Scène 1
Le Marquis, Lepine
Le Marquis est en frac fort simple. Lépine et les Laquais ont des habits gris galonnés en argent, et des chapeaux avec des plumets blancs.
ARIETTE.
À un Laquais.
À un second Laquais.
Au troisième Laquais.
Le Marquis
De ma voiture nouvelle Est-ce-là le modèle ? Il est assez bien. Je veux, pour mon mariage, Avoir cet équipage ; Que l'on n'épargne rien. Vite, à Paris, allez, la France ; Que l'on travaille en diligence, Et rapportez, en revenant, Ces Magots pour le Président. Vous, la Fleur, passez chez Hortense, Chez Cydalise, chez Constance, Dites-leur qu'au premier moment, Je les verrai certainement. Mais qu'on abrège les mystères : De ce tracas, Je suis, si las ! J'ai trop d'affaires, Je n'y tiens pas. Qu'on mette les chevaux.... Lépine, Où donc est ce cocher, qu'on dit des plus adroits ?
Lepine
Le voici, Monsieur.
Le Marquis
Quoi ! Tu plaisantes, je crois.
Lepine
C'est un très bon cocher.
Le Marquis
Il est petit, sans mine...
Lepine
Peut-être celui ci vous conviendra-t-il mieux ?
Le Marquis
Ah ! passe encor. Voilà du moins un homme. Je le retiens.
Lepine
Il n'est pas trop fameux.
Le Marquis
Il est grand et bienfait. Sais-tu comme il se nomme ?
Lepine
Brillant.
Le Marquis
Le nom est heureux. Là -bas prends soin de le conduire, Et quand tout sera prèt, tu viendras me le dire.
Scène 2
Dainval, Le Marquis
Dainval
Ah ! Voici le Marquis. On le dit mon rival. Sachons s'il est aimé.
Le Marquis
Bonjour, mon cher Dainval ; Qui t'amène en ces lieux ?
Dainval
J'y suis pour quelque affaire ; Mais toi, Marquis, qu'y viens-tu faire ?
Le Marquis
Tu connais à Paris la Comtesse Dorgé, Soeur d'un certain Baron, Seigneur de ce village. Pour me donner sa nièce, elle a tout arrangé, Et j'ai, sur sa parole, entrepris le voyage ; Mais je n'ai pu trouver en arrivant ici, Que la mère et la fille avec beaucoup d'ennui, Le Baron, m'a-t-on dit, est un homme sauvage, Amateur de ses prés, de ses eaux, de ses bois, Et qui de son château n'est sorti qu'une fois. Ce doit être, je pense, un plaisant personnage !
Dainval
C'est un homme sensé, qui ne vit que chez lui.
Le Marquis
Absent depuis un mois, il arrive aujourd'hui. Sa femme peut passer comme on passe en province ; Car tout est en ces lieux d'un mérite si mince !
Dainval
Et la fille ? Elle est belle. Épris de ses attraits, Sans doute en arrivant, dès la première vue, Tu fixas tes désirs.
Le Marquis
Je ne l'ai pas trop vue.
Dainval
Et tu vas l'épouser ?
Le Marquis
Que m'importent ses traits ? Je ne viens point adorer ma bergère, Et filer à ses pieds les sentiments parfaits. Ma femme me sera toujours fort étrangère.
Dainval
Se marier ainsi, c'est assez l'ordinaire. Sans trop examiner, l'époux, comme un joueur, Des effets du hasard attend tout son bonheur.
Air : n° 1.
Le Marquis
Le mariage N'est plus un esclavage Dont on redoute les rigueurs. S'il nous offre encore une chaîne, Ce n'est qu'une chaîne de fleurs, On la brise sans peine. La liberté, l'âme de ce lien, Ôte à présent l'épine de la rose. De soi-même chacun dispose, Et chacun s'en trouve assez bien.
Scène 3
Lepine, Dainval, Le Marquis
Lepine
Monsieur, votre voiture est prête, on vous attend.
Dainval
Ah ! Ah ! Quelle magnificence ! L'habit de tes valets est tout-à-fait brillant.
Le Marquis
Il n'est pas des plus mal, je pense.
Dainval
Très bien.
Le Marquis
Et le chapeau ?
Dainval
Tout en est élégant.
Le Marquis
Cet habit n'est-il pas mille fois plus galant Que les sombres couleurs d'une triste livrée ?
Dainval
Peut-être est-il moins noble.
Le Marquis
Aujourd'hui les Seigneurs, Pour de bonnes raisons, ont quitté les couleurs.
