Pastorale en un Acte
Scène 1
Daphnis
Daphnis
Ô Liberté ! douce chimère ! Flatteuse illusion du coeur, Tu séduis sans nous être chère, Tu n'es que l'espoir du bonheur. L'inconstant que l'ennui dévore Est le seul à te réclamer ; Mais c'est pour te perdre encore Qu'il désire te retrouver. Amour c'est à toi que j'adresse, Des voeux par toi même inspirés ; Ma voix les prononce sans cesse Au pied de tes autels sacrés. Ah ! si l'âge de l'innocence, De notre vie est le sommeil ; Amour fais que la jeune Hortense Ne doive qu'à moi son réveil.
Scène 2
Bobielle, Daphnis
Bobielle
Bonjour, beau Daphnis.
Daphnis
Ah la bonne mère ! Que j'ai de plaisir à vous voir ; vous avez eu tant de bonté pour moi depuis mon enfance, vous prendrez part à mon chagrin.
Bobielle
Qu'est-ce donc ?... Quoi, du chagrin... À ton âge ?... Qui l'aurait crû ?... Conte moi vite cela.
Daphnis
Comment n'en aurai-je pas, Bobielle ; j'adore un objet charmant... Je ne suis occupé que du désir de lui plaire, et je ne suis point aimé !
Bobielle
Je ne puis me persuader cela... Tu es beau, jeune, bien fait, amoureux ; va, j'ai une expérience de soixante et dix ans ; et après avoir tant vu qu'il suffit d'une seule de ces choses pour tourner la tête d'une femme, juge si je croirai qu'un coeur résiste à qui réunit tout.
Daphnis
Ah ! Je suis bien sûr de mon infortune... La bergère que j'aime...
Bobielle
Achève...
Daphnis
M'a condamné au silence le plus rigoureux...
Bobielle
Tu as donc parlé ?
Daphnis
Sans doute.
Bobielle
Tant mieux !
Daphnis
Comment tant mieux ?
Bobielle
Eh oui... Je vois que tu n'es encore qu'un enfant... Si ta bergère n'avait pour toi que de l'indifférence, t'eût-elle défendu de lui dire que tu l'aimais ; elle t'écouterait sans peine ; tes aveux même pourraient la divertir... On ne force à se taire que les gens à qui l'on craint de répondre.
Daphnis
Vous me rendez l'espoir...
Bobielle
Eh ! Quelle est cette bergère charmante ?...
Daphnis
Y en a-t-il deux comme Hortense !
Bobielle
Non sans doute, et ton choix est une preuve de ton bon goût... Mais voici Alain ; il est tout essoufflé...
Scène 3
Alain, Bobielle, Daphnis
Alain
J'ons tant couru.
Bobielle
C'était donc bien pressé ?
Alain
Ventregué comme l'amour vous remue les jambes d'un homme.
Bobielle
Tu es amoureux.
Alain
Je vous en réponds ; mais ai-je tort da ?... J'sis l'plus riche habitant de ce canton, j'pouvons faire la fortune d'une bergère... J'nons que cinquante ans, et c'est le bel âge pour s' marier...
Daphnis
Oui, mais pour plaire ?...
Alain
Oh ! Je plairai ; j'n'sis pas si bête que j'en ai ben l'air ; tenez j'ons de p'tites manigances toutes gentilles ; j'savons par-ci par-là d'p'tites drôleries qui n'pouvont manquer de réussir.
Bobielle
Tu n'en fais pas souvent usage, n'est-il pas vrai ?
Alain
Non, pardine, j'les gard' pour l'occasion.
Daphnis
Pourrait-t on savoir le nom de...
Alain
D'pis un an j'aim' à toute outrance, Un' ingrat' qui me fait ben courir, Et stell'là, c'est mamsell' Hortense, Quand j'sis loin dell' j'croyons mourir ; Mais quand j'la vois, adieu souffrance, Près dell' ma pein' s'chang' en plaisir. Lorsque seul à part moi je pense Aux tourmens que j'prouv' chaque jour, Je m' dis fuyons mamsell' Hortense, All' a fait là, trop long séjour ; Enfin quoiqu'çà m'fass' violence, La raison l'emporte sus l'amour, All' est stapendant tant aimable, Que d'la quitter j'ons grand douleur ; Aussi, quand par sort favorable, De ses yeux j'rencont' la douceur, La raison n'est plus raisonnable, Et l'amour se r' niche en mon coeur. J' n'en fesons pas mystère, acoutez-moi j'vas vous conter çà.
