Acte I
Scène Premiére
Casssandre, Guignol
Il appelle.
Casssandre
Je suis dans un embarras mortel. Je donne aujourd'hui, pour l'anniverSaire de ma naissance, un dîner de quarante couverts. J'ai invité toute la haute bourgeoise des environs, et voici que mon cuisinier est malade depuis hier... impossible à lui de se mettre à ses fourneaux... Je ne vois qu'un moyen de me tirer d'affaire, c'est de prier mon ami Orgon, de me prêter son chef pour aujourd'hui, il ne doit pas être occupé puisque Orgon dîne chez moi. Je m'en vais y envoyer de suite mon domestique Guignol ! Guignol ! Guignol !
Guignol
Borgeois!
Casssandre
Viens ici, viens vite.
Guignol
J'y vas, borgeois. Je choisis la salade ; j'y sors les petites limaces.
Casssandre
Arrive donc, lambin.
Scène 2
Guignol, Casssandre
Guignol
Me v'là, borgeois.
Casssandre
Je t'ai dit plusieurs fois de ne pas m'appeler comme cela : borgeois !... C'est d'un commun qui ne convient pas à une maison comme la mienne. Appelle-moi : Monsieur... Oui, Monsieur ! Non, Monsieur !... Je veux faire de toi un domestique comme il faut ; mais j'ai bien de la peine. Fais au moins attention à ce que je te dis.
Se reprenant.
Guignol
Oui, borgeois... oui, M'sieu.
Casssandre
Tu fais que j'ai aujourd'hui un dîner de quarante couverts et que Laridon est malade.
Guignol
Oui... Ah ! Je vous voit venir ; vous voulez que je le remplace... c'est moi qui va tourner la broche.
Casssandre
Toi ! Ce ferait joli. Tu es bon à faire la cuisine aux bêtes.
Guignol
Ah !... Je vous ai bien fait l'autre jour une bonne soupe mitonnée.
Casssandre
Une soupe, et un dîner de quarante couverts, c'est différent !... Tu connais bien mon ami Orgon?
Guignol
Monsieur Ogron ?
Casssandre
Orgon.
Guignol
Oui, oui, je le connais ! Un gros pâté qui a un petit nez !
Casssandre
Tu vas aller chez lui, et eu le prieras de me prêter son cuisinier pour mon dîner d'aujourd'hui.
Guignol
Faudra-t-il l'apporter ?
Casssandre
Je présume qu'il aura bien l'esprit de marcher tout seul.
Guignol
Ah ! C'est que l'autre jour vous m'avez envoyé chercher une cuisinière qui était en fer blanc, j'ai cru que c'était de même.
Il fait un geste de la main droite.
Casssandre
Tu es bien bouché, mon pauvre Guignol. Ce que je t'ai envoyé chercher l'autre jour, c'est un instrument de cuisine. Aujourd'hui il s'agit de François, le cuisinier d'Orgon... Puis, comme je veux simplifier l'ouvrage de la maison, il me faudra prendre quelques plats tout faits. Tu fais bien le pâtissier qui est sur la grande place, à droite.
Guignol
À droite !... Non, à gauche !
Casssandre
Mais non, à droite.
Guignol
Mais, borgeois, c'est à gauche. Voilà bien ma main gauche ? C'est de ce côté.
Casssandre
Tourne-toi, c'est de ce côté, n'est-ce pas ? Eh bien, c'est à droite.
Se retournant.
Guignol
Ah, oui, adroite. Mais à présent c'est à gauche.
Casssandre
Enfin, chez le pâtissier de la grande place... Tu le connais ?
Guignol
Oui, borgeois... Oui, m'sieu.
Casssandre
Tu lui diras de m'apporter pour cinq heures précises, tout ce que je vais te détailler... Fais bien attention.... 1° Un gâteau de Savoie.
Guignol
Il fait donc des gâteaux avec sa voix, le pâtissier... Je croyais qu'il les faisait avec de la pâte.
Casssandre
Tu es bête !... Un gâteau de la Savoie.
Guignol
Mais, borgeois, il n'y a plus de Savoie à présent : ils sont greffés, les Savoyards.
Casssandre
Qu'importe ! C'est un nom qu'on donne à une espèce de gâteau ; il saura ce que cela veut dire. - 2° Un pâté de Chartres.
Guignol
Un pâté de chatte !... Oh ! Je ne pourrai pas manger de chat ; j'aime trop tes petits mirons.
Casssandre
Ce n'est pas de chatte, c'est de Chartres ; c'est le nom d'une ville de France. Tu lui demanderas un grand pâté avec une cheminée.
Guignol
Faudra ben qui soye grand pour qu'il y mette une cheminée... Faudra qui soye grand comme une maison.
