Comédie · 1710

Les Trois freres rivaux

de Joseph de la Font

Représentation
≈ 39 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
332
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Merlin N 57 ≈ 12 min 9
Monsieur Philidor H 94 ≈ 10 min 9
Madame Philidor F 63 ≈ 6 min 9
Le Comte Lisimon H 34 ≈ 4 min 5
Le Marquis Lisimon H 32 ≈ 3 min 5
Angélique F 35 ≈ 3 min 6
Le Chevalier Lisimon H 15 ≈ 2 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Merlin absentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Philidor absentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Philidor absentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Comte Lisimon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis Lisimon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier Lisimon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Merlin

Il remet les trois bourses dans sacoche.

tirant trois bourses de sa poche, l'une après l'autre

Merlin

Trois objets ravissants, trois bourses pleines d'or ! Qu'un valet est heureux chez monsieur Philidor ! Tel qui veut épouser Angélique sa fille Vient à moi pour avoir accès dans la famille. J'en ai novissime produit trois, tour-à-tour, Qui veulent par l'hymen couronner leur amour. Le premier a déjà tiré l'aveu du père, Le second a tiré parole de la mère, Le dernier de la fille a tiré l'agrément ; Et moi de tous les trois j'ai tiré de l'argent. Le premier est, je crois, Marquis, le second Comte, Et l'autre Chevalier... Justement, c'est mon compte: Capitaines tous trois, tous trois du même nom, Et tous trois introduits par moi dans la maison. Mon manège est plaisant ! Je suce les trois frères ; Mais, ma foi ! Le cadet fait le mieux ses affaires. Comme il paye assez bien, et qu'il paraît foncé, À la fille d'abord je l'ai droit adressé : Aussi je le sers mieux que ne ferait personne. Mon coeur officieux est à qui plus lui donne. Le bon de tout ceci c'est que, sans le savoir, Épris du même objet, tous trois pensent l'avoir ; Car j'ai conduit ma barque avec tant de sagesse Que chacun d'eux de l'autre ignore la maîtresse. Peste ! Pour un mari la fille est un trésor ; Car son père au Palais a gagné des monts d'or. Elle, elle a pour la robe une invincible haine, Et veut absolument un époux capitaine... Mais je vois justement le plus jeune des trois. Il marche doucement, et vient en tapinois : C'est quelque rendez-vous qui dans ce lieu l'appelle. Je ne me trompe point, car j'aperçois la belle Qui sort de son côté pour le même sujet.

Scène 2

Merlin, Le Chevalier Lisimon, Angélique

Le Chevalier et Angélique se saluent.

Merlin

Eh bien ! Qu'est-ce ? Approchez ; Merlin est du secret : Vous le savez ; je suis tout propre aux confidences. Eh ! Mon Dieu, laissez là toutes vos révérences.

Le Chevalier Lisimon

Madame, quel bonheur de vous entretenir ! Mon sort avec le vôtre est-il prêt à s'unir ? Puis-je espérer bientôt par un doux hyménée Voir ma félicité justement couronnée ? Parlez, belle Angélique.

Angélique

Espérez, Lisimon, Et sachez de mon coeur quelle est l'intention. Si mon hymen vous plaît, je veux vous satisfaire, Et j'y vais disposer et mon père et ma mère. Dans la robe ils voulaient me choisir un parti ; Mais c'est à quoi mon coeur n'a jamais consenti : Ils voudront bien enfin, ou je suis fort trompée, Pour seconder mes voeux prendre un gendre d'épée.

Merlin

Oui, madame a raison, ces messieurs du palais, Avec leur air gris-brun, sont des maris si laids ! C'est une nation impolie et grossière. Mais vive un capitaine ! À sa mine guerrière, À ses discours polis, à son air conquérant, La beauté la plus fière en peu de jours se rend. Pour moi, si j'étais fille, et que j'eusse des charmes, Ce serait à Monsieur que je rendrais les armes.

Le Chevalier Lisimon

Vraiment, Monsieur Merlin, vous êtes obligeant !

Merlin

Eh ! là, là ; je t'en vais donner pour ton argent.

Le Chevalier Lisimon

Franchement, les robins, enfoncés dans l'étude, En abordant le sexe ont l'accueil un peu rude.

Merlin

Plaisant époux, ma foi ! Qu'un époux à rabat! Car qu'est-ce, dites-moi, que Damon l'avocat ? Un fat, un ignorant balayant la grand'salle, Qui par sa vanité croit que rien ne l'égale ; Qui de papiers tout blancs a soin d'emplir son sac ; Qui décide de tout et ab hoc et ab hac; Qui s'écoute parler, qui s'applaudit lui-même, Pindarisant ses mots avec un soin extrême ; Qui dans les entretiens tranche du bel esprit, Qui rit tout le premier des sottises qu'il dit ; Qui respecte lui seul sa mine de poupée, Le malin est en robe et le soir en épée ; Étourdi, dissipé, grand parleur ; en un mot Qui partout fait l'habile, et partout n'est qu'un sot.

Angélique

Merlin fait des portraits!

Merlin

Oh ! C'est mon fort, Madame. Vive, vive un guerrier pour une jeune femme ! Et vous serez heureux l'un et l'autre à jamais Si l'hymen aujourd'hui peut remplir vos souhaits.

Le Chevalier Lisimon

Merlin est fort porté pour nous deux, ce me semble ?

Merlin

Pour vous deux cependant, à dire vrai, je tremble.

Angélique

Tu trembles ! Pourquoi donc ?

Le Chevalier Lisimon

De grâce, explique-toi.

Merlin

J'en vais encor tirer de l'argent, sur ma foi !

Angélique

Que dis-tu là ?

Merlin

Moi, rien.

Angélique

Ah ! Tire-nous de peine.

