Scène 1
Merlin
Il remet les trois bourses dans sacoche.
tirant trois bourses de sa poche, l'une après l'autre
Merlin
Trois objets ravissants, trois bourses pleines d'or ! Qu'un valet est heureux chez monsieur Philidor ! Tel qui veut épouser Angélique sa fille Vient à moi pour avoir accès dans la famille. J'en ai novissime produit trois, tour-à-tour, Qui veulent par l'hymen couronner leur amour. Le premier a déjà tiré l'aveu du père, Le second a tiré parole de la mère, Le dernier de la fille a tiré l'agrément ; Et moi de tous les trois j'ai tiré de l'argent. Le premier est, je crois, Marquis, le second Comte, Et l'autre Chevalier... Justement, c'est mon compte: Capitaines tous trois, tous trois du même nom, Et tous trois introduits par moi dans la maison. Mon manège est plaisant ! Je suce les trois frères ; Mais, ma foi ! Le cadet fait le mieux ses affaires. Comme il paye assez bien, et qu'il paraît foncé, À la fille d'abord je l'ai droit adressé : Aussi je le sers mieux que ne ferait personne. Mon coeur officieux est à qui plus lui donne. Le bon de tout ceci c'est que, sans le savoir, Épris du même objet, tous trois pensent l'avoir ; Car j'ai conduit ma barque avec tant de sagesse Que chacun d'eux de l'autre ignore la maîtresse. Peste ! Pour un mari la fille est un trésor ; Car son père au Palais a gagné des monts d'or. Elle, elle a pour la robe une invincible haine, Et veut absolument un époux capitaine... Mais je vois justement le plus jeune des trois. Il marche doucement, et vient en tapinois : C'est quelque rendez-vous qui dans ce lieu l'appelle. Je ne me trompe point, car j'aperçois la belle Qui sort de son côté pour le même sujet.
Scène 2
Merlin, Le Chevalier Lisimon, Angélique
Le Chevalier et Angélique se saluent.
Merlin
Eh bien ! Qu'est-ce ? Approchez ; Merlin est du secret : Vous le savez ; je suis tout propre aux confidences. Eh ! Mon Dieu, laissez là toutes vos révérences.
Le Chevalier Lisimon
Madame, quel bonheur de vous entretenir ! Mon sort avec le vôtre est-il prêt à s'unir ? Puis-je espérer bientôt par un doux hyménée Voir ma félicité justement couronnée ? Parlez, belle Angélique.
Angélique
Espérez, Lisimon, Et sachez de mon coeur quelle est l'intention. Si mon hymen vous plaît, je veux vous satisfaire, Et j'y vais disposer et mon père et ma mère. Dans la robe ils voulaient me choisir un parti ; Mais c'est à quoi mon coeur n'a jamais consenti : Ils voudront bien enfin, ou je suis fort trompée, Pour seconder mes voeux prendre un gendre d'épée.
Merlin
Oui, madame a raison, ces messieurs du palais, Avec leur air gris-brun, sont des maris si laids ! C'est une nation impolie et grossière. Mais vive un capitaine ! À sa mine guerrière, À ses discours polis, à son air conquérant, La beauté la plus fière en peu de jours se rend. Pour moi, si j'étais fille, et que j'eusse des charmes, Ce serait à Monsieur que je rendrais les armes.
Le Chevalier Lisimon
Vraiment, Monsieur Merlin, vous êtes obligeant !
Merlin
Eh ! là, là ; je t'en vais donner pour ton argent.
Le Chevalier Lisimon
Franchement, les robins, enfoncés dans l'étude, En abordant le sexe ont l'accueil un peu rude.
Merlin
Plaisant époux, ma foi ! Qu'un époux à rabat! Car qu'est-ce, dites-moi, que Damon l'avocat ? Un fat, un ignorant balayant la grand'salle, Qui par sa vanité croit que rien ne l'égale ; Qui de papiers tout blancs a soin d'emplir son sac ; Qui décide de tout et ab hoc et ab hac; Qui s'écoute parler, qui s'applaudit lui-même, Pindarisant ses mots avec un soin extrême ; Qui dans les entretiens tranche du bel esprit, Qui rit tout le premier des sottises qu'il dit ; Qui respecte lui seul sa mine de poupée, Le malin est en robe et le soir en épée ; Étourdi, dissipé, grand parleur ; en un mot Qui partout fait l'habile, et partout n'est qu'un sot.
Angélique
Merlin fait des portraits!
Merlin
Oh ! C'est mon fort, Madame. Vive, vive un guerrier pour une jeune femme ! Et vous serez heureux l'un et l'autre à jamais Si l'hymen aujourd'hui peut remplir vos souhaits.
Le Chevalier Lisimon
Merlin est fort porté pour nous deux, ce me semble ?
Merlin
Pour vous deux cependant, à dire vrai, je tremble.
Angélique
Tu trembles ! Pourquoi donc ?
Le Chevalier Lisimon
De grâce, explique-toi.
Merlin
J'en vais encor tirer de l'argent, sur ma foi !
Angélique
Que dis-tu là ?
Merlin
Moi, rien.
Angélique
Ah ! Tire-nous de peine.
Merlin
Vous voudriez avoir un époux capitaine ?
Angélique
Eh bien, Merlin ?
Merlin
Eh bien ! Votre père aujourd'hui Veut vous voir pleinement satisfaite de lui ; Sur certain capitaine il a jeté la vue, Et vous allez dans peu, Madame, être pourvue.
Le Chevalier Lisimon
Ah ciel ! Je suis perdu !
Angélique
Quel cruel contre-temps !
Le Chevalier Lisimon
Que ferai-je ? Ah ! Merlin, voilà ma bourse, prends. II faut jouer ici quelque tour de ta tête.