Casssandre
La cheminée, c'est cette carte qu'on met au milieu du pâté.
Guignol
Une cheminée de carte ! Elle prendra feu tout de fuite.
Casssandre
3° Des oeufs à la neige... chauds.
Guignol
Allons, bon ! V'là le borgeois qui perd la boule... Je vas chercher un fiacre pour lui faire monter le Chemin-Neuf.
Casssandre
Qu'est-ce que tu dis ?
Guignol
Vous n'y pensez pas, borgeois ! vous dites des oeufs à la neige chauds. Si y fait chauffer la neige, elle fondra, et vous n'aurez plus que du bullion.
Il fait le geste de battre des oeufs.
Casssandre
Mais ce n'est pas de la neige véritable... des oeufs à la neige font des oeufs que l'on bat... Jusqu'à ce qu'ils ressemblent à de la neige.
Guignol
Ah !
Casssandre
4° Des biscuits de Reims.
Guignol
Des biscuits qui aient été à la plate ?
Casssandre
Mais non ; Reims, c'est encore le nom d'une ville de France.
Guignol
Une ville où on se fiche des rincées.
Casssandre
Tu lui demanderas : 5° quatre mendiants.
Guignol
Si vous vouliez quatre mendiants ! Fallait donc le dire ce matin ; n'y aurait pas eu besoin d'aller chez le pâtissier... Y en a plus de vingt qui ont sigrolé la sonnette.
Casssandre
On appelle quatre mendiants : les noix, les noisettes, les amandes, les raisins secs. On les appelle mendiants» parce que cela demande à boire.
Guignol
Ah ! Ben, moi, je ferais ben un bon mendiant, parce que je demande souvent aussi à boire.
Casssandre
Enfin, tu lui commanderas ; 6° huit douzaines de pâtisseries assorties... mais des pâtisseries cuites du jour.
Guignol
Si elles ont été cuites de nuit, vous n'en voulez pas.
Casssandre
Ce n'est pas cela que je yeux dire... des pâtisseries fraîches, qui n'aient pas été dans sa montre.
Guignol
Faudrait ben qu'elle soye grande sa montre, pour qu'il y mette ses pâtisseries dedans.
Casssandre
Mais, ignorant, tu ne fais donc pas ce que c'est que la montre d'un pâtissier ?
Guignol
La montre d'un pâtissier, c'est comme celle d'un perruquier... C'est ce que vous mettez dans votre gousset et qui fait tic-toc, tic-toc.
Casssandre
On appelle cela une montre en effet ; mais on appelle aussi une montre l'endroit où les pâtissiers exposent leur marchandise. Tu fais bien quand tu passes dans la rue Saint-Dominique, quand tu regardes toutes les gourmandises derrière une vitre ? C'est ça une montre.
Guignol
C'est une montre qu'on ne met pas dans son gousset, mais dans sa corniole.
Casssandre
Tu lui demanderas tout cela pour quarante personnes.
Guignol
Je demanderai pour cinquante ; y m'en restera davantage.
Casssandre
Te souviendras-tu bien de tout ?
Guignol
Oui, oui.
Casssandre
Allons, répète un peu ta leçon.
Guignol
Ma leçon !... yz, a, sa t yz, é, zé ; yz, i, xi....
Casssandre
Qu'est-ce que tu dis là ?
Guignol
Je dis la leçon que vous m'avez fait apprendre ce matin.
Casssandre
Ce n'est pas cela... Répète-moi ce que je viens de te dire» ce que tu dois demander au pâtissier.
Guignol
Ah ! Tout de suite !... Un gâteau de Savoyard annexé, avec une cheminée... des oeufs de chatte dans de la neige.
Cette énumération du menu de Monsieur Cassandre est une de ces scènes ad libitum qu'on peut prolonger et varier indéfiniment. Les quolibets ci-dessus ne sont cités que comme exemptes parmi ceux que Guignol improvise à chaque représentation, suivant le temps et le lieu.
Guignol répète ainsi ridiculement plusieurs des objets commandés par Çassandre et et est repris par lui.
Casssandre
Mais non, mais non !... Tiens, vois-tu j'y renonce, tu es incorrigible. Je te donnerai cela par écrit... Le plus pressé est d'aller demander à Orgon son cuisinier.
Guignol
J'y vais.... Mais, dites donc, not' maître, prêtez-moi cent sous, s'il vous plaît.
Casssandre
Pourquoi ?
Guignol
C'est que je doit quatre francs dix sous au marchand de tabac sur la place ; je n'ose plus passer devant sans le payer... Ça me fait faire un grand détour.
Casssandre
Mais, je t'ai donné vingt francs l'autre jour sur ces gages.
À part.