Merlin

Vous voudriez avoir un époux capitaine ?

Angélique

Eh bien, Merlin ?

Merlin

Eh bien ! Votre père aujourd'hui Veut vous voir pleinement satisfaite de lui ; Sur certain capitaine il a jeté la vue, Et vous allez dans peu, Madame, être pourvue.

Le Chevalier Lisimon

Ah ciel ! Je suis perdu !

Angélique

Quel cruel contre-temps !

Le Chevalier Lisimon

Que ferai-je ? Ah ! Merlin, voilà ma bourse, prends. II faut jouer ici quelque tour de ta tête.

Merlin

Moi, prendre encor de vous ? Ah ! je suis trop honnête !

Le Chevalier Lisimon

Pour réussir en tout lu n'as qu'à dire un mot.

Merlin

Hélas ! il est bien vrai, je ne suis pas trop sot.

Le Chevalier Lisimon

C'est toi qui dans ces lieux voulus bien m'introduire; Par toi j'obtins le coeur pour qui le mien soupire: Achevé mon bonheur; car dans cette maison Je sais que de tout temps tu fus le factoton.

Merlin

Allez, je rends l'argent si dans cette journée Je ne vous conduis pas tout droit à l'hyménée. Je saurai bien lever toute difficulté... Mais que madame agisse aussi de son côté.

Angélique

Ne vous chagrinez point, Lisimon ; je vais faire Tout ce que je pourrai pour engager mon père.

Merlin

Sinon, je saurai bien vous sortir d'embarras.

Elle rentre dans l'intérieur de la maison et le Chevalier sort.

Angélique

Revenez dans une heure : allez ; n'y manquez pas.

Scène 3

Merlin

Merlin

Voilà donc de l'argent encor que je raccroche ? Je fais un magasin de bourses dans ma poche... Je ne crois pas qu'au monde il soit d'agioteur, De notaire, de Juif, même de procureur, Qui porte aux louis d'or une plus tendre estime. Tirer à droite, à gauche, est ma grande maxime. Tout va bien jusqu'ici... Mais si les deux aînés En ce lieu, par malheur, se trouvent nez à nez ?... L'un a l'aveu du père, et l'autre de la mère ; Chacun d'eux a caché son amour à son frère : S'ils rencontrent ici leur cadet Lisimon, Et s'ils savent enfin que je suis un fripon, Que j'ai tiré des trois avec effronterie, Ils ne manqueront pas de me prendre à partie : Ils voudront s'expliquer... Que faire en ce cas-là ? Un peu d'effronterie ajustera cela... Mais je vois les aînés... Ah !... Juste ciel ! Je tremble... Qu'ils vont être ébahis de se trouver ensemble ! Restons... Puisque je viens de prendre mon parti, Morbleu ! Je n'en veux pas avoir le démenti.

Scène 4

Le Marquis Lisimon, Le Comte Lisimon, Merlin

Le Marquis Lisimon

C'est ici la maison de mon futur beau-père : Je viens pour terminer avec lui notre affaire.

Le Comte Lisimon

Madame Philidor, qui connaît mon amour, Doit me donner sa fille et conclure en ce jour.

Le Marquis Lisimon

Monsieur Philidor croit que je suis fils unique ; C'est pour cela qu'il veut me donner Angélique.

Le Comte Lisimon

Sa mère par bonheur me croit seul de mon nom, Et pense que je suis Punique Lisimon.

Le Marquis Lisimon

Le nom de Lisimon peut honorer sa fille.

Le Comte Lisimon

Mon nom seul peut me faire entrer dans sa famille.

Merlin

Ma foi ! C'est un honneur qu'aucun des deux n'aura, Ou Merlin à la peine aujourd'hui crèvera !

Le Marquis Lisimon

Mais j'aperçois Merlin.

Le Comte Lisimon

C'est Merlin ; c'est lui-même.

Le Marquis Lisimon

Ô ciel! Que vois-je encor ? Ma surprise est extrême... Est-ce une illusion ? Le Comte dans ces lieux !

Le Comte Lisimon

Quel homme en cet instant se présente à mes yeux ?... C'est vous, Marquis, je crois ?

Le Marquis Lisimon

Comment ! C'est donc vous, Comte ?

Merlin fait plusieurs révérences au Comte.

Merlin

Peste ! Ils vont s'éclaircir : ce n'est pas là mon compte.

À part.

Au Marquis.

Le Comte Lisimon

Bonjour, Merlin, bonjour... Je ne sais où j'en suis; Mais je veux être instruit de ce point, si je puis... Que faites-vous ici ? Quelle est cette aventure ?

Le Marquis Lisimon

Mais de vous bien plutôt que faut-il que j'augure ? Vous n'êtes pas ici sans dessein sûrement?

Merlin

Eh ! Messieurs, à quoi bon cet éclaircissement ?

Au Marquis.

Le Comte Lisimon

Tais-toi, Merlin, tais-toi... S'il faut que je m'explique; Je viens en ce logis pour l'hymen d'Angélique.

Le Marquis Lisimon

Et moi j'y viens aussi pour la même raison.

Le Comte Lisimon

Quoi ! Morbleu ! ...

Merlin

Paix, messieurs... Respectez la maison... Quoi donc ! Prétendez-vous faire ainsi des querelles ? Messieurs les officiers, dites-moi des nouvelles.

Au Comte.

Tirant une lettre de sa poche.

Le Marquis Lisimon

Oh ! Morbleu!... Tais-toi donc! Peste soit du butor ! Je viens ici mandé par Monsieur Philidor. Voilà ce qu'il m'écrit ; car j'ai l'aveu du père.

Le Comte Lisimon

Moi, j'ai pareillement un billet de la mère.

Le Marquis Lisimon

Son père par sa lettre à mes voeux la promet.

