

Seigneur, Un cavalier français vient vous rendre une lettre. Il voudrait vous parler. Voulez-vous le permettre ?

L'insulaire s'éloigne, et fait paraître Licandre.

Le Gouverneur

Qu'il approche.

Scène 11

Licandre, Le Gouverneur

Il lui présente une lettre.

Licandre

Seigneur, je suis un étranger ; Sans secours, sans espoir, dons un pressant danger, Triste jouet des vents, échappé du naufrage, Et dans l'île voisine entraîné par l'orage; Je viens du gouverneur, qui me renvoie ici, Vous apporter, seigneur, le billet que voici.

Il ouvre la lettre et la lit haut.

Le Gouverneur

Donnez. Je vous promets que, quoi qu'il me demande, Je ferai tout pour lui. Voyons ce qu'il me mande. « Le gentilhomme que je vous envoie a été jeté par la tempête dans mon île. Son nom est Licandre ; et il a fait naufrage depuis peu avec une personne, nommée Éliante, dont il était éperdument amoureux. Si, par hasard, vous aviez des nouvelles de cette aimable personne, vous rachèteriez la vie à son amant en la lui faisant retrouver. Informez-vous-en, je vous prie. Il n'est point impossible que l'orage l'ait jetée dans votre port. Donnez-y vos soins; j'en aurai une éternelle reconnaissance. BRISAPH, gouverneur de l'île de Santoriada. »

Le Gouverneur

Oui, je puis contenter vos désirs curieux ; Je puis vous informer d'Éliante.

Licandre

Ah ! grands dieux ! Quoi ! Je pourrais ici revoir celle que j'aime ? Que mon coeur est content ! Que ma joie est extrême ! Montrez-la moi, de grâce ! Achevez mon bonheur.

Le Gouverneur

Si je vous là fais voir, vous mourrez de douleur. Elle vient d'expirer tout à l'heure.

Licandre

Elle est morte ?

Le Gouverneur

Je connais la grandeur du coup que je vous porte ; Mais, enfin, puisqu'il faut sans feinte vous parler, Elle, avec son mari, nous allons la brûler.

À part.

Licandre

Ah ! Que m'apprenez-vous ? Elle était mariée ?... Cruelle ! Ma tendresse est-elle ainsi payée ?... Hélas !

Le Gouverneur

Mais, cependant, il faut vous dire tout. L'hymen n'a pas été terminé jusqu'au bout. L'époux, du moins, le dit : même je le présume, Et, suivant du pays la louable coutume, Nous brûlons les époux sur des bûchers ardents.

Licandre

Permettez qu'avec eux je me jette dedans. Vous voyez bien qu'après cette perte funeste, La mort est désormais le seul bien qui me reste : Et ce sera pour moi le bonheur le plus doux.

Le Gouverneur

Le mari ne prend pas la chose comme vous ? Un sort si glorieux l'alarme et l'épouvante.

Licandre

Que j'éprouve, grands dieux ! La fortune inconstante ! En trouvant ce que j'aime on m'apprend en ces lieux Que la mort m'a ravi ce trésor précieux.

Le Gouverneur

Je vous plains.

Scène 12

Insulaire, Licandre, Le Gouverneur

au gouverneur

Insulaire

Tout est prêt pour la cérémonie ; Le bûcher, les flambeaux, le deuil, la symphonie. Le mari, cependant, ne se peut consoler.

Il reste sans connaissance.

Licandre

Je succombe... À ces mots je me sens accabler. Une vapeur secrète, en mes sens répandue, Me ravit tout à coup l'usage de la vue.

Voyant paraître de loin le cortège qui arrive.

L'insulaire et l'un des gardes du gouverneur emportent Licandre dans un lieu éloigné, et le gouverneur va au-devant du cortège avec, ses gardes et sa suite.

Le Gouverneur

Il tombe évanoui... Qu'on l'ôte de ces lieux; Il ne faut point offrir ce spectacle à ses yeux ; Sa trop vive douleur l'interromprait peut-être... Le deuil s'approche... Allons au-devant du grand-prêtre.

Scène 13

Piracmon, Marine

Piracmon

Oui, c'est dans cet endroit

Marine

Où va le gouverneur ?

Piracmon

Au-devant du grand-prêtre. Il lui doit cet honneur.

Marine

Mais tu n'y songes pas, au moins.

Piracmon

Que veux-tu dire ?

Marine

Ce bûcher, cet apprêt, cela n'est que pour rire, N'est-il pas vrai ?

Piracmon

Sans doute.

Marine

Et cependant ici Monsieur le gouverneur ne l'entend pas ainsi. Le grand-prêtre, d'abord, mettra le feu lui-même; Et que deviendrons nous avec ton stratagème ? Par ton ordre Éliante est au haut du bûcher.

