Le Pauvre Bougre et le Bon Génie
Scène 1
Le Garçon
Il essuie les tables en poussant des vocalises, ainsi que font les artistes lyriques pour entretenir leur organe, puis il enlève deux verres vides.
Il chante.
Avec amertume.
Il chante.
Il fait le geste d'un homme qui en prend son parti.
Il sort en chantant.
Le Garçon
Ô Mathilde, idole de mon âme ! Gloire immortelle de nos aïeux ! Ah, ah, ah, ah, ah, ah ! Hum ! Hum ! Hum ! Hum ! C'est épatant, jamais je ne me suis senti en voix comme aujourd'hui. Quel organe, hein ! Et tout ça pour servir des sales bocks à un tas de mufles qui vous collent deux ronds de pourboire !... Et c'est ça qu'on appelle une destinée !... Ah malheur ! J'en aurais un succès ce soir au Grand Opéra de Montélimar !... Et si je dis Montélimar, c'est que, dans la situation que j'occupe en ce moment, je n'ai pas le droit de faire mon malin !... Et pourtant, avec ce creux-là !... Enfin ! Quand je me ferais de la bile et de la bile, ça n'arrangerait rien, n'est-ce pas ?... Alors... Qu'importe les trahisons....
Scène 2
Le Pauvre Bougre
Il arrive las, ô combien ! et vêtu d'un costume propre, mais puréeiforme au delà de toute expression. Il se laisse choir sur une chaise.
Il tire de sa poche une pièce de 10 centimes au moyen de laquelle il heurte la table.
Il refrappe.
Il s'interrompt.
Il déclame avec affectation.
Il frappe de nouveau plus fort sur le guéridon.
Le Pauvre Bougre
Je pourrais sûrement escalader l'Olympe ! Oh ! Certes, j'ai mes défauts et je ne me donne pas comme plus parfait qu'un autre ; mais il y a une chose qu'on ne peut pas me retirer, c'est que j'ai bigrement soif ! Oh oui, j'ai soif ! Au cours de ma longue carrière, si fertile pourtant en pépies de toutes sortes, je crois bien n'avoir jamais éprouvé une telle soif qu'en ce moment. Garçon !... Il n'y a rien qui vous altère comme de monter tous ces escaliers, si ce n'est pourtant que de les descendre. Garçon !... En mettant bout à bout tous les escaliers que j'ai montés et descendus depuis quelques semaines, je pourrais sûrement escalader l'Olympe ! Tiens un vers ! Ça n'est pas un très beau vers, mais c'est un vers. Garçon !... Si ce garçon tarde encore à venir, il ne trouvera à ma place qu'un cadavre desséché.
Scène 3
Le Garçon, Le Pauvre Bougre
Le Garçon
Voilà, voilà, on y vole !
Le Pauvre Bougre
Soit dit sans reproche, ça n'est pas trop tôt.
Le Garçon
Ah ! C'est vous, mon pauvre monsieur ! Eh bien ! Comment ça va ?
Le Pauvre Bougre
Euh ! euh !
Le Garçon
Avez-vous fini par trouver une place ?
Le Pauvre Bougre
Pas la moindre, hélas ! Tous les commerçants m'ont dit de repasser.
Le Garçon
Ils vous prennent pour une blanchisseuse.
Le Pauvre Bougre
Vous trouvez ça drôle, vous?
Le Garçon
Oh non !... Mais il faut bien rire.... Alors, une absinthe, comme d'habitude ?
Le Pauvre Bougre
Non, pas d'absinthe encore.... J'ai trop soif. Boire de l'absinthe quand on a soif, mon ami, c'est offenser le créateur !... La bière suffit à cet usage.
Le Garçon
Alors, un bock ?
Le Pauvre Bougre
Un simple bock.
Le Garçon
Blonde ?... Brune ?
Se ravisant brusquement.
Le Pauvre Bougre
Blonde ! Non !... Brune.
Il sort en chantant.
Le Garçon
Entre la brune et la blonde Son coeur balance et vagabonde.