Dainval
La Province bientôt, par tes soins éclairée, Va prendre tout un autre ton ; Mème on dit que tu veux, sensible aux ridicules, Sur l'honneur, la vertu, le mépris, la raison, De nos Provinciaux dissiper les scrupules, Et de tout préjugé l'aveuglement fatal.
Le Marquis
On ne voit tout ici qu'à travers un cristal. Le mépris est un mot ; l'honneur une chimère ; L'innocence, un beau titre auquel on ne croit guère : La raison, un masque emprunté Pour cacher la difformité : La vertu, le talent de vendre sa défaire : Le sentiment, le fard d'une vieille coquette, Qui de ses yeux éteints veut bien donner avis : Et la fidélité, terme du vieux langage, Un droit fort incertain, vanté par les maris ; Mais dont aucun encor n'a pu trouver l'usage.
Scène 4
Dainval
Dainval
Quel fat ! Voilà pourtant nos hommes du bel air. Avec ce persiflage on se fait adorer.
Scène 5
Dainval, Julie
Dainval
Ah ! Vous voilà , belle Julie ! Rassurez un coeur incertain.
Julie
Que craignez-vous, Dainval ?
Dainval
Excusez, mais enfin Il y va du bien de ma vie. Le Marquis vous voit tous les jours, Peut-être est-il fait pour séduire.
Air.
II. COUPLET.
Julie
Pouvez-vous me tenir un semblable discours, Et dans mes yeux ne savez-vous plus lire ? Les dehors les plus séduisants Ne touchent pas toujours une âme. Ce n'est que pour les coeurs constants Que l'Amour fait briller sa flamme. Je ne connais point l'art trompeur D'abuser l'Amant que j'engage ; Et je laisse parler mon coeur. C'est mon plus cher langage. Bannissez tout soupçon jaloux : Ne suis-je pas toujours la même ? Pour moi, c'est un plaisir bien doux De vous dire que je vous aime. Mon bonheur serait assuré Si je pouvais faire le vôtre. Le bonheur d'un objet aimé Devient toujours le nôtre.
Scène 6
Marton, Julie, Dainval
Marton
Ah, ah.
Julie
Qu'avez-vous donc, Marton ?
Marton
Pardonnez ; mais je ris de Monsieur le Baron. Les grands airs à la mode ont peu l'art de lui plaire.
Dainval
Est-il de retour ?
Marton
Oui, vraiment. À faire grand tapage il s'occupe à présent.
Julie
Qui peut attirer sa colère ?
Marton
Vous savez qu'il est surprenant À quel point la Baronne au Marquis s'intéresse : Ce qu'il dit, ce qu'il fait, tout lui paraît charmant. Monsieur n'a point la même politesse. Madame, à certains changements Que le Marquis nommait des embellissements, S'est prêtée avec complaisance. Monsieur a peu goûté toute cette élégance, Et d'abord en entrant s'est mis fort en courroux.
Scène 7
Le Baron, Blaise, Julie, Dainval, La Baronne
QUINQUE.
Le Baron
Maraud, je te rouerai de coups.
Blaise
Morgué, je n'y pouvais que faire.
Julie
Ah ! Mon père, Que j'ai de joie à vous revoir !
Le Baron
Je vais t'apprendre ton devoir.
Dainval
Baron, calmez votre colère.
La Baronne
Eh ! mais, Monsieur, y pensez-vous ?
Le Baron
Laissez-moi l'assommer de coups.
La Baronne
Continuez, Monsieur ; de votre humeur bourrue Faites sentir les traits à toute la maison.
À Dainval.
À Blaise.
Le Baron
Les femmes ont toujours raison. Tu connais, mon ami, cette belle avenue Qui conduit à mon bois par trois chemins égaux. Madame, sur l'avis d'un fat rempli d'audace, L'a fait jeter en bas, pour en faire une place Où Monsieur à présent exerce ses chevaux. Ma maison aujourd'hui me paraît étrangère. Ma basse-cour n'est plus qu'un manège à présent. Ma grange une remise, et d'un clos excellent On a pris la moitié pour en faire un parterre. C'est ce coquin.
Blaise
C'était bien malgré moi, Monsieur. Nous avions là des choux d'une si bonne meine ! Quand je les arrachais, ça me fendait le coeur.
La Baronne
On voudrait embellir votre triste domaine. Mais vous avez si peu de goût !
ARIETTE.