Piracmon

Quand il en sera temps, j'irai l'en détacher.

Marine

Il faudrait prévenir le gouverneur. Peut-être...

Piracmon

Il est plus scrupuleux encor que le grand-prêtre : Il ne badine point sur cet article-là.

Marine

Si le feu...

Piracmon

Laisse-moi conduire tout cela. De ce qu'elle doit faire Éliante est instruite.

Marine

Je ne te comprends point.

Entendant le bruit des instruments.

Il regarde du coté par où vient le cortège, et le voit approcher.

Il va se réunir, avec Marine, aux insulaires de l'un et de l'autre sexes qui accompagnent le cortège.

Piracmon

Tu verras, dans la suite... Si le drôle en revient, je veux que, de longtemps, Il n'ait dessein... Mais, chut... j'entends les instruments... La victime paraît, couverte de guirlandes... Viens-t'en, et joignons-nous à ces joyeuses bandes.

Scène 14

Crispin, Legrand-prêtre Et La Grande-prêtresse Chantant, La Grande-Prêtresse, Marine, Choeur D'insulaires

Le fond s'ouvre et laisse voir le bûcher sur lequel Éliante est placée, vêtue d'une mante couverte de fleurs. Ce bûcher est élevé au pied d'un mausolée galant, où l'Amour est représenté portant le portrait de Crispin. Le grand-prêtre, la grande-prêtresse , le gouverneur, ses gardes, sa suite, et une troupe d'insulaires, de l'un et de l'autre sexes, parmi lesquels Piracmon et Marine se sont mêlés, et qui portent tous des flambeaux allumés, conduisent Crispin, en cérémonie, au pied du bûcher, au son des instruments, et avec l'appareil le plus galant et le plus gracieux.

Crispin

« Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau ; La moitié de Crispin mettra l'autre au tombeau : Mais je plains beaucoup moins, dans ce malheur funeste, La moitié que je perds que celle qui me reste...» Je dois être brûlé tout vif... Ô sort affreux !... Mon maître, quoique mort, est, ma foi, plus heureux.

ensemble

Legrand-prêtre Et La Grande-prêtresse Chantant

Crispin, il faut braver le sort. Par lui ta femme t'est ravie : Rejoins-la par un noble effort. Pour elle tu brûlais, brûlais, pendant sa vie, Brûle, brûle, avec elle, après sa mort,

La Grande-Prêtresse

D'un long veuvage on n'a point l'amertume En suivant sa femme au tombeau. De ce pays bénissez la coutume : Brûlez, brûlez d'un feu nouveau. Ici quand l'Hymen éteint son flambeau, L'Amour aussitôt le rallume.

Marine

Crispin, en mourant dans la flamme, Doit se louer de son bonheur. Il va jouir de l'honneur D'être brûlé pour sa femme. Est-il une plus belle mort? Chantons, dansons, et célébrons son sort.

de l'un et de l'autre sexes, montrant Crispin

Choeur D'insulaires

Chantons, dansons, et célébrons son sort.

La Grande-Prêtresse

Dans ses yeux sa joie est bien peinte. Qu'il est content ! Qu'il est heureux ! Nous l'allons voir dans les feux, Sans qu'il pousse aucune plainte. Est-il une plus belle mort ? Chantons, dansons, et célébrons son sort,

Marine

Maris, de lui venez apprendre À suivre une femme au tombeau ; Et de ce phénix nouveau Venez chercher de la cendre. Est-il une plus belle mort ? Chantons, dansons, et célébrons son sort.

Choeur D'insulaires

Chantons, dansons, et célébrons son sort.

À tous ceux qui formait le cortège.

Crispin

Ô ciel ! Vit-on jamais une rigueur pareille ? Ils viennent me corner leur musique à l'oreille, Célébrer mon bonheur, rire, danser, sauter !... Je vous conseille encor de me faire chanter.

Scène 15

Licandre, Crispin, Le Gouverneur, Éliante, Grand-prêtre, La Grande-Prêtresse

Licandre

Ne me retenez plus Dans ma douleur mortelle, Je veux voir Éliante, et brûler avec elle. L'époux n'aura pas seul ce funeste plaisir.

Crispin

Vous pouvez là-dessus suivre votre désir.

À Crispin.

Licandre

Que vois-je ? Juste ciel ! Ma surprise est extrême... Je ne me trompe point... Oui, vraiment, c'est lui-même. C'est Crispin!... Toi, maraud ! Cet époux fortuné, Qui m'as ravi l'objet qui m'était destiné !

À part.

À Licandre.

À tous ceux qui forment le cortège, en leur montrant Licandre.