Merlin
Moi, prendre encor de vous ? Ah ! je suis trop honnête !
Le Chevalier Lisimon
Pour réussir en tout lu n'as qu'à dire un mot.
Merlin
Hélas ! il est bien vrai, je ne suis pas trop sot.
Le Chevalier Lisimon
C'est toi qui dans ces lieux voulus bien m'introduire; Par toi j'obtins le coeur pour qui le mien soupire: Achevé mon bonheur; car dans cette maison Je sais que de tout temps tu fus le factoton.
Merlin
Allez, je rends l'argent si dans cette journée Je ne vous conduis pas tout droit à l'hyménée. Je saurai bien lever toute difficulté... Mais que madame agisse aussi de son côté.
Angélique
Ne vous chagrinez point, Lisimon ; je vais faire Tout ce que je pourrai pour engager mon père.
Merlin
Sinon, je saurai bien vous sortir d'embarras.
Elle rentre dans l'intérieur de la maison et le Chevalier sort.
Angélique
Revenez dans une heure : allez ; n'y manquez pas.
Scène 3
Merlin
Merlin
Voilà donc de l'argent encor que je raccroche ? Je fais un magasin de bourses dans ma poche... Je ne crois pas qu'au monde il soit d'agioteur, De notaire, de Juif, même de procureur, Qui porte aux louis d'or une plus tendre estime. Tirer à droite, à gauche, est ma grande maxime. Tout va bien jusqu'ici... Mais si les deux aînés En ce lieu, par malheur, se trouvent nez à nez ?... L'un a l'aveu du père, et l'autre de la mère ; Chacun d'eux a caché son amour à son frère : S'ils rencontrent ici leur cadet Lisimon, Et s'ils savent enfin que je suis un fripon, Que j'ai tiré des trois avec effronterie, Ils ne manqueront pas de me prendre à partie : Ils voudront s'expliquer... Que faire en ce cas-là ? Un peu d'effronterie ajustera cela... Mais je vois les aînés... Ah !... Juste ciel ! Je tremble... Qu'ils vont être ébahis de se trouver ensemble ! Restons... Puisque je viens de prendre mon parti, Morbleu ! Je n'en veux pas avoir le démenti.
Scène 4
Le Marquis Lisimon, Le Comte Lisimon, Merlin
Le Marquis Lisimon
C'est ici la maison de mon futur beau-père : Je viens pour terminer avec lui notre affaire.
Le Comte Lisimon
Madame Philidor, qui connaît mon amour, Doit me donner sa fille et conclure en ce jour.
Le Marquis Lisimon
Monsieur Philidor croit que je suis fils unique ; C'est pour cela qu'il veut me donner Angélique.
Le Comte Lisimon
Sa mère par bonheur me croit seul de mon nom, Et pense que je suis Punique Lisimon.
Le Marquis Lisimon
Le nom de Lisimon peut honorer sa fille.
Le Comte Lisimon
Mon nom seul peut me faire entrer dans sa famille.
Merlin
Ma foi ! C'est un honneur qu'aucun des deux n'aura, Ou Merlin à la peine aujourd'hui crèvera !
Le Marquis Lisimon
Mais j'aperçois Merlin.
Le Comte Lisimon
C'est Merlin ; c'est lui-même.
Le Marquis Lisimon
Ô ciel! Que vois-je encor ? Ma surprise est extrême... Est-ce une illusion ? Le Comte dans ces lieux !
Le Comte Lisimon
Quel homme en cet instant se présente à mes yeux ?... C'est vous, Marquis, je crois ?
Le Marquis Lisimon
Comment ! C'est donc vous, Comte ?
Merlin fait plusieurs révérences au Comte.
Merlin
Peste ! Ils vont s'éclaircir : ce n'est pas là mon compte.
À part.
Au Marquis.
Le Comte Lisimon
Bonjour, Merlin, bonjour... Je ne sais où j'en suis; Mais je veux être instruit de ce point, si je puis... Que faites-vous ici ? Quelle est cette aventure ?
Le Marquis Lisimon
Mais de vous bien plutôt que faut-il que j'augure ? Vous n'êtes pas ici sans dessein sûrement?
Merlin
Eh ! Messieurs, à quoi bon cet éclaircissement ?
Au Marquis.
Le Comte Lisimon
Tais-toi, Merlin, tais-toi... S'il faut que je m'explique; Je viens en ce logis pour l'hymen d'Angélique.
Le Marquis Lisimon
Et moi j'y viens aussi pour la même raison.
Le Comte Lisimon
Quoi ! Morbleu ! ...
Merlin
Paix, messieurs... Respectez la maison... Quoi donc ! Prétendez-vous faire ainsi des querelles ? Messieurs les officiers, dites-moi des nouvelles.
Au Comte.
Tirant une lettre de sa poche.
Le Marquis Lisimon
Oh ! Morbleu!... Tais-toi donc! Peste soit du butor ! Je viens ici mandé par Monsieur Philidor. Voilà ce qu'il m'écrit ; car j'ai l'aveu du père.
Le Comte Lisimon
Moi, j'ai pareillement un billet de la mère.
Le Marquis Lisimon
Son père par sa lettre à mes voeux la promet.
Le Comte Lisimon
Et sa mère me l'offre aussi par son billet.