Scène 4
Le Pauvre Bougre
Le Pauvre Bougre
C'est pourtant vrai ce qu'il chante, cet imbécile ! Entre la brune et la blonde, mon coeur n'a point cessé de vagabonder. Il y eut des blondes pour lesquelles j'aurais lâché toutes les brunes du globe, et j'ai connu des brunes à qui j'aurais sacrifié mon existence entière.... Le tout sans préjudice de certaines jeunes dames châtain et de rousses jouvencelles.
Scène 5
Le Garçon, Le Pauvre Bougre
Le Garçon
Le bock demandé !
Il saisit le bock et le vide d'un seul trait, à la grande stupeur du garçon.
Le Pauvre Bougre
Cette bière n'est pas buvable.
Le Garçon
Que serait-ce donc, si elle l'était ?
Le Pauvre Bougre
J'en redemanderais.
Le Garçon
Oh ! Ça, la bière ! Ça n'est pas notre fort ici !
Le Pauvre Bougre
Je m'en aperçois.
Le Garçon
Alors, mon pauvre monsieur, toujours sur le pavé ?
Il compte son argent.
Le Pauvre Bougre
Toujours, hélas !... Et mes petites économies qui commencent à s'épuiser. Il me reste un franc quarante pour finir l'année.
Le Garçon
C'est plutôt maigre.
Le Pauvre Bougre
Un franc quarante !... Ce fonds de réserve qui semblerait suffisant à certaines sociétés financières que je ne veux pas désigner plus clairement, est bien mince pour un homme seul... Enfin ! Espérons !... Et oublions ! Maintenant, donnez-moi une absinthe, mon ami ! L'absinthe, c'est l'oubli ! L'absinthe, c'est l'évasion céleste de ce bagne terrestre qui s'appelle là vie.
Le Garçon
Peut-être bien.
Le Pauvre Bougre
Quelquefois, vous voyez un homme dans le ruisseau. Vous dites : « C'est un homme saoul ». Non ! C'est un évadé.
Le Garçon
Et les sergents de ville le fourrent au poste, pour lui apprendre à se sauver une autre fois... Pure, votre absinthe ?
Le Pauvre Bougre
Non, avec de l'anisette.
Il sort en chantant.
Le Garçon
Enfants, c'est moi qu'est l'anisette L'anisett' de chez Cusenier....
Scène 6
Le Pauvre Bougre
Le Pauvre Bougre
Cet homme est d'une gaîté indécente ! Il me fait cruellement sentir qu'il en a une, lui, de place ! Et combien charmante, sa fonction ! Verseur d'oubli !...
Scène 7
Le Garçon, Le Pauvre Bougre
Il entre en chantant.
Le Garçon
C'est l'heure sainte De l'absinthe.
Le Pauvre Bougre
Vous êtes gai, mon ami ?
Le Garçon
Moi ? Ah ! Fichtre non, je ne suis pas gai !
Le Pauvre Bougre
Mais vous chantez tout le temps.
Le Garçon
Ça n'est pas une raison qu'on soit gai parce qu'on chante.
Le Pauvre Bougre
Pourtant ?
Le Garçon
Non, la vérité, c'est que je chante parce que je suis chanteur.
Le Pauvre Bougre
Chanteur ?
Se redressant.
Le Garçon
Bien sûr... J'ai l'air, comme ça, d'être un garçon de café, comme les autres, eh bien, pas du tout ! Je suis artiste lyrique.
Le Pauvre Bougre
Étrange combinaison !
Le Garçon
Ah ! Mon pauvre monsieur, c'est une bien triste histoire, et... si vous avez une minute ?
Le Pauvre Bougre
Si j'ai une minute ! J'en ai cent, j'en ai mille, des minutes ! Je n'ai que de ça ! Contez-moi votre histoire, mon ami.
Le Garçon
Voici, et vous allez voir qu'il n'y a pas que vous de malheureux sur la terre.
Le Pauvre Bougre
La société est mal faite.
Le Garçon
Imaginez-vous qu'il y a quelques années, je venais de débuter comme garçon dans un petit restaurant, près de l'Opéra-Comique... l'ancien, vous savez....
Le Pauvre Bougre
Oui, celui qui a déjà brûle.