Guignol
Je les ai mis à la caisse d épargne. Seulement ce jour-là le bureau de la caisse d épargne était établi chez le cabaretier.
Il lui donne de l'argent.
Casssandre
Je vois avec plaisir que tu deviens économe. Tiens. Et reviens vite.
Il s'en va en répétant.
Guignol
Oui, borgeois... Oui m'sieu. Des oeufs chauds comme la neige... des pâtisseries dans une horloge, etc...
Scène 3
Casssandre
Il rentre.
Casssandre
Je crois que je finirai par en faire quelque chose de ce pauvre Guignol... Mais il y a encore bien à faire... Allons vite donner mes ordres pour mon dîner ; ma maison est aujourd'hui fort désorganisée.
Scène 4
Scapin
Il sonne.
Scapin
Je viens de voir passer là tout près le nommé Guignol, celui qui servait avec moi chez Monsieur Mont d Or, et dont la déposition m'a fait condamner il y a cinq ans. Est-ce qu'il est placé dans ce village ?... Ah ! Par exemple, celui-là, si je puis lui jouer un tour, aussi vrai que je m'appelle Scapin, je ne le manquerai pas... Mais il faut vivre en attendant. Je viens d'apprendre que Monsieur Cassandre cherche un cuisinier pour aujourd'hui... Je ne fuis pas bien fort en cuisine, mais avec de l'esprit... Je vais me présenter.
Scène 5
Casssandre, Scapin
Casssandre
Que demandez-vous, Monsieur ?
Scapin
C'est à Monsieur de Cassandre que j'ai l'honneur de parler ?
Casssandre
À lui-même. Que puis-je pour vous ?
Scapin
On m'a dit, Monsieur, que vous aviez besoin d'un chef et je venais vous offrir mes Services.
Casssandre
Vous êtes bien instruit. J'ai en effet aujourd'hui un dîner de quarante couverts, et mon cuisinier est malade. Vous savez faire la cuisine ? Où avez-vous servi ?
Scapin
Je puis présenter à Monsieur les plus belles références. J'ai travaillé chez Monsieur de Montmorency et chez Monsieur de Talleyrand, et j'ai dirigé quelques dîners au congrès de Vienne en 1815.
Casssandre
Quelle trouvaille !... Vous Savez apprêter une sole normande, un plum-poudding anglais ?
Scapin
Oh ! Monsieur, ce sont là des enfantillages. Je vous servirai une charlotte norvégienne, des écrevisses à la japonnaise, et des artichauts sauce grenouille... Je me recommande à Monsieur pour la cuisine à la broche, dont Monsieur apprécie sans doute l'immense supériorité sur la cuisine au fourneau. Le petit four est aussi un de mes triomphes.
Casssandre
Oh ! C'est délicieux ! Quels gages me demandez-vous ?
Scapin
Pour avoir l'honneur de travailler chez Monsieur, je ne lui demanderai que douze cents francs.
Casssandre
C'est beaucoup.
Scapin
Oh ! Monsieur verra mes talents. Si Monsieur veut d'ailleurs m'employer pour son dîner d'aujourd'hui, je suis certain que nous nous arrangerons ensuite.
Casssandre
Comment vous appelez-vous ?
Scapin
Brochemar.
À part.
Haut.
Ils entrent au château.
Casssandre
Il est vraiment très bien ce Brochemar, il s'exprime avec beaucoup d'élégance : il doit avoir servi dans de grandes maisons... Allons ! C'est entendu ! Je vous retiens pour mon dîner, et si je suis content de vous, je vous engage... Venez, nous n'avons point de temps à perdre, je vais vous installer à vos fourneaux.
Scène 6
Guignol
À ta cantonnade.
Il montre avec ses mains la grandeur des yeux de Mademoiselle Benoîte.
Guignol
Adieu, Mamselle Benoîte ! Au revoir, Mamselle Benoîte ! Est-elle cannante, est-elle cannante, Mamselle Benoîte ! Elle a deux yeux bleus qui font ouverts, qui brillent comme un ver luisant, et grands comme çà... Oh ! Je n'ai jamais vu deux yeux aussi jolis que ceux-là... Oh si, si : j'en ai vu un à Brindas, et l'autre à ... Mais je m'amuse ici... Le borgeois va me gronder, d'autant plus que je lui amène pas le cuisinier de Monsieur Orgon, il s'est fait une entorse.
Scêne Vii
Scapin, Guignol, Casssandre
Scapin
Oui, Monsieur, je vais acheter les épices qui me sont nécessaires. Je réponds à Monsieur d être prêt pour l'heure.
Cannant, cannante : agréable.
Il le saisit et l'amène vers la bande.