Le Marquis Lisimon
« À Monsieur le Marquis Lisimon, capitaine dans le régiment de la Reine. Faites-moi l'honneur, Monsieur le Marquis, de vous trouver tantôt chez moi. Je parlerai de vous à ma femme et à ma fille, et je ne doute pas que vous ne leur plaisiez fort. Ne paraissez pas d'abord dans la maison : promenez-vous, en m'attendant, dans les allées de mon jardin. Je les y conduirai l'une et l'autre, et ce sera là que se fera la première entrevue. »
Le Comte Lisimon
« À monsieur le comte Lisimon, capitaine dans le régiment de la Reine. C'est aujourd'hui, Monsieur le Comte, que je dois parler de vous à ma fille et à mon mari. Je vous attends. Nous finirons ce jour même, si vous souhaitez. Comptez sur ma parole. Trouvez-vous seulement dans mon jardin, et m'y attendez. J'aurai soin de m'y rendre avec mon mari et ma fille qui, comme je l'espère, seront charmés l'un et l'autre de l'honneur de votre alliance. »
Le Marquis Lisimon
Ciel ! Que me dites-vous ?
Le Comte Lisimon
Que venez-vous m'apprendre ?
Merlin
Ah ! Quel galimatias ! je n'y puis rien comprendre.
Le Marquis Lisimon
Merlin, écoute un mot, tirons-nous à l'écart.
Merlin
Que vous plaît-il, Monsieur ?
Le Marquis Lisimon
Comment, double pendard ! Pourquoi ne m'as-tu pas révélé ce mystère?
Merlin
D'honneur, je l'ignorais.
Le Marquis Lisimon
Sais-tu que c'est mon frère ?
Merlin
Votre frère, Monsieur ?... Ah ! Que m'apprenez-vous ! Eh ! Qui diable a donc pu l'introduire chez nous ?
Le Marquis Lisimon
Moi, je te le demande.
Merlin
Ah ! Monsieur, je vous jure Que j'en lave mes mains. Voyez, quelle aventure ! Mais la fille est pour vous : j'en ferais bien serment... Je m'en vais lui parler... Laissez-nous un moment...
Le Comte Lisimon
Vraiment, Monsieur Merlin, j'ai sujet de me plaindre.
Merlin
De qui, Monsieur?
Le Comte Lisimon
De vous.
Merlin
Moi, je n'ai rien à craindre.
Le Comte Lisimon
Et vous en agissez certainement fort mal : Vous deviez m'avertir que j'avais un rival. Je vous avais payé, je pense, en galant homme ?
Haut.
Merlin
Moi, je n'en savais rien, ou la foudre m'assomme ! Mais vous vous alarmez, je ne vois pas pourquoi : Angélique est pour vous, vous dis-je, croyez-moi... Embrassez-vous, messieurs, sans causer de désordre.
Le Marquis Lisimon
Moi, j'épouse Angélique, et n'en veux point démordre.
Le Comte Lisimon
Moi, je l'épouse aussi, j'y suis déterminé.
Le Marquis Lisimon
Parbleu ! Vous céderez ; car je suis votre aîné.
Le Comte Lisimon
Oh ! Parbleu ! Nous verrons : sur le fait de maîtresse Je suis humble valet à votre droit d'aînesse.
Le Marquis Lisimon
Je vais, en attendant la fin de tout ceci, Au jardin du beau-père.
Le Marquis et le Comte sortent.
Le Comte Lisimon
Et moi, j'y vais aussi.
Scène 5
Merlin
Merlin
J'en suis quitte à la fin, mais ce n'est pas sans peine. Respirons un moment et reprenons haleine. Un autre se serait vingt fois déconcerté ; Mais dans le monde il faut surtout être effronté. L'effronterie en France est un vice à la mode : Rien de plus nécessaire, et rien déplus commode. Un parfait effronté ne doit rougir de rien ; Et c'est là le grand art pour amasser du bien. Les hommes de nos jours ont toute honte bue, Et de quelque côté que je tourne la vue Je ne vois d'indigents que les sots vertueux. II faut un front d'airain pour devenir heureux... Taisons-nous, j'aperçois mon bonhomme de maître ; Entêté du Marquis autant qu'on le peut être, Il prétend lui donner Angélique aujourd'hui; Mais j'empêcherai bien qu'elle ne soit pour lui.
Scène 6
Monsieur Philidor, Merlin
Monsieur Philidor
Ah ! Te voilà, Merlin ?
Merlin
Fort à votre service ; Toujours zélé pour vous.
Monsieur Philidor
Va, je te rends justice : Tu m'as toujours paru la perle des valets. Je sais que contre tous tu prends mes intérêts, Même contre ma femme.
Merlin
Elle est insupportable.
Monsieur Philidor
Pour toi, tu me parais un garçon raisonnable ; Car tu prends mon parti.
Merlin
Moi, n'ai-je pas raison ? N'êtes-vous pas, Monsieur, le chef de la maison ?
Monsieur Philidor
Sans doute.
Merlin
Vous avez une excellente tête. Mais votre femme...
Monsieur Philidor
Fi ! Ma femme est une bête. Je viens pour lui parler de mon gendre futur, Du Marquis, Lisimon ; mais, Merlin, je suis sûr, Pour peu que nous voulions insister sur le nôtre, Qu'aussitôt elle va m'en proposer un autre. Oh ! Je la connais bien !
Merlin
Moi, je n'en doute pas. Votre femme, Monsieur, a l'esprit haut et bas : Elle veut ignorer que celle loi si belle, Qui fait l'homme le maître, est la loi naturelle. Sa complaisance va comme un flux et reflux : Vous croyez la tenir ; vous ne la tenez plus. Pour sa tête, oh ! Ma foi ! C'est tout comme la lune, Qui tantôt paraît claire et tantôt paraît brune. Quand vous lui parlez blanc, elle vous répond noir, Et dites-lui bonjour, elle vous dit bonsoir.
