Le Pot de Confiture
Scène 1
Casssandre, Octave
Octave entre.
Casssandre
Octave ! Mon fils ! Venez ici. Savez-vous que je fuis dans une grande colère ?
Octave
Contre moi, mon père ?
Casssandre
Non pas contre vous» mon ami; mais contre ce domestique que vous m'avez fait prendre il y a quelques semaines. C'est un gourmand fieffé... Rien ne lui échappe... le vin... le sucre... les fruits, tout est au pillage chez moi. Hier encore, nos voisines Mesdames de Saint-Rémi Sont venues faire une visite au château : j'ai voulu leur offrir des confitures ; il n'y avait pas un pot entier ; et qui les avait entamées ? C'était lui, c'était Monsieur Guignol.
Octave
Cela n'est pas possible, mon père.
Casssandre
Cela est certain... Je suis sur de mes autres domestiques, et je l'ai déjà pris sur le fait... C'est affreux... Je ne veux plus d'un pareil drôle.
Octave
Mon père» votre sévérité m'afflige beaucoup... Vous savez que ce pauvre Guignol a été placé chez vous par Mademoiselle Émilie, la fille de votre ami, de votre voisin, Monsieur Desessart. Avec votre permission, j'ai demandé il y a peu de temps la main de Mademoiselle Émilie, j'espère une réponse favorable ; mais enfin elle ne m'est pas encore donnée... Si vous renvoyez dans un pareil moment le protégé de MademoiSelle Émilie, elle se fichera, elle me repoussera, mon mariage fera manqué et je serai au désespoir.
Casssandre
Certainement j'approuve beaucoup ton projet de mariage avec Mademoiselle Émilie, qui est charmante... mais je n'y vois pas une raison pour que ma maison soit au pillage... Je veux des domestiques fidèles. Ton Guignol est intolérable.
Octave
Mon père, encore un peu de patience !
Il sort.
Casssandre
Ma patience est à bout... Je vais faire des visites dans le voisinage» je rentrerai ce foir. Il faut que Guignol parte... Si je le retrouve à mon retour? je le chasserai moi-même, et avec un bon bâton, quand Mademoiselle Émilie et toute sa famille devraient en être furieuses.
Scène 2
Octave
Il appelle.
Octave
Mon père est fort irrité, je crois bien qu'il n'a pas tout à fait tort... Je me suis plus d'une fois aperçu de la gourmandise de Guignol... Mais comment faire accepter son renvoi par Mademoiselle Émilie ? Appelons-le et donnons-lui une bonne semonce... Peut-être cela suffira-t-il. Guignol ! Guignol !
Scène 3
Guignol, Octave
Guignol
Maître, je suis t'à la cave.
Octave
À la cave ! Qu'y fais-tu ?
Guignol
Je mets du vin en bouteilles.
Haut.
Octave
C'est-à-dire que c'est à présent le tour du vieux bourgogne de mon père. Monte tout de suite, j'ai à te parler.
Guignol
Je viens... mais je peux pas fermer le robinet... Ces robinets de Saint-Claude sont durs comme du fer... Ils perdent beaucoup.
Octave
Monte donc ?
Guignol
Je suis obligé de le fermer avec les dents.
Octave
Ah ! Je vais te faire monter.
Guignol
Voilà ! Voilà ! Petit maître... Je me rends t'a vos ordres... Que qu'y a ?
Octave
Voilà près d'une heure, Monsieur, que je vous appelle.
Guignol
Y fallait ben le temps de monter les édegrés.
Octave
Vous avez eu le temps de les compter.
Guignol
Y en a trente-deux et demie, en comptant la petiote.
Octave
C'est bien !... Veuillez, Monsieur, me regarder en face.
Guignol
Je peux pas vous regarder de travers, je suis pas louche.
Octave
Que voyez-vous sur mon visage ?
Guignol
Je vois un joli garçon avec de jolies petites mustaches.
Octave
Ce n'est pas cela que je vous demande. Vous devez voir sur mon visage la colère et l'indignation.
Guignol
Je connais pas ces personnes-là !
Octave
Je vais me faire comprendre. Mon père m'a chargé de vous mettre à la porte.
Guignol
Oh ! Je crains les courants d'air ; puis j'ai pas de goût pour être portier, on est trop esclave.
Octave
Mon père te chasse.
Guignol
Il me prend donc pour un lièvre... Puis il peut pas, la chasse est pas ouverte,
Octave
Il ne veut plus de toi.
Guignol
Il veut plus de toit ! C'est bien facile de le contenter ! Donnez-moi un moment ; je grimpe en haut, et dans une heure il n'y aura plus une tuile sur la maison.