Guignol
Qu'est-ce donc que ce particulier qui fort de chez le borgeois ?... J'ai vu cette tête sur les épaules de quéqu'un... Il marque mal... Je ne me trompe pas ;... c'est ce nommé Escarpin qui était avec moi chez Monsieur Montdor et qui a marché sur ton argenterie... Est-ce qu'il vient faire quelque escamotage chez le papa Cassandre ?... Ah ben par exemple ! Je vais le dégraboler d'ici. Viens voir ici, beau merle !
Scapin
Que voulez-vous ? Je ne vous connais pas.
Guignol
Moi je te connais... Je me souviens quand on t'a arrangé comme une bardoire ; on t'avait attaché par la patte... Te viens voir par ici s'y a quéque chose à soupeser... On t'a donc lâché, vieux ?...
Scapin
Je ne fais ce que vous voulez dire. Laissez-moi.
Il se dirige vers te château.
Guignol
Non, non ; te parlais tout à l heure avec le papa Cassandre... Je ne veux pas que tu lui fasses la barbe... Je vas l'avertir.
Scapin
Guignol !
Guignol
Ah ! ah ! Te ne me connais pas, et te fais comme je m'appelle !
Scapin
Guignol ne me perds pas» je t'en supplie... J'ai été plus malheureux que coupable... Tu le sais.
Guignol
Oui ! Et ces couverts que t'avais dans ta poche, ils y étaient donc venus tout seuls ?
Scapin
Un hasard fatal !
Guignol
Oui, te les as pris par hasard, et te les as gardés par occasion.
Scapin
Je t'assure que j'ai le plus grand regret de ce qui est arrivé, et que j'ai changé complètement de conduite. Garde-moi le secret du passé, et ne me fais pas perdre la place que je viens d'obtenir chez Monsieur Cassandre,
À part.
Haut.
Guignol
Au fait, il a p't-être changé. Faut avoir pitié du pauvre monde. Te me promets que te ne mettras pas la patte sur les pistoles du papa Cassandre ?
Scapin
Je te le jure. Tiens, voilà ma main.
À part.
Guignol
Ah ! Non, non, ne me touche pas. Tu as eu la fièvre de raplamus ; ça se prend p't-être ça. Écoute, je ne dirai rien ; mais je te promets que je te soignerai, et si je vois quelque chose de louche, je te fais flanquer à la porte. Voilà un gone que je vais lui veiller plus les mains que les pieds.
À part.
Il sort du côté du village.
Casssandre
Merci, Guignol. Monsieur Cassandre m'a pris pour cuisinier ; je te promets de te bien traiter. Si je peux te faire pendre !...
Scène 8
Guignol, Casssandre
Guignol
J'ai p't-être tort ; mais c'est un pauvre diable tout de même, et ça ma ferait de peine de lui empêcher de travailler.
Casssandre
Eh ! Bien, Guignol, le cuisinier d'Orgon ?
Guignol
Monsieur Orgon m'a dit qu'il était bien fâché, mais que son cuisinier avait une entorse et ne pouvait pas venir.
Scapin traverse le théâtre dans le fond et rentre au château.
Casssandre
Allons ! Ce n'est qu'un demi-malheur. J'ai trouvé quelqu'un qui fera, je crois, parfaitement mon affaire. Tu vas aller maintenant chez le pâtissier. Voici la commande que j'ai mise par écrit. Tu lui diras d'être chez moi à cinq heures moins un quart. Reviens vite ; je te donnerai un bon verre de vin de Bourgogne à ton retour.
Il fort.
Guignol
Deux, si vous voulez, not' borgeois.
Scène 9
Casssandre, Scapin
Casssandre
C'est le ciel qui m'a envoyé ce cuisinier étranger ; sans lui je ne sais comment je me serais tiré d'affaire.
Scapin
Monsieur, je suis désolé de vous laitier dans l'embarras ; mais je vous demande la permission de me retirer.
Casssandre
Qu'est-ce que cela veut dire ?
Scapin
Je croyais être entré dans une maison sûre... Je ne veux pas vivre entouré de domestiques infidèles qui mettent une maison au pillage.
Casssandre
Expliquez-vous enfin !
Scapin
J'étais allé, comme vous me l'aviez ordonné, dans la chambre de votre domestique Guignol, pour y prendre des casseroles de cuivre. Que vois-je en entrant ? D'abord sous son lit plusieurs bouteilles de vin fin. Cela attire mon attention, je remarque bientôt le cou d'un dindon qui sortait de la paillasse... Tout cela c'était peu de chose ; mais en fouillant dans cette paillasse, j'y trouve douze couverts et une poche en argent.
Casssandre
Savez-vous Monsieur, que vous portez une accusation terrible contre un ancien et fidèle serviteur de ma maison ?
Scapin
Monsieur peut y aller voir lui-même. J'ai laissé les choses dans l'état.