Le Baron
Trêve à vos ornements. Pensons au nécessaire. Corbleu, si l'on vous laissait faire, Nous pourrions avant peu manquer ici de tout. Je ne prends point, pour me conduire, L'avis d'un élégant si pressé de détruire. Dans ma maison Ce Petit-Maître Prétend-il être En droit de donner le ton ? Pour former des salles nouvelles ; Il fait abattre mes tourelles, Et changer mon pavillon. Ici tout est au pillage : Des valets insolents, Pour dresser leurs chevaux fringants, Sans penser au dommage, Courent à travers champs, Et portent par-tout le ravage. Mes prés sont écrasés ; Mes bleds sont renversés. Morbleu, quatre tonnerres, Poussés par un vent orageux, Pour mes terres Seraient moins dangereux.
La Baronne
Osez-vous regretter deux mauvaises tourelles, D'une antique chaumière enseignes éternelles. Votre nouveau Château pourra vous faire honneur. Voulez-vous avoir l'air d'un campagnard stupide, De ses fossés bourbeux défenseur intrépide, Et de son pont-levis superbe admirateur ?
Le Baron
Comment donc ! ce petit Monsieur, Que je ne connais point et ne connaîtrai guère, Dans ces lieux adressé par ma folle de soeur, Chez moi de prime abord fait le réformateur ; Et prétend corriger une province entière !.... Mais j'entends des chevaux ; je pense que c'est lui. Je vais lui parler net, et je saurai lui dire Sans façon ma pensée.
Elle sort avec Julie et Marton.
La Baronne
Et moi, je me retire. Je ne veux point rougir de votre air impoli.
À Blaise.
Le Baron
Tant mieux. Toi, prends le soin d'observer aujourd'hui Ma fille, et le Marquis.
Elle sort.
Blaise
Il suffit ; laissez faire, Je vous rendrai de tout un compte fort sincère.
Scène 8
Le Marquis, Le Baron, Lepine, Dainval
Le Marquis en frac, un fouet à la main.
Le Marquis
Ces chevaux sont si vifs qu'on craint de les toucher.
À Lépine.
Au Marquis.
À Lépine.
Le Baron
Il est avec son cocher. Il faut encor par déférence Ne lui rien dire en sa présence. Monsieur, votre humble serviteur. Mon ami, laissez-nous. Passez donc, je vous prie.
Lepine
Ah ! Monsieur.
Le Baron
Sans cérémonie.
Lepine
Ah !
Le Baron
Point de façons.
Lepine
Ah ! Monsieur.
À Lépine en mettant son chapeau.
Au Marquis.
À Lépine.
Le Baron
Ce Cocher m'a tout l'air d'un insolent rieur. Faites ainsi que moi, mettez-vous à votre aise. Laissez-nous donc. Voulez-vous une chaise ?
Dainval
Vous vous trompez, Baron.
Le Baron
Quoi ?
Dainval
Voilà le Marquis.
Le Baron
Le Marquis !
Dainval
Oui, vraiment.
Le Marquis
Cette erreur est divine !
Le Baron
Et ce Monsieur ?
Dainval
Ce Monsieur, c'est Lépine, Un Valet.
Au Marquis.
À Dainval.
Le Baron
Un Valet ! Je me suis bien mépris. Sous un tel attirail qui pourrait vous connaître ? Cet homme porte donc les habits de son maître ?
Dainval
Non. C'est le sien.
Le Baron
Le sien !
Dainval
C'est le goût d'à présent.
Le Baron
Je ne m'étonne plus s'il a l'air insolent.
Dainval
La raison lutte en vain, la mode est la plus forte.
Il donne son fouet à Lépine.
Le Marquis
Tout vous surprend ici.
Le Baron
Sans se rendre indiscret Peut on demander qui vous porte A vous masquer ainsi sous un dehors peu fait Pour un homme de votre sorte ?
Le Marquis
Le plaisir.
Le Baron
Le plaisir ?
Le Marquis
Je viens dans le moment D'essayer six bidets, qui font un attelage À se mettre à genoux devant.
Le Baron
C'est donc un plaisir bien charmant Que de conduire un équipage ?
Le Marquis
Un plaisir ! je dis plus, un devoir. A présent Paraître sur les Cours dans un diable élégant ; Tout droit, et sans appui, d'un air fier, avec grâce, De cent détours nouveaux tracer le court espace, Modérer ses chevaux, les presser faiblement, Animer tout-à -coup leur fougue impatiente, Serrer le fantassin culbuté d'épouvante, Dans un passage étroit courir rapidement, Près d'un char renversé voltiger d'un air libre, Et malgré les cahots soutenir l'équilibre, D'un jeune homme éduqué c'est le premier talent.
Le Baron
J'aperçois d'un coup d'oeil que ces gens que l'on cite, Qui dans Paris sont des héros, Doivent souvent tout leur mérite A la vigueur de leurs chevaux.