Monsieur Philidor
Oh parbleu ! Nous verrons ; j'ai fait choix de mon gendre : Le Marquis Lisimon en ce lieu doit se rendre. Je prétends que ma femme avec lui file doux, Et que ma fille en fasse aujourd'hui son époux. Mais n'est-il point venu ?
Merlin
N'en soyez point en peine, Le Marquis Lisimon au jardin se promène.
Monsieur Philidor
En es-tu bien certain ?
Merlin
Oui, je viens de le voir.
Monsieur Philidor
Parbleu ! Merlin, je suis ravi de le savoir. Je veux tout au plutôt en parler à ma femme ; Va-t'en me la chercher.
Merlin
Mais si la bonne dame, Quand vous lui parlerez du marquis Lisimon, Avait un gendre en poche aussi de sa façon ?
Monsieur Philidor
Oh ! vraiment, c'est de quoi je la crois fort capable.
Merlin
C'est un esprit malin.
Monsieur Philidor
C'est un esprit du diable.
Merlin
Elle dit toujours non.
Monsieur Philidor
Moi, je dis toujours oui.
Merlin
Elle se fâchera.
Monsieur Philidor
J'en serai réjoui.
Merlin
Tenez toujours bien ferme.
Monsieur Philidor
Oh ! Va, va, laisse faire !... Comment donc ! N'est-ce pas une fort bonne affaire ? Le Marquis Lisimon est joli cavalier. Ma fille pour époux voulait un officier ; Tous les gens du Palais lui causaient la migraine. Pour lui faire plaisir je prends un Capitaine. Je suis sûr qu'à ma fille aussitôt il plaira ; Et puis ma femme après de quelque autre voudra ! Corbleu ! Nous allons voir ! Fais ce que je désire ; Va, cours, dis-lui que j'ai quelque chose à lui dire.
Merlin
Il n'en est pas besoin : elle vient ; je la vois.
Monsieur Philidor
Je veux lui parler seul ; Merlin, éloigne-toi.
Scène 7
Merlin, Madame Philidor
Merlin
Le comte Lisimon, votre prétendu gendre, Est dans votre jardin, Madame, à vous attendre.
Merlin sort.
Madame Philidor
Je viens à ce sujet parler à mon époux. Je te suis obligée Adieu, va, laisse-nous.
Scène 8
Monsieur Philidor, Madame Philidor
Monsieur Philidor
Voyons, sachons un peu tout ce qu'elle a dans l'âme.
Madame Philidor
Eh bien ! Mon cher époux ?
Monsieur Philidor
Eh bien ! Ma chère femme ?
Madame Philidor
Pour vous entretenir vous me voyez ici.
Monsieur Philidor
Pour le même sujet vous m'y voyez aussi.
Madame Philidor
Au moins je vous demande un peu de complaisance.
Monsieur Philidor
Soit, mais je veux aussi de la condescendance.
Madame Philidor
N'en ai-je pas toujours ?
Monsieur Philidor
Non pas avec excès.
Madame Philidor
N'allez-vous pas déjà m'intenter un procès ? C'est vous qui commencez toujours à faire rage.
Monsieur Philidor
Ma foi ! Vous êtes, vous, un vrai trouble ménage... Mais brisons là-dessus. Nous venons nous parler ; Tâchons de commencer par ne point quereller. Notre fille Angélique à présent est nubile. Vous savez qu'en maris elle est fort difficile : J'ai voulu lui donner plusieurs gens du Palais ; Ils sont trop attachés, dit-elle, à leurs procès. Bref, elle a pour la robe une mortelle haine ; Et j'ai fait choix pour elle enfin d'un Capitaine ; C'est...
Madame Philidor
Je vous interromps tout d'abord sur ce point ; Sa mère à cet hymen ne consentira point.
Monsieur Philidor
Pourquoi donc, s'il vous plaît ? Et quel but est le vôtre ? Car enfin...
Madame Philidor
Mon but est qu'elle en épouse un autre. J'ai son affaire.
Monsieur Philidor
Eh bien ! N'avais-je pas bien dit ? Ventrebleu ! Peste soit de votre chien d'esprit !
Madame Philidor
Mais, Monsieur mon mari, d'un ton plus bas, pour cause.
Monsieur Philidor
Comment donc ! Il suffit que je veuille une chose Pour que vous vouliez l'autre !
Madame Philidor
Oh ! Je veux la raison. L'époux que je lui donne est un joli garçon, Même il est capitaine.
Monsieur Philidor
Ah ! J'enrage... Madame, Je vous ferai bien voir que vous êtes ma femme !
Madame Philidor
Et par où, s'il vous plaît ?
Monsieur Philidor
Par où ?... Suffit ! Je veux... Que ma fille aujourd'hui condescende à mes voeux.
Madame Philidor
Je prétends qu'Angélique à moi seule obéisse.
Monsieur Philidor
Selon ma volonté j'entends, moi, qu'elle agisse.
Madame Philidor
Elle doit se soumettre aveuglément à moi, Et de nul autre après ne recevoir la loi.
Monsieur Philidor
Et par quelle raison ?
Madame Philidor
C'est que je suis sa mère.
Monsieur Philidor
Et moi donc, s'il vous plaît, ne suis-je pas son père ?
Madame Philidor
Et quand vous le seriez ? Voyez, belle raison !
Monsieur Philidor
Je m'en moque; j'aurai pour gendre Lisimon.
Madame Philidor
Lisimon, dites-vous ? Lisimon, capitaine ?
Monsieur Philidor
Oui.
Madame Philidor
De quel régiment ?
Monsieur Philidor
De celui de la Reine.
Madame Philidor
Tout de bon ?
Monsieur Philidor
Tout de bon.
Madame Philidor
Eh ! Vite embrassons-nous, Allons, faisons la paix, mon cher petit époux !