Le Comte Lisimon

Et sa mère me l'offre aussi par son billet.

Le Marquis Lisimon

« À Monsieur le Marquis Lisimon, capitaine dans le régiment de la Reine. Faites-moi l'honneur, Monsieur le Marquis, de vous trouver tantôt chez moi. Je parlerai de vous à ma femme et à ma fille, et je ne doute pas que vous ne leur plaisiez fort. Ne paraissez pas d'abord dans la maison : promenez-vous, en m'attendant, dans les allées de mon jardin. Je les y conduirai l'une et l'autre, et ce sera là que se fera la première entrevue. »

Le Comte Lisimon

« À monsieur le comte Lisimon, capitaine dans le régiment de la Reine. C'est aujourd'hui, Monsieur le Comte, que je dois parler de vous à ma fille et à mon mari. Je vous attends. Nous finirons ce jour même, si vous souhaitez. Comptez sur ma parole. Trouvez-vous seulement dans mon jardin, et m'y attendez. J'aurai soin de m'y rendre avec mon mari et ma fille qui, comme je l'espère, seront charmés l'un et l'autre de l'honneur de votre alliance. »

Le Marquis Lisimon

Ciel ! Que me dites-vous ?

Le Comte Lisimon

Que venez-vous m'apprendre ?

Merlin

Ah ! Quel galimatias ! je n'y puis rien comprendre.

Le Marquis Lisimon

Merlin, écoute un mot, tirons-nous à l'écart.

Merlin

Que vous plaît-il, Monsieur ?

Le Marquis Lisimon

Comment, double pendard ! Pourquoi ne m'as-tu pas révélé ce mystère?

Merlin

D'honneur, je l'ignorais.

Le Marquis Lisimon

Sais-tu que c'est mon frère ?

Merlin

Votre frère, Monsieur ?... Ah ! Que m'apprenez-vous ! Eh ! Qui diable a donc pu l'introduire chez nous ?

Le Marquis Lisimon

Moi, je te le demande.

Merlin

Ah ! Monsieur, je vous jure Que j'en lave mes mains. Voyez, quelle aventure ! Mais la fille est pour vous : j'en ferais bien serment... Je m'en vais lui parler... Laissez-nous un moment...

Le Comte Lisimon

Vraiment, Monsieur Merlin, j'ai sujet de me plaindre.

Merlin

De qui, Monsieur?

Le Comte Lisimon

De vous.

Merlin

Moi, je n'ai rien à craindre.

Le Comte Lisimon

Et vous en agissez certainement fort mal : Vous deviez m'avertir que j'avais un rival. Je vous avais payé, je pense, en galant homme ?

Haut.

Merlin

Moi, je n'en savais rien, ou la foudre m'assomme ! Mais vous vous alarmez, je ne vois pas pourquoi : Angélique est pour vous, vous dis-je, croyez-moi... Embrassez-vous, messieurs, sans causer de désordre.

Le Marquis Lisimon

Moi, j'épouse Angélique, et n'en veux point démordre.

Le Comte Lisimon

Moi, je l'épouse aussi, j'y suis déterminé.

Le Marquis Lisimon

Parbleu ! Vous céderez ; car je suis votre aîné.

Le Comte Lisimon

Oh ! Parbleu ! Nous verrons : sur le fait de maîtresse Je suis humble valet à votre droit d'aînesse.

Le Marquis Lisimon

Je vais, en attendant la fin de tout ceci, Au jardin du beau-père.

Le Marquis et le Comte sortent.

Le Comte Lisimon

Et moi, j'y vais aussi.

Scène 5

Merlin

Merlin

J'en suis quitte à la fin, mais ce n'est pas sans peine. Respirons un moment et reprenons haleine. Un autre se serait vingt fois déconcerté ; Mais dans le monde il faut surtout être effronté. L'effronterie en France est un vice à la mode : Rien de plus nécessaire, et rien déplus commode. Un parfait effronté ne doit rougir de rien ; Et c'est là le grand art pour amasser du bien. Les hommes de nos jours ont toute honte bue, Et de quelque côté que je tourne la vue Je ne vois d'indigents que les sots vertueux. II faut un front d'airain pour devenir heureux... Taisons-nous, j'aperçois mon bonhomme de maître ; Entêté du Marquis autant qu'on le peut être, Il prétend lui donner Angélique aujourd'hui; Mais j'empêcherai bien qu'elle ne soit pour lui.

Scène 6

Monsieur Philidor, Merlin

Monsieur Philidor

Ah ! Te voilà, Merlin ?

Merlin

Fort à votre service ; Toujours zélé pour vous.

Monsieur Philidor

Va, je te rends justice : Tu m'as toujours paru la perle des valets. Je sais que contre tous tu prends mes intérêts, Même contre ma femme.

Merlin

Elle est insupportable.

Monsieur Philidor

Pour toi, tu me parais un garçon raisonnable ; Car tu prends mon parti.

Merlin

Moi, n'ai-je pas raison ? N'êtes-vous pas, Monsieur, le chef de la maison ?

Monsieur Philidor

Sans doute.

Merlin

Vous avez une excellente tête. Mais votre femme...

Monsieur Philidor

Fi ! Ma femme est une bête. Je viens pour lui parler de mon gendre futur, Du Marquis, Lisimon ; mais, Merlin, je suis sûr, Pour peu que nous voulions insister sur le nôtre, Qu'aussitôt elle va m'en proposer un autre. Oh ! Je la connais bien !

Merlin

Moi, je n'en doute pas. Votre femme, Monsieur, a l'esprit haut et bas : Elle veut ignorer que celle loi si belle, Qui fait l'homme le maître, est la loi naturelle. Sa complaisance va comme un flux et reflux : Vous croyez la tenir ; vous ne la tenez plus. Pour sa tête, oh ! Ma foi ! C'est tout comme la lune, Qui tantôt paraît claire et tantôt paraît brune. Quand vous lui parlez blanc, elle vous répond noir, Et dites-lui bonjour, elle vous dit bonsoir.