Le Marquis
J'ai connu longtemps, je vous jure, Une femme charmante, et d'un esprit divin, Qui pour Amant jamais ne voulut d'un Robin, Quoiqu'il fût très-bien de figure : Mais il ne savait pas conduire une voiture, Et surtout il tenait ses guides et son fouet Comme une pièce d'écriture.
Le Baron
Que m'importent les torts d'un petit freluquet ? Traitons ensemble un fait de plus grande importance.
Le Marquis
Je veux vous montrer un chef-d'oeuvre d'élégance, Le plus joli diable chinois.
Le Baron
Écoutez-vous les gens par fois ? Paris ne forme pas des tètes bien parfaites. Excusez, je suis franc, un Campagnard tout rond.
Le Marquis
Je le vois bien, Monsieur.
Le Baron
Pour plaire à des caillettes On immole à l'éclat ses biens et sa raison.
Le Marquis
Le seul homme du jour jouit de l'avantage De fixer tous les yeux.
Le Baron
Le brillant apanage À troquer contre du bon sens ! Nous savons en Province employer mieux le temps.
Le Marquis
Dans le monde veut-on paraître un personnage : Il faut par les dehors subjuguer les esprits, Prendre un ton décisif, l'afficher sans scrupule, Pour se faire admirer parcourir tout Paris, Sur chacun en passant jeter un ridicule, Au Spectacle du jour arriver à grand bruit, Dans chaque loge entrer, quoiqu'on n'ait rien à dire, N'y rester que le temps de montrer un habit, Au milieu des foyers ameuter la satyre, Tout haut sur l'escalier confier ses secrets, D'un ton impatient appeler ses valets, Annoncer en partant quelque réduit commode, Où l'on voit tour à tour les Beautés à la mode ; Les jouer, les tromper toutes également, D'un changement heureux se réserver la gloire, D'un jaloux que l'on dupe éterniser l'histoire, Forger même au besoin un triomphe saillant ; Le plaisir est un Dieu que la contrainte atterre. À de brillants succès l'aimable homme attendu, Doit chercher le grand jour, doit rougir de se taire. Il est anéanti, perdu, Si dans la foule une fois confondu On peut le forcer au mystère.
Le Baron
Adieu, Monsieur. Je vois que vos gens merveilleux, S'ils étaient moins connus, en vaudraient beaucoup mieux.
Scène 9
Le Marquis, Dainval
Le Marquis
L'Aimable Seigneur ! ah ! j'enrage ! Qu'on doit être flatté de vivre en un village ! On assure pourtant que, follement épris, Tu viens dans ce canton filer l'amour champêtre. Je ne te croyais pas aussi dupe.
Dainval
Marquis, S'attacher en ces lieux, c'est éviter de l'être. Un objet raisonnable et des Grâces chéri Apporte à son époux le bonheur de la vie.
Le Marquis
Tu la prends donc un peu jolie ?
Dainval
Elle est belle.
Le Marquis
Tant mieux.
Dainval
Comment ? Tant mieux.
Le Marquis
Eh ! oui. Abondance de bien est l'âme du commerce.
Dainval
Propos d'avantageux dont la langue s'exerce.
ARIETTE.
Le Marquis
Tu crois aux feux constants. Je ne te savais point Novice encore à pareil point. Badinons la tendresse, C'est le vrai moyen de jouir ; Le plaisir Toujours intéresse. On rit des époux amants : Toutes nos Belles Savent depuis long-temps Que l'Amour porte des ailes.
Dainval
Je rends plus de justice à ce sexe charmant. Du monde, en ces beaux jours, le premier ornement. La vertu, la douceur, forment son caractère, Et l'air décent pare encor sa beauté. La femme vertueuse, avec le don de plaire, Est un rayon de la Divinité.
Le Marquis
Adieu.
Dainval
Quoi donc ?
Le Marquis
Je fuis, pour sauver ma défaite. Si je restais encor quelques instants, Tu me déciderais à prendre une houlette.
Dainval
Ne crains rien ; je ne puis demeurer plus longtemps. La Baronne paraît. Je lui cède la place.
Scène 10
La Baronne, Le Marquis
La Baronne
Marquis, irons-nous promener ?
Le Marquis
Vous obéir, pour moi c'est une grâce ; Et c'est à vous, Madame, d'ordonner.
La Baronne
Ferons-nous quelque visite ?
Le Marquis
Comme il vous plaira. Mais...
La Baronne
Ah ! Je vous en tiens quitte. Nos Campagnards ne sont pas amusants.