Le Garçon
Oui... Alors, un beau jour, voilà des messieurs, des messieurs bien, des journalistes, qui découvrent que j'ai une voix superbe, mais là, une voix superbe! Tout le monde me prédit que j'arriverai à l'Opéra. Je ne fais ni une ni deux, je prends des leçons de chant et, peu de temps après, je débutais dans un petit théâtre de province.
Le Pauvre Bougre
Tous mes compliments !
Il montre sa gorge et imite le manège des personnes aphones.
Le Garçon
Ah ! Ben, ouiche ! Je n'avais pas plutôt débuté que je perdais ma voix. Pas plus de voix que sur la main ! Ah ! C'était gai !... Alors quoi, j'ai dû reprendre mon tablier de garçon de café.
Le Pauvre Bougre
Cette profession en vaut bien une autre.
Le Garçon
Moi, je ne trouve pas... Mais laissez moi continuer. Il n'y avait pas huit jours que je servais des bocks et des mazagrans que voilà ma voix qui revient !... Ça vous épate, ça ?
Le Pauvre Bougre
Rien ne m'épate.
Le Garçon
Quand je vois mon organe revenir, qu'est-ce que je fais ? Je relâche mon tablier et je retrouve un engagement.
Le Pauvre Bougre
Et alors ?
Le Garçon
Oh ! Le reste, vous pouvez le deviner.
Le Pauvre Bougre
Vous reperdez votre voix ?
Le Garçon
Juste! Et à partir de ce moment-là, ça a toujours été la même chose : une voix magnifique quand je suis garçon de café, et nib quand il faut que je chante Guillaume Tell.
Le Pauvre Bougre
La situation n'est pas dénuée d'un certain piquant. Savez-vous ce que vous devriez faire ?
Le Garçon
Dites.
Le Pauvre Bougre
Tâchez de vous faire engager dans un café-concert. Vous chanterez votre répertoire tout en servant des consommations.
Le Garçon
C'est une idée, j'y songerai.
Le Pauvre Bougre
Hélas ! Moi, je n'ai pas cette ressource-là. Je ne suis ni chanteur, ni garçon de café. Je suis comptable, comptable en disponibilité, par retrait d'emploi.
Le Garçon
Ne vous désolez pas, mon pauvre monsieur, je suis sûr que vous trouverez une bonne place au moment où vous vous y attendrez le moins.
Le Pauvre Bougre
J'en accepte l'augure, car ma patience est à bout.... Toutes ces démarches, toutes ces humiliations !...
Le Garçon
Les humiliations !... Je connais çà.
Le Pauvre Bougre
Oh ! Les humiliations, à vrai dire, c'est encore ce qui me coûte le moins, car, depuis le temps, je me suis fait un front qui ne sait plus rougir.
Le Garçon
C'est votre chapeau qui rougit pour vous.
Le Pauvre Bougre
Le fait est que mon galurin tourne à l'écarlate.
Le Garçon
Par contre, votre redingote devient d'un fort joli vert.
Il approche son chapeau de la manche de sa redingote.
Le Pauvre Bougre
Les voilà bien, les mystères de la Nature ! Qui expliquera jamais pourquoi le Temps, cet étrange teinturier, s'amuse à pousser les vieux chapeaux au rouge, cependant qu'il verdit les antiques redingotes noires. Le vert de ma redingote fait admirablement valoir le rouge de mon couvre-chef.
Le Garçon
Et réciproquement.
Le Pauvre Bougre
Ainsi rapprochés, ma redingote paraît plus verte et mon chapeau plus rouge.
Le Garçon
Ça n'est même pas vilain, quand on y réfléchit.
Le Pauvre Bougre
****
Le Garçon
Ça n'est pas de l'ambition de votre part.
Le Pauvre Bougre
Je n'ai jamais été ambitieux. Avec cent sous par jour, j'aurais été le plus heureux des hommes.
Le Garçon
Cent sous par jour ! Ça n'est pas le Pérou.
Une musique céleste se fait entendre qui arrête brusquement les propos des deux hommes.
Le Pauvre Bougre
Je m'en serais largement contenté, moi ! Où est-il le bon génie qui m'assurerait cent sous par jour ?