Daphnis
Il ose aimer Hortense.
Bobielle
Mais selon ce que tu dis toi-même, il me semble que tu n'es pas aimé ?
Alain
Non pas tout-à fait, mais cela viendra ; d'abord mamsell' Hortense m'écoute, all' rit quand j'lui parle, puis all' dit qu'all' ne m'aimera jamais... All' ment la petite friponne, car j' suis ben sûr que dans l'fond de son coeur, il y a queuque petit' chose qui parle pour moi...
Daphnis
Pour toi ?...
Alain
Oui pour moi... Ne crois-tu pas que c'est toi qu'all' aime ?... J' sais que tu es mon rival ; mais que m'importe !... J'ai du comptant et tu n'en as pas...
Bobielle
Il a une bien jolie figure !
Alain
V'la une belle avance ; on ne peut, avec une jolie figure donner qu'un plaisir, celui de la faire voir... Au lieu qu'avec des écus, on se les procure tous... Adieu.
Scène 4
Daphnis, Bobielle, Hortense
Daphnis
Les plaisirs les plus vrais, ne sont pas ceux qu'on peut acheter...
Bobielle
Non sans doute.
Voyant venir Hortense.
Daphnis
Des vrais plaisirs la source est dans nos coeurs ; Elle est tarie aux lieux que le luxe environne, L'Amour, Roi des plaisirs est le Dieu du bonheur, Et quand il s'assied sur un trône, C'est, loin de ces palais que la richesse donne, Sur un simple trône de fleurs. Je le sais bien, il faut qu'ils partent de là... Elle approche... Ah ! Le coeur me bat.
Bobielle
Tu trembles ! Eh fi ! La timidité sied bien en amour ; mais poussée à l'excès elle devient sottise.
Daphnis
Ah ! Bobielle, quand on aime, on n'est pas plus maître des sensations qu'on éprouve, que des sentiments dont on est pénétré.
Hortense
Ah ! Vous voilà ?
Bobielle
Bonjour, charmante Hortense, que venez vous faire ici ?
Elle lève les yeux sur Daphnis, rencontre son regard, et les baisse aussitôt, puis montre le vase...
Hortense
Voir ce Rosier dont j'aime à contempler la fleur ; je l'arrose ; j'en prends soin... Voyez qu'elle est belle et fraîche.
Bobielle
Comme vous.
Hortense
La belle couleur !
Bobielle
Celle qui vient de se répandre sur vos joues.
Daphnis
Me regarde-t-elle seulement ?
Bobielle
Alain vient de nous quitter... Ah ! Comme cet homme désire de vous plaire !
Hortense
Ah ! Que la peine qu'il prend est inutile.
Bobielle
Tu l'entends.
Hortense
Il croit séduire mon coeur par l'offre de ses richesses, mais je les méprise ; elles n'apportent que souci, inquiétude... On n'enferme pas le bonheur dans une cassette.
Daphnis
Non sûrement, le vrai bonheur est de s'aimer... Hortense je n'ai qu'un coeur à vous offrir ; mais ce coeur peut vous rendre heureuse ; il est devenu meilleur, depuis que votre image s'y est gravée ; il vous chérit, il vous adore.
Hortense
Je vous avais prié, Daphnis, de m'épargner vos aveux ; je vous remercie de vos sentiments, mais je ne puis les partager, ni ne dois les entendre.
Daphnis
Vous voyez !...
Bobielle
Retire-toi, mon fils, en respectant les volontés d'Hortense ; tu lui prouveras combien elle a d'empire sur toi... Je te suis... Adieu charmante Hortense.