Le Marquis
Pardonnez ; quelquefois ils sont assez plaisants. J'aime l'air affairé, les manières discrètes D'un conteur suranné, qui des vieilles gazettes Daigne dix fois par jour vous détailler les faits : Ou le feu d'un Chasseur qui vous dira l'histoire De ses lévriers, de ses bassets, Et vous donnera le mémoire De tous les exploits qu'ils ont faits.
La Baronne
Il est charmant !
Le Marquis
Surtout rien n'est plus admirable, Que l'air et sublime et capable D'un Bel-esprit l'honneur du nom provincial, Par quelque logogriphe arrivant à la gloire, Et se croyant inscrit au Temple de Mémoire, Quand il est enterré dans un triste Journal.
La Baronne
Et les femmes, Marquis ? J'en connois d'excellentes, D'insipides beautés, des graces nonchalantes : L'éternelle Clarice aux yeux tendres et doux, Qui veut à quarante ans ètre encor adorée ; Laure, qui vit très-bien avec son cher époux, Depuis qu'elle en est séparée ; La précieuse Eglé, qui dit Que les hommes bien faits sont toujours pleins d'esprit ; Et la bigote Arténice, De tous nos jeunes gens la bonne protectrice. Vous riez ! Il est vrai pourtant Qu'à parler mal d'autrui, j'ai très peu de penchant... Ah ! voici le Baron.
Le Marquis
Souffrez que je vous quitte. Par amitié pour moi, sauvez-moi sa visite ; Je reviendrai bientôt en habit plus décent.
Scène 11
Le Baron, La Baronne
Le Baron
Il me fuit. Ah ! tant mieux ; je serais trop content S'il pouvait pour toujours éviter ma présence. À ma fille, surtout, il ne faut plus qu'il pense. En faveur d'un ami, je vais en disposer.
La Baronne
Quoi ! Monsieur, dans l'instant que prêt à l'épouser...
Le Baron
Pour relever son nom, s'il compte sur Julie, Il peut bien renoncer à sa postérité : On pourrait à bon droit me taxer de folie, Si j'acceptais pour gendre un pareil éventé.
La Baronne
Et moi, Monsieur, je vous déclare Que ma fille jamais n'aura que le Marquis.
Le Baron
Ah ! Ah ! Ce procédé me paraît neuf et rare.
La Baronne
Le fait sera pourtant comme je vous le dis.
Le Baron
Ne vous figurez pas que votre ton m'arrète.
La Baronne
C'est ce que nous verrons.
Le Baron
Corbleu, tout est tout vû.
La Baronne
Vous croyez donc, Monsieur, que je n'ai pas de tète ?
Le Baron
Je ne me suis que trop du contraire apperçu.
Scène 12
Blaise, Le Baron, La Baronne
Blaise
Monsieur, je vians charcher mon congé tout à ç't'heure.
Le Baron
Pourquoi donc ?
Blaise
Y n'est pas moyen que je demeure : Votre Marquis me fait trop enrager.
La Baronne
Que dit donc ce nigaud ?
Blaise
C'est bian pis qu'un parterre. Y va, si l'on le laisse faire, Ranvarser tout le potager.
Le Baron
En voici bien d'un autre !
Blaise
Y s'est mis dans la tète Certain micmac auquel je n'entends rien, tout net ; Il vient de m'assurer qu'il faut que je m'apprête À travailler demain afin d'en voir l'effet. J'aime mieux m'en aller.
Le Baron
Quel est donc ce projet ?
ARIETTE.
Blaise
Morgué, pour moi c'est un grimoire : De mon esprit j'use eu vain les ressorts. Je ne sais ce que j'en dois croire ; Il faut qu'il ait le diable au corps. Il prétend que je lui donne Des pèches dans le Printemps, Des cerises en Automne, Et des fraises en tout temps. J'ai beau lui faire entendre, Qu'il faut attendre La saison de chaque fruit : Il en rit. Quelque jour il mettra le jardin dans la cave. Le Soleil, selon son dicton, Pour mûrir n'est pas assez bon. Pour faire pousser une rave, Une asperge, un melon, Il ne lui faut que du charbon. Enfin tant est qu'il dit que les fruits de l'Automne Ne sont faits que pour un manant, Et que toute honnête personne Doit en manger six mois devant.
Le Baron
Vous voyez.
La Baronne
Oui, je vois que le travail étonne Un lâche, un paresseux.
Blaise
Pargué, suis-je sorcier ?
Scène 13
Le Baron, La Baronne, Julie
Le Baron
Approchez un instant, Julie.... Ce soir avec Dainval vous devez être unie. À recevoir sa main il faut vous disposer.