Scène 8
Le Bon Génie, Le Pauvre Bougre, Le Garçon
Le pauvre bougre et le garçon tombent en extase et joignent les mains.
Le Bon Génie
Un bon génie ! Qui parle de bon génie ? Présent !
Le Pauvre Bougre
Quoi !... Vous seriez ?...
Le Bon Génie
Un bon génie, oui.... Qu'y a-t-il d'étonnant à cela ?
Le Pauvre Bougre
Oh ! Rien... ou plutôt, si ! L'aventure n'est pas banale.
Le Bon Génie
C'est toi qui m'as appelé, pauvre bougre ?
Le Bon Génie
Tu as bien fait, pauvre bougre, car je suis de ceux qu'on n'invoque jamais en vain. Qu'y a-t-il pour ton service ?
Il désigne le garçon de café.
Le Pauvre Bougre
Tout à l'heure, je disais à monsieur... ... qu'avec cent sous par jour je serais, le plus heureux des hommes.
Le Bon Génie
Cent sous par jour ! Ah ! Pauvre bougre, on ne peut pas t'accuser d'avoir la folie des richesses.
Le Pauvre Bougre
Je le disais tout à l'heure à monsieur. Je n'ai jamais été ambitieux.
Le Bon Génie
Alors, cent sous par jour, cela te suffirait ?
Le Pauvre Bougre
Largement.
Le Bon Génie
Eh bien, sois heureux, pauvre bougre. Tu vas être exaucé.
Le Pauvre Bougre
Vrai ? Vous pouvez faire ça pour moi ?
Le Bon Génie
Mais oui, grand benêt, rien n'est plus simple... Seulement, comme j'ai autre chose à faire qu'à t'apporter chaque matin une... comment dites-vous, simples mortels ?
Le Garçon
Une thune.
Le Bon Génie
C'est bien cela, une thune !... Comme j'ai autre chose à faire qu'à t'apporter une thune chaque matin, je vais te remettre tout ton compte en bloc.
Il fait le geste d'amonceler des tas d'or sur le guéridon.
Le Pauvre Bougre
En bloc !... Tout mon compte, en bloc ! En bloc !
Le Garçon
En bloc ! Veinard ! Je vous le disais bien, moi, que ça deviendrait bon pour vous.
Le Pauvre Bougre
Et... quand allez-vous me livrer la petite somme ?
Il sort au son d'une musique céleste.
Le Bon Génie
Comme tu es pressé, pauvre bougre ! Il me faut le temps de faire ton compte. Attends-moi un instant. Je ne fais qu'aller et venir.
Scène 9
Le Garçon, Le Pauvre Bougre
Le Garçon
Ah ! Vous pouvez vous vanter d'en avoir une, de veine ! Vous cherchez une place et vous trouvez... quoi ? La fortune !
Le Pauvre Bougre
Oh ! La fortune ! Cent sous par jour !
Le Garçon
Vous avez été bête de ne pas demander davantage.
Le Pauvre Bougre
Est-ce que je pouvais me douter ?...
Le Garçon
Qu'est-ce que vous allez faire de tout cet argent-là ?
Le Pauvre Bougre
Je vais commencer par m'acheter un chapeau moins rouge et une redingote moins verte. Ça me changera un peu.
Le Garçon
À votre place, moi, j'achèterais un chapeau vert et une redingote rouge, ça vous changerait encore plus.
Le Pauvre Bougre
Je n'en ferai rien. Le vrai gentleman doit éviter, avant tout, d'arborer dans son costume des couleurs voyantes.
Le Garçon
Vous allez faire la noce, hein ?
Le Pauvre Bougre
La noce ! La grande vie ! Ohé ! Ohé ! Entretenir des danseuses ! Tout ça avec cent sous par jour ! Vous êtes fou, mon cher !
Le Garçon
Il y a danseuses et danseuses. Ainsi, tenez, j'en connais, moi, au Moulin de la Galette...
Le Pauvre Bougre
C'est vrai, que j'ai été bête... J'aurais dû demander un louis... Pour ce que ça lui coûte, à ce bon génie !