Monsieur Philidor
D'où vient donc tout-à-coup un excès de tendresse Que l'on pardonnerait à peine à sa maîtresse ?
Madame Philidor
L'époux que je destine à ma fille aujourd'hui, C'est Lisimon.
Monsieur Philidor
Comment ! Lisimon ?
Madame Philidor
Oui, c'est lui ; Et puisque nous voulons tous deux le même gendre, À votre volonté je suis prête à me rendre.
Monsieur Philidor
Voyez le grand effort !... Mais je suis tout troublé. Quoi ! Monsieur Lisimon vous a déjà parlé ?
Madame Philidor
Oh ! Vraiment, j'ai fait plus ; ma parole est donnée De finir de ma fille avec lui l'hyménée.
Monsieur Philidor
De moi sur cet article il a parole aussi : Je vous dirai bien plus, Lisimon est ici.
Madame Philidor
Je le sais bien.
Monsieur Philidor
Comment ?
Madame Philidor
Je le sais bien, vous dìs-je.
À part.
Monsieur Philidor
Vous le savez ?... Voici quelque nouveau vertige !
Madame Philidor
Sur mon billet il s'est rendu dans le jardin : II a reçu, vous dis-je, un billet de ma main, Par lequel en deux mots je lui mande et propose De venir au jardin pour terminer la chose.
Monsieur Philidor
Je vous en livre autant. Le cas est singulier ! Je n'ai jamais rien vu de plus particulier ! Ne nous trompons-nous point ? C'est peut-être un autre homme : Est-ce bien Lisimon?
Madame Philidor
C'est ainsi qu'on le nomme.
Monsieur Philidor
Un garçon fort bien fait ?
Madame Philidor
Oui, vraiment, fait au tour.
Monsieur Philidor
Assez beau de visage ?
Madame Philidor
Ah ! Beau comme le jour !
Monsieur Philidor
Capitaine ?
Madame Philidor
Oui, vous dis-je.
Monsieur Philidor
Ah ! Ma foi ! C'est lui-même.
Madame Philidor
En doutez-vous ?
Monsieur Philidor
Moi ? Non... Mais c'est un vrai problème.
Madame Philidor
Nous allions quereller ; car nos plus grands débats Viennent faute souvent de ne s'entendre pas.
Monsieur Philidor
Eh ! La chose à présent n'est pas encor bien claire.
Madame Philidor
Il faut à notre fille apprendre ce mystère. Puisqu'elle hait si fort tous les gens du palais, Lisimon pleinement doit remplir ses souhaits.
Monsieur Philidor
Sans doute, et je prétends que l'affaire se fasse.
Scène 9
Angélique, Monsieur Philidor, Madame Philidor
Angélique
Mon père, à vos genoux je demande une grâce !
Monsieur Philidor
Comment donc ?
Angélique
Ah ! Mon père, auriez-vous bien le coeur De vouloir aujourd'hui causer tout mon malheur ?
Monsieur Philidor
En voici bien d'un autre ! Eh ! Que veux-tu donc dire ?
Madame Philidor
Mais,vraiment,son discours commence à m'interdire.
Angélique
Vous voulez, dit Merlin, tous deux me marier ; Et je viens tout exprès ici pour vous prier De ne me point forcer au noeud du mariage.
Madame Philidor
Ah ! Le cas est nouveau qu'une fille à votre âge Ait pour l'état de femme une si grande horreur ! Des filles de Paris c'est l'unique fureur, Et leur esprit serait attaqué de folie S'il leur fallait rester filles toute leur vie.
Angélique
Mais mon dessein n'est pas de rester fille... Hélas! Un jeune cavalier m'a trouvé des appas ; Et je viens vous prier de renoncer au vôtre, Et de m'en accorder en même temps un autre.
Monsieur Philidor
Je ne m'attendais pas à ce petit détour. Or çà, Mademoiselle, en dépit de l'amour, À votre mère, à moi, j'entends qu'on obéisse.
Angélique
Quoi ! Vous seriez, mon père, auteur de mon supplice ?
Monsieur Philidor
Ceci n'est pas mauvais ! Quoi ! Quand un coup du sort Met votre mère et moi parfaitement d'accord, ( Ce qui n'arrive pas deux fois au plus l'année ) Vous seule vous rompez un projet d'hyménée ? Mais quel est ce mignon, ce joli jouvenceau Dont vous avez coiffé votre petit cerveau ?
Madame Philidor
Je le gagerais bien, c'est quelque petit-maître.
Angélique
Oh ! Non, il est sensé tout autant qu'on peut l'être.
Monsieur Philidor
Mais enfin quel homme est-ce ? Est-ce un homme de nom ?
Angélique
C'est, puisqu'il le faut dire, un nommé Lisimon.
Monsieur Philidor
Lisimon, dis-tu pas ? Quoi ! C'est chose certaine?
Angélique
Oui, mon père.
Monsieur Philidor
Et qu'est-il ?
Angélique
Mais il est capitaine Au régiment, dit-on, de la Reine... Pourquoi Paraissez-vous surpris ? Vous riez.
Monsieur Philidor
Oh ! Ma foi ! Je n'y puis plus tenir.
Angélique
Quoi ! Vous aussi, ma mère ?
Madame Philidor
Le plaisant tour !
Angélique
De grâce, expliquez ce mystère.
Monsieur Philidor
Celui que nous t'avons destiné pour époux C'est Lisimon lui-même.
Angélique
Ah ! Que m'apprenez-vous ?
Monsieur Philidor
Parbleu ! De Lisimon j'admire la sagesse ! Quelle discrétion ! Quelle délicatesse De prendre de nous trois en secret l'agrément ! Peste! ce garçon-là promet infiniment !