Scène 5
Hortense
Hortense
Non, non, je ne veux point aimer, Et pour toujours à l'amour je renonce... Hélas ! Pourrais-je m'enchaîner Par les serments que ma bouche prononce ? J'entends mon coeur désavouer Les sentiments qu'en vain ma voix annonce ; Il dit qu'il est fait pour aimer. Si de Daphnis je refuse l'hommage, Ma peine s'accroîtra par ma sévérité ; Si je l'accepte : ah ! je crains davantage Que mon Berger ne devienne volage, Et je mourrais d'une infidélité. C'en est fait, ma bouche prononce Les serments que mon coeur voudrait désavouer : Non, non, je ne veux point aimer, Et pour toujours à l'amour je renonce. Il s'en va !... Ah ! Daphnis, tu ne sais pas combien il m'en coûte de t'affliger... Quel dehors séduisants ! Que sa voix est douce !... Mais qui sait si son coeur !... Si je consentais à l'aimer, si nous étions unis... Mais s'il était infidèle, j'en mourrais... Je ne m'exposerai point au danger de le perdre... Plaisirs purs que j'ai goûtés jusqu'à présent, n'abandonnez pas mon âme ; continuez à lui suffire... Aimable fleur que j'ai vu naître ; rosier qui vous en êtes paré pour me plaire, vous recevrez toujours mes soins ; c'est à vous que je vais consacrer mes loisirs... Mais pourquoi ? Lorsque je vois le papillon, se reposer sur vous, s'élever dans les airs, caresser d'autres fleurs, aller, revenir, voltiger, ne puis-je m'empêcher de me dire que si Daphnis partageait ainsi son hommage entre plusieurs bergères, je ne le verrais pas sans chagrin... Que m'importe qu'il soit inconstant, si je ne veux pas l'aimer ?.. Ah !...
Scène 6
Alain, Hortense, Daphnis
Alain
Mamsell' Hortense j' vous salue.
Hortense
Bonjour Alain, que portes-tu là ?
Alain
C'est un petit oiseau pour vous Mamselle... Je l'ons déniché tout exprès.
Hortense
Qu'il est joli : je te remercie : oh je le garderai !
Hortense rit.
Alain
Attendez, je vais le sortir de sa cage, vous le verrez mieux. Il veut prendre l'oiseau qui lui échappe. Ah !... Jarni il s'est envolé !... Petit... petit... piou.. piou.
Hortense
Il viendra se remettre en cage, n'en doutez pas.
Alain
Que j' sis malheureux !
À part.
Hortense
Et lui bien content d'avoir recouvré sa liberté... Son bonheur est pour moi une leçon... Je ne m'engagerai jamais.
Alain
Que dites vous ?
Hortense
Qu'il ne faut pas offrir ce que nous ne sommes pas sûr de conserver à celle à qui nous le présentons.
Alain
Oh j'en rattraperai ben un autre ! Et qui ne m'échappera pas comme celui-ci... Puis j'ai ben une pus meilleure chose à vous offrir, et qui ne s'envolera pas non plus...
Hortense
Eh ! Quoi donc ?
Alain
Mon... coeur.
Hortense
Bon, c'est l'oiseau dont on peut le moins répondre... D'ailleurs je vous l'ai déjà dit cent fois ; je ne veux point recevoir un pareil hommage.
Alain
Vous ne rejetez pas ainsi celui de Daphnis.
Hortense
Oh également ! Quoiqu'il eût peut-être plus de droit à me plaire.
Alain
Et vous dites cela à un rival ; à Alain ?
Hortense
Eh ! Pourquoi pas lorsqu'on n'est pas plus disposée à écouter Alain que Daphnis ; c'est pour tousdeux une consolation.
Daphnis
Hortense avec Alain ; écoutons-les.
Hortense
Le vrai bonheur est dans l'indifférence ; C'est être heureux que vivre sans désirs : L'esprit est gai, quand le coeur fait silence, Mais chante-t-on en poussant des soupirs. Je prétends rester libre ; je veux être heureuse ; et pour y parvenir, j'appelle l'indifférence à mon secours.
Daphnis
Qui peut jamais croire à l'indifférence, C'est un fantôme auquel tu tends les bras ; Auprès de toi jeune et charmante Hortense, On sent trop bien qu'elle n'existe pas.
Hortense
Eh quoi ! Ces sons partent de cette statue.
Il va à la statue, Daphnis s'enfuit.
Alain
Oh que nannin ! Je gage... Je vais voir. N'avais-je pas raison... c'est...
Hortense
Qui que ce soit... Je ne veux plus rien entendre.
Alain
Mais, Mamselle.
Hortense
Laisse moi.
Scène 7
Alain, Bobielle
Alain
Ce biau Monsieur... Qu'est-ce qu'il venait faire là... Ventregué, il me la paiera ; je cours le charcher...