Octave
Tu fais le plaisant, mais cela est sérieux. Mon père est très mécontent de ton service, et il n'en veut plus.
Guignol
Et pourquoi donc ça, petit maître ?
Octave
Parce que tu es le plus fieffé gourmand que la terre ait jamais porté.
Guignol
Oh ! Monsieur ! Pas gourmand» Guignol... J'aime que la soupe de farine jaune et le fromage fort.
Octave
Tu ne bois pas non plus ?
Guignol
Rien que de l'eau... Comme une petite grenouille..
Octave
Nous avons malheureusement la preuve de ta gourmandise. Hier, des dames sont venues faire visite au château ; mon père a voulu leur faire offrir des confitures... Il n'y avait pas un pot entier.
Guignol
Le confiseur tes avait pas remplis. Y a si peu de bonne foi dans le commerce à présent.
Octave
N'accuse pas le confiSeur... Le coupable s'était trahi ; on voyait la trace de Ses doigts.
Guignol
Par exemple !;.. Je les avais touchées qu'avec la langue.
Octave
Tu l'avoues donc, malheureux !
Il se soufflette et se cogne contré te montant.
Guignol
Gredine de langue, scélérate, va ! Je te loge, je te nourris et te parles contre moi ! Sois tranquille !
Octave
Drôle ! Je te ferai périr sous le bâton.
Guignol
Petit maître, j'y retournerai plus... J'en ai mangé un petit peu, si petit... si petit... Puis, que je mange des confitures ou du fromage, c'est bien toujours la même chose.
Octave
Je ne fais qui me retient...
Guignol
Tapez, maître, tapez, j'ai bon dos ; mais ne me renvoyez pas. Mamselle Émilie vous priera pour moi.
Octave
Mon père veut que je te chasse.
Guignol
Oui, mais Mamselle Émilie veut que vous me gardiez.
Octave
Si au moins j'avais l'espoir de te voir corrigé !...
Guignol
Oh ! Monsieur, à présent c'est sacré ; je veux être battu comme plâtre si jamais...
Octave
Allons, rentrez... Allez brosser mon habit... J'ai à sortir.
Guignol
Y a-t-il quéque commission à faire, quéque chose à porter ?
Il lui donne un soufflet.
Octave
Impertinent ! Portez donc cela.
Il s'enfuit.
Guignol
Merci, petit maître. La lettre est affranchie : faudra-t-il vous rapporter la monnaie ?
Scêne Iv
Octave, Mademoiselle Émilie
Octave
Le drôle est amusant ; quel dommage qu'il ait un pareil défaut !... Comment le garder sans irriter mon père ? Et comment le renvoyer sans déplaire mortellement à Mademoiselle Émilie ? Mais la voici ; il faut bien lui raconter cette malheureuse histoire.
Mademoiselle Émilie
Bonjour, Monsieur Octave.
Il salue.
Octave
Mademoiselle.
Mademoiselle Émilie
Vous êtes bien soucieux, bien maussade aujourd'hui.
Octave
Je suis fort triste, Mademoiselle.
Mademoiselle Émilie
Il me semble que vous devriez recevoir un peu plus gracieusement la visite qu'on vous fait, MonSieur. Où est Guignol ?
Octave
C'est précisément votre protégé qui me donne du souci.
Mademoiselle Émilie
Qu'a-t-il donc fait ce pauvre garçon ?
Octave
Je vous conseille de le plaindre : gourmand, menteur,... tous les vices ! Si vous ne vous intéressiez, pas à lui...
Mademoiselle Émilie
Ne vous gênez pas, Monsieur. Renvoyez-le ; mais je suis certaine qu'il n'est pas coupable.
Octave
il dévore tout : fruits, sucre, vins d Espagne ; rien n'échappe à sa gourmandise. Hier, mon père a voulu faire servir des confitures à des dames et tous les pots avaient été goûtés par Guignol.
Mademoiselle Émilie
Cela n'est pas possible.
Octave
Il vient de me l'avouer.
Mademoiselle Émilie
Je n'en crois rien. Avec la menace on fait avouer tout ce qu'on veut à un garçon simple comme lui... Je vois bien que vous voulez me faire de la peine... Vous n'avez aucune affection pour moi... C'est bien mal de vous venger sur un pauvre garçon parce que je le protège.
Octave
Mademoiselle !
Mademoiselle Émilie
Je venais pour vous donner une bonne nouvelle... Je ne vous la dirai pas.
Octave
Oh ! Dites-la-moi, Mademoiselle, je vous en supplie.