Il sort.
Casssandre
J'y vais de ce pas.
Scapin
Guignol, tu me paieras cher ta déposition d'il y a cinq ans. Mes mesures sont bien prises : et si tu n'es pas pendu, il n'y aura pas de ma faute.
À Scapin.
Scapin sort.
Casssandre
Cela est malheureusement trop vrai !... Qui l'aurait jamais cru de Guignol ?... Sa simplicité même me paraissait une garantie de sa fidélité... À qui se fier désormais ? Retournez à vos fourneaux, Monsieur Brochemar. Je mettrai ordre à cela. Ne vous inquiétez de rien.
Scène 10
Guignol, Casssandre
On entend Guignol chanter.
AIR du Juif errant.
Ou tout autre refrain populaire.
Guignol
Est-il rien sur le terre Qui soye plus cannant r Que de siffler un verre De bon vin de Mornant ? Mais c'est encor bien mieux
Casssandre
Il chante, le misérabLe ! Quelle audace !
Guignol
Borgeois, le pâtissier sera là, avec tout ce bataclan, à quatre heures et demie.
Casssandre
Monsieur Guignol, regardez-moi en face.
Guignol
Pourquoi faire ? Je vous vois ben assez.
Casssandre
Regardez-moi en face.
Guignol
Allons, je vous arregarde. Hé ben !
Casssandre
Qu'est-ce que vous voyez quand vous me regardez ?
À part.
Guignol
Tiens ! Je vois un ben brave homme ! Un peu melon, par exemple !
Casssandre
Faites-moi la même question.
Guignol
Pourquoi donc ?... Nom d'un rat ! Y veut me faire poser, le borgeois !
Casssandre
Faites-moi la même question. Demandez-moi ce que je vois quand je vous regarde.
Guignol
Pardi, vous voyez un bon enfant, un domestique comme y n'y en a pas beaucoup.
Casssandre
Ce n'est pas cela ; c'est moi qui dois répondre à cette question : Qu'est-ce que vous voyez quand vous me regardez ?
Guignol
Qu'est-ce que je vois quand vous m'arregardez ?... Non... Qu'est-ce que vous voyez quand je vous arregarde ?... Ah ben ! Faites comme fi je l'avais dit.
Casssandre
Monsieur Guignol, je vois devant moi un voleur !
Guignol
Un voleur ! Redites-le donc.
Casssandre
Oui ; un voleur ! Un voleur !
Guignol
Il la dit trois fois !... Vous n'êtes qu'une vieille bugne ! Vous ne prouverez pas c'te bêtise !
Casssandre
Qu'avez-vous dans votre paillasse ?
Guignol
Pardi ; j'ai de puces, j'ai de punaises, et quéques cafards.
Casssandre
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. C'est de mon vin et de mes couverts d'argent. Je les ai vus et ils y sont encore !... Vous ne répondez rien ?
Guignol
Ah ! Vous n'y voyez pas si long que votre nez, il est trop grand ; il vous gêne.
Casssandre
Allez-y voir !
Il sort.
Guignol
Tout de suite.
Casssandre
Le drôle a un aplomb qui me confond... Quel scélérat ! Il cache sous une apparence de bonhomie la nature la plus perverse... Je serai pour lui sans pitié.
Rentrant.
Guignol
Ah ! ah ! ah ! Je suis perdu. Not' borgeois ce n'est pas vrai... Bien sûr, ce n'est pas moi.
Casssandre
Comment expliquez-vous la présence de ces objets dans cette paillasse.
Guignol
Ce sera une histoire énorme celle de la pie voleuse. Je crois que c'est votre chatte qui a apporté tout ça dans ma paillasse. L'autre jour, elle y a bien apporté quatre petits chats.
Casssandre
Votre excuse est trop grossière... Monsieur Guignol, j'ai pu importer votre bêtise et votre maladresse ; mais je ne garde pas les voleurs dans ma maison... les voleurs, je les chasse... Sortez de chez moi sur-le-champ.
Guignol
Mais, Monsieur...
Casssandre
Je ne me laisse pas toucher par vos larmes ; elles sont feintes... Allez-vous faire pendre ailleurs.
Guignol
Eh ben, non ; comme je suis-t-innocent, je ne m'en irai pas, na !... C'est trop bête aussi !
Il sort.
Casssandre
Ah ! Vous le prenez sur ce ton ; vous m'injuriez !... Je vais avertir Monsieur le Bailli et la maréchaussée, et nous verrons si vous resterez dans ma maison malgré moi, malheureux !
Il sort en pleurant.