Angélique
Le pauvre Chevalier va donc être bien aise.
Madame Philidor
Chevalier, dites-vous ? Oh ! Ne vous en déplaise, Vous serez bien Comtesse.
Monsieur Philidor
Elle, Comtesse ? Non ! Elle sera Marquise, et je vous en répond : Lisimon est Marquis.
Madame Philidor
Non, vraiment, il est Comte.
Angélique
Non, il est Chevalier.
Monsieur Philidor
Eh ! Quel peste de conte ! Il est marquis, vous dis-je, et marquis très marquis ; Et tous les Lisimon le sont de père en fils.
Madame Philidor
Et moi, monsieur, et moi, je soutiens le contraire.
Monsieur Philidor
Non ! Encore une fois mettons-nous en colère.
Madame Philidor
Vous m'y forcez toujours; car, tenez franchement...
Monsieur Philidor
Ne sauriez-vous parler qu'avec emportement? Entre nous, vos discours sont pleins de pétulance.
Madame Philidor
Et les vôtres, Monsieur, sont pleins d'extravagance.
Monsieur Philidor
Le compliment est doux !... Mais faut-il nous fâcher ? C'est une bagatelle... envoyons-le chercher. N'est-il pas au jardin ?
Voyant le Comte qui vient.
Madame Philidor
Sans doute il y doit être. Nous n'avons qu'à parler, il va bientôt paraître... Mais je le vois venir.
Scène 10
Monsieur Philidor, Madame Philidor, Le Comte Lisimon, Le Marquis Lisimon, Angélique
Monsieur Philidor
Justement le voici.
Madame Philidor
Tenez, c'est celui-là.
Monsieur Philidor
Non, non, c'est celui-ci.
Madame Philidor
C'est celui-là, vous dis-je.
Monsieur Philidor
Eh ! Mon Dieu, non, ma femme.
Madame Philidor
Monsieur, n'êtes-vous pas Lisimon ?
Le Comte Lisimon
Oui, Madame.
Madame Philidor
Là, Monsieur mon mari, n'avais-je pas raison ?
Monsieur Philidor
N'est-ce pas vous, Monsieur, qu'on nomme Lisimon ?
Le Marquis Lisimon
Oui, Monsieur.
Angélique
Juste ciel ! Ma surprise est extrême !
Monsieur Philidor
Capitaine ?
Le Marquis Lisimon
Oui, monsieur.
Madame Philidor
Et vous ?
Le Comte Lisimon
Et moi de même.
Monsieur Philidor
Comment ! Deux Lisimon ?... Mais je n'y conçois rien.
Madame Philidor
Pour moi, je n'en connais point d'autre que le mien.
Monsieur Philidor
Moi, je crois que le mien est le seul véritable : Je m'y tiens.
Angélique
Tout ceci me paraît incroyable.
Le Marquis Lisimon
Monsieur, j'espère en vous ; vous savez mon amour ?
Monsieur Philidor
Oui, monsieur, vous aurez ma fille, et dès ce jour.
Le Comte Lisimon
Vous savez mon ardeur ? J'espère en vous, Madame.
Madame Philidor
Comptez sur moi, Monsieur ; ma fille est votre femme.
Monsieur Philidor
Angélique !
Angélique
Mon père.
Monsieur Philidor
À quoi rêves-tu là ? Tu le connais si bien ! Explique-nous cela. Lequel est Lisimon ? Est-ce l'un ? Est-ce l'autre ? Parle ; est-ce le mien ?
Angélique
Non.
Madame Philidor
C'est le mien ?
Angélique
Ni le vôtre.
Le Marquis Lisimon
Comment ! Mademoiselle, ai-je l'air imposteur ? Mon nom est Lisimon ; je suis homme d'honneur.
Le Comte Lisimon
Permettez-moi de dire ici la même chose, Que Lisimon n'est pas un nom que je suppose.
Au Marquis.
Monsieur Philidor
Lequel croire des deux? Par ma foi ! je ne sais... Mais vous me convenez, monsieur, et c'est assez : À mes commandements ma fille va se rendre.
Madame Philidor
Et moi, je prétends, moi, que Monsieur soit mon gendre.
Monsieur Philidor
C'est à vous à céder : je le veux , en un mot. Vous n'êtes qu'une femme !
Madame Philidor
Et vous n'êtes qu'un sot !
Angélique
Ah ! Mon père, en faul-il venir aux invectives ?
Monsieur Philidor
Quoi donc ! Dérogerai-je à mes prérogatives? Vous dépendez de moi : je suis père et mari ; D'elle comme de vous je veux être obéi.
Le Marquis Lisimon
Ah ! Monsieur!...
Le Comte Lisimon
Ah ! Madame !...
Angélique
Eh ! Ma mère, de grâce, Tâchez qu'avec douceur cette affaire se passe.
Madame Philidor
Votre père me joue un tour de sa façon ! Je gage que le sien est un faux Lisimon.
Monsieur Philidor
Moi, je me servirais d'un pareil stratagème ? Je n'en suis pas capable.
Scène 11
Angélique, Monsieur Philidor, Madame Philidor, Le Marquis Lisimon, Le Comte Lisimon, Le Chevalier Lisimon, Tous Trois
Angélique
Eh ! Le voici lui-même.
Monsieur Philidor
Eh, qui donc ?
Angélique
Lisimon.
À part.
Monsieur Philidor
Qui ? Celui que je vois ?... Je ne sais où j'en suis.
Madame Philidor
Ni moi.
Le Marquis Lisimon
Ni moi.
Le Comte Lisimon
Ni moi.
À Monsieur Philidor.