La Baronne
Le Marquis est celui que mon coeur vous destine. Il faut vous préparer, ma fille, à l'épouser.
Le Baron
Prétendez vous, au gré de votre humeur mutine, Me conduire ?
La Baronne
Selon vos voeux extravagants, Avez-vous cru pouvoir me mener plus longtemps ?
TRIO.
Le Baron
Madame la Baronne.
La Baronne
Monsieur le Baron.
Le Baron
Prenez-le sur un autre ton.
Le Baron
Je vous ordonne D'épouser Dainval dès ce soir.
La Baronne
Je vous ordonne D'épouser le Marquis ce soir.
Le Baron
C'est ce qu'il faudra voir,
Julie
Ah ! Mon père !
Le Baron
Ne me mettez point en colère, Je vous en ferais repentir.
Julie
Ah ! Ma mère !
Le Baron
C'est à moi qu'il faut obéir.
Scène 14
Marton, Julie, Blaise
Marton
Ah ! Voilà pour le coup du bien en abondance. Deux maris au lieu d'un ! Mais rien n'est plus heureux.
Julie
Ah ! Ne plaisante point ; je perds toute espérance.
Marton
Pour les mettre d'accord, épousez-les tous deux.
À Blaise.
Julie
Il n'est qu'un seul moyen pour me tirer de peine ; Employons-le. Va-t-en.
Il sort.
Julie se place pour écrire.
Blaise
Ah ! Oui-dà ! Jarniguenne, De nous on se méfie ! Observons-les de loin, Allons nous mettre dans ce coin.
ARIETTE.
Marton
L'Amour, à notre âge, N'est qu'un vrai tourment. C'est pourtant grand dommage, Car il est bien charmant. Sitôt quelle aime, une fillette A toujours lieu d'être inquiète. Par les désirs, Par les soupirs, La pauvre enfant achète Fort souvent Le faux espoir d'un bon moment. L'Amour, etc.
Julie
Tiens, Marton ; au Marquis tu rendras cette lettre.
Marton
Le voici justement.
Julie
Paix. Ne la montre pas. Mais quand il sera seul, tu la lui remettras.
Scène 15
Le Marquis, Julie
Le Marquis
Peut-on vous interrompre, et voulez-vous permettre Qu'on vous fasse sa cour ?
Julie
Monsieur.
Le Marquis
Eh ! Quoi ! Déjà. Vous rougissez. Mais pourquoi donc cela ? Quittez ces manières bourgeoises ; On ne rougit que dans le tiers-état. Ces airs déconcertés, antiquités Gauloises, De deux beaux yeux éteignent tout l'éclat. Encor !... Depuis un mois que je vous gronde, Quand prendrez-vous le ton du monde ?
Julie
Ce monde, selon vous, est donc bien merveilleux ?
Le Marquis
Certainement.
Julie
J'en connais peu l'usage. Je voudrais cependant que l'on pût à mes yeux, Sous des traits ressemblants en présenter l'image.
Le Marquis
On peut vous satisfaire. Ah ! Passe pour cela : J'approuve fort ce désir-là . Vous devenez intéressante.
ARIETTE.
Julie
Des Dames de Paris la vie est si charmante, Si l'on en juge d'après vous, Que je voudrais peser leur destin et le nôtre, Sans avoir pourtant lieu d'en souhaiter un autre : Le mien me paraît assez doux. La Nature, Chez nous simple et pure, Méconnaît tout art, Abjure le fard, Et fuit l'imposture. La Nature, Chez nous simple et pure, Sans réserve assure D'un tendre coeur Le bonheur. Non, non, la vaine apparence, N'est pas un bien : On ne compte pour rien Tout l'éclat de l'opulence : Et l'on pense Que la félicité Est dans la vérité. La Nature, etc.
ARIETTE.
Le Marquis
Cette vie uniforme, entre nous, est peu faite Pour fixer les désirs ; mais daignez un instant M'écouter, et bientôt une leçon complète Saura vous mettre au fait des grands airs d'à présent. Les premiers moments d'une belle Sont dits au plaisir de se voir. La gaieté doit briller chez elle ; L'ennui fuit devant un miroir : A tout ce qu'alors on peut dire, Elle répond par un sourire : Femme qui sourit joliment, A de l'esprit infiniment. Dès que la toilette est finie, On prend un air plus nonchalant. Quand on reçoit la compagnie, On est malade absolument. Une petite maladie Sied toujours à femme jolie. Quelque mode, un petit chien, Font tous les frais de l'entretien. Dans le souper, vive et légère, Elle prend tous les tons pour plaire. Les liqueurs, dans tous les yeux, De l'Amour font passer les feux ; Les plus laides sont embellies : C'est l'instant des bonnes folies. On parle, on badine, on rit, On boit, on chante, et l'on médit. Le Bal enfin devient pour elle Le moment heureux du plaisir. Elle y paraît toujours nouvelle, Et l'air mutin sait l'embellir. Partout sous le masque elle obsède, Raille, poursuit, lutine, excède ; Chacun fuit en l'admirant. Est-il un plaisir plus charmant ?