Il fait le geste d'amonceler de l'or.
Le Garçon
Mais, j'y pense ! Puisque vous allez toucher toute votre galette en bloc. Qu'est-ce qui vous empêche de la placer en viager, au lieu de vivre bêlement sur le capital ?
Le Pauvre Bougre
Je ne sais pas si ça serait bien correct. J'ai droit à cent sous, je je n'ai pas droit à six francs.
Le Garçon
Ce scrupule vous fait honneur ; mais, à votre place, je ne le partagerais pas. Cet argent, que vous allez toucher, il est à vous. Vous avez bien le droit d'en faire ce que bon vous semble.
Le Pauvre Bougre
J'y songerai.
Le Garçon
Ou bien encore, achetez un café-concert. C'est ça qui rapporte !
Le Pauvre Bougre
Je vous vois venir, vous. Un café-concert où vous pousseriez la romance en servant des cerises à l'eau-de-vie.
Le Garçon
Quand nous en serons au temps des cerises.
Musique céleste.
Inquiet.
Le Pauvre Bougre
Chut ! Voici revenir mon céleste bienfaiteur. Mais où a-t-il mis mon argent ! Il n'a pas l'air de ployer sous le faix.
Le Garçon
Il vous apporte la somme en billets de banque.
Le Pauvre Bougre
Ou en chèques.
Scène 10
Le Bon Génie, Le Pauvre Bougre, Le Garçon, Tous
Le Bon Génie
Rebonjour, pauvre bougre ! Tu ne t'es pas trop ennuyé pendant mon absence ?
Le Pauvre Bougre
Mais non, je causais avec monsieur. Je faisais des projets d'avenir.
Le Bon Génie
Ah !
Le Pauvre Bougre
Mais oui... Je ne suis pas encore bien fixé.
Il lui met dans la main une somme de sept francs cinquante.
Le Bon Génie
Tu vas l'être à l'instant. Voilà, pauvre bougre.
Le Pauvre Bougre
Quoi ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
Le Bon Génie
C'est ton compte.
Le Pauvre Bougre
Mon compte ?... Sept francs cinquante ! Mais vous m'aviez dit que vous me remettriez tout ça en bloc !
Le Bon Génie
La somme que je te remets là, pauvre bougre, représente ton compte exact.
Le Pauvre Bougre
Sept francs cinquante ! Non, non ! Vous plaisantez, j'ai plus que ça à toucher, voyons ! Dites-moi que vous plaisantez.
Le Bon Génie
Sache, pauvre bougre, que les bons génies ne plaisantent jamais.
Le Pauvre Bougre
Sept francs cinquante !... Mais alors, si je sais compter,... et je sais compter, puisque je suis comptable par profession, je n'aurais plus qu'un jour et demi à vivre ?
Le Bon Génie
Hélas ! Pauvre bougre ! Mon pouvoir ne va pas jusqu'à te prolonger ton existence. Je le regrette.
Le Pauvre Bougre
Et moi donc ? Encore un jour et demi à vivre !
Le Bon Génie
Exactement trente-six heures.
Le Garçon
Ça n'est pas gras.
Le Bon Génie
Tâche de te faire une raison, pauvre bougre.
Prenant gaîment son parti.
Il jette son chapeau en l'air, passe sa jambe par-dessus le guéridon.
Le Pauvre Bougre
Une raison ! Mais elle est toute faite, la raison ! Oh là là ! J'en ai vu bien d'autres ! Et allez donc, c'est pas mon père ! Que désormais ma devise soit : « Courte et bonne! » À nous les danseuses du Moulin de la Galette. Et, pour commencer : Garçon, un Pernod !
Le Garçon
Avec de l'anisette, votre Pernod ?
Le Pauvre Bougre
Non ; pur.
Il se met à chanter, air de Faust.
Le Garçon
Pernod pur, pernod radieux, Porte son âme au sein des cieux. Emporte-le sur tes deux ailes Vers les extases éternelles Un Pernod pur.
APOTHÉOSE. - RIDEAU
Tous
Pernod pur, pernod radieux, Porte son âme au sein des cieux.