Le Chevalier Lisimon
Le Marquis et le Comte !... Ô rencontre imprévue ! De tout ce que je vois mon âme est confondue. Ah ! Monsieur, pardonnez à mon étonnement ; Deux rivaux, je le vois, traversent un amant. Espérant m'allier avec votre famille, Je vous venais ici demander votre fille.
Monsieur Philidor
Oh ! Ma foi, c'en est trop, trois époux à la fois ! Prétendez-vous, messieurs, l'épouser tous les trois ?
Madame Philidor
La chose assurément ne paraît pas faisable.
Monsieur Philidor
Mais qui diantre de vous est donc le véritable ?
ENSEMBLE
Tous Trois
C'est moi, monsieur.
Monsieur Philidor
Comment ! Tous les trois ? Oh ! parbleu ! A la fin je croirai que ceci n'est qu'un jeu !
Le Chevalier Lisimon
Monsieur, puisqu'il vous faut dévoiler ce mystère, Des aînés Lisimon je suis le jeune frère ; Nous servons tous les trois au même régiment : Nous nous trouvons chez vous je ne sais pas comment. Ils sont très étonnés : quant à moi, je vous jure Que je suis tout comme eux surpris de l'aventure.
Monsieur Philidor
Puisque vous m'assurez que la chose est ainsi, Je me trouve à présent un peu plus éclairci. Mais par quel cas fortuit vous trouvez-vous ensemble ?
Le Marquis Lisimon
Sans doute c'est l'amour qui tous trois nous rassemble. Quant à moi, Merlin seul m'a produit près de vous.
Le Comte Lisimon
Quoi ! Merlin ? Ah ! Le traître ! Il mourra sous mes coups ! C'est lui qui m'a donné l'accès près de Madame.
Le Chevalier Lisimon
Ah ! Qu'entends-je ? Ainsi donc il trahissait ma flamme ? Il m'a comme vous deux produit dans la maison ; Il m'a deux fois tiré de l'argent.
Monsieur Philidor
Le fripon !
Le Comte Lisimon
J'en suis pour mon argent, comme vous pour le vôtre.
À Monsieur Philidor.
Le Marquis Lisimon
Il nous a donc dupés tous trois l'un après l'autre... Mais vous m'avez promis votre fille, Monsieur, Et de vous sur ce point j'ai parole d'honneur.
Monsieur Philidor
Oh ! Le vous la tiendrai.
Le Comte Lisimon
Par parole authentique Madame m'a promis la charmante Angélique.
Madame Philidor
Ne craignez rien, Monsieur, vous serez son époux.
Le Chevalier Lisimon
Belle Angélique, hélas ! Je n'espère qu'en vous!
Angélique
Ah ! Tant que de mon coeur je serai la maîtresse, Vous pouvez, Chevalier, compter sur ma tendresse.
Monsieur Philidor
C'est ce qu'il faudra voir.
Madame Philidor
Mais que veut ce valet ?
Scène 12
La Ronce, Monsieur Philidor, Madame Philidor
Madame Philidor prend la lettre.
La Ronce
Madame, on m'a chargé de vous rendre un billet.
Monsieur Philidor
Encore un Lisimon ?
À part.
Madame Philidor
Attendez donc réponse... Mais il s'en va...
Scène 13
Madame Philidor, Le Comte Lisimon, Le Marquis Lisimon, Monsieur Philidor
Examinant la lettre.
Elle lit.
Au Marquis et au Comte, après avoir lu.
Madame Philidor
Voyons un peu ce qu'il m'annonce... Le benêt ! Il apporte un billet au hasard ; Il devait bien nous dire au moins de quelle part... Je ne reconnais point du tout celte écriture Et je vois qu'on a même omis la signature. Quoi ! Messieurs, vous aimez les femmes et le jeu ? Vraiment, vous pourriez bien ruiner ma fille en peu. « Ayant appris, Madame, que les deux aînés des trois Lisimon aspiraient au bonheur d'entrer dans votre famille, j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous avertir que le Marquis est si fort adonné au jeu, et le Comte aux femmes, qu'ils rendront une épouse éternellement malheureuse. Vous savez, Madame, que ce sont là les deux vices ordinaires de presque tous les gens de guerre ; ainsi prenez garde à ce que vous ferez. »
Le Comte Lisimon
Madame, ce billet n'est qu'un pur artifice.
Le Marquis Lisimon
Monsieur, à ma conduite on ne rend pas justice.
Monsieur Philidor
Ce que j'apprends de vous, Messieurs, me fait trembler : Moi, vous donner ma fille ? Autant vaut l'immoler !
Madame Philidor
Fi ! Les maris joueurs sont des maris infâmes ! Peut-on aimer le jeu ? Passe encor pour les femmes.
Le Comte Lisimon
Madame, encore un coup, on nous accuse à tort ; Et s'il faut parler net, je soupçonne très fort Votre valet Merlin de cette fourberie. Nous avons des garants de sa friponnerie ; Et ce qu'il nous a fait à tous trois tour-à-tour Nous montre qu'il est bien capable d'un tel tour. Éclaircissons ce fait ; je le demande en grâce.
Monsieur Philidor
Si c'est lui, je prétends l'assommer sur la place... Mais, voyez ce maraud !... Taisons-nous... le voici.
Scène 14
Merlin, Monsieur Philidor, Le Marquis Lisimon, Le Comte Lisimon, Le Chevalier Lisimon, Madame Philidor, Angélique
Merlin
Ah ! Que vois-je ?... La peste ! Ils sont encore ici, Je les croyais bien loin... Fuyons.
Monsieur Philidor
Arrête, arrête! Viens-tu jouer encor quelque tour de ta tête ?
Merlin
Eh ! Monsieur, laissez-moi ; l'on m'attend autre part.