Monsieur Philidor

Oh parbleu ! Nous verrons ; j'ai fait choix de mon gendre : Le Marquis Lisimon en ce lieu doit se rendre. Je prétends que ma femme avec lui file doux, Et que ma fille en fasse aujourd'hui son époux. Mais n'est-il point venu ?

Merlin

N'en soyez point en peine, Le Marquis Lisimon au jardin se promène.

Monsieur Philidor

En es-tu bien certain ?

Merlin

Oui, je viens de le voir.

Monsieur Philidor

Parbleu ! Merlin, je suis ravi de le savoir. Je veux tout au plutôt en parler à ma femme ; Va-t'en me la chercher.

Merlin

Mais si la bonne dame, Quand vous lui parlerez du marquis Lisimon, Avait un gendre en poche aussi de sa façon ?

Monsieur Philidor

Oh ! vraiment, c'est de quoi je la crois fort capable.

Merlin

C'est un esprit malin.

Monsieur Philidor

C'est un esprit du diable.

Merlin

Elle dit toujours non.

Monsieur Philidor

Moi, je dis toujours oui.

Merlin

Elle se fâchera.

Monsieur Philidor

J'en serai réjoui.

Merlin

Tenez toujours bien ferme.

Monsieur Philidor

Oh ! Va, va, laisse faire !... Comment donc ! N'est-ce pas une fort bonne affaire ? Le Marquis Lisimon est joli cavalier. Ma fille pour époux voulait un officier ; Tous les gens du Palais lui causaient la migraine. Pour lui faire plaisir je prends un Capitaine. Je suis sûr qu'à ma fille aussitôt il plaira ; Et puis ma femme après de quelque autre voudra ! Corbleu ! Nous allons voir ! Fais ce que je désire ; Va, cours, dis-lui que j'ai quelque chose à lui dire.

Merlin

Il n'en est pas besoin : elle vient ; je la vois.

Monsieur Philidor

Je veux lui parler seul ; Merlin, éloigne-toi.

Scène 7

Merlin, Madame Philidor

Merlin

Le comte Lisimon, votre prétendu gendre, Est dans votre jardin, Madame, à vous attendre.

Merlin sort.

Madame Philidor

Je viens à ce sujet parler à mon époux. Je te suis obligée Adieu, va, laisse-nous.

Scène 8

Monsieur Philidor, Madame Philidor

Monsieur Philidor

Voyons, sachons un peu tout ce qu'elle a dans l'âme.

Madame Philidor

Eh bien ! Mon cher époux ?

Monsieur Philidor

Eh bien ! Ma chère femme ?

Madame Philidor

Pour vous entretenir vous me voyez ici.

Monsieur Philidor

Pour le même sujet vous m'y voyez aussi.

Madame Philidor

Au moins je vous demande un peu de complaisance.

Monsieur Philidor

Soit, mais je veux aussi de la condescendance.

Madame Philidor

N'en ai-je pas toujours ?

Monsieur Philidor

Non pas avec excès.

Madame Philidor

N'allez-vous pas déjà m'intenter un procès ? C'est vous qui commencez toujours à faire rage.

Monsieur Philidor

Ma foi ! Vous êtes, vous, un vrai trouble ménage... Mais brisons là-dessus. Nous venons nous parler ; Tâchons de commencer par ne point quereller. Notre fille Angélique à présent est nubile. Vous savez qu'en maris elle est fort difficile : J'ai voulu lui donner plusieurs gens du Palais ; Ils sont trop attachés, dit-elle, à leurs procès. Bref, elle a pour la robe une mortelle haine ; Et j'ai fait choix pour elle enfin d'un Capitaine ; C'est...

Madame Philidor

Je vous interromps tout d'abord sur ce point ; Sa mère à cet hymen ne consentira point.

Monsieur Philidor

Pourquoi donc, s'il vous plaît ? Et quel but est le vôtre ? Car enfin...

Madame Philidor

Mon but est qu'elle en épouse un autre. J'ai son affaire.

Monsieur Philidor

Eh bien ! N'avais-je pas bien dit ? Ventrebleu ! Peste soit de votre chien d'esprit !

Madame Philidor

Mais, Monsieur mon mari, d'un ton plus bas, pour cause.

Monsieur Philidor

Comment donc ! Il suffit que je veuille une chose Pour que vous vouliez l'autre !

Madame Philidor

Oh ! Je veux la raison. L'époux que je lui donne est un joli garçon, Même il est capitaine.

Monsieur Philidor

Ah ! J'enrage... Madame, Je vous ferai bien voir que vous êtes ma femme !

Madame Philidor

Et par où, s'il vous plaît ?

Monsieur Philidor

Par où ?... Suffit ! Je veux... Que ma fille aujourd'hui condescende à mes voeux.

Madame Philidor

Je prétends qu'Angélique à moi seule obéisse.

Monsieur Philidor

Selon ma volonté j'entends, moi, qu'elle agisse.

Madame Philidor

Elle doit se soumettre aveuglément à moi, Et de nul autre après ne recevoir la loi.

Monsieur Philidor

Et par quelle raison ?

Madame Philidor

C'est que je suis sa mère.

Monsieur Philidor

Et moi donc, s'il vous plaît, ne suis-je pas son père ?

Madame Philidor

Et quand vous le seriez ? Voyez, belle raison !

Monsieur Philidor

Je m'en moque; j'aurai pour gendre Lisimon.

Madame Philidor

Lisimon, dites-vous ? Lisimon, capitaine ?

Monsieur Philidor

Oui.