Mademoiselle Émilie
Non, certainement... Accuser injustement un pauvre domestique !
Octave
Injustement ?... Et si je vous prouve sa gourmandise ?... Si je vous le fais prendre sur le fait avant la fin du jour ?...
Mademoiselle Émilie
Oh ! Alors...
Octave
Alors me direz-vous votre nouvelle ?
Mademoiselle Émilie
Oui, Monsieur, je suis sûre de gagner... Et si vous ne réussissiez pas ?
Octave
Je me soumettrai à tout ce que vous ordonnerez... Je subirai la peine que vous daignerez m'infliger.
Mademoiselle Émilie
C'est convenu.
Octave
Convenu !
Mademoiselle Émilie
Adieu, Monsieur, préparez vos stratagèmes ;... Mais souvenez-vous bien que si vous ne réussissez pas, non seulement je ne vous dis pas le motif de ma visite, mais je vous défends de jamais vous représenter devant mes yeux.
Scène 5
Octave, Guignol
Il appelle.
Octave
Je crois que je n'aurai pas grand'peine à gagner mon pari. Guignol ! Guignol !
Guignol
Voilà, maître, je viens.
Octave
Allons, il a la bouche pleine. Il étouffe, le malheureux !
Il tousse et crache.
Guignol
Voilà, voilà, borgeois.
Octave
Qu'as-tu donc ?
Guignol
C'est la poussière. En battant votre habit, il est tombé dans les équevilles ... Quand j'ai voulu le brosser, la poussière m'a rempli la corgniôle.
Octave
Elle paraît fort épaisse cette poussière,
À part.
Guignol
C'est fini. J'avais attrapé un pâté aux quenelles ; y a une patte d écrevisse qui s'est mise en travers et qui ne voulait plus descendre la Grand'côte. Si j'avais pas avalé quéques cornichons, je tournais l'oeil.
Octave
J'ai une commission à te faire faire.
Guignol
J'y vais, petit maître.
Octave
Où vas-tu ?
Guignol
Faire votre commission.
Octave
Et où ?
Guignol
Ah ! Je fais pas.
Il sort.
Octave
Tu es aussi étourdi que gourmand, attends-moi là un instant.
Guignol
Oh ! Que les maîtres Sont difficiles à contenter ! Si on leur demande des explications, ils disent qu'on est bête si on leur en demande pas, ils disent qu'on est étourdi ; je sais plus comment les prendre... Après çà ils ont bien leurs peine... Moi, si j'étais maître, je voudrais point avoir de domestiques.
Octave
Tu vas porter cela à Mademoiselle Émilie... Aie bien soin de ce pot : il contient des confitures, mais des confitures de l'Inde, au bambou et à l'ananas... Elles valent trois cents francs le pot... Va et reviens au plus vite.
Scène 6
Guignol
Il met le nez sur le pot.
Il prend le pot.
Il ôte le papier.
Il prend le pot.
II suce son doigt.
Il goutte encore.
Il met la tête dans le pot.
Il regarde.
Il sort.
Guignol
Des confitures de dinde et de trois cents francs le pot !... Çà doit être un peu chenu... Çà me fait la chair de poule de porter quéque chose de si bon... Oh ! Je veux pas en goûter, j'ai promis... C'est sacré... Mais je peux ben les sentir... Si j'ai un nez, c'est pas pour en faire un tuyau de poêle... Oh ! Quelles sentent bonnes ! Quelles sentent bonnes ! Ça sent la violette, la rose, le jasmin et le jus de saucisse !... Allons, allons ! Emportons-les... Oh ! Cette odeur me prend le nez ; çà me met sens dessus-dessous. Elles doivent être bien jolies... Si je les regardais !.. Ça n'en ôtera pas ; et si on a des quinquets, c'est bien pour s'en servir. Oh ! Quelle jolie couleur ! Couleur de pomme, couleur de vin... Elles me donnent dans l'oeil ; çà me fait comme un rayon de soleil dans un fiau d'eau... Allons, allons, pas de bêtises, emportons-les... Tiens, mon pouce qui y a touché ! Mon pouce en a ! Si je le lichais... Oh ! Que c'est bon ! Que c'est bon ! Qué velours dans la corgniôle ! Bah ! J'y mets les doigts. ... Oh ! Je n'y tiens plus, je n'y tiens plus. ... Ah ! Malheureux, quai-je fait ?... Y en a-t-il encore ? Il n'y a plus rien... Ah ! Gredin, te manges pour trois cents francs de confitures ! C'est plus que te ne vaux... Que faire du pot à présent ?... Je vais tout de même le porter... On croira que c'est le chat qui les a mangées.