Bobielle
Alain...
Il sort.
Alain
Tout astheure ; j'ons à présent des affaires...
Bobielle cueille la rose sans qu'Alain s'en aperçoive.
Bobielle
Hortense l'aura sans doute mal reçu... Il a de l'humeur... Mais occupons-nous plutôt du bonheur de Daphnis... Ou je suis bien trompée, ou Hortense est touchée de son amour... La crainte, la pudeur retient sur ses lèvres l'aveu qu'elle voudrait lui en faire... Une occasion peut la déterminer à parler : faisons la naître... Oui.. Hortense chérit cette rose ; je vais la cueillir... je la donne à Daphnis et puis... Quoi ! Te voilà de retour.
Alain
Oui... Je n'ons pu trouver celui avec qui j' voulions nous battre... Rien ne me réussit aujourd'hui...
Bobielle
C'est malheureux... et le pis serait qu'à la fin Hortense préférât Daphnis à toi.
Alain
Je ne sis pas encore ben sûr du oui, ni du non.
Bobielle
Pour savoir à quoi t'en tenir, tu devrais consulter ce vase magique.
Alain
Quoi ! Ce vase !... Allons vous voulez rire.
Bobielle
Non, non.
Alain
Ce vase est sorcier !
Bobielle
Tu habites depuis longtemps ici, et tu ne connais pas les propriétés de ce vase ? Tu n'as donc jamais été amoureux !
Alain
Quand je le deviendrai une autre fois, et celle-ci, ça f'ra deux... Contez-moi, contez-moi donc.
Bobielle
Lorsqu'un amant veut savoir s'il est aimé de sa bergère, il s'approche, interroge, puis souffle dans le vase. Si l'on répond à son ardeur, il s'en exhale une odeur agréable ; si l'on rejette ses feux, il s'en élève une fumée noire.
Alain
Je vais lui parler.
Bobielle
Il n'est pas d'humeur de répondre à toutes les heures ; je t'avertirai quand il sera temps. Va m'attendre de ce côté...
Il sort.
Alain
Ne me faites pas attendre longtemps...
Bobielle sort par le côté opposé à celui par lequel Alain est sorti.
Bobielle
Non, non... Sa crédulité me donne les moyens de l'attraper... Je n'y manquerai pas... Mais voici Hortense... Allons avertir Daphnis. Il aura sans doute préparé ce dont nous sommes convenus.
Scène 8
Hortense
Elle arrive lentement, s'appuie sur le piédestal de la Statue, puis va à la fontaine chercher de l'eau pour arroser le vase.
Hortense
Arbuste que ma main arrose, Adieu ta fleur ; Un méchant a cueilli la rose, Plus de bonheur ! Quel oeil voudra dans la nature Te regarder ; Tu n'auras plus que ta verdure Pour te parer. J'aimais à te voir sur ta tige Te balancer, Tu n'es plus ; ta perte m'afflige ; Je vais pleurer. Lieux où je trouvais tant de charmes Matin et soir. Je veux, toute entière à mes larmes Ne plus vous voir. Je n'ai point arrosé la plante que je cultive. Daphnis m'a tout fait oublier ; il a troublé toutes mes idées. La chaleur du jour pourrait sécher la rose qui s'est ouverte à la fraîcheur du matin. Aimable fleur tu ne pareras jamais mon sein ; tu as trop d'éclat pour servir à une mortelle. Je te laisserai sur ta tige. Mais, ô ciel ! je ne la vois plus. On l'a cueillie. Qui ? Si c'était Daphnis. Oh non, il n'aurait pas eu l'âme assez Barbare. Cruelle main que je désire ne jamais connaître, tu ne sais pas tout le mal que tu me fais.
Scène 9
Hortense, Daphnis, Bobielle
Ils restent au fond du théâtre.
Elle sort lentement les yeux baissés.
Hortense
C'en est fait, je m'éloigne de ce bosquet pour n'y plus revenir.
Daphnis
Ah, Bobielle ! Elle ne reviendra plus !...
Bobielle
Que tu connais mal les femmes ; elle ne tardera pas à reparaître, sois en certain ; elle ta vu ici deux fois... Son coeur l'y ramènera malgré elle, et le rosier ne sera qu'un prétexte ou qu'une excuse pour se dissimuler à elle-même, que c'est toi qu'elle cherche...