Madame Philidor

De quel régiment ?

Monsieur Philidor

De celui de la Reine.

Madame Philidor

Tout de bon ?

Monsieur Philidor

Tout de bon.

Madame Philidor

Eh ! Vite embrassons-nous, Allons, faisons la paix, mon cher petit époux !

Monsieur Philidor

D'où vient donc tout-à-coup un excès de tendresse Que l'on pardonnerait à peine à sa maîtresse ?

Madame Philidor

L'époux que je destine à ma fille aujourd'hui, C'est Lisimon.

Monsieur Philidor

Comment ! Lisimon ?

Madame Philidor

Oui, c'est lui ; Et puisque nous voulons tous deux le même gendre, À votre volonté je suis prête à me rendre.

Monsieur Philidor

Voyez le grand effort !... Mais je suis tout troublé. Quoi ! Monsieur Lisimon vous a déjà parlé ?

Madame Philidor

Oh ! Vraiment, j'ai fait plus ; ma parole est donnée De finir de ma fille avec lui l'hyménée.

Monsieur Philidor

De moi sur cet article il a parole aussi : Je vous dirai bien plus, Lisimon est ici.

Madame Philidor

Je le sais bien.

Monsieur Philidor

Comment ?

Madame Philidor

Je le sais bien, vous dìs-je.

À part.

Monsieur Philidor

Vous le savez ?... Voici quelque nouveau vertige !

Madame Philidor

Sur mon billet il s'est rendu dans le jardin : II a reçu, vous dis-je, un billet de ma main, Par lequel en deux mots je lui mande et propose De venir au jardin pour terminer la chose.

Monsieur Philidor

Je vous en livre autant. Le cas est singulier ! Je n'ai jamais rien vu de plus particulier ! Ne nous trompons-nous point ? C'est peut-être un autre homme : Est-ce bien Lisimon?

Madame Philidor

C'est ainsi qu'on le nomme.

Monsieur Philidor

Un garçon fort bien fait ?

Madame Philidor

Oui, vraiment, fait au tour.

Monsieur Philidor

Assez beau de visage ?

Madame Philidor

Ah ! Beau comme le jour !

Monsieur Philidor

Capitaine ?

Madame Philidor

Oui, vous dis-je.

Monsieur Philidor

Ah ! Ma foi ! C'est lui-même.

Madame Philidor

En doutez-vous ?

Monsieur Philidor

Moi ? Non... Mais c'est un vrai problème.

Madame Philidor

Nous allions quereller ; car nos plus grands débats Viennent faute souvent de ne s'entendre pas.

Monsieur Philidor

Eh ! La chose à présent n'est pas encor bien claire.

Madame Philidor

Il faut à notre fille apprendre ce mystère. Puisqu'elle hait si fort tous les gens du palais, Lisimon pleinement doit remplir ses souhaits.

Monsieur Philidor

Sans doute, et je prétends que l'affaire se fasse.

Scène 9

Angélique, Monsieur Philidor, Madame Philidor

Angélique

Mon père, à vos genoux je demande une grâce !

Monsieur Philidor

Comment donc ?

Angélique

Ah ! Mon père, auriez-vous bien le coeur De vouloir aujourd'hui causer tout mon malheur ?

Monsieur Philidor

En voici bien d'un autre ! Eh ! Que veux-tu donc dire ?

Madame Philidor

Mais,vraiment,son discours commence à m'interdire.

Angélique

Vous voulez, dit Merlin, tous deux me marier ; Et je viens tout exprès ici pour vous prier De ne me point forcer au noeud du mariage.

Madame Philidor

Ah ! Le cas est nouveau qu'une fille à votre âge Ait pour l'état de femme une si grande horreur ! Des filles de Paris c'est l'unique fureur, Et leur esprit serait attaqué de folie S'il leur fallait rester filles toute leur vie.

Angélique

Mais mon dessein n'est pas de rester fille... Hélas! Un jeune cavalier m'a trouvé des appas ; Et je viens vous prier de renoncer au vôtre, Et de m'en accorder en même temps un autre.

Monsieur Philidor

Je ne m'attendais pas à ce petit détour. Or çà, Mademoiselle, en dépit de l'amour, À votre mère, à moi, j'entends qu'on obéisse.

Angélique

Quoi ! Vous seriez, mon père, auteur de mon supplice ?

Monsieur Philidor

Ceci n'est pas mauvais ! Quoi ! Quand un coup du sort Met votre mère et moi parfaitement d'accord, ( Ce qui n'arrive pas deux fois au plus l'année ) Vous seule vous rompez un projet d'hyménée ? Mais quel est ce mignon, ce joli jouvenceau Dont vous avez coiffé votre petit cerveau ?

Madame Philidor

Je le gagerais bien, c'est quelque petit-maître.

Angélique

Oh ! Non, il est sensé tout autant qu'on peut l'être.

Monsieur Philidor

Mais enfin quel homme est-ce ? Est-ce un homme de nom ?

Angélique

C'est, puisqu'il le faut dire, un nommé Lisimon.

Monsieur Philidor

Lisimon, dis-tu pas ? Quoi ! C'est chose certaine?

Angélique

Oui, mon père.

Monsieur Philidor

Et qu'est-il ?

Angélique

Mais il est capitaine Au régiment, dit-on, de la Reine... Pourquoi Paraissez-vous surpris ? Vous riez.

Monsieur Philidor

Oh ! Ma foi ! Je n'y puis plus tenir.

Angélique

Quoi ! Vous aussi, ma mère ?

Madame Philidor

Le plaisant tour !

Angélique

De grâce, expliquez ce mystère.

Monsieur Philidor

Celui que nous t'avons destiné pour époux C'est Lisimon lui-même.

Angélique

Ah ! Que m'apprenez-vous ?