$cène Vii
Octave, Guignol
Octave
J'espère que mon pari est gagné à présent... Ah ! Monsieur le gourmand, après le péché la pénitence... à nous deux maintenant... Le voici ! Il a été leste,
À part.
Guignol
J'ai laissé le pot à la salle à manger ; personne ne m'a vu.
Octave
As-tu fait ma commission ?
Guignol
Oui, maître.
Octave
Mademoiselle Émilie était-elle chez elle ?
Guignol
Oui, maître.
Octave
A-t-elle regardé ce que tu lui apportais ?
À part.
Haut.
Il aperçoit qu'il a laissé sur la bande la couverture du pot et cherche à la faire tomber.
Guignol
Il faut que je mente à présent. Allons, un de plus. Oui, maître.
Octave
En a-t-elle goûté ?
À part.
Guignol
Oui, maître, oui, maître ; elle les a trouvées très bonnes. Je mens avec un aplomb...
Octave
Ah ! Malheureux, qu'ai-je fait ?
Guignol
Quoi donc, borgeois ?
Octave
Cours vite, mon cher Guignol ; cours, empêche qu'elle n'en mange encore !
Guignol
N'y a pas de risque ; mais quoi donc qu'y a ?
Octave
J'étais fou, vois-tu ! Ce matin, j'ai eu une querelle avec Mademoiselle Émilie ; elle m'a défendu de la revoir. J'ai cru qu'elle voulait en épouser un autre.... La jalousie... La colère m'ont égaré... J'ai voulu me tuer... mais j'ai voulu me venger aussi.... Ces confitures que je lui ai envoyées... Elles étaient empoisonnées.
Il pousse un cri et se laisse tomber sur la bande.
Guignol
Empoisonnées ! Ah ! Je suis mort.
Octave
Comment, mort ?... Est-ce que tu en aurais mangé?
Guignol
J'en ai goûté une petite braise... Ah! maître,ça me brûle!
Octave
Je vais te faire faire du contre-poison.
Guignol
Ah ! Maître, faites-en faire un plein chaudron... Que je souffre ! Que je souffre !...
Scètnie Viii
Mademoiselle Émilie, Casssandre, Guignol, Octave
Mademoiselle Émilie
Mais qu'y a-t-il donc ?
Casssandre
Qu'à donc ce maraud à hurler ainsi ?
Guignol
Il y a que je suis mort : pas plus que çà !
Mademoiselle Émilie
Comment tu es mort, et tu parles ?
Guignol
Je me suis conservé la parole... mais il ne me reste plus que cela.
Casssandre
Voilà un nouveau genre de mort. Mais qu'est-ce qui t'a tué ?
Guignol
J'ai pris le bocon... J'ai mangé de la poison.
Octave
Mademoiselle, je l'avais chargé de vous porter des confitures ; il les a mangées en route, et pour le punir je lui ai fait croire qu'elles étaient empoisonnées.
Mademoiselle Émilie
Ah ! Vilain gourmand ! Tu m'as fait perdre ma gageure.
Casssandre
Allons, drôle, relève-toi ! Tu n'es pas mort du tout.
Guignol
Vous croyez ?... Non,vrai, si je suis mort, il vaut mieux le dire.
Octave
Relève-toi donc : il n'y a de vrai dans tout cela que ta gourmandise.
Guignol
Ah ! J'ai eu une fière favette, tout de même.
Octave
Mademoiselle, puisque j'ai gagné ma gageure, ne me direz-vous pas la nouvelle que vous m'apportiez ce matin ?
Mademoiselle Émilie
Il le faut bien, Monsieur, je venais vous annoncer que mon père consent à notre mariage.
Octave
Quel bonheur ! Mon père !
Il l'embrasse.
Casssandre
Je suis très heureux de cette union. Ma bru, embrassez-moi... Et ce drôle ?
Octave
Mon père ? Il faut lui pardonner, puisque sa sottise vient d'être l'occasion d'une telle joie pour votre fils.
Casssandre
Eh bien ! Je vous le donne. Il entrera à votre service le jour de votre mariage.
Octave
Te voilà corrigé, je l'espère.
Guignol
Oui, not' maître. Cependant le jour de la noce je pourrai bien faire bombance ? Ce sera la dernière fois.
Octave
Ah ! Mes pauvres confitures !
AIR : J'aime les petits pâtés.
Guignol
Mon amour pour té pâté Et la confiture M'a plus d'une fois jeté En triSte aventure. Tout d' mêm' si vous en riez, Aujourd'hui je chanterai : La bonne aventure, oh gué ! La bonne aventure !