Daphnis
Voilà les rosiers que vous m'aviez dit d'apporter ; je les ai pris chargés de fleurs.
Bobielle va jeter dans le vase quelque chose qu'elle porte dans son tablier.
Daphnis va arracher le rosier.
Bobielle
C'est bien : arraches celui d'Hortense ; et que les tiens le remplacent ; moi je vais préparer le vase dans lequel Alain doit lire son sort.
Il plante ses rosiers.
Daphnis
Beau rosier, si je vous ôte de ce lieu, ce sera pour vous rapprocher de ma demeure ; et Hortense qui vous a fait croître, aura le doux plaisir de vous y voir porter de nouvelles roses dans la saison.
Daphnis se cache derrière le vase ; Bobielle se met devant pour cacher à Hortense le vase et les roses.
Bobielle
J'entends quelqu'un... C'est Hortense, ne te l'avais je pas dit.
Elle lève les yeux et ne voit que Bobielle qui vient l'embrasser.
Hortense
Je ne puis quitter ces lieux ; un charme secret m'y attache, un pouvoir impérieux m'y ramène... Tant il est vrai que ce qui nous rappelle les plaisirs que nous avons perdus, en nourrissant notre douleur, la rend cependant plus douce... Je veux que mon rosier dépouillé de son plus bel ornement, reçoive encore le tribut de mes larmes... Je n'ose le regarder. Ah ! Ma bonne amie... On m'a privé de tous mes plaisirs...
Bobielle
Si je pouvais vous consoler... L'amitié n'est jamais plus doucement occupée que lorsqu'elle soulage les peines... Dès demain, je veux que vous ayiez de nouveaux rosiers, que je vous ferai porter par Daphnis...
Hortense
Daphnis, je ne veux jamais le voir.
Bobielle
Eh pourquoi ? N'est-il pas sage, doux, soumis ? Jamais bergère n'aura de serviteur plus fidèle.
Elle soupire.
Hortense
Fidèle !
Bobielle
Sans doute.
Hortense
Ne m'exposez pas à m'entendre répéter qu'il m'aime... Ses sentiments que mon coeur ne peut récompenser feraient son malheur !... Et je ne veux pas qu'il ait à me le reprocher.
Bobielle
Il se taira.
Hortense
Ses yeux parleront.
Malignement.
Bobielle
Mais pourquoi vous refuser à son amour... Peut-être vous en aimez un autre ?
Hortense
Oh, je n'aime rien... Mais puisque la perte d'une rose m'afflige, jugez de mes chagrins, si j'avais à gémir de l'inconstance de mon amant.
Bobielle
De Daphnis... N'est-il pas vrai... Votre silence me répond ; mais dissipez vos alarmes, Daphnis n'a point un coeur volage.
Hortense
Comme vous assurez cela !
Bobielle
Daphnis est un amant parfait. Il faut l'aimer !
Hortense
Que dois-je dire !
Bobielle
Vous soupirez !...
Hortense
Oui, je soupire ; Pourquoi vouloir m'arracher mon secret ?
Bobielle
Parlez, parlez, charmante Hortense.
Hortense
Qu'exigez-vous ?...
Bobielle
La confiance De l'amitié sans doute est le prix le plus doux.
Hortense
Qu'exigez-vous ? Laissez-moi garder le silence.
Bobielle
Votre refus est fait pour m'affliger.
Hortense
Je ne veux pas vous affliger.
Bobielle
Daphnis ne peut jamais changer. Que votre coeur sur sa foi se repose, Formez les plus belles amours !
Hortense
Laissons, laissons de tels discours.
Daphnis sort de derrière le vase, tenant à la main la rose qu'il a cueillie, et tombe aux genoux d'Hortense.
Bobielle
Eh bien ! ne songeons qu'à la rose, Sur ce rosier jetez les yeux, Regardez-le...
Hortense
Que vois-je ! ô Dieux !
Daphnis
Cédez, cédez jeune bergère, Mon coeur est fidèle et sincère ; Il ne pourra jamais changer. Pardonnez-moi, Bergère, une ruse innocente, vous méprisez les plaisirs de l'amour !... Ah ! Votre rosier, Hortense, en est l'image : on cueille une rose, et l'on en voit naître mille autres.