Crispin

Eh quoi ! Monsieur, c'est vous ?... Ô ciel, je te rends grâce... Vous venez à propos pour prendre ici ma place... Messieurs, au moins, voilà le véritable époux.

Le Gouverneur

Nous n'en connaissons point ici d'autre que vous.

Crispin

Pour lui faire plaisir, j'ai feint ce mariage.

Des gardes prennent Crispin et veulent le jeter dans le bûcher.

Le Gouverneur

Que de discours !... Allons, sans tarder davantage, Montez sur le bûcher.

Crispin

Que l'on attende un peu.

Le Gouverneur

Non, non, point de délai.

Crispin

Je vais crier au feu.

Voulant monter sur le bûcher.

Licandre

Ô ciel ! Que de beautés vont se réduire en cendre !... Je ne la quitte point.

Éliante

Ah ! Licandre, Licandre !

Crispin

Miracle !

Licandre

Juste ciel !

Le Gouverneur

Que veut dire ceci ? Votre épouse est vivante encore ?

Crispin

Oui, Dieu merci ! Le poison a raté.

au gouverneur, avec sévérité

Grand-prêtre

Que vois-je ici paraître ? Avez-vous prétendu vous moquer du grand-prêtre, Monsieur le gouverneur ?

Éliante

Pardonnez à l'amour, Qui nous a fait tenter cet innocent détour, Qui, pour me réserver toute entière à Licandre, M'a fait, blessant vos lois, un peu trop entreprendre. Il était mon époux.

Au gouverneur.

Grand-prêtre

Votre époux ? Eh ! Pourquoi Ne me pas confier un tel secret, à moi ? Je n'aurais pas permis ce second hyménée, Ou j'en aurais, du moins, retardé la journée Mais, puisqu'il est ainsi, je vous rends cet époux ; Aussi bien le second est indigne de vous. De mon autorité je romps ce mariage, Et vous rends à présent au noeud qui vous engage... N'est-ce pas votre avis, monsieur le gouverneur ?

Le Gouverneur

Oui, sans doute;

à Licandre et à Éliante

Grand-prêtre

Ainsi donc, vivez heureux.

Éliante

Seigneur, En me rendant Licandre on me rend à la vie.

Crispin

Voyez-vous la malice et la friponnerie !

À Licandre et à Êliante.

Le Gouverneur

Taisez-vous, lâche !... Et vous, trop généreux époux ! Dans mon île goûtez les plaisirs les pins doux. Ce mépris de la mort mérite trop la vie ; Qu'à tous deux de longtemps elle ne soit ravie : J'en fais tous mes souhaits.

Éliante

Seigneur, que de bontés !

Et regardant Crispin.

Le Gouverneur

Je n'en puis tant avoir que vous en méritez... Pour le seigneur Crispin...

Licandre

C'est mon valet.

À Licandre.

Le Gouverneur

Quoi ! Traître ! Me tromper, me jouer, en trahissant ton maître ?... Il faut qu'il soit puni.

Crispin

Pardonnez-moi, seigneur : Je ne le suis que trop d'avoir eu tant de peur ; J'ai souffert diablement, et vous pouvez m'en croire.

Aux insulaires de l'un et de l'autre sexes.

À Crispin.

Le Gouverneur

Avec plus de loisir j'apprendrai votre histoire ; Marine et Piracmon sauront m'en informer. Heureux amants, toujours puissiez-vous vous aimer !... Vous autres, par vos chants, prenez part à leur joie, Qu'à les bien réjouir chacun de vous s'emploie ; Et, selon notre loi, nous ferons, dès demain. Pour surcroît de plaisir, les noces de Crispin.

Les insulaires des deux sexes forment des danses.

Crispin

Soit ; mais je ne veux point terminer cette affaire Que par un bon contrat et par devant notaire La dame ne s'oblige, en mourant devant moi, Que je ne serai point sujet à votre loi.

Les insulaires, des deux sexes, reprennent leurs danses.

chantant seul, à Licandre, à Éliante et à Crispin

Grand-prêtre

Étrangers, qui trouvez ridicule Qu'ici l'on brûle Le survivant avec le mort, Vous avez tort. Ce tourment, qui paraît terrible, Fut inventé parmi nous Pour rendre une femme sensible À la mort de son époux.

La Grande-Prêtresse

Si vous voulez, malgré l'orage, Voguer encore en ce beau jour, Que ce soit sur la mer d'Amour : Il est beau d'y faire naufrage. L'Amour en quittant le rivage Promet toujours un heureux sort Avec lui, jusque dans le port, Il est beau de faire naufrage.

Crispin

Messieurs, notre nouvel ouvrage Peut couler à fond aujourd'hui ; Mais, en lui prêtant votre appui, Vous le sauverez du naufrage.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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