Le Marquis Lisimon
Ah ! Ah ! Vous voilà donc, traître ! Insigne pendard !
Le Comte Lisimon
C'est donc toi, malheureux ! Dont l'audace est extrême ?
Le Chevalier Lisimon
Faquin ! Te voilà donc ?
À part.
Merlin
Oui, messieurs, c'est moi-même. Un peu d'effronterie : allons ferme, Merlin !
Le Comte Lisimon
Tu nous as donc joués tous trois, double coquin ?
Merlin
Qui, moi ? De vous jouer j'aurais eu l'impudence ?... Souverain protecteur des coeurs pleins d'innocence, Ciel ! Qui voyez ici l'affront que l'on me fait, Me laissez-vous noircir d'un semblable forfait ?
Le Marquis Lisimon
Quoi ! Ne nous as-tu pas introduits chez ton maître Tous trois l'un après l'autre ?
Merlin
Oui, monsieur.
Monsieur Philidor
Eh bien ! Traître ! N'est-ce pas les jouer ? Dis-nous-en la raison.
Merlin
Est-ce ma faute à moi s'ils sont trois Lisimon ? J'ai conduit, ce me semble, assez bien leurs affaires : De quoi s'avisent-ils aussi d'être trois frères ?
Madame Philidor
Mais ce n'est pas le tout... Connais-tu ce billet ? Je suis sûre, maraud, que c'est toi qui l'as fait ?
Le Marquis Lisimon
De tes tours insolents, coquin ! C'est là le pire.
Merlin
Qui, moi, faire un billet ? Je ne sais pas écrire. Si j'avais un peu su barbouiller du papier, Je serais à présent peut-être un gros fermier.
Le Comte Lisimon
Mon âme en ce moment veut être détrompée, Traître ! Ou bien dans ton sang je plonge cette épée !
Merlin
Mais, Messieurs, battez-moi, bourrez-moi, tuez-moi ; Je ne sais pas d'où vient ce billet, par ma foi !
Le Comte Lisimon
Tu n'en sais rien, maraud ?
Merlin
Non, la peste me tue ! Et c'est la vérité, comme on dit, toute nue.
Madame Philidor
Je veux croire, Messieurs, qu'on cherche à vous noircir ; Mais avant de conclure il faut nous éclaircir Si ce qu'on nous écrit est faux ou véritable.
Monsieur Philidor
Pour la première fois ma femme est raisonnable.
Angélique
Tout cela ne serait d'aucune utilité. Ces messieurs voudraient-ils forcer ma volonté ? Puisqu'un autre a mon coeur, que peuvent-ils prétendre?
Merlin
Bon ! Elle me seconde, et c'est fort bien l'entendre.
Le Marquis Lisimon
Madame, c'est assez ; je me tiens averti... Comte, m'en croirez-vous ? Prenons notre parti : Faisons par grandeur d'âme un effort sur nous-même, Puisque, tous trois rivaux, ce n'est pas nous qu'on aime.
À Merlin.
Il sort avec le Marquis.
Le Comte Lisimon
Chevalier, nous laissons un champ libre à tes feux... Toi, maraud ! De tes jours ne te montre à mes yeux.
Scène 15
Monsieur Philidor, Merlin, Le Chevalier Lisimon, Angélique, Madame Philidor
Monsieur Philidor
Or çà, monsieur Merlin, je veux que sans mystère Vous me développiez le fond de cette affaire. Ces messieurs quittent prise; ils en ont tout sujet. Si vous ne m'apprenez d'où vient ce beau billet, Comme un fripon fieffé je vais vous faire prendre, Jusqu'à ce que l'on ait des preuves pour vous pendre.
Merlin
Permettez donc, Monsieur, qu'embrassant vos genoux Votre Merlin exige une grâce de vous !
Monsieur Philidor
Eh ! Quelle grâce ? Sis.
Tirant de sa poche les quatre bourses qu'il a reçues, et les lui montrant.
Merlin
Celle de ne point battre Un valet digne, hélas ! de l'être comme quatre... Jetez les yeux, Monsieur, sur mon petit trésor Et vovez seulement ces quatre bourses d'or : Des aînés Lisimon j'obtins les deux premières ; Et le cadet lui seul m'offrit les deux dernières. Je les servais d'abord tous trois sans primauté ; Mais le plus fort payant l'a lui seul emporté. Pour faire déguerpir les aînés des trois frères, J'ai cru dans un besoin mes ruses nécessaires ; Et cette lettre enfin, dont vous cherchez l'auteur, Est de l'invention de votre serviteur. De cent routes, Monsieur, qui vont à la fortune, Depuis près de trente ans je n'en ai trouvé qu'une. Si je vous ai trompé j'en pleure amèrement, Et j'en suis très fâché, Monsieur, assurément.
Monsieur Philidor
Comment, double coquin ! Nous jouer de la sorte !
Merlin
Je m'y suis vu contraint, ou le diable m'emporte !
Au Chevalier.
Monsieur Philidor
En faveur de l'argent que cela t'a produit Je veux bien pardonner ce petit tour d'esprit ; Mais n'y retourne plus... Ma fille a su vous plaire : Obtenez, s'il se peut, l'agrément de sa mère ; Cela se doit ainsi. Qu'elle approuve vos feux, Et je suis prêt, Monsieur, à vous unir tous deux.
Le Chevalier Lisimon
Ma fortune est égale à celle de mes frères Pourquoi vos sentiments me seraient-ils contraires ?
Angélique
Ma mère, vous pouvez me faire un heureux sort.
Madame Philidor
Entrons dans le logis, nous ferons cet accord.
Merlin
Le cadet Lisimon remporte la victoire. Des trois Frères Rivaux ainsi finit l'histoìre.