Guignol
Ah ! Mon Dieu ! Il le fera comme il le dit !... Que devenir ? Je n'ai d'autre parti à prendre que de m'en sauver dans la forêt... Adieu, borgeois : je vous aime tout de même, quoique vous vous comportiez à mon égard comme un vieux cocombre. Adieu ! Vous viendrez quéque jour pleurer sur ma tombe, vous y jetterez des fleurs, et vous direz en vous arrachant la perruque : Pauvre Guignol ! C'est pourtant moi, ganache, que je suis cause qu'il est là-dedans !... Mais il Sera trop tard pour m'en sortir... Adieu les amis ! Adieu, la maison ! Adieu Mamselle Benoîte !... Ah ! ah ! ah !
Scène 11
Scapin, Le Bailli, Casssandre, Le Brigadier
Scapin
Par ici, Monsieur le Bailli. Le crime est flagrant ; on a trouvé les objets volés dans la paillasse de son lit : du vin, un dindon, douze couverts d'argent.
Le Bailli
Il faut saisir le dindon comme pièce à conviction.
Scapin
Voici Monsieur Cassandre qui va vous expliquer cela comme moi.
Casssandre
Oui, Monsieur le Bailli, un domestique en qui j'avais la plus grande confiance... Cela me dérange beaucoup ; j'ai aujourd'hui un dîner de quarante couverts.
Le Bailli
Où est le coupable ?
Casssandre
Il a pris la fuite quand son crime a été connu.
Le Brigadier
Quand les couverts ont été découverts !
Scapin
C'est cela. J'apprends à l instant qu'on lui a vu prendre le chemin de la forêt.
Le Bailli
Mettons-nous à fa poursuite.
Scapin
Je vous servirai de guide.
Le Bailli
Nous le ramènerons... et dans tous les cas, Monsieur Cassandre, nous viendrons dîner ici.
Le Brigadier
Monsieur Brochemar, marchez en éclaireur.
Ils marchent vers ta forêt. - Cassandre rentre au château. - Le rideau tombe.
Le Bailli
Cavaliers, prenez vos distances. En avant !
Acte II
Scène 1
Guignol
Il se couche sur la bande.
Il s'endort et est bientôt éveillé par des hurlements, et par l'approche d'un serpent.
Il s'enfuit et revient quand le serpent a quitté la scène.
On entend un bruit de tonnerre. - Flamme.
Guignol
Du depuis trois jours que je suis dans cette forêt, je ne me mets à table que devant les buissons... Je n'ai encore mangé que de pelosses, de mûrons, de ratabouts et de poires d'iziau.... Mon ventre est mou comme une poire blette, et mon estomac me gargouille comme la fontaine des Trois-Cornets... Que vas-tu devenir, pauvre Guignol ?... Je n'ose pas buger, les malchaussés tournent par là pour me prendre... Je suis perdu si je sors de la forêt... Avec ça, y a de mauvaises bêtes par ici, de loups, de serpents qui me donnent la chair de poule... Je ne peux plus me traîner ; il faut que je dorme un instant. - Ah ! Ma pauv' m'man ! Si elle me savait ici, elle m'apporterait une soupe de farine jaune ; elle fait que je l'aime bien... Pauvre m'man ! Elle venait tous tes soirs me border dans mon lit. Ah ! Que grosse larmise ! Ah ! je suis trop malheureux ! Je peux plus y tenir. N'avoir rien à manger, et être mangé soi-même par de vilaines, bêtes comme çà ! C'est trop terrible ! Je vais me parcipiter dans le grand étang.
Scène 2
Le Génie du Bien, Guignol
Le Génie du Bien
Guignol, où vas-tu ?
À part.
Haut.
Guignol
Tiens, voilà un particulier qui ressemble au tambour-major de la vogue de la Guillotière. Mossieu, je ne vais pas à la noce, je vais me noyer.
Le Génie du Bien
As-tu le droit de disposer de ton existence ? Tu n'as donc aucune confiance dans celui qui t'a créé ? C'est un crime que tu vas commettre.
Guignol
Je suis trop malheureux, je peux plus y tenir.
Le Génie du Bien
Guignol, je connais tes malheurs ; je m'intéresse à toi. Reprends courage : je suis le Génie du bien ; je veux te sauver.
Guignol
Tiens, c'est un soldat du génie. Il a une drôle d'uniforme... On m'accuse d'être un voleur ; mais c'est bien à faux, Monsieur du génie,
Il disparaît. - Flamme.
Le Génie du Bien
Je connais ton accusateur, et je veux le confondre. Attends-moi ici.
Flamme.
Guignol
Qu'est-ce qui fait donc là-bas ? Je crois qu'il allume sa pipe.
Il la lui donne.
Il la touche en disant.
Le Génie du Bien
Voici une baguette qui fera pour toi un talisman. Je vais l'enchanter. Abracadabra ! Furibundus ! Salamalec!