Monsieur Philidor

Parbleu ! De Lisimon j'admire la sagesse ! Quelle discrétion ! Quelle délicatesse De prendre de nous trois en secret l'agrément ! Peste! ce garçon-là promet infiniment !

Angélique

Le pauvre Chevalier va donc être bien aise.

Madame Philidor

Chevalier, dites-vous ? Oh ! Ne vous en déplaise, Vous serez bien Comtesse.

Monsieur Philidor

Elle, Comtesse ? Non ! Elle sera Marquise, et je vous en répond : Lisimon est Marquis.

Madame Philidor

Non, vraiment, il est Comte.

Angélique

Non, il est Chevalier.

Monsieur Philidor

Eh ! Quel peste de conte ! Il est marquis, vous dis-je, et marquis très marquis ; Et tous les Lisimon le sont de père en fils.

Madame Philidor

Et moi, monsieur, et moi, je soutiens le contraire.

Monsieur Philidor

Non ! Encore une fois mettons-nous en colère.

Madame Philidor

Vous m'y forcez toujours; car, tenez franchement...

Monsieur Philidor

Ne sauriez-vous parler qu'avec emportement? Entre nous, vos discours sont pleins de pétulance.

Madame Philidor

Et les vôtres, Monsieur, sont pleins d'extravagance.

Monsieur Philidor

Le compliment est doux !... Mais faut-il nous fâcher ? C'est une bagatelle... envoyons-le chercher. N'est-il pas au jardin ?

Voyant le Comte qui vient.

Madame Philidor

Sans doute il y doit être. Nous n'avons qu'à parler, il va bientôt paraître... Mais je le vois venir.

Scène 10

Monsieur Philidor, Madame Philidor, Le Comte Lisimon, Le Marquis Lisimon, Angélique

Monsieur Philidor

Justement le voici.

Madame Philidor

Tenez, c'est celui-là.

Monsieur Philidor

Non, non, c'est celui-ci.

Madame Philidor

C'est celui-là, vous dis-je.

Monsieur Philidor

Eh ! Mon Dieu, non, ma femme.

Madame Philidor

Monsieur, n'êtes-vous pas Lisimon ?

Le Comte Lisimon

Oui, Madame.

Madame Philidor

Là, Monsieur mon mari, n'avais-je pas raison ?

Monsieur Philidor

N'est-ce pas vous, Monsieur, qu'on nomme Lisimon ?

Le Marquis Lisimon

Oui, Monsieur.

Angélique

Juste ciel ! Ma surprise est extrême !

Monsieur Philidor

Capitaine ?

Le Marquis Lisimon

Oui, monsieur.

Madame Philidor

Et vous ?

Le Comte Lisimon

Et moi de même.

Monsieur Philidor

Comment ! Deux Lisimon ?... Mais je n'y conçois rien.

Madame Philidor

Pour moi, je n'en connais point d'autre que le mien.

Monsieur Philidor

Moi, je crois que le mien est le seul véritable : Je m'y tiens.

Angélique

Tout ceci me paraît incroyable.

Le Marquis Lisimon

Monsieur, j'espère en vous ; vous savez mon amour ?

Monsieur Philidor

Oui, monsieur, vous aurez ma fille, et dès ce jour.

Le Comte Lisimon

Vous savez mon ardeur ? J'espère en vous, Madame.

Madame Philidor

Comptez sur moi, Monsieur ; ma fille est votre femme.

Monsieur Philidor

Angélique !

Angélique

Mon père.

Monsieur Philidor

À quoi rêves-tu là ? Tu le connais si bien ! Explique-nous cela. Lequel est Lisimon ? Est-ce l'un ? Est-ce l'autre ? Parle ; est-ce le mien ?

Angélique

Non.

Madame Philidor

C'est le mien ?

Angélique

Ni le vôtre.

Le Marquis Lisimon

Comment ! Mademoiselle, ai-je l'air imposteur ? Mon nom est Lisimon ; je suis homme d'honneur.

Le Comte Lisimon

Permettez-moi de dire ici la même chose, Que Lisimon n'est pas un nom que je suppose.

Au Marquis.

Monsieur Philidor

Lequel croire des deux? Par ma foi ! je ne sais... Mais vous me convenez, monsieur, et c'est assez : À mes commandements ma fille va se rendre.

Madame Philidor

Et moi, je prétends, moi, que Monsieur soit mon gendre.

Monsieur Philidor

C'est à vous à céder : je le veux , en un mot. Vous n'êtes qu'une femme !

Madame Philidor

Et vous n'êtes qu'un sot !

Angélique

Ah ! Mon père, en faul-il venir aux invectives ?

Monsieur Philidor

Quoi donc ! Dérogerai-je à mes prérogatives? Vous dépendez de moi : je suis père et mari ; D'elle comme de vous je veux être obéi.

Le Marquis Lisimon

Ah ! Monsieur!...

Le Comte Lisimon

Ah ! Madame !...

Angélique

Eh ! Ma mère, de grâce, Tâchez qu'avec douceur cette affaire se passe.

Madame Philidor

Votre père me joue un tour de sa façon ! Je gage que le sien est un faux Lisimon.

Monsieur Philidor

Moi, je me servirais d'un pareil stratagème ? Je n'en suis pas capable.

Scène 11

Angélique, Monsieur Philidor, Madame Philidor, Le Marquis Lisimon, Le Comte Lisimon, Le Chevalier Lisimon, Tous Trois

Angélique

Eh ! Le voici lui-même.

Monsieur Philidor

Eh, qui donc ?

Angélique

Lisimon.

À part.

Monsieur Philidor

Qui ? Celui que je vois ?... Je ne sais où j'en suis.

Madame Philidor

Ni moi.

Le Marquis Lisimon

Ni moi.

Le Comte Lisimon

Ni moi.