Hortense
Est-il sûr de ne pas changer ?
Bobielle
Cessez, cessez de l'affliger.
Hortense
Ah ! Votre coeur est-il sincère ?
Bobielle
Belle Hortense, vous n'avez rien à craindre, l'amour le plus durable est toujours fondé sur l'estime.
Hortense prend la rose que lui offre Daphnis et se jette dans les bras de Bobielle.
Daphnis
Jamais le coeur qu'anime un tel amour, n'est infidèle à la vertu.
Hortense
Ah, Daphnis ! Ah, ma bonne amie ! Laissez-moi me cacher dans vos bras.
Scène 10
Alain, Hortense, Bobielle, Daphnis
Alain
Que diable ! Je pouvais bien vous attendre !... J'n' voulons pus de retard, y faut à st'heure même que je consultions le vase. Monsieur le Sorcier, j' vons vous demander une chose... Si la bergère que j'aime à queuque petit brin d'amour pour moi !... Répondez sans barguigner, car je sommes pressés de savoir...
Hortense
Que fait donc, Alain ?
À Alain qui regarde le vase.
Bobielle
Je lui ai fait accroire que ce vase lui apprendrait s'il est aimé de vous... Soufflez donc.
Il souffle, et se noircit tout le visage.
Alain
Ah, jarnigoi ! Quelle fumée ! All' a pensé presqu' m'étouffer. À propos, je l'avais oublié ! Ouf...
Alain
Voyez sa figure enfumée, Ah ! le rire va m'étouffer ; Il est tout noir, va te cacher.
Alain
Eh quoi ! je vous sers de risée, Le vilain tour ! Ah ! J'ons la fac' tout' barbouillée.
Alain
Voilà ce qu'on gagne en amour.
Alain
Hélas ! gardez tous le silence, Sur l'aventure de ce jour, On se rirait de moi, je pense.
Bobielle
Tu n'étais pas fait pour Hortense.
Daphnis
L'Amour va me donner Hortense, Quel heureux jour !
Hortense
Pour mon coeur il n'est plus de peines, Daphnis aura toute ma foi.
Daphnis
Je vais par d'éternelles chaînes, M'unir à toi. Pour nos coeurs il n'est plus de peines !
Bobielle
Alain me fait plaisir à voir !
Il sort pour se débarbouiller.
Alain
J'ons donné dans le pot au noir.
Alain rentre.
Daphnis
Être de toi toujours chérie, Sera pour moi le vrai bonheur, Ah ! si j'en dois croire mon coeur, Le jour le plus beau de la vie Est le jour où l'on se marie.
Daphnis
Vous consentez à mon bonheur !... Ah ! Bobielle, que j'ai de grâces à vous rendre ; sans vous j'allais mourir de douleur.
Hortense
Nous lui devons tous les deux beaucoup de reconnaissance.
Alain
V'là donc qu'est tout dit pour moi... Ah ça ! La vieille mère, faut-il que je vous remarcie aussi ?
Bobielle
Pourquoi pas, si tu es guéri de ton amour... C'est devenir sage à bon marché.
Alain
Faut pour être heureux en ménage, S'aimer tous deux, c'est l' principal ; Si l'on n' s'aim' pas, tout va mal ; L'Époux crie, et la femme enrage ; Et se grondant matin et soir, Tous deux disent dans leur langage, J'ons donné dans le pot au noir. Allons donc, Daphnis, point de rancune ; nous aimions tous deux Mamselle Hortense, c'était tout simple... Je n'ons pas pû lui plaire, all' t'a préféré à moi, v'la qu'est bien... Mais all' ne m' refusera peut-être pas son amiquié, et tout en ira mieux ; car si all' m'avait épousé sans m'aimer... Ah !
Daphnis
Dans notre coeur, tendre amour tu reposes, Daphnis m'adore, et mon sort est bien doux, Je la possède, et mon sort est bien doux, C'est aux amants qui s'aiment comme nous, Qu'hymen offre le pot aux roses.
Bobielle
Messieurs, ayez de l'indulgence, L'Auteur n'en sauroit abuser ; De tel qui ne veut qu'amuser, Un sourire est la récompense : Si vous refusez d'en avoir, Il va pour toujours en silence, Se cacher dans le pot au noir.