Guignol
Il parle d'omelette !
Il disparait. - flamme.
Le Génie du Bien
Il te faut maintenant deux mots du grimoire... Lorsque tu verras tes persécuteurs, oppose leur cette baguette. Si tu dis berlique, elle les frappera d'enchantement ; fi tu dis berloque, l'enchantement cessera. Souviens-toi bien : berlique et berloque.... Ne te sers de cette baguette que pour le bien, car elle est impuissante pour le mal, et si tu en faisais un mauvais usage, elle tournerait sa force contre toi. Adieu ! Guignol, je vais travailler à ta justification, et je reviens.
Scène 3
Guignol
Il se cache.
Guignol
11 appelle ça une baguette, l'officier du génie ! C'est ben une trique pour assommer les boeufs à la boucherie de Saint-Paul ! Quel archet !... Soyez tranquille, Monsieur du Génie, je cognerai de bon courage... Mais qu'est-ce que je vois là-bas ? Les malchaussés qui arrivent avec Escarpin ; ils causent avec un bûcheron... Ah ! Je devine l'affaire à présent : je parie que c'est ce gueusard d'Escarpin qui m'aura mis ces couverts sur le casaquin pour se venger de il y cinq ans, et qui veut à présent me faire pendre. Atatends, vieux ; je vais t'arranger le cotivet avec mon tablisman. Cachons-nous un peu desdelà.
Scène 4
Scapin, Le Bailli, Guignol, Le Brigadier, Un Gendarme
Guignol paraît.
Scapin
Venez, Monsieur le Bailli... On l'a vu, il y a un instant, vers le Grand rocher, et nous en sommes à quelques pas. Ah ! Le voici !
Le Bailli
Cavaliers, saisissez cet homme. Monsieur Brochemar, en avant !
Les gendarmes s'avancent.
Tous restent immobiles devant la rampe.
Ils saluent.
Ils saluent encore.
Il les pousse avec la baguette, et les fait heurter l'un contre l'autre et contre le montant.
Il les frappe successivement avec le bâton en chantant.
Ils se réveillent.
Guignol
Bonjour, Messieurs, la compagnie. Berlique ! Ah ! ah ! Comment ça va-t-il ? Eh ben ! On ne buge donc plus, mes gones ! Les v'là comme des estatues. Mais saluez donc la société, malhonnêtes ! Berlique ! Encore ! C'est bien, petits ; mais vous ne dites donc rien. Poque ! Ils ont le sommeil dur ! Voilà comme on bat le blé à Venissieux, vieux !... Voyons, assez dormi comme cela... Berloque !
Le Bailli
Mais, cavaliers, que faites-vous donc ? Qu'attendez-vous pour vous saisir de ce drôle ?
Le Brigadier
Je me sens une démangeaison derrière la nuque du cou.
Un Gendarme
Et moi aussi sur le crâne de la tête.
Scapin
Et moi aussi.
Le Bailli
Et moi aussi.
Ils redeviennent Immobiles.
Ils dansent pendant que Guignol chante.
Ils dansent plus vite.
Il donne un coup de bâton à Scapin en disant :
Et le conduit au fond du théâtre. Puis il s approche du bailli et des gendarmes et dit :
Ils se réveillent.
Guignol
Allons aux Bretteaux, ma mia Jeanne! Berlique ! Allons, ça va à la baguette. Voyons encore ! Êtes-vous toujours bien obéissants ? Dansez moi un petit air de rigaudon, pour vous dégourdir. Plus vite ! Allons vous êtes bien sages... Mais tout ça, c'est les bagatelles de la porte, et il faut me tirer d'ici. Berlique pour toi. Berloque pour vous.
Le Bailli
Mais, Cavaliers, que veut dire tout cela ? Pourquoi cet homme n'est-il pas encore pris ?
Guignol
Ça veut dire, Monsieur le Bailli, que vous y soyez clair comme une taupe... Ce gone-là s'appelle pas Brochemar, mais Escarpin. C'est un gueusard qui vous a mis dedans, et moi je suis innocent comme un petit chardonneret qui tète sa maman.
Le Brigadier
Serait-ce ce Scapin qui s'est évadé et que nous cherchons depuis huit jours ?
Guignol
Si vous voulez vous cacher un moment dernier ces arbres et écouter, vous saurez la vérité.
Le Bailli
Il faut d'abord venir en prison ! Vous vous expliquerez ensuite.
Guignol
En prison ! Si vous pouvez m'y mener, papa ! Et c'te baguette ! Vous voulez donc encore vous faire rafraîchir le cotivet ? C'est un tablisman.
Le Brigadier
Il a peut-être raison, Monsieur le bailli. Son langage paraît sincère, et j'ai toujours cette démangeaison derrière la nuque du cou.