À Monsieur Philidor.

Le Chevalier Lisimon

Le Marquis et le Comte !... Ô rencontre imprévue ! De tout ce que je vois mon âme est confondue. Ah ! Monsieur, pardonnez à mon étonnement ; Deux rivaux, je le vois, traversent un amant. Espérant m'allier avec votre famille, Je vous venais ici demander votre fille.

Monsieur Philidor

Oh ! Ma foi, c'en est trop, trois époux à la fois ! Prétendez-vous, messieurs, l'épouser tous les trois ?

Madame Philidor

La chose assurément ne paraît pas faisable.

Monsieur Philidor

Mais qui diantre de vous est donc le véritable ?

ENSEMBLE

Tous Trois

C'est moi, monsieur.

Monsieur Philidor

Comment ! Tous les trois ? Oh ! parbleu ! A la fin je croirai que ceci n'est qu'un jeu !

Le Chevalier Lisimon

Monsieur, puisqu'il vous faut dévoiler ce mystère, Des aînés Lisimon je suis le jeune frère ; Nous servons tous les trois au même régiment : Nous nous trouvons chez vous je ne sais pas comment. Ils sont très étonnés : quant à moi, je vous jure Que je suis tout comme eux surpris de l'aventure.

Monsieur Philidor

Puisque vous m'assurez que la chose est ainsi, Je me trouve à présent un peu plus éclairci. Mais par quel cas fortuit vous trouvez-vous ensemble ?

Le Marquis Lisimon

Sans doute c'est l'amour qui tous trois nous rassemble. Quant à moi, Merlin seul m'a produit près de vous.

Le Comte Lisimon

Quoi ! Merlin ? Ah ! Le traître ! Il mourra sous mes coups ! C'est lui qui m'a donné l'accès près de Madame.

Le Chevalier Lisimon

Ah ! Qu'entends-je ? Ainsi donc il trahissait ma flamme ? Il m'a comme vous deux produit dans la maison ; Il m'a deux fois tiré de l'argent.

Monsieur Philidor

Le fripon !

Le Comte Lisimon

J'en suis pour mon argent, comme vous pour le vôtre.

À Monsieur Philidor.

Le Marquis Lisimon

Il nous a donc dupés tous trois l'un après l'autre... Mais vous m'avez promis votre fille, Monsieur, Et de vous sur ce point j'ai parole d'honneur.

Monsieur Philidor

Oh ! Le vous la tiendrai.

Le Comte Lisimon

Par parole authentique Madame m'a promis la charmante Angélique.

Madame Philidor

Ne craignez rien, Monsieur, vous serez son époux.

Le Chevalier Lisimon

Belle Angélique, hélas ! Je n'espère qu'en vous!

Angélique

Ah ! Tant que de mon coeur je serai la maîtresse, Vous pouvez, Chevalier, compter sur ma tendresse.

Monsieur Philidor

C'est ce qu'il faudra voir.

Madame Philidor

Mais que veut ce valet ?

Scène 12

La Ronce, Monsieur Philidor, Madame Philidor

Madame Philidor prend la lettre.

La Ronce

Madame, on m'a chargé de vous rendre un billet.

Monsieur Philidor

Encore un Lisimon ?

À part.

Madame Philidor

Attendez donc réponse... Mais il s'en va...

Scène 13

Madame Philidor, Le Comte Lisimon, Le Marquis Lisimon, Monsieur Philidor

Examinant la lettre.

Elle lit.

Au Marquis et au Comte, après avoir lu.

Madame Philidor

Voyons un peu ce qu'il m'annonce... Le benêt ! Il apporte un billet au hasard ; Il devait bien nous dire au moins de quelle part... Je ne reconnais point du tout celte écriture Et je vois qu'on a même omis la signature. Quoi ! Messieurs, vous aimez les femmes et le jeu ? Vraiment, vous pourriez bien ruiner ma fille en peu. « Ayant appris, Madame, que les deux aînés des trois Lisimon aspiraient au bonheur d'entrer dans votre famille, j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous avertir que le Marquis est si fort adonné au jeu, et le Comte aux femmes, qu'ils rendront une épouse éternellement malheureuse. Vous savez, Madame, que ce sont là les deux vices ordinaires de presque tous les gens de guerre ; ainsi prenez garde à ce que vous ferez. »

Le Comte Lisimon

Madame, ce billet n'est qu'un pur artifice.

Le Marquis Lisimon

Monsieur, à ma conduite on ne rend pas justice.

Monsieur Philidor

Ce que j'apprends de vous, Messieurs, me fait trembler : Moi, vous donner ma fille ? Autant vaut l'immoler !

Madame Philidor

Fi ! Les maris joueurs sont des maris infâmes ! Peut-on aimer le jeu ? Passe encor pour les femmes.

Le Comte Lisimon

Madame, encore un coup, on nous accuse à tort ; Et s'il faut parler net, je soupçonne très fort Votre valet Merlin de cette fourberie. Nous avons des garants de sa friponnerie ; Et ce qu'il nous a fait à tous trois tour-à-tour Nous montre qu'il est bien capable d'un tel tour. Éclaircissons ce fait ; je le demande en grâce.

Monsieur Philidor

Si c'est lui, je prétends l'assommer sur la place... Mais, voyez ce maraud !... Taisons-nous... le voici.

Scène 14

Merlin, Monsieur Philidor, Le Marquis Lisimon, Le Comte Lisimon, Le Chevalier Lisimon, Madame Philidor, Angélique

Merlin

Ah ! Que vois-je ?... La peste ! Ils sont encore ici, Je les croyais bien loin... Fuyons.

Monsieur Philidor

Arrête, arrête! Viens-tu jouer encor quelque tour de ta tête ?