Elle sort.
Julie
De vos bontés, Monsieur, je suis reconnaissante. Je vous en remercie, et je sors très contente. Rien ne m'a paru si plaisant.
Scène 16
Marton, Le Marquis, Blaise
Marton
Que dites-vous de son air d'innocence ?
Le Marquis
C'est un enfant.
Marton
Voici ce que cet enfant-là M'a donné pour vous rendre.
Blaise
Ils sont d'intelligence. J'ons bian fait d'acouter.
Le Marquis
Elle se formera.
Blaise
Appelons notre maître ; il n'est pas loin, je pense.
Il lit.
Il le met dans sa poche.
Le Marquis
Voyons ce que dit le Billet. La Nature, Monsieur, vous forma très aimable. Ah !
Marton
Vous n'achevez pas.
Le Marquis
Bon ! Bon ! Je suis au fait.
Marton
Vous en avez tant vu !... Il serait raisonnable...
Le Marquis
Je ne finirais pas, si je les lisais tous.
Scène 17
Le Marquis, Blaise, Le Baron, Marton
Le Marquis
Parlons de toi. Sais-tu que ta beauté m'étonne ?
Blaise
Eh bien ! Morgué, qu'en dites-vous ?
Le Baron
Cours vite chercher la Baronne.
Il sort.
Blaise
Je l'aperçois.
Le Marquis
Il faudra qu'avec nous Tu viennes à Paris. Je te trouve jolie : Je t'y ferai bientôt le destin le plus doux.
Marton
Au moment d'épouser Julie, Pouvez-vous me tenir un semblable discours ?
La Baronne entre pendant ce dernier couplet. Le Baron la fait placer auprès de lui, et lui fait signe d'écouter.
Le Marquis
Va, va ; l'Hymen n'est plus l'ennemi des Amours. Mais laissons-là ce badinage : Est-ce donc avec un Seigneur De ma figure et de mon âge, Que l'on doit avoir de l'humeur ?
Scène 18
Marton, Le Marquis, Le Baron, La Baronne, Blaise
Marton
Votre façon d'aimer est tout-à-fait commode ; Mais croyez-vous, Monsieur, qu'en suivant cette mode, Vous plairez à Julie ainsi qu'à ses parents ?
Le Marquis
De plaire à son épouse on a toujours le temps. Quant au Baron, que m'importe ? Un franc Provincial.
Le Baron
Comment ! Morbleu.
La Baronne
Paix donc. Faut-il, pour un seul mot, se cabrer de la sorte ?
Le Marquis
Un campagnard épris de son petit canton, Ayant pour ses lapins une estime profonde, Et surtout admirant, d'un air toujours surpris, Le goût de son Château bâti sous Charles-VI.
Le Baron
Je vais...
La Baronne
Écoutez donc ?
Le Marquis
Sans usage du monde, Tout fier de sa récolte et par-tout étranger Hors de sa ferme et de son potager.
La Baronne
Doucement ; ce qu'il dit est assez véritable.
Le Marquis
Pour sa chère moitié, qui veut faire l'aimable, C'est une folle.
Le Baron
Ah ! Bon.
La Baronne
Comment !
Le Baron
Paix.
Le Marquis
D'un souris La Belle quelquefois veut flatter ses amis ; Mais par malheur se trompe, et fait une grimace.
La Baronne
Peut-on plus loin pousser l'audace ?
Le Baron
À votre tour, parbleu.
Le Marquis
Qui, d'un coup de pinceau, Pense sur ses voisins jeter un ridicule, Et ne s'aperçoit pas, tant la Dame est crédule, Qu'elle-même devient le sujet du tableau.
Le Baron
Doucement ; ce qu'il dit est assez véritable.
Le Marquis
Oh ! c'est un couple admirable ! L'un est un bavard éternel ; L'autre, un esprit tortu.
La Baronne
Sortez, Marton.
Elle sort.
Marton
Ah ! Ciel !
QUATUOR.
Le Marquis
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Le Baron
Vous nous peignez de la belle manière.