Un Gendarme
Et moi aussi.
Le Bailli
Et moi aussi. Allons, Messieurs, plaçons-nous à portée, et écoutons.
Guignol
Berloque pour toi.
Scapin
Où suis-je ?... Ah ! C'est Guignol.
Guignol
Avance donc petit ! Avance donc ! N'aie donc pas peur de c'te petite canne, capon !... Ah ! Tu as voulu te revenger de ce que j'avais dit la vérité sur ton compte il y a cinq ans ! T'as voulu me faire paSSer pour un voleur comme toi !... Viens donc me pincer !
Scapin
Qu'est devenue la maréchaussée ?
Guignol
Par la vertu de ma baguette, pft ! Je les ai escamotés.
Scapin
Guignol ! Je vois que tu as un pouvoir supérieur au mien... Sois généreux, pardonne-moi. Oui, j'ai voulu me venger, et c'est moi qui ai caché dans ton lit les couverts de Monsieur Cassandre... Je suis malheureux, ne m'accable pas.
Scapln en voulant fuir est saisi par les gendarmes qui l'entraînent.
Bruit de tonnerre. - Flamme.
Guignol
Tu n'es qu'une canaille !... Débarrasse-moi le plancher. Tenez-le bien ; le lâchez pas ; serrez-lui les pattes ; il n'a que ce qu'il mérite.
Scène 5
Guignol, Le Génie du Bien
Guignol
C'est l'officier du génie qui revient ! Il paraît qu'il fait sa soupe à présent.
Le Génie du Bien
Es-tu content, Guignol ?
Guignol
Oh ! Monsieur du génie, je serais bien déjà allé vous remercier ; mais je savais pas votre adresse... Sans vous j'étais perdu... Vous avez là une fameuse baguette tout de même !... Si jamais vous avez besoin de Guignol pour un coup de main, vous pouvez compter sur lui.
Il la reprend.
Il dlsparait. - Flamme.
Le Génie du Bien
Cette baguette ne t'est plus utile à présent, rends-la moi. Que ce qui t'arrive te serve de leçon ; sois toujours vertueux ; ne donne jamais ta confiance et ton amitié à de mauvais sujets comme ce Scapin, et que son exemple t'apprenne à rester fidèle à ton devoir... Je te quitte, mais je ne t'oublierai pas... Je t'ai dit que je suis le Génie du bien. Appelle-moi quand tu auras à faire une bonne action. Adieu ! Je rentre dans ma grotte profonde, où l'on ne voit ni ciel ni monde.
Guignol
Oui, Monsieur du génie, je serai toujours bien sage... Mes compliments à votre famille... Il va dîner.... Je voudrais bien n'en faire autant.
Scène 6
Casssandre, Guignol
Casssandre
Qu'ai-je appris, mon pauvre Guignol ! Combien je suis fâché d'avoir aveuglément cru aux accusations de ce scélérat ! Excuse-moi, je t'en prie.
Guignol
Vous auriez bien dû le deviner à fa mine, il a une figure à faire tourner une sauce blanche... Mais ne vous tourmentez pas, borgeois ! Tout le monde fait des bêtises ; vous n'êtes pas le premier. Moi qui vous parle...
Casssandre
Que puis-je faire pour toi, mon garçon ?
Guignol
Ah ! Borgeois, franchement, j'ai ici depuis trois jours une fichue cuisine. Si vous pouviez me donner un verre de vin et une rôtie de fromage fort, ça me remettrait joliment.
Casssandre
Viens, mon garçon, je vais te faire servir à dîner... Désormais, tu ne me quitteras plus, et à dater d'aujourd'hui je double tes gages. Viens !... Mais tu ne peux pas partir d'ici sans adresser un mot aux personnes qui nous écoutent et qui se sont intéressées à tes malheurs !... Allons, en avant le petit couplet !
AU PUBLIC.
AIR : Patrie, honneur.
Parlé.
Il répète les plats indiqués pendant la première scène et est repris par Cassandre...
Guignol
Vraiment, Messieurs, si j' n'avais pas si faim, Je vous chant'rais tout de suite une ariette ; Mais mon gosier réclame un verre de vin, Et j'craindrais pas d' siffler une omelette. Permettez-moi d' m'arroser le fanal Et j' reviendrai chanter l' couplet final. Tout ça, messieurs, me r' mettra le fanal ; Et je chanterai gaiement chanter le couplet final. Ah ! Borgeois, mon estomac crie, et la soif me coupe le sifflet. Rien que deux ou trois bouteilles du vieux bourgogne du papa Cassandre... puis je dirai deux mots à son dîner de quarante couverts... y a des restes... au pâté de chatte, au gâteau annexé, etc...