Merlin

Eh ! Monsieur, laissez-moi ; l'on m'attend autre part.

Le Marquis Lisimon

Ah ! Ah ! Vous voilà donc, traître ! Insigne pendard !

Le Comte Lisimon

C'est donc toi, malheureux ! Dont l'audace est extrême ?

Le Chevalier Lisimon

Faquin ! Te voilà donc ?

À part.

Merlin

Oui, messieurs, c'est moi-même. Un peu d'effronterie : allons ferme, Merlin !

Le Comte Lisimon

Tu nous as donc joués tous trois, double coquin ?

Merlin

Qui, moi ? De vous jouer j'aurais eu l'impudence ?... Souverain protecteur des coeurs pleins d'innocence, Ciel ! Qui voyez ici l'affront que l'on me fait, Me laissez-vous noircir d'un semblable forfait ?

Le Marquis Lisimon

Quoi ! Ne nous as-tu pas introduits chez ton maître Tous trois l'un après l'autre ?

Merlin

Oui, monsieur.

Monsieur Philidor

Eh bien ! Traître ! N'est-ce pas les jouer ? Dis-nous-en la raison.

Merlin

Est-ce ma faute à moi s'ils sont trois Lisimon ? J'ai conduit, ce me semble, assez bien leurs affaires : De quoi s'avisent-ils aussi d'être trois frères ?

Madame Philidor

Mais ce n'est pas le tout... Connais-tu ce billet ? Je suis sûre, maraud, que c'est toi qui l'as fait ?

Le Marquis Lisimon

De tes tours insolents, coquin ! C'est là le pire.

Merlin

Qui, moi, faire un billet ? Je ne sais pas écrire. Si j'avais un peu su barbouiller du papier, Je serais à présent peut-être un gros fermier.

Le Comte Lisimon

Mon âme en ce moment veut être détrompée, Traître ! Ou bien dans ton sang je plonge cette épée !

Merlin

Mais, Messieurs, battez-moi, bourrez-moi, tuez-moi ; Je ne sais pas d'où vient ce billet, par ma foi !

Le Comte Lisimon

Tu n'en sais rien, maraud ?

Merlin

Non, la peste me tue ! Et c'est la vérité, comme on dit, toute nue.

Madame Philidor

Je veux croire, Messieurs, qu'on cherche à vous noircir ; Mais avant de conclure il faut nous éclaircir Si ce qu'on nous écrit est faux ou véritable.

Monsieur Philidor

Pour la première fois ma femme est raisonnable.

Angélique

Tout cela ne serait d'aucune utilité. Ces messieurs voudraient-ils forcer ma volonté ? Puisqu'un autre a mon coeur, que peuvent-ils prétendre?

Merlin

Bon ! Elle me seconde, et c'est fort bien l'entendre.

Le Marquis Lisimon

Madame, c'est assez ; je me tiens averti... Comte, m'en croirez-vous ? Prenons notre parti : Faisons par grandeur d'âme un effort sur nous-même, Puisque, tous trois rivaux, ce n'est pas nous qu'on aime.

À Merlin.

Il sort avec le Marquis.

Le Comte Lisimon

Chevalier, nous laissons un champ libre à tes feux... Toi, maraud ! De tes jours ne te montre à mes yeux.

Scène 15

Monsieur Philidor, Merlin, Le Chevalier Lisimon, Angélique, Madame Philidor

Monsieur Philidor

Or çà, monsieur Merlin, je veux que sans mystère Vous me développiez le fond de cette affaire. Ces messieurs quittent prise; ils en ont tout sujet. Si vous ne m'apprenez d'où vient ce beau billet, Comme un fripon fieffé je vais vous faire prendre, Jusqu'à ce que l'on ait des preuves pour vous pendre.

Merlin

Permettez donc, Monsieur, qu'embrassant vos genoux Votre Merlin exige une grâce de vous !

Monsieur Philidor

Eh ! Quelle grâce ? Sis.

Tirant de sa poche les quatre bourses qu'il a reçues, et les lui montrant.

Merlin

Celle de ne point battre Un valet digne, hélas ! de l'être comme quatre... Jetez les yeux, Monsieur, sur mon petit trésor Et vovez seulement ces quatre bourses d'or : Des aînés Lisimon j'obtins les deux premières ; Et le cadet lui seul m'offrit les deux dernières. Je les servais d'abord tous trois sans primauté ; Mais le plus fort payant l'a lui seul emporté. Pour faire déguerpir les aînés des trois frères, J'ai cru dans un besoin mes ruses nécessaires ; Et cette lettre enfin, dont vous cherchez l'auteur, Est de l'invention de votre serviteur. De cent routes, Monsieur, qui vont à la fortune, Depuis près de trente ans je n'en ai trouvé qu'une. Si je vous ai trompé j'en pleure amèrement, Et j'en suis très fâché, Monsieur, assurément.

Monsieur Philidor

Comment, double coquin ! Nous jouer de la sorte !

Merlin

Je m'y suis vu contraint, ou le diable m'emporte !

Au Chevalier.

Monsieur Philidor

En faveur de l'argent que cela t'a produit Je veux bien pardonner ce petit tour d'esprit ; Mais n'y retourne plus... Ma fille a su vous plaire : Obtenez, s'il se peut, l'agrément de sa mère ; Cela se doit ainsi. Qu'elle approuve vos feux, Et je suis prêt, Monsieur, à vous unir tous deux.

Le Chevalier Lisimon

Ma fortune est égale à celle de mes frères Pourquoi vos sentiments me seraient-ils contraires ?

Angélique

Ma mère, vous pouvez me faire un heureux sort.

Madame Philidor

Entrons dans le logis, nous ferons cet accord.

Merlin

Le cadet Lisimon remporte la victoire. Des trois Frères Rivaux ainsi finit l'histoìre.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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