Le Marquis
Ah ! ah ! quoi ! vous étiez donc là ? Rien n'est si plaisant que cela.
La Baronne
Votre crayon ne flatte guère.
Blaise
Ah ! Vous n'aurez pas de chalands ; Vos portraits sont trop ressemblants.
Le Marquis
Ah ! L'aventure est singulière !
Le Baron
Je pense encor qu'il en rira !
Le Marquis
Rien n'est plaisant que cela.
Scène 19
Dainval, Le Marquis, Le Baron, La Baronne, Julie, Blaise
Au Baron.
Dainval
Laissez-moi lui parler. Il faut qu'on se décide. Vous m'arrêtez en vain et rien ne m'intimide. Baron, vous connaissez les désirs de mon coeur ; J'adore votre fille, et j'en fais mon bonheur. Mais toute incertitude est pour moi trop pesante ; Je n'en puis soutenir l'amertume accablante. Du Marquis ou de moi, choisissez à l'instant.
Le Marquis
Tu deviens mon rival. Le trait est excellent !
Dainval
J'ai cette audace.
Le Marquis
Bon ! Pure plaisanterie !
Dainval
Non. J'aime et c'est pour la vie.
Le Marquis
Tant pis, et je te plains.
Dainval
Comment ?
Il lui donne le billet de Julie.
Le Marquis
Sans contredit. Prends ton parti, crois-moi ; quelque espoir qui te flatte. Tiens, lis, je te remets ton congé par écrit.
Dainval
Ah ! Ciel ! Qui l'aurait cru ?
Le Baron
Quoi ! Vous osez.....
Il lit.
À Julie.
Dainval
Ingrate ! Lisons : je veux assurer mon dépit. La Nature, Monsieur, vous forma très aimable. Très aimable !
Le Marquis
Eh ! Mais oui.
Il lit.
À Julie.
Il lit.
À Julie.
Dainval
Ce style est admirable ! Embellissez Paris, qui sans vous plairait moins. Fort bien. Continuez à lui donner vos soins. De mieux en mieux.
Le Marquis
Lis donc ?
Dainval
Oui, oui.
Le Marquis
Sois raisonnable.
Il lit.
Dainval
Continuez à lui donner vos soins ; Mais de les partager je me sens incapable. Par des noeuds plus chers à mon coeur En ces lieux mon âme est liée ; Et je vous devrai mon bonheur, Si de vous je suis oubliée. Ah ! Julie ! Ah ! Marquis, je te suis obligé.
La Baronne
Vous nommez cela son congé.
Le Baron
En termes clairs et nets ce billet-là s'explique.
À Dainval.
À Julie.
Il sort en riant.
Le Marquis
Voilà , sur ma parole, un tour charmant, unique ! Tu me connais altéré J'ai tant vu de ces traits ! Par humeur on écrit ce qu'on dément après. Sans adieu, belle Dame. Au premier jour j'espere Recevoir de vos mains un billet plus sincère.
Le Baron
Je lui conseille encor de faire le plaisant !
VAUDEVILLE.
Refrain.
Au refrain.
La Baronne
Dainval, ma fille a su vous plaire. Avec plaisir à l'aveu de son père, Pour vous voir son époux, je joins mon agrément. Un fat peut quelquefois nous séduire un moment ; Mais il n'obtient jamais un aveu légitime Et l'honnête homme seul a droit à notre estime. L'éclat est le moyen de plaire Dans ce siècle colifichet ; La raison semble roturière, Et devant le faste se tait : Un brillant, un leste équipage; D'un sot fait un grand personnage ; Rien de vrai, beaucoup de clinquant ; Voi-là les hommes d'à pré-sent.
La Baronne
Le petit Marchand, le Dimanche, En cabriolet se fait voir. A rendre la peau fine et blanche Le Médecin met son savoir. Le Vieillard donne à des Grisettes, Et l'homme à talents fait des dettes. Rien de vrai, beaucoup de clinquant ; Voilà les hommes d'à présent.
Julie
Le joli Robin en épée Siffle la petite chanson. L'Abbé, droit comme une poupée, Chante à son tour sur plus d'un ton. Tous deux s'annoncent sans mystère Pour les vrais héros de Cythère. Rien de vrai, beaucoup de clinquant, Voilà les hommes d'à présent.
Blaise
L'Avocat Babille babille ; L'homme de cour promet beaucoup ; Sans cesse le Savant compile : Le Journaliste écrit sur tout. Par le crédit brille un Notaire ; Un Juge par son sécretaire. Rien de vrai, beaucoup de clinquant : Voilà les hommes d'à présent.